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Dictionnaire de l'humus

De
306 pages
Ce dictionnaire dessine l'étrange matière, faite de non-dit et de justifications explicites, de fragments de phrases entendues, de rêves éveillés, de légendes et de faits avérés, sorte d'humus culturel, qui nous façonne, nous marque, nous limite, nous propulse, et, finalement, qui nous fonde. "Je ne suis pas un légume -pas encore- et je n'ai pas de racines. Je me vois plutôt comme un gaz, un gaz lourd, certes, mais un gaz, l'émanation d'un certain humus". Observant son "quidam à la loupe" avec la distance de l'autodérision, Philippe Fayeton démonte nos mythes et nos conventions.
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Dictionnaire de l'humus
Un quidam à la loupe Écritures
Collection fondée par Maguy Albet
Directeur : Daniel Cohen
Dernières parutions
Mes petites primordiales, 2009. Jacques LESPARAT,
2009. Pierre NOUGARET, Matthieu et la flûte traversière,
Gilles SCHLESSER, Nuages, 2009.
Anubis, Anubis. Le mystère de la statuette Vincent BOLY,
disparue, 2009.
2009. Miss GABEGIE, Les Chroniques de l'absurde,
Femmes à la dérive, 2009. Fernand DUQUENNE,
Philippe BUZY-SENNHEIM, Ligne de partage des os, 2009.
Chercheur d'Eternité. Jean-Sébastien Bach. Jean-Luc DELUT,
Récit, 2009.
Spyros STOVILIS, Carnets de garde, 2009.
Le crépuscule de Yakoub, 2009. Edgar HATZFELD,
Homa SAYAR, La pierre philosophale (persan-français), 2009.
2009. Raymond PELHAT, Le Donjon,
La Tubéreuse, René MORATO,
Michel BELLIN, Cet été plein de fleurs, 2009.
Nouvelles, 2009. Jean-Yves LENOIR, Poupée de maïs.
Maurice ABITEBOUL, Marcel Proust et ma mère. Nouvelles,
2009.
Un trait vertical sur l'horizon de mer, Danusza BYTNIEWSKI,
2009.
2009. Françoise M. G. BEDEL, La demoiselle d'automne,
Essai, 2009. Gaspard SAUVIGNON, Les Choux de Priscilla.
A.A.L. BINDI, Elle, 2009.
Science sans Sapience, 2008. Gilbert BOILLOT,
Virginie MAZIÈRES, Bleu d'encens, 2008.
Marie-Christine COLLARD, Fugu, 2008.
2008. Philippe de DINECHIN, Le non du pont d'Asnières,
Il faut bien que le diable se pose quelque Dominique JOSSE,
part, 2008.
Jean-Pierre CAMPAGNE, L'utopie sentimentale, 2008.
2008. David ANCENY, Sous l'empire du Temps, Philippe Fayeton
Dictionnaire de l'humus
Un quidam à la loupe
L Harmattan © L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http ://www.li brairieharmattan.com
diffusion. harmattan@wanadoo.fr
harmattan I @wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-08565-7
EAN : 9782296085657 Avertissement et remerciements
D'aucuns auront entendu l'histoire du type qui a lu toute
la série des douze tomes du Grand Larousse Illustré dans l'ordre
alphabétique. Ou celle du malheureux qui, faisant de même avec
l'Encyclopeedia Universalis, est mort d'un infarctus à l'issue de la
Zwingli (Huldrych), (pages 1262 à 1267 du lecture de l'article
tome 18), partant dans l'au-delà désespéré de ne pas avoir eu le
temps d'apprendre ce que sont les fameuses Zygophycées, aux
ultimes pages 1267 et 1268.
Ce dictionnaire de l'humus est plus léger ; peu importe
que le lecteur respecte l'ordre alphabétique ou qu'il suive les
renvois indiqués, ou encore qu'il saute, selon l'humeur, d'un
article à l'autre. Les contradictions et les pièces manquantes de
ce puzzle incomplet solliciteront son imagination : elles lui
proposeront de se figurer une image très personnelle du supposé
paysage, pour finalement ouvrir à la parole.
Ce dictionnaire n'aurait pu exister sans les personnages
qui, vivants ou morts, oubliés ou cités, voire même, pour
certains, volontairement masqués par prudence ou délicatesse :
tous ont participé à la constitution et à l'entretien de cet humus.
Quant à l'humus auquel j'ai contribué, il serait tout autre
sans Bianca Mühlberger-Fayeton, compagne de ma troisième vie,
complice de ma vie consciente. Préambule
Te ne suis pas un légume — pas encore — et je n'ai pas de racines.
Je me vois plutôt comme un gaz ; un gaz lourd, certes, mais un
gaz. Une émanation d'un certain humus dont Wikipedia,
nouvelle vox populi, nous dit :
« L'humus, parfois nommé terre végétale, désigne la
couche supérieure du sol créée et entretenue par la
décomposition de la matière organique, essentiellement
par l'action combinée des animaux, des bactéries et des
champignons du sol. L'humus est une matière souple et
aérée, qui absorbe et retient bien l'eau, de pH
légèrement acide, d'aspect foncé (brunâtre à noir), à
odeur caractéristique variant selon qu'il s'agisse d'un
humus forestier, de prairie, ou de sol cultivé. »'
Mon humus fondateur n'est ni forestier, ni de prairie, ni
de sol cultivé ; il est de banlieue, avec son odeur mauve de gaz
d'échappement sur le pavé mouillé.
