Du Kharabagh au Sud de la France

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Du Kharabagh au Sud de la France est un recueil de souvenirs, une mémoire, le témoignage d'un fils d'immigrés arméniens, pris entre deux cultures et héritier d'une double histoire. L'action se passe dans le midi de la France, en pays latin, là où la nature détruisant l'esprit de Babel sait si bien opérer la fusion des races… C'est ainsi que Jean Renoir parle de Martigues. Yves Artinian a séjourné en trois occasions en Arménie, à l'époque où elle était encore une république soviétique et après son indépendance. Elle occupe une place importante dans ce balancement entre le Caucase et la France.
Publié le : mardi 1 juin 2004
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EAN13 : 9782296363274
Nombre de pages : 141
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DU KHARABAGH AU SUD DE LA FRANCE

Chroniqued franco-arménienned

Yves ARTINIAN

DU KHARABAGH AU SUD DE LA FRANCE

Chroniqued franco-arménienncd

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6597-1 EAN : 9782747565974

En ce temprJ-là

Pierre Reverdot ramasse les poissons emprisonnés dans la claie d'osier terminée en V qui barre le canal. Sa barque - une bette - est à moitié remplie. Il s'apprête à la reconduire à l'embarcadère. Le mistral la soumet à de légers balancements qui ne l'impressionnent pied marin. guère: les gens de l'Isle-Saint-Geniès ont le

En effet, l'Isle est construite

au milieu de multiples canaux

aux branches sinueuses et aux fonds marécageux qui prolongent

le long chenal reliant la Mer de Berre à la Grande Mer. « Les
seigneurs riverains se disputent la garde de ce verrou allant jusqu'à créer un castrum - agglomération fortifiée - pour tenir le passage et s'en partager les profits. »1 Leau circule lentement au gré des courants et des marées. Des ponts en bois unissent les îlots, petites taches multicolores sur la mer verte. Avec sa barque, Pierre assure aussi le transport du blé et du sel sur le Rhône même, après avoir longé le Golfe de Fos, reliant ainsi Marseille au Pays d'Arles. Parfois, il s'aventure sur la Mer de Berre aux fonds généreux. Un jour, alors qu'il était en compagnie de son fils Jean, âgé de dix ans, sa barque a été prise dans un terrible coup de vent: emportée, soulevée, ballottée dans tous les sens par des vagues furieuses, elle a failli chavirer. Jean s'est accroché de toutes ses forces à la tête du bateau pendant que son père ramait avec la dernière vigueur pour fuir la tempête.

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Les maisons, aux toits de roseau, sont faites de pierres jointes

par un ciment argileux. Il a fallu les apporter de la « montagne»
qui barre l'horizon, après avoir cassé les lourdes caillasses blanches transportées dans un frêle charreton. Chaque maison possède son puits. De nombreuses sources résurgent et, comme par miracle, l'eau douce ne se mélange pas à l'eau salée.

Le rythme de la journée est réglé par le soleil.

«

Lever à six,
dix

dîner à dix, souper à six, coucher à dix font vivre l'homme fois dix. »2

Le poisson se consomme tous les jours. On "trempe" la soupe en mettant dans l'écuelle des tranches de pain que l'on arrose de jus et de chair de poissons écrasés: rougets, merlans, gobies... Loups, sardines, muges, anguilles mises en broches, grillés au feu de bois sur le pas de la porte. sont

Et puis, Pierre Reverdot réserve « le grand plat de la
convivialité »3pour les réunions familiales. Oignons, ail, fenouil, persil sont finement découpés par sa femme. Elle y ajoute sel et poivre, et fait roussir le tout dans l'huile d'olive. Les poissons, de toutes tailles, sont plongés dans l'eau bouillante et cuits doucement. Le pain, toujours présent sur la table, est découpé en croûtons qu'elle arrose du délicieux bouillon. Tous s'en délectent après avoir rendu hommage au Seigneur par une prière commune. Et le bon vin des coteaux anime les cœurs. Les salaisons sont préparées dans des tonneaux: sardines ou anguilles sont empilées délicatement les unes sur les autres, et recouvertes du sel livré par les salines toutes proches. Pierre achète fruits et légumes aux voisins de Ferrières et Jonquières, petits villages qui emprisonnent l'Isle. L'esprit de 6

clocher domine les relations. Tous les prétextes sont bons pour déclencher des bagarres car ils ne s'aiment guère. Eux aussi pêchent sur les ribes3 mais les grands espaces souvent boisés qui s'étendent au Sud et au Nord du village lacustre permettent l'élevage du porc et du mouton, la chasse au lapin et une agriculture sommaire. On laisse les amandiers, figuiers, oliviers grandir et donner leurs fruits sans trop s'en préoccuper. Le soleil suffit à leur bonheur. Les pieds de fèves et de pois demandent plus de vigilance. Mais pour les gens de la mer, le destin s'écrit sur l'eau. Certains naviguent sur les mers lointaines. Leur réputation de marin s'étend à travers tout le pays. Les fêtes chrétiennes sont fidèlement respectées et servent de prétextes à de longues agapes, à la Noël en particulier. Lors d'un mariage, tous les voisins sont invités à la cérémonie religieuse et à la fête. « La mariée se vêtait ce jour-là de couleurs éclatantes, souvent de rouge; elle avait les cheveux flottants en signe de virginité, couverts d'un voile, ou encore elle portait une couronne de fleurs... »4. Dans la chapelle battue par les vagues, les fiancés sont recouverts d'un même voile. Ils se partagent la même hostie et boivent à la même coupe de vin consacré. Puis, ils se jurent amour et fidélité sous le regard bienveillant des témoins et du cape/a'? De retour dans leur maison, avec toute la noce, ils se partagent de même du pain et du vin. Et la Fête durait des jours...

