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Douze ans en 1945

De
182 pages

Le 8 mai 1945, la deuxième Guerre mondiale est terminée. Les Allemands ont capitulé et nous laissent une France ravagée. Les villes sont détruites, les usines sont anéanties, les réseaux routiers et ferroviaire impraticables. Les Français souffrent du manque de nourriture. On est privé de tout, en particulier de viande, de lait, de beurre, de pain. Les tickets d’alimentation sont encore en vigueur, et le marché noir va bon train.

Pourtant, dès l’année 1945, la France se redresse. Les voies ferrées sont réparées, les locomotives de dernières générations sur les rails, les usines reconstruites, les mines de charbon et les hauts fourneaux tournent à plein régime.

C’est dans ce climat que l’auteur, âgé de douze ans en septembre 1945, va retracer une année de sa vie. Permettant ainsi au lecteur d’échapper à la morosité du monde d’aujourd’hui.


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Douze ans en 1945

 

Roland Puillet

 

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Avertissement

Dans ce récit, toute similitude qui pourrait apparaître dans les noms de personnes, de sociétés ou de lieux privés, ne serait que fortuite.

Les personnages de ce récit ont tous existé. Mais, hormis ceux de ma famille, leur nom figure sous forme de pseudonyme pour protéger leur intimité.

 

 

Crédits photos et illustrations

Toutes les photos, hormis celles de famille.

L’annexe 2 de ce récit.

 

À Maman, Papa, Denise,

Michelle, Sylvie,

Toute ma famille.

 

 

Nos remerciements vont à toutes les personnes pour leur coopération à cet ouvrage. Sans eux ce livre n’aurait jamais été réalisé. En particulier:

 

Chauve Philippe

Palfroy Mathilde et son équipe

Puillet Michelle

Puillet Sylvie

Simon Stéphanie

 

PRÉFACE

Le 3 septembre 1933, naissait Roland, un des derniers de la lignée Puillet. Aujourd’hui patriarche de la famille, il nous livre ses souvenirs de l’année de ses douze ans, vécue au Moulin Vert (Vitry-sur-Seine) juste après la fin de la guerre.

 

Au fil des anecdotes, nous voilà transportés dans l’univers d’un garçon heureux. Heureux malgré la guerre, malgré les interdits, malgré les chicanes avec sa sœur ou ses amis, malgré ses propres mésaventures. Rien ni personne ne l’empêchera d’être fidèle à ses valeurs. Déjà à douze ans, Roland avait tout d’un GRAND!

 

Tout en restant un enfant, c’est le début de l’adolescence, là où l’affirmation de soi débute. L’exploration de son univers l’amène déjà à savoir ce qu’il ne veut pas faire plus tard. Pas question pour lui d’être homme politique, coiffeur, enseignant ou médecin, et surtout pas, militaire.

 

Plus tard il aurait voulu être mécanicien, radio électricien, chansonnier, coureur automobile ou pilote d’avion. Ses passions pour la mécanique et le pilotage, le mèneront vers des études d’ingénieur dans l’aéronautique, qui lui permettront de faire une belle carrière et de rencontrer l’amour de sa vie.

 

Ses souvenirs nous transportent aussi dans l’ambiance d’après-guerre. Les Allemands ont dévasté la France: les usines, les transports ferroviaires sont détruits, l’agriculture a été pillée. Le moral des Français est au plus bas: le rationnement et le marché noir sont leur première préoccupation. Mais très vite le territoire se redresse et dès 1945 la France retrouve sa quiétude.

 

Stéphanie Simon

 

 

1. Moulin Vert (Vitry-sur-Seine)

Je suis né à Vitry-sur-Seine, dans la cité-jardin du Moulin Vert où j’ai vécu trente-quatre ans.

Je suis vitriote dans mes veines, dans mes artères, dans mes tripes, dans ma tête, dans mon âme et dans mon cœur. Gouailleur, avec mon vilain accent parisien, je suis imbibé à jamais de la vie ouvrière catholique, ce mélange bien français de socialisme et de catholicisme, qui s’incruste peu à peu au tréfonds de ma personne. Au Moulin Vert, j’ai grandi, je me suis éveillé à la vie. À l’école laïque du Plateau, j’ai appris à lire, à écrire et à compter. J’y ai aussi passé mon certificat d’études primaires. Plus tard, dans le troisième arrondissement, du côté de la place de la République, de la rue Turbigo et du Carreau du Temple, au collège Turgot[1] j’ai eu le temps d’apprivoiser Paris. Les Banlieusards ne sont pas de vrais Parisiens. Le poulbot de Belleville ignore le misérable titi de Vitry-sur-Seine.

