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Emile Digeon

De
237 pages
Emile Digeon a été, en mars 1871, le chef de la Commune de Narbonne. Déporté avec son père en Algérie en 1852, il s'enfuit aux Baléares où il épouse une riche veuve, amie de Georges Sand et de Chopin, et devient banquier. Revenu en France après vingt ans d'exil, il milite auprès des socialistes puis des anarchistes en se fixant pour objectif l'union de tous les révolutionnaires. Dans sa correspondance avec Louise Michel, Jules Guesde, Louis Blanc, jamais il n'évoque son exil. N'assumait-il pas la "contradiction" entre ses activités à Palma de Majorque et son militantisme révolutionnaire ?
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EMILE DIGEONLogiques historiques
Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures
contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au
legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources
historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies.
Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et
de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des
représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.
Déjà parus
frHugues MOUCKAGA , La Rome ancienne, siècle avoJ.-C. -
fr s. apeJ.-C., 2006.
Jean-PieITe GRATIEN, Marius Moutet, un socialiste à l'outre-
mer, 2006.
Jean-Rémy BEZIAS, Georges Bidault et la politique étrangère
de la France, 2006.
Cécile BERL Y, Marie-Antoinette et ses biographes, 2006.
Antonin GUY ADER, La revue Idées, 1941-1944. Des non-
conformistes en Révolution nationale, 2006.
Jacques LELONG, Le Bocage bourbonnais sous l'Ancien
Régime,2006.
Robert PROT, Jean Tardieu et la nouvelle radio, 2006.
Frédérique VALENTIN-McLEAN, Dissidents du parti
communiste français, 2006.
Jacques DUVAL, Moulins à papier de Bretagne du XVIe au XIXe
siècle,2006.
Charles MERCIER, La Société de Saint- Vincent-de-Paul. Une
mémoire des origines en mouvement (1833-1914), 2006.
Abdelhakim CHARIF, Frédéric DUHART, Anthropologie historique
du corps, 2005
www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo. fr
harmattan 1@wanadoo. fr
@L'Harmattan, 2006
ISBN: 2-296-01920-X
EAN:9782296019201Paul TIRAND
EMILE DIGEON
1822 - 1894
L'itinéraire singulier d'un communard
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina FasoL'Hannattan Hongrie
Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Via Degli Artisti, 15 1200 logements villa 96Kônyvesbolt
Adm. ~BP243, KIN XI 10124 Torino 12B2260
Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa - RDC ITALIE Ouagadougou 12
1053 BudapestDu même auteur
Castelnaudary et le Lauragais audois (1814-1852) - Eché -1988. (1870-1945) - Chez l'auteur - 1991.
Loges et Francs-maçons audois (1757-1945) - Cercle culturel de
Carcassonne - 2002.A Pierre Rolland,
A Jeanne Rolland,
A Chloé Tirand.AVANT-PROPOS
Pourquoi une biographie d'Emile Digeon, ce quasi inconnu auquel peu
d'historiens se sont intéressés, si ce n'est pour explorer quelques épisodes de sa
vie, essentiellement la Commune de Narbonne, ou pour analyser le socialisme
narbonnais, comme l'a fait avec talent l'universitaire américain Christopher
Guthrie?
