//img.uscri.be/pth/d20c06af99562316946302382f37707055a79eab
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Du Sénégal à Marseille

De
174 pages
Thomas Samba Sarr dit Tom, propriétaire éclairé d'une boutique rasta implantée en plein coeur de Marseille est tailleur et créateur, mais est aussi passeur, passeur entre les hommes et les cultures mais aussi passeur d'idées. Toujours tourné vers le monde, il est à la fois ancré dans la mobilité et résolument présent dans sa ville d'adoption. C'est l'histoire d'un parcours migratoire, entre le Sénégal et Marseille.
Voir plus Voir moins

c’est l’histoire d’un parcours migratoire entre le Sénégal et Marseille. C’est l’histoire d’un homme Thomas Samba Sarr dit Tom, propriétaire éclairé d’une boutique rasta implantée en plein cœur de Marseille, dans le quartier Belsunc, quartier d’accueil des différentes vagues migratoires qui se succèdent dans la ville depuis la fin du xixe siècle. C’est aussi l’amour d’une ville, Marseille, et d’un véritable attachement pour un pays le Sénégal avec une attention particulière accordée à Palmarin et ses habitants, le petit village de pêcheurs où Tom a grandi. Français d’origine sénégalaise, Tom est installé dans la cité phocéenne depuis près de 40 ans et partage sa vie avec son épouse, Claudie, plus aristocratiquement baptisée la Baronne. Tailleur et créateur, il s’est forgé un look bien à lui et déambule dans les différents quartiers de Marseille, à bord d’un taxi anglais aux couleurs rasta. Tom porte des chaussures dépareillées, s’habille avec de larges pantalons cousus dans des chutes de tissus récupérées, noue parfois des lacets rouge, jaune et vert en guise de cravate, et se coiffe d’un béret arborant la carte d’Afrique, d’un calot en bogolan ou encore d’un turban à la façon des Touaregs. Régulièrement associé à la vie artistique marseillaise, il est aujourd’hui une référence afro-marseillaise et n’hésite pas à donner son point de vue sur l’actualité ou les grands thèmes de société aux journalistes des quatre coins de la planète qui viennent le solliciter. « Ce matin, on peaufine, on met des petits mots version « académie française », hé ! le petit Noir n’est jamais allé à l’école mais il sait s’exprimer. En ce moment, je ne sais pas ce que j’ai, j’ai enlevé la soupape et je ne fais que de belles phrases. Les biographistes, oui tu as bien entendu, c’est comme ça que je les appelle… Les biographistes donc ne savent plus où ils en sont. On leur demande de tout noter, de faire le tri et de subir les humeurs de celui qui raconte. Parfois, c’est une petite danse le matin, à l’arrivée, il ne faut pas se laisser surprendre. J’ai même essayé plusieurs fois le coup du Gabonais ou celui du Yombo-yombo, mais elle a bourlingué la Petite, elle ne se laisse pas faire. Elle a son crayon et moi j’ai ma tchatche, c’est pas triste ! J’adore, elle me regarde par dessus ses lunettes, on dirait presque une prof d’Université ! Le rêve (rires)… La Baronne, mon épouse pour ceux qui ne la connaissent pas encore, dit même que le grand Noir a trouvé son nègre blanc. Oui, je la fais travailler, je la saoule … Depuis quatre ans, je lui fais mener une vie infernale mais je crois que je l’inspire ! On en a fait des kilomètres dans Marseille, en taxi et dans nos têtes, on a passé du temps au Sénégal dans les barques