J’ai passé toutes mes vacances de jeunesse au Bois du Verne, quartier de Montceau-les-Mines. Quelles belles vacances me direz-vous. Mais au retour, en septembre, comme il était beau ce Vitry et comme j’étais heureux de retrouver mes copains.

 

Moulin Vert. Rue du Chaperon Rouge. Notre maison (1re à droite) est au numéro 7, la photo est de juin 1996.

Puis j’ai émigré vers l’ouest, à Nantes, pour une École supérieure. Une belle a pris mon cœur, mais mon âme est restée vitriote. Ensuite, il nous a fallu déménager pour nous installer dans un petit village très tranquille. Comme je t’ai regretté, toi, ô Vitry. Toi, mon Moulin Vert!

Toute ma vie j’ai voyagé. Chez les British j’ai connu la mauvaise foi, le pudding, le n’est-ce pas, la conduite à gauche, le thé arrosé d’un nuage de lait. C’était peut-être bien, mais que voulez-vous je suis d’Vitry.

En Amérique ce fut superbe: Empire State Building, Broadway, Niagara Falls, San Francisco, Great Canyon ou Portland. Mais j’ai horreur des hamburgers. Et de la root beer.

En Grèce, tout est splendide, le soleil, le Parthénon, Delphes, les souvlakis, l’ouzo et le résiné, dégustés dans le frais d’une taverne. J’en oublierais presque Vitry.

En Italie c’est comme en Grèce, avec en plus les trésors de Florence, Rome ou Naples et des gens accueillants qui parlent avec leurs mains, mais… je suis d’Vitry.

En Belgique, les gens sont froids comme le vent du nord.

En Suède, au Danemark et en Norvège, c’est encore pire avec des hivers de six mois.

La Chine est extraordinaire avec son passé, sa Grande Muraille, ses habitants aux yeux bridés et le canard laqué. Mais il faut aussi manger des holothuries et des œufs pourris, alors là… je rêve de Vitry.

 

Je suis de Vitry. Tout simplement.

 

La Seine, en creusant son lit, a formé le plateau de Longboyau. Vitry-sur-Seine s’en situe au nord. L’école du plateau est la limite nord de la cité du Moulin Vert qui, à l’ouest, se termine à la route N7.

La Société Anonyme Immobilière du Moulin Vert, fondée et dirigée par l’abbé Jean Violet[2], a créé la cité-jardin du Moulin Vert dans les années 1920 et en a nommé les rues. Antoine Mimerel, président de l’ordre des avocats au Conseil d’État et à la Cour de cassation, a été le président du conseil d’administration de ladite société. Ses trois fils sont décédés au front pendant la Première Guerre mondiale, d’où la « Place des trois frères Mimerel». Henri Violet (frère de Jean Violet), architecte, a construit la cité.

Les Mimerel devaient être de riches notables, mécènes à leurs heures. La cité-jardin est bien conçue. En avance pour l’époque, les pavillons, tous reliés à l’égout, comptent trois chambres, dont deux à l’étage, un grand séjour ouvert sur une cuisine, des WC, une belle cave, un grand jardin.

 

 

Moulin Vert. La Maison Collective.

 

Moulin Vert. La Maison Sociale.

 

Deux bâtiments dominent le Moulin Vert:

 

— La Maison Collective, où je suis né. Trois étages, douze logements. Au rez-de-chaussée, la quincaillerie Brocard, la boucherie Berthelet, la boucherie chevaline Minos, le café-épicerie-journaux Maisse.

Sur la « Place des trois frères Mimerel», la Maison Collective et son bar sont les lieux de papotage.

 

La Maison Sociale est le point de ralliement: théâtre, dispensaire, salle de jeux utilisée aussi pour les élections, etc. Un terrain de sport lui est attenant.

 

La queue dans les magasins d’alimentation en 1945.

 

Depuis le 8 mai 1945, la guerre est terminée. La France repart, se réforme: la Sécurité sociale, l’ENA, etc. Les théâtres et le music-hall renaissent. Édith Piaf et Yves Montand sont au théâtre de l’Étoile, Charles Trenet à Bobino. Mais en réalité la France, un an après sa libération, est en piteux état. Les usines et les transports ferroviaires sont détruits. L’agriculture a été pillée par les Allemands: on manque de viande, de lait, de beurre et les tickets de rationnement subsistent. Le marché noir est prospère.

C’est à cette période que débutent mes chroniques. Commencées le 3 septembre 1945, jour de mon anniversaire, elles se terminent le 3 septembre 1946, à mes treize ans.

