Djibouti, l'ignoré

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Au terme du voyage, l'étranger de bonne foi est toujours frappé par l'inadéquation des stéréotypes venus de l'imagerie traditionnelle, et il s'interroge sur ce décalage. En s'employant à en élucider les motifs et les mécanismes, l'auteur dessine un surprenant panorama des visages contradictoires offerts par Djibouti au cours des siècles, et au passage, fait revivre les grands découvreurs de ces terres lointaines, en quête de gloire, de profit ou d'aventure. Ce portrait vu du dehors apparaît comme une pièce à verser au dossier d'un jeune Etat encore à la recherche de sa spécificité : qui, en effet, peut faire l'économie du regard de l'Autre ? Les indispensables retouches - et l'auteur les souhaite nombreuses - ne pourront maintenant venir que des Djiboutiens eux-mêmes. A eux de jouer !
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296147362
Nombre de pages : 256
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DJIBOUTI L'IGNORÉ Récits de voyage

Marie-Christine

Aubry

DJIBOUTI
L'IGNORÉ
Recits de voyage

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

En couverture:

Montage photographique réalisé à partir d'un portrait de jeune Afar (avec l'aimable autorisation du CCAR).

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-7384-0060-4

A Frédérique et Maxime A Yves

REMERCIEMENTS

Mes remerciements

les plus sincères vont tout naturellement:

en premier lieu, à M"'e Jeanne-Lydie Goré, directrice du Centre international d'études francophones (Sorbonne-Paris IV), qui m'a, dès le début, encouragée de son estime et éclairée de ses conseils; ensuite, à tous ceux qui m'ont aidée de mille manières: Mme. Françoise Benavent, Denise Espinasse, Micheline Mibrahtu, Gisèle de Monfreid, Nicole Tanays, MM. Mohamed Aden, Guy Arnault, Bernard Banos-Roblès, Edouard Chèdeville, Vincent Dell' Aquila, Robert Ferry, Pierre Frath, Pierre Garreau, Roger Grau, Mohamed Hamadi, Michel Ilardon, Georges Malécot, André Marill, Didier Morin, Roger Muller, Philippe Oberté, Michel Pasteau, Hugo Pratt, Alain Rouaud, Haroun Tazieff, Robert Thomas;

-

-

- et enfin, à mes proches, dont la disponibilité et l'inaltérable patience m'ont permis de mener à bien ce travail.
Je tiens à leur exprimer ici, à tous, ma très profonde gratitude. Djibouti, juin 1986.

«Notre vérité, à nous peuples du lait et du mouton, vous l'avez trop longtemps ignorée, peuples du blé et de la vigne; vos concepts ne sont pas les nôtres; le champ carré de vos idées forme pour nous un même paysage qui s'accorde mal à l'errance de nos troupeaux: la faim et la soif des héritiers d'Abel comprennent mal l'importance de vos limites." Hassan Gouled Aptidon (1). «Djibouti. Cette fois-ci, c'est ailleurs." Clara Malraux (2).

(1) L'ensemble (pp. 173-217).

des notes de cet ouvrage sont regroupées en fin de volume

Carte 1

40°

CORNE DE L'AFRIQUE
CARTE HISTORIQUE

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Introduction

La République de Djibouti est actuellement le plus jeune des Etats de la Corne de l'Afrique (3), né le 27 juin 1977, après un peu plus de cent ans de colonisation française, et des siècles d'existence obscure, sous l'influence et la protection de la puissante Ethiopie d'abord, puis, à partir du XVI" siècle, sous la suzeraineté lointaine et formelle de la Turquie ou de l'Egypte. Mini-Etat de vingt-trois mille kilomètres carrés environ - on l'appelle le «confetti de l'Afrique:. -, de faible audience internationale et de peu d'espérances sur le plan économique, la RDDest en train de naître à l'indépendance, non sans mal: en effet, contrairement à beaucoup de pays colonisés pour lesquels l'heure de la décolonisation est celle des retrouvailles avec leur passé, Djibouti, à cause de la minceur de son héritage historique (4), doit se forger une conscience nationale et s'inventer un destin pour exister en tant qu'Etat. A l'heure actuelle, la RDD apparaît encore largement conditionnée par les données physiques et marquée par la présence française. Les solitudes désertiques de roches ou de sable, sans un seul cours d'eau permanent, qui constituent l'essentiel du paysage, sont livrées, de temps immémorial, à des pasteurs afar * ou issa *, estimés très approximativement à cinquante mille, peut-être le double, qui nomadisent en se disputant les maigres pâturages et les rares points d'eau. Quant aux agglomérations (5), elles sont presque toutes de création récente, et d'importance toute relative. Quelques bourgades se groupent autour des forts qui contrôlent les frontières vers la Somalie ou l'Ethiopie et le long du chemin de fer qui relie Djibouti à Addis-Abeba. Au sud du pays, deux petites localités comptent de cinq à dix mille habitants, auxquels il faut ajouter des réfugiés (6) massés dans des camps, Erytbréens ou gens de l'Ogaden chassés des pays voisins par les guérillas en cours: ce sont AliSabieh, qui date du début du siècle, et Dikhil, créée en 1928, par la volonté de l'administration coloniale, autour d'un poste militaire établi à la limite des zones d'influences afar et issa. Au nord, en pays afar, seules Obock et Tadjoura méritent considération
* Les notes accompagnées d'un astérisque font l'objet d'une notice particulière. Cf. p. 230 et s. (NDL). 11

