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Dieu n'aime pas les arabes... Et les autres

De
290 pages
L'Algérie est le pays qui compte le plus grand nombre de journalistes assassinés par les islamistes, une soixantaine. La corruption et la gabegie, depuis l'Indépendance en 1962, y sont devenues une pratique ordinaire. Alors que les tenants du Pouvoir affichaient ostensiblement leurs richesses, la misère grandissait. Terrain idéal aux visées des activistes d'un Islam radical. Ce témoignage raconte la tragédie du peuple algérien à travers le quotidien d'un journaliste qui l'a vécue, de l'intérieur.
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DIEU N' AIME PAS LES ARABES.

..

Du même auteur: La Misère Joyeuse, roman autobiographique. Editions L'Harmattan (2003).

Kader MEHDI

DIEU N' AIME PAS LES ARABES. . .
Et les autres

Récit

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ~BP243, KIN XI Université de Kinshasa ROC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

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Ce livre a été écrit avec l'aimable soutien du Centre National du Livre

www.1ibrairieharmattan.com Harmattan 1@wanadoo.fr diffusion. harmattan @wanadoo.fr @- L'HARMATTAN, 2006 ISBN: 2-296-00905-0 EAN : 9782296009059

« Celui qui ne sait pas est un imbécile mais celui qui sait et qui ne dit rien est un criminel» Bertolt BRECHT

«Pour un homme libre, il n'y a pas d'autre avenir que l'exil ou la révolte stérile»

A.CAMUS

«Celui qui voulait VIvre libre, pourquoi devrait-il mourir esclave? » André Comte SPONVILLE

A Maïa, ma femme, ma compagne, mon amie de toujours.

A mon frère Mokhtar.

Amitiés et remerciements à Jacqueline, Léa, Noëlle et Anne.

Avertissement J'attire l'attention du lecteur sur le fait que certains noms et prénoms ont été volontairement changés et certains événements ont été relatés partiellement. Parfois même, nous avons été obligés de ne pas indiquer clairement le lieu et, pour les «acteurs» de ces événements, ne mettre que leurs initiales. Ceci pour une raison évidente, éviter, à l'un et à l'autre des « protagonistes» de ce drame, des ennuis ou des représailles. Je ne citerais pas non plus mes sources. Le lecteur comprendra. Et je le remercie de sa bienveillance. L'auteur.

J'ai fui parce que...

J'ai fui la mort parce que j'avais encore envie d'aimer, j'ai fui mon pays parce que je ne comprenais pas cette barbarie, j'ai fui la mort parce que j'avais encore envie de rire, de m'amuser, j'ai fui l'Algérie parce que j'avais encore envie de rêver, j'ai fui mon pays parce que j'en avais marre de l'hypocrisie, parce que j'en avais marre du mensonge, de la délation, de la « hogra », des passe-droit, du népotisme, j'ai fui mon pays parce que tout me dégoûtait, j'ai fui la mort parce que, tout simplement, j'avais envie de vivre! Je me retrouve entre le Secours catholique et l'assistante sociale, courant les associations, tout près de la mendicité, tout près du suicide, ignorant le ridicule, ignorant la faim, ferme dans la dignité, entre « Le Sélect Montparnasse» et le square Ozanam, mon refuge, entre Baudelaire et Naguib Mahfouz. C'était hier, c'est aujourd'hui. Et, maintenant, j'ai peur... de la vie et je n'aime pas la mort !

Rue de la liberté

Il est étendu là, sur le sol, à plat ventre. A quelques mètres de la place de l'Emir Abdelkader où des petits groupes de badauds barrent l'accès de la rue à l'ambulance dont les sirènes semblent bloquées. Le chauffeur, apparemment impassible, attend patiemment de reprendre sa course, les bras posés sur le volant. L'infirmière et l'infirmier, l'air blasé, attendent aussi de faire leur travail. D'ailleurs, pourquoi se presser? Peut-être savent-ils déjà que le journaliste est mort depuis longtemps? Quelques « ninjas» 1, des policiers en tenue de combat bleue, visages cachés sous un passe-montagne, et quelques autres en civil, entourent l'homme allongé par terre, une 4X4 Nissan barre la rue Mogador. Des badauds sont immobiles, un peu plus loin, sur l'escalier abrupt qui mène à la rue de Quatre Canons et au palais du Gouvernement, d'autres sont sortis sur les balcons des immeubles alentour. Auparavant, le matin, quand j'arrive au journal, je trouve, devant l'entrée principale, une foule de personnes, par tas de trois, quatre ou cinq, sur les trottoirs. Je me dis tout de suite que « quelque chose» se passe ou s'est passé, qu'un «événement» inhabituel a lieu ou a eu lieu. Les chauffeurs, les appariteurs, des journalistes et des ouvriers de l'imprimerie, des voisins du journal, discutent, gesticulent, palabrent, se mêlent d'une manière inhabituelle: c'est sûr, quelque chose de grave s'est passé... Les visages aussi parlent d'eux-mêmes, presque
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Policiers cachant leurs visages d'une cagoule, réputés durs, violents
islamistes.

