Doubles vies

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Un couple se forme et touche au bonheur. Très vite pourtant, les méchancetés, les cruautés même, l'amènent à se déchirer, puis à se séparer. Pendant ce temps, une autre famille (la même?) traverse une suite de malheurs (guerres, morts, etc.). Au fil des pages, le lecteur tend de plus en plus à confondre les deux couples, à les mélanger, à douter de qui est qui. Ce trouble caractérise probablement l'humaine condition.
Publié le : lundi 1 mars 2004
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EAN13 : 9782296355491
Nombre de pages : 222
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DOUBLES VIES

Mémoires infidèles Collection dirigée par Louis Porcher
Le propos de cette collection est d'abord d'ordre littéraire, romans ou nouvelles orientés vers le passé de l'auteur. Ce ne sont cependant ni des textes autobiographiques, ni des récits de vie. Ici, il s'agit d'un de textes que l'on pourrait appeler légitimement «autofiction», (comme depuis quelque temps déjà, dans le monde anglosaxon, en Allemagne ou en Italie). L'auteur y élabore une histoire à partir de ses souvenirs, de la manière dont il se les représente, dont il les rêve aussi, les identifie aujourd'hui, bref, raconte sa propre vie telle qu'il la voit ou veut la voir. A cette condition, celle de la littérature donc, des textes singuliers (puisque chacun a son propre passé et ses propres rapports avec lui) seront reçus par le lecteur comme des itinéraires qu'ils peuvent partage, dans leur liberté même.

Lorence GARCIA et Louis PORCHER, Mille regards et un, 2004. Olivier BERGER, Vous ne pouvez pas vous souvenir, 2003. Virginie MAURE,Mehr Licht / Lumière /,2003. Octave BOULANGER, Portraits d'ici et de là-bas, 2003. Ludovic RECROP, Souvenirs d'un homme dont la mémoire flanchait, 2002. Louis PORCHER, Nouvelles d'hier pour aujourd'hui, 2002. Octave BOULANGER, Mémoires d'unefamille qui a traversé le siècle, 2002. Dominique KYPPIG, Village d'une jeunesse qui ne reviendra plus, 2002. Vladimir EUMEE, Chroniques de guerre, de mort et d'amitié, 2001. Ludovic RECROP, Unpetit paysan jeté dans l'océan parisien, 2001. Olivier BERGER, Vagabond aux quatre coins du monde, 2001. Louis PORCHER, Chroniques d'un jeune homme devenu vieux, 2001. Octave BOULANGER, Une jeunesse entre la France et l'Algérie, 2000. Dominique KYPPIG, Aventures d'un provincial à Paris, 2000. Louis PORCHER, Récits d'une enfance vendéenne, 2000. Vladimir EUMEE, Souvenirs d'un enseignant voyageur, 2000.

Collection « Mémoires infidèles»

Ludovic POINOT

DOUBLES VIES

L 'Hal"lQttaII S-7, rue de l'ÉooIe-Polytechnique 7SOOS Paris

L'Harmattn HoDgrie Hargita u. 3
) 026 Budapest

L 'HarmattaD ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALIE

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6189-5 EAN: 9782747561891

PREMIER MOUVEMENT La sorcière masquée

Quand ill' a connue, elle avait 26 ans, était vierge et suait la détresse qui la faisait pleurer chaque jour. Elle sentait qu'elle s'enfonçait sans remède. Mais elle. était de la haute et en avait conscience. Elle l'épousa sans difficultés. Elle trouva un poste à l'université, sans lui, et, à partir de ce moment, le traita comme un simple excrément, le couvrant d'insultes et d'avanies. Il accomplissait, lui aussi, une brillante carrière~ et ne comprenait pas pourquoi il ne parvenait pas à divorcer d'elle, ce à quoi il aspirait si fort. Sans lui, elle n'aurait jamais fait ses deux thèses et n'aurait pas accédé à la carrière universitaire qu'elle accomplit, par la protection de tous et d'abord celle de son mari. Elle ne s'est fait que deux ou trois amis en trente ans. Lui mit tous les siens à sa disposition, qui étaient nombreux. Très vite elle tomba sous la nécessité psychiatrique, médicaments à doses massives, consultations hebdomadaires, pendant un quart de siècle. Elle traversait de durs moments qui n'atténuaient en rien sa méchanceté. Il ne la lâcha donc pas, ce n'était pas dans sa culture, c'était même inscrit dans sa générosité: il se cramponna en sa compagnie, lui tint la tête hors du fleuve, la sauva des eaux au bout de longues années et au prix de grandes souffrances. Ces épreuves, persécutions de sa part à elle, malheurs qu'elle subissait, finirent par avoir raison de sa résistance à lui, qui étaÜ pourtant aussi renommée que sa jovialité et son. optimisme. Il connut progressivement les difficultés à son tour. Sans hésiter, alors qu'elle commençait d'aller mieux, elle le liquida sans pitié, retrouva sa famille de la haute bourgeoisie, et s'annexa les amis communs qu'il avait presque tous amenés vers elle (vers eux). Elle prospère maintenant, triomphe, alors qu'il est définitivement plongé dans la misère. 9

