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Echappées baltes

De
202 pages
Attiré depuis toujours par les Pays baltes, Marc Vion conçut le projet de partir à leur découverte. Cinq ans plus tard, son projet s'est réalisé : il nous en livre ici, associés aux souvenirs des "années Kaunas", différents épisodes fondus dans un même récit empreint de verve et d'humour. Son ouvrage, dans la meilleure tradition de la littérature de voyage, est recommandé à tous ceux qui s'intéressent aux nouveaux pays de l'Union européenne, si proches de nous et encore si mal connus.
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ÉCHAPPÉES BAL TES

Mare Balticum Collection dirigée par Viviane du Castel La collection« Mare Balticum » vise à faire re)découvrir une région qui se trouve hors du champ traditionnel des intérêts politiques, économiques, voire culturels de la France. Or, depuis 1995, date d'entrée de la Suède et de la Finlande dans l'Union européenne (UE), celle-ci s'est élargie à la région baltique. Ce processus va encore s'amplifier en 2004, avec l'adhésion à l'UE et à l'OTAN de la Pologne, de la Lituanie, la Lettonie et de l'Estonie. La région concernée est définie comme l'ensemble des pays qui bordent la Baltique: Pologne, Lituanie, Lettonie, Estonie, Finlande, Suède et Danemark, ainsi que les régions russes de Kaliningrad et de Saint-Pétersbourg. Si cette collection n'a pas vocation à traiter des lander du littoral allemand de la Baltique, elle incluse la thématique liée à l'ancienne et profonde influence allemande en Lettonie et Estonie. Depuis la dislocation et la disparition de l'URSS, la région baltique connaît une métamorphose de sa situation géopolitique et géostratégique avec le retour de la Pologne à une véritable indépendance et la renaissance des trois Etats baltes. Ainsi, cette aire expérimente des recompositions politiques, économiques, sociales et culturelles. Les trois Etats baltes, notamment, développent des réseaux de coopération qui constitue autant de moyens pour leur réinsertion dans l'Europe, tout en cherchant à préserver les bases du développement de cultures et d'identités nationales trop souvent opprimées, voire niées. Si le monde francophone méconnaît trop souvent le monde baltique, l'inverse est beaucoup moins vrai. Aussi, à l'heure des retrouvailles entre Européens, les éditions L'Harmattan ont souhaité combler cette lacune en créant la collection « Mare Balticum ». Celle-ci se donne pour but de présenter les multiples aspects des peuples et des cultures de l'aire baltique en publiant des ouvrages abordant les domaines suivants: - Littérature (traduction ou bien éditions bilingues et unilingues) : des romans contemporains à la poésie et aux chants populaires ou épiques. - Histoire et géopolitique. - Géoéconomie. - Thèses et mémoires universitaires. - Ethnographie et linguistique.
(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8542-5 EAN : 9782747585422

Marc VION

ÉCHAPPÉES BALTES
Récit

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

PROLOGUE

Le meeting aérien touchait à sa fro. Nous admirions, Ilona, Jean-Claude et moi, les acrobaties d'un petit monoplan audessus du coteau, peu après le confluent du Niémen et de la Néris. Comment le pilote aux commandes, après une saillie à la verticale, pouvait-il décrocher sèchement, se laisser choir comme une feuille morte et rester assez lucide pour s'arracher in extremis à l'attraction du sol? Plus la voltige se répétait, déroulant vrilles et tonneaux ponctués, de-ci de-là, de miniséances de surplace, plus la fascination frisait l'angoisse, malgré l'absence de son excluant toute réaction aux ratés éventuels du moteur. Nous étions postés au milieu de la passerelle suspendue qui, en prolongement de la rue Daukanto, enjambe le boulevard extérieur et le bras mort du Niémen avant de déboucher sur un terrain marécageux fuyant en pente douce, comme à contrecœur, vers le lit présumé du fleuve. Balcon idéal, deux heures après l'entrée en Lituanie, pour reprendre un contact panoramique avec Kaunas, des clochers de la vieille ville aux entrepôts de banlieue et, accessoirement, pour se tordre la cheville entre deux plaques de béton disjointes. Le morceau de bravoure de la fête, même saisi à la dérobée, conférait un piquant imprévu à notre balade. Lorsque le virtuose intrépide, dans la fraîcheur du soir, eut jeté à la foule son dernier bouquet de chandelles, je me tournai vers mon amie lituanienne: - Cet as du manche à balai. Tu as une idée de son identité? - Bien sûr. C'est un compatriote, Jurgis Kairys. Il a été plusieurs fois champion du monde. Je la crus sur parole. J'ai passé mon enfance non loin d'un terrain d'aviation et je vis depuis trente ans en bordure d'un autre. Tous les grands de l'acrobatie, un dimanche d'été ou