C

et ouvrage,

de pêcheurs ou dans les champs de mil, j’ai même réussi à la faire venir à Palmarin, et j’ai beaucoup travaillé pour ça. Mais c’était essentiel de voir d’où je venais, d’où était parti le petit Noir. Cette histoire, on ne va pas la raconter dans l’ordre, dans la mesure où le protagoniste est vrac-à-lisé, oui, je suis en vrac mais tu vas voir, je sais vite me ramasser, non, c’est mieux, me rassembler. Ce qu’on va raconter là, c’est un bout de ma vie seulement, le reste c’est mon jardin secret avec du positif et du négatif, je l’emporterai avec moi. Si nos ombres pouvaient parler, on en saurait des choses. Ce jardin secret, je l’entretiens, je l’arrose bien sûr mais je ne le dévoilerai pas. Et puis si je racontais tout, personne ne me croirait tellement j’en ai fait… Des photos, j’en ai des centaines avec des personnalités de tous les bords ; aujourd’hui je laisse tomber les images, j’essaie de tout emmagasiner dans mes neurones. Tout ça, ce sont des bêtises que je voulais léguer depuis longtemps, il faut faire vite, j’ai 66 ans. Tu sais, la vieillesse est un naufrage et du coup quand tu penses à quelque chose, il faut le faire tout de suite. Mais la vieillesse c’est aussi un privilège, tout le monde n’y arrive pas, il y a beaucoup de candidats mais très peu d’élus : pour tout dire, il y a des abandons de corps et âmes en cours de route. La vieillesse, ça peut être très long alors il vaut mieux commencer tard ; d’ailleurs, me concernant, moi et en personne, j’ai remis à plus tard, même si je suis sur la rampe de Charly Chaplin, oui, la rampe descendante ! Allez, on est sérieux, on se parle en protocole, on se vouvoie même pour mieux se concentrer. Je peux même servir un petit café pour le lancement de l’opération, non, deux cafés : un pour la main droite, un pour la main gauche, en fait un pour embêter l’autre… (clin d’œil) !

6

LE SENEGAL, POINT DE DEPART D’UNE AVENTURE

« On peut venir du fin fond de la brousse africaine et devenir un homme intégré dans la société française, sans lâcher les relations avec le village. C’est presque un casse-tête chinois mais ça tient la route ! ». Tom, 29 octobre 2002

Une enfance africaine dans un village de pêcheurs
uand on est afriCain, parler de l’origine, de là où on vient, c’est se référer à la lignée qui se perpétue à travers chaque individu. Débuter le récit de sa propre vie, c’est évoquer les deux lignées maternelle et paternelle et se rapporter à un territoire auquel est rattachée l’histoire de la famille. Tout a commencé à Palmarin, un village implanté à environ 130 kilomètres au Sud de Dakar, là où les plages de la Petite Côte se fondent dans le labyrinthe de bolongs du delta du Siné-Saloum. C’est là que Thomas Samba SARR est né vers 1942. Trois frères et deux sœurs ont partagé ou traversé son enfance sous le regard attentif de Charlotte Dibor Sarr et de François Diegane Sarr.

Q

Maman Charlotte et Papa François, années 1960 () Photos d’identité, collection T. S. Sarr

« Palmarin... du sable et beaucoup d’arbres ; des fromagers, des baobabs, des cocotiers... à proximité de l’océan. Palmarin, ... un village sans eau courante, ni électricité. Dès la tombée du jour, un village très noir, un noir qu’on ne connaît pas en Europe, une obscurité qui rend l’extérieur hostile »1 . Amadou Hampathé Ba2 raconte, en d’autres lieux, que les enfants n’avaient pas l’autorisation de sortir des cases la nuit sous peine d’être confrontés à de terribles créatures. La nuit est réservée aux morts, elle leur permet de circuler, de se glisser dans l’espace alors déserté par les vivants. A Palmarin, rares sont les villageois qui s’aventurent la nuit tombée et les automobilistes téméraires oscillent entre deux comportements, ne pas croire à ces « sornettes » et circuler sans état d’âme ou bien ne pas oublier dans la nuit noire de saluer les ombres entraperçues. Croyances, sacré, phénomènes étranges, relations entre mondes visibles et invisibles alimentent les histoires véhiculées par les autochtones. « Sept baobabs ont été plantés dans l’espace des marées à Ngallou ; ils constituent la maison du protecteur de la Petite Côte. Maman Ngueth, elle, est installée à l’entrée de Palmarin, là où une église a été édifiée. Une église à côté d’un lieu sacré, ce sont les bizarreries de l’Afrique… C’est elle qui nous protège et qui participe d’une certaine manière à la vie du village. On raconte que des ingénieurs ont programmé la construction d’une route à proximité de l’océan pour relier Palmarin aux axes goudronnés de Joal, sans se soucier des traditions. Une fois le chantier entamé, un cater-pillar a été retrouvé renversé à quelques centaines de mètres de là. Personne n’est venu demander l’autorisation de programmer cet aménagement au protecteur : une étape a été brûlée. Il aurait fallu passer par la tradition, suivre le parcours initiatique, faire des offrandes... Ici, il y a des sayetané, des démons, ils sont terribles, pire que ça y’en a pas ! Quand on a un projet et qu’on veut les tenir à distance, on dit : « Par la grâce de Dieu et des pangools, que mon vœu se réalise et nous éloigne de sayetané ». Les Pangools appartiennent à un autre registre, ce sont des génies, des esprits magiques liés aux ancêtres, dont il faut savoir s’occuper. Papa essayait de nous rassurer par rapport à tout ça. Lorsqu’il nous réveillait pour arriver à l’aube sur notre lieu de travail, il se fiait aux étoiles, à leur position dans le ciel. Il s’agissait de marcher en toute tranquillité, à distance suffisante du génie, celui qu’on appelle Pangool, là il
1 2 Entretien avec Laurence Margossian, Marseille, 25 juillet 2003. A. Hampâté Bâ, 1991, “ Amkoullel, l’enfant peul ”, Actes Sud/Babel.