et présentent quelque originalité. Obock, longtemps connu sous le nom d'Ouano, n'est plus qu'un gros village de pêcheurs, mais il a eu son heure de gloire lorsque, après avoir été cédé à la France (7), il fut le premier établissement métropolitain sur la Côte Française des Somalis, modeste mais promis à un avenir de capitale. Hélas! A Obock, le mouillage n'était pas aussi sûr ni l'eau douce aussi abondante qu'on le pensait, et le gouverneur Lagarde n'hésita pas à lui préférer le site de Djibouti, avec la fortune que l'on sait. Tadjoura-la-Blanche (8), aujourd'hui centre relativement actif d'un district de vingt à trente mille habitants, est la cité la plus ancienne du pays (9) et, à proprement parler, la seule d'origine indigène. Ses habitants ont toujours été des commerçants et non des gardiens de troupeaux, qui trafiquaient entre l'Ethiopie et l'Arabie, et qui vivaient à Tadjoura le temps d'organiser une caravane vers le Choa, ou d'armer un boutre * vers Moka. Cette particularité explique l'existence, étonnante dans ce pays de nomades, d'une vraie ville dont la population se maintient à un chiffre à peu près constant malgré les mouvements migratoires de ses commerçants itinérants. Enfin, la capitale est entièrement artificielle. Fondée par la France dans un lieu désert (10), Djibouti (11) connut un développement rapide grâce à l'excellence de sa position, dans une rade abritée des coups de vent du redoutable détroit de Bab-el-Mandeb (12), et au débouché de la route du Harrar, le chemin le plus court et le plus facile vers l'Ethiopie (13), non seulement par la piste, mais bientôt par le rail. On estime sa population actuelle à cent ou deux cent mille habitants, selon les auteurs, et en l'absence, pour le moment, de toute donnée vraiment sérieuse (14). n faut souligner que le nombre des réfugiés « se logeant où ils peuvent, mangeant et vivant comme ils peuvent> (15), que l'on rencontrait par centaines en 1980, a considérablement diminué depuis. Par contre, le village de Balbala, situé à la sortie de la ville, juste après la célèbre barrière de baxbelés qui la fermait jusqu'en 1982, village qui comptait en 1977 quelques cabanes établies sur les décharges municipales, est devenu une véritable ville à son tour, peuplée essentiellement de «réfugiés de l'intérieur >, des sinistrés chassés de leurs traditionnels territoires de nomadisation par les récentes sécheresses (16). Les contrées de la Corne de l'Afrique ont certes été peuplées dès la Préhistoire, comme l'attestent quelques vestiges recueil1is ici ou là, sans qu'il y ait eu d'ailleurs encore de recherches systématiques (17). Mais tout porte à croire qu'elles l'ont été inégalement dès le début de notre ère, comme c'est encore le cas aujourd'hui, simplement à cause de la géographie: les déserts côtiers au climat difficile ne favorisent ni l'établissement des hommes, ni la prospérité des civilisations. Dans l'Antiquité, l'Abyssinie émerge politiquement et culturellement : une nation se constitue, à la population sédentaire, aux riches cultures, aux institutions écrites, qui a tendance à revendiquer les territoires environnants, pauvres, politiquement inorganisés, et peuplés de
«tribus en mouvement qui ne possèdent en propre ni villes ni hameaux, mais qui se succèdent au gré des saisons sur des territoires vides et dont aucune de ces tribus ne saurait revendiquer l'exclusive possession (18) JO.