et sans pitié, ils sont apparus avec les événements

sans expression, ils sont graves, placides. J'entends tout de suite un nom qui survole cette nuée de badauds et de bavardage: Cherkit. Puis, plus rien, je ne me rappelle pas avoir entendu autre chose. Je me retrouve à la place de l'Emir Abdelkader, debout à quelques mètres de mon ami et collègue Farhat Cherkit, mort, là, étendu devant moi. Je ne sais même plus si j'ai marché ou volé. Je ne sais même plus comment j'ai su où il a été assassiné et où il se trouvait. Je n'ai aucun souvenir du chemin que j'ai pris pour arriver là. Mais je sais que mon ami est mort! N'est plus! Que je ne le reverrai plus, pour toujours, à jamais! Que je ne lui reprocherai plus la «platitude» de ses articles, que nous ne nous contredirons plus à propos de cette guerre, que je n'entendrai plus ses affabulations concernant ses « exceptionnelles sources d'informations» à propos du terrorisme! L'ambulance est bloquée par les curieux, et les sirènes me font mal aux oreilles. Je sens un bourdonnement effroyable à l'intérieur de ma tête. Je tremble de tout mon corps et je me rends compte que j'ai des difficultés à maîtriser l'irrépressible tremblement de mes genoux. J'ai un peu honte de voir mes jambes danser ainsi et je n'ose pas m'abaisser pour les retenir. Je bouscule les personnes qui se trouvent devant moi pour approcher un peu plus du corps de mon ami gisant sur le sol sale, juste devant l'entrée du parking de ce que fut le siège du tentaculaire et ineffable Parti du FLN au temps des Kaïd Ahmed, Soussi, Chérif Belkacem et autres caciques du défunt «Pouvoir Révolutionnaire» de Boumédienne. Le premier est mort au Maroc après avoir raté son « opposition» à ce dernier, le deuxième a poursuivi sa carrière politique dans les rouages et les «affaires» de l'Etat et l'autre s'est retiré dans une retraite au bord d'une plage, pas loin d'Alger. 16

Certainement le plus discret de tous. J'arrive à fendre la foule et un policier me stoppe. Je montre ma carte de presse. Je passe. J'avance comme un robot, je ne marche pas comme d'habitude, ma démarche n'est pas sûre et, à chaque pas, j'ai l'impression de poser mon pied dans le vide. J'ai failli tomber deux ou trois fois sur une distance de cent ou cent cinquante mètres. Je m'arrête à trois ou quatre mètres de ce qu'il faut maintenant appeler « mort » ou «cadavre ». Pourquoi la première chose que je remarque est sa barbe défaite, froissée, étendue sur le sol comme si Farhat se reposait? Un peu de sang a coulé sous son cou. Mon regard est figé sur son demi visage. L'œil gauche est ouvert, le regard fixe. Aucune expression ne s'en dégageait. Je pensais, je croyais - j'en ai vu d'autres, dans d'autres conditions que de tous les morts, se dégageait un signe, une expression. Il y en a même qui meurent en souriant... et le sourire demeure après la mort. J'ai tout de suite comme un élan incontrôlable d'aller vers mon ami, convaincu qu'il faut nettoyer sa barbe qui s'est salie au contact du sol et qu'il faut absolument, très vite, l'essuyer! Et, aussi, qu'il faut changer la position du corps pour que Farhat soit plus à l'aise, ait une position plus confortable! Peut-être sourirait-il ensuite? Je me contrôle et stoppe net ma marche. Un instant de vide total comme si mon cerveau et ma conscience n'enregistraient plus rien. Je me réveille au moment où je dois laisser place aux services sanitaires pour qu'ils emportent mon ami. Je reviens au journal. Je me souviens de la dernière réunion que nous avions eue ensemble, réunion dite des « cadres de la rédaction », tenue quotidiennement, en présence de Mohamed Abderrahmani, qui faisait fonction de directeur du journal et directeur de la rédaction, depuis longtemps, sans être 17

