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Les Cinq Dernières Minutes de Bourrel, Dupuy et leur planton Coulomb

De
580 pages
Créée par Claude Loursais, avec des rôles principaux magistralement interprétés par Raymond Souplex, Jean Daurand et Pierre Collet, la célèbre série Les Cinq Dernières Minutes a passionné plusieurs générations de téléspectateurs. Cet ouvrage retrace l'histoire de la série, ponctuée des souvenirs de l'auteur et de son ami Jean Daurand, mais aussi d'autres artistes, de réalisateurs et de scénaristes qui tous firent des Cinq Dernières Minutes une des émissions les plus fameuses de la télévision française.
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Les Cinq Dernières Minutes Frédéric PARISSE
de Bourrel, Dupuy et leur planton Coulomb
Souvenirs et enquêtes inédites de la célèbre série
Les Cinq Dernières Minutes
« Bon Dieu, mais c’est bien sûr ! »
de Bourrel, Dupuy
Créée par Claude Loursais, avec des rôles principaux magistrale-
ment interprétés par Raymond Souplex, Jean Daurand et Pierre et leur planton Coulomb
Collet, la célèbre série Les Cinq Dernières Minutes a passionné
plusieurs générations de téléspectateurs. Ceux-ci ne cessent de
Souvenirs et enquêtes inédites de la célèbre sérieréclamer sa redifusion, à tel point que plusieurs sociétés de DVD
ont récemment sorti l’intégralité des enquêtes de Bourrel, Dupuy
et leur planton Coulomb.
Cet ouvrage retrace l’histoire de la série, ponctuée des souve-
nirs de l’auteur et de son ami Jean Daurand, mais aussi d’autres
artistes, de réalisateurs et de scénaristes qui tous frent des Cinq
Dernières Minutes une des émissions les plus fameuses de la télé-
vision française. Et non seulement cela, mais aussi deux enquêtes
inédites rappelant le temps où l’inspecteur puis commissaire
Bourrel et ses deux amis enchantaient nos soirées sur le petit
écran…
Frédéric Parisse, né à Paris en 1956, s’est passionné
dès son adolescence pour Les Cinq Dernières Minutes,
au point que son ami Michel Lebrun, auteur de romans
policiers et l’un des scénaristes adaptateurs de la série,
trop occupé, lui confait très souvent le courrier des
fans de la série afn qu’il y réponde. Il est également
l’auteur du prix Royan Atlantique 2006, Violaine, le modèle préféré
des Impressionnistes ou l’Histoire des premiers grands magasins de
eCharente au xix siècle (Éditions Le Croît Vif).
GR AVEURS DE MÉMOIREG
52 €
I S B N : 978-2-296-99231-3
GRAVEURS-MEMOIRE_GF_PARISSE_C-ETAIT-ECRIT-AU-FIL-DE-L-HISTOIRE.indd 1 10/09/12 20:09
Les Cinq Dernières Minutes
Frédéric PARISSE
de Bourrel, Dupuy et leur planton Coulomb







LES CINQ DERNIÈRES MINUTES
DE BOURREL, DUPUY ET LEUR PLANTON COULOMB Du même auteur :


Sous le nom de Frédéric Parisse :
Violaine, le modèle préféré des Impressionnistes ou l'Histoire des premiers grands
emagasins de Charente au XIX siècle, 2004, Éditions Le Croît Vif, Paris XVI et
Saintes.
Prix Royan Atlantique 2006

Sous le nom de Frédéric Huneau :
Journées Merveilleuses, ouvrage collectif, 1998, La Bibliothèque Internationale
de Poésie, Évreux.

Visions cristallines, ouvrage collectif, 1998, La Bibliothèque Internationale de
Poésie, Évreux.








Photo de couverture : Cliché S.D. pour Télé 7 Jours.








© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f r

ISBN : 978-2-296-99231-3
EAN : 9782296992313Frédéric PARISSE








LES CINQ DERNIÈRES MINUTES
DE BOURREL, DUPUY ET LEUR PLANTON COULOMB

Souvenirs et enquêtes inédites
de la célèbre série















Graveurs de Mémoire


Cette collection, consacrée essentiellement
aux récits de vie et textes autobiographiques,
s’ouvre également aux études historiques.

*
















La liste des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr Réjouissons-nous de l’hommage qu’un jeune téléspectateur d’alors, attentif,
lui apporte. C’est un témoignage que Raymond aurait aimé (Gabriel Gobin,
1992).

Cet essai est dédié :
A Maman, mon plus fidèle soutien ;
A Papa, in memoriam ;
A Alain, mon frère cadet, dont les compétences poussées en informatique
m'ont été si précieuses dans la réalisation du prêt à clicher de ce livre ;
A tous ceux, vivants et disparus, qui contribuèrent au succès de la série ;
Et à M. Smadja, Éd. Porte Océane, qui, le premier, crut en cet hommage.

LE RETOUR DE LA SÉRIE CULTE ?
1 …Il y a eu en tout 58 téléfilms de la série Les 5 Dernières Minutes avec
Raymond Souplex, la plupart en noir et blanc. En compagnie de son fidèle
Dupuy (Jean Daurand) le plus souvent, il mène l’enquête sur d’excellents
scénarios. Carlo Frecerro, l’un des adjoints de Jean-Pierre Elkabbach à France-
Télévisions, avait eu la bonne idée, quand il était sur la 5, de les rediffuser.
Qu’attend-t-il pour récidiver sur France 2 ou sur France 3 ?
Il y a des amateurs pour cette série culte, l’une des meilleures jamais
réalisées en France et qui a bien résisté au temps.
Jean Poggi, Télé 7 Jours, 1994,
à l’occasion de la vente aux enchères des souvenirs de Raymond Souplex à
l’hôtel Drouot.

AVANT-PROPOS
Nous sommes le 22 novembre 1972, vers 19 heures, peu avant le court
feuilleton journalier de la chaîne. Le présentateur du flash télévisé prononce
cette phrase stupéfiante :
’’ Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bonsoir… Vous le savez sans
doute déjà, le commissaire Bourrel est mort ce matin…’’


1 Il n'y eut pas 58 ‘’Bourrel’’ mais 56. Beaucoup d'erreurs ont été commises dans les innombrables
articles consacrés à la série comme dans un récent site Internet qui se contente, mais c'est déjà
ça..., de reprendre quelques informations glanées ici et là. Par exemple, un CD de musiques de
films noirs ‘’cultes’’ dont on reparlera plus loin donne à Claude Boissol la paternité des 5
Dernières Minutes au détriment de Claude Loursais ; ailleurs on affuble Raymond Souplex de la
pipe de Maigret, les titres des différentes enquêtes sont intervertis ou bien la huitième devient la
première, l'orthographe de certains patronymes laisse à désirer, des dates données sont erronées,
etc…, etc...
7 D’abord, l’adolescent se méprend. Puis, subitement, il comprend ; réalise : ce
n’est pas là une tournure de phrase destinée à avertir les gens que celui qu’on
n’appelle plus autrement que par le nom du personnage qui l’a rendu si
justement célèbre a décidé de cesser de tourner et que pour cette seule raison
Les 5 Dernières Minutes n’enchanteront plus la petite lucarne du salon…
Bourrel est mort !
Impossible ! Comme l’a dit (ainsi que le révéla à l’époque Télé 7 Jours) un
titi parisien en apprenant la nouvelle, en fin d’après-midi, devant la porte de la
demeure montmartroise de son héros :
‘‘Le commissaire Bourrel, mort ?! Ça m’f’rait mal !’’
Inimaginable, oui ; et pourtant… Ce héros, ce personnage qu’il admire tant
depuis qu’il est en âge d’apprécier la série de Claude Loursais, c'est-à-dire à peu
près depuis 1965, est (fut)un mortel comme les autres…
Alors, seul dans sa chambre, l’adolescent, doucement, se met à pleurer.
Silencieusement, sans honte, en relisant les articles souvent agrémentés de
photographies qu’il a précieusement rassemblés sur son acteur favori depuis ses
9 ans…
Des scènes entières de téléfilms de la série lui reviennent en mémoire, aussi
nettes que s’il les avait vues la veille au soir ; ou écrites lui-même.
Écrire des ‘‘Bourrel’’ : son rêve secret, même s’il pense qu’il n’en sera
jamais plus capable !... N’a-t-il pas imaginé, pour son seul plaisir, des 5
Dernières Minutes ?Des scenarii que, vu son jeune âge et son inexpérience, il
n’osera jamais envoyer ? … Il proposa néanmoins au réalisateur et auteur de la
série trois embryons d’idées dont celui-ci conserva au moins les milieux sociaux
pour les premières enquêtes de Cabrol, le successeur de Bourrel ; et, quant à lui,
le Comité de Lecture de la chaîne concernée n’accepta-t-il pas, en 1984, son
texte se déroulant dans une grande surface à Noël², un autre 5 Dernières
Minutes, avant que le Directeur de la fiction d’alors, plus fervent de feuilletons
policiers made in U.S.A., n’y mette hélas son veto ? Bien que le personnage du
commissaire ait dû être débaptisé faute d’accord, ce texte est devenu un livre,
véritable hommage rendu à Bourrel/Souplex, qui, comme le présent ouvrage,
2 3attendait son heure jusqu'à l'arrivée des Éditions L'Harmattan …
Un son se rappelle à l’adolescent : la trompette bouchée du merveilleux
indicatif dû à Marc Lanjean et dont son ami Michel Lebrun trop tôt disparu lui
révélera plus tard, on le lira, le fameux ‘‘secret’’… Toute une époque !
Et le fameux ‘‘Bon Dieu ! Mais c’est bien sûr !...’’ que Raymond Souplex ne
prononcera jamais plus…
Nul doute qu’il vient de perdre un ami ; un ami très cher.

2& ² :Voir l'annexe 13
3Comme on le sait, l'harmattan est un vent saharien chaud et sec. Puisse-t-il apporter à mes
lecteurs le bonheur que j'ai éprouvé à écrire cet ouvrage...
8 Il ne lui a jamais écrit pour lui demander un autographe ; maintenant, il est
trop tard et il s’en veut : il aurait dû oser ! Mais il a toujours détesté ennuyer les
vedettes qu’il adule. Et pourtant, lorsque, bien plus tard, pour la première fois, il
rencontrera son autre ami, Jean Daurand, l’inspecteur Dupuy, celui-ci,
l’apprenant, lui dira : ‘‘ Pourquoi ne pas être passé nous voir ? C’est dommage.
Raymond aurait été si heureux ; et moi aussi…’’
Malheureusement, il y avait le trop jeune âge du fan de Bourrel, Dupuy et
Coulomb ; ainsi que les centaines de kilomètres le séparant de la Capitale…
En Hommage (quelque peu tardif, mais il fallait le préparer) à Raymond
Souplex, la télé va rediffuser l’une de ses ultimes enquêtes : Meurtre par
Intérim avec le grand Pierre Brasseur dont ce fut le dernier rôle, ainsi que les
4excellents Marion Game , Rellys et Bernard Tiphaine, sans oublier Vania Vilers
(ce dernier méritant une mention particulière) dans le rôle de l’assassin.
L’assassin… C’est drôle : aujourd’hui, à la télévision, ce terme a le plus
souvent repris son sens premier, morbide et noir, exécrable. Pour certains
responsables, il faut du vécu, de l’actuel ; et donc, en ce qui concerne la fiction,
de la réalité crue, de la violence parfois gratuite, du sang et du sexe ; alors – et
je suis heureux de pouvoir affirmer que Fred Kassak est de mon avis – que le
public pourrait ‘‘s’évader’’ sans cela, même dans un policier (le mot polar m’est
5aussi insupportable qu’à Louis-C. Thomas , le complice de Michel Lebrun) ! Il
vit assez la violence au quotidien autour d’elles, dans les médias, la vie de tous
eles jours. La plupart des grands auteurs des XVIII et XIX siècles témoins de
leur temps n’eurent vraiment de succès qu’après ! …
Avec Les 5 Dernières Minutes, avec Bourrel, grâce au talent des scénaristes
de la grande époque (excepté Loursais qui ne pondit curieusement que des
scenarii inférieurs, voire étonnants dans le mauvais sens du terme, en tout cas en
décalage avec sa série sauf toutefois en ce qui concerne l’intrigue intitulée
Chassé-croisé ou Chasse en Brière), le mot assassin avait fini par perdre de son
ignominie puisque le criminel n’était jamais vulgaire, encore moins sadique, et
son forfait jamais dégoulinant d’horreur et de sang. Il avait d’ailleurs en outre le
privilège de paraître dans la série la meilleure de l’histoire de la Télévision avec
La Caméra Explore Le Temps.
L’adolescent, tout comme ses parents, ne raterait pour rien au monde cette
fraîche rediffusion. Même s’il aurait préféré voir ou revoir un titre plus ancien,
en tout cas une enquête où comme au bon vieux temps apparaissait également
Daurand/Dupuy… Pas plus qu’il ne manquerait le débat préliminaire, dirigé par
Claude Croutelle dit Loursais en personne, le créateur-réalisateur-scénariste de
la série que Jean-Jacques Schléret dans sa plaquette de 1988 sur Les 5 dernières
Minutes appelle Coutrelle. A ce débat participeront entre autres Pierre Tchernia

4 Oui, le personnage d’Huguette de Scènes de ménage sur M6...!
5‘‘C’’ pour Cervoni, son vrai nom ; voir l'annexe 2
9 et Jean Richard. Jean Richard : un grand Maigret de la TV dont l'épouse à la
ville, Annick Tanguy, interpréta le rôle si attachant de madame Maigret. La vie
paisible et tranquille du couple imaginé par Georges Simenon, dans son petit
appartement du Boulevard Richard-Lenoir, ajoute aux romans et aux
adaptations avec Jean Richard dans le rôle principal une note intimiste des plus
précieuses. Jean Richard, toujours : l’ami plus que le rival de Bourrel, comme il
le précisera à Loursais qui, bouleversé, ne trouvera rien de mieux pour lancer
l’hommage au comédien disparu que de s’adresser avec ce mot à celui que
public et policiers, dans la rue, appelaient constamment Maigret, commissaire
ou patron tant son rôle l’avait lui aussi rendu populaire…
C’est au cours de cette émission hommage que Pierre Tchernia déclara, avec
émotion dans la voix : ‘‘ C’est quand ceux qui nous sont chers nous quittent
qu’on pense le plus à eux. Hélas ! … ’’
Toujours à propos de cet hommage posthume, on lira plus loin la lettre de
l’acteur Henri Lambert à l’auteur ; elle est sur bien des points très révélatrice à
la fois sur ce milieu et sur un certain personnage en particulier…
Le temps lui ayant apporté quelques années de plus, l’adolescent se dit qu’il
aurait dû observer, sur les traits de sa vedette préférée, les atteintes du mal qui
finit par la terrasser. Mais, à cette époque, il était si jeune ! Il n’avait de yeux
que pour Bourrel, Dupuy, Coulomb et leurs enquêtes, se régalait à rechercher
l’indice révélateur, formule abandonnée depuis alors qu’elle constitua
immédiatement l’une des raisons principales du succès phénoménal de la série.
A chaque fois qu’il lisait l’annonce d’un ‘‘Bourrel’’ dans la page de Télé 7
Jours consacrée à la prévision des programmes, il y allait de l’indicatif à en
soûler son auditoire forcé ; en sifflant, impatient, il savourait d’avance son
plaisir de se replonger une soirée dans son univers. A tel point que sa mère
pouvait alors s’exclamer :
‘‘Ah ! Dans huit jours, il y a un ‘‘Bourrel’’ !’’
C’était une véritable dévotion qu’éprouvait l’adolescent. Lui arrivait-il de
lire une mauvaise critique, les (infiniment rares) lettres de téléspectateurs
protestant contre la diffusion de ‘‘sa’’ série sans penser que, s’ils étaient
mécontents, ils n’avaient qu’à tourner le bouton de leur téléviseur et se plonger
dans un livre ? Il en éprouvait alors une terrible détresse intérieure. Tout comme
si on l’avait personnellement blessé.
Par ailleurs, à l’ultime note de l’indicatif survolant le générique final qu’il
suivait toujours dans son intégralité, ne ressentait-il pas le besoin de se tourner
vers les siens et de lancer, quêtant une approbation sans faille au reste rapide à
venir neuf fois sur dix : ‘‘ C’était bien, hein ! ? … ’’
Bourrel fut à l’origine d’un phénomène sans précédent à la télévision.
Très vite adulé à un point qu’il n’imagina sans doute jamais vraiment par des
millions de téléspectateurs, l’acteur devint si populaire qu’on lui écrivit, comme
d’ailleurs à Daurand/Dupuy, au siège de la P.J., la Police judiciaire, 36, quai des
Orfèvres à Paris, pour lui soumettre des cas véridiques (disparitions d’un proche,
10 etc…) et lui demander son aide personnelle. On en oubliait Souplex derrière
Bourrel ! …
Adulé ; et populaire, dans le bon sens du terme… Près de quarante ans après
sa disparition il l’est encore dans bien des cœurs, et même dans celui de certains
jeunes. Jean Daurand qui lui-même l’était et l’est toujours depuis son propre
décès me le confia. Il m’apprit également que des gens de toutes conditions et
de tous âges écrivaient dans sa propre retraite parisienne à Dupuy pour le
rencontrer … Cela près de vingt ans après son ultime apparition dans Les 5
Dernières Minutes et l’éphémère Brigade Des Mineurs… ! On peut encore se
rendre compte de la popularité des deux amis aussi inséparables à l’écran qu’à
la ville comme d'ailleurs de celle de Pierre Collet, leur planton ; notamment au
moment des trop rares rediffusions de quelques-unes des 56 émissions de la
série si l’on compte la dernière (dans laquelle Jean Daurand ne joua pas :
malade, il ne participa pas aux n° 49 et 50, revint dans le suivant, s’arrêta de
nouveau, puis ne fit que de courtes apparitions dans le n° 53), dernière émission
où Raymond Souplex n’apparut lui-même pour ainsi dire pas.
Si la 5 rediffusa des ‘‘Bourrel’’, ce fut uniquement… parce que les droits des
téléfilms du Commissaire Moulin se montraient trop élevés… ! Mais enfin, la
chaîne fit finalement coup sur coup ou presque des émules : merci Série-Club
(1999) … Et surtout merci A2 qui en ce domaine les précéda toutes (pour une
poignée d’épisodes uniquement, toutefois)…
Avant cela, il ne s’agissait, et pour quelques rares enquêtes seulement, que
d’une rediffusion en trente ans ! Alors qu’on nous impose tant de fois des
‘‘navets’’ ou de bons films qui en deviennent lassants … !
Aujourd’hui, seules cinq émissions n’ont pas encore été rediffusées : trois de
la première époque, avec des ‘‘experts’’ criminologues sur le plateau, et deux de
la formule qui suivit (voir le tableau récapitulatif de l'annexe 7). Peut-être peut-
on espérer que certaines d’entre elles le seront enfin bientôt...?
Madame veuve Bonneau Grangé, qui fut l’épouse de Henry Grangé,
scénariste si talentueux qu’on le surnomma Monsieur 5 Dernières Minutes, et
qui me fait l’honneur de m’accorder son amitié depuis des années, m’a révélé
qu’elle pensait même qu’il n’existait plus du tout de copies des émissions des
premières années… Ces rediffusions furent pour elle aussi une très agréable
surprise !
Quant à l’ultime texte, Un gros pépin dans le chasselas, Raymond Souplex
n’ayant pas eu le temps d’en tourner la totalité des scènes dans lesquelles
apparaissait son personnage, il dut être remanié. Une grève obligea le comédien
à commencer à répéter le suivant, intitulé Les Griffes de la colombe, que
tournèrent finalement dans les rôles des enquêteurs Henri Lambert et Marc
Eyraud sous le titre Si ce n’est toi (jeu de mot compréhensible si l’on sait que
l’histoire se passait dans une confrérie non violente et tournait principalement
autour de certains des frères de celle-ci) ; puis son décès survint avant que l’on
ne puisse revenir aux prises de vues interrompues du gros pépin dans le
11 chasselas. Un juge d’instruction interprété par Jacques Bouvier acheva
l’enquête où Bourrel n’apparut pour ainsi dire pas. Comme le dit Jean Cosmos,
scénariste, ‘‘c’était gros, mais le public marcha’’. Il ‘‘marcha’’ car c’était son
ami qui venait de disparaître, et qu’il ne le verrait jamais plus. Le phénomène
Souplex/Bourrel, là encore !
La critique salua très souvent la série, les acteurs et les auteurs ; même
encore récemment. La formule employée à juste titre par le responsable de la
Télé-critiquede France-Soir un matin de juillet 1987 dans sa rubrique intitulée
‘‘France-Soir a noté votre week-end’’, et dans laquelle il donne 10 sur 10 à
l’énigme des 5 Dernières Minutes de Bourrel, Dupuy et Coulomb proposée par
la 5, en fait foi :
‘‘On ne se rassasie pas de revoir les anciens téléfilms des Cinq Dernières
Minutes, exhumés des archives de l’I. N. A. L’attrait est d’autant plus vif qu’il
s’agit des tout premiers, ceux où Bourrel prenait encore un malin plaisir à
laisser un moment le téléspectateur sur sa faim, l’incitant à identifier le
coupable, le mettant sur la voie en revenant sur les séquences révélatrices.
Formule bien plus vivante que les versions d’aujourd’hui.’’
Et ce n’est là qu’un exemple parmi tant d’autres !
A quand la rediffusion complète des 56 épisodes (sur une chaîne non cryptée
ni câblée) ?! D’autant par exemple qu’à chaque fois que l’on nous promet Sur
lapiste (1961, le cirque), on nous projette L’inspecteur est sur la piste (de 1969,
les pilotes de courses)… Très bon épisode, mais… (Re)verra-t-on seulement un
jour le cirque Perugia ?!…
Parut un jour en cassette vidéo l'intrigue intitulée Les cheveux en quatre,
dans une édition fantôme (MPM Productions) qui a grandement surpris madame
Bonneau Grangé lorsque je lui en ai parlé… Courant 2003, LCJ sortit des DVD
de trois enquêtes chacun. Et d’autres suivirent ; enfin ! Puis Koba Films et Les
Éditions Atlas l'imitèrent. Autre preuve de la ‘‘santé’’ de la série encore
aujourd'hui ; et de l'intérêt qu'elle suscite toujours chez plusieurs générations de
6public !
Bourrel, Dupuy et Coulomb, leur série, sont adulés, et le seront encore
longtemps : l’excellence de tous les comédiens, la popularité méritée des trois
interprètes principaux et le style même de l’émission nous permettant à nous,
téléspectateurs, dans notre fauteuil, de participer en quelque sorte à l’action en