Vue sans perspective, la vie d'Ulysse est une trajectoire ratée et qui se termine plus mal encore qu'elle a commencé. Fils de métayer vendéen, dont le père n'apas connu son père tué avant sa naissance en octobre 1914, il n'a jamais été aimé parce que, chez lui, on ne savait pas ce que c'était qu'aimer et comment on aimait. Il a pourtant connu l'affection océane d'une nourrice, au cours de ses trois premières années, puis en a été séparé, est tombé dans une glaciation qui n'a jamais fini et ne s'en est pas remis. Il a perçu très vite que son unique chance de sortir du mouroir résidait dans l'école, où, sans explication plausible, il réussissait mieux que n'importe qui. Il a toujours dominé les autres sans effort, et son parcours a été, d'une certaine façon, inespéré, celui d'un rescapé, puisqu'il est devenu très jeune professeur dans une université prestigieuse, a publié beaucoup de livres et d'articles, souvent traduits, a conquis une notoriété, non une célébrité, et, pour beaucoup qui ne le connaissent pas sa vie a été une réussite sans faille. Il a toujours été, pourtant, profondément (au sens exact de ce terme) malheureux, angoissé jusqu'à sombrer dans la folie au cours de la deuxième moitié de son existence. Il reste probable, pour l'instant encore, que ce désastre est dû à son mariage avec une femme qui n'était pas son genre, au-dessus de sa condition, et qu'il a aimée de toute son âme jusqu'à son dernier jour. Elle a fait son malheur en le persécutant constamment, elle l'a pris comme victime sans doute pour se sauver elle-même. Fille d'un couple mal assorti, lui de la grande bourgeoisie d'affaires inculte et elle fille du peuple très brillante scolairement, Marie-Laure a été traitée en enfant quelconque et l'a reçu comme une absence d'amour, parfois comme une haine, et c'était faux, excessif, sans mesure, dans les deux cas. Après une jeunesse libre, elle est 10

devenue professeur, ce qui, à ses yeux, constituait une déchéance, et, à vingt-sept ans, se trouvait toujours vierge et rêveuse sur le sexe, et, d'ailleurs, sur tout le reste. Ils se sont mariés vite et, pour lui au moins, mais certainement aussi pour elle, saisis par un amour qui ne cesserait pas. Dès le début, ils se sont rendus malheureux au point qu'ils eussent dû se séparer aussitôt. Lui, n'ayant jamais appris à l'âge tendre adéquat, ne savait pas aimer et a échoué à montrer à sa femme, concrètement et dans les formes appropriées, qu'il l'aimait plus que tout au monde, et, même, qu'il l'aimait beaucoup plus qu'il ne s'aimait lui-même. Elle, pervertie par une éducation gouvernée par l'égoïsme féroce, ne pouvait accepter que de diriger, et elle a voulu, tout de suite, mettre Ulysse à son service, le sacrifier à .sa propre volonté et à son propre intérêt qui étaient sans limite. Elle l'a sacrifié à elle-même, l'a réduit en esclavage pour son service exclusif, n'a pas su l'aimer non plus parce qu'elle n'a témoigné d'aucune oblativité pourtant indispensable à l'amour. Elle lui est restée étrangère et ne s'est jamais glissée dans sa peau. Inéluctablement, donc, ils se sont rendus réciproquement malheureux, mais lui par ignorance et elle par égocentrisme débridé. Il eût fallu qu'Ulysse soit un saint pour résister à Marie-Laure. Il était programmé qu'un jour ou l'autre elle le répudie. C'est ce qui est arrivé, après plus de trente années d'existence partagée, au cours desquelles ils ont l'un et l'autre souffert au-delà de toute tolérance. Il faut reconnaître qu'il a été de beaucoup le plus généreux et que, du coup~ très normalement, c'est lui qui a encaissé les coups les plus nombreux et les plus violents. Elle a empêché qu'il ne s'épanouisse, s'est efforcée d'éteindre progressivement les dons qu'il avait et, en particulier, le sens du bonheur qui était inscrit en lui justement à travers l'enfance horrible qu'il avait essuyée et 11