C'est un fatras amphigourique de multiples récits et
mythes familiaux, de légendes urbaines, de fragments de phrases
entendues dans l'enfance, de particules d'expériences, d'odeurs
et de bruits.
' Pour ceux que Wikipedia rebute encore, je suis allé, dans un esprit
pacificateur, m'enquérir auprès des sages estampillés de mon Encyclopœdia
Universalis en papier : « L'humus est le support biologique fondamental qui
fait du sol un milieu vivant et assure sa fertilité ». Une définition effectivement
beaucoup plus sérieusement scientifique que celle de Wikipedia... 10 DICTIONNAIRE DE L'I IUM US
Adolescent, je me fabriquais, non pas le mythe, mais
l'image multicolore d'une ascendance totalement mêlée : je
m'imaginais issu de Celte moustachu, mélangé de centurion
romain, mâtiné de Hun caracolant sur son bifteck, teinté de
philosophe arabe, sans oublier quelques gènes de commerçant
juif de passage. Déjà, je me voulais fait d'universalité humaine,
culturelle et géographique ; et me désolais de ne pas déceler en
moi la moindre minuscule parcelle de griot africain bien noir ou
de quelque sage asiatique aux yeux bridés. Mais personne n'est
parfait, et je dus me résoudre à me contenter d'une banale
francitude banlieusarde.
Parmi cet embrouillamini, tout au fond, se trouve, parmi
d'autres, l'histoire, vaguement entretenue, de la perte du
deuxième « t » du nom de famille dont les ancêtres repérables
seraient à Lyon, venus des villages environnants. Avec, en prime,
une sorte d'entrepreneur qui serait monté à Paris fabriquer des
carreaux de plâtre. Sans oublier la définition du Fayeton , à moi
impérativement répétée durant l'enfance : dynamique, indépen-
dant, entreprenant ; entrepreneur.
Dans la couche intermédiaire de mon humus, se
promènent des personnages. Le gigantesque menuisier — devant
mes cinq ans — qui sifflotait des chansons populaires dans la
fumée sucrée de ses copeaux ; le maréchal-ferrant qui, avec le feu
de sa forge, sa moustache et son grand tablier de cuir me faisait
un peu peur en tapant des étincelles sur des morceaux de fer
rougis à blanc ; ou le charretier qui revenait le soir, dormant ivre
dans son tombereau, faisant confiance à Marceau, l'immense
percheron blanc.
Il y a des lieux aussi, comme l'abri anti-aérien, avec son
plafond renforcé en rails de chemin de fer, dans la maison de
mon grand-père Simon à Puteaux. C'était un petit local en béton
armé, ménagé dans la cave, où l'on trouvait encore vers 1950 des
stocks de papier verdâtre empégué d'une sorte de savon que
nous utilisions, ma cousine Thérèse et moi, pour nous laver les DICTIONNAIRE DE L'HUMUS 11
mains. J'imagine que le marché noir avait si bien fonctionné pour
acquérir ces ersatz de savon que, plusieurs années après la
guerre, il en restait encore pour la prochaine.
Et les mots de l'humus ! Ainsi, mon grand-père Simon,
hémiplégique resté truculent, aimait choquer sa femme lorsque
nous partions en vacances en Normandie en me disant d'une
voix forte que nous partions chasser les poules à plumes et les
poules à poil. Évidemment, dans ma barboteuse de vichy bleu,
bien installé entre les jambes du grand-père sur le siège avant
droit de la Talbot, un monstre automobile jaune et brun si haut
qu'il y avait un marchepied pour y monter, je trouvais très drôle
qu'il parle de poules à poil alors que chacun sait que les poules
n'ont que des plumes.
La couche supérieure est faite de mes expériences et du
tri simplificateur ou obscurcissant, entre mémoire et oubli, que
l'on se laisse aller à faire au fil des années. Comme un vieux
velours d'Utrecht gaufré qui laisse apparaître par endroits sa
trame jaunie, les coulisses de cette couche-là dessinent encore
des motifs décolorés. Dans ce paysage se mêlent la fin de la
quatrième république, la disparition d'un empire français qui
avait fait les heures noires de nos livres d'histoire-et-géographie,
les derniers chevaux des services urbains et le premier camion
GMC de mon père acquis au stock américain, la cuvette funeste
1954 pour le de Dien-Bien-Phû, le rappel des réservistes en
1954 et 1956, et début de la guerre d'Algérie, les hivers gelés de
premier événement politique que je vivais comme le 13 mai 1958,
tel.
Ce ne sont là que quelques aspérités, quelques grains
reconnaissables de mon humus dont l'essentiel restera certaine-
ment invisible pour toujours.
Invisible mais non pas inactif. A
Adulte
L'enfance et l'adolescence n'étant considérées que com-
me des états transitoires nécessaires, je les traversai péniblement
dans l'attente impatiente de devenir adulte, comme encapsulé
dans une chrysalide.
Et je ne suis jamais devenu papillon.
Une fois adulte — plus ou moins — je constatai, stupéfait,
que les adultes se comportent assez souvent en enfants devenus
vieux : égoïstes, futiles et gourmands comme des gamins qui ne
veulent pas partager leur chocolat, raides, noueux et rapiats
comme des vieillards accrochés à leur caissette de pâtes de
fruits.'
o Cf Ambition, Autonomie, Autorité, Conformisme
Agnosticisme
Chaque jeudi matin, comme un bon petit garçon, j'allais
au catéchisme rue Saulnier et chaque dimanche à la messe.
J'écoutais attentivement toutes ces supposées bonnes
personnes dont je n'avais pas de raison de me méfier ni de
douter. Il faut avouer que l'histoire était si belle ! Je ne pouvais
qu'avoir envie d'y croire.