6Qu'on en juge : LCJ avait décidé de ne pas éditer trois enquêtes, la toute première ainsi que deux
de 1960, parce qu'elle en jugeait la copie trop mauvaise (et devait craindre le mécontentement de
sa clientèle). Or, ce fut le public lui-même (et j'en fus) qui poussa cette société à les produire sur
DVD afin de posséder la série dans son intégralité ! Et personne ne se plaignit d'une qualité
d'images certes moins bonne que celle à laquelle nous sommes aujourd'hui habitués mais loin
d'être aussi désastreuse que le pensait LCJ !... A noter que, tourné en couleur, « Le diable
l’emporte » est cette fois en… noir et blanc ! Ceci pour respecter l’unité de la présentation. Un
seul coffret, VHS ou DVD, sera totalement encouleur. Il contient les seules autres émissions qui le
furent ; les enquêtes n° 53, 54 et 56, l’ultime.
12 nous donnant la possibilité de découvrir la solution de l’énigme grâce à un
détail ou à une suite logique d’indices (style bien plus vivant que celui
d’aujourd’hui, il faut en effet être borné pour le nier), tout cela y est pour
beaucoup ; y a énormément contribué.
Concourent aussi aux louanges unanimes ou presque le métier, la
compétence des auteurs, leur professionnalisme poussé on le verra à un point
incroyable.
Sans tomber dans la gentillesse effrénée de l’aimable Michel Drucker, on
saluera tout de même au passage le travail des hommes de l'ombre, ces
invisibles machinistes, décorateurs, accessoiristes, électriciens (etc...), sans qui
nulle émission n’est possible et qui mirent une conscience professionnelle égale
à celle des scénaristes et des réalisateurs dans l’accomplissement de leur tâche
alors bien moins aisée qu’elle ne l’est de nos jours. Et on pardonnera à ces
pionniers, dans les balbutiements de la télévision naissante, ces perches de
micro apparaissant en haut de l’image, ces chutes bruyantes d’outils tandis
qu’un comédien censé être seul déclame son monologue, et ces apparitions
d’eux-mêmes sur l’écran alors que le générique de fin survolé de l’indicatif
défile toujours …
Du temps passa et l’adolescent trouva l’audace et le moyen d’entrer en
contact avec ce monde, sinon le sien du moins celui qu’il considérait à part lui
déjà un peu comme tel. Pour lui, tout a commencé par une lettre à Michel
Lebrun et Louis-C. Thomas, romanciers bardés de prix littéraires et scénaristes
de la série (entre autres !). Une lettre dans laquelle il s’enquérait de leurs
premiers ouvrages à présent introuvables. On parla bien entendu aussi des 5
Dernières Minutes… Notre amitié dura près de trente ans. Le décès de Michel
Lebrun a peut-être encore rapproché le petit auteur de cet essai en forme
d’hommage du grand romancier policier Louis-C. Thomas et son épouse. Voilà
près de trente ans disais-je que je m’honorais de leur amitié, et de bien d’autres
dont j’aurai l’occasion et le plaisir de reparler, quand, à son tour, le couple
Thomas nous quitta.
A l’heure actuelle, et, le lecteur veuille m’en croire, sans mégalomanie
aucune, en dehors des gens qui gravitèrent autour, je crois être celui qui connaît
le mieux la série et tous ses détails. Très pris par les activités de son métier (voir
en fin de volume) et m’honorant de sa confiance, Michel Lebrun m’adressa
bientôt les lettres de tous ceux ou celles qui l’interrogeaient sur la création de
Claude Loursais ou le plus souvent leur communiquait mon adresse afin qu’ils
me contactent directement. Il m’est même arrivé de fournir matière à des thèses
sur Les 5 Dernières Minutes et leurs interprètes. Et parfois, si on m’a fort
aimablement remercié d’avoir fait diligence, j’attends encore de savoir ce que
cela a donné. (N’est-ce pas, Mlle Muriel F… ? A propos, j’aurai un message à
vous délivrer à la fin de ce livre.) Cela m’aurait fait tellement plaisir ! …
C’est pourquoi on me comprendra si je considère presque, au fond de mon
cœur, Les 5 Dernières Minutes comme ‘‘ma’’ série fétiche.
13 Petit coucou amical au passage à Françoise Giret, Colette Bressac dans Finir
enbeauté, dont m'est parvenu tardivement le si poignant courrier. J’aurais aimé
pouvoir rencontrer Claude Loursais et tant de ces acteurs pour la plupart
aujourd’hui disparus qui contribuèrent à la grandeur de ce monument de la
télévision française que ce visionnaire de génie, selon l’expression de Henri
7Virlogeux , créa moins de deux ans après ma naissance.
Le petit Guillermain, qui ne s’appellerait Souplex que bien plus tard, et de
8même son vieux complice Jean Barniaud alias Daurand , pouvaient-ils
s’imaginer qu’ils atteindraient une telle gloire, qu’ils tiendraient une telle place
dans le cœur du Paris populaire qu’ils aimaient tant, dans celui de la France
profonde toute entière ? …
Avant d’évoquer Jean Daurand et sa propre carrière, laissons, à travers ses
souvenirs évoqués lors de mes rencontres avec lui et au cours de la
correspondance que nous échangeâmes jusqu’à peu de temps avant sa mort, le
futur inspecteur Dupuy nous répondre lui-même en évoquant son ami et la série
qui les réunit pour le bonheur de plusieurs générations de millions de
téléspectateurs…




7Pas un article, une distribution, qui ne modifiât l'orthographe de son patronyme : Virlogeux,
Virlojeux, etc... !!
8Voir le livre de Bertrand Beyern (1998) aux Éditions du Cherche-Midi, sur les dernières
demeures des célébrités...
14 DE GUILLERMAIN A BOURREL
EN PASSANT PAR SOUPLEX


PREMIÈRE PARTIE : GUILLERMAIN (RAYMOND)

‘‘ Une interview ? Pour un livre sur moi ? …
Oh ! Vous savez, ce n’est pas que ce que je pourrais avoir à dire soit très
passionnant. C’est comme un journal intime : la personne qui le tient sait que
cela n’intéressera qu’elle… Mais refuser quelque chose à quelqu’un m’a
toujours déplu. Au fond, je n’ai jamais vraiment su dire non, je crois bien…
Vous voyez, cette fois c’est Bourrel qui avoue… ’’
Je l’entends d’ici, Raymond ! Voilà ce qu’il vous aurait répondu, Frédéric.
Sans aucun doute. Cependant Bourrel n’a pas que de la modestie ; ainsi que
vient de le souligner malicieusement Jean Daurand, il possède aussi de
l’humour.
Jean Daurand : Quant à moi, c’est avec tristesse, bien sûr, mais aussi une
grande joie qu’en raison de l’amitié que vous m’avez témoignée depuis notre
première rencontre je vais évoquer mon copain et, à travers lui notre série, à
votre intention. Raymond fut mon meilleur ami, avec Loursais, même si j’ai eu
quelques coups de gueule vite oubliés à l’endroit de celui-ci, et les couples
Grangé et Maheux. Et puis j’ai toujours, comme lui du reste, préféré parler des
9autres que de moi-même …
Raymond est né à Paris. ‘‘Y’a pas à dire, j’suis un gosse de Paris, comme
eaurait dit la Miss…’’ aurait-il pu ajouter… Dans le 5 arrondissement ; oui, un 5,
déjà : un signe, proclameront doctement certains. Lui, vous savez, il avait les
pieds sur terre, et, de toute façon, il préférait laisser cela aux spécialistes. Il a
toujours été d’avis que personne n’était mieux placé pour parler d’un sujet que
les gens directement impliqués. Tenez, d’ailleurs ! Les scénaristes-dialoguistes,
sous l’impulsion de Loursais, les Grangé et Maheux, Cosmos, Lebrun et
Thomas, Kassak, Scipion, Terrex… n’ont-ils pas fait leur cette même façon de
voir les choses ? Pour chaque enquête des 5 Dernières Minutes, il leur fallait se
10plonger à corps perdu dans le milieu social choisi . Pas question de dire
n’importe quoi ! Rester crédibles et populaires, dans le bon sens du terme, être
appréciés, revenait à ce prix. Dure mais avantageuse école pour l’auteur de
romans policiers, comme le reconnurent tour à tour mes amis Michel Lebrun

9Il fera tout de même une exception pour moi comme pour tous les admirateurs qui lui écrivaient
ou venaient le rencontrer : sa gentillesse à lui aussi était incommensurable...
10Les auteurs en vinrent en effet très vite à situer chaque enquête dans un milieu social chaque
fois différent, ce qui décupla encore l'intérêt de la série...
15 (dans Télé 7 Jours) et Louis-C. Thomas (chez Bernard Pivot à l’occasion de la
sortie de l’un de ses livres aux Éditions Denoël). Ne pas se contenter d’imaginer,
sortir de sa tour d’ivoire et apprendre mille trucs de métier favorisait l’osmose
avec les lecteurs et les téléspectateurs.
Dans les années 60, Télé 7 Jours, inépuisable mine de renseignements, lança
sur plusieurs semaines une… grande enquête intitulée ‘‘Le secret des grandes
émissions’’ dont le N° 7 fut consacré aux 5 Dernières Minutes. Ce fut là l’œuvre
entre autres de C.-M. Trémois, Janine Brillet, Roger Bernard et Marlyse
Lowenbach, la charmante future madame De La Grange dont le mari, François,
animait avec tant de brio une des premières émissions animalières, Les Animaux
11Du Monde .
Grand merci à madame Grangé grâce à qui l’auteur de cet ouvrage peut citer
ici de larges extraits de l’interview de son mari :

HENRY GRANGE, LE SCENARISTE : C’EST A LA REALITE QUE
J’EMPRUNTE MES PERSONNAGES ET MES DECORS.
Pourquoi avoir choisi, pour la trente-septième émission des Cinq Dernières
Minutes, le milieu des hommes-grenouilles ? A cette question, Henry Grangé,
qui se partage avec André Maheux le soin d’établir et d’adapter les scénarios de
la célèbre émission de Claude Loursais, répond d’un air étonné : Mais, tout
simplement pour rester fidèles à notre formule, qui consiste à adjoindre au
problème policier posé au commissaire Bourrel et à son équipe l’étude d’un
milieu social, chaque fois différent et cela pour renouveler sans cesse l’intérêt
chez le téléspectateur. En 1958, à leurs débuts, Les Cinq Dernières
Minutes étaient une émission hybride, qui tenait tout à la fois de la
‘‘dramatique’’ et du jeu télévisé : autour d’un indice, nous bâtissions une
intrigue. Mais ou bien l’indice était trop difficile à détecter, et le problème
rebutait le téléspectateur ; ou bien il était trop facile, et l’histoire perdait tout son
suspense. Nous nous sommes alors aperçus que, dans l’un et l’autre cas,
l’intérêt du téléspectateur se reportait sur le personnage de l’inspecteur Bourrel
(ce qui a décidé de sa popularité) mais aussi sur son entourage. Et cela nous a
donné l’idée de corser l’intrigue en accordant une part plus importante au milieu
dans lequel l’enquête se déroulait. Bien plus, nous avons décidé de construire
désormais nos scénarios en fonction même de ce milieu.
Souvent, c’est en voyant d’abord le ‘‘décor’’ que nous trouvons le sujet de
notre émission. C’est ainsi que nous avons déniché chez les casseurs d’autos de
Thiais l’idée de Mort d’un casseur. L’inspecteur Bourrel (il n’était pas
commissaire, à cette époque) nous a beaucoup aidés en la circonstance. C’est lui
qui nous a amenés à Thiais. C’est aussi lui qui nous a fait connaître son ami
Pierlaud, propriétaire d’une usine de pressage de disques, ce qui nous a inspirés

11 A sa mort, elle reprit le flambeau. Elle est aujourd'hui elle aussi décédée.
16 Quarante-cinq tours et puis s’en vont, dont le sujet de base était l’exploitation
des jeunes idoles. Et c’est grâce à Pierlaud que nous avons eu la révélation de ce
milieu de nourrisseurs de cochons exploité dans Ni fleurs ni couronnes.
Grâce aux Craddock, que je connais personnellement, j’ai utilisé dans une de
nos intrigues le cirque. Le Directeur du cirque d’hiver se passionnait pour notre
histoire, jusqu’au jour où il découvrit que l’assassin était… un Directeur de
cirque.
Pour chacune des émissions des Cinq Dernières Minutes, il y a un travail
préparatoire de deux mois environ. Nous faisons un véritable reportage, et c’est
seulement au cours de celui-ci que nous établissons les grandes lignes de notre
histoire policière. Nous regardons vivre, travailler les gens. Nous étudions leurs
rapports humains. Nous notons leurs façons d’agir, de parler, en évitant
toutefois d’abuser de l’argot de métier qui, à l’écran, pourrait rendre leur
langage incompréhensible. Puis nous demandons à la police si l’histoire se tient,
si elle est vraisemblable. La police se montre très coopérative. Une seule fois,
elle a montré quelque réticence : pour nous fournir des renseignements sur les
Portugais introduits en fraude sur notre territoire.
Nous avions envisagé de faire enquêter Bourrel dans un dépôt de
locomotives. Nous avons travaillé un mois, mais, au moment de tourner, on
nous a dit : Il est impossible d’imaginer qu’un cheminot de la S.N.C.F. soit
représenté comme un meurtrier !
Le reportage de Paulette Durieux d’où sont extraits les propos qu’on vient de
lire est agrémenté de photographies tirées de plusieurs des enquêtes des années
60.
Ce reportage ‘‘N° 7’’ de Télé 7 Jours démonte la mécanique de précision de
chaque scénario, ‘‘l’histoire commençant par la fin’’ et les auteurs s’amusant
‘‘de façon machiavélique à brouiller les pistes’’. On y apprend que, sur la porte
du bureau de Claude Loursais, aux Buttes-Chaumont, était inscrit : Monsieur
Loursais ne reçoit que les personnes convoquées.
‘‘Pourtant, toutes les cinq minutes, la porte s’entrouvre et quelqu’un glisse la
tête : Il n’y a rien pour moi ? …’’
La recherche de la distribution des rôles pour une émission semble chose
difficile à cacher très longtemps. Et on assiste alors à un véritable défilé de
seconds rôles comme de figurants. Il faut dire que ‘‘les acteurs dramatiques sont
12payés à la ligne ’’ ; ce qui ne représente pas lourd. Les compagnons de Thierry
La Fronde s’en plaindront vivement, et le talentueux Paul Préboist si souvent
distribué par Loursais le répétera : la télé ne payait pas, en ce temps-là.
Jusqu’aux vedettes, et Dieu sait si Souplex et Daurand en acquirent
définitivement le statut grâce à la série, qui devaient améliorer l’ordinaire en

12Tout comme les dialoguistes (voir plus loin).
17 accumulant films et pièces de théâtre (y compris les doublages en ce qui
concerne le second cité) pour arriver à joindre les deux bouts.
Mais refermons pour cette fois la parenthèse, Raymond Guillermain n’étant
pas (encore) monsieur Raymond Souplex...
Jean Daurand : La date de naissance de Raymond ? Elle est facile à retenir :
er 13le 1 juin 1901 . La modestie n’était pas la moindre de ses qualités. A sa fille
Perrette qui lui suggérait d’écrire un livre de souvenirs, il répondit : ‘‘Mais qui
cela intéresserait-il ?!’’
Ce en quoi il se trompait. En effet, et cela d’autant plus que l’intérêt déjà
évoqué du public à son égard n’a, contrairement à ce que pensent certains, pas
du tout faibli aujourd’hui.
Pas plus que celui suscité par les quelques rediffusions des enquêtes de
Bourrel dont il a également déjà été fait mention dans ces pages. En effet, en
1976, du fait de la ‘‘ guerre du dimanche ’‘ entre deux chaînes, Guy Lux, en fin
tacticien, n’appela-t-il pas Bourrel, son adjoint Dupuy et leur planton à son aide
en rediffusant trois de leurs meilleures enquêtes, lesquelles, en une dizaine
d’années, n’avaient pas vieilli du tout en dépit d’un noir et blanc si stupidement
décrié par quelques ‘‘esthètes’’ (qui d'ailleurs vont le glorifier lorsqu'il s'agira
d'un ‘‘film d'auteur’’ style ‘‘machin pensé’’ !) ? Ainsi notre télévision en
difficulté en revient-elle souvent à ce qu’elle a enterré un peu précipitamment…
Achevant s’il en était besoin de prouver la qualité de ces émissions rediffusées.
Les trois émissions d’alors à nouveau proposées aux téléspectateurs furent
Sans fleurs ni couronnes, Finir en beauté et Les enfants du faubourg (voir ces
titres dans l'annexe 7). Selon l’article consacré à cet événement, au départ Luce
Perrot devait en sélectionner… 5 pour l’émission C’est dimanche ; mais il ne
faut pas se plaindre : notre plaisir est si rarement assouvi de revoir Dupuy se
faire rabrouer par le grognon Bourrel, puis l’œil de l’inspecteur (principal !)
s’éclairer avec le nôtre au moment du si célèbre ‘‘Bon Dieu ! Mais c’est bien
sûr ! …’’
En 76 toujours, Georges Hilleret signa dans Télé 7 Jours un article dont la
photo représentant les deux hommes dans leurs rôles fétiches était légendée de
la sorte : L’inspecteur Dupuy (Jean Daurand) et son chef Bourrel (Raymond
Souplex) animaient prodigieusement la célèbre série Les Cinq Dernières
Minutes. Le titre en était : LA GUERRE DU DIMANCHE ENTRE TF1 ET A2 :
BOURREL ET DUPUY AU SECOURS DE GUY LUX.