Voulant en savoir davantage, nous lui avons consacré plusieurs années de
recherche pour au moins deux raisons. Tout d'abord, nous soupçonnions que son
itinéraire pouvait être représentatif des aspirations et des idéaux, des espoirs et des
déceptions, parfois des révoltes d'hommes et de femmes de la deuxième moitié du
XIXe siècle contre l'injustice sociale et toutes formes d'oppression. Ensuite, nous
souhaitions découvrir comment ce militant républicain avait vécu sa déportation en
Algérie et ses vingt ans d'exil aux Baléares, suite au coup d'Etat du 2 décembre
1851 et à l'épisode de la Commune en mars 1871. Et ce fut pour nous une surprise
d'apprendre que lui, le communard, l'anarchiste avait été banquier, dirigeant de
société à Palma de Majorque
Le travail d'investigation s'est révélé long et difficile, car nous avions des
informations très parcellaires sur cet audois, né à Limoux en 1822 et mort à Trèbes
en 1894. Les seules certitudes étaient qu'après avoir été proscrit en 1852 et exilé à
Palma de Majorque, il avait été le chef de la Commune de Narbonne, un épisode
révolutionnaire de huit jours, et s'était présenté, sans succès, dans les années
quatre-vingts, à des élections législatives dans cette même ville. En donnant son
nom à des places de la ville, les municipalités de Carcassonne et de Narbonne
avaient voulu, en leur temps, rendre hommage au communard. Toutefois, il faut
noter que ni sa commune natale, ni celle où il a été inhumé, selon sa volonté, dans
une fosse commune, n'ont jamais cru bon de l'honorer. Les édiles locaux ont
probablement péché par ignorance, une ignorance d'ailleurs bien compréhensible,
car, déjà dans les dernières années de sa vie, notre personnage était tombé dans
l'oubli. Après sa mort, son nom était parfois prononcé à l'occasion des cérémonies
anniversaires de la Commune mais, les années passant, cet événement ne sera
même plus célébré. Il faudra attendre mars 1991 pour que le 120èmeanniversaire
soit marqué à Narbonne par une exposition et une conférence sur le rôle d'Emile
Digeon en 1871. L'auteur a assisté à cette manifestation dont l'initiative revenait
aux Amis de la Commune, une association qui perpétue le souvenir descommunards: séduit par ce révolutionnaire, il s'est investi dans des recherches
tous azimuts car il a subodoré, à la lecture des premiers documents d'archives, que
l'intérêt du personnage ne pouvait se résumer à ce court épisode narbonnais.
Qu'avait-il fait avant? Qu'aura-t-il fait après?
Ce fut une entreprise passionnante, parfois interrompue, mais toujours
reprise afin de s'engager sur d'autres pistes: elle a duré plus de dix ans. Cet
ouvrage, qui n'a certes pas la prétention d'être exhaustif, car il reste des zones
d'ombre, a notamment pour ambition de porter le résultat de ces investigations à la
connaissance du public et peut-être d'ouvrir la voie à d'autres.
Après lecture des textes (articles et livres) concernant ce révolutionnaire, il
ne subsistait qu'une piste de recherches: les archives privées ou publiques en
France et aux Baléares où il s'est exilé à deux reprises. C'est de la confrontation de
ces matériaux que pouvait jaillir une lumière qui, il faut le noter, nous a permis de
déceler des erreurs commises par tel ou tel auteur et reprises par d'autres, comme
cela est parfois le cas dans les ouvrages historiques. Un exemple: André Siegfried,
professeur au Collège de France, n'écrit-il pas dans son cours sur les élections dans
l'Aude que la Commune de Narbonne en mars 1871 a été dirigée par Emile Digeon
et son père alors que ce dernier, que d'autres auteurs font, à tort mourir aux
Baléares, était décédé en 1860 à Sainte-Eulalie, près de Carcassonne...
Mais quel chemin emprunter pour explorer le passé de notre personnage?
Les archives de l'Aude, exception faite de la courte période communarde et de
résultats électoraux, ne détiennent aucun document intéressant. Il est vrai qu'il n'a
vécu dans ce département d'une façon continue que les huit premières années
(Limoux) de son existence et, diminué physiquement et intellectuellement, les neuf
dernières années (Trèbes). Montpellier de 1829 à 1852, l'Algérie où, en 1852, il est
déporté avec son père, Palma de Majorque, où il se réfugie à deux reprises pendant
une vingtaine d'années au total, Paris où il noue des amitiés avec Louise Michel,
Jules Guesde, Louis Blanc, Jules Vallès, ont été les autres étapes marquantes de la
vie de ce personnage dont nous étions loin de soupçonner le rôle avant que nous ne
découvrions que les Archives Nationales détenaient depuis 1957 un fonds Digeonl.
Toute une correspondance avec notamment les hommes politiques précités donne
des informations intéressantes sur ses activités, durant les années 1879 à 1885, au
sein des mouvements socialiste et anarchiste. Ce dossier socialiste recueilli par
Oscar Avrial, de Trèbes, chez qui Emile Digeon fmit ses jours, était passé entre les
mains d'un nommé Louis Bataille, retraité des Postes à Carcassonne, avant d'être
mis en vente et heureusement acquis par les Archives nationales. Mais il est
probable qu'antérieurement à cet achat, des documents ont disparu car, dans la
notice placée en tête des Papiers Digeon, il est indiqué que la domestique d'Oscar
Avrial allumait le feu avec des lettres et journaux faisant partie du dossier...