2 Cet aspect de l'adulte immature était stigmatisé par Alain TANNER dans son
film « Dans la ville blanche » (1983). La femme du personnage principal
(Bruno GANS) lui reprochant de n'être qu'un axolotl, cet étrange batracien du
Mexique qui se reproduit à l'état larvaire et passe toute sa vie dans cet état. 14 DICTIONNAIRE DE L'HUMUS US
C'est pourtant le doute qui a placé le premier coin dans
l'édifice que l'on me proposait pour regarder le monde. Un jeudi
dont j'ai l'exact souvenir, aussi précis qu'une vidéo de Youtube,
j'ai douté de la validité du raisonnement présenté par le prêtre
du catéchisme. Il soutenait que les athées — on disait encore les
Païens ! — prouvaient l'existence de Dieu par leur volonté
farouche de le combattre :
« Voyez-vous, mes enfants, pourquoi donc les Païens
s'attaqueraient-ils à Dieu s'il n'existait pas ? »
J'appris plus tard que ces Païens n'étaient devenus des
Païens qu'au moment où ils ont été définis comme tels par les
Chrétiens et notamment par THÉODOSE II. Cet empereur, mû
par la tolérance, vertu cardinale chrétienne, n'hésita pas à
demander que l'on détruise tous les temples et lieux de cultes de
ceux qui n'étaient pas chrétiens.
Malgré mes dix ans, mon béret, ma cape bleue et mes
culottes courtes, je trouvais légitime que certains veuillent
s'opposer à des idées qu'ils estimaient fausses ou, pires,
infondées, et cela dans la mesure où ces idées étaient proclamées
comme LA vérité qui doit régir le monde. Lutter contre
l'obscurantisme ne le justifie pas. On aurait pu dire à l'inverse : si
Dieu existait, pourquoi s'attaquerait-on à Lui ?
Il est amusant que ce soit justement l'argument massue
en faveur de la croyance qui m'ait fait douter. Utiliser un
argument aussi faible ne relevait pas de la sottise de son auteur,
mais, comme je l'ai compris plus tard, ne s'expliquait que dans la
mesure où ledit prêtre me (nous) prenait pour un imbécile,
supposé avaler n'importe quoi.
Mon petit doute fut néanmoins rapidement dissout dans
l'environnement familial et institutionnel, substance suave que je
m'efforçais d'ingérer, d'absorber, d'intégrer, avec toute la bonne
volonté osmotique de l'enfant. Je ne me rendais pas compte qu'il
s'agissait d'un conditionnement. Un formatage qui ne touchait
d'ailleurs pas tous les enfants, loin de là, mais qui a fort bien DICTIONNAIRE DE L'HUMUS 15
fonctionné sur moi. J'allais à la messe, même parfois en semaine
à celle de six heures du matin, je me confessais régulièrement,
adolescent je participais à des retraites au monastère d'En Calcat
près de Toulouse.
J'étais engagé. Empêtré dans le piège que je m'étais
efforcé de refermer sur moi comme un exosquelette. J'étais
devenu une sorte de crabe : raide, dur et cassant à l'extérieur,
mais blanc, tendre et un peu filandreux dedans.
Le chemin de la libération n'a été ni rapide, ni sans
effort, ni simple. L'aventure consistait à me débarrasser de ma
carapace pour redonner la priorité à la structure interne jusque-
là méprisée.
Après la période de prise de distance adolescente, quatre
ou cinq années — il faut bien que jeunesse se passe — j'effectuai
un retour volontaire qui dura trois ans pendant lesquels je
réalisai un véritable travail de recherche avec un prêtre
« moderne ». Mais je ne gobai plus, je reposai la chose sur la
table pour l'examiner en détail.
Il me fallut en premier lieu régler la question du grand
écart entre les valeurs morales proposées sur lesquelles je m'étais
adossé, et celles antagonistes qui se révélaient être les plus
partagées par ceux-là mêmes — sauf exception — qui m'en avaient
instruit. Je dus ensuite régler la question fondatrice de la
nécessité du divin. Le plus difficile fut certainement d'accepter
l'absence de cette nécessité. Je constatai, mais un demi-siècle
plus tard, que le grand KANT en personne avait odieusement
triché en posant comme postulat cette existence divine pour se
débarrasser de la question et dérouler sa pensée.
Placés devant cet infini puzzle de la connaissance et de la
compréhension, nous savons bien qu'il nous manque — encore et
pour longtemps — la majorité des pièces. Quoique nous soyons
arrivés à assembler quelques éléments, nous ne faisons que
découvrir régulièrement que d'autres encore doivent exister dont
nous n'avons même pas la moindre idée. Alors que nous 16 DICTIONNAME DE L'I IUM US
pourrions nous réjouir de ces découvertes à faire demain,
j'observe que certains en sont inquiets et déstabilisés. Ils se
rabattent sur la pièce universelle, l'élément souple qui s'adapte et
solidifie l'ensemble, le joker magique. Ils l'appellent Dieu. Sans
angoisse devant l'inconnu, je préfère reconnaître nos lacunes.
J'ai ensuite longtemps pensé que j'étais athée. Mais la
position n'était pas véritablement tenable. Impossible, en effet,
d'affirmer sans rire ou sans mentir la non-existence divine.