13Avant le fameux 5, Raymond Souplex Guillermain a surtout souvent été marqué par le chiffre 1.
En effet, il est né le premier jour du mois, en 1901, première année du siècle ; Les 5 Dernières
Minutes, qui achevèrent de le rendre définitivement populaire aux yeux de la France entière,
erfurent diffusées pour la première fois le1 janvier 1958, sur la première de toutes nos chaînes TV
(à l'époque la seule à émettre) ; on le surnomma bientôt ‘‘le premier flic de France’’ ; le ‘‘flic’’ le
plus aimé de notre pays et le premier que ses authentiques confrères saluèrent aussi
respectueusement que sincèrement du titre de ‘‘patron’’.
18 Et il commençait ainsi : Les gaietés du Petit Rapporteur et le dynamisme
de Michel Drucker sur TF1 jettent un peu trop d’ombre sur les dimanches
d’Antenne 2. Les redoutables sondages l’affirment. Guy Lux contre-attaque. Il a
fait donner ‘‘la vieille garde’’ : le tandem Bourrel Dupuy. Depuis une semaine,
les vénérables Cinq dernières minutes remplacent le Schmilblic…
Puis Georges Hilleret évoque les disparus de la célèbre équipe à l’époque,
‘‘les auteurs attitrés de la série, André Maheux et Henri Grangé [au prénom
orthographié ici sans ‘‘y’’], et l’irremplaçable Raymond Souplex dans son rôle
de Bourrel’’ avant d’évoquer la carrière de Jean Daurand dont il sera pour nous
question dans l’annexe 5 au cours duquel je mentionnerai à nouveau cet article.
Et il termine sur ces mots aussi simples qu’émouvants : ‘‘ En attendant que le
téléphone se remette à sonner, Jean Daurand regarde l’inspecteur Dupuy se faire
rabrouer par le grognon Bourrel. Avec curiosité et émotion. Sentiments que
Guy Lux aimerait voir partagés par de nombreux téléspectateurs.’’
Est-il nécessaire de préciser que, son courrier en fit foi, le public les
partagea… et même en redemanda, comme toujours ?!… (Sans être exaucé,
hélas ! Même si on feint de s’intéresser à son avis, on le suit rarement…)
Au même moment, quant à lui Le Parisien titra :

BOURREL L’APRES-MIDI
‘‘C’est dimanche nous propose aujourd’hui un ‘‘Bourrel’’ vieux de dix
ans, Sans fleurs ni couronnes.
L’inspecteur Bourrel et son adjoint Dupuy sont appelés aux environs de Paris
chez un nourrisseur de porcs, Malbosc, suspecté d’avoir commis un crime. On a
relevé des traces de sang sur le sol de la porcherie et découvert une veste
ensanglantée à demi calcinée dans la chaudière. C’est l’employé de la porcherie,
Courgeon, qui a prévenu la police.
La veste appartient, d’après les papiers qu’on trouve dans une des poches, à
un ouvrier portugais, Miguel Golega, inconnu au service de la main-d’œuvre
étrangère.
Pas de cadavre, pas d’assassin, et pourtant Bourrel a bien l’impression qu’il
y a eu crime. Malbosc, d’après le témoignage de Courgeon, a eu une altercation
avec un portugais deux jours auparavant.
Quelques jours plus tard, c’est le corps de Malbosc qu’on retrouve au fond
de l’immense cuve contenant les eaux grasses destinées aux cochons…’’
Dix ans plus tard, même engouement que sous la plume de Georges Hilleret,
toujours dans le magazine Télé 7 Jours pour lequel, au-dessus de son article de
deux pleines pages illustré de photographies, Geneviève Coste titre à la page de
garde du lundi 2 juin :

LE GRAND RETOUR DU COMMISSAIRE BOURREL.
Et la journaliste de légender ainsi la principale photographie ornant son
papier : ‘‘l’un des plus célèbres gestes de Raymond Souplex dans le rôle de
19
sBourrel : sa façon d’ôter son chapeau avec un sourire un peu ironique.’’ Cette
fois va être rediffusée l’enquête de l’hommage posthume au comédien, Meurtre
par Intérim, de Thomas et Lebrun. Voici quelques extraits de l'article : ‘‘Bon
Dieu, mais c’est bien sûr…’’ S’écriait Raymond Souplex, au moment de donner
la clé de l’énigme, et cet ancêtre du commissaire Cabrol passionnait des
millions de téléspectateurs, comme, aujourd’hui, Starsky, Hutch ou Columbo…
‘‘Bon Dieu, mais c’est bien sûr…’’, S’écriait-il dans les fameuses Cinq
dernières Minutes, et son Ménardeau à lui, l’inspecteur Dupuy, écoutait, comme
des millions de téléspectateurs, la solution de l’énigme… Le voici de retour.
14Depuis treize ans qu’il s’en est allé, en même temps que disparaissait
Raymond Souplex, Vous êtes très nombreux à ne pas l’avoir oublié.
Qui aurait imaginé, poursuit Geneviève Coste, que [l'émission] Les Cinq
Dernières Minutes dépasserait le quart de siècle ?… Raymond Souplex a fait du
commissaire Bourrel un personnage quasi légendaire… Et le jour où Bourrel
avait été blessé d’une balle dans le ventre, Souplex, dès le lendemain, recevait
des télégrammes de sympathie…
Le succès des Cinq dernières minutes ? C’est très simple, expliquait-il, les
téléspectateurs peuvent résoudre eux-mêmes l’énigme, en même temps que le
commissaire Bourrel. Ils cherchent dans chaque image la preuve de la
culpabilité de l’assassin… ’‘
Il est temps de convenir que l’auteur a pris de l’avance sur son sujet. Mais
les lignes qui précèdent devraient définitivement faire taire ceux qui penseraient
inutiles un tel livre en hommage au comédien, à ses vieux complices mes amis
Jean Daurand et Pierre Collet et à leur série… !
Redonnons à présent la parole à Jean Daurand évoquant Raymond
Guillermain :
Son père dirigeait le service du bureau de bienfaisance. Brave fonctionnaire
municipal attaché à son métier autant qu’on savait encore l’être en ce temps-là,
c’était disait-il un être remarquable. Il évoquait rarement son enfance à ses côtés.
Cela fait partie de ces souvenirs qu’on garde précieusement, bien au chaud dans
son cœur. Guillermain Senior y occupait sûrement une place à part.
Vous savez, il eut très vite une idée bien arrêtée quant à la carrière que son
fils suivrait plus tard. Or, le fiston, de son côté, voulait devenir amuseur :
humoriste, comédien ou chansonnier. Et ce sont des métiers où, selon
l’expression consacrée, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Dans ce cas-là,
il est tout à fait normal que des parents voient d’un œil à tout le moins
circonspect, pour ne pas dire inquiet, la résolution de leurs rejetons.
Gagner sa vie en jouant les saltimbanques ? Allons donc ! Si son père y était
fermement opposé, la mère de Raymond, elle, douce comme toutes les mamans
et plus effacée, ne se montra pas aussi intransigeante. Peut-être même au fond

14...passés, a rajouté ma main au stylo-bille noir...
20 d’elle-même comprit-elle son fils, comme seules savent le faire les femmes, les
mères en particulier ? Par exemple, Raymond ne se souvenait pas, du moins je
le crois, qu’elle ait émis d’aussi intraitables réserves que papa Guillermain.
Celui-ci ne voulut rien savoir. Le fruit de ses entrailles suivrait ses études
avec toute l’application et l’attention que se doit de montrer le fils d’un
fonctionnaire municipal, et, une fois le cycle secondaire achevé, il ferait son
Droit. Pas question de remettre sur le tapis son désir de devenir un comique.
Évidemment ! Il ne pouvait pas savoir qu’il obtiendrait plus tard tant de
succès ; et l’intéressé non plus, d’ailleurs ! …
D’abord, qu’est-ce que c’était que ça, un comique ?!
Qu’est-ce que ça voulait dire, être un comique ?
Cela ne devait pas gagner sa vie convenablement ! Et si plus tard Raymond
voulait se marier, ce qui serait une chose toute naturelle et presque inévitable
(d’autant que cela rehaussait en quelque sorte encore la respectabilité, n’est-ce
pas ?), il faudrait bien qu’il soit en mesure de nourrir sa femme… et ses enfants !
Or, ce n’était sûrement pas avec le salaire d’un comique qu’il y parviendrait !
Comique, le fils d’un fonctionnaire municipal ! A-t-on déjà vu chose plus
saugrenue ?!
Ah ça ! Il savait se faire comprendre en peu de mots ! … D’autre part,
comme tous les pères, celui de Raymond désirait qu’il obtienne une situation
encore plus enviable que la sienne. Qu’il lui fasse honneur. Sa réussite
constituerait sa plus grande fierté.
Sentiment bien normal, encore une fois, et parfaitement compréhensible.
Et ce n’était certes pas en embrassant la carrière d’humoriste, de chansonnier,
que Raymond obéirait à sa volonté !
Dans son esprit, c’était sans appel.
Mais si, en classe, Raymond fut un assez bon élève quoiqu’un peu turbulent
peut-être, de son propre aveu, il a vite été irrésistiblement attiré par le théâtre.
Pourquoi ? Ce genre de choses ne s’explique jamais vraiment. On a cela en
soi, c’est tout.
Il a d’ailleurs eu la chance, durant ses études au lycée Henri IV, d’avoir pour
compagnons deux jeunes gens qui par la suite feraient parler d’eux et
deviendraient justement célèbres : Alexandre Rignault d’abord, né précisément
la même année que lui et qui deviendrait l’acteur que l’on sait ; puis Henri
Jeanson, d’un an leur aîné, futur scénariste et dialoguiste de talent dont, par
exemple, le film Lady Paname permettrait à Raymond, à l’âge de cinquante-
cinq ans, de donner la réplique au grand Jouvet.
Je me souviens en particulier d’une pièce dont il m’a parlé. Oh ! Une pièce à
présent enfouie dans les oubliettes les plus profondes : La Comtesse
d’Escarbagnas. Pendant la grande guerre, Jeanson, Rignault et Guillermain
jouèrent grâce à elle la comédie. Les occasions de rire comme de dispenser la
gaieté ne pullulaient pas, en 14-18 ; forcément ! …
21 La Comtesse, c’était Raymond. Inutile de vous dire qu’elle n’aurait pu
briguer le titre de Miss Univers !…
Par la suite, il a assouvi sa passion pour le théâtre tout au long de sa carrière
dans des œuvres variées telles que La tête des autres, La fille du
15tambourmajor… En 51, à la télévision, avec Jane Sourza , Jacques Grello et
Jean Marsac, il a même interprété Le Bourgeois gentilhomme.
Plus récemment, en 1971, il joua dans La belle Auvergnate.
A cette époque, il ne pouvait monter sur une scène sans que dans la salle on
ne chuchotât quelque chose comme : Eh ! Voilà Bourrel !... C’était pour lui à la
fois agréable et agaçant. En effet, comme il a eu l’occasion de le dire lui-même,
ce personnage d’inspecteur puis de commissaire finit par être un peu
encombrant.
Dans son article déjà mentionné, Geneviève Coste indique que ‘‘la popularité
du commissaire Bourrel avait injustement éclipsé tous les autres personnages
qu’avait incarnés Raymond Souplex’’ ; et ce ‘‘ au théâtre comme au cinéma.
Quand Pierre Cardinal veut en faire un évêque dans une émission de la série La
Caméra Explore Le Temps, il se ravise : Pas possible, on dira que Bourrel est
entré dans les ordres ! ’‘
Déjà bien avant l’époque des 5 Dernières Minutes, puis à la suite du succès
de la série, à peu près le même genre de mésaventures arriva par deux fois à
l'interprète de l'inspecteur Dupuy. J’y reviendrai plus loin.
Jean Daurand : Mais il aimait son personnage de Bourrel : ‘‘ nous nous
ressemblons tellement, lui et moi ’’ disait-il... J’aurais l’occasion de vous en
reparler, d’évoquer à nouveau ses rapports d’acteur à personnage. Pour en
revenir au théâtre, le plus beau souvenir de cette période de sa vie resta le rôle
que lui offrit Robert Thomas dans La Perruche et le poulet ; un autre rôle de flic,
eh oui ! Et d’ailleurs cet excellent auteur lui en peaufina plusieurs ! Mais il n’a
pas tourné que cela, vous savez ?
Il y donnait la réplique à sa merveilleuse amie Jane Sourza, avec laquelle il
avait eu le plaisir de débuter en 37, dans Sur le banc, à Radio Cité… Mais de
cela aussi je vous reparlerai…
Dans l’interview qu’il accorda à l’hebdomadaire Télé 7 Jours ce vendredi 2
mai 1974, à l’occasion de la diffusion de sa pièce dans l’émission de Pierre
Sabbagh Au Théâtre Ce Soir, Robert Thomas confie : Jane Sourza était une
comédienne que j’aimais. Huit de mes pièces ont été enregistrées pour Au
Théâtre Ce Soir ; mais l’enregistrement de La Perruche et le poulet m’a laissé
des souvenirs particuliers : Jane Sourza était déjà très malade. Pierre Sabbagh a
dû éteindre les rouges des caméras car ceux-ci troublaient Jane, qui avait

15A l'instar de ce qui se passa pour Henry Grangé et Henri Virlogeux, on malmena souvent le
prénom de l'actrice, écrivant parfois Jeanne, parfois Jane Sourza. Lorsque je l'évoquerai en citant
tel ou tel article la concernant je respecterai toujours l'orthographe utilisée, même si on la sait
pertinemment fausse...
22 soudainement peur de tout. J'ai même dû jouer le rôle du mort, car le régisseur
qui tenait le rôle au théâtre n'était pas là et Jane voulait connaître toutes les
personnes sur le plateau. On la portait entre les actes. A la fin de
l’enregistrement, elle s’est appuyée sur Raymond Souplex et elle pleura.
16Robert Thomas était l’ami intime de Raymond Souplex et de Jane Sourza.
Parlant toujours de ceux-ci, il poursuit : Tous deux étaient des êtres merveilleux
de générosité : il donnait de l’argent à tous les clochards de la Butte ; elle aidait
des clowns dans des maisons de retraite.
Et Anne Revel, de Télé 7 Jours, ajouta : Jane Sourza est morte deux jours
avant la première diffusion de La Perruche et le poulet à la TV. Bien qu’on ait
demandé plusieurs fois à Robert Thomas de reprendre la pièce au théâtre, il dit :
Cette pièce leur appartenait. Je ne peux m’imaginer donner ces rôles à d’autres
17comédiens .
Jean Daurand : Robert Thomas révélant que son interprète aidait un peu les
miséreux de son quartier : s’il l’avait su, je suis persuadé que Raymond m’aurait
glissé à l’oreille quelque chose comme : On ne devrait jamais parler de soi aux
amis ; avec les meilleures intentions du monde, ils en répètent toujours trop !
Enfin… La modestie faite homme, il ne se vanta jamais de cela, en fait ; Mais
tout ne finit-il pas par se savoir ? Il est vrai que le petit Guillermain, déjà, était
l’ami des clochards du Ve arrondissement, aussi… Mais revenons un peu en
arrière. Ayant donc selon la volonté paternelle fait son Droit, tout en ayant été
surveillant à Sainte-Barbe, après vingt-six mois de service militaire en
Allemagne il entra en tant que clerc d’huissier chez Maître Frédéric Grand de
Boutechoux de Chavannes. C’était en 1926 ; il avait alors vingt-cinq ans.
erL'étude se trouvait rue des Halles, dans le I arrondissement. Malheureusement,
pour quelqu’un comme lui qui adorait écrire des chansons et imaginer des
sketches, faire des pages et des pages d’écriture à longueur de journée comme
un écolier appliqué, coincé entre quatre murs, ce n’était guère réjouissant. Il lui
fallut bientôt à tout prix trouver un dérivatif à cette situation, laquelle, si elle
s’éternisait, risquait de lui porter un sérieux coup au moral !
Du fait que, cinq ans plus tôt, il avait échoué au Conservatoire, l’avenir lui
paraissait plutôt morose. C’est un peu pourquoi, la nuit, au lieu de prendre
quelque repos, il se rendait sur la scène de La Vache Enragée. Là, éprouvant
enfin un plaisir sans nom, il se moquait effrontément des petits travers de ses

16 Ne pas confondre Robert Thomas avec Louis-C. Thomas, auteur de romans policiers (la plupart
dans les collections crime-club et sueurs froides des Éditions Denoël), prix du Mystère de la
Critique 76 pour La place du mort, collection sueurs froides, prix du Quai des Orfèvres 1957 pour
Poison d’avril, Hachette, collection ‘‘?’’ point d’interrogation, auteur de pièces radiophoniques
comme Les Maîtres dumystère sur France Inter et scénariste de nombreuses 5 Dernières Minutes
dont on lira le détail dans l'annexe 7 ; lui aussi était un ami fidèle de Raymond Souplex.
17Au risque de rompre le charme, il faut révéler que, peu de temps avant son décès prématuré,
l'auteur de cet irrésistible moment de théâtre faillit, dit-on, revenir sur ses propos...
23 concitoyens. Et, je peux vous dire qu’il obtint un succès qui lui permit de
redonner à sa vie un sel dont le métier de clerc d’Huissier avait singulièrement
commencé à lui faire oublier le goût !
Un vieil adage populaire dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres.
Il faut reconnaître qu’en ce qui le concerne la chose fut vérifiée : à la suite d’un
refroidissement, Maader, le chansonnier qui passait à l’époque au Caveau de la
république, tomba brusquement malade. Nous étions alors en 1927. Un an après
avoir poussé pour la première fois la porte de l'étude de Maître Boutechoux de
Chavannes, il entra au Caveau de la République où il eut la lourde tâche en
même temps que l’immense honneur de remplacer le chansonnier souffrant.
Un an… C’est également ce que lui accorda, dans sa grande générosité, la
Chambre des Huissiers, pour cesser en quelque sorte de la discréditer, de lui
porter préjudice (du moins était-ce là le point de vue de ces messieurs… !), en
menant cette existence de chansonnier assez mal vue en ce temps-là par les gens
en place. Ou bien il rentrait dans les rangs ou bien il démissionnait… avant que
l’on ne le chasse. La chambre des Huissiers ne pouvait tolérer dans ses rangs un
homme qui prenait plaisir à brocarder ses semblables, à ‘‘ faire le guignol ’’.
Au fond, il les comprenait un peu. Serrés dans leur carcan d’honorabilité,
êtres qu’un rien ‘‘ froissait ’’, dérangeait, ces dignes messieurs ne pouvaient
aucunement admettre pareille chose. Un clerc avoir une telle audace, cela ne
s’était jamais vu !
Seulement voilà… Comme ils lui donnaient douze mois pour se décider, il
les fit attendre encore et encore ! Toujours son esprit frondeur qui se plaisait à
reprendre le dessus. En fait, il n’eut pas longtemps à réaliser où était son intérêt.
Pensez donc ! A l’étude, il percevait des émoluments se montant à quelques huit
cents francs de l’époque par mois (c’était en 28) ; alors que sur scène (si je me
souviens bien il passait à ce moment-là à La Lune rousse) il gagnait aisément
cent francs de plus !
Qu’auriez-vous fait, à sa place, devant la mise en demeure de l’Ordre ?
En 1933, après avoir fait traîner les choses près de six ans (!), et alors qu’il
était engagé par le patron des Deux Ânes pour faire ce qui lui plaisait le plus
dans l’existence, il dit adieu à la Chambre des huissiers.