Évidemment, le temps est passé. Aussi je ne prétends pas que mes textes soient rigoureusement placés aux dates indiquées. Pourtant, vous lirez des histoires vraies. Aucun mensonge dans mes propos. Peut-être, comme le bon vin, les années ont-elles embelli certaines anecdotes. Mais qui s’en plaindrait?

Vous le constaterez, le langage utilisé est celui d’un gamin de douze ans. La rédaction, hélas, est celle d’un garçon devenu adulte!

Je suis un enfant d’une cité ouvrière de la banlieue parisienne, un enfant heureux, heureux dans une famille heureuse[3], un enfant qui parle argot, un enfant qui dit de gros mots, trop content d’utiliser un vocabulaire interdit à la maison.

 

M’man, p’pa, Denise, Roland.

 

2. L’année de mes douze ans

Grand

Lundi 3 septembre 1945

 

Grand. Depuis ce matin, je suis un Grand. Non pas grand par ma taille, mais grand par l’âge. J’ai douze ans. Douze ans, c’est quelque chose!

Le dimanche 3 septembre 1933 à neuf heures, des mains de madame Gaillot, la sage-femme, je sortais du ventre de m’man. Il devait faire un temps superbe ce matin-là, où venait au monde son génie de fils: un génie ne naît pas dans le crachin. Peuh, p’pa n’était même pas là pour me recevoir, c’est grand-père qui m’a déclaré à la mairie. L’employé n’a rien inscrit de particulier sur son registre. Comme si j’étais un anonyme. Et ma sœur Denise, pourquoi l’avait-on envoyée chez les Mourier en ce jour mémorable? En n’assistant pas à la naissance de son phénix de frère, elle a manqué un événement important de sa vie. N’y pensons plus. L’essentiel, c’est aujourd’hui.

À douze ans, je suis Grand. Grand par l’esprit bien sûr. Pour ce qui est du physique, c’est plutôt l’inverse. Je ne suis pas un nain, non, mais je suis né petit. Mes parents y sont pour quelque chose évidemment. Mais que pouvaient-ils faire? Avaler, avant de me concevoir, la bouteille d’une potion magique à faire grandir? J’ai subi des quolibets quand j’étais môme, c’est-à-dire jusqu’à hier, et j’ai usé nombre de surnoms: puce, pupuce, rase-mottes, nabot, piaf, etc. Cela m’a rendu assurément hargneux, comme certains petits roquets. Tant mieux si ça m’a rendu un peu rogue, je leur ferai voir, à tous ces peigne-culs, que l’on peut être petit et Grand à la fois.

Ne plus m’embêter avec ma taille.

 

 

Persecs

Jeudi 6 septembre

 

Il nous reste encore un mois de vacances. Chouette! Le temps est superbe aujourd’hui. Il n’y a que les Grands pour apprécier une telle saison. Ce matin le ciel était bleu azur, sans nuages, une douce brise caressait le visage. Cet après-midi, nous avons quelques cumulus de beau temps et aucun souffle de vent. J’aime cette atmosphère que l’on retrouve au Moulin Vert en juin et en septembre. Tout est calme et serein. Les gens vaquent à leurs occupations. La rue est à moi et à mon copain Paul Berthaut, dit Popol, fils de nos voisins. Il est très sympa, toujours à rire. Nous déambulons dans les rues à ne pas savoir quoi faire, échafaudant un vague projet de construction d’un planeur modèle réduit que nous irions faire voler sur le Plateau. Et toujours la rigolade.

Et ne pas savoir quoi faire nous ramène à la maison. Arrêt devant le persec des Berthaut. Au moins le dixième arrêt depuis ce matin. Évidemment, vous ne savez pas ce qu’est un persec. Êtes-vous ignorants! C’est un arbre qui donne de succulentes pêches. Le père Berthaut a rapporté une bouture de son lointain pays des Églisottes[4] et l’a plantée dans son jardin. L’arbuste a grandi et il est abondamment couvert de fruits. Si vous cueillez un persec, il est de couleur crème et bordeaux, de taille juste à tenir dans la main, mûr à souhait, charnu, savoureux, juteux, doux, délicat. L’eau m’en vient à la bouche rien que de l’écrire. Les vieux disent que les persecs ont une grosse peau. La belle affaire, tout passe dans notre gosier. Ce soir, comme tous les soirs, nous en aurons (au moins!) dix kilos dans le ventre. La couleur du caleçon virera au marron, priorité aux toilettes devra nous être donnée.

Mais que c’est bon, mais que c’est bon.

 

 

Lessive

Lundi 10 septembre

 

Ce matin les nuages sont bas, hideux, laiteux. Le ciel est gris. Le ciel est toujours gris les lundis. Il est toujours gris les jours de lessive. On sent bien qu’il va pleuvoir.

