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Isabelle Viéville Degeorges
Edgar Allan Poe
Biographie



Le dimanche 7 octobre 1849, à trois heures du matin,
Edgar Allan Poe passe enfin la frontière, lui qui n’en a
jamais perçu aucune… Cloué au bois de son cercueil, le
voici livré à l’immobilité, à la décomposition, au néant,
au Ver vainqueur. Le mouvement incessant qui l’habitait
s’est interrompu. Vieille gourmande, la mort a encore
triomphé.
Encore que…

Sur cet encore que, réponse ironique au nevermore du
Corbeau, débute ce récit de la trajectoire fulgurante
d’Edgar Allan Poe. Construit sous la forme d’un
compte à rebours où la fatalité, compagne de chaque
instant, et ressort secret de l’énergie créatrice, ne se
laisse jamais oublier, il traque le secret intime d’un être
à la fois exceptionnel et proche. La perte précoce des parents, les conflits avec un
beaupère autoritaire, incapable de reconnaître la singularité
d’un adolescent qui vit déjà aux marges du monde,
puis la solitude, la misère, les tentatives infructueuses
de s’insérer dans la société, les combats littéraires, et
enfin l’amour brisé, la maladie, l’alcool, l’échec de tout
espoir, la mort soudaine : un destin hors du commun
où le désespoir emporterait tout, si le génie ne
l’illuminait.
Au-delà des dernières recherches biographiques,
essentiellement anglo-saxonnes, dont elle livre la
synthèse, Isabelle Viéville Degeorges fait de cette
histoire un roman vrai inspiré, et de sa propre quête de
la vérité d’un être une aventure intellectuelle et
spirituelle inoubliable.


Isabelle Viéville Degeorges est chroniqueuse à La
Revue littéraire. Elle est l’auteur de Baudelaire,
clandestin de lui-même (Page après page, 2004).



Couverture : Edgar Allan Poe, 1848 (daguerréotype de W. S. Hartshorn). (DR).