8

prenait la forme d’une lumière qui se déplace sur l’horizon. Tu voyais la lumière au loin, sans savoir d’où elle venait. Il n’y avait pas de village, pas d’électricité et la lumière était bien là. C’était magique, c’était inexplicable et du coup ça faisait peur ; on courait vite pour ne pas être rattrapés. ». Les Pangool font partie de la vie des villageois et leur présence se manifeste par des actes souvent scientifiquement inexplicables, de l’ordre du surnaturel. Tom précise : « Quand un Pangool a été provoqué par une personne qui n’appartient pas à son lignage, il peut devenir dangereux et exercer une emprise sur l’homme et son environnement, lancer des châtiments à travers la maladie, les incendies ou autres catastrophes ». « Par leur agir spécifique, les Pangool assurent le maintien d’un ordre dans l’univers et la protection de certains groupes pour renforcer en eux la vitalité, la fécondité, la richesse »3. Il semblerait cependant que la réalité soit plus complexe. Deux groupes de Pangool sont en effet habituellement distingués : les Pangool de calebasse blanche, autrefois de bons ancêtres, surveillant nuit et jour leurs protégés et les Pangool de calebasse rouge autrefois de méchants ancêtres, plus exigeants, moins patients, venant tardivement au secours de ceux dont ils ont la charge. « Les Pangool de calebasse rouge te laissent endurer avant d’intervenir parce que tu leur prends souvent leur part. Ils te font subir ce que tu leur fais subir. Quand tu manges, il t’arrive de laisser tomber un aliment parterre, sans savoir pourquoi, eh bien le premier réflexe c’est de le ramasser et de le manger. Mais il faut le laisser, il ne faut pas contrarier le cours des choses : c’est pour les ancêtres, les Pangool, ceux qui n’ont pas pu manger. Quand mon grand frère Barthélemy ouvrait une bouteille, avant de boire et de servir, il versait un peu de liquide dans un coin à destination du protecteur. C’était une manière de dire qu’on ne les avait pas oubliés, qu’ils avaient aussi leur part. » Avec pudeur et parfois maladresse, Tom fait des Pangool des êtres incontournables de la vie au village. Il semble leur accorder une certaine puissance et respecte leurs lieux de culte. Parmi ces lieux, l’eau sous toutes ses formes, à travers les bolongs, rivières, marigots, ou encore bord de mer, occupe une place très importante. Les terres et les arbres sont également investis par les Pangool sans oublier les places publiques, espace social où les hommes se retrouvent les jours où ils ne vont pas aux champs.
3 H. Gravant, 1990, “ La civilisation sereer – pangool- ”, Les nouvelles éditions africaines du Sénégal, p.336.