24 DEUXIÈME PARTIE : RAYMOND SOUPLEX

Jean Daurand poursuit : Quand je dis que Raymond comprenait un peu ces
messieurs, l’honnêteté me force à avouer qu’en tant que chansonnier il lui arriva
certains soirs d’aller assez loin.
Par exemple, un de ses refrains prit comme tête de Turc ni plus ni moins que
monsieur Albert Lebrun, alors Président de la République. Bien entendu, afin
d’éviter de fâcheuses retombées, d’épargner d’assez gros ennuis à son patron, et,
du coup, à sa propre personne, jamais il ne présenta nommément ses ‘‘victimes’’.
Chacun de ses confrères en faisait autant, du reste. Ainsi, un soir Lebrun
devenait Lemauve, un autre soir Lenoir, le suivant Legris ou Levert, et ainsi de
suite. Évidemment, tout le monde comprenait fort bien de qui il s’agissait, et les
rires fusaient. Les Français ont toujours aimé se moquer de leurs prochains.
Cela les défoule… Alors, lorsqu’un tiers dit à leur place ce qu’ils ne peuvent
eux-mêmes exprimer, vous réalisez ! D’autant que, bien rémunéré et aimant
faire rire, Raymond ne s’en privait pas.
Grâce à ce stratagème des couleurs de l’arc-en-ciel, ni son patron ni lui ne
coururent d’embêtements. Cela n’empêcha pas, chaque soir, après la
représentation, un brave fonctionnaire de la Police de venir supplier notre
chansonnier de changer de cible. Inutile de vous dire que le pauvre usa sa salive
en vain…
Un jour, vint à Raymond l’idée de chercher un pseudonyme. Il ne pouvait
tout de même pas continuer à se moquer ainsi des gens en place sous son vrai
patronyme ! … Et puis, autre bonne raison pour qu’il change de nom à la scène,
il avait entre-temps été nommé capitaine des pompiers de la commune libre de
Montmartre. Il n’eut pas à chercher longtemps. Sa mère, de son nom de jeune
fille, s’appelait Pesloux. Si vous cherchez une anagramme de ce nom, vous
trouverez Souplex… C’est aussi simple que ça.
En 1925, il avait uni sa destinée à celle d’une comédienne qu’il avait
rencontrée quelque temps auparavant : Lucienne Arduini. C’était déjà une
femme merveilleuse ; elle devint une épouse admirable au dévouement sans
pareil à laquelle il fut d’autant plus redevable que, dans son métier, elle avait un
avenir assuré. Or, comme beaucoup de femmes d’alors, Lucienne coupa les
ponts et, devenue simple femme au foyer, mit toute son ardeur, sa gentillesse, à
épauler son mari et à le soutenir tout au long de sa carrière.
En un mot, elle sacrifia la sienne à celle de Raymond. Et, rien que pour cela,
elle eut droit à son éternelle reconnaissance.
Je pourrais vous citer mille anecdotes à ce sujet. Tenez : elle le suivait dans
presque tous ses déplacements et, silencieuse et efficace, s’occupait de lui avec
tendresse. Vers le printemps ou l’été 71, durant le tournage de Chassé-croisé
ouChasse en Brière, un épisode des 5 Dernières Minutes auquel je ne pris pas
part, ils étaient descendus à l’hôtel de La Baule qu’en vieil habitué Raymond
fréquentait depuis l’époque de sa réponse à la mise en demeure de la Chambre
25 des Huissiers, c’est-à-dire depuis près de quarante ans. Il aimait se détendre
entre chaque plan dans son magnifique parc. Eh bien, afin qu’il ne coure pas le
risque d’attraper une insolation, elle le coiffait… d’un chapeau de gendarme !
Comme le souligna l’auteur de l’article intitulé Télé 7 Jours actualités à
l’occasion, la femme de Raymond n’a jamais manqué d’humour non plus !
Perrette, leur fille, une autre de mes grandes amies, s’est de même toujours
montrée très attentionnée envers lui.
En effet : dans les froides Halles de Rungis, par exemple, alors qu’il était
déjà très malade, ce fut elle qui dut l’envoyer se réchauffer dans un café à
chaque fois que ce n’était pas le tour de son père de passer devant les caméras
de Claude Loursais.
Homme à la très haute conscience professionnelle, Raymond Souplex ne se
contentait pas d’apparaître sur un plateau juste le temps pour lui de dire son
texte. Mais, humblement, sans même réclamer une chaise, il suivait chaque
répétition, écoutait ses partenaires enregistrer une scène, s’investissait au plus
haut point. Ajoutez à cela son impressionnante mémoire, qui lui permettait
d’apprendre ses textes très vite, et vous réaliserez la ’‘ dimension ’‘ du
personnage…
Sa prodigieuse mémoire… On lira plus loin à ce sujet le témoignage de Guy
Lessertisseur, réalisateur, grâce auquel on se rendra compte qu’un tel avantage
peut néanmoins parfois nous jouer des tours… amusants certes par la suite mais
terriblement perturbants sur le moment pour notre entourage !
Jean Daurand : La guerre, l’occupation… là encore, l’esprit frondeur de
Raymond trouva à s’aiguiser durant sa mobilisation. Ce qui lui valut quelques
démêlés avec l’occupant, et plus particulièrement avec la Gestapo…

DES DIVERSES PRESTATIONS DU CHANSONNIER SOUPLEX
DURANT L'OCCUPATION (Liste non exhaustive)
Juillet 1941 : Gala du secours International au profit de l’entraide
publicitaire. A noter la revue Radio-Bagatelle, à laquelle participèrent entre
autres Jane Sourza, Raymond Souplex et Fernand Rauzena. On ne s’étonnera
pas que le style en ait été radiophonique, et l’ensemble fort réussi, si l’on sait
que l’auteur n’en fut autre que Louis Merlin.
Septembre 1941 : Revue crée conjointement avec Colette.
Fantaisie historique avec Yvonne de Bray dans le rôle de La Montespan.
9 décembre42 : L’une de ses pièces, jouée AuxDeux Ânes, s’intitule Le Rêve
de Monsieur Belette. Souplex s’arrange pour pouvoir, en même temps, divertir
les noctambules de la rive gauche ; un tour de force !
1943 : Tour de chant à la Gaieté Montparnasse.
Citées par Hervé Le Boterf dans le tome 1 de son livre La Vie Parisienne
sous l’Occupation (France-Empire, 1974), voici quelques rimes de Souplex
visant ‘‘certains cousins germains abusifs’’ :

26 Les visites sont toujours aimées
Comme nous l’a dit Jean Aicard.
Si ce n’est pas à leur arrivée
C’est quand sonne l’heure du départ.
Hervé Le Boterf raconte quelques pages plus loin une anecdote illustrant ce
qui est dit dans le présent ouvrage à propos des déboires de Raymond Souplex
durant cette période troublée : le chansonnier et son compère Jean Rieux sont
convoqués un beau matin à la Propaganda Staffel au sujet d’un sketch écrit
durant les années de paix et ridiculisant les dirigeants du parti nazi. Ils se voient
contraints d’en réciter le texte et, fort heureusement pour eux, n’en omettent pas
le moindre passage. Eux qui pensaient ce texte perdu s’aperçoivent que
l’homme qui les interroge en possède un exemplaire. Leur honnêteté leur a évité
le pire.
Tout en se demandant comment il a pu en obtenir un, les deux compagnons
se souviennent que la mission de surveiller les chansonniers incombe, comme le
souligne Le Boterf… à des Français…
43 (suite) : Adaptation de Clochemerle en pièce ; montage de revues.
Raymond Souplex interprète ses propres œuvres au palace.
Mi-43 : Revue Chaperon Rouge et Marché Noir.
6 Septembre 44 : Lire le récit d’Hervé Le Boterf sur les réunions du syndicat
des chansonniers qui se tinrent au domicile de Raymond Souplex, rue Cauchois,
sous la Présidence de ce dernier. La maison servit aussi d’abri à des combattants
alliés.
A noter encore : Eulalie, de Raymond Souplex, avec son amie des temps
heureux comme des temps difficiles, Jane Sourza ; Vive la Reine, du même
auteur, avec Jane Sourza dans un double rôle ; Sans tiquer, suite de sketches au
titre jeu de mots montée à L’Européen ; et enfin la création par Alibert aux
Variétés de la revue Paris-Marseille écrite par Souplex. (Le sujet de cette revue
tournait autour des allées et venues d’un mauvais garçon entre les deux cités.)
Jean Daurand : Raymond n’a jamais eu besoin de beaucoup de sommeil. Il
‘‘récupérait’’ très vite. Quelques heures par nuit lui suffisaient amplement… Sur
un tournage, s’il savait qu’il devait jouer dans une quinzaine de minutes et que
rien avant ne se passerait, il disait à l’opérateur : Réveillez-moi dans dix
minutes, voulez-vous ? Il s’assoupissait alors un instant, après quoi il était de
nouveau prêt à tourner…
Au décès de l’acteur, sa fille Perrette dit encore de lui :
‘‘Il était doux et bon ; calme, secret et timide comme tous les gens qui ont du
talent. Il n’aimait guère parler de lui. Je ne l’ai vu qu’une seule fois en colère :
contre la comédienne Fée Caldéron qui jouait avec lui dans LeTroisième témoin,
18Prix Tristan Bernard 1965, dû cette fois à Dominique Nohain . Il vint lui-même,

18Pièce de théâtre récemment éditée aux Éditions Montparnasse ; un autre ‘‘monument’’ !...
27 un soir, jouer avec 39° de fièvre, et, en arrivant au théâtre, il apprit que cette
actrice avait fait annuler le spectacle parce qu’elle n’avait pas pu aller chez le
coiffeur. Alors, il s’est fâché !
Mon père était la ponctualité et la conscience mêmes. Quand il tournait, il
était sur les lieux du tournage, maquillé, le texte appris, à huit heures du matin.
19Il n’a jamais songé à réclamer les prérogatives d’une vedette.’’
C’est en 1937, à Radio-Cité, que Raymond Souplex créa le personnage du
clochard La Hurlette. Cela a donné lieu à plusieurs enregistrements et versions
télévisées de spectacles, également. Sans doute est-ce à l’instigation de Guy
Lux que l’on doit d’avoir revu un extrait du film Sur le banc, unique long
métrage sur ce sujet, il y a bien de cela vingt-cinq ou trente ans, au cours de son
émission Samedi est à vous animée par Bernard Golay. Ce film a été édité en
vidéo par René Château en 1997 ; et, sans doute, en DVD depuis.) Comme
toujours, c’était l’inoubliable Jane Sourza qui lui donnait la réplique. C’était
bourré de gags, de clins d’œil, et on y côtoyait ce petit peuple parisien que
l'acteur aimait tant.
Extrait… de l’extrait du film Sur le banc proposé à la TV : La Hurlette a
enfin trouvé du travail. Il garde des bébés pendant que leurs parents ont à
s’absenter. Cette fois-là, deux européens, deux blancs, lui apportent leur
charmant bambin… qui se révèle être un petit bout de chou du plus beau noir !
Dialogue :
LA HURLETTE (étonné) : C’est à vous ?…
LA MERE (toute d’innocence) : Bien sûr !… ça vous ennuie ?…
Pas le moins du monde ; La Hurlette n’était pas raciste pour un sou ! Il répondit
simplement :
LA HURLETTE : Non, j’en avais pas d’cette couleur-là !
On comprendra cependant aisément pourquoi il était éberlué ! Et le brave mari,
lui, qui ne se doutait de rien… !
Jean Daurand : Bien entendu, à la radio, Jane et Raymond commentaient
plutôt l’actualité, à leur manière. Toujours cet esprit chansonnier… ! La Hurlette
a une histoire. Du moins en ce qui concerne sa conception, heureusement moins
coupable que celle de ce mignon bambin de couleur dont vous venez de
reparler… Vous savez donc déjà que le petit Guillermain avait été l’ami des
clochards de son quartier. Eh bien ! L’un d’eux, figurez-vous, était pourvu du
patronyme pour le moins inattendu dans sa situation de… Adalbert Biart de
Cherardine. C’est en se souvenant de lui que Raymond créa un jour le
20personnage de La Hurlette… Pourquoi ce curieux nom de La Hurlette ? Tout

19 Propos recueillis pour Télé 7 Jours par Paulette Durieux sur les deux pleines pages annonçant
les programmes du mercredi 7 novembre 1973, à l’occasion de la diffusion ce soir-là de Un Gros
pépin dans le chasselas, ultime enquête de Bourrel.
20 De son ‘‘vrai’’ nom (tout aussi étonnant !) Rochenoire de Chèvrefeuille ; cela m'est resté en
mémoire...
28 simplement parce qu’il chantait dans les cours. Ce personnage contribua
fortement à faire connaître Raymond : comme Bourrel éclipserait plus tard
Souplex, ce dernier fut à cette époque complètement oublié au profit du
truculent, brave et pittoresque La Hurlette… ‘‘Ce dont j’aurais mauvaise grâce à
me plaindre, il est vrai !’’disait malgré tout mon copain non sans humour.
21Dans les colonnes de Télé 7 Jours, Perrette Souplex poursuit : Mon père
était un mélange de bourgeois et de bohème. Bourgeois par son éducation, il
était très strict sur les horaires, par exemple celui du déjeuner : à midi et demi.
Mais, la nuit, il écrivait jusqu’à quatre heures du matin puis allait boire un verre
dans les bistrots de Montmartre. Mon père était un vrai Montmartrois !
Tout ce qu’il gagnait, il le dépensait pour sa maison de la rue Cauchois, qu’il
habitait depuis 1938. Après lui, c’est devenu trop lourd à entretenir pour ma
mère et elle a préféré vendre pour pouvoir conserver ses collections d’orgues de
manège et de boites à musique.
C’est dans cette propriété que le comédien s’est éteint. Havre de paix au
milieu d’un quartier qu’il adorait, il la considérait un peu comme un paradis. Un
haut mur protégeait deux corps de bâtiments, un jardin tranquille peuplé
seulement de doux chants d’oiseaux, un petit pont et un bassin. La première
maison, l’habitation principale, était flanquée de deux escaliers vis-à-vis qui
donnaient sur le jardin romantique où l’on devait se sentir merveilleusement à
l’aise, loin du bruit du monde extérieur, l’âme au repos.
Le style Directoire de cette construction contrastait avec l’atelier d’artiste
1900. De ce lieu privilégié jadis habité par le leader socialiste Marcel Sembat et
sa femme peintre, Souplex fit son havre personnel.
Il en avait recouvert les murs de panneaux de bibliothèque et ceux-ci
supportaient de nombreux volumes reliés ainsi, comme le note Pierre Serval,
journaliste de Télé 7 Jours, que ‘‘la collection complète de L’Illustration et de
L’Assiette au beurre. Plafond orné de fresques, une haute cheminée pour le feu
de bois, des meubles gothiques, des souvenirs africains et, partout, des objets
d’autrefois, un piano mécanique, deux orgues de Barbarie et des boites à
musique.
Bourrel ne se sentait revivre qu’à Montmartre.’’
Tandis qu’en salopette impeccable sur polo clair à col roulé, les cheveux
coiffés en queue de cheval, Perrette Souplex joue La Fille à papa en compagnie
de Suzanne Gabriello et de Françoise Dorin, le bonhomme Souplex continue
son… petit bonhomme de chemin. Théâtre, cinéma, vont lui offrir des rôles.
Mais, si l’homme est déjà fort populaire, son talent de comédien aura quelque
mal à percer. Oh ! pas dans le cœur du public, auquel les professionnels

21Ses études de Droit achevées, Raymond Souplex songea un instant à devenir… policier ; un
Bourrel véridique, en somme… !
29 devraient plus souvent demander son avis, son goût, avant toute chose ! Mais
‘‘les producteurs sont des gens parfois lents à comprendre’’.
En 1950, Raymond Souplex tournera notamment dans Le Passe-muraille, de
Jean Boyer. Tiré de l’œuvre de Marcel Aymé, ce film lui permettra d’avoir pour
partenaire un certain... Bourvil ! Sans perruque, mais portant lunettes à épaisses
montures et collier de barbe, il y affirmera une fois de plus son grand talent.
Puis viendra l’excellent Meurtres, dont il partagera la vedette avec un autre
comédien qui ferait lui aussi une longue carrière, un certain Fernand Contandin
plus connu, ce n’est plus un secret pour personne depuis longtemps, sous le
pseudonyme de Fernandel.
Nagana, cinq ans plus tard, non seulement l’écartera un temps des rôles de
policiers mais nous offrira de lui une image inattendue. Une autre performance
d’acteur passée un peu trop inaperçue.
1956 fera de lui un chanteur 1900 pour les besoins du film de Jeanson, Lady
Paname, dont il a déjà été question plus haut. Deux ans passent, et, l’année de la
création des 5 Dernières Minutes, dans cette liste non-exhaustive nous trouvons
La fille du feu, où il interprète un naufragé.
Parmi sa filmographie, notons encore La Sentinelle endormie. Sortant
quelque peu de son registre habituel, aux côtés notamment de Michel Galabru
dans le rôle-titre et de Noël-Noël, l’auteur du scénario, il campa cette fois un
ignoble conspirateur…
Mais cela nous entraînerait trop loin pour l’instant. Il y a tant à dire sur ce
talentueux et charmant comédien que l’on pourrait fréquemment ne plus
s’arrêter sur notre lancée… ! Sa filmographie détaillée, ainsi que celle de Jean
Daurand et de Pierre Collet, figurent en l'annexe 10.
Il convient de revenir à l’année 1955, au cours de laquelle Raymond Souplex
créa un autre de ces personnages qui allait contribuer à enluminer sa légende :
Jules Pintade, le solide garde républicain plein de bon sens de l'émission La
Boite à Sel. A ce sujet, donnons la parole au comédien ; ou, plus précisément, au
garde Jules Pintade lui-même :
L’année 1955 vit, à la télévision, plusieurs événements enchanter les encore
22rares possesseurs de petits écrans . Quelques drames les bouleversèrent, aussi.
Je pense notamment à la retransmission en Eurovision des 24 Heures du Mans,
23les 11 et 12 juin . A 240 km/h, prise sans que son pilote n'y puisse rien dans un
effroyable accident, la Mercedes pilotée par le Français Pierre Levegh causa la
mort de quatre-vingts personnes rassemblées au bas d’une tribune. Les caméras
furent témoins de la catastrophe pour ainsi dire dès le début ; elles filmèrent
jusqu’aux instants qui la suivirent immédiatement. Et la vue, peu après, de la