12

Tout au long des siècles, il en sera de même: pendant que l'Abyssinie connaissait grandeur, déclin puis renaissance en occupant le devant de 1a scène historique, pendant que le royaume noir des Zendj (19) se développait à ses portes au point de l'inquiéter, pendant que des colonisateurs perses et arabes, puis, bien plus tard, européens, se pressaient sur les côtes, des populations obscures (20) continuaient à nomadiser dans une nature ingrate, à commercer certes, à guerroyer parfois, mais sans imprimer leur marque à l'évolution de leur région, ignorées du monde entier, en dehors et comme oubliées de l'Histoire. Est-ce parce que l'histoire particulière de Djibouti et de ses ancêtres est encore à écrire? Ou est-ce, comme le soutient Jean Doresse, parce qu'elle n'a jamais vraiment existé? Le caractère le plus constant de ces contrées paraît être une espèce d'absence au monde, qui induit la marginalité des populations, un apparent repliement sur soi, en tout cas le manque de contact avec l'extérieur, et, de la part des étrangers, une méconnaissance réelle. Certes, les Egyptiens, dès la Haute Antiquité, commercèrent assez régulièrement avec le fabuleux Pays de Pount, et sans doute eurent-ils, à cette occasion, connaissance des pistes caravanières reliant la Côte des Aromates à l'intérieur du pays, et des populations qui les parcouraient. Mais, si les inscriptions hiéroglyphiques ne laissent aucun doute sur les productions du Pays de Pount - aromates, peaux, ivoire - et permettent de le situer sans conteste entre les sources du Nil et la Somalie d'aujourd'hui, aucun témoignage n'a subsisté concernant la région précise qui nous occupe. Certes, les Grecs et les Romains ont laissé maints traités géographiques et récits d'expéditions entreprises vers l'Afrique Orientale du IV" siècle avant J-C au VI" siècle après J-C, mais très peu d'a1lusions (21) au territoire de l'actuelle République de Djibouti et à ses populations, appelées « Troglodytes '), puis « Barbaresques '), sans les distinguer expressément des autres nomades du sud de l'Egypte, tous réputés très primitifs. Certes, les Chinois, du IX" au XIII" siècle, les Ara.bes, du XII. au XIV" siècle (22), les Portugais, aux XV" et XVI" siècles, puis les Hollandais, les Anglais, les Français enfin, ont voyagé et commercé en. mer Rouge et dans l'océan Indien. Mais seules les côtes sont visitées, et, d'autre part, si les relations de voyage sont assez nombreuses concernant les ports actuellement éthiopiens, somaliens ou yéménites, on paraît, pendant des siècles, tout ignorer (23) des côtes sauvages et désertes des alentours du Golfe de Tadjoura. Par exemple, Ibn Battouts, qui se rend d'Aden à Zeila, décrit les deux cités portuaires, mais ne mentionne par l'arrière-pays des nomades. En survolant ainsi l'histoire de la Corne de l'Afrique, on constate que, dans une région assez mal connue dans l'ensemble, le territoire de la République de Djibouti a été, de tout temps, particulièrement délaissé par les voyageurs. Nous voyons deux séries de raisons principales à cette vieille désaffection, d'ailleurs encore d'actualité en un certain sens un paradoxe dans ce pays qui se veut, selon un slogan officiel, «terre de rencontres et d'échanges :to

-

La première raison tient évidemment aux caractères géographiques du pays, à sa situation et à sa morphologie: Djibouti, désertique et farouche, n'est pas un pôle naturel d'attraction pour les voyageurs. Sa beauté, certaine mais âpre, est éclipsée par un voisinage plus prestigieux et plus tentant: 13

tout près, la mystérieuse et riche Abyssinie, puis la Côte des Aromates, terre des Dieux, et Socotra, la légendaire; de l'autre côté du détroit de Bab-el-Mandeb, «l'Arabie Heureuse» et les sortilèges de l'Orient; plus au sud, les Mascareignes, les îles de rêve sur la route des Indes fabuleuses. Attiré, suivant les époques, par l'une ou l'autre de ces vitrines éclatantes, le voyageur est le plus souvent passé devant Djibouti sans regarder. La région, il faut bien le dire, a toujours été, tant géographiquement que politiquement, mal individualisée, d'une personnalité indécise, trop liée. à l'Ethiopie dont elle apparaissait comme une province.