9

«Au sujet de l’enfance au village, j’ai plein de souvenirs qui me reviennent à l’esprit mais je ne dirai pas tout, il y a des choses que je voudrais me garder. Un proverbe dit : « Pour vivre heureux, vivons cachés » alors je fais l’application de la mémoire sélective, je garde un jardin secret pour moi que j’emporterai dans ma tombe. On a tous une vie cachée qui nous appartient. Petits, on jouait à ramasser des brindilles pour alimenter le feu à l’heure du repas. Avec mes frères et d’autres, on jouait aussi avec des coquillages sur la plage. On prenait deux coquillages dans la main et il fallait en les lançant sur le sol faire en sorte qu’ils atterrissent sur le ventre, c’est-àdire sur le creux. Ceux dont les coquillages tombaient sur le dos, avaient perdu. On appelait ça “ Lutte de coquillages ”, comme pour les lutteurs, il fallait tomber correctement pour se protéger. Il y avait des jeux du soir, le plus fameux s’appelait N’dolidoli. On était tous assis au sol, les jambes allongées, en face de celui qui dirigeait le jeu en touchant nos jambes au rythme de la chanson “ N’dolidoli, Maman N’dolidoli ”. A la dernière note, le chef d’orchestre avait la main sur la jambe de celui qui devait la replier. Le premier qui avait les deux jambes repliées gagnait et ceci jusqu’au dernier qui devait, lui, subir un gage. Nous avions aussi un jeu de cache-cache avec le perdant qui comptait sans regarder , le visage calé sur ses bras. Les enfants jouaient sur la place centrale du village appelée M’belath, là où avait lieu la causerie du soir. Les adultes qui tchatchaient, à même le sol, jetaient un coup d’œil sur les petits. Certains jeux étaient plus cruels. On chassait avec un arc et des flèches mais on utilisait aussi le lance-pierre pour les oiseaux. Les flèches, c’était pour les poissons et les lézards. On faisait aussi des pièges pour certaines espèces. La chasse aux oiseaux était prospère au moment où les arbres étaient en fleurs. Quand les manguiers et les nébédays étaient couverts de fleurs, les amarantes, les perroquets ou les tisserins s’y posaient. Les oiseaux allaient boire dans les calebasses calées sur le tronc des palmistes pour récupérer la sève qui permet de faire le vin de palme. Ils étaient un peu saouls et c’était plus facile pour les attraper ! On tirait beaucoup de pigeons, ça c’était le top du top pour le ventre. On faisait griller nos prises au feu de bois et on mangeait tout, même les lézards ; les parents n’étaient pas toujours d’accord mais on le faisait en cachette. Nos jeux c’était parfois pour montrer qu’on était des grands, pour donner une image…Il y avait à ce sujet une drôle de pratique. Pour le 15 Août, ceux qui le pouvaient, faisaient de la cuisine à l’huile comme les Blancs. Dans la semaine qui suivait, il en restait toujours un peu et les enfants qui venaient de
10

manger ces plats, au lieu de laver leurs mains huilées, frottaient leurs bras, leur corps pour montrer aux autres qu’ils avaient mangé comme les Européens ! ». « Palmarin, ce sont aussi des cases de terre et de paille organisées autour d’une cour dans laquelle les femmes préparent les repas. Pas de barrière, pas de mur... l’espace semble perméable, les hommes y circulent sans encombre, la proximité est bien là, tout le monde semble se connaître. Le village est à l’image d’une grande famille ! »4. Tom a fait des recherches auprès des vieux qui continuent à transmettre l’histoire des lieux et des hommes ; Georges SARR, cousin de François, le père de Tom, conserve de riches informations. « En fait, nous sommes tous de la même famille, les SARR ont fondé ce village puis d’autres sont venus s’installer. Palmarin a été reconstruit sur le site actuel en 1928, une énorme vague avait détruit le précédent village et les hommes ont du reculer dans les terres pour s’éloigner de la mer. Le village s’est développé à partir de trois groupes de maisons5 : M’bin Diaga, M’bin Gomaque à côté de l’actuel arbre à palabre et puis M’bin Dialande, cette dernière maison correspond au quartier d’implantation de la maison de mes parents, Dialande, c’est le prénom de l’aïeul fondateur de ce bout de village. En France, on parlerait de hameau plutôt que de maisons… attention, là on part dans la France profonde du Berry et on roule les « r », présentement » (rires).
A quelques encablures de l’océan, le village dans le sable (Cliché C. Sarr)

4 5

Entretien avec Laurence Margossian, souvenirs d’un séjour à Palmarin, 25 juillet 2003. En sereer, mbind signifie maison.