dont il voulait à tout prix s'échapper. Elle l'a brimé, émasculé, et rien d'étonnant ne surgit si l'on remarque combien, sur la fin de sa vie, elle résumait ses reproches violents à ce qu'il ne couche pas avec elle. Elle avait fait en sorte qu'il ne puisse en aller autrement. Très tôt, écrasé, voyant le bonheur simple auquel il aspirait lui échapper avec les années qui passaient, il avait cessé de l'honorer, elle qui ne le désirait pas et se contentait d'en rêver. Il s'était répandu, sans difficultés, auprès de multiples femmes, parce qu'il plaisait instantanément à celles-ci et s'inventait ainsi une existence artificielle, dont il percevait bien le côté trafiqué mais qui lui donnait l'illusion d'être ordinaire, c'est-à-dire de ressembler apparemment aux autres. Pourtant, maintenant qu'elle l'a quitté depuis longtemps, et qu'ils ont tous les deux dépassé la soixantaine, lui reste plus malheureux qu'à n'importe quel moment d'avant. Il est désonnais en pleine détresse, dans le désespoir le plus noir, et aucun horizon ne le guide plus sinon celui de la mort qu'il attend avec une vive impatience. Elle, au contraire, paraît enfin heureuse, ayant préservé l'argent dont elle était l'héritière et qu'elle lui a dérobé. Dans la dernière partie de ses jours, elle a atteint la plénitude. Dans la solitude. Peut-être bien, peut-être pas. Il ne saurait en jurer. Elle n'éprouve aucun sentiment à l'égard de ses parents morts, et c'est sfirement une grande force, parce qu'elle croit, comme elle le croit de tout le monde, qu'ils l'ont consciemment persécutée, l'ont empêchée d'être ellemême, brimée. Ce n'est pas tout à fait certain cependant, elle fuit devant les jours et veille à ne pas se regarder en face. Elle a simplement sécrété les masques qui garantissent sa sérénité. Elle est restée méchante et perverse. Lui est retourné, progressivement, d'où il était venu, c'est-à-dire de nulle part. Il mourra méconnu, lui aussi, comme Sartre, mais 12

loin du prestige de ce dernier. Il s'est coupé même de ceux qui l'aimaient et il y en a .eu. Il était trop naïf pour ce monde, trop angélique, non préparé aux haines et aux méchancetés qui en tissent pourtant le fil quotidien. Il n'y a pas à chanter sur lui le requiem. Il a échoué complètement alors qu'il était pourvu des dons les plus étonnants. Plus mystérieux reste son comportement à elle, qui a liquidé successivement tous ceux qui ont éprouvé de l'affection pour elle. Elle a passé une longue partie de sa vie entre les mains de psychiatres, perdue alors, puis s'est récupérée vers la fin : c'est à Ulysse qu'elle le doit, parce que, au fil de toutes ces années, il l'a accompagnée sans cesse, soutenue, ne l'a jamais abandonnée, au point de tomber lui-même dans le piège psychiatrique. Cet amour, elle ne lui a pas pardonné, elle ne voulait pas devoir quoi que ce soit à qui que ce soit. Pour cette raison sûrement, elle a liquidé Ulysse sans un sursaut. Elle l'a privé peut-être plus qu'elle ne l'imaginait en le coupant de son petit village à elle où il avait fini par s'enraciner pleinement et par s'épanouir beaucoup plus que Marie-Laure elle-même. Il fallait qu'il disparaisse de son horizon pour qu'elle ait l'illusion de s'être sauvée ellemême, toute seule, qu'elle était plus forte que tout et ne devait rien à personne. Elle se destine sûrement, sans le savoir, à souffrir beaucoup encore. Ils pourraient, l'un et l'autre, éprouver des regrets parce qu'ils sont passés très près d'une existence magnifique où tout aurait été réuni pour l'alliance rarissime de la réussite et du bonheur. Ulysse y était disposé pour sa part, et l'a espéré fermement au tout début. Il en revint vite en comprenant que l'événement n'aurait pas lieu. Elle ne regarde, dit-elle, jamais en arrière, lui, au contraire, croit que «tenir les cadastres du passé », ce n'est pas cela la mort mais que c'est, au rebours, la vie elle-même, dans sa plénitude et son accomplissement. Ils se sont séparés à 13

