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Diderot

De
48 pages

Article biographique de Marcel Pagnol sur Denis Diderot suivi d'une Brève histoire de l'Encyclopédie. Écrivain, philosophe des Lumières, encyclopédiste, Diderot fut avant tout un grand créateur. Auteur de La Religieuse, de Jacques le Fataliste, du Neveu de Rameau, de la Lettre sur les aveugles, il a inventé l'Encyclopédie, la Nouvelle, la Critique d'art, la Comédie dramatique, et dans chacun de ces genres, il improvisa des modèles, qui sont presque tous des chefs-d'oeuvre.


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MARCEL PAGNOL
Diderot
Vie et oeuvre de Denis Diderot
suivi d’une
Brève histoire de l’Encyclopédie
La République des Lettres
VIE DE DIDEROT
Louis-Michel van Loo,Diderot, 1767
Denis Diderot est né à Langres le 5 octobre 1713, d ’un père qui était coutelier, et
il eut un frère chanoine. Il devait mourir le 31 ju illet 1784, cinq ans avant cette
Révolution que son oeuvre avait préparée.
Il entra à neuf ans chez les Jésuites, qui furent frappés par l’intelligence de
l’enfant, et il reçut la tonsure à douze ans. Mais son père, on ne sait pourquoi,
s’opposa à sa vocation religieuse, et il l’envoya terminer ses études à Paris, au
collège d’Harcourt.
Ce n’est qu’à trente-deux ans, après de longues ann ées de misère, qu’il publia
son premier ouvrage, une traduction libre de L’Essai sur le mérite et la vertu, oeuvre
d’ailleurs sans grande importance (1745). Mais à pa rtir de cette année commence
une production d’oeuvres littéraires et philosophiq ues qui ne s’arrêtera qu’à sa mort.
De plus, tout au long de ces trente-sept années, Diderot entretint une
correspondance presque comparable à celle de Voltai re, tandis que son effort
principal se portait sur l’Encyclopédie, qui devait se composer de vingt et un gros
volumes de texte, et de douze volumes de planches, avec deux volumes d’index.
Diderot a dit de lui-même : « J’avais en une journé e cent physionomies. J’étais
serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste. » Il semble que l’on
puisse ajouter : « fervent, sceptique, généreux, im pitoyable, chaste, fidèle,
licencieux et volage ».
Cette diversité, ce « protéisme » furent très admirés par nombre de ses
contemporains, et Rousseau disait de lui à Mme d’Ep inay : « Diderot est un génie
transcendant, comme il n’y en a pas deux dans ce si ècle. » Il ne semble pourtant
pas que la postérité ait eu pour lui une admiration aussi totale que celle de
Rousseau. L’homme fut sans doute un grand caractère . Son dévouement total à
l’Encyclopédie, son courage en face des puissants, sa passion du travail, sa
générosité font de lui une des puissantes figures d u XVIIIe siècle. Il a pu écrire sans
mentir : « On ne me vole pas ma vie : je la donne. Un plaisir qui n’est que pour moi
me touche faiblement … C’est pour moi et pour mes a mis que je lis, que je réfléchis,
que j’écris, que je médite, que j’entends, que je regarde, que je sens. Dans leur
absence, ma dévotion rapporte tout à eux, et je son ge sans cesse à leur bonheur. »
Il est certain que sa bonté fut une part de son gén ie, et il est remarquable que ce
sceptique, qui attaqua avec tant de violence la thé ologie chrétienne, ait prétendu
diriger sa vie par les préceptes de l’Evangile. Aus si bien, sa philosophie est assez
sommaire, et ses opinions sont parfois contradictoi res. Sa seule grande idée qui
n’ait jamais varié, c’est qu’il faut détruire les religions, afin de fonder la science. Sur
ce point capital, le sceptique n’a jamais eu le moi ndre doute. Il a combattu tous les
dogmes avec une égale passion, et l’énormeEncyclopédieen est l’immortel
témoignage. Immortel, non point par sa partie négative, qui n’est pas très originale.
Les arguments qu’il invoque contre les Eglises sont ceux de la raison raisonnante,
c’est-à-dire ceux de Voltaire et de bien d’autres. Mais la partie constructive
représente véritablement le péristyle de la science moderne. « Jamais, écrivait
Grimm, génies ne se sont ressemblés comme celui de Bacon et de M. Diderot. »
Certes, Francis Bacon, qui fut le génial auteur duNovum organum, et qui mourut en
inventant l’art de conserver les viandes par le fro id, paraît être le père et le
fondateur des sciences expérimentales. Mais cent ci nquante ans plus tard, le fils du
coutelier de Langres réunissait les premiers résultats acquis par la nouvelle
méthode. Avec son esprit cartésien, il les classait, il les coordonnait, et sur les
fondations jetées par Francis Bacon, il a fait sortir de terre les assises du
monument : cette partie de son oeuvre est sans doute impérissable.
Le style de ses ouvrages philosophiques est merveil leusement clair, rapide,
original : on le reconnaît à première vue. Cependan t, il est parfois déparé par des
négligences : il semble que l’auteur, se fiant à sa verve, à son don
d’improvisation — qui est unique — ait souvent négligé de relire la page qu’il venait
d’écrire. En revanche, ses ouvrages littéraires fon t regretter que cet écrivain de
génie n’ait pas consacré aux lettres la meilleure p artie de son temps, car ses pages
les plus belles sont précisément celles qui ne prou vent rien :Le Neveu de Rameau
etJacques le Fatalistere de toussont d’authentiques chefs-d’oeuvre de la littératu
les temps. Certes, l’Encyclopédieest admirable, mais elle nous...