nommé officiellement. La situation de l'Algérie était grave, les morts se comptaient par dizaines par jour, par centaines chaque semaine, et les conflits, au plus haut sommet du pouvoir, devenaient presque publics. Les militaires renforçaient de plus en plus leur pouvoir et les politiques s'affrontaient aussi, de plus en plus, dans leurs folkloriques contradictions. J'étais «Editorialiste» et j'étais censé refléter, dans mes écrits, la position et les points de vue du gouvernement tout «en informant le peuple». Mohamed a eu une réunion à la Présidence. Il adorait cela, il adorait être convoqué à la Présidence ou au Palais du Gouvernement (siège du Premier ministre) d'où il revenait tout content et, toujours, apparemment, heureux de nous apprendre des « choses» ou de nous communiquer les «dernières directives». Visiblement, il ressentait une certaine jouissance à se retrouver dans «les secrets de Dieu... ». Ce jour-là, pas de confidences, ni de directives spéciales sauf que le «pouvoir» était satisfait de notre travail. Il soulevait quand même une question sur laquelle nous allions nous achopper à savoir si on continuait à signer nos articles de notre vrai nom ou par un pseudonyme. Après une âpre discussion, nous étions convenus que «c'était le moment de prendre ses responsabilités et signer ses articles de son vrai nom». J'étais parmi ceux qui soutenaient cette option avec force, l'ayant depuis toujours observée. D'autant plus que je n'avais jamais signé un de mes «papiers» d'un autre nom ou sobriquet quelconque. On quitte la réunion pour sortir prendre un café, ensemble, comme d'habitude. A propos

de ce café quasi quotidien, nous étions conscients - on en
a parlé quelquefois que cela pourrait être «un coup spectaculaire» pour les terroristes s'ils osaient préparer et perpétrer un attentat en plein centre ville - ils l'ont déjà fait - contre tout un groupe de journalistes. Liquider tous les 18

cadres d'El-Moudjahid d'un seul coup! Quelle occasion! Quel exploit! Quelle publicité pour l'Islam! Le lendemain de cette réunion, je prends le journal et jette un coup d'œil sur les articles, comme d'habitude. Ils sont signés des noms de leurs auteurs sauf un. Celui de Farhat Cherkit. Il s'occupait principalement des «faits» de terrorisme et des actions menées par l'armée, la police et la gendarmerie. Il a signé de son pseudo favori: R.D.2 qui, en fait, sont les initiales de la rubrique des «faits divers ». Quand je monte au quatrième étage où se trouvait la salle de réunion, je le croise dans le couloir. Il me tend la main pour me dire bonjour. Je lui effleure la main sans répondre à son salut, sans le regarder et je me dirige directement vers la salle. Durant toute la durée de la réunion, il essaye de me parler, de s'adresser à moi, d'entendre mon avis, craignant ma réaction. Mohamed s'aperçoit de cette discordance et intervient pour savoir de quoi il s'agit. Je dis mon grief. Mohamed tente de nous réconcilier en déclarant que c'est lui qui a signé l'article de ces initiales et barré celui de Farhat. moi qui ai mis « R.D. » parce que l'article ne m'a pas plu », précise-t-il. - « Pour moi, cela veut dire qu'il y a ici des journalistes qui doivent prendre des risques, prendre le risque d'être assassinés, des cobayes et d'autres dont on veut, de toute évidence, préserver la vie », ai-je répliqué. Mohamed a toujours défendu Farhat en toutes circonstances et une certaine connivence a toujours existé
2 Rubrique Divers 19