plus de 55 ans, et, donc, ont eu le temps. Peut-être enfin, le cancer, dont il a été l'objet, l'a-t-il choisi dès le début pour tout rompre, sans le comprendre et en s'efforçant, par après, de s'en échapper, mais l'on ne s'évade pas de ce gouffte-là. Qu'a-t-elle pensé, elle, de ce surgissement? Un mystère est là, qui ne sera jamais élucidé. La première fois qu'Ulysse rencontra Marie-Laure, elle l'envoya baigner d'une voix sèche. C'était dans un couloir du lycée au sein duquel il venait de se trouver projeté, sans se rendre compte encore qu'il avait quitté définitivement les jours irresponsables et qu'il était entré, pour toujours, dans ce que l'on appelait joliment la vie active, expression à vomir selon lui. Il n'avait que 22 ans, sortait d'une grande école, était, depuis peu de semaines, agrégé de philosophie, et débarquait, au débotté, dans les miasmes de l'existence professionnelle et, en plus, avec le titre d'enseignant qu'il abhorrait et avait espéré fuir au moins une année encore. C'était une toute petite ville, près de Nancy, et il se consolait en pensant qu'il pourrait rentrer à Paris chaque semaine un jour ou deux. En attendant, lors de cette matinée inaugurale, il était perdu dans l'entrelacs des couloirs. Il avait officié pendant quatre heures et avait rencontré les trois classes terminales qu'il mènerait à la schlague. Personne ne lui avait adressé la parole ni demandé l'heure qu'il était, ni donné la plus mince des informations quotidiennes. Il cherchait donc la salle des profs, un peu après midi, puisque se posait à lui la question agaçante de trouver un endroit où manger tranquillement. Il subodorait ne pas être le seul arrivant, dans ce lycée anonyme, et se disait que de plus futés que lui, ou de plus courageux, arrivés depuis quelques jours déjà, avaient découvert le bouton à cinq trous et résolu le problème. Les enseignants, il le savait depuis longtemps, étaient des as de la démerde pour ce qui 14

touchait à leur vie matérielle, la seule importante à leurs yeux et dont ils se préoccupaient jour et nuit. Il faudrait bien qu'il apprenne rapidement la configuration de l'établissement, simplement pour s'y orienter sans difficultés, n'avoir recours à personne, et supprimer l'un des multiples tracas de sa nouvelle situation. Le travail qui l'attendait ne l'intéressait pas du tout, il s'y trouvait contraint mais s'était juré, dès le début, de tout faire pour quitter le navire au plus vite. Il sortait d'une famille de métayers vendéens, avait été sauvé des eaux grâce à la vigilance d'un de ses professeurs qui avait détecté en lui quelqu'un dont la destinée rêvée, par ses parents, d'instituteur, n'était pas à la hauteur, et avait exercé sur la famille une pression brutale pour qu'il soit autorisé à poursuivre ses études. Ils avaient bien grommelé, en vieux culs-terreux vendéens descendant des blancs contre les bleus, mais ils avaient cédé parce que, malgré tout, la parole enseignante les impressionnait désormais plus que celle du curé et qu'ils craignaient de s'y opposer. Ulysse n'avait pas perçu clairement sa chance. Il s'était contenté de la joie inépuisable qu'il avait éprouvée à l'idée d'échapper à son destin, à ce mouroir qui le terrifiait et l'amenait à rêver de la corde du pendu. La vie promise ainsi lui paraissait un petit carré du jardin des Hespérides et il ne cherchait pas à voir plus loin. Les choses n'avaient pas changé sur ce point, quelques années plus tard: il ne savait toujours pas qu'il avait du talent, plus que n'importe lequel de ses semblables et qu'un avenir flamboyant lui eût été promis s'il avait mieux choisi ses parents et si, grâce à ce don imprévisible, il eût été en mesure de jouer la chance qu'il tenait dans ses mains. Il n'avait pas identifié les promesses qui s'enfermaient en lui, et se retrouvait là, ce matin, comme un parfait quidam sembla15