Finalement, j'ai opté pour l'agnosticisme qui, seul, admet
honnêtement et courageusement le doute — les doutes — comme
fondement à toute réflexion, à toute connaissance, et prend en
charge notre ignorance.
o Cf. Critique, Dissidence, Doute, Foi, Morale, Naïveté,
Péché, Religion
Allemands
À l'école primaire Charles Lorilleux, vaste ensemble de
bâtiments de briques rouges qui dominait la petite gare de
Puteaux, nous jouions aux Cow-boys et aux Indiens, aux
gendarmes et aux voleurs, ou encore aux Français et aux
Allemands. Je précise que les derniers arrivés dans le jeu
écopaient du rôle des gendarmes ou du rôle des Allemands. En
revanche, je ne me souviens pas que nous ayons eu une
préférence pour un rôle d'Indien ou de cow-boy.
Toute l'imagerie cinématographique des années 50
rappelait le courage français, l'ingéniosité française, l'esprit
français, face à la cruauté et à la bêtise allemandes dont les seuls
atouts étaient dans la machinerie, l'obéissance et l'organisation.
Ce nationalisme comparatif s'inscrivait dans la lignée des
caricatures du genre des dessins de FIANSI dont je lisais chez ma
grand-mère CHEVILLARD un vieux livre de bandes dessinées un
peu dépenaillé intitulé Histoire d'Alsace racontée aux petits
enfants de France par l'oncle Hansi. Le soldat allemand du début
du XXème siècle y était un grand escogriffe à l'allure ridicule avec
DICTIONNAIRE DE 1:11UMUS 17
son crâne rasé et ses petites lunettes rondes en acier, qui
chapardait ce qu'il pouvait trouver, en témoignant un goût parti-
culier pour de grosses horloges emportées sur son dos.
Je n'ai jamais connu la guerre alors que je suis né en plein
milieu. Il m'est ainsi particulièrement étonnant que ma mère ait
voulu faire un enfant — moi — à cette époque du printemps 42,
pendant que le pays était occupé et qu'une libération paraissait
encore peu envisageable. Pourtant, elle a toujours dit avoir voulu
faire cet enfant. Peut-on imaginer qu'elle était confiante dans la
situation ? La France de Pétain lui convenait-elle ? Elle n'a
jamais exprimé le moindre goût pour le fascisme ni la moindre
trace d'antisémitisme. Une convenance à la hauteur de sa
conscience politique, vraisemblablement.
Je m'étonne encore de ne pas l'avoir plus précisément
questionnée sur ce thème.
La vie a fait que je me rapprochais — de très près — de
l'Allemagne et des Allemands. Certainement par les mystères de
l'amour. Peut-être aussi dans mon vague désir d'universalité qui
m'a poussé à rentrer dans la langue et dans la culture.
Balayant d'un coup de coeur la nullité de mes résultats
scolaires en allemand, je me réjouissais d'acquérir si rapidement
des idiomes et des références du quotidien qui me faisaient valoir
auprès de mes interlocuteurs germaniques au point que l'on me
prit une fois pour un Belge : sachant que les Français ne parlent
pas allemand, je ne pouvais donc être français et parler aussi
facilement l'allemand. J'ai aimé lire KASTNER et BÔLL, mais je
faisais le grand plongeon avec GRASS dont je dévorais le
Blechtrommel et qui m'ouvrait à la langue.
L'Allemand est devenu pour moi une sorte de voisin, très
proche et très familier, que l'on reçoit et qui nous accueille, à qui
l'on reconnaît une personnalité différente, mais dont certaines
réactions ou coutumes semblent encore étranges parfois. Ainsi, je
suis régulièrement sidéré par cette façon de pensée unique, de
consensus global, que j'observe chez les Allemands. 18 DICTIONNAIRE DE Cl IUMUS
Je me force à penser chaque fois qu'il doit en être de
même chez les Français et que je ne m'en aperçois pas.
o Cf Culture, Europe, Obéissance, Mots, Weimar,
Xénophilie
Ambition
J'ai été associé pendant presque dix années avec Werner,
un excellent professionnel. Revenant un jour de notre déjeuner
habituel au bistro du coin de la rue Pergolèse (Paris, 16', s'il
vous plaît), il me déclara que son ambition était de se construire
une maison en L et d'avoir une BMW 520.
Je fus sidéré par la futilité de son ambition. Il m'apparut
alors clairement que nous ne pourrions pas faire carrière
ensemble. Je ne sais plus ce que j'ai bien pu répondre à cet
instant, mais je me souviens que la question s'est alors imposée à
moi : quelle est mon ambition ?
Je suis heureux que Werner ait pu obtenir ces objets tant
désirés ; mais ce n'était pas mon trip.
Je n'avais définitivement pas l'ambition normale d'un
adulte raisonnable.
Cf, Dilettante, Métier, Mi Vits, Objet, Vie(s) 0
Architecture
Le centre et l'horizon de ma vie pendant presque
quarante années. Tout avait pourtant commencé bien naïvement.
Je n'avais en réalité aucune idée de ce que pouvait être
l'architecture, ou le métier de l'architecte. Je rentrais à l'école
d'architecture, aux Beaux-Arts, en n'ayant pour seul objectif que
d'en sortir le plus vite possible.
Absurde situation.
J'avais d'abord été touché par les édifices romans,
notamment les cisterciens, mais peut-être n'était-ce que par la
beauté du grain de la pierre et le jeu de la lumière. Et puis il y
DICTIONNAIRE DE L'HUMUS 19
eut Ronchamp, que j'aimais régulièrement hanter au petit matin
naissant sur la route de Bâle.
Il me semble bien que j'ai rencontré l'architecture
contemporaine lors de mon stage à Stockholm, en 1965, dans la
petite agence de Sven Ivar LIND.