22 Si on lit L’Histoire de laTélévision Française éditée par Nathan, on s’aperçoit que, selon
l’Institut Dourdin, 26% des téléviseurs d’alors se trouvent dans les foyers de la classe laborieuse ;
qu’il en existe 51% dans les classes moyennes et 23% dans les classes aisées.
23 Lire à ce sujet le livre de Gilbert Larriaga, Les caméras de l'aventure, Plon, 1982.
30 voiture qui brûlait encore, puis la diffusion ultérieure du film de ce terrible
accident, suffirent à causer une émotion sans nom chez les téléspectateurs.
Parmi les retransmissions qui les charmèrent, je citerai celles-ci : en février,
la Télévision célébra l’anniversaire de deux de ses émissions les plus populaires,
2436 Chandelles du cher Jaboune , secondé de son infatigable partenaire André
Leclerc, et La Joie de Vivre de Henri Spade. La première en est à sa… trente-
sixième, évidemment, et la seconde déjà à la centième. Ces deux heureux
événements confondus en un seul gala de plus de trois heures clôturé par un
Maurice chevalier en grande forme réunirent à l’Empire le gratin des artistes de
la Capitale.
Quatre semaines plus tard, Jean Nohain profita du soixante-dixième
anniversaire de Sacha Guitry pour concocter une émission d’un niveau plus
élevé que les précédentes. Ceci dit sans intention de diminuer l’intérêt des
autres !
En juin, Gilles Margaritis fêta, lui, ses dix ans de télévision. Dix ans déjà ! à
l’époque, pour la petite lucarne, c’était quelque chose !!Henri Spade lui donna
ainsi l’occasion de retrouver Roger Caccia pour leur fameux numéro comique,
jadis clou des Chesterfolies.
Frédéric Rossif et François Chalais créèrent, la même année, leur Édition
Spéciale…
Bernard Gavoty, Pierre Desgraupes, et Claude Darget qui en plus prêta son
inimitable timbre de voix à nombre d’émissions, notamment celles de Frédéric
Rossif ou de Walt Disney, continuèrent quant à eux à animer avec
professionnalisme leurs programmes habituels, tous de grande qualité.
Ce fut parmi les nouveautés télévisées de la rentrée, au mois d’octobre pour
être précis, que se situa La Boite à Sel.
A vraiment parler, cette émission ne trouva son titre définitif qu’un peu plus
tard. Au début, les auteurs hésitaient entre plusieurs possibilités, dont Le
Dimanche des Chansonniers. Il faut croire que cette Boite à Sel reflétait
davantage le ton qu’ils voulaient donner à leur projet, car c’est ce titre qui assez
vite finira par prévaloir.
L’équipe de chansonniers était menée tambour battant par Robert Rocca et
Jacques Grello. Le spectacle était réalisé par Pierre Tchernia et François Chatel.
Jean Daurand : Costumé en parfait garde républicain, épée et guérite
garanties pure production des ateliers d’accessoires de la Télévision, Raymond
y commentait là encore l’actualité à sa manière.
Arthur Allan nous dispensait, lui, un petit supplément au journal télévisé !
Debout face à son auditoire, sous les spots, dans un studio décoré de longs
panneaux et sur le même plan que le public, le chansonnier propageait la bonne
humeur en brocardant ses semblables. Je me souviens également que, plusieurs

24 A l'attention des jeunes générations : surnom affectueux de Jean Nohain.
31 vedettes, certaines de variétés, furent invitées de temps en temps ; par exemple
Gilbert Bécaud. Aujourd’hui, l’atmosphère de ce genre d’émissions a disparu
des plateaux.
Les chansonniers se sentaient très proches du public, que l’on ne
conditionnait pas encore à grands coups d’enseignes lumineuses invisibles pour
les téléspectateurs du style applaudissez ou riez. C’était la spontanéité qui
régnait ; la vraie spontanéité. Et en direct, en plus, en véritable direct !
Contrairement à ce qui a été mis à la mode depuis, il n’était alors pas du tout
question d’émissions présentées dans les conditions du direct. Et Jean Daurand
de me le confirmer, en précisant : Ils auraient eu l’impression de tricher…. S’ils
étaient mauvais, si ‘‘ le courant ne passait plus ’‘, comme on dit, avec le public,
le téléspectateur dans son fauteuil s’en rendait parfaitement compte, on le savait
très bien ! Ce qui motivait chacun au plus haut point, vous pensez bien !...Ah !
C’était le bon temps ! … Que leur public se trouve dans la salle ou derrière
l’écran de son poste de télévision, les professionnels de ce temps-là avaient le
plus grand respect de celui-ci.
Le respect du public : en employant cette expression, Jean Daurand n’avait
certainement en tête aucune idée de comparaison avec ce qui se passe
aujourd’hui à la télévision ; mais voilà sans doute ce qui explique en partie le
succès des émissions d’alors.
Dans leur Histoire de la Télévision parue en 1982 aux Éditions Fernand
Nathan et préfacée par Pierre Sabbagh dont l’autorité en ce domaine n’est plus à
démontrer, à propos de La Boite à sel Jacques Mousseau et Christian Brochand
relatent, page 54 que ‘‘ La première émission, en plus des spirituels couplets et
d’une interview humoristique de l’un des paysans de l’Interlude sur le
labourage, comporte un sketch qui deviendra plus tard une émission autonome :
dissimulé derrière ses contrevents, Jacques Grello a filmé les manœuvres des
passants trouvant un billet de 500 francs collé sur le trottoir… ’’
Question-jeu : quel est le nom de cette future émission ? Les quinze
premières bonnes réponses à parvenir chez l'éditeur de ce livre verront leurs
auteurs recevoir leur propre poids en authentiques copies de faux billets de 500
francs (d’alors ; et garantis non collés sur le trottoir, ceux-là !)…
Jean Daurand : Je vous l’ai dit, Raymond eut du mal à imposer sa silhouette
au cinéma ; bien plus que sur une scène ! Ce fut Henri-Georges Clouzot qui le
‘‘distribua’’ le tout premier. Il tournait alors sa Manon et cherchait un interprète
pour le rôle de monsieur Paul, un ignoble trafiquant. Il songea bientôt à lui. Oh !
ce n’était pas un bien grand rôle ! Mais au moins eut-il le mérite de commencer
à graver dans la mémoire des réalisateurs et des producteurs la ‘‘bouille’’ de ce
Souplex pas trop dépourvu de talent… Hélas, monsieur Paul ne suffit pas à le
lancer pour autant. Ce fut grâce à son ancien compagnon du lycée Henri IV,
Henri Jeanson, et à son rôle dans son film Lady Paname, qu’il put s’imposer.
‘‘Si on m’y trouva excellent’’, révéla-t-il un jour, toujours aussi modeste, ‘‘il ne
32 faut pas oublier, en admettant que cela ait été, que je le dus en partie aux
dialogues truffés de bons mots de mon ancien condisciple !’’
En 1959, Raymond eut l’occasion de rencontrer une grande Dame de la
chanson : Édith, la ‘‘môme Piaf’’ en personne. Le film qui les réunit s’appelait
Les amants de demain. Un autre des merveilleux souvenirs dont la carrière de
Raymond fut remplie… C’est l’un des privilèges de notre métier, à nous autres
comédiens, de pouvoir amasser ainsi tant de grands et inoubliables moments
dans notre grenier secret…
Raymond avait déjà endossé depuis le début de l’année précédente le costume et
l’imperméable, coiffé le feutre, mis le nœud papillon, la moustache et la
perruque de l’inspecteur Bourrel. Mais cela ne l’empêcha pas, de temps en
temps, de s’évader (terme singulier dans la bouche d’un policier !) pour tenter
d’autres expériences. Or, il devait très vite deviner qu’avec Bourrel il risquait de
devenir à jamais le ‘‘prisonnier bien-aimé’’ du petit écran…
Et, pendant tout ce temps, sa femme et sa fille ne cessèrent pas un instant de
faire preuve envers lui d’un dévouement et d’une compréhension totales. Je ne
le répéterai jamais assez. Il faut vous dire que, pour lui, la vie de famille
représentait quelque chose de sacré, d’éminemment important. Les savoir
auprès de lui, les voir le soutenir à tout instant, s’intéresser à son travail, le
conseiller, le ‘‘pousser’’, même, par moments, fut toujours pour lui d'un grand
réconfort moral. La famille, les amis, le bonheur que l’on trouve en eux tous et
que l’on dispense à son tour, tout cela a toujours énormément compté pour lui.
Il n’aurait pu concevoir la vie sans eux. Leur absence lui aurait fait cruellement
ressentir un grand vide.
A ce stade de notre discussion à bâtons rompus me vint alors la pensée
suivante : il est dommage que l’émission télévisée qui réunit tant d’illustres
chansonniers comme Rocca, Grello et bien d’autres fut un beau jour supprimée.
Dans ce milieu, comme dans d’autres, les décisions de certaines personnes sont
parfois proprement incompréhensibles. Plus une émission plaît et plus elle court
au fil du temps le risque d’être sabordée… ! Je n’en veux pour exemple que cet
automne 68 où…
Mais je m’avance ! Ce sera pour le chapitre suivant.
La Boite à Sel vidée de son contenu, Raymond Souplex eut néanmoins le
privilège d’être fait garde républicain d’honneur !

EXTRAITS DU DICTIONNAIRE DE LA TELEVISION
(1967, Augé, Gillon, Hollier-Larousse, Moreau et Cie, Librairie Larousse, Paris ;
collection Les dictionnaires de l’Homme du Vingtième Siècle, auteurs René
Bailly et André Roche.) :
SOUPLEX (Raymond Guillermain dit Raymond), chansonnier et artiste
dramatique (Paris 1901). Chansonnier depuis 1927, puis artiste de cinéma et de
théâtre. Il personnifie, depuis 1958, l’inspecteur (puis le commissaire) Bourrel,
33 héros principal de la populaire série d’émissions policières Les Cinq Dernières
Minutes.
DAURAND (Jean), artiste dramatique (Paris 1913). Comédien de théâtre et
de cinéma, il impose sa personnalité à la télévision dans le rôle de l’adjoint de
l’inspecteur Bourrel (Raymond Souplex), le placide mais actif inspecteur Dupuy
de la série Les Cinq Dernières Minutes, après avoir été le quartier-maître de
L'Équipage au complet, de Robert Mallet (1957).
25LOURSAIS (Claude), réalisateur à la télévision (Bayonne, 1919 ). Auteur
réalisateur de la populaire série policière Les Cinq Dernières Minutes depuis
1958, on lui doit aussi plusieurs Impromptus poétiques télévisés de la
Compagnie Renaud-Barrault (1954-1955) et de nombreuses émissions
dramatiques d’une incontestable et souvent originale valeur télévisuelle (Le
Médium, de Gian Carlo Menotti, et Sainte Jeanne, de Bernard-Shaw, 1956 ; La
Nuit des rois, de Shakespeare, L’Échange, de Paul Claudel, et L’Équipage au
complet, de Robert Mallet, 1957 ; Le sire de Vergy, de Robert de Flers et Gaston
de Caillavet, 1960 ; Amahl, de Gian Carlo Menotti, 1961 ; L’Ile des chèvres,
d’Ugo Betti, et Rien que la vérité, de Terrence Rattigan, 1962 ; La Machine
infernale, de Jean Cocteau, 1963 ; Genousie, de René de Obaldia, 1965.
Il est également l’auteur de reportages remarqués à Cinq Colonnes à la Une
26et le réalisateur, avec Marcel Bluwal, du feuilleton Vidocq , de Georges Neveux
(1967).
CINQ DERNIERES MINUTES (LES), série d’émissions policières créée en
1958 par Claude Loursais.
Marquée par le personnage de l’inspecteur, puis du commissaire Bourrel,
personnifié par Raymond Souplex, secondé par l’inspecteur Dupuy (Jean
Daurand), cette série s’est donné (sic !) pour formule, avec succès, d’adjoindre
à une affaire policière l’étude d’un milieu social chaque fois déterminé, afin de
renouveler ainsi l’intérêt du téléspectateur. Et c’est toujours logiquement et
psychologiquement que, conçues par différents scénaristes, s’enchaînent les
enquêtes du commissaire Bourrel, en fonction même du lieu où elles se situent :
le cirque (Sur la piste), les champs de courses (L’avoine et l’oseille), une usine
de pressage de disques (Quarante-cinq tours et puis s’en vont), un grand
laboratoire (Une affaire de famille), la Halle aux vins (quand le vin est tiré), la
Tour Eiffel (La rose de fer), le Muséum d’Histoire Naturelle (Histoire pas
naturelle), etc... Le mystère subsiste jusqu’aux ‘‘cinq dernières minutes’’, le
27téléspectateur ayant seulement alors toutes les données qui permettent à
Bourrel de résoudre le problème posé.

25 e Et non pas le XIV à Paris comme on peut le lire parfois (là, il s’agit de Jean Daurand !)...
26Le Vidocq incarné par Bernard Noël durant treize épisodes.
27Seulement alors ?! Messieurs Bailly et Roche qui, n’en doutons pas, connaissent parfaitement
leur sujet, ont sans doute voulu dire que ce n’est qu’à ce moment-là que Bourrel nous livre la…
clef de l’énigme, pour reprendre le titre de la toute première enquête. Car c’est au cours de la

34 L'auteur se doit ici de préciser que si Claude Loursais donna comme titre à sa
série Les 5 Dernières Minutes, la raison en fut que, tant qu’il y eut sur le plateau
deux téléspectateurs individuellement chargés de résoudre l’énigme proposée à
leur sagacité et à celle des téléspectateurs, l’enquête s’arrêtait sans que ne soit
divulgué le nom du criminel et, avant que l’on ne cédât l’antenne à l’émission
suivante, aidés de Bourrel qui finalement leur dirait s’ils avaient ou non vu juste,
les deux concurrents expliquaient pourquoi selon eux tel ou tel personnage était
le coupable.

LES BUTTES-CHAUMONT
eCe quartier de Paris situé dans le XIX arrondissement fut le lieu mythique
des débuts de la télévision qui y installa ses studios, aujourd’hui détruits, dès le
15 décembre 1951. C’est en son sein que furent tournées Les 5 Dernières
Minutes de Bourrel, Dupuy et Coulomb. En août 1993, Pierre Tchernia et
Jérôme Bourdon leur consacrèrent une émission de leur série intitulée Notre
télévision. Avant d'en citer des passages, voici, sous la plume de Michel
Radenac de Télé 7 Jours, quelques mots de l’acteur, doubleur et metteur-en-
scène Michel Roux à ce sujet :
Michel Roux ne pourra jamais oublier les Buttes-Chaumont, ce nom
magique de la télévision… Il se souvient également d’un séjour forcé dans
l’ascenseur menant du studio aux loges. C’était un dimanche matin, lors de la
diffusion en direct de La boîte à sel, rendez-vous des chansonniers qui allait
s’arrêter pour cause de mauvais esprit… Sur pression gouvernementale, la
direction demanda soudain de communiquer les textes huit jours à l’avance.
Refus et rires de Michel Roux : Notre plaisir tenait à la possibilité de railler
l’actualité sous la houlette de Jacques Grello, Robert Rocca et Pierre
Tchernia. En dépassant souvent le temps imparti. Sans problème, car l’antenne
(on était le dimanche) fermait ensuite jusqu’au soir : Nous commencions
toujours avec cinq caméras et nous finissions souvent avec une seule ! C’était le
temps héroïque des studios des Buttes-Chaumont, officiellement Centre René
Barthélémy, où, durant quarante ans, on a fabriqué la majorité des programmes
de la télévision française, notamment de prestigieux directs… Tout a commencé
le 15 décembre 1951, quand la R. T. F. a acheté les Studios de la Gaumont pour
y entreposer ses décors. Le 28 février 1953, un incendie va entraîner la
construction d’un nouvel immeuble, et, au fil des années, on arrivera à un
ensemble de deux hectares. Tous les grands de la télé y ont tourné, d’Averty à
Bluwal…

dramatique que, avec un peu d’observation et d’attention, on peut saisir le ou les indices
révélateurs désignant le coupable. Rares en fait furent les scenarii (Quarante-cinq tours et puis
s’en vont, notamment) où l’on obtint l’ultime élément juste avant le fameux ‘‘Bon Dieu ! Mais
c’est bien sûr !…’’ de Bourrel…
35 Comme le dit Michel Roux, ‘‘ne soyons pas nostalgiques. Les Buttes-
Chaumont sont entrées dans la légende.’’
Voici à présent des extraits de l’émission d’août 93 commentée à notre
intention par Pierre Tchernia ou ses invités, comme par exemple :
Claude Santelli : C’est le début de la télévision. Nous étions une équipe de
grands individualistes qui possédaient un sens collectif. On ne se sentait pas
supérieurs les uns aux autres. Il y avait une grande circulation, c’est le mot le
plus juste, à l’intérieur de la maison, c’était aussi important de croiser dans les
couloirs Stellio (Lorenzi), Bluwal, toi, Pierre, Loursais, Averty, superstitieux,
déjà installé au studio 13 dans sa ‘‘forteresse’’ (chacun avait le sien, numéroté,
et on se disait : Que fais-tu ? Tiens, je vais venir te voir sur ton studio… Je ne
fais pas de compliment stupide, chacun était heureux d’avoir les autres à ses
côtés. Nous avions tous notre propre liberté…

LES FAMEUX DIRECTS DES DÉBUTS
28Stellio Lorenzi : Jean D’arcy nous a dit : Ce qui marche à la télévision, ce
sont les séries, les rendez-vous. Alors il nous a réunis, nous étions quatre,
Claude Barma, Marcel Bluwal, Loursais et moi, et il nous a dit : Voilà ; revenez
dans une semaine avec chacun une idée de série. Une semaine plus tard, nous
sommes revenus. Barma a dit : Moi j’ai une idée de série sur les procès ; je
voudrais faire En Votre Âme et Conscience. Bluwal a dit : Je voudrais faire Si
C’était Vous, des reportages sur l’actualité, Loursais a dit : Eh bien ! moi je
voudrais faire des émissions policières, et il a apporté Les 5 Dernières Minutes,
29qui durent encore , et pour ma part j’ai déclaré que l’histoire était quelque
chose de passionnant et que nous pourrions faire des émissions historiques.
Sur des images de la fameuse Caméra Explore le Temps, en voix off pierre
Tchernia indique que ‘‘c’est ainsi que naquit cette série glorieuse. Alain Decaux,
André Castelot, Stellio Lorenzi, ce fut le trio célébrissime des années 50/60.’’
Il poursuit : Le direct… C’était quelque chose ! Les comédiens en avaient,
des angoisses ! N’est-ce pas, Roger Carel ?
Roger Carel (acteur et doubleur que l’on ne présente plus, voisin charentais
de l’auteur du présent ouvrage) : Oh ! Au théâtre, on a l’angoisse du trou de
mémoire toujours possible. Mais, en direct, on a non seulement l’angoisse de la
perte de mémoire mais en plus les angoisses… de tout ! Les emplacements des
acteurs marqués au sol pour chaque plan, et qui étaient pour chacun d’une
couleur différente avec des numéros à suivre scrupuleusement ; l’angoisse du
son, le perchman te suivant comme il pouvait en essayant de ne pas entrer dans
le champ, parce qu’on entendait, de temps en temps, le casque du perchman, ça