- « C'est

entre eux. Cette complicité s'expliquait mal au-delà des années de travail qu'ils ont passées ensemble. On les a vus se fâcher, échanger des termes crus et violents, ne pas se parler durant deux ou trois jours mais toujours solidaires l'un de l'autre. Mohamed défendait Farhat contre vents et marées dans toutes les situations. Farhat n'a jamais été une signature brillante et ses articles n'ont jamais été remarquables ou très marquants. Parfois même, ses écrits ont été l'objet de moquerie... de la part des collègues. Il était, en fait, le « factotum» de Mohamed. Depuis le début du terrorisme, Farhat s'occupait des informations sur les attentats, assassinats des islamistes et des activités des forces de sécurité dont il réunissait les infos et les dépêches, les remaniait et les publiait. Il se vantait de savoir beaucoup de «choses» dans ce domaine et d'avoir des «relations confidentielles et spéciales» avec des responsables de la police et de l'armée. Il le clamait, au journal, à qui voulait l'entendre mais nous, nous savions qu'il disait cela juste pour se donner des airs... Gentil, de tempérament calme, toujours prêt à rendre service, il avait tendance à se confier facilement. D'autres l'ont entendu et cru! Il en est mort! Et c'est pour cela que je ne comprends pas pourquoi ils l'ont tué! Nous savions tous que, de tout temps, le journal a «compté» dans le personnel administratif, journalistique et technique des « indicateurs» et des « correspondants» de la police et de la sécurité militaire et, naturellement, dans les années 90, des employés «barbus» qui ne cachaient pas leurs « sentiments» pro-islamistes. Avec Farhat, je perds encore un ami après Abdelkader Alloula et Tahar Djaout. Un autre collègue a disparu, près de Mascara où il est allé voir sa femme et ses enfants, Kaddour Bousselham. Avec Tahar, notre amitié datait de plusieurs années. D'abord confrère à « Algérie Actualités », hebdomadaire domicilié 20

dans le même immeuble qu' «El-Moudjahid», puis voisin à Sidi Moussa où nous habitions dans la même cité, et de ce fait, on prenait le même car, puis la même voiture, la mienne, une vieille « Passat », pour regagner notre village qui deviendra un fief des islamistes. Tahar est assassiné le 23 mars 1993, devant chez lui - il avait déménagé entretemps - à Baïnem, petite bourgade au bord de la Méditerranée, à quelques kilomètres d'Alger. Premier journaliste assassiné par les « fous de Dieu ».

21

Le Djihad

« Il faut faire éclater le scandale avant d'être sa proie », cette citation de Karl Max me vaudra bien des «procès d'intention », perturbera ma vie, me poursuivra tout au long de ma vie professionnelle et me causera bien des déboires. Je ne sais plus dans quel volume de ce grand auteur j'ai lu cette phrase mais elle m'a tellement plu que je l'ai «inoculée» à ma mémoire, à jamais. Dans son principe, j'espérai en faire ma ligne de conduite. Que de fois, j'eus l'opportunité de l'appliquer! Hélas, je serai vite désenchanté pour, finalement, la remiser dans un coin tranquille de mon cerveau et de mes souvenirs. Je rencontrerai des gens qui ont le prodigieux «don» de retourner leurs tares, leurs perversités en qualités, tant il est vrai qu'ils en usent constamment, tous les jours... au point d'en faire une pratique courante, et d'une manière voyante. Juste une vingtaine de jours avant l'indépendance,

après un dur séjour de quelques mois au maquis - énorme
expérience - là où on va, quand on a 17-18 ans, avec «cette improbable alliance de l'insouciance et de la gravité profonde» - je rentre chez moi, à Sidi-Bel-Abbès, solennellement envoyé par le commandement de la région 2, zone 5 de la wilaya 5 de l'Armée de Libération Nationale (A.L.N.). Ma mission: collaborer, aider à la préparation des élections, le fameux référendum d'autodétermination pour l'Indépendance, et surtout organiser des cours de «rattrapage scolaire» dans mon quartier pour les élèves du «primaire ». Ce que je ferai avec un réel plaisir, une certaine curiosité, une volonté

inébranlable et, je l'avoue, une certaine réussite. Je n'avais jamais enseigné auparavant mais j'avais mon idée sur la manière de «donner des leçons ». Ayant atteint le