L'agence LIND se composait du boss, charmant et
francophone, d'une secrétaire avec qui je parlais anglais et d'un
ingénieur germanophone. C'était alors la norme à Stockholm :
les vieux parlaient français, ceux de 40 ans parlaient allemand et
les jeunes pratiquaient l'anglais. LIND avait eu son agence à Paris
dans les années 1930 et était l'auteur du pavillon de la Suède à
l'expo universelle de 1937 à Paris ; il avait aussi réalisé 400
maisons en bois offertes par la Suède à un village français après
la guerre. De retour en Suède, il avait fait plusieurs églises,
cimetières et crématoires et il était maintenant chargé de la
rénovation du château royal de Drottningholm et de l'ambassade
de Suède à Paris. Autant dire qu'il jouissait d'une bonne
renommée et de relations efficaces.
Mais LIND n'avait rien du Grand Patron : il arrivait sans
bruit vers onze heures et dessinait toute la journée au crayon sur
du calque très fin, fumant l'une derrière l'autre des boyards maïs.
Il m'emmenait régulièrement visiter des réalisations, pas
seulement les siennes, et me faisait découvrir l'architecture du
Nord, construite avec la sobriété de celle qui ne peut pas jouer
avec un soleil trop blanc pour faire des ombres.
Cette architecture sans esbroufe était en total désaccord
avec celle que l'on nous montrait aux Beaux-arts, faite de grands
gestes académiques, de perspectives grandioses, de corniches et
de péristyles. Mais elle s'en distinguait surtout par une façon
simple, évidente, de s'intégrer à son paysage, et finalement de
faire paysage.
L'architecture nordique n'était pas le fait de Grands Prix
de Rome à lavallière et large chapeau, mais d'artisans artistes, tels
Sven Ivar LIND, Gunnar ASPLUND, Sigurd LEWERENTZ, Aulis 20 DICTIONNAIRE DE L' I IUMUS
BLOMSTED, Alvar AALTO. Ils ne n'encombraient pas non plus
leur architecture de poncifs qualifiés de repères culturels.
L'architecture, à l'École, était en papier, en lavis, en
gouache : elle n'était que représentation graphique de
l'architecture, elle n'était qu'image sur un décor imaginé. Dans
ces conditions, pas question de s'embêter avec des habitants, du
béton, des financiers, des réglementations, avec le réel.
Mais finalement, l'architecture, en vrai, c'est quoi ?
En premier lieu, nous distinguerons l'architecture de
papier, celle qui reste sur le papier sans être jamais construite,
puis l'architecture des stars qui traite des projets plus ou moins
pharaoniques, et enfin l'architecture du quotidien.
En ce qui concerne la théorie, chaque figure dominante
de l'architecture a bien tenté de faire valoir son bon mot ou sa
définition.
John RUSKIN (1819-1900), écrivain, critique d'art et
réformateur social, qui partagea sa vie entre le professorat à
Oxford et le mécénat, a d'emblée posé un distinguo
fondamental :
Il est indispensable, dès le début de cette étude,
d'établir avec soin une distinction entre l'Architecture et
le Bâtiment ou Construction.»
et il tenta de définir l'architecture par son :
« Aphorisme 4 : L'essence de l'architecture est
d'émouvoir l'âme humaine et non d'offrir un simple
service au corps de l'homme. »
Pour LE CORBUSIER, grand communicant lancé contre
les académismes, c'est « le jeu savant des volumes sous la
lumière », ou, plus explicitement :
« L'architecture est un fait d'art, un phénomène
d'émotion, en dehors des questions de construction, au
delà. La construction, c'est pour faire tenir ; l'archi-
tecture, c'est pour émouvoir. » DICTIONNAIRE DE L'HUMUS 21
Ces positions sont confirmées, s'il le fallait, par Michel
RAGON :
« Une construction n'est pas forcément de l'architecture.
Construire, c'est réaliser un édifice (maison ou palais)
selon certaines techniques et avec certains matériaux. Il
n'y a architecture qu'à partir du moment où la
construction passe au stade de l'expression.
L'architecture est donc un art et nous nous excusons de
devoir rappeler une telle évidence que beaucoup
d'architectes, eux-mêmes, semblent avoir oubliée. Un
couvent, disait Ruskin, n'est pas seulement fait pour
abriter une communauté, mais pour émouvoir. Or
l'habitat moderne est presque toujours de la
construction, presque jamais de l'architecture. »
Je cite ces lignes parce qu'elles me conviennent, c'est
évident. J'aurai aussi pu citer des passages entiers d'Adolf LOOS
ou de Robert VENTURI, ces architectes tellement éloignés dans
leur expression et pourtant si proches.
L'architecture a besoin de la construction comme le
texte a besoin des mots et de la syntaxe. Mais ce ne sont pas les
mots qui font la poésie. Ce ne sont pas tant les mots qui font le
sens, mais leur agencement, leurs relations, leur rythme.
L'architecture n'est pas non plus seulement une création
artistique ; elle est un acte social au-delà de la construction. Elle
dépasse la construction. Elle doit donc la maîtriser.
L'architecture présuppose que sont assumées et satisfaites les
contraintes de structure, de budget, de fonction, de pérennité. À
cet instant seulement commence l'architecture.
La construction répond aux besoins primaires ;
l'architecture est une réponse aux désirs.