28Personnage important de la direction des programmes de 52 à 59.
29Ce qui n’empêcha pas qu’on lui dise auparavant, ainsi que Jean Daurand le mentionne plus bas,
qu’avec son style, ses reportages, il en serait incapable. Ce fut probablement à cette occasion qu’il
releva le gant.
36 criait en régie (voix nasillarde) : Attention, bon sang ! Ça va entrer dans le
champ, ta caméra !, et alors tu continues ton texte toujours avec le sourire [avec
cette élégance qui caractérise chez lui le profond respect qu’il a du public,
Roger Carel en arbore un rendu d’autant plus comique du fait de ses
explications] en entendant ces hurlements que nous percevions et… je dois le
dire, les téléspectateurs quelquefois aussi… Mais il arrivait une chose très, très
embêtante… Tu débitais ton texte face à la caméra dont tu savais qu’elle te
‘‘prenait’’, qu’elle était sur toi grâce à sa petite lumière rouge allumée, et de
temps en temps tu avais un cadreur qui, avec de grands signes te faisais en
sourdine : pfupfut, pfupfut ! Elle est morte ! Allez sur l’autre caméra, elle est
morte !... Donc, depuis un moment, tu étais filmé de profil ou de dos ! Et il
fallait, tout en disant ton texte, l’air de rien, retrouver au sol d’autres numéros,
d’autres marques, pour aller sur une autre caméra. Et pendant ce temps-là on
entendait la caméra hors d’usage que l’on roulait pour la remplacer par une
autre de secours à la mise en place tout aussi bruyante ! Enfin c’était terrible,
terrible, terrible ! Mais malgré cela on gardait le sourire [il en arbore un autre
tout aussi drôle que le premier], on continuait notre texte… et on avait en même
temps l’angoisse du partenaire qui commençait à se ‘‘planter’’. C’était terrible,
ça aussi ; c’était la ‘‘grande natation’’ avec, en régie, des jurons que je n’ose pas
vous répéter. C’était ça, le direct ; c’était très intéressant [yeux au ciel pour un
bémol comique à cette assertion]. Je ne crois pas qu’on le referait
maintenant… !
Jean-Jacques Ledos, caméraman : Je crois que les acteurs [des directs]
s’estimaient très satisfaits lorsque le plateau tout entier, c’est-à-dire des gens qui
en ont vu d’autres et en général n’exprimaient pas d’émotion particulière, faisait
une ovation. [Extrait de Cyrano de Bergerac avec l’immense Daniel Sorano,
tandis que Jean-Jacques Ledos poursuit]: Sorano nous a tellement émus au
cinquième acte que nous nous sommes mis à pleurer.[Émotion du caméraman
qui ne peut plus parler]; en voix off toujours, Pierre Tchernia enchaîne : Oui, ce
fut une réelle émotion, ce ‘‘Cyrano de Sorano’’. Le direct faisait connaître aux
comédiens une sensation terrifiante et délicieuse, des sentiments qu’ils ne
connaîtront plus ensuite. Dans L’Affaire Calas [dont on voit alors un extrait],
Pierre Asso, dans le rôle de Voltaire, lui aussi a été un grand souvenir.
Pierre Asso, en nœud papillon, interviewé antérieurement au milieu des
décors d’un studio de télévision, tout cela (est-il besoin de le préciser ?) en cet
émouvant noir et blanc des débuts :
‘‘ Je n’aime que le direct.
‘‘ Pourquoi ?
‘‘ Parce qu’il me permet de faire ce qui est l’essentiel de mon métier, c’est-à-
dire amener un personnage, selon mes propres moyens et compte tenu des
indications qui m’ont été données aux répétitions, de 9 heures à 11 heures du
soir. Je suis mon maître, je dose, j’ajoute, je surcharge, je gomme… Et puis il y
37 a le côté acrobatique, je me dis : Attention, attention, il y a quinze millions de
personnes qui te regardent, ne fais pas l’imbécile !
Jacques Chancel : Avec le direct, on ne trichait pas.
Plusieurs fois, les invités de Pierre Tchernia insisteront sur la chaleur des
studios et de la régie qu’ils appelaient ‘‘le sous-marin’’ par analogie avec
l’étroitesse de ces submersibles : 35, 40°… Plus la chaleur engendrée par les
costumes !
Pierre Tchernia en voix off sur des images des 5 Dernières Minutes : ‘‘On n’a
pas oublié bien sûr le commissaire Bourrel, Raymond Souplex…’’
[En compagnie de Jean Daurand/Dupuy et notamment de Gabriel Gobin,
doyen des comédiens récemment disparu dont il sera plus amplement question
plus tard, celui-ci lance plusieurs de ces fameux ‘‘Bon Dieu ! Mais c’est bien
sûr !’’]
Tandis que l’image nous montre Loursais traversant un plateau, en veste
claire et pipe en bouche, Pierre Tchernia reprend : C’est Claude Loursais qui
créa LES 5 Dernières Minutes.
Un interviewer invisible : Claude Loursais, avez- vous cinq minutes ?
Le réalisateur s’arrête : Oui. Je vois à cette question que vous voulez me
parler peut-être des… ?
…Des 5 Dernières Minutes. Les téléspectateurs se demandent si ce seront les
30cinq dernières minutes ; vraiment dernières ?
Loursais : Vous voulez parler de ces bruits faisant état d’une possible
raréfaction, voire de l’arrêt total de l’émission ? Ces bruits sont inexacts, dénués
de tout fondement.
Pierre Tchernia, en voix off : Elles existent toujours, ces 5 Dernières Minutes.
31Les auteurs, Henry Grangé, André Maheux, Fred Kassak… , tenaient à ce que
chaque enquête décrive un milieu particulier. Ainsi, pour cette imprimerie [on
voit des images de Un Sang d’encre, avec Gabriel Gobin], on avait apporté dix
tonnes de matériel aux Buttes-Chaumont… Ce qu’on a peut-être oublié, c’est
qu’au début, Souplex parlait aux spectateurs… [On voit le début d’une
émission où Bourrel accueille et nous présente les deux personnes chargées
pour l’occasion de découvrir le coupable de l’énigme proposée ce soir-là.]
Bourrel, face à la caméra, dans le couloir desservant son bureau et celui de
son adjoint : Pour ceux d’entre vous qui ne sont pas encore au courant, je tiens
à préciser que ces deux messieurs ne sont nullement inculpés dans l’affaire. Non,
non… ce sont deux téléspectateurs, grands amateurs de romans policiers, qui se

30Cette interview prend probablement place au moment où, du fait d’un responsable, le bruit
courut qu'on allait arrêter la série, laquelle d’après lui s’essoufflait. Ce qui relevait de l’erreur la
plus grossière. Ou bien alors en 1968, après « les événements » qui, du fait de la prise de position
du créateur de l’émission, compromirent un temps l’avenir de celle-ci. Mais je penche pour la
première hypothèse.
31Il sera question de ceux-ci en détail plus loin...
38 sont portés candidats pour essayer de résoudre notre problème… Ils sont
enfermés dans deux ‘‘cellules’’ équipées d’un récepteur de télévision et séparées
l’une de l’autre par une glace insonore (Bourrel dixit) ; ils ne peuvent donc
communiquer entre eux. Nous allons maintenant retourner dans mon bureau, si
vous le voulez bien. Je vous précède…





39 TROISIÈME PARTIE : BOURREL

Jean Daurand : Bourrel ! Ah, celui-là, sa gloire n’était pas universelle, vous
savez ! Pas plus que moi Raymond n’a couru après elle. Mais, comme il a eu
l’occasion de le raconter, il lui est tout de même parfois arrivé de tomber de
haut ! Ce qui après coup l’amusa beaucoup…
Prenez par exemple cette fois où, ainsi qu’il le narra au journaliste Guy
Verdet, collaborateur de l’hebdomadaire Télé 7 jours, se trouvant assis à la
eterrasse d’un café, avenue Trudaine, dans le IX arrondissement de Paris, il
remarqua qu’un monsieur assis à une table voisine le dévisageait longuement.
Tout naturellement, et sans en tirer plus de vanité que cela ne méritait, il se dit
en son for intérieur : Tiens, je suis reconnu. Une fois de plus, on va demander
un autographe au commissaire Bourrel… Le monsieur se lève, hésite, fait
quelques pas puis revient dans la direction de Raymond. Et alors il lui demande,
le plus poliment du monde : Pardon, monsieur, est-ce que vous n’auriez pas
travaillé à la Samaritaine ?…
Nul doute que Raymond Souplex lui-même aimât à narrer cette anecdote ; et
l’infinie modestie ainsi que l’humour de cet artiste nous expliquent pourquoi.
Cependant, son jeu de scène et sa voix au timbre à la fois chaud, grave et
coulé, remarquable au point qu’on la retienne sans effort très facilement (un
futur jeune imitateur dont le nom n’est hélas jamais passé à la postérité l’a
même reprise dans un sketch sur Bourrel), suffirent à faire de lui l’acteur de
télévision le plus cher au cœur de millions de téléspectateurs. Aujourd’hui, sans
le moindre parti pris, force est de constater qu’en dépit de toutes les publicités
médiatiques style ‘‘ bourrages de tête’’ et des multiples reportages sur le
moindre fait et geste des vedettes... surtout lorsque celles-ci ont un livre, un
disque ou un film à promouvoir... aucune, aucune, n’aura probablement jamais
sa popularité.
Sa simplicité, sa gentillesse naturelle y sont pour beaucoup. Avec son talent,
il n’a guère eut besoin de quoi que ce soit d’autre, et surtout pas de publicité
tapageuse répétée (qu’il aurait d’ailleurs trouvé déplacée), pour entrer dans le
cœur du public qui voyait en lui un homme du peuple très proche de chacun.
Les policiers se succèdent, lui reste.
Lettres de particuliers, articles de journalistes, ne cessent périodiquement de
nous le prouver depuis maintenant près de quarante ans.
Mais laissons Jean Daurand nous parler de ce personnage hors du commun
qui aura marqué de son empreinte l’histoire de notre petit écran au point que,
sans Bourrel, la Télévision n’aurait sans doute jamais été ce qu’elle fut dans ces
glorieuses années d’avant 1973 :




41 DE LA NAISSANCE DES 5 DERNIERES MINUTES
On était fin 57.
Le premier janvier de l’année suivante, en soirée, naîtrait sur les écrans de
télévision une nouvelle émission, intitulée Les 5 Dernières Minutes. C’était une
dramatique policière, le mot drame étant ici employé au sens télévisuel ou
cinématographique, c’est-à-dire non pas dans celui de quelque chose de
sordidement sanglant mais bien plutôt synonyme d’intrigue captivante, de
suspense et de rebondissements ; de divertissement suivant une progression
rigoureuse non dépourvue à l’occasion de clins d’œil et d’humour.
Il est curieux de constater combien certaines choses tiennent à deux fois
rien… Savez-vous que cette émission n’aurait pas vu le jour si Claude Loursais
n’avait relevé un défi ?
A l’époque, les responsables de l’unique chaîne de télévision cherchaient une
émission policière qui fût à la fois populaire et distrayante. Mais personne ne
soumit de projet suffisamment valable. Ce fut alors qu’un beau matin on glissa à
Loursais : Ce n’est pas vous, avec vos reportages d’actualités, qui seriez capable
d’en créer une ! Cela avait été dit sans réelle intention de blesser, mais au fond
sûrement avec une arrière-pensée, quand j’y songe. Car, déjà, à cette époque, le
talent de Loursais était unanimement reconnu… Ce qui tient du miracle quand
on sait que, dans ces temps héroïques, le savoir-faire mettait souvent bien
longtemps avant d’être apprécié comme il le devait.
Dupuy n'invente pas ; loin de là. Henry Grangé, auteur de nombreuses 5
Dernières Minutes et de quantités d’autres téléfilms avec ses complices et amis
Jacques Ertaud et André Maheux, mit dix ans avant d’obtenir un rendez-vous du
Directeur de la chaîne : Le talent ne paye pas, dit-il un jour ; il vous donne tout
juste le droit de continuer. Raymond Oliver, ‘‘traiteur parisien issu d’une
famille de restaurateurs, patron du Grand Véfour ‘‘restaurant situé’’ au Palais-
Royal’’, qui collabora ‘‘à la télévision en animant diverses émissions : Art et
magie de la cuisine (1954), Cuisine pour les hommes (1960), la Recette du
spectateur (1961), Bon Appétit et Cuisine à quatre mains (avec Robert J.
Courtine, 1966)’’ où, secondé par Catherine Langeais, il ‘‘préparait’’ les plats
32qu’il ‘‘recommandait’’ fut, lui, victime d’une anecdote qui illustre
parfaitement ces propos. Comme il arrivait enfin à être reçu par Pierre
Desgraupes, connu selon les auteurs de L’Histoire de la Télévision Française
déjà mentionnée comme un homme au caractère ‘‘ abrupt et bougon ‘‘, il
commença : Je suis Oliver… (Aucune réaction.) Je ‘‘fais’’ la cuisine à la
télévision. Desgraupes, qui, assis à son bureau, n’a pas levé le nez de ses papiers,
a alors cette étonnante réplique qu’aucun dialoguiste, par peur de n’être point
crédible, n’accepterait de glisser dans son texte :
Excusez-moi, je ne vais jamais à la cantine…

32Sources : Dictionnaire de la Télévision, ibid.
42 Comme quoi il était plus facile d’être connu du public que de ses propres
employeurs…
Toujours est-il, pour en revenir à Loursais, qu’il ne se démonta pas et releva
le gant. Chiche ! lança-t-il. Il soumit plusieurs projets, et ainsi naquirent Les 5
dernières Minutes.
Voici ce que révèlent les auteurs de l’Histoire de la Télévision Française,
page 70 :
‘‘ L’année a commencé par une création importante. Le premier janvier à 20
heures 25, les téléspectateurs assistent à la première des Cinq Dernières Minutes,
une émission dramatique policière proposée par Claude Loursais et en même
temps un jeu que seule la TV rend possible.
Quel est l’idéal de l’amateur d’énigme ?
Une histoire criminelle qui le tienne en haleine jusqu’aux cinq dernières
minutes et une fin qui lui donne l’impression d’avoir découvert lui-même le
coupable.
C’est ce que le réalisateur nous propose :
Un crime a été commis, l’inspecteur enquête, mais au moment où il va
découvrir l’assassin, l’émission s’arrête. Dans un coin du studio, quelques
spécialistes du roman policier ont suivi l’intrigue sur un récepteur. C’est vers
eux que la caméra se tourne maintenant car il leur appartient de trouver le
coupable ; aux spectateurs également.
Afin d’aider les uns et les autres, Claude Loursais repasse les passages qu’ils
demandent à revoir car des gestes, des mots, des objets peuvent fournir des
indices qui mettront les ‘‘enquêteurs’’, notamment l’inspecteur Antoine Bourrel
incarné par Raymond Souplex qui va devenir une figure légendaire de la
Télévision, sur la voie de la solution.
A partir d’avril, ce sont deux téléspectateurs sélectionnés qui prennent place
dans le studio et cherchent à résoudre l’énigme.
Concocter ce genre de puzzle policier exige beaucoup de logique. La
moindre invraisemblance peut faire s’écrouler l’émission. Il faut, dit Claude
Loursais, demander aux auteurs la plus grande rigueur et une précision extrême.
Il travaille lui-même avec eux après qu’ils lui ont apporté le scénario : la
première tâche consiste à détecter la faille dans une mécanique de précision.
Une des règles essentielles est de se conformer à la possibilité de plusieurs
33pistes, mais il faut absolument qu’à la fin il n’y en ait qu’une de satisfaisante.

33Ainsi que le révèlent Baudou et Schléret dans leur livre sur les séries et feuilletons TV, pour ce
qui est des futurs auteurs Loursais fit appel à Mystère Magazine, le grand magazine policier de
l’époque, dirigé par Maurice Renault, et au grand spécialiste du genre, Maurice-Bernard Endrèbe,
romancier et critique qui lui indiqua les noms d’un certain nombre de ses collègues : Fred Kassak,
Michel Lebrun, Jacques Dubessy (sous l’alias Slim Harrison), Louis-C. Thomas, Jean-Paul Conty
et Henri Lapierre. Le réalisateur et créateur de la série en retint un certain nombre, Dubessy ne

43 Jean Daurand : L’idée était trouvée. Restait à dénicher des auteurs et
l’interprète principal.
Pour ce qui est de l’interprète du rôle de l’enquêteur, il faut savoir que Loursais
connaissait déjà Raymond. En effet, celui-ci avait incarné un concierge dans
l’une de ses premières dramatiques, intitulée je crois Le roman chez lapostière.
Mais c’est en le voyant jouer un policier dans Identité judiciaire, d’Hervé
Bromberger, qu’il songea à lui. Il le persuada de changer de registre,
d’abandonner ce bon vieux La Hurlette. Aucun des deux n’imaginait qu’il allait
à nouveau s’enfermer pour un sacré bail dans un rôle qui le rendrait au moins
aussi populaire que lorsqu’il incarnait le compagnon de Carmen/Jane Sourza !
Qui, du reste, aurait pu songer à l’époque que l’émission remporterait un tel
34succès ? Personne !
Ami de l’auteur du présent ouvrage, le regretté Michel Lebrun, créateur à
succès de romans policiers depuis la grande époque de la défunte collection
Mystère des Presses de la Cité, détenteur de plusieurs prix (notamment pour son
fameux Pleins feux sur Sylvie), auteur remarqué d’anthologies annuelles du
roman policier, mais aussi l’un des ‘‘pères’’ des 5 Dernières Minutes, autre
grand modeste comme le sont tous les êtres vraiment doués, lui non plus ne
s’imaginait pas que cette série avec Raymond Souplex, Jean Daurand et Pierre
Collet figurerait parmi les plus appréciées de plusieurs générations sans jamais
être égalée. Écoutons-le plutôt : Quand nous avons tourné la première émission,
aucun de nous ne pensait qu’elle aurait un tel succès. Loursais avait eu l’idée
d’associer le téléspectateur à la solution de l’énigme proposée. Le commissaire
Bourrel s’appelait alors Sommet. Ce n’est qu’au bout de quelque temps que,
devant la consistance prise peu à peu par le personnage, et parce que Raymond
Souplex lui avait donné un ton bourru, que nous l’avons baptisé du nom qui
35devait le rendre célèbre .
C’est en gros ce que Michel Lebrun et Jean Daurand répétèrent à ce sujet à
l’auteur du présent ouvrage. Cette interview accordée par le premier à Télé 7
Jours fut publiée le vendredi 2 août 1973, donc peu de temps après le décès de
Raymond Souplex, à l’occasion d’une émission de transition (entre l'époque
Bourrel et la découverte de son successeur) diffusée le soir même sur la seconde
Chaîne. L’émission s’appelait Fausse note et réunissait Alain Mottet, Laurence
Vincendon, Henri-Jacques Huet (autre comédien de talent trop modeste et
discret qui devint l’ami de l’auteur de ce livre) et Marc Eyraud dans le rôle