11

Originaire de Palmarin, au pays des Sereer
tre originaire de Palmarin c’est appartenir à l’ethnie sereer, une ethnie démographiquement minoritaire comparée aux Wolofs et comportant quelques catholiques dans un pays majoritairement musulman où s’imposent deux confréries les Mourides et les Tidianes. « Les prêtres blancs n’ont jamais empêché les pratiques animistes. Ils étaient venus pour évangéliser mais tout en respectant les traditions des peuples côtoyés. Les prêtres venaient même assister à des cérémonies animistes. On a toujours conservé les deux religions animiste et catholique. Les hommes allaient à la messe mais ça ne les empêchait pas de continuer à faire ce que leurs parents leur avaient appris. Mon père savait hypnotiser les serpents avec des incantations. C’est ce qu’il a fait une fois sur un chemin où nous marchions tous les deux pour rejoindre les champs. Il y a eu un bruit, il m’a demandé de ne pas m’arrêter, je l’entendais chuchoter puis avec son coupe-coupe, il a tranché l’animal. A la maison, il y avait des gens qui venaient se faire soigner ; mon père composait des préparations avec des plantes et des racines. Chaque homme avait ses connaissances et sa spécialité en matière de soin. Comme d’autres, mon père pouvait t’empêcher d’aller loin et d’avancer. Pour agir, il travaillait à partir d’une empreinte du pied d’un homme à immobiliser laissée dans le sable. Aujourd’hui, on dit encore au village qu’un homme qui marche pieds nus doit effacer ses traces pour éviter des sortilèges. Certains anciens savent faire revenir un fils parti en France contre l’avis de ses parents ou bien envoûter une jeune fille pour qu’elle devienne amoureuse du prétendant qui ne parvient pas à la séduire (silence). Moi aussi, j’ai quelques pouvoirs que j’utilise parfois... (rires) ». En parlant de sa culture d’origine, Thomas insiste aussi sur le fonctionnement de la société sereer selon un principe de bilinéarité : tout individu se rattache obligatoirement à un patrilignage et à un matrilignage. Une trentaine de noms sont adoptés par les individus tant du côté du patronyme que du matronyme. « C’est la lignée de la femme qui est importante et qui marque la famille ; le père n’a que le droit du nom sur l’enfant mais le reste c’est la maman. Notre tim maternel est fata-fata c’est le symbole de la prospérité, le signe des chanceux qui valorisent tout ce qu’ils touchent et notre tim paternel est yokam qui évoque la fraîcheur sous l’arbre, le repos, la paix. Les tim sont un peu notre étoile, notre ligne de conduite. Tous les Sarr qui ont le même tim se réunissent une fois par mois à

