Elle s'appelait Palmyre

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Palmyre, la ville syrienne tombée aux mains de l’État islamique, était aussi le prénom de la grand-mère paternelle de Jacqueline Behr Dennery.

Par une coïncidence analogue, le nom d’une rue où se sont perpétrés les attentats du 13 novembre 2015 fait surgir un passé familial qui se précise au travers de quelques recherches généalogiques.

Publié le : vendredi 1 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782955634417
Nombre de pages : 68
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« Audrey Bily a rouvert le café DzÀ la Bonne Bièredz rue Fontaine-au-Roi », annoncent triomphalement les radios et télés françaises, un matin de décembre à la douceur moite et suspecte. )l sǯagit du premier café-restaurant atteint, lors de ce quǯil est maintenant convenu dǯappeler les attentats de Paris, un lieu de massacre devenu très vite lieu de recueillement. Les médias oscillent entre les conditions climatiques qui préoccupent tout le monde et occupent la COP ʹͳ, les flux internationaux dǯimmigrants, les élections ré-gionales bien de chez nous, et les ravages de lǯÉtat islamique dans nos beaux pays dǯOccident.
Dommage que je ne sois pas Patrick Modiano pour écrire un roman sur la rue « de la » Fontaine-au-Roi, comme ils disent depuis le ͳ͵ novembre puisquǯelle est ainsi répertoriée sur les plans de Paris ou sur les plaques-mêmes qui la décorent doucement avec leurs éventuels graffiti. Alors quǯau début du vingtième siècle, le nom était simplifié par lǯusage. Cette adresse des habitants actuels du onzième arrondissement est devenue aussi le lieu de rencontre des jeunes un peu
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branchés. Les jeunes un pe u branchés ? Pour être franche, je dois préciser : un univers inconnu !
Ce nǯest plus mon ancestrale rue Fontaine-au-Roi, sans préposition ni article défini. Elle est pourtant dé-finitivement positionnée dans ma mémoire, cette rue des dimanches de mon enfance dans les années trente, dont tout me parle depuis cinquante ans, à lǯinstar de la rue des Francs-Bourgeois. Mais alors que je nǯai ces-sé de voir lǯévolution de la rue des FB, la rue Fontaine-au-Roi sǯest enfoncée peu à peu dans mon passé pour ressurgir brutalement dans un présent qui nǯest plus tout à fait le mien.
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Entre ͳͻ͵ʹ et ͳͻ͵͹, le dimanche vers midi, midi et quart, nous allions chercher grand-maman au ͵͸. Sa maison faisait un angle, je ne savais pas que cǯétait avec lǯavenue Parmentier, car mon jeune âge nǯap-préhendait pas du tout la géographie de Paris et le po-sitionnement de ses rues. )l suffisait de garer lǯauto dans lǯangle opposé et de nous poster sur ce point dǯobservation privilégié.
Et alors, sǯélevait le merveilleux son de la flûte tant aimé, le souffle du mélodieuxhui-huuu, les deux notes inimitables que jǯaurais reconnues parmi des milliers dǯautres, je veux dire que mon père appelait ma grand-mère en la sifflant. Je connaissais bien ce sifflement,
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car très souvent, il était destiné à ma petite personne et, loin de me vexer, cet appel ravissait mon cœur.