l'autre, ont voltigé au-dessus de ma tête. Il me reste quelques solides éléments de comparaison en mémoire. Tandis que j'évaluais les mérites dudit Kairys à l'aune de mes souvenirs, Ilona se pencha sur le parapet, scrutant le creux de l'arche. Soudain elle se redressa, tout excitée: - J'allais oublier. A Kaunas, il est fameux pour un autre exploit. Devine lequel. Elle m'attira vers elle et me plaqua au ciment, à la verticale du bras mort. - La question à dix millions de litas ? Aucune idée. Ilona me prit par la nuque et me força à tendre le cou sous l'arche. Dans son meilleur français dégrossi au lycée de Kretinga et affiné à l'Université d'Angers, elle articula: - Kairys a volé sous ce pont, à l'endroit précis où tu te trouves. Drôle de coïncidence, n'est-ce pas? Certes, mais exploit difficile à gober, cette fois, malgré la force de conviction de la jeune femme, vu l'exiguité évidente du passage. Sauf à descendre sur le quai, traverser le boulevard, se placer dans l'angle hypothétique d'une approche aérienne et s'assurer de l'existence d'un couloir suffisant sous le tablier, entre les deux piles. Ce que je fis le lendemain à la première heure, me prenant au jeu au point de rééditer pratiquement toute l'acrobatie, la manette sous la main, le manche entre les genoux et une pédale sous chaque pied. lIne manquait plus que l'avion et la foule des spectateurs. L'aviation est, avec le basket-baIl, un des sports les plus prisés des Lituaniens. Cette passion doit beaucoup à l'exemple des pionniers Darius et Girenas qui, le 15 juillet 1933, s'envolèrent de New- York pour tenter de rallier Kaunas sans escale. A bord d'un appareil d'occasion, le Lituanica, équipé du strict minimum, ils franchirent l'Atlantique haut la vague avant de s'écraser pour une raison inconnue sur une forêt allemande. Malgré l'échec, le pays s'enflamma pour eux et, à ce jour, le commandant et le mécano restent les deux héros les plus adulés de Lituanie. Rien qu'à Kaunas, où les cercueils contenant leurs corps embaumés, soustraits à l'Armée rouge dans des conditions rocambolesques, reposent au cimetière militaire, ils ont un aéroport à leur nom, une statue gigantesque sur la colline et les