E

12

Dakar pour faire des échanges d’idées, des échanges culturels. C’est un peu comme un clan qui programmerait des retrouvailles pour entretenir la culture commune et éviter que tout ça se dessèche et disparaisse. Il faut humidifier la terre pour qu’elle continue à produire eh bien là, c’est un peu la même chose ». Pour ancrer son histoire, Thomas évoque fréquemment la famille Senghor, elle-même d’origine sereer. « Quand on est sereer, on parle de Léopold Sédar Senghor, sa famille est originaire de Joal. C’est la référence numéro un : il est devenu président du Sénégal au moment des indépendances, juste après la colonisation. Et puis il est connu mondialement pour ses écrits et parce qu’il a beaucoup voyagé et rencontré de grands hommes politiques. Il a fait partie de ceux qui ont parlé de la négritude, ça c’est un mot important. Dans ma vie, j’ai à plusieurs reprises rencontré des membres de sa famille. J’ai fréquenté Yacinte Senghor le notaire qui a conclu la vente de notre maison de Grand Yoff, à Dakar ; son fils Daniel m’a fait rencontrer son oncle Charles Senghor, le grand frère du Président, avec qui j’ai beaucoup discuté. C’est comme ça que j’ai appris que Charles et Léopold Senghor faisaient la vaisselle à Marseille dans le café Noailles, à la place de l’actuel immeuble Monté-Carlo sur la Canebière. A l’époque, ils étaient étudiants et habitaient rue des Dominicaines à Belsunce. Il a tout de même été le premier Noir agrégé de grammaire et il a réussi à être membre de l’Académie française, ça compte dans l’histoire d’un peuple… Nous avons aussi un lien de famille : un oncle de ma maman qui s’appelait Koly avait épousé une Marianne Senghor. Et puis à Marseille, chez Vitalis mon patron tailleur, j’ai connu Babou Senghor, le neveu du Président ; il venait faire couper des costumes pour lui et pour ses fils. Il m’a demandé d’où je venais et en lui racontant l’histoire de ma maman, je lui ai parlé de nos liens avec les Senghor. Babou Senghor, je le connaissais par le volume, c’était le docker le plus célèbre de Marseille6. Il arpentait les quais avec Sembene Ousmane, militant devenu cinéaste et qui a écrit dans les années 1950, le « docker noir », un roman qui se passe à Marseille

6 B. Bertoncello, S. Bredeloup, 1999, “ A la recherche du docker noir ”, in Dockers de la Méditerranée à la mer du Nord, Marseille, Edisud.

13

dans le quartier Belsunce7. Dans ce roman, on parle de ma boutique autrefois aménagée en blanchisserie et tenue par madame Marie ». Des Sereer ont été impliqués dans des postes politiques et administratifs de haut niveau et appartiennent au monde des élites, d’autres ont aussi été remarqués par leur force et leurs ruses déployées à l’occasion des combats de lutteurs. «Au Sénégal, il y a deux sortes de lutteurs. A Dakar, c’est plutôt un sport violent, ailleurs et notamment sur la Petite Côte, ce qui est mis en avant c’est l’agilité et l’adresse des lutteurs. C’est un autre état d’esprit, c’est dans les villages que ça se passe. Les champions de lutte sont très réputés au Sénégal, c’est un peu comme les footballeurs qui ont, chez nous, un succès fou. L’annonce des combats entre les plus connus fait la une des journaux nationaux. Les lutteurs, ce sont des montagnes ; certains peuvent mesurer près de deux mètres et peser plus de 100 kilos. Sur les plages, on les voit, ils font énormément de sport, des pompes, du jogging. Ils ont un physique très musclé. Quand ils luttent sur le sable, entourés de spectateurs, ça se passe au clair de lune et les grigris sont là pour les protéger. Lutteur, c’est tout un rituel, ça demande une grande préparation. Les combats sont organisés par les hommes de chaque village qui s’affrontent pour mesurer leur force. A partir des rencontres, il y a un classement des lutteurs en trois catégories : les premiers appelés les N’bir, les deuxièmes les Atiaf et les troisièmes les Allack. Ce classement permet aux lutteurs de même niveau de se rencontrer. Le féticheur joue un rôle important : c’est lui qui conseille la concoction de lotions dont les hommes doivent enduire leur corps. Aujourd’hui, j’imagine que ces lotions aux vertus mythiques doivent en réalité limiter les prises de l’adversaire en rendant la peau légèrement glissante. Le féticheur dit également quelle racine ou feuille d’arbre il faut consommer. On voit les lutteurs mâcher des feuilles ou des bouts de bois avant les combats ». Des potions préparées dans le plus grand secret sont destinées à rendre le lutteur plus fort, à la fois physiquement et mentalement ; l’objectif reste celui de mieux maîtriser l’adversaire. « Il s’agit de solliciter le pangool qui aidera à acquérir cette maîtrise. Chaque lutteur possède une corne remplie d’ingrédients divers aux propriétés magiques ; il porte aux chevilles des bracelets de cauris et attache des grelots autour de ses mollets. Sa tête est entourée d’un morceau d’étoffe insérant un cauri à hauteur du front pour se protéger du pangool de l’ad7 S. Ousmane, (1956) réédition 1973, “ Le docker noir ”, Paris, Présence africaine.