EAN numérique : 978-2-7561-0689-2978-2-7561-0690-8

EAN livre papier : 9782756102344



www.leoscheer.com EDGARALLANPOEDumêmeauteur
Baudelaire,clandestindelui-même,Pageaprèspage,2004
© Éditions LéoScheer,2010.
www.leoscheer.comIsabelleViévilleDegeorges
EDGARALLANPOE
biographie
ÉditionsLéo ScheerÀGeorgesR.Lebon«MywholenatureutterlyrevoltsattheideathatthereisanyBeinginthe
1Universesuperiortomyself !»
EdgarAllanPoe
1.«Manatureentièreserévolteabsolumentàl’idéequ’ilyaitdansl’universunêtresupérieur
àmoi.»Avant-propos
Tout de la viedePoe nous est connu,àl’exception, peut-être, de
Poelui-même.Ilestleseulsujetauqueljemesoisattachée,luietl’enfant
enlui;l’enfantseulestcréateur,l’adultenefaitjamaisqueluiprêterses
acquispours’exprimer.
Si j’ai suivi, pour parvenir jusqu’àlui, certains chemins tracés par
d’autres,lelieuoùilsm’ontconduiteétaitvierge.Jel’aiarpentécomme
unmarcheurquisuivraituneombre,aveclalibertéqu’achacund’entre
nousdepenser,dedécrypterl’autre.Jemesuiscouléedansl’empreinte
que Poealaissée dans le monde,tributairedonc,ici et là,des
explorateursquim’ontprécédéedansl’établissementdesfaitsdesonexistence,
commedesnombreuxexégètesdesontravail.Parmicesderniers,ilen
estdeplusoumoinsinspirés,deplusoumoinsconvaincants.Certains
sontentrésenrésonanceavecl’hommequejedécouvraispeuàpeu.À
cetitre,nosdémarchessontdevenuescomplémentaires.Jeprolongeles
fils qu’ils ont tirés, laissantà l’Edgar Poe que j’ai rencontrélesoin de
lesconfirmer.Jenesuisniprofesseur,ni«biographe»,nipsychanalyste.
Cetouvrage est un portraitdePoe et de lui uniquement, telque je l’ai
découvert.Rien, cependant, n’est romancé; cette rencontreaquelque
chosededéductif,etelles’appuiesurunesynthèseimplicitedecertaines
analyses. Je penseenparticulier, parmiles travauxconcernantsavie et
111sonœuvrequej’aiconsultés ,àl’EdgarAllanPoe,journalisteetcritique
deClaudeRichardetàlarelecturedescontesparRichard Wilbur.Les
recherchesetledécryptagedestracesautobiographiquesdanscesmêmes
contes,queKennethSilvermannamenésdansEdgarA.Poe,Mournfuland
Never-endingRemembrance,mesemblentparailleursindispensables.
J’aimoi-mêmetraduittextes,citationsetlettresd’EdgarPoeavec
IsabelleBoudon,traductrice,saufquandjepouvaisdisposerdestraductions
deBaudelaireoudeMallarmé.L’aided’Isabellem’aététrèsprécieuse,
notammentdanslatraductiond’Unrêve,dontlapaternitéestcontestée
maisqui,àmaconnaissance,demeuraitinéditenFrance.
1. Voirlabibliographiep.131.Conclusion
«Lamortétaitsousceflotempoisonné,etdanssongouffreunetombe
bienfaitepourceluiquipouvaitpuiserlàunsoulasàsonimagination
isolée–dontl’âmesolitairepouvaitfaireunÉdendecelacobscur.»
LeLac(traductiondeMallarmé)
Ledimanche7octobre1849,àtroisheuresdumatin,EdgarAllan
Poepasseenfinlafrontière,luiquin’enajamaisperçuaucune.Ila40ans
et vientdemourir au Washington Medical College de Baltimore, dans
leservicedesalcooliques.Clouéauboisdesoncercueil,levoicilivréà
l’immobilité,àladécomposition,aunéant,au
Vervainqueur.Lemouvementincessantqui l’habitait s’est interrompu. Vieille gourmande,la
mortaencoretriomphé.
Encoreque….
Encoreque,dansunereprisedusecondtempscheràPoe,dansce
pasdedeuxmacabrequ’ildanseaveclacamardedepuissilongtemps,la
réapparition de sa malle,bienaprès que la terre s’est refermée surlui,
luiaitrendud’unecertainefaçonl’initiative.
Au milieudufatras de livres, manuscrits et textes de conférences
qu’ellerecèlesetrouvesondernierconteinédit:LePhare.Contebref,
quatrefeuilletscouvertsdesacalligraphiepetite,préciseetmécanique,
rédigésouslaformed’unjournaldaté.
13erLes1 et2janvier1796,lenarrateur,unécrivainquelestumultes
de la sociétéont contraintàs’isolerdansunphare pour travailler, y
consignesesréflexions.
Le3janvier1796,ilexplorelebâtiment,anxieuxdesasoliditéface
