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Du côté de chez Vilar

De
94 pages
1959. Jean Vilar demande à un jeune journaliste de devenir son interlocuteur pour toutes les grandes interviews à paraître dans BREF, l'organe du Théâtre national populaire. Jacques Jaubert prendra pendant cinq ans le chemin du domicile familial et écoutera Vilar parler de ses choix et de ses régies, de ses textes préférés. Une relation singulière s'établit alors entre l'aîné et le cadet. De la mort de Gérard Philipe au départ du "patron", Vilar conte au fil des rencontres, la geste du TNP, le premier festival d'Avignon, les succès, les tournées, le divorce avec les autorités de tutelle qui provoque sa démission.
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Du côté de chez Vilar

Du même auteur

Le Canard et les jumelles, Calmann-Lévy, 1969 La Demoiselle du téléphone (avec M. Campana), J.~ Delarge, 1976 L'Académie épinglée, Sylvie Messinger, 1981 La Comédie galante, Sylvie Messinger, 1983 Le Baron sauvage, Sylvie Messinger, 1987 Une Education chez les Bons Pères, Albin Michel, 1991 Mademoiselle Clairon, comédienne du Roi, Fayard, 2003

Couverture: collage de Sylvie] aubert

Jacques Jaubert

Du côté de chez Vilar

L' Harmattan

site: www.1ibrairieharmattan.com e.mail: harmattanl@wanadoo.fr

~ L'Harmattan, 2005 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-8790-8 EAN:9782747587907

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- Le patron voudrait vous voir. . .

- Moi? Au téléphone, j'ai reconnu la voix familière, un peu hésitante, de Georges Guette, le secrétaire général du Théâtre national populaire. Le « patron», c'est Vilar. Que peut-il bien me vouloir? Sur mon bureau, au Parisien Libéré, des communiqués, des annonces de spectacles destinés à combler, dans la page « Miroir de Paris », la place laissée libre par les critiques, théâtre, cinéma. En ce mois de septembre 1959, Edwige Feuillère reprend pour trente représentations et pour la dernière fois (dit-elle) La Dame aux camélias. Suivant les souhaits du tout nouveau ministre des Affaires culturelles, André Malraux, la Comédie Française annonce, avec L'Ecole des Femmes, un plein corbillon de tragédies, l'Electre de Giraudoux, Phèdre, Polyeucte, Antigone... Jean Cocteau commence le tournage du Testament d'Orphée. Ne pas oublier de rappeler que, au théâtre Mogador « Sissi en chair et en os » (sic) triomphe dans une opérette à grand spectacle.

J'ai donné le programme du TNP, dans un format réduit, faute de place. Mais dans Carrefour, l'hebdomadaire de notre groupe, il m'a été loisible d'en parler plus abondamment. Vilar, je l'ai rencontré, comme beaucoup de confrères, une semaine auparavant. Cette saison-là, pour l'effet d'annonce, les administrateurs de théâtre croient moins à la conférence de presse qu'à l'entretien privé d' un journaliste avec l'auteur ou le metteur en scène. Qui n'en peuvent mais. Dans une petite cellule du théâtre A.ntoine, j'ai eu droit à cinq minutes de Sartre, entre L'Aurore et France-Soir. Cinq minutes pendant lesquelles, renfrogné, il a essayé de me résumer les cinq actes des Séquestrés d'Altona et de m'en tirer la substantifique moelle. Lorsque Vilar me parla de sa prochaine saison, ce fut différent. J'avais eu auparavant la liste des pièces, Shakespeare, Brecht. J'avais dans la tête les questions à poser. J'entrai dans son bureau les mains libres: lorsque le journaliste arbore un papier, un stylo et fait ses gribouillis, il risque toujours de s'entendre dire: « Surtout, ne notez pas cela» ou « J'aimerais mieux que vous ne. .. » Sans signe visible de la profession, on garde le ton et la liberté de la conversation, la parole n'est pas serve. Il suffit, sitôt après, de courir dans un bistrot pour griffonner le dit dans la fraîcheur de la mémoire. À Carrefour, le rédacteur en chef relit le papier: - Pas mal, mon vieux. Mais questions et réponses, vous ne trouvez pas ça un peu fastidieux? - Ma foL.. - Et si l'on supprimait les questions? On ferait parler Vilar directement. Vous croyez qu'il gueulerait? - Je ne crois pas. Je réponds de mon texte. Allons-y. I.;article passe en tête de page, avec une bonne photo et un titre énergique: Jean Vilar: « Je laisse tomber les classiques» Après les incitations de Malraux, cela vous avait un petit air d'indépendance. Ma responsabilité était engagée dans un modeste « Propos recueillis par. .. » 6

Donc, le téléphone de Guette... Et moi: - Le « patron», qu'est -ce qu'il veut? - V... Voilà: il a été content de votre article. Il m'a dit: « Ce Jaubert est celui qui m'a embêté le moins longtemps et qui m'a fait dire le moins de conneries ». Il m'a demandé, du coup, si vous accepteriez de l'interviewer pour BREF, le journal du TN~ « Ce Jaubert », lui aussi, est plutôt content: « Pourquoi pas? » répond-il. En fait, quoique Vilar fût maître chez lui dans BREF, l'organe « maison» du TNP, il ne souhaitait pas s'y expliquer ex cathedra sur ses mises en scène ou, en langage Chaillot, ses « régies». Il préférait avoir un interlocuteur qui lui poserait des questions sur les pièces concernées. Naturellement, il reverrait le texte. En somme, l'article lui avait plu, entre autres, parce que nous avions supprimé les questions. Pour ce, me revenait l'honneur de lui en poser d'autres. Paradoxe. Peu d'autres détails, sinon l'adresse personnelle, l'annonce de la « pige», rémunération honnête. Bah ! C'était « pour le plaisir et pour l'honneur, et non pour le profit ».