Ma grand-mère apparaissait aussitôt à la fenêtre, et il ne nous restait plus quǯà lǯattendre en vue du déjeu-ner familial. Suivant les circonstances, un deuxième scénario se substituait parfois au précédent. Pas de sifflement adoré, mais la montée dans lǯescalier et lǯentrée dans lǯappartement vieillot et peu familier. Lǯattente était alors plus longue que dans la rue, car Palmyre, frappée dǯune cruelle incertitude, ne savait plus quel était le chapeau quǯil convenait de porter et, par voie de conséquence, quel était le « gros-grain » qui devait enserrer son cou, le noir ou le blanc. Moi, je préférais toujours le blanc, mais je nǯosais pas le dire. Le gros-grain était un ruban de soie finement côtelé dǯenviron trois centimètres de large qui, en formats plus longs, pouvait aussi servir à la fabrication des ceintures ou à la garniture des chapeaux, mais pour les vieilles dames, il était destiné à cacher les flétrissures de lǯâge, à dissimuler la défaillance locale de la fermeté des chairs. Ma grand-mère ne serait jamais allée dans le monde sans avoir fixé son gros-grain. Pas même pour aller chez son fils et sa belle-fille, parce que cǯétait un peu la fête et puis, quelles que soient les circonstances, lǯessentiel était toujours de préserver sa dignité. Cette dignité recherchée et obtenue se lisait dans ses yeux. Elle avait des jolis yeux gris-bleu, pas des yeux de folle, bien que quelques aspects de son
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comportement ou surtout de ses paroles aient trop souvent démenti son aspect digne et normal. )l me semble que ces dérèglements nǯétaient que les sé-quelles des terribles maladies qui avaient ponctué sa jeunesse, les décès prématurés de son premier enfant et de son mari nǯayant rien amélioré. Enfin, Palmyre nǯétait pas une grand-mère comme les autres, si toute-fois la nature a créé un prototype de grand-mère, ce qui me semble improbable.
Pendant mon enfance et largement jusquǯà lǯado-lescence, mon père mǯappelait familièrement, ironi-quement, mais aussi affectueusement et tendrement, Proserpine. Drôle de petite Proserpine ! Jǯignorais tout de la légende mythologique, mon père aussi dǯailleurs. Jǯaurais sûrement apprécié dǯêtre une jolie jeune fille cueillant violettes et lys blancs, mais jǯaurais eu très peur de séjourner en enfer, même après avoir séduit Pluton, même en partageant finalement mon temps entre les Enfers et la Terre, ce qui est pourtant trop souvent le lot de chacun.
Quoi quǯil en soit, Proserpine nǯétait que lǯabré-viation de Proserpine-aux-longs-pieds. Papa avait trouvé en langeant bébé ȋil lǯavait fait toutes les fois quǯil était présent au logisȌ que cette minuscule petite fille avait vraiment de grands pieds. Et il ne faut pas croire quǯil sǯétait trompé dans lǯénoncé du surnom. )l
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avait trop de respect pour sa tante Berthe pour utiliser son prénom à des fins malicieuses.
Tante Berthe était lǯépouse de lǯoncle Edmond, un des deux frères de Palmyre. En compagnie de sa jeune sœur Judith, Palmyre avait rejoint ses frères à Paris en ͳͺ͹͹, après avoir quitté le (aut-Rhin de leur enfance. Elle avait dix-huit ans et ne se départit jamais de son fort accent alsacien. Edmond avait hébergé ses jeunes sœurs chez lui, dans le neuvième arrondissement, ͵͹ rue de Bellefond. Seize ans plus tard, il avait épousé à Bâle la jeune et douce Berthe.
Un peu avant la Première Guerre mondiale, Edmond, Berthe et leurs quatre filles sǯétaient installés ͵ʹ rue des Francs-Bourgeois, cette adresse définitivement ins-crite dans ma tête et dans ma vie, plus encore que celle de la rue Fontaine-au-Roi. Une fois encore, Edmond recueillit Palmyre pendant que son fils était sous les drapeaux. Le courrier militaire de ͳͻͳͶ en témoigne.
Ce courrier est peu abondant et se limite aux mois de septembre et octobre ͳͻͳͶ. Je pense que tout le reste a été jeté depuis longtemps. Je possède six très petites cartes de dix centimètres sur six et quatre cartes postales de format normal. La toute première datée du ͺ août, une carte postale ordinaire se distin-guant seulement parce que le soldat a écrit « Corres-pondance militaire », vient de Tintigny en Belgique et est la seule écrite à lǯencre. Elle est adressée à
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madame veuve Dennery, à son adresse habituelle de la rue du Temple. Les suivantes, écrites au crayon, et de moins en moins optimistes, sont adressées ͵ʹ rue des Francs-Bourgeois. Je ne sais si lǯaide de Berthe et dǯEdmond était morale ou pécuniaire. Sans doute les deux.