M’man s’est levée de bonne heure. Elle a rempli la grande lessiveuse en fer étamé, de tout le linge sale de la semaine. Dans la cuisine, qui ouvre en grand sur la salle commune, elle a hissé cette lessiveuse sur l’un des deux feux du réchaud à gaz. Sur l’autre feu, elle se fait réchauffer la tasse de café qui lui donnera le courage d’attaquer ce funeste boulot. Quand Denise et moi nous nous levons, la lessiveuse chuinte déjà. Et fume. Il nous prend aux narines cette atmosphère si désagréable d’odeur humide, d’odeur de linge sale, d’odeur de crasse bouillante, d’odeur malpropre, d’odeur à vous mettre le moral à zéro pour la journée, d’odeur de jour de lessive, d’odeur du lundi. Il pleut et l’on ne peut ouvrir les fenêtres. Cette odeur et sa buée dégoulinent sur les vitres et sur les murs.

 

 

Lessive au Moulin Vert. P’pa, m’man, tante Louise.

 

 

M’man s’est préparée: fichu sur la tête, grand tablier bleu qui descend jusqu’aux mollets, sabots de bois. Du garage, elle a apporté la vieille chaise-escabeau que j’ai toujours connue, et qui ne sert qu’à la lessive. Elle a apporté aussi la planche à laver, usée et blanchie par tant de lavages, son gros morceau de savon de Marseille et sa brosse de chiendent. Sur la chaise, avec notre aide, elle a posé la lessiveuse brûlante. Dans la lessiveuse, elle a placé la planche à laver. Tout est prêt pour le quadrille.

Pauvre m’man. Toute la matinée, sur sa planche, elle va frotter, frotter, frotter dur. Souffler. Suer. Pas intérêt à la distraire ou à nous chamailler Denise et moi, m’man a la main facile ce jour-là! À midi, repas rapide puis tout de suite au turbin. Après lavage, il faut brasser le linge devenu propre, puis le rincer, une fois, deux fois, parfois trois. Le tordre aussi. Quand il s’agit d’un drap, ce n’est pas une mince affaire. Nous aidons. Comment fait-elle, m’man, lorsqu’elle est seule? Puis il faut étendre tout ce linge alourdi d’eau, sur les fils du jardin. Comme il pleut maintenant, il n’est pas près d’être sec! Il faut ensuite nettoyer la maison éclaboussée et faire courant d’air.

 

Vers dix-sept heures ce soir, enfin, le labeur est terminé. Sale journée. Quand p’pa rentre, la maison a retrouvé son visage habituel. M’man a caché sa fatigue et sa misère d’un peu de poudre et d’un soupçon de rouge à lèvres, mais ses mains trop blanches et ratatinées par la lessive la trahissent.

Le repas ce soir est animé. Merci m’man. Demain, ou après-demain, la corvée de repassage t’attend. Et nous retrouverons alors le plaisir divin d’enfiler un linge si doux, si propre, qui sent si bon.

 

Pour toi m’man, la semaine prochaine, tout sera à recommencer.

 

Pompe à vélo

Jeudi 13 septembre

 

Clodomir est notre lapin. Un lapin tout blanc, avec une petite tache noire à l’extrémité de l’oreille droite. Un lapin ou une lapine, après tout je ne suis pas allé vérifier. Mais le pater pense que c’est un mâle, alors… Il lui a aménagé une cabane en bois, installée dans le garage près de l’établi. Toute la guerre, nous avons eu un lapin. Et encore maintenant. Dame, il faut bien manger. Le seul problème, c’est que Clodomir lui aussi doit manger. Des épluchures, du son, du pain rassis. De l’herbe. Et qui doit aller chercher l’herbe pour le lapin? Devinez. Toujours les mêmes qui bossent! Alors, parce que l’on ne peut faire autrement, Denise et moi partons régulièrement sur la rue de la Saussaie en direction de Thiais couper, à la main s’il vous plaît, c’est-à-dire sans faucille, un sac d’herbe.

C’est l’après-midi, il fait bon. À cinq cents mètres de la maison le long de la route, dans la forcerie de lilas, l’herbe est sèche important pour le lapin de bouffer l’herbe sèche, n’est-ce pas nous ramassons mollement, nonchalamment, selon notre vigueur habituelle. Pénétrant dans les lilas pour y cueillir une meilleure herbe (jusqu’où n’irait pas notre conscience professionnelle) nous apercevons à deux mètres de nous, une espèce de bonhomme affreux à la grande barbe noire, la tronche hideuse et piquée de vérole. Il...

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