J'avais rencontré pour la première fois Jean Vilar quelque dixhuit mois auparavant. Lors d'une série de reportages sur les tournées théâtrales, j'avais suivi en Hollande la troupe et les énormes camions du TN~ essayé vainement d'évaluer le nombre de bicyclettes qui, stationnées devant le théâtre, témoignaient du succès de la troupe, admiré qu'une bonne partie du public du Stadsschouwburg d'Utrecht fût en tenue de soirée. Smokings et robes longues étaient-ils venus à vélo? Salle bondée, ovations à la fin. Pas un applaudissement pendant toute la représentation: « Ici, m'avait expliqué Jean Vilar, pour le comique, les spectateurs se déchaînent. Pour la tragédie ou le drame, ils écoutent dans un silence religieux, sans jamais applaudir une tirade ni une sortie. » 7

C'était à son hôtel, vers midi, au lendemain de la première représentation de l' Henri IV de Pirandello. Il avait triomphé dans son rôle fétiche, celui du noble italien qui se réfugie dans la folie pour ne plus voir les turpitudes de son entourage. Il m'avait reçu avec affabilité et, le thème de mes reportages recoupant ses préoccupations, m'avait longuement parlé de ses tournées: « Cela fait cinq ans que nous venons en Hollande. Nous nous faisons ici, comme un peu partout, des amis que nous retrouvons à chaque passage. » Et d'égrener quelques souvenirs: « En Pologne, un vieux monsieur qui était autrefois venu à Paris a voulu absolument me faire cadeau d'une bouteille de Bordeaux qu'il gardait depuis vingt ans. Un jour, je ne sais plus dans quelle capitale, on a app.orté sur scène à chaque acteur, après les bouquets traditionnels, un splendide service à porto. Il nous a fallu saluer avec nos plateaux chargés de verrerie dans les mains. Cela tenait moins du comédien que de l'équilibriste. » Je n'ai pas vu souvent, par la suite, le « patron» du TNP filer l'anecdote. .. Il n'eut garde d'oublier l'essentiel: - Avez-vous assisté au chargement des décors? - Oui. - Avez-vous vu les caisses d'accessoires et de costumes? - Certes. - ... Et leur aménagement, à l'intérieur? Je dus avouer que non, un peu marri de n'être pas allé au fond du problème. Deux aspects m'avaient frappé, lors de cette rencontre: d'abord le souci de Jean Vilar de maîtriser sa journée, à l'étranger comme ailleurs: il y avait le temps du spectacle, celui des manifestations officielles, celui des rencontres avec les journalistes du cru, avec les spectateurs. Et le temps préservé, celui des respirations. Certes, il n'était pas concevable quej'eusse accompagné la troupejusqu'au Pays-Bas sans en rencontrer le chef. Mais il m'avait fallu demander audience pour entrer dans le programme. Le protocole. 8

Et puis, je n'aurais jamais pensé que Vilar m'interrogerait sur les caisses ! Fallait-il qu'il fût conscient de l'importance qu'avait, derrière les lumières de la rampe, la formidable organisation du Théâtre National Populaire! Le maître d'œuvre en était Jean Rouvet, administrateur de fer, entouré d'une équipe où chacun avait un rôle précis. Il avait lui-même photographié les décors d' Henri IV pour garder la mémoire d'un dispositif qui pourrait être utilisé ailleurs . Pas facilement accessible, lui non plus. Il m'avait fallu tenir compte, pour le rencontrer, de mainte nécessité, en particulier de la réunion hebdomadaire, le véritable conseil de guerre du TN~ où étaient évoqués les programmes, les questions matérielles aussi bien que les distributions. À Chaillot, la réunion plénière avait lieu le lundi. En déplacement, le rite était maintenu, contre vents et marées, mais il devenait une fête mobile. Je m'étais rendu compte, alors, que l'âme du TNP n'était pas seulement sur la scène, mais aussi dans ces photos, ces fiches, ces inventaires, ces fameuses caisses aménagées, ces camions marqués des trois lettres magiques, qui partaient et arrivaient selon un horaire aussi précis que celui des spectacles. Vilar s'était-il souvenu de ce rendez-vous, bien lointain dans l'espace et dans le temps? Cet automne-là, il avait plutôt l'air de découvrir « ce Jaubert ». Auquel peu importait d'avoir été oublié, puisqu'il était « reconnu».

Le premier rendez-vous porta sur la reprise du Songe d'une nuit d'été. Je relus la pièce, pris connaissance des critiques, souvent mitigées, qui avaient suivi sa présentation au festival d'Avignon. Elles mettaient en relief des difficultés assez évidentes pour que l'entretien inaugural en tirât sa logique. Onze heures, l'heure des comédiens lève-tard... À deux pas du Trocadéro, la rue Franklin se greffe en hauteur sur la rue de Passy, Les Vilar habitent au cinquième étage, les sommets de la colline de 9