secondaire dans ma scolarité - après examen d'entrée en
sixième -, je me sentais capable d'apprendre à d'autres, plus jeunes, ce que j'avais appris mais sans aller au delà du cours moyen. Je le fis avec abnégation et fierté. Quelquesuns de mes « élèves» m'en seront reconnaissants jusqu'à leur majorité, ayant réussi leurs études. Leurs pères aUSSI.. . Après l'allégresse, les fastes, les excès, les abus et les folies de la fête de l'Indépendance qui ont duré une semaine, les hommes du FLN et de l' ALN commencent à organiser l'administration et, surtout, leur prise du pouvoir, dans l'improvisation et une débâcle sans nom. Les belles villas, les commerces, les magasins les plus renommés, voitures, terres, fermes et autres propriétés, sont mis «sous protection », c'est-à-dire «réservés ». J'assiste, impassible, éberlué, scandalisé, sans voix, à la main-mise des militaires, des anciens maquisards et autres « réfugiés» venus du Maroc et de la Tunisie, sur les biens dits «vacants» des anciens colons, des anciens fils de l'Algérie qui, pour la plupart, ont quitté leur pays dans la peur des représailles, des assassinats et des « vengeances ». Il suffisait d'être en tenue militaire pour se permettre tous les excès! La chaleur de l'été s'ajoutant à une frénésie incroyable pour le mariage, on se marie partout, trois, quatre mariages dans chaque quartier de la ville, toutes les fins de semaine. Les «moudjahiddines », en héros, choisissent leurs futures «compagnes », leurs épouses, sans se soucier si celles-ci sont consentantes ou pas, ou si les parents sont consentants ou pas. Mais qui pouvait refuser sa fille à un « moudjahid» ? D'autant que celui-ci 24

se présentait toujours, pour demander la main de « l'heureuse élue », l'arme sur l'épaule. On assiste ainsi à des alliances étonnantes et, surtout, inimaginables, un mois auparavant. L'image emblématique du« moudjahid» dont, enfants, nous avions tous entendu «conter» de la bouche de nos mères et grand-mères parlant du Prophète et de ses compagnons, lors de leurs combats contre les « infidèles» et les « impies », cette image est restée dans notre imaginaire et dans la mémoire populaire. Le « moudjahid» était, pour nous, un « super homme », un « invincible », un « aimé» de Dieu, un héros. Des milliers d'hommes ont rejoint le maquis au nom du «djihad », en souvenir de cette mémoire. Pour illustrer ce fragment de la « mémoire populaire» et les croyances inhérentes, je me souviens d'une scène, vécue, qui m'a horrifié lors de mon « séjour» au maquis. Etant secrétaire d'un aspirant, responsable régional de l'ALN en Renseignements et Liaisons, responsabilité difficile et redoutée au maquis, Si Abdelmoumen et moi, en tournée dans notre région, avons été contraints, par mesure de sécurité, d'empiéter dans la zone 6 (nous dépendions de la zone 5). L'armée française ratissait quelque part sur notre chemin. On se retrouve à Saïda, à plus de cent cinquante kilomètres de Sidi-Bel-Abbès, éloignés de notre « territoire », dans le quartier dit « Graba El Oued », dans la maison d'un militant du FLN. Je suis immédiatement ébahi par l'accueil. Nous sommes reçus comme des «dieux ». Depuis des semaines, nous n'avions pas retiré nos pataugas. Ce soir-là, exceptionnellement, Si Abdelmoumen s'autorise et m'autorise à les enlever et laver nos pieds. On chauffe vite de l'eau et on nous apporte des bassines. Le père de famille et son fils, munis des bouilloires, font le service et prennent soin de verser 25

l'eau chaude sur le côté, sur la paroi des bassines tandis que nous trempons nos pieds. Nos pieds lavés, les femmes, têtes couvertes d'un foulard, reviennent dans la chambre pour retirer les ustensiles. Elles profitent de cette approche pour saisir, en un geste rapide, nos mains droites pour en embrasser le revers, par marque de respect. Je retire ma main immédiatement tandis que Si Abdelmoumen se laisse faire. A ce moment, la mère s'accroupit devant ma bassine, dit « Bism Allah », « Au nom de Dieu », et, avec le creux de la main, prend un peu d'eau et s'apprête à la boire. Je happe sa main et fais déverser l'eau dans la bassine et je crie:

- « Mais qu'est-ce

que vous faites? ».