1
A.N. 338 AP.
10Hélas! L'historien a été ainsi privé d'archives dont l'intérêt, à en juger à la lecture
de celles qui ont échappé à la destruction, aurait été évident.
Quoi qu'il en soit, une piste était ouverte. Ces premières informations sur
l'activité politique d'Emile Digeon ont été ensuite approfondies grâce à la
consultation de fonds d'archives spécialisés: l'Institut français d'histoire sociale]
(essentiellement le fonds Eudes) et surtout International d'Histoire
Sociale d'Amsterdam.
L'Institut français d'histoire sociale, créé en 1948 par les universitaires
Georges Bourgin et Edouard Dolléans, s'est donné pour tâche essentielle de
rassembler des fonds privés inédits sur le mouvement social et ses acteurs en
France. Ils sont très riches sur les débuts du ouvrier socialiste et le
développement des tendances anarchistes.
L'Institut international d'histoire sociale (IIHS) a été ouvert en 1935 à
Amsterdam pour sauver des archives devenues politiquement indésirables dans
nombre de pays d'Europe. C'est ainsi que, jusqu'au début de la seconde guerre
mondiale, l'IIHS a pu rapatrier d'Allemagne, d'Autriche, d'Espagne, des archives
et bibliothèques menacées par le nazisme, le fascisme et le stalinisme. Dans les
mois qui ont précédé le conflit, les collections les plus sensibles ont été
heureusement transportées à Londres. Les nazis se sont emparés de toutes les
autres collections qui, à l'exception de celles saisies par les soviétiques, ont été
récupérées après guerre. A ce jour, rIIHS est riche d'une bibliothèque d'un million
de livres et de 2.000 fonds d'archives dont le fichier est consultable sur internet. A
la demande des chercheurs, les documents sont photocopiés et expédiés
rapidement. C'est ainsi que nous avons pu obtenir plusieurs lettres envoyées ou
reçues de Jules Guesde, Louis Blanc et Louise Michel. Riches d'enseignement sur
les événements politiques, elles nous ont permis de mieux connaître le rôle d'Emile
Digeon au sein de la nébuleuse d'extrême gauche, parfois un rôle charnière, car il a
eu le souci constant d'œuvrer au rapprochement des uns et des autres.
Les archives de la Préfecture de police2 de Paris, très fournies pour la
période considérée, car les autorités, inquiètes de la montée du socialisme et de
l'anarchisme, multipliaient les enquêtes sur ses militants, ont été une précieuse
source de renseignements: on peut ainsi suivre Emile Digeon dans les nombreuses
réunions publiques au cours desquelles il a pris la parole. « L'activité policière est
grandement aidée par la facilité de pénétration en milieu anarchiste, l'ouverture
des groupes, la rapidité de propagation des informations et des rumeurs due à
l'imprudence, au brassage constant, et aussi à une certaine vantardise3.» Cette
1 60, rue des Francs Bourgeois - 75004 Paris.
2
1 bis, rue des Carmes 75005 Paris.
3
M.J .Dhavemas, La surveillance des anarchistes in Maintien de l'ordre et polices - 1987.
Ilsurveillance, intéressante pour le biographe car elle permet de connaître les faits et
gestes des militants, a également pour effet «de les démoraliser en introduisant
dans les rangs des raisons de suspicion mutuelle », dont Digeon sera d'ailleurs la
victime.
Son nom apparaît également dans des rapports de police déposés aux
Archives du Rhône, car, notamment à la demande de Louise Michel, il est venu à
Lyon organiser la défense d'anarchistes déférés devant des tribunaux.
Enfin, à la Bibliothèque Nationale de France, il est possible de prendre
connaissance des quelques brochures politiques qu'il a publiées entre 1880 et 1885
et consulter la collection de journaux auxquels il a donné des articles.
Emile et son père Stanislas, avocat à Montpellier, avaient été victimes dans
cette ville de la répression qui a suivi le coup d'Etat du 2 décembre; grâce à des
documents conservés aux Archives de l 'Hérault, on en sait davantage sur les
circonstances de leur arrestation et les conditions de leur incarcération avant que,
par décision de la commission mixte de ce département, ils ne soient condamnés à
la déportation en Algérie.