Mon père nǯaurait donc pas voulu me surnommer Berthe aux grands pieds. )l avait choisi Proserpine qui était pour moi la version savante et sérieuse dǯune autre appellation affectueuse : Côkie, nom dérivé de Coco ou de mon Coco, interjection trop vulgaire et banale pour mǯêtre attribuée ! Côkie était le petit mot doux très attendu, agrémentant les jolis instants de tendresse paternelle, les matins de congé.
Et puisque les jours de congé étaient réservés à la famille, il était donc fréquent que nous fassions un saut rue Fontaine-au-Roi. Cette rue bâtie vers ͳ͹ͷͲ se nommait à lǯorigine la rue des Fontaines-au-Roi à cause des conduites dǯeau qui, depuis Philipe-Auguste, ame-naient dans Paris les eaux des hauteurs de Belleville ȋDictionnaire historique des rues de Paris, Jacques (illairetȌ. Cette explication est de toute évidence claire comme de lǯeau de roche ! Mais le mystère sǯépaissit quand on se centre sur le numéro ͵͸ o‘ vivait Palmyre avec son fils André, mon père, jusquǯau mariage de ce dernier en ͳͻʹͺ. Ce nǯest pas lǯimmeuble lui-même qui engendre un mystère, mais plutôt lǯétrange réseau
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dǯamitiés qui sǯy sont nouées ou réfugiées ensemble, je ne le saurai sans doute jamais.
La première occurrence concerne un des deux meilleurs amis dǯAndré. Un jour de ͳͻʹ͹, o‘ la jeune Denise, ma mère, rendait visite à Palmyre, sa future belle-mère, les jeunes fiancés croisèrent dans lǯescalier Marcel (. que mon père présenta à sa fiancée comme un voisin qui était aussi un vieux copain. En ce temps-là, ils se fréquentaient néanmoins très peu et ce nǯest que beaucoup plus tard que leur amitié sǯaffermit jusquǯà la mort dǯAndré en ͳͻͷͺ. Je reste cependant persuadée que lǯamitié avait précédé et même pro-voqué le voisinage et non lǯinverse. Mais ni André ni Marcel nǯont jamais évoqué devant moi ces temps loin-tains de leur jeunesse.
La deuxième histoire dǯamitié est plus étrange. Le temps qui passe et ne dit pas tout laisse derrière lui bien des questions. Mes parents fréquentaient beau-coup, avant la Seconde Guerre mondiale, Armand et Paulette Katz qui habitaient non loin de chez nous. )l sǯagit dǯArmand Katz, secrétaire général de lǯUG)F, qui mourut à Auschwitz ainsi que sa femme, comme les milliers de Juifs quǯil avait peut-être cru protéger. Seul, leur fils Raymond qui nous avait rejoints à Grenoble survécut. Depuis cette sinistre époque, je me suis toujours demandé quel était le point de départ de cette amitié. Jusquǯau jour o‘ jǯai découvert sur lǯacte
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de naissance dǯArmand, le nom des deux frères de sa grand-mère cités comme témoins. Lǯun dǯeux, Léopold Seeberger âgé dǯenviron cinquante ans à la naissance dǯArmand, était domicilié ͵͸ rue Fontaine-au-Roi ! Cela ne résolvait en rien mon questionnement. Est-ce à la mort de Léopold que Palmyre avait repris son appar-tement, ce qui impliquerait que les deux familles se connaissaient de longue date ou au contraire est-ce à la faveur dǯun voisinage éventuel quǯAndré et Armand sǯétaient connus ? Toujours est-il que la rue Fontaine-au-Roi nǯest pas étrangère à cette énigme !
Comme trop souvent et comme la plupart de mes contemporains sǯintéressant à lǯhistoire de leur famille, je nǯai pas posé les bonnes questions assez tôt.
Alors, pourquoi scruter dǯun regard myope ce dix-neuvième siècle familial, ce vingtième siècle naissant qui mǯest si proche et si lointain ? Pourquoi vouloir ressusciter cet infime passé qui nǯintéresse que moi ? Pourquoi sǯattacher à des êtres qui nǯont pas marqué leur époque, nǯont laissé nulle trace historique, litté-raire ou scientifique et ne sont plus quǯossements nourrissant la terre. Pourquoi regarder des maisons semblables aux autres maisons, qui sǯécrouleront à tour de rôle ou toutes ensemble, qui le sait ?
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