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restes du Lituanica sont exposés au musée. Sans parler de leur effigie sur le billet de dix litas, de Vilnius à Klaipéda, la moindre occasion est bonne pour évoquer leur parcours édifiant. A frôler la saturation. Exploit pour exploit, celui de l'étudiant de 19 ans qui, en 1972, s'immola par le feu pour défier le régime, paraît tout aussi héroïque. Bien qu'on ait apposé une plaque à sa mémoire dans le parc de Kaunas, on ne parle guère de lui, ni en Lituanie, ni dans le monde, où la gloire posthume est pour le seul Ian Palach. Son geste a pourtant déclenché les premières émeutes anti-soviétiques du pays. A ce titre, il y a aussi une place dans l'Histoire pour Romas Kalanta. Mon premier séjour en Lituanie remonte à mai 1992. Cela faisait à peine seize mois qu'au pied de la tour de la télévision, à Vilnius, les chars de Gorbatchev avaient tiré sur les manifestants (14 tués) et précipité la sécession. A l'aéroport, des escadrilles de Mig en instance de désaffection encombraient le tarmac. En banlieue de Kaunas, des soldats russes promis au même sort déambulaient, le profil bas, aux abords de leur caserne. En ce printemps maussade, le musicien romantique artisan de l'indépendance, Vytautas Landsbergis, tenait encore son peuple sous le charme mais, après l'euphorie des premières mesures, des couacs commençaient à se faire entendre dans son interprétation. J'appartenais à un groupe d'enseignants invités par L'Université technologique de Kaunas à sa première "Conférence sur le passage à l'économie de marché". Du temps de l'Union soviétique Kaunas, première ville industrielle du pays (capitale « par intérim» de 1920 à 1940), farcie d'installations militaires, était fermée aux Occidentaux, à de rarissimes exceptions près. Pour n'émarger ni au PCF ni à un club de basket de haut niveau, aucun d'entre nous n'y avait jamais mis les pieds. Loin de nous rebuter, ce côté cité interdite aiguisait notre curiosité. Nous rentrâmes de Vilnius par la plus grande route du pays sans trop prêter attention à la médiocrité du revêtement. Peu importaient les nids-de-poule quand, à tout bout de champ, jaillissait au faîte d'une cheminée un nid de cigognes. Lorsque par bonheur ce nid était habité, quelle excitation à bord! A l'entrée de Kaunas, la

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succession de barres d'immeubles plus sinistres les unes que les autres n'attira aucun commentaire. Le minibus s'immobilisa devant la tour la plus crasseuse du campus. Une fois à l'intérieur, nul ne dauba sur les hoquets de l'ascenseur, l'exiguïté des chambres, la raideur ferraillante du sommier et la dose de poussière ex-soviétique entrant dans la composition de l'unique couverture. Au demeurant, toutes les cités universitaires du monde ne se ressemblent-elles pas peu ou prou, de Montréal à Shanghai? Ce qui nous prit à rebrousse-poil, dès l'instant où, la valise posée, nous explorâmes les lieux, ce fut le délabrement de la salle de bains, où pratiquement rien ne fonctionnait. D'après un étudiant libanais francophone croisé à l'étage - qu'est-ce qu'il foutait à Kaunas? - la ville n'ouvrait le robinet d'eau chaude qu'un jour sur deux. En l'occurrence, la veille et le lendemain. Le manque de papier toilette, en revanche, était chronique, ainsi que l'incapacité de la chasse d'eau à remplir son rôle à minima. Mais ce n'était qu'un début. La conférence du lendemain avait lieu à une quarantaine de kilomètres au sud de Kaunas, à Birstonas, ville d'eau renommée sur une boucle du Niémen. Nous eûmes droit ce soir-là à l'hébergement sur place, dans un sanatorium fréquenté par les curistes venus de Minsk ou de Moscou. C'était un établissement doté des meilleurs équipements et où l'eau chaude n'était pas rationnée. Toute la journée, les conférenciers avaient confronté leurs théories macro-économiques en amphi. Le soir, ils furent invités à mêler leurs transpirations au luxueux sauna. Des ultralibéraux yankees aux socio-démocrates danois, du démocratechrétien bavarois aux Franchouillards plus ou moins socialos, sans oublier les marxistes locaux repentis, aucun ne se défila. Une fois entrés dans l'étuve et revêtus du peignoir ad hoc, ils n'éliminèrent pas seulement leur excès de lipides mais aussi, comme il fallait s'y attendre, une bonne part de leur idéologie, ce qui nous valut, la vodka aidant, un grand moment de fraternité d'où ne furent pas exclues nos consœurs en petite culotte. De retour à ma chambre, vers une heure du matin, et encore

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euphorique, je me rendis en toute confiance à la toilette. La chasse d'eau était du genre primitif, avec réservoir en métal surélevé et longue chaîne à poignée, comme sur les sifflets des locomotives à vapeur. Dois-je à cette enfantine réminiscence d'avoir, sur une impulsion, tiré dessus d'un coup sec? Tel le seau d'eau sur la porte dans les comédies, mais programmé chez IBM, le couvercle tressaillit et amorça un raclement suspect. Je lâchai la poignée. Le temps de sauter sur le siège, la plaque de fonte avait perdu l'équilibre et basculait de tout son poids. Glissant le long du rideau de douche, elle frôla mon crâne et alla sa fracasser sur le rebord de la baignoire où, tour à tour, une foule de pièces miraculeusement élargies goupilles, ressorts, bondes et autres clapets