C'est bien son désir que le sieur TUCKER expose dans
une extraordinaire lettre de commande à l'architecte Robert
VENTURI à qui il décrit sa future maison, telle qu'il l'imagine : 22 DICTIONNAIRE DE L' I IUMUS
« Cher Ami,
Je vois ma maison, comme une image de moi-même,
extérieurement simple et sans ostentation, rien qui puisse
arrêter le passant ; pas ordinaire pour autant.
En regardant attentivement la maison dans les yeux, on
doit pouvoir en saisir toute l'originalité (avec les
corollaires de notre époque, c'est-à-dire l'ironie,
l'angoisse et l'humour, le besoin de certitude
monumentale et la conscience que cette certitude est, et a
toujours été, une superbe illusion comme le prouvent les
palais en ruine).
L'accès à la maison n'est guère facile ; la maison est à la
fois timide et accueillante aux visiteurs qu'elle oblige de
grimper le long d'un sentier boisé dont chaque tournant
réserve une surprise et qui débouche — presque par
accident — sur la porte d'entrée. [...] Ces fenêtres sont
des tableaux et les tableaux — quatre maîtres anciens,
trois ancêtres et de nombreux petits cadres
(enluminures, gravures modernes, portrait de George
Washington, fragments de sculptures) — sont des fenêtres
ouvrant sur la somme de cultures qui a produit ce lieu et
ce moment. [...] La pièce, comme son propriétaire, est
allergique aux tâches fonctionnelles. [...] »
Dans sa lettre, Tucker raconte l'émotion que devra
produire sa maison ; il se raconte aussi, avec sa position sociale,
sa culture et l'image qu'il veut offrir de lui-même. On mesure
combien le client participe de la création architecturale.
o Cf Désir (d'architecture), Métier, Mur
Aube
Il y a deux aubes, celle de la fin de la nuit et celle de la
journée qui commence. Cette aube de fin de nuit, je l'ai souvent
rencontrée, fatigué de vingt-quatre heures de travail
ininterrompu et alors qu'il reste encore à travailler jusqu'à midi, DICTIONNAIRE DE L'HUMUS 23
jusqu'à la fin de la « charrette ». L'aube de la fin de la nuit a pu
aussi se révéler quelquefois magnifique et romantique,
imprégnée de la fraîcheur humide qui me saisissait au sortir du
Blue Note. L'aube du début du jour, pleine de forces, est celle
des promesses. Cette aube-là est celle du futur, du futur en train
de se réaliser sous nos yeux ; c'est du futur palpable.
J'ai toujours aimé me lever tôt, mais j'ai connu l'aube
grâce à ma soeur Françoise qui m'emmena quelques fois vivre le
lever de soleil sur la Beauce. Nous partions dans la nuit, avec
force sandwiches et thermos de café. Françoise faisait hardiment
foncer la 2 CV à près de 70 km/h pour nous arrêter juste à la fin
prochaine de la nuit en plein milieu des champs de blé encore
verts.
L'aube, il faut savoir l'attendre. Dans le silence, nous
laissons l'onde jaune gagner comme à tâtons l'horizon souple des
épis ; elle rampe, elle se coule, elle s'insinue ; puis l'aube éclot
dans l'instant suspendu où les oiseaux se taisent, où le monde
vivant semble s'arrêter ; elle se dissout alors et disparaît dans la
lumière pendant que naissent les ombres. Le soleil monte et
soulève une brume légère entre les vallons. Le jour est là.
Alors seulement nous prenions notre petit-déjeuner, et
nous repartions.
L'aube était, au temps où je fréquentais le sinistre collège
Montalembert, le meilleur moment de la journée, le seul bon.
J'aimais partir très tôt, remonter la rue Charles Chenu avec ses
becs de gaz tout pâlots jusqu'à la gare, m'immerger dans l'air
frais et vaguement humide, me mêler aux travailleurs. Dans
l'aube, j'étais vivant, j'étais moi, j'étais différencié, j'étais libre. Je
pense que je me laissais croire que j'étais déjà adulte, autonome.
C'est encore l'aube qui me ravissait lorsque je partais si tôt pour
les chantiers lointains.
L'aube, c'est le futur en train de se concrétiser.
o Cf. Charrette, Françoise, Futur, Gordes, Jazz, Temps
24 DICTIONNAIRE DE L'HUMUS
Autonomie
« Mauricette, veuillez me rappeler que j'ai rendez-vous
avec Durand »
ou bien :
« Mauricette, vous me ferez penser à téléphoner à
Dupont »
ou encore :
« Mauricette, appelez-moi Dubois »
Cet abruti ne sait donc pas téléphoner ? Il ne peut pas se
faire un post-it pour ne pas oublier de téléphoner à Dupont ? Il
n'a même pas un agenda pour noter ses rendez-vous avec
Durand ?
« Mauricette, vous me ferez ces photocopies... »
De toute évidence, Monsieur saurait faire des
photocopies et le café, mais il est au-dessus de cela, c'est tout
juste bon pour Mauricette. Monsieur aime sentir qu'il a des
subordonnés et s'assurer qu'il est le chef en déléguant les tâches
mineures indignes de lui puisqu'il est le chef. La justification
triviale en est que le coût horaire du chef est plus important que
celui du petit personnel.
Monsieur a beau être chef dans son entreprise et adulte
pour l'état civil, il n'est pas vraiment fini.
o Cf. Adulte, Chef Patron, Salariat
Autorité
L'autorité de l'organisation s'est abattue sur moi à mon
entrée dans les louveteaux.
Cela avait commencé les jeudis après-midi dans un local
de la paroisse dont le jardin était empli de l'odeur douceâtre de
la glycine et du chèvrefeuille, puis avait occupé mes dimanches.