devant intervenir qu’une seule et unique fois et Kassak écrire la toute première énigme… en
moins d’un mois, la date de diffusion étant déjà arrêtée !
34L’acteur avait alors presque 57 ans, et une grande carrière derrière lui… !
35Pour une fois trahi par sa mémoire, Raymond Souplex, dans une interview, parle, lui, non pas de
Sommet mais de Homère. De toute façon, dès la seconde émission, intitulée D’une Pierre deux
coups, donc plus tôt que les souvenirs de Michel Lebrun ne le laissent entendre, le personnage
avait déjà acquis le nom de Bourrel.
44 du Commissaire Ménardeau… qui par la suite ‘‘rétrograderait’’, Loursais ne
voulant pas qu'on pense qu'il s'était inspiré du lieutenant Columbo en créant son
personnage, pour devenir simple inspecteur sous les ordres du commissaire
Cabrol/Jacques Debary.
Cette intrigue au style irréprochable très proche des ‘‘Bourrel’’ nous permit
encore de découvrir l’assassin par nous-mêmes, dans notre fauteuil. Cela même
si le détail accusateur, moins ‘‘flagrant’’ que d’ordinaire, n’apparut cette fois
qu’en toute fin d’émission, venant corroborer l’impression du commissaire
Ménardeau due… à un enregistrement sur magnétophone comportant un certain
bruit, lequel, grâce à un détail, devient subitement aisément identifiable…
Aucune des sociétés qui ont édité les DVD des 5 Dernières Minutes n'a voulu
jusqu'ici commercialiser ces quelques émissions de transition pourtant de la
même veine que les ‘‘Bourrel’’ de Raymond Souplex. J'ose ici exprimer le vœu
que ce livre, s'il a ses propres fans, les fasse changer d'avis...
Michel Lebrun poursuit en révélant : Bourrel a, je crois, ceci de remarquable
qu’il s’agit d’une pure création de la télévision. Maigret, Sherlock Holmes,
l’inspecteur Wens, d’autres encore, sont des mythes littéraires qui ont pris forme
à l’écran. Bourrel, lui, est, pourrait-on dire, la création collective des auteurs et
des téléspectateurs, les premiers ayant eu le souci constant de favoriser l’osmose
en tenant le plus grand compte des réactions du public et des suggestions qu’il
leur apportait…
Jean Daurand : C’est vrai. Je me souviens que, au terme de l’une des toutes
premières émissions de la série, juste avant que Raymond ne demande aux
‘‘experts’’ invités quel était, à leur avis, le coupable de l’énigme qui venait de
leur être proposée, il s’est tourné vers la caméra, assis à son bureau de la P.J.,
pour expliquer quelque chose à nos téléspectateurs : en effet, des lettres nous
étaient parvenues de personnes trouvant trop long le temps mis pour remontrer
certaines séquences demandées par les ‘‘experts’’. Comme, à l’époque, tout ou
presque était tourné en direct (un certain soir, par exemple, une séquence
extérieure dans un manège de chevaux ne le fut pas, mais pour des raisons de
commodité fut au contraire enregistrée), il fallait aux comédiens le temps de se
replacer, puis aux cameramen celui d’en faire autant avec leur matériel. Parfois
mêmes des acteurs ou des actrices devaient repasser tout ou partie d’un
costume… ! On diffusait alors sous un léger fond musical un défilant montrant
le visage des protagonistes : Bourrel, les suspects, la victime, les personnages
secondaires, Coulomb, Dupuy… (Dans un premier temps, les personnages
étaient en nombre réduit). Évidemment, tout cela demandait quelques longues
secondes voire minutes de patience qui, pour le téléspectateur assis devant son
écran, pouvaient sembler plutôt ennuyeuses.
Même réaction du public lorsque nous nous mîmes à cesser le direct ou du
moins à ne plus l’utiliser systématiquement notamment pour la raison invoquée
à propos du manège. Pour revoir une séquence, il fallait le temps de la
retrouver… De la ‘‘recaler’’ sur le magnétoscope.
45 C’est pourquoi, au bout d’un temps, on cessa de proposer aux ‘‘experts’’ de
revoir des séquences…
Notez que, si au départ elle désignait uniquement les premières personnes
invitées à venir résoudre l’énigme proposée, auteurs de romans, critiques, etc...,
bref des gens évoluant dans le milieu de la fiction policière par opposition aux
personnes du public ayant souhaité venir et que l’on vit par la suite, ‘‘experts’’
fut une des expressions de Raymond. Il lui arriva parfois de l’utiliser pour
qualifier ces dernières.
Au moment de demander à ces gens qui selon eux était coupable et surtout quel
indice à leur avis le désignait formellement, son texte n’était plus écrit à
l’avance. Cela se conçoit d’ailleurs aisément : on ne pouvait savoir à l’avance
quels allaient être les propos de ses différents interlocuteurs.
Donc, comme je vous le disais, on cessa de remontrer des passages de
l’émission. C’est ce que Raymond indiqua au premier des deux ‘‘experts’’
invités à découvrir l’ignoble assassin de monsieur Léhon, antiquaire de
l’enquête intitulée Un Grain de sable…
…Dans laquelle joua un certain Jacques Jouanneau, longtemps, cela a été
souligné plus haut, voisin de Roger Carel et des parents de l'auteur à la
36campagne . Saluons de même le fils du comte de Fleury, autre voisin à peine
un peu plus éloigné qui pour exercer son métier de comédien prit un jour la
deuxième partie du nom du village charentais de Villebois-Lavalettte où se
situait le château familial. En lisant l’intéressant et plein d’humour Et à part ça,
qu’est-ce que vous faîtes ?... de Bernard Lavalette paru en 1998 aux Éditions de
Fallois et préfacé par Robert Merle, on saura entre autres choses quel ami du
comédien et grand des débuts de la TV eut pu, selon sa propre idée, au moment
où Bernard de Fleury adoptait grâce à lui le pseudonyme sous lequel le public le
connaît, s’appeler, lui, Villebois …
Oui, ainsi que vous venez de le lire, afin de leur plaire toujours davantage
les scénaristes tinrent énormément compte de l’avis des téléspectateurs. Et cela
en de nombreuses occasions. Jean Daurand confia un jour à l’auteur de ce livre
que Raymond Souplex disait que cela le rapprochait encore de ceux qu’ils
n’osaient appeler leurs admirateurs, et qu’il adorait ça :
Jean Daurand : Raymond a toujours aimé se sentir proche du public. Tenez !
comme je l’ai si souvent malicieusement fait remarquer dans la peau de Dupuy,
cela aurait chagriné Bourrel de ne pouvoir parler aux téléspectateurs par
l’entremise de la caméra. Et pas seulement au moment de la solution du
mystère ; parfois au cœur de l’émission, également. Pour lui, ils continuèrent
ainsi à participer même lorsque nos… ‘‘experts’’, pour reprendre l’un de ses
mots fétiches, disparurent des studios. Mais le moment où, peut-être, il se

36J'en profite pour remercier personnellement très sincèrement le second pour la dédicace de son
hilarant livre de souvenirs au titre évocateur (J'avoue que j’ai bien ri, Éditions Lattès, 1986), lors
de sa parution, à mon père, en notre nord commun de cette charmante Charente...
46 sentait le plus proche d’eux, c’était lorsque, une fois la solution donnée, il y
allait de quelques mots en guise de conclusion et qu’il s’éloignait de la caméra
dans le couloir de la P.J. jouxtant nos bureaux, à lui et à moi, après un aimable :
Bonsoir…
Et je crois que cela touchait les téléspectateurs…
C’était vrai. Cela aussi, Jean Daurand me le confia, retraite prise, un certain
après-midi… Il me révéla alors aussi qu'il aurait bientôt, à Montmartre, grâce à
la télévision, une nouvelle adresse, un appartement plus spacieux que son actuel
studio exigu ; dès que cela serait (on le lui avait promis, sans pouvoir lui donner
37pour l'instant sa localisation exacte) il m'en communiquerait l'adresse. Ce jour-
là, il devait terminer en m'expliquant que, au moment de son succès en tant que
Bourrel, Raymond Souplex touchait deux millions d'anciens francs. Ce qui
signifiait que, pour joindre les deux bouts, il devait comme bien d'autres artistes
d'alors multiplier les jobs annexes. Or, me précisa-t-il, son successeur, Jacques
Debary, l'interprète du rôle du commissaire Cabrol, toucha rapidement, lui,...
huit millions par téléfilms ! Evolution, évolution... pas de jalousie dans ces
propos, seulement le regret latent que les grands seconds rôles comme les
vedettes des débuts de la télévision n'aient jamais été considérés par les
institutions à leur juste valeur...
A d’autres de ses propos, échangés ceux-là dès notre lointaine première
38rencontre, un début d'après-midi, dans le café Le Renouveau (proche de son
domicile sis rue des Vinaigriers, Paris X, au numéro 63), je me rendis compte
que celui qui est resté à tout jamais dans le cœur de millions de français
l’inspecteur Dupuy aimait toujours la série. Malgré son départ de l’émission,
malgré la mort de son copain et la progressive ‘‘mise au placard’’ du créateur de
celle-ci après quelques années de bons Cabrol dus aux scénaristes de la grande
époque…
Il m'était apparu s'appuyant sur une canne, le dos légèrement voûté, mais
l'œil toujours aussi vif ; lorsqu'il franchit la porte de l'établissement aux murs
ornés d'articles de journaux titrant par exemple c'est ici que l'inspecteur Dupuy
a pris sa retraite, debout derrière celle-ci (j'avais dit à la serveuse que
‘‘j'attendais quelqu'un’’, elle dut tout de suite savoir qui), je m'en souviens
encore comme si c'était hier, je l'accueillis en ces termes :
‘‘ Bonjour, monsieur Daurand...
‘‘ Frédéric ?
‘‘ Oui.’’
Il fut visiblement étonné que je sois arrivé avant lui. Au téléphone, il m'avait
laissé entendre que je pourrais ne pas trouver l'endroit facilement. Mais je suis
moi aussi un parisien de naissance...

37Hélas, il ne le put jamais. Il devait décéder peu après, sans avoir rien obtenu de ce qu'on lui avait
laissé espérer quant à ce futur logement...
38100 Faubourg Saint-Martin ; c'était un vendredi d'avril, de 14 h à 14 h 50...
47 Nous nous installâmes à une table. Aussitôt, discrètement hélée par celui qui lui
tendait un billet flambant neuf de cent francs et qui, moins d'une heure plus tard,
deviendrait un de mes amis très chers, une jeune femme, visiblement habituée
comme le reste du personnel et la direction à ces rencontres en ces lieux de
l'inspecteur Dupuy et de ses fans, nous apporta les cafés commandés. Alors, les
mots suivants que le comédien prononça à mon attention, dictés par son état de
santé général, furent :
‘‘ Vous devez avoir du mal à reconnaître l'inspecteur Dupuy de la télévision... ’’
Je lui assurai que non. Puis nous commençâmes à évoquer la série. Il tint
d'abord à parler (avec émotion) de l'incroyable entente qui avait tout de suite
régné entre Raymond Souplex et lui : On ne pouvait pas faire un pas l'un sans
l'autre... Après quoi il enchaîna avec humour sur deux dialogues impromptus
survenus entre eux, lors de répétitions de scènes de la série, dialogues qui ne
faisaient nullement partie de leurs textes. Dans le premier, son ami, costumé en
Bourrel, lui demanda, en parlant de saucisses : Qu'est-ce que tu préfères, toi,
Strasbourg ou Francfort ? Bon ! Où on en était ?... Ces paroles pouvant ‘‘coller’’
à la situation, on les garda presque telles quelles. Dans le second, l'un des deux
étant malade répétait ses répliques emmitouflé dans des vêtements chauds ;
alors son copain de lâcher son texte : Qu'est-ce que tu prends ? Avant d'ajouter :
Tu devrais essayer du sirop...
Bien sûr, cette répartie en forme de boutade ne fut pas, elle, conservée au
montage...!
Jean Daurand me confia au cours de cet entretien que ses parents étaient
enterrés au cimetière Saint-Pierre de Marseille. Il multiplia ensuite à mon
attention les anecdotes et les souvenirs concernant le monde de la télévision, la
série en propre et, aussi bien, les téléspectateurs (pour lesquels, je le sentis
immédiatement, il avait un profond respect). Décédé en Bretagne en mars 1989,
il conserva longtemps son enthousiasme, défendant même (toujours avec
correction, sans s'emporter) ce que plusieurs de ses fans considéraient comme
les égarements des nouveaux responsables de sa série au temps des successeurs
de Bourrel... jusqu'à ce qu'à la mort de ses deux copains, Souplex puis Loursais,
moral atteint, il décide de ne plus lutter.
Au sujet évoqué plus haut de la ‘‘mise au placard’’ de Claude Loursais, il
faut bien le dire, ce dernier a lui-même précipité sa chute. Il y eut d’abord son
comportement tant durant les tournages qu’à la lecture des adaptations des
scenarii (dont il n’hésita pas à supprimer des passages, ôtant ainsi toute
cohérence, logique et crédibilité à l’intrigue) au profit de scènes qu’il tournait
d’ailleurs plusieurs fois, mettant alors son budget à mal, simplement parce
qu’elles lui plaisaient particulièrement. Quelque peu interloqués par ce subit
comportement d’un homme jusqu’ici si professionnel, adroit et rigoureux dans
le bon sens du terme, les scénaristes de la grande époque se retirèrent. Tel Jean
Cosmos qui, à la suite des questions qui lui étaient posées, s’en ouvrit du reste
48 sans en rajouter à un reporter au cours de l’article qui lui était consacré peu
après le décès du génial réalisateur-créateur dans les colonnes de Télé 7 Jours.
Et, devenu bohème, repris au détriment de la télévision par sa passion du
théâtre (il adorait le Festival d’Avignon… durant la période duquel il trouva la
mort en cette ville), Loursais n’eut plus qu’un lointain droit de regard sur Les 5
Dernières minutes, cette série formidable qui ne fut dès lors plus la sienne qu’au
générique et dans cette appellation de producteur qui lui fut un temps attribuée
sur le papier…
Malgré tout cela, malgré le tour que Loursais lui joua on le verra,
témoignage à l’appui, durant l’émission hommage à Souplex avant de le
‘‘redistribuer’’ dans l’éphémère Brigade des Mineurs, Jean Daurand, on le
comprend, continuait comme je l'ai déjà brièvement souligné à défendre sa série.
Malgré aussi la mauvaise route qu’elle prit un temps lors du règne de
Debary/Cabrol, et je n’y reviendrai plus par la suite non plus car ce n’est pas
notre sujet, cher lecteur (scenarii sans consistance, acteurs très modernes aux
cheveux longs et parfois débraillés, un homme en tricot de corps étant par
exemple un soir censé représenter un agent immobilier ou quelque chose du
même genre, une autre fois un brigadier attendant en forêt, près du corps d'une
victime d'un assassinat, la police de Paris en... jouant du violoncelle !!!...), tout
cela avant de trouver l’excellent Pierre Santini pour succéder à Jacques Debary
cavalièrement éjecté de son siège, reconnaissons-le, uniquement pour cause
d’âge… Mais, ainsi que l’exprimait déjà le personnage de Michel Bouquet dans
un des premiers ‘‘Bourrel’’, dans ce milieu on n’aime pas les comédiens qui se
mêlent de trop en demander, de trop en dire. Jamais on n’écouta Jacques Debary
et Marc Eyraud lorsqu’ils en virent à souhaiter plus d’épaisseur pour leurs
personnages. Et Pierre Santini, pour avoir demandé de meilleurs scenarii (et des
thèmes plus actuels, seule erreur de sa part à mon sens car une émission, une
dramatique policière en l’occurrence, n’a absolument pas besoin, bien au
contraire, de coller au sordide du monde actuel pour être bonne), précipita la
chute de son personnage… et de la série à l’aube des quarante ans de présence
de celle-ci sur le petit écran… !
M’imaginant à sa place et sachant combien alors je réagirais comme lui, je
compris Jean Daurand. Et pourtant, pour moi comme pour des millions de
téléspectateurs rien ni personne ne remplacera jamais ni le trio
Bourrel/Dupuy/Coulomb, ni le créateur de la série à son apogée, ni les
scénaristes qui officièrent d’abord de 1958 à 1972 puis, ensuite, à la mort de
Raymond Souplex, un peu au-delà.
Si j’étais un jour publié, je comptais faire la surprise à mon ami Jean
Daurand de lui offrir un exemplaire de mon livre. Et il m’a fait la sale blague de
nous quitter…
Un jour, il me confia : D’ailleurs, Dupuy avait beau sourire, mais oui mais
oui ! Vous aurait dit Bourrel, lui non plus ne détestait pas ‘‘converser’’ avec les
téléspectateurs par l’intermédiaire de la caméra !... Et c’était vrai, je vous
49 l’assure : j’adorais cela ! Tenez : à la conclusion de L’Avoine et l’oseille, par
exemple ; comme je ‘‘séchais’’, ne me suis-je pas tourné vers l’objectif pour
m’adresser au public dans son salon en lui demandant discrètement : Vous
m’aidez, hein !?
C’était l’idée de Grangé, aussi grand dialoguiste qu’il était un admirable
scénariste, bien sûr… Mais il me connaissait ; et je me suis très vite pris au jeu.
Comme, en plus, il n’était pas dépourvu d’humour (loin de là !) il avait imaginé
que des téléspectateurs, dont on n’entendait que les voix, m’aideraient cette
fois-là réellement de leurs observations… !
L’auteur ne résiste pas à donner quelques-unes des répliques de cette
fameuse conclusion de L’Avoine et l’oseille à ses lecteurs (sans mentionner le
nom du ou de la coupable, naturellement !) :
Dupuy est dans son bureau, craie à la main, devant un tableau noir sur lequel
figurent entre autres les noms des différents suspects :
‘‘…En voilà quatre bien placés dans la ligne droite, les paris sont ouverts
pour le gagnant… ; Hum hum… [Il se tourne vers la caméra :] Eh, ça… ça
marche, chez vous, les pronostics ?…Ah non, non, restez pas à me regarder,
comme ça, faites-les travailler un peu, vos méninges… C’est pas le tout de dire
après je savais bien que c’était celui-là le coupable, c’est MAINTENANT qu’il
faut le trouver ! Je vais vous refiler un petit tuyau…’’
Là-dessus Bourrel arrive, venant de son propre bureau, et s’y oppose. Puis il
jette un coup d’œil au tableau de Dupuy :
‘‘ Ah, c’est le tableau des partants, ça ?…
‘‘ Oui, oui oui…
‘‘ Eh ben tu vas pouvoir afficher le vainqueur.
‘‘ Ça y est, tu l’as ?!
‘‘ Dans mon bureau…
‘‘ Ah, Chouette ! [il veut s’y précipiter, mais Bourrel le retient :]
‘‘ Ah non, non, bah non, eh !
‘‘ Comment, on peut pas voir ?!
‘‘ Pas avant de m’avoir dit son nom !
‘‘ Ah !…ah… ouais…[En fait de petit tuyau, Dupuy ‘‘sèche’’.] C’est… C’est
un homme ou une femme ?
‘‘ Si je te dis que c’est une femme ?…
‘‘ Ah bah alors c’est madame Savy !!! [Il n’y a QU’UNE femme parmi les
suspects…]
‘‘ C’est bien pourquoi je te dis rien, ce serait trop facile ! Oh, allons, tu vas
pas me faire croire que t’as pas trouvé, quoi ?
‘‘ Oh, si, ça j’ai bien ma petite idée, hein…
Bourrel pose une cuisse sur le bureau de Dupuy : ‘‘ Et qu’est-ce que c’est, ta
petite idée ?…
‘‘ Eh ben voilà… [Il cache ses lèvres à la vue de Bourrel de la tranche de sa
main, fixe la caméra et nous demande : VOUS M’AIDEZ, HEIN !?… avant de
50 poursuivre à l’attention de son chef et ami :] Je trouve que cette affaire est pas
tellement compliquée. On a vu pire, hein ?! D’après moi…
Suivent les conclusions de Dupuy, desquelles il ressort que l’assassin devait
pouvoir prendre un certain revolver et être au courant d’un certain rendez-vous.
Mais, devant un Dupuy décontenancé, Bourrel assure que ce n’était pas tout. Et
une première voix de ’‘ téléspectateur ’‘ attirant l’attention des deux policiers,
de lancer : Il fallait aussi qu’il l’y remette… Une seconde voix éclaire Dupuy :
Il fallait aussi qu’il remette LE REVOLVER A SA PLACE !…
L’inspecteur reconnaissant la fiabilité de cette judicieuse remarque, Bourrel
en profite pour lui lancer malicieusement que évidemment, comme ça, c’est
facile !…, et Dupuy remercie le ‘‘téléspectateur’’ avant de poursuivre son
raisonnement. A un moment donné, Bourrel lui fait remarquer : T’en oublies
un… [un suspect] Tu vois pas ? Et vous ? [Il s’est tourné vers la caméra pour
interpeller les gens devant leur petit écran. Une petite voix féminine timide lui
répond alors :] Monsieur Verniolles ?… [Bourrel acquiesce.] Ah non, là je
marche pas ! s’emporte alors comiquement Dupuy. ‘‘ Eux ‘‘, ils l’ont vu, mais
pas moi ! Et puis tu m’en avais pas parlé ! Ah non, c’est pas du jeu, ça !
Juste après, Bourrel, qui a calmé et ‘‘ repêché ’‘ son ami, parle d’un autre
suspect, Cahuzac, comme possible coupable. Une autre voix féminine fait
alors : Cahuzac ?… Cahuzac ? Mais il était pas au courant ! [Bourrel démontre
que si.] Ah, oui oui oui oui oui oui, en effet, ah je m’excuse…
‘‘ Mais je vous en prie.
Là-dessus, Dupuy ayant enfin découvert à son tour le coupable, Bourrel
explique dans quelles circonstances celui-ci en est arrivé à commettre son crime.
C’est alors qu’une voix à l’accent belge prononcé l’interpelle : Eh minute, fieu :
s’il y avait comme ça comme un complice, pour une fois ?!
‘‘ Il n’y a pas de complicité possible.
‘‘ Pas de complicité ?! !... [Bourrel le convainc, ce qui fait dire au ‘‘Belge’’ :]
Ça est sûr, hein…
Et si quelques-uns ont encore des doutes, Bourrel propose de venir leur en
faire la démonstration à domicile à réception de leur lettre (!)... Ce à quoi le
‘‘téléspectateur’’ belge rétorque : Alors venez seulement…
‘‘ Oh ! mais je viendrai ’’, sourit Bourrel/Souplex.
Mais le plus souvent, évidemment, reprend Jean Daurand, et sans pour autant
que ce qui nous reliait par écran interposé ne perde de son intensité, je prenais
simplement les gens à témoins à travers la caméra. Notamment, je me rappelle,
lors d’une autre enquête intitulée Les Enfants du faubourg : Ah ! J’avais bien dit
qu’il s’était blessé lui-même !
Et, en plus (ici, Jean Daurand sourit franchement, avec un rien de nostalgie dans
le regard qui se fait plus brillant), mon personnage de Dupuy prenait pour de la
mauvaise foi la propre réplique à suivre de Raymond qui disait : ‘‘ Hein ? Ah
oui, oui… mais, à ce moment-là, ça n’avait aucune importance ! ’’
51 En ces instants, la complicité qui m’unissait à mon copain s’étendait encore
plus totalement à notre public. Oui, je le répète, je l’avoue, moi aussi j’adorais
‘‘dialoguer’’ avec nos téléspectateurs…
Les Enfants du faubourg : leur plus fameuse enquête, à mon sens, juste
avant (sans ordre) Quand le vin est tiré, Finir en Beauté, Sans fleurs ni
couronnes, Napoléon est mort à Saint-Mandé, La Chasse aux grenouilles, et
Un Mort à la une, pour ne citer que ces titres que l’on pourra retrouver en détail
avec tous les autres dans l'annexe 7.
Michel Lebrun, le romancier-scénariste, Jean Daurand et Raymond Souplex
étaient vite devenus des amis. Contrairement à ce qu’écrivit Télé 7 Jours
(comme quoi même les plus grands peuvent de temps à autres commettre des
erreurs) Tableau de chasse, conçue en collaboration avec Henry Grangé et
réalisé par Claude Loursais, ne fut pas la première mais la septième enquête des
5 Dernières Minutes. Peut-être le reporter voulut-il dire qu’il s’agissait de leur
première émission ensemble, l’un derrière sa machine à écrire en tant qu’auteur
et les deux autres derrière les caméras en tant qu’interprètes principaux ? Mais
ce n’est guère plausible non plus si l’on songe que Michel Lebrun participa non
seulement aux balbutiements de la série mais également à la véritable première
enquête.
Le hasard voulut que l’ultime histoire tournée de bout en bout par Raymond
Souplex fut un scénario de ceux qui avaient repris le flambeau de manière assez
régulière après le départ des Grangé Maheux (pour d’autres grandes aventures
télévisuelles) et Cosmos (finalement dépassé on l’a lu par le comportement de
Loursais et qui de toute façon ne tenait pas à poursuivre, à ‘‘s’enfermer’’ dans
cette tour d’ivoire si exigeante) : un scénario de Lebrun et Thomas…
Jean Daurand : Les gens avec qui nous avons travaillé, Raymond et moi, que
nous avons côtoyés, notamment pour Les 5 Dernières Minutes : acteurs,
réalisateurs, scénaristes et leurs épouses (je pense à mesdames Bonneau-Grangé
et Maheux), scriptes, hommes de plateaux et de régies... furent presque tous de
très bons amis. J’aimais cette atmosphère ; Raymond également.
Comme le dit Jean Daurand lorsqu’il apprit qu’il allait retravailler avec
Claude Loursais pour La Brigade des mineurs, et Raymond Souplex aurait été
comme toujours tout à fait d’accord avec lui là-dessus : Tourner avec Loursais,
c’est du billard !
Le talent, si talent il y a, n’est pas tout. Peut-on faire du bon travail sans
respect mutuel, sans une certaine amitié, si on ne se connaît pas suffisamment ?
Et sans respect du public, donc ?! Imaginons seulement que les auteurs
n’aient tenu aucun compte de l’épaisseur prise peu à peu, du fait de Raymond
Souplex, comme le souligna Henry Grangé, certes, mais aussi grâce aux
téléspectateurs et aux enquêtes elles-mêmes ménageant scènes graves et scènes
52
ssouriantes, humour et mystère, coups de gueule et bonhomie, prise peu à peu,
39disais-je, par le personnage de Bourrel ?
Qu’est-ce que cela aurait donné ?
La réponse à cette question nous est fournie par l'inspecteur Dupuy lui-
même : Si nous n’avions tenu le moindre compte de l’avis des téléspectateurs, si
nous n’avions tous appris à nous connaître, à nous estimer et à nous respecter
mutuellement, sûrement la série serait-elle aujourd’hui bel et bien morte et
enterrée et ce depuis longtemps !
Le Parisien Libéré, dans son hommage au comédien-chansonnier disparu,
rappelle que la popularité de ce dernier permit le concours en bandes dessinées
intitulé Les enquêtes du commissaire Bourrel (idées des frères Rouland et
dessins de Loïs Petillon) qui parut dans les colonnes de ce grand quotidien de la
Capitale : Raymond Souplex était heureux du contact qu’il avait ainsi avec nos
lecteurs. Car, derrière l’air bourru du commissaire, battait le cœur d’un homme
qui était la sensibilité même. Raymond Souplex, avec sa grande culture, sa
simplicité, son talent, sa belle voix grave, était le plus délicat et le plus sincère
des comédiens.
Je pense que quiconque a eu la chance d’approcher l’homme, l’a connu
même d’aussi loin qu’un simple admirateur, voire un simple téléspectateur, ne
contestera pas cela. Ne voir dans ces phrases émouvantes qu’un éloge pompeux
à un ami décédé reviendrait à faire preuve d’un aveuglement borné et stupide.
N’oublionspas que, comme le souligne sa fille, le comédien avait des dons
multiples, notamment un bel organe vocal. Dans Bourrel démasque Souplex, un
disque édité à ses frais pour les admirateurs de son père à la mort de celui-ci,
elle a rassemblé, souvent après de longues recherches, quelques-uns des aspects
les moins connus du talent du comédien : des chansons comme La bicheau bois,
Économie, ou des extraits du Grenier de Montmartre ; une scène du Bourgeois
Gentilhomme enregistrée en 1952, avec Jane Sourza dans le rôle de Nicole ; une
autre d’Antigone. Là, Souplex interprète Créon et c’est sa propre fille Perrette
qui, dans le rôle-titre, lui donne la réplique. Bourrel démasque Souplex
comporte aussi la chanson Mississippi et des extraits de L’opéra de quat’sous,
que Raymond Souplex joua à L’Empire avec Françoise Rosay.
Perrette Souplex envoya ce disque contre remboursement aux gens qui en
firent la demande. Nul doute que les admirateurs de son père furent nombreux à
lui écrire pour l’obtenir. A condition qu’ils aient pu savoir qu’il existait !… Car,
et c’est infiniment regrettable, aucune maison de disques n’a cru bon de
s’intéresser à ces précieux enregistrements. Perrette Souplex a dû se débrouiller
seule. Preuve, là encore, que les goûts des responsables ne sont décidément pas
souvent en accord avec ceux du public…