- la

rejoignirent

en

fanfare, tandis qu'une vague d'eau gargouillante s'échappait de la cuvette, ajoutant le risque d'inondation au tapage nocturne. Lorsque, passé un bref instant de panique, j'eus coupé l'eau et colmaté les fuites, je renfilai à la hâte mon pantalon et ma chemise et je me donnai un coup de peigne avant de me risquer, horriblement confus, à ouvrir la porte derrière laquelle tout ce que l'hôtel comptait de veilleurs de nuit, d'insomniaques, de somnambules, d'amants interrompus et de simples pétochards n'allait pas manquer de s'aligner pour me réclamer des comptes. Ivrognerie, négligence, troubles à l'ordre public, bris de matériel, il n'y avait pas si longtemps, il n'en fallait guère plus pour conduire le fautif en Sibérie. L'immense couloir, éclairé par un lumignon à chaque bout, était vide et baignait dans un silence de monastère. Le lendemain matin, le désastre était accablant avec, en plus des cabinets hors service, une baignoire zébrée de traînées de rouille et des remugles d'égout remontant du lavabo. De toutes les commodités de la salle d'eau, seul le rouleau de papier hygiénique était intact. Avant de partir, dans la perspective du retour à la piaule de Kaunas, je le décrochai délicatement et le fourrai dans mon sac. Le système ne s'était pratiquement pas amélioré l'année suivante où nous passâmes plusieurs nuits, transis de froid, à la cité universitaire de Vilnius, dans un environnement sylvestre par ailleurs superbe. Je me souviens d'un collègue anglais qui,

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pour être sûr de faire sa toilette à l'eau tiède, se levait tous les matins avant l'aube et, une fois douché, déambulait pendant une heure dans le couloir, où il diffusait une bonne odeur d'Old Spice réussissant tant bien que mal à neutraliser celle de la pisse, ce dont ses successeurs à la salle de bains commune lui savaient gré. Le comble de la désolation fut atteint à Palanga, au bord de la Baltique, lors de l'été 1997. Dans une suite de la maison de repos universitaire, que nous partagions à trois, le lavabo sur lequel un collègue en délicatesse avec sa hanche s'appuyait s'effondra, entraînant dans sa chute le malheureux qui se releva avec un poignet entaillé et une méchante hémorragie. Dimanche matin. .. réception fermée... téléphone inexistant... pas de médecin dans les parages... Sans la présence d'esprit de notre collègue Catherine, qui lui fIt un garrot sur place, nul ne sait ce qu'il fût advenu. Pendant toutes ces années, de 92 à 97, nous avions dispensé à nos amis lituaniens des enseignements centrés sur la "gestion de la qualité totale", financés par l'Union européenne. Lorsque, le programme achevé, le moment vint de rédiger le rapport global, je ne sais pas ce qui me retint de glisser en marge: "Former des gestionnaires de haut niveau en Lituanie, c'est sans doute très bien. Mais, compte tenu de l'état calamiteux des sanitaires, ne serait-il pas plus urgent de former des plombiers ?" Pour en revenir à 1992, outre l'état de la plomberie, ce à quoi nous ne nous attendions pas, c'était l'ampleur de la pénurie alimentaire, du moins dans les villes. Chez certains d'entre nous, cette ignorance s'expliquait par l'absence totale des Pays baltes dans les programmes de l'enseignement secondaire. D'autres, sachant à peu près où placer Vilnius et Riga sur une carte, péchaient par la vague croyance en l'existence, au sein de l'URSS, d'un statut propre à ces républiques - ouvertes sur les embruns scandinaves - leur assurant un niveau de vie supérieur à celui de leurs homologues continentales. Toujours est-il que la prise de conscience des réalités fut un sacré choc. Pour mon compte, il se produisit dès le premier jour, à Birstonas déjà! C'était en milieu d'après-midi et la conférence battait son 12