14

versaire et enfin il attache sur son corps des ceintures en tissus ponctuées de nœuds dans lesquelles le féticheur a fait mettre « quelque chose d’agissant » ». L’ensemble de ces parures est destiné à convaincre le lutteur de sa force, à l’accompagner dans son entreprise et à lui accorder une certaine invincibilité. Le rituel de préparation ne se cantonne pas aux hommes, il concerne également le lieu de déroulement du combat appelé le N’guel. « Les lutteurs jettent en l’air une préparation composée de gros sel, de riz, de charbon d’un bois précis et de sable à la provenance sélectionnée, qui retombe sur le sol, là où les hommes s’affrontent ». Cette pratique a traversé les siècles et il n’est pas rare, aujourd’hui encore, d’assister dans les villages à des combats. A l’occasion de certains passages à Palmarin, Thomas a déjà été sollicité pour participer et soutenir des combats organisés sur place qui constituent un véritable événement pour les populations locales. « Les Palmarinois sont avant tout des cultivateurs et des pêcheurs et au village, il n’y a pas beaucoup de place pour les distractions. C’est l’activité économique qui occupe la majorité du temps, c’est elle qui fait vivre les familles ».

Entre mer et champs : au rythme des saisons

D

des règles de bienséance africaine, Thomas parle en premier de sa mère Charlotte, une femme qu’il admire, source d’inspiration dans l’apprentissage d’un savoir être et dans la structuration de ses projets « Ma maman avait un champ de coton : avec sa production, elle fabriquait des fuseaux et à partir de ça, elle nous confectionnait des vêtements. Avec le coton collecté, le tisserand produisait le tissu nécessaire, puis elle achetait du fil par troc, en échangeant du sel et du poisson séché. Elle fabriquait ensuite pour sa famille des alouck, des sortes de pagne pour homme, faisant office de culotte, cousus comme les tenues portées par les lutteurs sénégalais lors des combats. Ma maman avait des salins partout, elle en avait plein ; aujourd’hui, on les a toujours mais ils ne sont plus exploités dans leur totalité. Les terres délaissées deviennent très convoitées : des exploitants voudraient bien en avoir la gestion pour y maintenir l’activité du sel. Une petite cousine à ma maman en exploite encore un peu pour la commercialisation puis en donne à la famille pour une consommation personnelle. J’ai toujours de
ans le resPeCt