D'autre part, jusqu'au

XVIII"

siècle, on doublait le Cap de Bonne-

Espérance pour atteindre l'Arabie, ce qui, dans la pratique, l'éloignait considérablement de l'Europe (24). Encore s'agissait-il de déplacements occasionnels; les premières lignes régulières datent du XIX" siècle, et même à ce moment-là, une circonstance fortuite a tenu Djibouti à l'écart des voies maritimes qui sillonnaient la mer Rouge: les navires faisaient escale de préférence sur les côtes arabes pour se ravitailler aux célèbres citernes d'Aden, plutôt que sur les côtes africaines aux eaux réputées saumâtres. Pour explorer les contrées d'Afrique, il fallait donc avoir la volonté de quitter les lignes régulières, de débarquer dans la « fournaise » d'Aden et de traverser le sinistre Bal-el-Mandeb sur des boutres arabes, expédition qui paraissait trop aléatoire et périlleuse. En effet, la deuxième raison pour laquelle les voyageurs ont longtemps évité Djibouti tient aux hommes: les nomades qui peuplent l'intérieur du pays et qui, de temps immémorial, ont pratiqué le trafic des esclaves, ont toujours eu mauvaise réputation, et y ont quelquefois fait honneur; des voyageurs ont été assassinés pour avoir été trop confiants (25) et, il y a peu, on ne s'aventurait dans la brousse djiboutienne qu'avec des précautions et des armes. Quels que soient les aspects conventionnels, et même mythiques nous aurons l'occasion d'y revenir - qui entrent dans cette vision globale défavorable que les étrangers ont toujours eue de Djibouti, force nous est de constater que très peu de voyageurs ont eu l'audace de venir la vérifier sur place. TI faudra attendre le début du XVIn" siècle pour trouver une trace écrite qui concerne précisément notre sujet: la première pénétration dans la baie de Tadjoura, le 27 décembre 1708, à l'occasion d'une expédition commerciale. MM. de la Merveille et de Champloret le Brun firent route jusqu'à Aden à bord des vaisseaux le Curieux et le Diligent, armés à SaintMalo pour aller chercher du café en Arabie et battre ainsi en brèche le récent monopole hollandais et anglais (26). De là, ils essayèrent de gouverner «quart de nord-ouest », selon les recommandations reçues; mais «le pilote de M. de Champloret [qui tenait la tête du convoi] s'entêta touiours de faire l'ouest quart de sud-ouest ». C'est ainsi, un peu par hasard, qu'ils se trouvèrent c bientôt à l'entrée d'une baie d'environ dix lieues d'ouverture, dans le milieu de laquelle est une île» (27). Bien accueillis par les indigènes, ils ne purent toucher Tadjoura à cause de la barrière de corail, mais prirent le temps d'échanger lettres et cadeaux avec le sultan Mohamed avant de gagner Moka, qui était le but de leur voyage. Voici, par Jean de la Roque, la relation de leur brève incursion en terre africaine:

14

«

Monsieur de Champloret

aperçut

du lieu où il était quelques

pirogues de pêcheurs sur la côte; il Y envoya son canot pour prendre langue, mais ses gens ne purent jamais se faire entendre (...) Comme il faisait petit vent, nous fûmes tous d'avis d'entrer, et bientôt nous trouvant deux lieues en dedans toujours la sonde à la main, nous vîmes une barque qui venait à nous et en même temps nous découvrîmes une ville. Les gens de la barque (...) nous apprirent bientôt que c'était la ville de Tagora en Afrique, dans le royaume d'Adel et de Zeila, compris autrefois dans l'Empire des Abyssins, et que nous étions dans la baie du même nom. On me remit en même temps une lettre de la part du Roy, que le Gouverneur m'envoyait; car on nous avait aperçus dès la veille; et on ne douta point que nous n'eussions dessein de faire quelque commerce en ce pays, ou du moins besoin de rafraîchissements. Ces gens-là nous firent ensuite le détail des marchandises et des grandes commodités et facilités, que nous devions trouver chez eux, en nous disant aussi beaucoup de bien du gouverneur de Tagora, qui avait une grande passion de nous voir; cependant on interpréta la lettre arabe dont je viens de parler, et en voici le contenu. (...)
« «