plein. Saturé de baratin confus et mal traduit, à commencer par le mien, je venais de quitter la salle des débats pour aller m'acheter des cigarettes. Devant le premier magasin, sans enseigne extérieure hormis, précisément, le terme parduotuvé (magasin), il y avait une longue queue, en majorité féminine. Par curiosité, je m'approchai et me plantai discrètement à sa lisière. Quand elle s'ébranla, je suivis le mouvement et, à l'entrée dans le magasin, je m'y intégrai. La pièce ressemblait à un préau d'école, ceinturé de comptoirs de bois dont très peu étaient achalandés. Le premier était à moitié garni de saucisses boursouflées et de tranches de lard à couper l'appétit à un chat de gouttière. Sur un autre gisaient, pitoyables, une douzaine de harengs saurs tout ratatinés. Au rayon légumes, derrière les patates, des carottes maigrichonnes côtoyaient des cucurbitacées indéfinissables - entre courgettes et concombres - et des choux-pommes criblés de trous que les clientes en gilet de laine, le fichu noué sous le menton, soupesaient longuement comme si elles avaient un choix illimité, avant d'en poser un sur la balance sans grande conviction, mais non sans dignité. Seul le rayon boulangerie, offrant les deux variétés de pain oblong lituanien, le pain de seigle noir, odorant et acidulé, et le pain blanc plus léger, donnait envie d'acheter. Le service n'en finissait pas, malgré ou à cause de la pénurie, et les deux serveuses étaient un peu débordées. Personne ne s'en offusquait; rares étaient les gens à jouer des coudes même si, à mesure que les étals se vidaient, on sentait poindre comme une légère tension. De mon côté, plus j'avançais, englué dans la masse, mon attaché-case coincé entre les genoux, moins j'en menais large, de peur de susciter un réflexe d'agacement, voire un phénomène de rejet. Je n'ai pas su qui, dans la queue, avait tenu le raisonnement inverse. Au moment même où, persuadé de m'être fourvoyé, j'allais tenter une manœuvre de repli, mes prédécesseurs s'écartèrent brusquement et un appel d'air bienveillant me propulsa vers la caissière, qui s'enquit aussitôt de mes désirs. Entre les harengs et les saucisses, je choisis la franchise, au risque de déclencher l'hilarité générale: - Cigarettes, fis-je crânement, joignant la mimique à la parole.

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Impassible, la jeune femme plongea la main dans un tiroir et en retira un paquet de Winston ouvert. A ma surprise, elle le secoua sur le comptoir. Trois cigarettes tombèrent, que je saisis avec précaution. Après les avoir glissées dans ma pochette, je fus tenté de me resservir, mais elle avait déjà retiré le paquet. A cette époque la Lituanie, qui venait de quitter la zone rouble, ne disposait pas encore de monnaie nationale. Comme sous la révolution française, les transactions s'opéraient en assignats, libellés en talanas. J'en avais deux sur moi. Je les lui tendis. Elle choisit le moins valeureux, celui de deux talons. Je n'ai jamais utilisé l'autre, orné d'un superbe élan à sept cors, d'une valeur de dix talons, ayant effectué tous mes achats ultérieurs en dollars. Tout notre séjour confirma cet état de réelle pénurie, à la cantine, au restaurant et, au-delà du domaine alimentaire, dans presque tous les magasins, hormis de textile et d'électronique. L'année suivante, à la même époque, le signe que les choses étaient en train de bouger apparut dès la sortie de l'aéroport, sous forme de peaux de banane débordant des poubelles. Pareille à l'orange de Noël dans le sabot de nos grand-mères, combien de Lituaniens nés avec l'indépendance se rappelleront, plus tard, la première banane achetée à un vendeur de rue, si belle à admirer, dans sa gaine flambant jaune, si lisse à palper, si appétissante à voir éplucher, du bout des doigts maternels, si onctueuse à savourer, enfm, tout en remontant l'Allée de la Liberté dans leur poussette? Dès 1994 les citadins, grands ou petits, dégustaient toujours leur banane dans la rue - comme un gâteau ou une glace chez nous - mais les vendeurs, avec la croissance, s'étaient installés dans des kiosques, offrant une palette de produits à manger, à boire, à fumer ou à lire. La vitesse à laquelle ces kiosques se propagèrent amena les observateurs à s'interroger sur leur financement. Faute de réponse claire, ils ne tardèrent pas à relier leur développement à celui de la Mafia - ou de l'une des mafias sévissant dans le pays depuis l'effondrement de l'économie étatique. La multiplication des kiosques précéda de peu l'apparition dans les grands magasins de rayons d'alcools,