L'autorité était représentée par des cheftaines — parmi lesquelles
une beauté blonde ensorceleuse dont on m'a certifié plus tard DICTIONNAIRE DE L'HUMUS 25
qu'elle était assez moche — et des chefs de sizaines'. L'autorité
voulait que lorsque rugissait le cri « meute, meute, meute »,
chacun devait s'aligner dans un ordre préétabli, dans la sizaine à
laquelle il était affecté. Exercice stressant par excellence. Il fallait
aussi par moments rester dans une sorte de garde-à-vous pour
regarder monter et descendre le drapeau français. Il fallait
encore apprendre à faire des noeuds schizophréniques, crier des
slogans absurdes, tenter de grimper à des mats glissants, chanter
des chansons dans la fumée âcre d'un feu de bois.
Le clou fut le camp d'été.
La troupe se retrouva dans la benne d'un camion ; on
n'avait pas encore inventé les ceintures de sécurité, tous les
gamins étaient debout, les plus chanceux accoudés à ce
bastingage routier. Nous allions installer notre campement dans
un champ. Face à nous, au-delà de la petite rivière, le château
médiéval de Pierrefonds, à droite, une route étroite et sinueuse, à
gauche, la forêt. Cet endroit était resté gravé, je l'ai retrouvé sans
carte et sans hésitation trente-cinq années plus tard. Excepté
l'endroit, je ne me souviens que de mon incapacité à participer à
la guerre du feu. Je m'évertuais à ramener du bois. Et les grands
de me répéter que ce bois n'était pas mort. Comment savoir que
le bois est mort ? en quoi se différencie-t-il du bois vivant ?
L'autorité, elle, savait.
Mon aventure scoutiste s'est arrêtée là.
J'en ai gardé un sentiment très vif d'hostilité vis-à-vis de
BADEN-POWELL et de toute forme d'organisation hiérarchique.
L'autorité n'a pas arrêté de me persécuter de son
absurdité, bien évidemment, et si elle m'a retrouvé sous une
forme plus sournoise à l'école, il est vrai qu'elle a trouvé son
Une Sizaine, chez les Louveteaux, est le nom donné aux groupes de six
enfants placés sous l'autorité d'un sizenier. C'est une sous-division de la Meute. 26 DicT [ON NA1RE DE L'HUMUS IUMUS
apogée paroxystique au 5 è me régiment du Génie à la caserne de
Satory, près de Versailles.
Pour ma part, je n'ai pas été en reste. Voulant jouer à
être adulte, ou plutôt désirant sottement être reconnu comme un
adulte par les adultes, je garde le souvenir pinçant d'avoir utilisé
mon autorité de père sur le tout petit garçon Pascal. Pas besoin
d'élever la voix, il me suffisait de le regarder sévèrement pour
qu'il comprenne et s'exécute, ou tombe en larmes. Ce souvenir
récurrent m'est douloureux et ne s'apaise que lorsque je me
force à espérer que le petit garçon a oublié. Ou pardonné.
Heureusement, le vent de 68 m'a, peu après, et sans que
je ne m'en rende compte, poussé vers des cieux moins imbéciles.
Henri LEFEBVRE, Alexander NEILL, Wilhelm REICII, et
quelques autres encore m'y ont aidé.
o Cf Chef École, Mille neuf cent soixante-huit , Paternité,
Regrets, Service (militaire), Steiner (Rudolf) B
Baisemain
« Dis bonjour à Madame Machpro. »
Le gamin ne répond pas, ne bouge pas, regarde fixement
ses chaussures et ne lève pas la tête.
« Voyons, fais le baisemain à Madame Machpro ! »
Madame Machpro est une dame corpulente, décorée de
bijoux, engoncée dans son vison à poils longs. Derrière elle, son
mari se tient tout raide dans son manteau noir, sous un chapeau
noir, avec un parapluie noir. Madame Machpro habite aussi au
S ème étage, mais dans l'autre escalier.
Elle adore fourrer la main dans mes cheveux bouclés.
Moi, je ne l'aime pas ; elle ne mérite pas le baisemain.
Je me précipite sur la concierge qui passe dans le hall,
une petite bretonne toute ronde, lui saisit la main, une main
râpeuse à l'odeur d'eau de Javel, et lui fait mon plus chic
baisemain.
J'ai cinq ans, et je suis déjà très classieux. Mais pas avec
tout le monde.
o Cf Bourgeois,Dissidence, Misfits
Banlieue
J'ai vécu mes treize premières années à Puteaux. J'étais
donc un Putéolien, ce qui fait toujours rire les enfants dans les
écoles primaires. Puteaux est aujourd'hui l'une des villes les plus
riches de France grâce à la manne de la taxe professionnelle
perçue sur les tours de la Défense. 28 DICTIONNAIRE DE L'HUMUS
Un quart de siècle avant que je n'arrive, en 1919, Jacques
VALDOUR, intellectuel devenu journaliste de terrain bien-
pensant tendance royaliste, s'établissait dans le monde ouvrier
pour le connaître — un peu comme Jean-Henri FABRE étudiant le
monde étrange des fourmis — et il décrivait ainsi la ville :
« Puteaux a beaucoup gardé de son caractère d'ancien
village suburbain. Ni les rues ne sont larges, ni les
maisons hautes. La petite ville offre l'aspect calme et
recueilli d'un faubourg provincial. Mais elle s'allonge sur
la rive gauche de la Seine, en l'un de ses méandres, non
loin des coteaux boisés de Saint-Cloud, devant une
longue île verdoyante et la masse des arbres du Bois de
Boulogne, les villas et les parcs du coin le plus
aristocratique de Neuilly. Au débouché de ces quartiers
de haut luxe, de ces pelouses et ombrages où s'étale le
spectacle de la vie heureuse, Puteaux, dominé sur la
gauche par le Mont-Valérien, vous salue de la fumée
noire de vingt cheminées d'usines. C'est la sentinelle
avancée de l'armée révolutionnaire, campée là, après
Courbevoie et Levallois-Perret ; elle achève avec
Boulogne l'encerclement des quartiers riches de Paris et
de Neuilly, endormis dans la moelleuse torpeur d'une vie
très douce qui se croit sûre des lendemains.