Ces moments de bonheur étaient rares. On en jouissait pleinement, sans retenue. Le curé fermait les yeux sur ces danses païennes où l'on vénérait l'eau, le feu, le soleil. Il savait que ses brebis, un moment égarées, reviendraient dans son sillage en particulier lorsque la peste frapperait à la porte du village. 7

Elle apparaissait brusquement. Lannée dernière, elle a emporté Paul, le fils aîné de Jean Reverdot. Après des jours de prostration et de fièvre, le cou et les aisselles gonflés, Paul est mort dans une crise de délire. Pourtant, la mère a prié tous les jours, joignant ses suppliques à celles du prêtre. En vain.
«

Dieu me l'a donné, Dieu me l'a repris» dit le père avec

résignation.
Les habitants de la région vivent en alerte perpétuelle. Des pirates sévissent entre Marseille et l'embouchure du Rhône. Il faut surveiller la côte en permanence car, tels des diables, ils arrivent sur leurs rapides embarcations, pillent, tuent, et regagnent le large avec leur butin. Les Sarrasins, venus de l'autre côté de la mer, exécutent eux aussi des coups de main. Les voisins de Saint-Chamas, Istres et Fos ont construit des châteaux pour se protéger de leurs incursions et dévier leur course vers l'Est. Ainsi s'écoulait la vie au XIèmesiècle dans les villages maritimes de Provence. En 1581, Ferrières, l'Isle et Jonquières uniront leur destin. Ainsi naîtra Martigues. Bédros Haroutiounian travaille la terre comme ses ancêtres

avec des gestes immuables, lents et mesurés. Chaque fois qu'il lève la tête, il aperçoit des massifs dénudés, aux pentes abruptes, tenace. enveloppés dans un brouillard froid et

Les massifs sont découpés en gorges qui donnent parfois naissance à un vallon où il cultive blé, arbres fruitiers et vignes. 8

Des torrents descendent en cascades emportant la précieuse terre arable. Il a construit des murets en pierres sèches noires pour la préserver. Les eaux facilement détournées alimentent les champs. La récolte est transportée jusqu'à la ferme à dos de mulet à travers des chemins étroits et escarpés. Bédros ne pêche pas dans le ruisseau pourtant riche en truites, saumons, esturgeons. Les gens des montagnes n'apprécient pas le poisson. Avec ses fils, il élève des moutons qui donnent de la viande, du lait et une laine épaisse que les femmes transforment en tissu au prix d'un labeur patient. Des voisins travaillent fer et cuivre pour fabriquer des outils, des ustensiles de cuisine et des armes. Il n'est pas riche mais l'argent n'est pas indispensable car le troc traditionnel met d'acquérir les biens nécessaires. per-

Les maisons du village tout proche disparaissent sous la verdure. De loin, il est difficile de les distinguer. Les routes sont rares et peu praticables. On ne s'éloigne guère du village, si ce n'est pour aller aux champs. Tous se connaissent et les enfants, promis tôt les uns aux autres, assurent la continuité du clan qui s'élargit au fil des ans car le ventre des femmes est fécond. Lors d'un mariage, la communauté villageoise est conviée. La foule réunie va chercher le fiancé à son domicile. Ensuite, le cortège se rend chez la fiancée. La jeune fille engoncée dans une longue robe de soie est tout intimidée. L'élu, vêtu d'un pantalon bouffant et d'une chemise ample, marche gaillardement à ses côtés. De lourdes responsabilités l'attendent. Comme son père, il assumera ses fonctions de chef de famille avec sagesse et , , . , severIte. Des musiciens animent la promenade avec le zourna, au timbre perçant et criard, le dehol et ses roulements par vagues, le saze, 9