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d'épicerie fine et de parfums, où toutes les grandes marques occidentales se précipitèrent. Ainsi du Mercurius, au centre ville de Kaunas, déjà plus achalandé que la moyenne à l'époque soviétique (ce pourquoi les réalisateurs soviétiques y avaient tourné plusieurs scènes de films). Dès 1997, ses étalages soutenaient la comparaison avec ceux de nos Nouvelles Galeries, avec un rayon volaille et boucherie, certes moins garni, mais un assortiment de grandes marques de champagne nettement plus large. Parallèlement, des restaurants ouvrirent un peu partout, d'inspiration italienne, chinoise, scandinave rarement française - et des hôtels conçus selon les normes occidentales commencèrent à sortir de terre. Ce bouleversement du paysage commercial, vu de l'extérieur, ne manqua pas de susciter rapidement une question simple: comment les consommateurs autochtones dont les salaires, comparés à ceux de l'Ouest, restaient misérables, allaient-ils pouvoir suivre l'augmentation de l'offre? Ce n'est ni pour tenter d'y répondre ni pour remettre sur le tapis de bain les problèmes de robinetterie que j'ai ressenti l'envie, une fois le programme de coopération achevé, de retourner en Lituanie à titre privé. Pendant six ans, j'ai reçu à mon université et guidé en entreprise une cinquantaine de stagiaires lituaniens, en majorité des étudiants avancés. rai eu d'innombrables conversations avec eux. Si les universitaires chevronnés les escortant, conscients d'avoir l'avenir de la Lituanie derrière eux, à quelques exceptions près - dont celle de leur recteur - n'ont pas fait preuve d'un dynamisme à tous crins, tous ces jeunes, appelés à devenir l'élite économique du pays, m'ont emballé par leur intelligence, leur capacité de travail et leur volonté de jouer un rôle moteur dans le développement de leur jeune démocratie. Comme ils n'étaient jamais venus en France, mes collègues et moi les avons initiés à la vie de nos campagnes et de nos quartiers, voire de nos proches. En Lituanie, à l'inverse, nous avons très rarement été invités dans leur famille. Tout en comprenant cela, je l'ai parfois regretté. Une fois dégagé des contraintes du programme, est-ce pour cette raison qu'il m'a paru naturel, et presque légitime, de changer de casquette et de

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m'aventurer à mon tour sur leurs terres et dans leurs cités, de découvrir leurs paysages, de regarder vivre leurs aînés et, à l'occasion, de me frotter à leur culture, malgré mon ignorance de leur énigmatique langue? Partant de Kaunas, où j'avais déjà mes repères, j'avais conçu le projet de descendre le Niémen jusqu'à son embouchure et, à partir du cordon de Courlande, d'explorer la côte lituanienne, de la frontière russe à Palanga. Ensuite, j'envisageais de passer en Lettonie et, si possible, d'effectuer le tour de l'ancienne Courlande, duché mythique à plusieurs égards. A l'issue de ce périple, je redescendrais sur Siauliai et Kaunas, avant de gagner la centrale nucléaire d'!gnalina qui, à quelques dizaines de kilomètres près, coïncide avec le centre géographique de l'Europe. Comme on va le voir, ce projet s'est bien réalisé, mais dans le désordre, avec quelques variantes inattendues plus ou moins gratifiantes.