ble à tous ces olibrius, dont il se moquait pourtant, qui ne lui arrivaient pas à la cheville. La quotidienneté ne l'intéressait pas. Il avait débarqué la veille dans le bureau du proviseur, qui lui avait donné son emploi du temps ainsi qu'une liste de chambres à louer chez l'habitant. Aussitôt sorti, il avait choisi le premier domicile venu et y avait fait livrer les deux malles de ses impedimenta dont l'essentiel était composé de livres. La soirée avait été plus que suffisante pour qu'il débarrasse et range son barda avant que ne fouette cocher. Maintenant, on était dans le dur et il n'y avait plus de pièce à y coudre. Donc il cherchait la salle des profs. Le lycée était vide tout à coup, les uns étaient rentrés chez eux pendant que les autres s'esbaudissaient au réfectoire. Il croisa un groupe de personnes relativement jeunes, à son avis, et qui s'apprêtaient à sortir. Il se renseigna auprès d'elles. L'une, apparemment plutôt jolie, lui répondit sèchement: «au fond du couloir, c'est marqué sur la porte». En somme, elle l'avait envoyé dans les cordes, sans doute parce qu'il était mal fringué et ne témoignait pas d'une morgue adéquate. Il chemina vers l'endroit indiqué, entra, rencontra quelques collègues qui semblaient aussi paumés que lui, découvrit un casier à son nom, et, pour engager une conversation qui paraissait mal partie, s'enquit d'un lieu où déjeuner. Plusieurs foncèrent dans la brèche et cherchaient la même porte. Un collègue vieux comme les rues (il avait la quarantaine bien sonnée) et qui s'escrimait sur des fiches, leur indiqua que la Maison des jeunes fournissait le couvert, pour un prix modique, à tous ceux qui se trouvaient dans leur situation. Il expliqua, c'était à deux pas. Sans se concerter ils firent cause commune et foncèrent. L'endroit était agréable en effet. On leur expliqua simplement le fonctionnement de l'endroit et Ulysse décida in petto que ce serait, pour l'année, sa cantine. Ils entrèrent et cherchèrent une table. A 16

grands gestes, du fond de l'immense pièce, on leur adressa des gestes d'invite et dont Ulysse ne perçut pas l'origine parce qu'il était myope conune un archiviste. Ds s'avancèrent et une petite troupe les pria de s'asseoir à leurs côtés. C'étaient des profs eux aussi, simplement un peu plus chevronnés, et qui, à retardement, les accueillaient. Ils s'assirent. A ce moment-là Ulysse s'aperçut qu'en face de lui pérorait la donzelle qui, quelques minutes plus tôt, l'avait envoyé aux pelotes. Ils étaient tous jeunes et célibataires. Les anciens procédèrent avec rires et solennité aux présentations, en mentionnant à chaque fois .le titre de l'impétrant. Ulysse ignorait encore que, dans ce tout petit monde de curés rancis, c'était une bannière capitale, dont le flamboiement gouvernait. jusqu'aux relations personnelles. La virago était agrégée, seule de son genre. Quand ce fut à son tour de se présenter, Ulysse se garda bien de décliner ses titres. Discussion à propos de bottes, bouffe, c'était fini. On chemina ensemble jusqu'au bar voisin pour ingurgiter un café. Le groupe éclata, Ulysse se retrouva avec un prof d'économie qui, en bon professionnel sans doute, lui conseilla de demander une avance sur traitement au lycée parce qu'il était difficile de boucler le premier mois sans argent. Ulysse le remercia mais lui dit que tout était réglé pour lui parce que Normale Sup. le payait encore pendant cette dernière quinzaine de septembre. Il ne ressentit pas la déflagration. Et pourtant, l'après-midi même, la ville entière fut balayée par la tornade. Le nouveau professeur de philosophie, incroyablement jeune, était à la fois normalien et agrégé, ce qui ne s'était pas vu ici depuis les siècles des siècles. Ulysse l'apprit incidemment, vers le soir, quand le libraire, chez lequel il était entré pour flâner, vint cérémonieusement à sa rencontre pour lui débiter son compliment et 17