Quelques garnis misérables, au voisinage immédiat de la
pauvre église, dans le plus vieux quartier de Puteaux,
abritent les musulmans algériens qui travaillent dans les
usines. »4
Durant mon enfance, Puteaux n'était encore qu'une
modeste ville industrieuse de banlieue, et la Défense un petit
rond-point perdu au milieu de nulle part sur le plateau qui
domine la ville. De ce rond-point, où une énorme allégorie de
Jacques VALDOUR 0872-1938), La vie ouvrière. Ateliers et taudis de la
banlieue de Paris observations vécues. 1919, Paris, Éd. Spes. DICTIONNAIRE DE L'HUMUS 29
bronze exaltait la défense de la nation, partaient quatre routes
pavées dont l'une menait à Paris en passant par le pont de
Neuilly et l'Arc de Triomphe que l'on apercevait au loin, et une
autre, que nous empruntions pour les vacances, menait plein
Ouest en Normandie. Une troisième route descendait vers
Puteaux. Je n'ai jamais pris la quatrième qui s'engageait vers le
Nord dans un no man's land sablonneux de pavillons prolétaires.
À flanc de colline, le haut de la ville était occupé par la
classe ouvrière, avec des immeubles en brique, les Habitations à
Bon Marché, HBM qui devinrent des HLM, et des terrains
vagues que s'appropriaient les gamins de la rue Cartault et des
Bouvets, ceux qui portaient des galoches aux semelles de bois
clouté. En bord de Seine s'étalait le vieux Puteaux décrit par
VALDOUR, où habitaient mes grands-parents CHEVILLARD.
Nous étions au centre, dans la partie occupée par les
commerçants et la classe moyenne. Chaque classe sociale avait
ses quartiers : bonjour, la mythique mixité sociale de la ville !
Notre appartement, au 5eme étage, dominait la vaste place
de la mairie. C'est en balançant des pommes du haut du balcon
que, vers mes quatre ans, je faillis assommer un gardien de la
paix, avec son képi, sa cape bleue et son vélo. Il n'était pas
content du tout.
La mairie est encore là, gros morceau d'architecture des
années 30, mussolinien à fond avec emmarchements et péristyle
dignes d'un empereur, signé par l'architecte NIERMANS, encore
un Grand Prix de Rome. Le jeudi et le dimanche, la place de la
mairie était le lieu d'un marché très fréquenté. Dès cinq heures
du matin, les préparatifs d'installation des étals nous réveillaient,
avec le claquement creux des sabots des chevaux, le roulement
des chariots sur les pavés, les tintements des tubes métalliques
des stands, les paroles sonores des commerçants renvoyées en
écho.
Les chevaux étaient présents quotidiennement dans la
banlieue pour les transports et services municipaux. En été, le 30 DICTIONNAIRE DE L'HUMUS
vendeur de parpaings de glace menait son cheval qui tirait un
long plateau de bois dégoulinant de glace fondante, il avançait
lentement en hélant les habitants ; la commande se passait depuis
les fenêtres. Alors seulement, il chargeait un parpaing sur son
dos après l'avoir enveloppé d'un sac de jute pour éviter qu'il ne
glisse et il le montait dans les étages en transpirant autant que sa
glace.
Les caniveaux des rues, alimentés en eau de Seine,
étaient régulièrement irrigués et nettoyés par des balayeurs aux
longs balais de fagots. Nous en profitions pour y faire voguer de
petits bateaux de papier. Ma mère n'aimait pas me voir faire ça.
L'immeuble, qui appartenait à mon grand-père Simon,
de la rue des Damattes (aujourd'hui rue Lucien Voilin) fait au 34
l'angle avec la rue Chante-coq. C'est un gros bâtiment de six
5,5 xl lx22. Au rez-de-chaussée, une étages en briques ocre rouge
pharmacie occupait l'angle, entre une brûlerie de café,
magnifique volcan d'odeurs, une boulangerie dont la patronne
avait d'effrayants poils au menton, et une crémerie où l'on servait
le lait à la louche dans de gros bidons métalliques juste devant de
monstrueuses mottes de beurre jaune. En face, à côté de l'église,
le cinéma Le Central faisait l'angle et me fascinait avec ses
affiches. En remontant la rue Chante-coq, on trouvait la
minuscule échoppe de la remmailleuse de bas de soie et une
librairie-papeterie qui vendait des roudoudous, des coco boer et
des caramels gagnants.
Ce qui finalement différenciait la banlieue de Paris,
c'était l'absence de métro. Il nous fallait d'abord prendre le bus,
sa plateforme à l'air libre et son contrôleur le 175, avec
actionnant la cloche pour les redémarrages, pour rejoindre le
métro à la station Pont de Neuilly. Véritable gare routière qui
irriguait un large triangle de banlieues du nord-ouest parisien, on
n'hésiterait pas aujourd'hui à appeler cela un « pôle d'échange
multimodal ».