Dieu donne sa bénédiction à celui après lequel il n'y aura plus
et à sa famille, ses amis, et la paix.

de prophète,

L'écriture de cette lettre est de notre maître le sultan Mohamed,

fils de sultan Deiny, que Dieu très-haut conserve. Ainsi soit-il. « Nous vous faisons savoir, ô capitaine de navire, que vous avez sûreté et garantie entière dans ce port de Taghioura, pour faire de l'eau et du bois, car nous sommes obligés de vous en fournir, et nous vous donnerons un Raban * pour vous introduire dans la ville où. vous désirerez descendre. Si vous voulez aller au port de Zeila, il est plus proche du lieu où vous êtes présentement. Nous sommes gens de bonne foi, et nous croyons en Dieu et en son prophète, car notre profession de foi est telle: je témoigne qu'il n'y a point d'autre dieu que Dieu, et que Mahomet est son prophète; Dieu lui donne sa bénédiction, et le comble d'un grand nombre de saluts de paix, agréables et bénits jusqu'au jour du jugement. Et louange à Dieu Seigneur des deux vies. Vous avez la sûreté de Dieu, et la sûreté du sultan Mohamed, fils de sultan Deiny; et le salut soit sur vous, la miséricorde de Dieu et ses bénédictions.» (...) Dans ces circonstances jointes à la beauté du pays, qui me parut charmant, et n'ayant plus qu'environ une demie-lieu de chemin à faire, je pris la résolution d'aller mouiller près de Tagora; mais [dans l'incapacité de franchir un banc de rocher] j'envoyai [au Gouverneur] douze livres d'excellent tabac de Virginie, deux fusils et deux mesures de poudre. (...) Je ne quittai pas la baie de Tagora sans quelque regret, à cause de la beauté du pays et des connaissances utiles au commerce qu'on aurait pu tirer de ce lieu-là, dont il me semble que les voyageurs ni les gens de mer n'ont point encore parlé (28). »

Cette première prise de contact mérite qu'on s'y arrête, à plus d'un titre. Tout d'abord, l'auteur prend date de la nouveauté de la reconnaissance de Tadjoura, et nous apporte ainsi confirmation du délaissement dans lequel était tenu, à cette époque, le voisinage du Golfe, comme nous l'avons indiqué: on connaissait depuis toujours l'existence de ces régions, on ne les visitait jamais. Le navigateur mentionne ensuite la beauté du secteur et ses intéressantes possibilités de négoce, mais laisse échapper la prescience, pourrait-on 15

dire, d'une sorte d'échec inhérent au pays, comme s'il était déjà trop tard pour tenter quelque chose: il est remarquable que Jean de La Roque se

soit borné à regretter les

4:

connaissances utiles au commerce qu'on aurait pu

tirer de ce lieu-là ~, et n'ait pas plutôt mis en évidence celles qu'on pourrait faire fructifier dorénavant, entérinant de ce fait la mise à l'écart de ces contrées au lieu d'ouvrir la voie à la prospection. Engouement et rejet (29), nous tenons là les lignes de force des observations laissées par les voyageurs qui ont succédé jusqu'à nos jours à M. de La Merveille, et que nous nous proposons d'analyser plus en détail. D'autre part, il n'est pas indifférent que ce premier témoignage soit celui d'un Français. En effet, malgré les convoitises de l'Angleterre et les réticences de l'Egypte, c'est la France qui s'imposera sur ces terres brûlées, et ce sont des Français qui laisseront plus tard le plus grand nombre de relations de voyage, les descriptions les plus précises du pays, surtout à l'intérieur, et des curieuses coutumes en usage chez les nomades, ainsi que les réflexions les plus fines et les plus pertinentes sur le devenir de ces contrées, tout ceci parce que, à tort ou à raison, ils s'y sentent un peu chez eux. C'est pourquoi notre travail s'appuiera essentiellement sur des témoignages écrits en français, sans cependant exclure systématiquement les apports de voyageurs de diverses origines. Remarquons aussi que le premier contact avec la population afar est favorable: l'accueil est courtois, le ton de la lettre est affable sans être servile, et les offres d'aide semblent sincères, gagées sur la foi en Dieu. Est-ce l'attitude de ces effroyables sauvages, complaisamment mis en scène par certains voyageurs, peut-être trop enclins à exagérer les risques pour se faire valoir? Enfin, le compte rendu de M. de La MerveiUe et de ses compagnons est d'autant plus intéressant qu'il restera longtemps unique: c'est au XIx" siècle seulement que de nouveaux voyageurs entreprendront de lier connaissance avec ces contrées déshéritées, et c'est dans les toutes dernières années du siècle que le territoire que nous appelons aujourd'hui Djibouti sortira du néant. De mieux en mieux connu depuis lors, sinon toujours apprécié, Djibouti restera cependant jusqu'à nos jours un pays un peu en marge. Par exemple, on le situe encore mal à l'étranger (30) sur le plan géographique, mais aussi sur le plan politique: beaucoup ne savaient pas, il y a quelques années, où se trouvait cette colonie française; beaucoup ne savent pas, aujourd'hui, qu'eUe est devenue indépendante. Plus curieux encore: en ces temps de migration forcenée, où il devient courant de «faire» les coins les plus reculés du globe, du Tassili aux temples sacrés de l'Inde, et où rien, en apparence, ne peut rebuter le voyageur, le tourisme est pratiquement inexistant à Djibouti, malgré quelques récents efforts, comme si persistaient l'antique désintérêt et l'antique méfiance, comme si Djibouti était voué à être toujours en dehors de son temps. Nous avons voulu jusqu'ici souligner et justifier la relative rareté des récits de voyage se rapportant au territoire de la République de Djibouti. Cependant, les témoignages existent, de plus en plus nombreux à partir de 1840, et notre propos sera, après les avoir recensés, d'en tirer tout ce qui peut nous aider à faire revivre le passé. Nous ne prétendons point faire là œuvre stricte d'historien; nous souhaitons simplement, en accompagnant les voyageurs qui ont laissé, de leurs périples, de leurs expériences et de leurs 16

rencontres, une trace écrite, parvenir à surprendre sur le visage que Djibouti veut bien dévoiler aux étrangers quelque élément de sa vérité profonde. Nous savons aussi que le voyageur, même s'il est sincère, même s'il est curieux et de bonne volonté, n'est exempt ni de partialité, ni d'une certaine fragilité de jugement, ni quelquefois d'un défaut de vision: il est un homme. Mais ce qui pourrait faire sa faiblesse donne, en. fait, tout son. prix à sa démarche. Le voyageur n'est pas un spécialiste en quête d'exactitude et de démonstrations; il est à la recherche d'impressions fortes, de souvenirs inoubliables et, à travers la connaissance de ses propres limites et la rencontre des autres, il poursuit avec passion la découverte et la définition de l'humanité, si diverse et déconcertante. Naïvement, il recrée la réalité en croyant lui être fidèle; il se porte au premier plan au moment même où il pense s'oublier dans la contemplation de l'Autre, il accède ainsi à une vérité dense mais subjective, vivifiée et nuancée par l'intensité de la communication. On puisera donc, dans les récits de voyage, presque autant de connaissances sur le voyageur lui-même que sur l'objet de son voyage; c'est dire que l'un des aspects de notre étude sera de réfléchir aux relations entre les hommes et entre les peuples, et d'examiner comment elles peuvent s'infléchir à travers les représentations exagérément simplifiées ou franchement caricaturales, les stéréotypes que les voyageurs contribuent à établir ou à perpétuer. Chemin faisant, nous nous attacherons à illustrer la belle parole de Paul Nizan, le moins conformiste des voyageurs: «TI n'y a qu'une espèce valide de voyages, qui est la marche vers les hommes ». Puisse notre travail être ce «voyage d'Œysse» que Nizan souhaitait (31), fait d'élan et d'ouverture, mais aussi de retour sur soi, fondement d'une confrontation enrichissante.

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VOYAGES

ET VOYAGEURS

UN PAYS

QUI SORT DE L'OMBRE

Le voyageur est toujours poussé, pour l'essentiel, par ce que le prudent La Fontaine nommait, avec une pointe de réprobation, «le désir de voir et l'humeur inquiète:.. Cependant, selon l'époque, le contexte politique et technique, la mode aussi, les motivations se nuancent, des courants se dessinent, des types variés de voyages et de voyageurs accompagnent et illustrent les vicissitudes de l'Histoire. C'est ainsi que, en examinant les contacts entre les étrangers de passage et Djibouti, nous serons amenée à distinguer trois grands moments. Après la première incursion de M. de La Merveille dans le golfe de Tadjoura, il fallut attendre un siècle et demi pour que des voyageurs abordent de nouveau ces parages oubliés. Pourtant, au XVIIIe siècle, le commerce français était particulièrement florissant avec le Levant, mais on préférait la route de terre, par Alep et Bagdad, à la route de la mer Rouge, et si certains explorateurs européens se risquaient dans ces contrées, c'était pour visiter l'Abyssinie (1) ou l'Arabie, terres fascinantes, mais pas les déserts perdus de l'Est africain, toujours méconnus. Lorsque la décadence de l'Empire turc devient évidente, dan~ la