proclamer sa fierté de compter parmi ses clients un nonnalien, agrégé, philosophe, qui semblait avoir franchi depuis peu l'âge de la communion solennelle. Ulysse riait sous cape, mais il rencontra vite les inconvénients qui l'attendaient. Dès le lendemain, le journal local se fendait d'un article et annonçait son intention de proposer une chronique à la nouvelle étoile. Les élèves aussi avaient changé, en une seule journée. Les garçons avaient pris un air rogue, mais se tenaient manifestement à carreau. Les filles le regardaient avec des yeux énamourés qui lui promettaient monts et merveilles. TIse dit qu'il en profiterait sans vergogne. Ce deuxième jour il se rendit à la salle des profs, cette fois pendant les récréations. On le zieutait, aurait dit sa mère, comme une bête curieuse, et les femelles entamèrent aussitôt une danse du ventre savante et sophistiquée, apparemment invisible mais que tout le monde percevait clairement. Quelques sympathies s'esquissèrent pourtant, avec des collègues qui n'attachaient aucune importance à ces conneries et qu'Ulysse apprécia aussitôt. Le proviseur entra, jovial et avenant. TIétait plutôt petit et nota, pour la seconde fois, que le nouveau professeur de philosophie avait l'immense qualité de ne pas être plus haut que lui. TI en profita pour indiquer, comme en passant, les titres de l'impétrant, afm sans doute que personne ne commît d'impairs. Tristesse. Ulysse découvrit à cette occasion que le temps mis de la salle des profs aux salles de cours était inclus dans la durée communément admise de l'enseignement. Autant de minutes gagnées. C'était comme chez lui pour la messe: les minutes, même longues, que le bon catholique consommait entre sa demeure et l'église, comptaient dans la durée de l'office. Pour cette raison, les cloches appelaient plusieurs fois les croyants. 18

Ulysse sourit dans son for intérieur. TIavait toujours pensé que l'école était la nouvelle forme de la foi qui disparaissait. Au fond, ses parents pourraient être contents: il était devenu une sorte de curé, lui qui, à peine quelques mois plus tôt, chantait volontiers «à bas la calotte ». Au repas de midi, les autres le chahutèrent bruyamment, comme s'ils se connaissaient depuis l'éternité. L'un. pro~ posa même que la vedette récemment découverte paie une tournée, ce qu'Ulysse refusa en souplesse mais sèchement. Quelqu'un remarqua que le bizuth était supérieur encore à Marie~Laure puisqu'il ne se contentait pas d'être agrégé~ On rit de manière un peu forcée, en un mélange de timidité et de révérence. Le plus culotté se risqua à demander l'âge de l'arrivant parce que, sans doute, les conversations roulaient là~dessus depuis la veille. Ulysse conservait en effet une allure d'adolescent, et, svelte et brun, ressemblait à un chasseur qui ne sait pas encore que le gibier existe; 22 ans, l'annonce leur en bouchait un coin. Dès cet instant, par une alchimie certainement classique mais dont Ulysse ne s'était jamais soucié, ce serait lui qui exercerait, d'un accord tacite, le pilotage du groupe. Le grand mâle, à qui tous les autres rendraient allégeance, et devant qui toutes les femelles se rouleraient à terre, ce serait lui. Bon. TIconstata aussitôt le phénomène, mais s'en foutait comme de l'an quarante (date de sa naissance). En outre il comptait quitter définitivement les lieux le plus tôt possible. La vie commença, et chaque jour de l'année allait ressembler au précédent. Ulysse s'aperçut vite que le pro~ viseur le traitait à part et l'associait à toutes ses décisions, dont il n'avait pourtant rien à faire. Les autres profs le flattaient ostensiblement. Une petite bande de célibataires, qui habitaient une vaste demeure au centre de la ville, lui 19