-« C'est pour la baraka de ... », me répond-elle. - «Quelle baraka? C'est une maladie que tu vas récolter et pas autre chose », lui dis-je. Si Abdelmoumen rit et le mari reste sans réaction, les yeux écarquillés. La mère de famille explique son geste en disant « que cette eau dans laquelle un moudjahid s'est lavé, est un remède contre les maladies et les mauvais sorts, qu'elle porte bonheur et protège contre le mauvais sort ». - «Nous ne sommes plus au temps du Prophète et de ses compagnons », lui dis-je encore. - « Mon fils a raison. Ne faites plus jamais ce genre de choses. C'est ridicule », ajoute Si Abdelmoumen qui, comme tous les responsables, appelle son secrétaire « fils». 26

En 1963, je suis responsable d'une cellule du Parti FLN. Grâce à mon niveau d'instruction et mon« passage» au maquis, les chefs locaux me désignent pour constituer une cellule d'une dizaine de militants choisis par moi, les former politiquement afin de les «dispatcher» à travers les autres cellules de quartier de la ville pour encadrer les nouveaux et jeunes militants. Ben Bella est au pouvoir, premier Président élu de l'Algérie indépendante. Chacun sait qu'il est anti-communiste, religieux et ne rate jamais l'occasion de le dire. J'aurai l'occasion de vérifier cette attitude lors d'un stage culturel, le premier, organisé par le ministère de la Jeunesse et des Sports, dirigé par Abdelaziz Boutéflika. Des jeunes, de toutes les régions du pays, sont rassemblés à Riadh El Feth, tout près d'Alger, dans une ancienne bâtisse qui servait auparavant à des colonies de vacances pour enfants. Le Président Ben Bella est venu nous rendre visite et, à ce que j'ai compris, saisir cette occasion, vu la présence de la presse internationale et nationale, pour répondre à une attaque du journal Le Monde. Il fait un court discours devant les stagiaires dans lequel, après nous avoir exhortés au travail et à la formation pour « le grand avenir qui se dessine pour l'Algérie grâce à sa jeunesse », il menace le grand quotidien français d'« interdiction» en Algérie « où il bénéficiait d'une grande audience ». Il déclare notamment à l'intention des journalistes présents et à celui du Monde particulièrement: «Ne crachez pas dans le plat que l'on vous tend ». Il ajoute: «Les communistes ont leur journal ici où ils ne manquent aucune occasion pour critiquer notre travail, nos actions, nos objectifs politiques », parlant du journal algérien « AlgerRépublicain », le seul quotidien algérien d'obédience communiste. Quelques jours plus tard, il recevait 27

officiellement «Sirius», M. Hubert Beuve-Mery, le fameux éditorialiste, fondateur et directeur du journal Le Monde, venu défendre son quotidien, bien vendu en ces temps-là en Algérie. Le stage étant multidisciplinaire - théâtre, cinéma,
peinture, sculpture

-

nous avons joué, un ami de Bel-

Abbés et moi, devant Ben Bella, une scène, de quelques minutes, que nous avions choisie et répétée. Elle lui a plu. Il déjeuna avec les élèves, en plein air, et j'eus le plaisir et l'honneur de m'asseoir en face de lui. J'étais foncièrement « benbelliste» et le rencontrer était, une semaine auparavant, inimaginable. Il s'enquit de mon origine et de mon activité. Apparemment content du rôle que je tenais à Sidi-Bel-Abbès, il me confia le numéro de téléphone privé de la « Villa Joly», où il résidait et avait ses bureaux, « en cas de besoin ». Je revenais à Bel-Abbés plus « benbelliste» que jamais. Avec fierté, je racontais ma rencontre avec le Président. Plus encore, rare est celui qui peut se targuer d'avoir le téléphone du Président! Je mettrais dorénavant un peu plus de zèle dans mon travail de militant. Deux années plus tard, je suis arrêté par la gendarmerie devant l'immeuble où j'habitais. Nous sommes le 21 juin 1965. Le colonel Boumédienne est au pouvoir, Président d'un Conseil de la Révolution, et Ben Bella a été emprisonné dès son retour à Alger après avoir assisté à Oran au match amical de football entre l'Algérie et le Brésil de Pelé. Durant deux jours, des manifestations ont eu lieu à travers tout le pays pour protester contre le coup d'Etat. Les arrestations se multipliaient dans les grandes et petites villes. Un journal français titre: « Algérie, fin de la récréation». Il est vrai que certaines décisions de Ben 28