auventetauxtempêtes.Ildécouvre,incrédule,quelesfondationsdece
«murmassifrivédefer»sontconstituéesde…craie.
Le4janvier1796,lapage apparaîtvierge. L’encre s’est dissoute,
l’œuvreserefermesurelle-même,inaccessible.
Retouràlaréalité.Le3janvier1796,unepetitecomédienneanglaise
de9ansdébarquepourlapremièrefoissurlecontinentaméricain.Elle
s’appelle ElizaArnold. Elle est la futuremère d’Edgar Poe.À 40 ans,
autermed’unevieimpossible,Poegommejusqu’àsesorigines,s’efface
lui-mêmedel’existence,sedématérialisedanssonœuvre,pointd’orgue
d’une machination littéraire implacable que la folieapousséeàson
comble.
Lundi8octobre,àBaltimore,souslesarbresquientourentl’église
presbytériennedebriquesrouges,c’estuneombrequ’onenterreàl’insu
dessiens.Chapitrezéro
Naissances
«Or,mafoidanslepouvoirdesmotsestsientièrequecertainsjoursj’aicrupossible
d’incorporerjusqu’àl’évanescencedecesintuitionsquejeviensd’essayerdedécrire.»
Marginalia(traductiondePaulValéry)
Ilaunmois.
Lemondetourneettangue,sansarrêt.Agitéd’unroulisintérieur,
l’enfant passe de bras en bras, d’étreintesenlâchages, il dortdansun
berceau,surunlit,dansuntiroir,danslereplid’undécor.Lemondeest
sansrepères, il est le monde,lemonde est lui. Le froid succèdeàla
chaleur, la faimàlasatiété,l’ivresse au sommeil, dans un flot de voix,
desons.Lemondeestunmondedanslemondequiestdanslemonde.
Le nourrissonnaviguedanscette oscillation. Pleurs, cris, joie,rires,
chansons…
Unanetdemi.Lascèneestaucentre.Rougeetpalpitante.Cendre
grise la plupart du temps elle s’allume le soir,devient, certains jours,
dévorante.Lieudemystère, mais aussi terraindejeux, d’explorations,
decourses-poursuites,d’apparitions,dedisparitions.Lascèneillumine
la nuit, tisse une nouvelle réalité.Onirique lieudemétamorphoses, de
sacrifice,demiseàmort,derenaissance,elleremonteletemps,ledistord,
ledétend.Lesombresquilacernentlaissentsourdred’autrespossibles.
15Lesrépétitionsscandentunéternelrecommencement.Departetd’autre
delamembranecramoisiedurideau,réalitéetdésirs’intervertissent.
Dansuneprésenceconfondue,jeuxoucraintes,Edgaretsonfrère
Henrysontdeuxversantsd’unemêmeprésence,épicentred’unmonde
dontEliza,leurmère,représentetoutàlafoislesoleiletlaluneetDavid,
leurpère,unaxetangent…
2ans.Les mots émergentduchaos,l’ordonnent. Ilsencapsulent
l’essencedeschoses.Lesposséder,commenceràparlercommeonjette
desfilins,pourabordercequiestautrequesoi.
Enfantdelaballe,filsd’acteurs,EdgarPoes’éveilledansunthéâtre.
Aucœurdel’illusion,danslesrouagesdesapparences,danslemystère
duJoueurd’échecsdeMaelzel.
Àdeuxansetdemi,pratiquementtrois,iln’existepasencoretout
seul,ilestconstituédesafamille,dansunepermanencecharnelle.
Allannes’estpasencoreglisséentreEdgaretPoe.L’écrivainn’est
encorequeledernierenfantd’untrèsjeunecoupled’acteursaméricains
dontWilliamHenryLeonardestl’aîné.
DavidPoejuniorépouseen1806lajeunefillearrivéed’Angleterre
en1796.ElizaArnolda,danslesbagagesdesesparentscomédiens,déjà
vécuvingt,trente,centvies.Orphelineà11ans,mariéeà15,veuveà18,
lethéâtreestsaseulecertitude.Intrigante,ingénue,princesse,servante,
ellechante,danse,joueplusdelamoitiédesrôlesfémininsdurépertoire
shakespearien et devientune desjeunesactrices lesplus populaires du
pays.EntournéedansleSud desÉtats-Unis,elle s’éprenddujeune et
beau David, fils de famille fasciné parlethéâtre. Pour lesplancheset
lesbeauxyeuxd’Eliza, il quitte tout, ses étudesdedroit, sa petite vie
provinciale étriquéeàBaltimore. Sonpère, le quartier-maîtregénéral
DavidPoe,gloirelocaleayantcombattupourl’indépendanceauxcôtés
deLafayette,esthorsdelui.Envain.
Mariés,ilssillonnentlepaysdetournéesentournéesetsefixentà
BostonoùEdgarPoevientaumondele19janvier1809.Songrandfrère,
WilliamHenryLeonard,adéjà2ans.Leursparentsàpeine21.Ilsjouent
16chaque soir,Elizasurtout. David,«face de muffin»pour lescritiques,