deuxième moitié du

XVIIIe

siècle, les grandes puissances essayent d'en tirer

profit et de contrôler le commerce des Indes. La rivalité franco-anglaise s'aiguise après l'expédition de Bonaparte en Egypte, entre 1798 et 1801, et chacun des deux pays cherche à s'implanter en Afrique de l'Est, d'autant que les perspectives d'ouverture du canal de Suez (2) renforcent les antagonismes. Mais les gouvernements n'osent pas, à ce moment-là, s'engager directement, car l'Egypte a pris la succession de la Turquie sur les côtes africaines, ce qui complique la partie diplomatique, et on cherche plutôt à établir des comptoirs que des colonies: Anglais et Français envoient donc des missions d'exploration et de commerce. Au cours de cette période d'approche, les Français se montrent individuellement très entreprenants, mais l'Angleterre enregistre cependant des succès plus nets (3), car la moindre entreprise y est encouragée et soutenue officiellement. Pour la France, c'est le temps des faux pas, des occasions perdues, de c l'incurie ., dira plus tard un administrateur (4) ; en ce qui concerne notre sujet, c'est enfin le temps des premières observations sur le terrain. Elles vont avoir successivement pour objets et pour centres Tadjoura, alors la seule cité du pays et le seul point de rencontre un tant soit peu organisé entre les

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indigènes et les étrangers, puis, à la fin du siècle, Obock, dont la France fera une éphémère capitale. Dans ce premier temps, à peu près jusqu'à la fin du XIX. siècle, le voyage dans la Corne de l'Afrique a été le fait de quelques fortes personnalités solitaires, poussées par la soif de l'aventure, en quête de célébrité ou de profit, ou bien encore investies d'une mission occulte ou officielle par leur gouvernement. A cette époque - c'est le temps des caravanes -, le voyageur devait être un véritable explorateur, bon tireur, bon cavalier, robuste, en bonne santé, et pourvu d'enthousiasme autant que de sang-froid pour partir dans l'indifférence quasi générale et surmonter ensuite des pemes mortelles. Ces découvreurs ont laissé des témoignages de premier ordre, car le voyage, loin d'être un simple entracte, avait, pour eux, les dimensions de la vie. En route, ils notaient soigneusement leurs observations d'où l'intérêt purement anecdotique est presque toujours absent, puis ils publiaient souvent tel quel leur «journal », sans souci de littérature; et les Sociétés savantes, impressionnées par la valeur de ces documents, contribuaient à leur diffusion auprès d'un public toujours plus intéressé. La colonisation, dont le véritable point de départ est la fondation ex nihilo de la ville de Djibouti, marque la fin de l'ère de la prospection hasardeuse: s'ouvre alors une période où la pénétration s'organise grâce, en particulier, au chemin de fer, où les voyageurs deviennent de plus en plus nombreux et le pays de mieux en mieux connu, croit-on, mais où se consolide aussi, auprès d'un public avide de sensationnel, la légende de «l'enfer djiboutien », qui trouvera son illustration la plus éclatante dans le roman de Joseph Kessel, Fortune carrée, en 1955. On peut dire que cette période vient de s'achever avec la reconnai,,sance de Djibouti en tant qu'Etat souverain, en 1977. La RDDtient maintenant son rang dans la communauté internationale, elle n'est plus à découvrir et elle cherche à profiter de la manne touristique en offrant un visage aimable et rassurant de « paradis sous-marin de la mer Rouge» (5). Enfer hier, aujourd'hui paradis! Décidément, Djibouti échappe difficilement à l'emphase et les vieux mythes ne sont peut-être pas tout à fait morts. Il faudra y revenir.