Bella, relevaient du «folklore ». Il s'était «amusé », par exemple, à pénétrer, sans crier gare, dans des débits de boissons où il giflait les patrons et les consommateurs de bière, ou tout autre alcool, et ordonnait la fermeture de ces établissements. Folklorique aussi sa spectaculaire et comique campagne contre les cireurs en lançant le slogan: «Aucun homme ne doit se mettre à genoux devant un autre homme ». A l'évidence, un slogan honorable. Une autre rumeur circulait aussi racontant qu'à cause d'un différend, il avait giflé Boutéflika et que Boumédienne lui en avait « terriblement» voulu pour cela. ..Un coup d'Etat pour une gifle! Il avait, décidemment, la main leste notre premier Président! Le 20 juin 1965 au matin, la ville était encore encadrée par les véhicules et blindés militaires. La veille, le 19 juin, la radio et la télévision avaient annoncé « la destitution de Ben Bella» et la constitution d'un «Conseil de la Révolution », présidé par le colonel Boumédienne, ministre de la Défense, qui allait gérer «les affaires courantes du pays ». C'est Kaïd Ahmed, ministre du Tourisme, qui a fait l'annonce à la télévision, relayée par la radio, et a même promis l'édition prochaine « d'un livre blanc» sur les activités et les actions douteuses du gouvernement de Ben Bella, contre le «culte de la personnalité» et les «abus de pouvoir» du président déchu. On ne verra jamais ce livre. A Bel-Abbés, comme partout sur tout le territoire, des groupes épars réagissent, çà et là, sans aucune vraie organisation, concertation ou plan. Avec quelques copains, nous parcourons les rues, sans itinéraire précis, en criant notre opposition au coup d'Etat, «vive Ben Bella» et «non à un pouvoir militaire ». Au détour d'une rue, un 29

ami, Mortada, passe au volant d'une «D.S. » noire. Fils d'un revendeur de voitures d'occasion, Mortada avait souvent une voiture qu'il empruntait à son père. Il s'arrête et nous embarque. Ainsi, nous avons pu manifester dans plusieurs quartiers de la ville, vitres ouvertes, en criant notre refus d'un « pouvoir militaire ». Notre manifestation a plutôt l'air d'un amusement, d'un défoulement physique, d'une «récréation» que d'une action revendicative ou politique. La manifestation a duré quelques heures. Dans notre « tournée », nous avons rencontré d'autres manifestants, plus organisés que nous et mieux équipés. On s'arrêtait, parfois, pour les aider à inscrire à la peinture sur les murs «Libérez Ben Bella» ou «Non aux militaires» ou encore, tout simplement, « Vive l'Algérie », «Vive le peuple». Il y eut quelques «A bas la dictature militaire» ou «Non au pouvoir militaire ». Le 21 juin, je suis arrêté, vers onze heures du matin, sur le trottoir de l'immeuble où je réside. Deux gendarmes, en tenue de combat, me saisissent par les bras et m'ordonnent de les suivre dans la jeep stationnée devant la porte d'entrée.

- «Mais que me voulez-vous? Qu'est-ce qui se passe? ».
- « Suis-nous et tout ira bien. Tu sauras tout à 1'heure ce qu'on te veut ».

- « On

va où ? ».

- « Pas loin. Monte ».

- « Vous savez qui je suis? ». 30

- « Oui, justement, on sait qui tu es et c'est pour cela qu'on est venu te chercher ».
Sur notre chemin, sur un mur, il y a un « Libérez Ben Bella ». Un des gendarmes qui semble commander, assis à l'avant à côté du chauffeur se retourne et me demande, pointant le mur de son index:

- « C'est

toi ça, avec tes copains? ».

Je ne réponds pas. Quelques minutes plus tard, on arrive à la villa qui sert de bureaux à la brigade de gendarmerie de la ville. On me fait pénétrer dans un bureau où un homme, la quarantaine, blond, les cheveux frisés, en treillis lui aussi, est assis. Il porte à l'épaule ses barrettes de lieutenant. Dans son regard qui me scrute des pieds à la tête, je comprends qu'il attendait qu'on m'amène.

- « Assieds-toi

», me dit-il. Je m'assieds.

- « Ainsi, tu es le chef de bande et tu entraînes des jeunes dans des aventures et tu leur apprends à idolâtrer un homme, c'est-à-dire, tu leur apprends le culte de la personnalité », me dit-il de prime abord. « Quel culte aventures? ». de la personnalité et quelles

- « Adorer Ben Bella, par exemple, un homme comme les autres, et manifester dans les rues, écrire des conneries sur les murs ». - « Ce n'est pas un homme comme les autres, c'est le Président du pays choisi par le peuple, monsieur ». 31