alloua une chambre qu'il annexa sans hésiter parce qu'elle était beaucoup plus commode que la sienne. Il eut vite ses habitudes au bistro qui jouxtait le lycée. Il y prenait son petit déjeuner, y jouait au baby-foot, et y vidait chaque jour une ou deux bières. Ce qui leur en boucha une surface, c'est qu'il était le meilleur au baby-foot. Renversant pour un intello de ce calibre. Ulysse y mesura la décrépitude d'une minuscule vie de province, où tout devient aussi admirable que rare. Il n'osa pas avouer qu'à l'Ecole Normale, il jouait après chaque repas et qu'en quatre ans, forcément... Les femmes déployaient leurs antennes, mais, là-dessus, il avait une théorie dont il savait qu'il ne dérogerait pas : se méfier des célibataires à n'importe quel prix parce qu'elles chercheraient simplement à lui mettre le grappin dessus. Il entreprit donc le siège d'une collègue mariée, dont le mari accomplissait ses obligations militaires, comme on disait admirablement, à l'autre bout de la France, et, discrètement, en peu de jours, la cause fut entendue. Chacun y trouvait son bénéfice et ces rencontres quotidiennes, très chaudes, restent maintenant encore, plus de trente ans après, de très présents souvenirs. Marie-Laure ne semblait pas avoir froid aux yeux, mais elle n'était pas mariée. Donc prudence hyperbolique, comme aurait dit le camarade Descartes. Elle jouait, plutôt correctement, au baby-foot, et, de temps en temps, le hasard conduisait Ulysse à l'avoir pour partenaire. Bref, au total, les jours étaient sans soleil mais passaient d'autant plus vite, ainsi qu'il en va dans La Montagne Magique, Ulysse s'en souvenait. Chaque fin de semaine il fonçait vers Paris dès la fin de son dernier cours et revenait juste avant son enseignement du lundi. Là-bas il reprenait sa vie d'avant, retrouvait les copains qui avaient loupé l'agreg ou ne s'étaient pas encore présentés. Kaltberg n'était qu'une parenthèse. 20

Les élèves, cependant, le vénéraient. Ils étaient éblouis par ce qu'ils pensaient constituer, du fond de leur trou, une rareté: la présence simultanée, chez lui, d'une culture savante qui leur paraissait vertigineuse, et d'une culture quotidienne apparemment semblable à la leur. Les transistors, dont c'étaient les débuts, vous inondaient des chansons yé-yé, le rock s'imposait irrésistiblement, les romans noirs atteignaient les frontières provinciales. Mais,

en plus, Ulysse connaissait des chanteurs qu'ils igno.

raient: Barbara, par exemple, les bluffait, et, après usage, les bouleversait. Les garçons se sentirent vite préférés et jouaient la connivence avec le jeune maître qui leur renvoyait la balle. Ils se comportaient en affranchis et Ulysse les encourageait. Les filles en devenaient folles et méditaient, chacune pour soi, de se jeter sur le prof et de le violer jusqu'à la mort. Europe n° 1 avait fabriqué un petit bonhomme de caoutchouc, aux cheveux raides et bruns, qui accompagnait l'émission phare « Salut les copains» de 17h à 19h, qu'aucun des élèves ne manquait (et Ulysse non plus), et dont le nom de baptême, premier signe d'un marketing naissant, était Chouchou. On l'achetait pour cent sous dans n'importe quelle boutique et, durant quelques mois, ce fut la mascotte de la France entière des moins de vingt ans. Entre elles, les .filles folles de leur corps, décidèrent un jour, au ravissement général, d'appeler Ulysse, entre elles, Chouchou, et de le porter discrètement accroché à l'échancrure de leur corsage. Elles commirent l'erreur, ou peut-être élaborèrent la géniale stratégie, de se confier à l'internat, à leurs surveillantes. Les pionnes, à peine plus âgées, et qui rêvaient elles aussi du professeur de philosophie, lui rapportèrent aussitôt le potin, avec gourmandise. Il le garda pour lui, cependant, mais découvrit les profondeurs du fétichisme. 21

Avec les autres jeunes enseignants, les minces transgressions n'étaient évidemment pas rares. Au sortir des cours, vers le milieu de l'après-midi, il était de bon ton de se rendre à quelques-uns chez Don Carli, un bistro du centre de la ville, qui servait des andouillettes à toute heure, et de s'en envoyer une, bien moutardée, pour emmerder les bourgeois, qui réagissaient selon leur antique sagesse, c'est-à-dire en ne faisant rien devant ces simagrées sans lendemain. Intellectuellement, une espèce de désert avait envahi le lycée et personne n'y respirait plus. Ulysse redoutait de se laisser définitivement endonnir, recouvrir par le sable, et il s'agitait frénétiquement, durant les fins de semaine, pour lutter contre cet enlisement. TI ne travaillait pas à une thèse, hésitait sur l'orientation à donner à sa vie, ne voyait pas le temps passer. TI avait son âge, malgré ce qu'il croyait, et se comportait en orthodoxe. Pour son appartenance sociale, bien entendu. S'il était sorti de la cuisse de Jupiter, en effet, c'est-à-dire d'une solide bourgeoisie faux-cul mais qui n'ignorait pas les vertus d'une culture apparente, il n'aurait pas ainsi perdu son temps, laissé couler les jours parce que, durant ce gaspillage, les écarts se creusaient. Ses petits camarades mieux nés accomplissaient leur chemin, se construisaient une vie de réussite. Lui professait hautement s'en moquer, et c'était peut-être vrai, même si, dans le mouvement, il n'apercevait pas les logiques de l'existence qu'il enseignait pourtant. Pauvres enfants, victimes de cette parole fallacieuse, qui les trompait comme le maître se trompait, Lorelei, mirage, errance, énigme. Au bout de peu de semaines, il s'aperçut que le rôle du professeur de philosophie, dans une toute petite ville où il était seul de son genre, dépassait de beaucoup l' enseignement. La puissance déflagratrice de la philosophie, il l'avait ressentie en son cœur même, autrefois, mais il ne 22