LA PROSPECTION Tadjoura En 1838, le premier voyageur à passer par Tadjoura est Jules-Nicolas Dufey. C'est un jeune Marseillais de vingt-sept ans, ancien officier devenu commerçant en Egypte, qui forme le projet, en compagnie de Louis-Rémy Aubert-Roche, de conclure des traités de commerce avec les ras * abyssins et l'imam * de Sanaa; tentative ambitieuse, la première du genre, qui, près de se concrétiser, a finalement échoué, faute des appuis nécessaires dans les milieux financiers français et « de la pusillanimité naturelle aux négociants de notre nation qu'on dit si aventureux... » (1). Dufey mourra (2) en 1839, au retour d'un long périple de vingt et un mois à travers l'Abyssinie, le royaume des Adels (3) et le Yémen, en faisant parvenir six gros cahiers de notes à son compagnon revenu en France dès 1838. Aubert-Roche, qui vivra jusqu'en 1871, a essayé, par de nombrenx articles et rapports, d'attirer l'attention du public et des ministères sur 22

l'œuvre de Dufey, et lui a rendu un hommage ému dans une «Communication faite à la Société de géographie:) (4) de Paris, en particulier pour toute la partie du voyage qu'il a accomplie seul, celle justement qui nous intéresse, sur « l'ancienne route des caravanes:) :
« Il se rnit (...) en route le 6 août 1838, rnarchant à l'Est, la montre et la boussole à la main, écrivant, et notant tout ce qu'il voyait. Pendant 43 jours, il a traversé un pays sans villes ni villages, ne rencontrant que des camps et des tribus nomades de sauvages Adels qui le menaçaient et le firent beaucoup souffrir. Enfin il arriva le 19 novembre à Tadjoura, situé sur la mer (...) puis il se dirigea sur le petit port de Raïta et s'embarqua pour Moka (5)."

Nous n'en saurons guère pius sur les découvertes et les observations de Dufey, car ses manuscrits n'ont jamais été publiés. Mais peut-être d'autres voyageurs ont-ils profité de son expérience, consignée minutieusement dans ses «itinéraires notés par heures de marches [et comportant] les stations des caravanes (...) ainsi que tous les endroits où l'on trouve des vivres, de l'eau et des fourrages:t (6) ; des voyageurs qu'il a pu rencontrer en Egypte et qui se trouvent au même moment que lui sur les rives d~ la mer Rouge, Combes par exemple, ou Rochet d'Héricourt, le premier à avoir séjourné à Tadjoura. Charles-François-Xavier Rochet, dit d'Héricourt (7), arrive pour la première fois à Tadjoura le 4 juin 1839, quelques mois après le passage de Dufey, alors que la Grande-Bretagne vient d'occuper Aden. TI a trente-huit ans, il est chimiste, il vient de passer dix ans en Egypte (8), et il a de grandes ambitions: Rochet veut tenter une «première >, la traversée de l'Afrique d'est en ouest, de la mer Rouge au Gabon, qu'il entreprend, malgré les embûches, «dans l'intérêt de la science, et peut-être au profit de [sa] patrie et de la civilisation» (9). Mais à Tadjoura, c'est la mauvaise saison: sécheresse et khamsin * le forcent à y séjourner deux mois, pendant lesquels il observe et s'instruit. Dès l'abord, il note le caractère misérable et désolé du site de Tadjoura, à propos duquel il émet ce jugement sans appel, souvent repris, mais appliqué abusivement à l'ensemble du pays par la suite: «Il Y a dans cette morne aridité comme un emblème de mort qui dessèche l'âme et glace l'espérance (10).» En dehors des coutumes locales sur lesquelles il se renseigne méthodiquement, ce qui l'intéresse surtout pour la poursuite de ses desseins, c'est que Tadjoura est le point de départ d'une route caravanière tombée en désuétude, dangereuse car elle traverse les territoires désertiques de tribus sauvages, mais plus courte que les itinéraires habituels, l'un plus au sud par Zeila, l'autre plus au nord par Massaoua: c'est la voie récemment reconnue par Dufey. TI part le 3 aoftt 1839, «avec un habitant de Tadjoura pour guide, avec un bédouin danakile pour escorte:t (11), et il parvient en deux mois dans le royaume du Choa, où il devient rapidement le confident du roi Sahlé Sélassié, qui le charge de présents et d'une lettre pour Louis-Philippe. Assagi, il abandonne son périple vers l'ouest, et il regagne Tadjoura le 9 avril 1840, non sans mal. A son second voyage (1842-43) et cette fois-ci en qualité d'envoyé 23

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