1998

I
RETOUR A KAUNAS

Pour ma première nuit à Kaunas, il m'était venu la tentation, un rien masochiste, de rempiler à la cité universitaire de 92. Je m'en étais ouvert à Ilona. Eclair de panique dans ses yeux émeraude. Feignant la boutade, je m'étais laissé conduire à l'inévitable hôtel Lietuva, à l'autre extrémité de la rue Daukanto, où j'avais mes habitudes depuis deux ou trois ans malgré un de moisi - flottant aux étages, et une certaine rémanence de socialisme soviétique dans le service. A notre descente de la passerelle, le centre-ville était désert, le dimanche soir ayant ramené tout le monde en famille. Alors que nous prenions une collation à la terrasse du Tulpé, le plus ancien café de la ville, le vent se leva, faisant alterner bouffées sournoises et franches rafales. Je frissonnai dans ma chemisette. Ma compagne lituanienne, en débardeur très aéré, ne broncha pas. Ilona B., jeune docteur en gestion, était mariée et avait deux fillettes à la maison. Lorsqu'elle m'eut quitté pour aller prendre son bus, je regagnai l'hôtel et montai tout de suite à ma chambre. Comme je le craignais, le lit faisait la taille minimum et l'unique drap était plié en poche de kangourou sous le matelas. Non sans mal, je réussis à lui imprimer une configuration de nature à recevoir un humanoïde d'l m 73. Le club de basket de Kaunas, le Zalgiris, accueille régulièrement les plus fameuses équipes du monde. Compte tenu de son standing, il est vraisemblable que certaines descendent au Lietuva. Tout en introduisant mon oreiller dans sa taie, je me demandai:« quand un athlète mesurant 2 m 23 couche dans ce lit, où case-t-ille demi-mètre supplémentaire? » Après m'être offert une douche (cru 98 correct, un peu ferrugineux, avec une trace de formol) et avoir vainement tenté 19
confort spartiate, l'odeur aigrelette

- savant

dosage de sueur et

de comprendre quelque chose à la télévision (le handicap de la langue ne sera pas remonté cette année), je m'entortillai du mieux possible dans mon unique toile et je me couchai. Je m'endormis assez vite. Lors de sa célèbre enquête à Wigan (Lancashire) en 1936, George OtWell était réveillé par les sabots des ouvrières du textile martelant la chaussée. Kaunas est un grand centre d'industrie linière et de nombreux bus transitent par la place de l'Unité, jouxtant mon hôtel. Le claquement des mocassins à talonnette qui me tira de mon sommeil, le lundi matin, par-delà les décennies, procédait-il de leurs petites camarades lituaniennes ? Où n'était-ce qu'un écho erratique amplifié par ma mémoire? Je me levai tôt et descendis à la salle à manger. On m'y servit, très aimablement, un petit-déjeuner insipide à base de jambon fumé, de fromage et de thé, relevé, sur mon insistance, de deux cuillerées de compote de coing. Je déclinai l'omelette intermédiaire. Dehors, le vent était tombé et la matinée s'annonçait ensoleillée. Pour le mois de juillet, abonné à la pluie, c'était inespéré. Au pied du perron, une vieille paysanne, tirée à quatre épingles dans une robe élimée de partout, alignait déjà ses roses à même le trottoir. Visiblement coupés depuis peu, les gros boutons, d'un pourpre frisant le jais, transpiraient encore de rosée. J'imaginai les efforts de la brave femme, aux premières lueurs de l'aube, pour les cueillir un à un dans son jardin, les ranger avec moult précautions dans un couffm, avant d'avaler un bol de soupe et de se hâter vers le bus, la précieuse marchandise serrée contre la poitrine. Plus loin, le guichet d'un kiosque à journaux s'ouvrait, sans qu'on pût deviner qui, dans la pénombre interne, commandait la manipulation. Frustration accentuée par l'inanité d'une gamme de quotidiens dans lesquels, accommodés à la sauce lituanienne, de Jalaberticius à Pantanauskas, même les noms des coureurs du Tour de France défiaient la compréhension. Il me suffit de parcourir une trentaine de mètres de plus, attentif aux seules aspérités du trottoir, pour déboucher sur Laisvés Aléja -l'Allée de la Liberté - inondée de soleil et, sans

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