Elisa rossignol

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Elisa est une jeune Alsacienne de dix-sept ans quand éclate la guerre de 39-45. Elle travaille depuis l’âge de treize ans. Elle est bilingue et très douée. Elle possède l’oreille parfaite et une voix de soprano. Son rêve est de devenir chanteuse professionnelle et elle est à deux doigts d’y parvenir. L’avenir qui s’offre à elle paraît radieux. Mais les évènements vont l’entraîner loin de son rêve. Elle ne sera pas une héroïne de la guerre, du moins pas au regard des critères qui seront retenus pour cela. Elle en sera, comme beaucoup de jeunes Alsaciennes, une banale victime non reconnue. Elle y perdra des êtres chers. On lui volera sa jeunesse et ses ambitions. Elle partira pour Berlin, contrainte et forcée, et elle y travaillera pendant trois ans. Puis, par un choix malheureux, elle se retrouvera à Dresde, ville martyre à l’est de l’Allemagne.

Elle y vivra des évènements horribles qui la marqueront à vie. Elle rentrera en 1945, meurtrie mais prête à tout reconstruire. Elisa vivra un tel cauchemar qu’elle attendra plus de quarante ans avant d’en parler à un seul de ses enfants : moi-même, auteur de ce livre. Elle aura tout gardé pour elle durant soixante années.


Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 2952695601
Nombre de pages : non-communiqué
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CHAPITRE I — Pas de putain à la maison ! La réponse de Joseph à sa fille claque comme une gifle. C’est le conflit des générations. Les adultes ont déjà un peu tort et les jeunes n’ont pas encore tout à fait raison. Les chanteuses professionnelles ne sont évidem-ment pas des putains et Elisa n’est pas forcément faite pour la vie d’artiste. Cependant le compromis est exclu de ce type de conflit. C’est l’ancien qui a raison, tou-jours, parce que c’est comme ça. Elisa est postée devant son père. Elle est droite comme le I de l’insoumission. Elle prépara pourtant bien son coup avec Jean, son pro-fesseur de chant. Tous deux trouvèrent des arguments solides. Malheureusement, dès la première réaction du père, l’édifice s’écroule, sous les décombres les sorites ! Elisa est prostrée. Sa tête est vide. Un tremblement convulsif agite ses membres. Bien d’autres fois dans sa vie, elle connaîtra ces sensations paralysantes propres aux grands sensibles. Sensible, elle l’est, comme sa mère Maria. La mère est la confidente de ses cinq enfants. Elle sait tout et ne dit rien à son mari sans avoir préalablement fait le tri. Elle sait son mari prompt à s’emporter, surtout s’il a trop bu. Elle doit protéger sa progéniture. Elisa, proche du K.O., parvient à mar-monner : — Jean voulait m’inscrire à l’école de musique, c’est ton ami, fais-lui confiance !
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Le père s’emporte. Il hausse le ton : — Non ! Jean n’est plus mon ami, c’est un salaud, il me demande de t’autoriser à chanter pour un « crochet » à Mulhouse et il en profite pour te faire partir trois mois à Strasbourg… Reprenant ses esprits, Elisa tente une explication : — Tu ne comprends pas, j’ai gagné un grand concours et je vais devenir chanteuse professionnelle ! Mais si tu dis non, tout est fini ! Furieux, le père assène le coup de grâce : — Tu as gagné le droit de te taire et de m’obéir. N’oublie pas que tu es mineure et que tu dois continuer à travailler pour aider ta famille. Joseph est assis sur sa chaise à la cuisine, au bout de la table. La cuisine est une étuve, dehors c’est la cani-cule. L’orage menace. Elisa vient d’essuyer les foudres paternelles. L’on frise les grandes eaux, mais la jeune fille retient ses larmes. À la droite du père il y a la porte d’entrée. La pièce fut récemment repeinte en bleu clair sur un coup de tête, ce qui oblige à prévoir l’achat d’une nouvelle toile cirée, mais il n’y a pas d’argent. Son verre de vin rouge, de qualité supérieure mais tiède, est presque vide. La bouteille entamée est dissimulée, juste derrière lui, dans le bas du vieux buffet. Un visiteur impromptu ne la verrait pas et il lui suffit de se tourner pour la saisir et s’en servir un autre. Joseph se lève brusquement. Il sort de la pièce. Il claque la porte. — Tu l’as mis en colère ! Il est parti au café et il va rentrer saoul ce soir. Ça va encore être la sérénade, reproche Maria en fronçant les sourcils. Elle n’a pas pris part à la dispute pour ne pas jeter de l’huile sur le feu. D’un pas vif, Joseph se dirige vers le café « au Grand Ballon ».
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L’établissement trône près de la place de l’église de Pfastatt – petite ville d’Alsace située à quatre kilomètres au nord-ouest de Mulhouse. C’est le point de ralliement. Il y retrouve ses vrais amis, comme il se plaît à dire. C’est une très grande brasserie typiquement alsacienne. D’énormes poutres teintées et huilées par les ans char-pentent l’édifice. La salle est immense. Le comptoir en bois massif, d’essences nobles diverses et variées, paré de cuivres rutilants, occupe près d’un tiers de l’espace. De lourdes tables et des chaises, en chêne brut patiné et déformé par l’usure du temps, sont placées en rang d’oignons devant le bar. Les murs, sur fond ocre jaune, sont enluminés de fresques peintes – plus que cente-naires –, représentations naïves de scènes de vendanges. Les senteurs du bois, des encaustiques et de la bière se mélangent et imprègnent l’endroit, exhalant des fra-grances typiques à toutes les brasseries alsaciennes. S’y ajoute une intime pénombre, garante d’une douce quié-tude. À l’extérieur, une immense terrasse apte à recevoir cent vingt fessiers attend les consommateurs. À partir de dix-huit heures, ce sera le lieu le plus animé de la petite ville. Les Alsaciens aiment à s’y retrouver jusque tard dans la nuit. Retentissent alors des éclats de voix et des rires, des chansons à boire et des polyphonies paillardes. La Météor rend les cœurs joyeux. Le samedi, en fin d’après-midi, se déroulent des « crochets » aux-quels chacun peut concourir. La lauréate (ou le lauréat) est désignée par un vote à main levée. Encore une belle occasion d’élever la voix, voire même de s’étriper. Joseph y emmène, à l’occasion, sa grande fille. Chaque fois, elle est ovationnée et remporte tous les suffrages. Alors le père, une larme à l’œil, ne cache plus sa fierté.
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Le « Grand Ballon » se situe à sept cents mètres en-viron de la maison de Joseph. Pour s’y rendre, il emprunte la rue principale de Pfastatt, large comme une avenue. Elle est bordée de trottoirs ornés de jeunes marronniers d’Inde, aux feuilles et aux embryons de fruits – non comestibles – scintillants sous un soleil à son zénith en ce mois d’août 1939. Chaque réverbère est auréolé en son milieu d’une corolle rouge vif, de même que chaque rebord de fenêtre, la moindre sus-pension de jardin et toutes les terrasses. Le rouge vif des « rois des balcons », tradition oblige : les indispensables géraniums. Nous sommes bien en Alsace. Il y a peu de maisons à colombages dans cette région sud du Haut-Rhin. Cependant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et d’autres encore, irisent joyeusement les façades. Aussi la location de Joseph est-elle peinte en ocre jaune-brun. Tous les toits sont marrons et pointus pour que glisse la neige, abondante de novembre à mars, et pour que se plaisent les cigognes et leur nid surdimensionné, afin que le claquement de leur bec réjouisse et rassure la popu-lation. Le clocher de l’église saint-Maurice étire très haut sa pointe effilée comme pour piquer le ciel. Toutes les tonalités de vert enveloppent le lit de la belle Alsace. Les terres sont riches. Les sapins géants, coiffant les som-mets des Vosges – qui la bordent à l’ouest – griffent les nuages chargés de pluie, libérant ainsi de petits torrents en petites cascades l’eau claire qui abreuve toute la vallée. La nature aime l’Alsace. Lovée dans sa couche, abritée à l’ouest par les monts vosgiens et à l’est par la Forêt Noire, elle est exempte de toutes les catastrophes provoquées par les dérèglements climatiques. Elle a plus à craindre des hommes qui la convoitent que de Dieu et sainte Odile qui la protègent.
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