39Sans compter l'épaisseur de son acolyte Dupuy, qu’il faut d’autant moins négliger que Jean
[Daurand], de son côté, n’a pas été pour rien dans le succès de la série ! (Révélation de Michel
Lebrun à l’auteur.)
53 En ce qui la concernait, la fille du comédien confia : Ce n’est pas une affaire
d’argent ; simplement une affaire de cœur.
Perrette ? C’est ma fierté de père ! Elle me ressemble beaucoup, ne trouvez-
vous pas ? L’avez-vous vue affublée par mes soins de la perruque et du nœud
papillon de Bourrel ? La similitude de traits est encore plus frappante ! dit un
jour Raymond Souplex à un journaliste de Télé 7 Jours.
C’est elle, en tous les cas, et c’est naturel, qui parle le mieux du grand
comédien disparu.
Écoutons-là par exemple se confier auParisien Libéré un an après le funeste
événement, à l’occasion d’un Aujourd’hui Madame de la deuxième chaîne
consacré à son père et auquel participèrent notamment Claude Loursais, Pierre
Tchernia, Robert Rocca et Suzanne Gabriello : Il était épatant, mon papa ; il
m’avait surnommée Potoche. Dans son esprit, cela voulait dire mon petit pote…
C’était un vrai gourmet, mais il n’aimait que la cuisine de maman. On pouvait
l’emmener dans le meilleur restaurant, il disait : C’est bon, c’est très bon…
Mais ce n’est pas si bon que ce que fait ta mère. Quand elle voulait le régaler,
elle lui préparait un de ces plats en sauce qui demandent des heures de
préparation et de cuisson. Un rosbif, il appelait ça ‘‘du buffet de la gare’’.
Au fond, c’était un homme tranquille, mon papa. Un modeste qui ne se
rendait pas du tout compte à quel point il était célèbre.
Célèbre, et, peut-on ajouter à ces propos, doué de l’étonnante facilité qu’ont
seules de rares personnes de pouvoir apprendre tout un texte en très peu de
temps. A sa place, d’autres vedettes auraient exigé certains avantages. Lui, pas
plus que Jean Daurand, son ami à la ville comme aux studios, dont le
personnage de Dupuy était bien autre chose qu’un simple faire-valoir, n’y
songea jamais.
D’autres encore, leur scène achevée, se désintéressent totalement du jeu de
ceux de leurs partenaires qui viennent de prendre la relève devant la caméra. Lui,
au contraire, comme cela a déjà été évoqué, restait debout, les mains dans les
poches de son pardessus ou de sa veste et suivait attentivement celui des autres
comédiens.
Tourner, dans son esprit, ne consistait pas seulement à aligner des phrases et
quelques jeux de scène vite oubliés. Il y mettait vraiment tout son Art. Et Jean
Daurand, qui parlait plus volontiers des autres que de lui, et en particulier de son
meilleur ami, me le confirma pour ainsi dire d’emblée.
En cela, Raymond Souplex était remarquable.
Son respect du public était immense. Jusqu’au bout, il lutta pour ne pas le
décevoir. Malade mais ne sachant pas qu’il était condamné (et l’eut-il su qu’il
aurait agi de la même façon !), il rassembla toutes ses forces pour jouer jusqu’à
leur extrême limite. Sa fille eut du mal à l’obliger à se reposer un peu, à le faire
s’asseoir (sans avoir l’air de trop insister afin qu’il ne se doute de rien) entre
deux scènes, dans un endroit protégé des courants d’air.
54 Cela paraîtra excessif à certains. Or ce n’est que la marque d’un homme hors
du commun. Et Loursais le savait bien, pour qui son ami était aussi il faut bien
le dire son gagne-pain au point qu’il fut, lui, Raymond Souplex, le seul, sinon
l’un des rares, à ne jamais avoir eu à souffrir du caractère parfois emporté et
toujours exigeant (encore que là on pourrait considérer que c’était son métier et
le but final qui le voulaient) du réalisateur de génie qu’était Claude Loursais.
Raymond Souplex n’aurait pas compris, pas admis qu’il en fût autrement : il
devait sa popularité au public ; donc il ne devait à aucun prix décevoir ce public.
Un public qui lui a toujours réservé une place à part dans son cœur.
Il adorait sa maison de la Butte. Quand il ne tournait pas, il lui arrivait de
s’enfermer parmi ses boites à musique, ses souvenirs et ses livres, et, là, il se
sentait pleinement heureux de vivre. Il lui arrivait également de s’occuper de sa
treille, dont il tirait une juste fierté, et de son jardin de la rue Cauchois. Les
bonnes saisons, la première pouvait donner jusqu’à près de sept kilogrammes de
raisins ; mais il connut aussi quelques déboires tragi-comiques, notamment avec
un cerisier : celui-ci ayant vu l’année précédente sa (maigre) production
totalement dévorée par les moineaux, vint un jour où, piqué au vif, il passa des
heures à envelopper chaque grappe dans de petits sachets translucides. Hélas !
le résultat fut le même ! Il en fallait plus pour arrêter les oiseaux… !
Jean Daurand : Oui, vous avez raison, Frédéric ; Raymond a dit un jour que
mon personnage de Dupuy ne fut recruté que pour la deuxième émission des 5
Dernières Minutes. Mea Culpa, je le confesse, je me suis trompé ! vous dirait-il
aujourd’hui s’il vivait encore : en réalité, je ne fus en effet engagé que pour la
troisième. De même Coulomb n’apparut-il pas immédiatement aux côtés de
Bourrel.
…Coulomb, personnage du planton joué avec finesse et métier par le
regretté Pierre Collet. Henry Grangé, qui en son temps créa et baptisa tous les
personnages de la série hormis Bourrel, imaginé par Claude Loursais, utilisait
pour leur donner une identité des noms de gares (ou de localités ; ce qui revient
souvent au même). Il tenait cette idée d’un illustre auteur du début du siècle et
évitait ainsi de se voir interpeller par quiconque aurait pu croire se reconnaître
dans tel ou tel personnage portant son patronyme…
Jean Daurand : Si vous observez attentivement certains génériques de fin de
40la série, vous vous apercevrez même que des créateurs distraits du défilant
l’ont appelé… Colon !… Voire Colomb… ! Eh bien notre planton, du moins
celui qui devait nous accompagner si longtemps, n’apparut donc comme moi
qu’en cours de route, si j’ose dire. Il fut auparavant recherché à travers divers
comédiens au talent non mis en cause, dont Bernard Musson, mais ne trouva
son aboutissement qu’avec l’inimitable Pierre Collet. Inimitable et patient ; il

40Long carton sur lequel sont peints la distribution des rôles et les noms du réalisateur, de sa
scripte ainsi que ceux des indispensables ‘‘hommes de l’ombre’’ d'une émission, et qui défile sous
nos yeux.
55 fallait l’être, car le planton devint bien vite notre souffre-douleur, à Bourrel et à
moi !… Combien de fois ne l’a-t-on pas rabroué, tous les deux, Raymond en
tant qu’inspecteur principal d’abord puis comme commissaire, et moi en tant
que Dupuy, alors qu'il ne cherchait qu’à nous être agréable ?! Et tout cela parce
que l’enquête piétinait, parce que Bourrel avait mal à la tête ou bien parce que
celui-ci venait de m’engueuler !… On le chargeait de toutes nos petites
besognes. Y compris, en ce qui concerne mon personnage de Dupuy, un jour
que l’inspecteur avait pataugé dans certains problèmes, d’aller acheter des
chaussettes… sèches ! Et comme Coulomb avait oublié le ticket de caisse
indispensable pour se faire rembourser auprès du comptable de la police, je l’ai
41renvoyé illico chez le commerçant. En râlant après, par-dessus le marché ! Et,
l’indignation passée, parfois trop suffoqué pour être indigné, il continuait à nous
vénérer !... Le personnage de Coulomb a pris de plus en plus d’importance,
d’épaisseur. Les scénaristes s’en sont rendu compte et ont bien souvent joué là-
dessus. C’est au talent du regretté Pierre Collet que cela est dû. On a souvent
parlé du duo Bourrel - Dupuy, mais je crois qu’en toute justice il faudrait parler
du trio que nous formions avec notre brave planton.
Recherchant toujours plus de détails et d’anecdotes autant pour mon plaisir
que pour ce livre, avant la conversation que l'on vient de lire au sujet de
Coulomb j’appelai un jour les Collet au téléphone. Je tombai sur madame. Je ne
sentis fort mal à l’aise lorsque cette courtoise personne des plus aimables
m’expliqua que son mari, ‘‘quelqu’un d’infiniment humain, aurait fait tout ce
qu’il pouvait pour m’aider…, mais qu’il était décédé trois ans à peine après
42Raymond Souplex, en 1975 …!’’
A la fois triste et stupéfait, je me confondis en excuses, non sans me dire une
fois de plus que l’audiovisuel était bien peu reconnaissant envers ses enfants les
plus aimés du public… Car cette disparition ne fit semble-t-il l’objet d’aucun
commentaire nulle part, fut-il laconique.
‘‘Dans ce métier, même si l’on est un temps reconnu’’ devait confier à son
épouse Claude Bertrand, un autre de mes amis acteurs (qui fut aussi la voix
française de Roger Moore et Bud Spencer, pour ne citer que ces deux
noms) ‘‘on est vite oublié et remplacé’’. A son décès suite à une grave et
soudaine maladie, ses amis ne firent pas un signe à sa veuve…
Jean Daurand : Ah ! C’était toute une époque ! Collet nous a bien manqué,
quand il a disparu de la distribution !… Et mon propre éloignement forcé de la
43caméra de Loursais m’a fichu une drôle de claque au moral… ! Je me
souviens d’un ‘‘coup’’ fameux où ce fut le malheureux planton, dont la
silhouette était vite devenue familière aux téléspectateurs, qui ‘‘trinqua’’ une

41On verra plus loin ce que Jean Daurand révéla également à l’auteur concernant “l’épisode de
l’achat des chaussettes”…
42Au vu de a filmographie, il semblerait qu'il soit en fait décédé en 1977...
43Voir annexe 5.
56 fois de plus. Cela se passait durant notre enquête dans un institut de beauté.
L’émission s’intitulait d’ailleurs Finir en beauté ; la plupart de nos titres, nous y
tenions particulièrement, recelaient un jeu de mots en rapport avec la situation,
44le lieu ou le milieu social choisis . Où en étais-je … ?! Ah oui, l’anecdote…
Sur l’un des bancs jouxtant nos bureaux, à Bourrel et à moi, étaient réunies les
anciennes employées de Janine Moulin, la victime… De jeunes femmes fort
sympathiques auquel mon personnage de Dupuy, vous le connaissez, aurait
sûrement fait un brin de causette si son ami et néanmoins patron n’avait pas eu
l’œil sur lui ! L’inspecteur demanda au Principal s’ils allaient ‘‘se les partager’’
pour l’interrogatoire. Ce à quoi Bourrel répliqua : Si je te disais oui, tu me ferais
une poussée d’urticaire… ! Ces demoiselles, heureuses de l’occasion qui leur
était donnée de se retrouver après plusieurs années (car du fait de son caractère
pour le moins déplaisant et de certains moyens plutôt retors employés à
l’encontre de l’une d’elles, la victime les avait vues démissionner en bloc six
ans plus tôt), échangèrent leurs adresses et des souvenirs. Dans l’euphorie, elles
se mirent à parler plus fort les unes que les autres et ce pauvre Coulomb crut
bon de les rappeler à l’ordre : Quand ils sont de mauvaise humeur, c’est moi qui
trinque… ! Ce ‘‘ils’’, évidemment, désignait Bourrel et Dupuy…
Naturellement, il ne réussit qu’à se mettre ses adorables jeunes personnes à dos.
Elles se moquèrent de lui, et le chahut reprit de plus belle. Sur ce, alertés par ces
cris qui nous dérangeaient dans nos cogitations, Bourrel et moi faisons irruption
dans le couloir et, pour donner raison à notre brave gardien, nous lui tombons
tous les deux dessus ! Enfin, Bourrel principalement, car Dupuy reconnut dans
l’une des jeunes femmes... Mais je ne vais pas plus loin, pour ne pas gâcher le
plaisir de ceux qui ne connaîtraient pas encore cette histoire !

DU CELEBRE INDICATIF MUSICAL DES 5 DERNIERES MINUTES
L’indicatif qui devait bientôt marquer la diffusion de chaque énigme ne fut
adopté qu’après quelque temps. Au début, une musique d’ambiance très années
cinquante et soixante, bien en phase avec le style de l’émission, ouvrit et
conclut celle-ci. Elle distillait chaque fois et amenait déjà fort bien le suspense
qui allait suivre. J’ai inclus à ce recueil, pour la plupart en fin de volume,
annexe 11, certaines des lettres qu’ont eu la gentillesse de m’envoyer mes amis
des 5 Dernières Minutes. En voici une dès à présent, extraite des autres parce
qu'en rapport avec le fameux morceau à la trompette bouché qui deviendrait très
vite si justement célèbre :



44On a gardé la formule pour bien des choses, depuis, toutes chaînes confondues ; avec plus ou
moins de bonheur…
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