doux et mélodieux6. Les sons vifs et enjoués sont perçus jusque dans les vallées lointaines, emportés par le vent des montagnes. Sous une pluie de pétales de roses, les jeunes gens arrivent à l'église. Placé sous la croix en pierre finement ciselée, le prêtre à la longue barbe blanche les attend dans une posture hiératique. Sa fonction et son air austère inspirent respect et soumission. Les bruits de la fête naissante se taisent. La foule pénètre lentement dans l'église cruciforme, coiffée d'une coupole. Dès la porte franchie, chacun se sent écrasé par les formes et les volumes, par le contraste entre les zones d'ombre et de lumière. Tout prépare à la méditation, au recueillement et à l'élévation. Le long office se déroule dans l'odeur de l'encens et les chants religieux. Le diacre a placé les mariés près de l'autel, face à face, front contre front, en unissant leurs têtes d'un ruban. Le parrain dresse une .. . petIte croIX protectrIce sur eux. Le nom des époux est inscrit sur le Grand Livre. Ceux des enfants s'y ajouteront. Après la cérémonie, la fête reprend. Garçons et filles se mettent en cercle et dansent une sarabande endiablée en se tenant par la taille. A présent, une femme occupe la scène, solitaire. Accompagnée par le duduk7 qui lance ses notes graves et chaudes, elle tourne lentement sur elle-même. Ses mains, dans un mouvement souple et élégant, décrivent de larges courbes rappelant les rites lointains de l'adoration du soleil. Puis le zourna se déchaîne: les garçons exécutent une danse acrobatique, au rythme échevelé. Chacun rivalise d'imagination et de fougue par des sauts, des bonds, des cabrioles sous le regard des jeunes filles. Après des heures de danses, de chants, de jeux et de rires, la table est servie avec la viande de mouton 10 grillée, les légumes,

le fromage de brebis, les fruits frais et secs - abricots, pêches, grenades, amandes, noix -les gâteaux au miel. Le vin et l'eau fraÎche des sources apaisent les soifs. Les mariés se retirent dans la chambre nuptiale pendant que la fête continue. Elle durera quatre jours. Au petit matin, les parents de l'époux offrent à ceux de la mariée un plat de pommes rouges. Le mariage a bien été consommé et un nouveau couple prend place dans la communauté, nouvelle force vitale par son travail et ses enfants à naître.

La loi a été respectée. Ainsi, chaque village, isolé du monde, constitue une entité autour de son église, développant chez les habitants un sentiment de solidarité et d'individualisme, un sens aigu de la liberté. De plus, le climat continental soumet les organismes à de dures variations. L'été torride succède à l'hiver glacial, forgeant les corps et les âmes au dur combat pour la vie. Dans succédé: les Turcs, personne d'altitude, la plaine de l'Ararat voisine, les envahisseurs se sont Mèdes, Perses, Grecs, Romains, Arabes et aujourd'hui, habiles cavaliers munis de leur arc redoutable. Mais n'est arrivé dans ces montagnes situées à 2000 mètres forteresse inexpugnable.

Tous les villageois possèdent des armes: poignards, sabres, haches, arcs. Montés sur leurs chevaux, ils arpentent la région placée sous surveillance. Ils en connaissent chaque massif, chaque vallée, chaque gorge, chaque parcelle de terrain. Les conquérants téméraires qui se sont aventurés sur les hauteurs ont été massacrés sans pitié. Ils se cantonnent dans le bas pays, abandonné par sa population. Il

Depuis quelques années cependant, les incursions des Turcs deviennent plus fréquentes et audacieuses. L'insécurité gagne. Ani, de l'autre côté du Mont Ararat, est tombées. Tiendront-ils encore longtemps face aux barbares qui ne laissent derrière eux que pillages, destructions, famine et mort? Bédros Haroutiounian est las de cette vie de paysan-soldat. Il décide de quitter cette région inhospitalière et d'aller vers l'Ouest avec les siens, là où la terre est plus généreuse - dit-on et les hommes plus civilisés. C'est ainsi que mes ancêtres abandonnèrent près de Vararagn, future Stépanakert. leur village situé

C'est ainsi que mes ancêtres quittèrent l'Artsakh, baptisé le Kharabagh, le lendemain de la conquête turque, le Jardin noir.

C'était un jour de la fin du XIèmesiècle.
1 L'Etang de Berre au Moyen Age, Etude du Milieu Yves Grava. (Tiré à part) 2 Histoire du Peuple Français, des Origines au Moyen-Age par Régine Pernoud sous la direction de L. H. Parias (Nouvelle Librairie de France). 3 Cantate de l'huile d'olive Jacques Bonnadier (Ed. Barthelemy). 4 Bords, rives. 5 Le curé. 6 Le zourna : sorte de hautbois primitif à huit trous plus un en dessous, rappelant la bombarde. Le dehole : instrument de percussion en forme de tambour, de profondeur presque égale à son diamètre,. une peau de chèvre ou de veau en recouvre chaque face. Celles-ci sont tendues par des cordes et se frappent étant tenu sous le bras. avec les mains, lïnstrument

Le saze : très populaire, il possède 6 cordes couplées et se joue à l'aide d'un médiator. D'une longueur de 1,50m, taillé dans le bois du mûrier, il a un corps piriforme et profond, pincement. un manche long. Il se porte en bandoulière et se joue par

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Le duduk : flûte à grosse anche de roseau aplatie à l'extrémité et creuse. C'est un instrument très populaire chez les bergers. (ln Les Origines de la musique arménienne de Sirvart Kazandjian. Ed. Astrid). 8 Ani: capitale du Royaume arménien des Bagratides (855-1045), la cité aux quarante portes et aux mille et une églises,fut conquise par les Turcs Seldjoukides et détruite en 1045.

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