15

grands pots en verre remplis de gros sel de Palmarin, expédiés par ma sœur Sophie, après la dernière récolte. Maman Charlotte confiait le sel à des hommes de Palmarin, un sel conditionné dans de petits paniers tressés ; ils allaient ensuite en pirogue vendre la production aux abords de Kaolack et en Gambie. Au retour, ils passaient à la maison et venaient payer le sel. Mon père partait lui aussi en pirogue vendre le poisson séché et le sel produit par sa femme ; il allait à Kaolack et Sokone et m’emmenait, de temps en temps pour m’initier. La cargaison était stockée dans des paniers de rônier tissé ». Enfant, Thomas était passé maître dans l’art de la vannerie : il produisait le plus souvent de grands paniers en hauteur, appelés anafa, destinés aux poissons et des paniers ronds du nom d’adamba prévus pour le sel. Thomas dit avoir acquis ce savoir-faire sous l’arbre à palabre, un endroit presque mythique où se dispensent de nombreux enseignements. Doutant de l’écriture de ces termes qui ont marqué son enfance, Thomas cherche dans un guide touristique sur le Sénégal quelques traces de cet artisanat qui aurait pu devenir une caractéristique de Palmarin, mais en vain. Il n’y a pas si longtemps, les paniers de sel dont la taille correspond à un grammage particulier étaient installés en bordure de route pour une vente directe aux consommateurs. Aujourd’hui, ce type de vente est maintenu mais les paniers en rônier ont été remplacés par de grands sacs renforcés en plastique blanc. Dans les années 1980, Tom est retourné avec la Baronne à Sokone, sur la route de Gambie, là où il allait autrefois, en pirogue avec son père. « Je me souviens qu’à la marée montante, des bateaux de Marseille venaient chercher de l’arachide à Kaolack et Lyndiane, et empruntaient comme eux, cette route des bolongs. La pirogue de mon papa s’appelait baranini, un nom d’origine dioula qui signifie « porteur » : c’était bien là la mission de cet outil de transport qui permettait d’organiser toute l’activité économique ». Dès la période pré-coloniale, sel, pagne et poisson ont fait l’objet de troc dans cette région. Pour qualifier les sereer, P. Pélissier parle d’une « civilisation du bovin et du mil »8. L’élevage est considéré comme le gage de la sécurité alimentaire et l’assurance de revenus. Le lait et ses dérivés participent à l’amélioration de l’alimentation. Quant à la culture de céréales (mil, sorgho et riz), elle est le plus souvent destinée à l’auto8 P. Pélissier, 1966, “ Les paysans du Sénégal. Les civilisations agraires du Cayor à la Casamance ”, Saint-Yrieux, impr.Fabrègue.

16

consommation. Les paysans sereer ont mis en place un « système agropastoral relativement intensif et une économie domestique qui assure en priorité l’autoconsommation vivrière »9. Ils ont dans un premier temps exprimé une réticence à produire de l’arachide, pilier de l’économie du Sénégal. Puis ils ont inséré l’arachide dans leur système agraire, tout en maintenant des dynamiques particulières de production. La rotation triennale ainsi organisée (arachide-céréales-jachères) a nécessité une extension du territoire cultivé et ceci au détriment de l’espace sylvo-pastoral. En complément de cette organisation, les Sereer de la Petite Côte ont développé la pêche. «Allez, on va à la pêche ? En fait, on a commencé petits à s’intéresser aux poissons, d’abord avec des flèches, et puis des flèches, on est passé à la palangrotte… Oui, la pêche à la ligne. On devait avoir une dizaine d’années, le soir on prenait une pirogue et on partait pêcher toute la nuit dans les bolongs. La pêche c’était notre quotidien au village. On regardait faire les adultes, on était très attentifs et on reproduisait. On était fiers de savoir faire. Quand on allait à la pêche, c’est moi qui attrapait le plus de poissons. A l’époque j’étais un des plus jeunes, les autres étaient jaloux, surtout un certain Paul qui me donnait des petites frappes. Sur le chemin du retour, personne ne m’aidait à porter mes poissons. C’est en regardant papa dans la pirogue que j’avais appris. On pêchait aussi dans l’océan et là c’était des gros poissons : des mérous, des capitaines et même des petits requins. La pêche était propice, on ne revenait jamais bredouille. Pour les filets, il fallait être plus grand : les plombs en bas donnaient du poids. C’était l’épervier qu’on maniait à la main. Il s’agissait de le lancer en l’étalant le plus possible sur l’eau… et sur les poissons aussi, sinon… (rires) mais attention à Mami Wata, la sirène des côtes africaines. Tous les enfants qui ont écouté des contes d’Afrique la connaissent. Parallèlement aux activités de la pêche, il y avait l’agriculture : au mois de juin, le débroussaillage permettait de dégager les terrains pour envisager la semence de riz mais aussi de sorgho et de mil récoltés en septembre et octobre. Les femmes allaient cultiver le mil à côté de Palmarin à Yayem. Pendant le temps des cultures, on vivait dans un autre village, à côté des champs exploités. On habitait chez des gens qui nous permettaient de cultiver leurs terres en échange de quelques bottes de la récolte. Les mamans portaient leurs enfants dans le dos, elles les installaient en
9 A. Lericollais (éd. Scientifique), 1999, “ Paysans sereer –dynamiques agraires et mobilités au Sénégal ”, Paris, éd. IRD, p.37.

17