mesurait pas que l'événement ne touchait pas que lui. La philosophie pénétrait les reins et les cœurs, et les intelligences. Elle secouait les fruits qui mûrissaient dans les têtes, elle ébranlait les personnalités mêmes. Les élèves venaient donc à lui, pour demander à le rencontrer en tête-à-tête, sous un prétexte technique quelconque. Il acceptait toujours parce qu'il considérait que c'était son devoir professionnel, bien que cela ne l'intéressât pas du tout (il ne s'intéressait qu'à lui, lui seul lui importait). L'une lui parlait, en le dévorant, de ses accrochages, à la fois anodins et graves, avec ses parents, l'autre l'entretenait de ses démêlés avec son petit ami, une troisième cherchait sa voie religieuse. Un élève de première, un jour, l'attendit à la sortie de sa classe, et lui dit: Monsieur, je ne peux pas suivre vos cours, parce que je ne suis pas encore en terminale. Mais je souhaiterais vivement que vous m'acceptiez tout de même, en tant qu'auditeur libre, parce que j'en ai absolument besoin sinon je vais devenir fou. Vous n'avez pas le droit, et moi non plus, vous le savez bien. Alors restons-en là. Mais comment savez-vous ce dont on parle dans mon enseignement, puisque, apparemment, vous en avez une idée? Ah! Monsieur. Vos élèves ne parlent que de cela, tous et partout. Vous avez tourneboulé la ville, et vous n'évaluez pas votre puissance. Si vous prononciez un mot, la jeunesse entière vous suivrait sans hésiter, obéirait à vos ordres, brûlerait tout ce que vous souhaiteriez brûler, pulvériserait les adultes. Réfléchissez-y, Monsieur, des occasions pareilles ne se présentent pas sous les pieds d'un cheval. 23

Ulysse resta silencieux un moment, interloqué, regarda l'autre dans les yeux en allumant une cigarette, troublé peut-être un peu par cette parole de folie, mais aussi de passion et de désespoir. Mais, au fond, qui êtes-vous? Je m'appelle Simon. J'appartiens à la famille la plus riche de la ville, qui possède la moitié de la contrée. Mon père est un con absolu, le parangon de tous les cons, celui par rapport auquel tous les autres se définissent. nest épais, obtus, et, en prime, retors et cruel, prêt à tout, même à tuer, pour l'argent. Vous inventez un film, je suppose. Non, Monsieur. C'est la vérité nue. Si vous saviez, et je pourrais vous le raconter, tout ce qui grouille sous les allures impavides de la ville, le cloaque qui clapote sous la surface sans ride. Vous en seriez mort de honte et de chagrin. Et pendant ce temps-là vous enseignez comme si de rien n'était. Justement, qu'en avez-vous à faire? Si ce que je dis est faux jusqu'aux moelles, à quoi cela vous servirait-il ? Mais je suis en train de mourir, vous ne le voyez donc pas ? Cette atmosphère empoisonnée me conduit au tombeau. J'ai le besoin impératif de rêver, de penser, de me confronter à des idées, à des théories. C'est l'air qui me manque, sans lequel j'étouffe. Vous en parlez mieux que personne, paraît-il, et vous incarnez ma seule voie de sortie. Aidez-moi, Monsieur, je vous en prie. Non, Simon. Ce n'est pas possible. Je veux bien discuter avec vous, autant que vous voudrez, mais rien de plus. 24

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