n’affrontedéjàpluslesreprésentationsquelorsqu’ilestassezsaoulpour
surmontersontrac.
EdgarPoepasselestroispremièresannéesdesaviedanslescoulisses.
Avec Henry,ilpartage l’enfanceque connut leur mère. L’incertitude
erratique,laprécarité,baignéesdetirades,citations,chansonsetbribes
dedialogues,farcesoutragédies.Uneviesurdeuxplans,unaller-retour
constantdelaréalitéàsareprésentation.Chaquesoir,pendantlasaison,
leursparents transgressentlaréalité et réinventent le temps,l’espace,
l’identité et la mort. De sa vieentière Poe ne fera pasautrechose, au
pieddelalettre.
Rien n’altère ce rythme.Enfant ou marâtre, féeousorcière, Eliza
rit, pleure, meurtetressuscite comme elle respire, ou biendessine,ou
s’occuped’eux.
Aprèslanaissanced’Henry,Elizajouejusqu’àtroisrôlesparsoir
et continue sonascension, contrairementà David, qui n’est plus que
rarementsobreetprendviolemment lescritiquesàpartie.À l’arrivée
d’Edgar,lapauvretélatentedevientmisère.Davidtapeàtouteslesportes,
quitoutesseferment,surtoutcellesdesafamille.À24ans,tuberculeux,
alcoolique,sonavenirestderrièrelui.Ildisparaîtunmatind’automne,
en1809,del’existencedessienscommedumonde.Illègueàsesfilscette
trajectoireensuspensentrevieetmort.
Eliza,néesurscène,neconnaîtqu’uneseulerègle:lespectacle.Elle
enchaînelesrôles,brûlelesplanches,caracoledanslescritiques,descend
en tournéevers le Sudavec ses enfants.Le20décembre1810, elle met
aumondeunepetiteRosalie.Tardvenue.Trop.
Latuberculosesedéclaredanslesillagedelamisère,dufroidetde
lafaim.Lesquinzeannéesaméricaines,lesdernièresd’Eliza,s’achèvent.
À24ans,ilest temps pour elle de se coucher. Elle meurtà Richmond,
enVirginie,unmatindedécembre,devantsesdeuxfilsquin’enfinissent
plusd’attendrequ’elleserelèvepourapplaudir.
17Levoilesonoredetouslesrôlesetairsqu’ellefredonnesansarrêt,
commeceluidesesmultiplesrecommandations,tombeàterredoucement.
Aucœurdusilenceinattenduquiseprolonge,leregarddupetitgarçon
restecentrésurceluidesamère,commesurunepartdelui-même.Leur
lienesttoutentierréfugiédansl’intensitéfiévreuseduregardmaternel.
Unregardquelatuberculoserendimmense,dévorant.Devantl’enfant
attentif, la mort, lentement, dresse sa limite absolue.Unbasculement
insaisissabletransmuelavieenmatièreobtuse.
Puislenéantavance,engloutitleprésent,transformeenécholointain
quis’amenuiselesentimentconfusdetoute-puissanceetdegloireliéà
sonâge.
La rémanence s’installe doucementenlui comme lieudebeauté
contrelaréalitédureetnuequiseprofile.Elleoffrelapromessederetour
àlachaleurmaternelle,àl’unité,àl’intégrité.
L’œuvre de Poe s’enracine dans cet instant. Cette rémanence,
qui
abriteleséchosdesatoute-puissanceenfantineetdanslaquelletoutesles
combinaisonssontpossibles,devientlavalléepleinedebeautéonirique
desescontes,nouvelledimensionquetoutesapoésieattesteetauxrègles
delaquelleilsoumettoutelalittératureàtraverssescritiques.Extraterrestre et nocturne,elle est éclairée du soleil ou de la lune intérieurs de
ceregardmaterneldévorant,touràtourporteurdelumière,dechaleur
etd’amourquandils’yabandonne,maisquidevientterribleetmenaçant
lorsqu’il est tenté parles passions terrestres d’yéchapper, de l’oublier,
deréintégrerlavie.Celieuestceluiqu’ildessinedesonpremieràson
derniermot.Illedoted’une«constitution»dansEurêka,etyemmure
lessiensavantd’yencloresonunitéenfinressuscitée.
Lamort,tellelalameaiguiséedupenduledesonterribleconte,se
glisse entresamère et lui, qui ne faisaientencorequ’un. Elle tranche
dans lemêmetempslefildel’identitédel’enfant.EdgarPoenaîtàcet
instantmême,dansledéchirementdespartsdelui-mêmequis’éloignent,
l’offrantnu, béant,àl’existence, et laissentcouler, fuir,sedilapiderce
quileconstitue.Ilnaîtdelamiseenbranledutemps,aucœurdecequi
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