Mais il restait à découvrir ce qu'avaient été les années passées à Palma de
Majorque (1853-1867 et 1872-1876). Le directeur des Archives des Baléares avec
qui nous avons pris contact pour savoir si elles ne détenaient pas des documents sur
Mme Cristina Alcover quiles réfugiés politiques français nous mit en relations avec
a entrepris pour notre compte des recherches. Elles ont été fructueuses; elles nous
ont permis de découvrir un autre aspect de sa personnalité. Sans l'aide qu'elle nous
a apportée, il est certain que cette biographie n'aurait pu être écrite, faute d'avoir
pu explorer une période de sa vie qui fait contraste avec celle qu'on peut qualifier
d'engagée. Mais les renseignements restaient encore insuffisants. Nous avons
caressé pendant quelques mois l'espoir d'en savoir beaucoup plus car notre
interlocutrice nous avait appris que son épouse, née Hélène Choussat, avait rédigé
sous son nom de jeune fille des Mémoires manuscrites qui restent inédites.
L'intervention auprès de leurs détenteurs s'est révélée vaine; malgré l'appui de Mr
Gabriel Quetglas, un des héritiers, nous n'avons pu malheureusement obtenir
l'autorisation de les consulter. Toutefois, nous devons le remercier d'avoir mis à
notre disposition quelques documents et de nous avoir fourni, lors d'un
déplacement que nous avons effectué à Palma en juin 2005, des informations
Mme Mmeintéressantes sur Digeon. Enfm, Véronique Carayon, descendante
Mmed'Antoine Canut, frère du premier mari de Digeon, nous a fort aimablement
fourni des renseignements précieux et des photocopies de documents d'un intérêt
évident. Nous voulons lui dire toute notre gratitude. Sans la collaboration efficace
de ces trois personnes, il est certain que nous n'aurions pu soulever une partie du
voile qui recouvrait ces années d'exil.
12Par ailleurs, nous n'aurons garde d'oublier dans ces remerciements
M.Christopher E.Guthrie, professeur à l'Université de Tarleton (Texas), qui nous a
transmis photocopies des articles très documentés et fort pertinents qu'il a écrits
sur Emile Digeon et le socialisme narbonnais.
o
o o
Après avoir mis un point final à la rédaction de cette biographie, subsiste le
regret de n'avoir pu rendre compte de la totalité du personnage: il a manqué pour
cela des archives privées. Outre des lacunes concernant la période espagnole, nous
ne savons rien des années de jeunesse d'Emile Digeon qui, jusqu'en 1851, a vécu à
Montpellier chez ses parents envers lesquels il nourrissait une véritable admiration
«pour la pureté de leurs convictions ». Son père, un brillant avocat, probablement
auprès duquel il travaillait, a été pour lui un exemple auquel il s'est toujours référé.
Des souffrances, vécues en commun à Montpellier et au camp d'internement de
Birkadem (Algérie), n'ont pu que contribuer à renforcer leurs liens: ensemble, ils
ont été déportés, ensemble, ils se sont enfuis d'Algérie pour se réfugier aux
Baléares. Aussi ne peut-on écrire sur Emile sans évoquer Stanislas, dont une rue du
centre de Montpellier porte le nom. Le premier chapitre de cette biographie est
donc intitulé: Unpère républicain.
13I
UN PERE REPUBLICAIN: STANISLAS DIGEON
(1797-1860)
Une famille de juristes.
Dans le Midi de la France, Digeon n'est pas un patronyme très répandu. On
le rencontre surtout en Picardie: un village de la Somme, situé près de Poix, se
nomme ainsi. Toutefois, au XVIIIe siècle, vivaient à Alet, commune située à une
dizaine de kilomètres au sud de Limoux et alors siège d'un évêché, des Digeon : de
nos jours, on peut y visiter une maison qui porte ce nom. L'un d'eux, Joseph
Etienne, fut chanoine: il est inscrit sur la liste des émigrés du district de Limoux à
erla date du 1 messidor an 1111. Y a-t-il un lien entre ces Digeon d'Alet et ceux qui
nous intéressent? C'est probable, mais nous n'avons pas pu le définir en toute
certitude, en dépit de nos recherches dans les registres paroissiaux.
Le grand-père d'Emile, Stanislas, qui semble avoir été le frère du chanoine
car ce prénom est cité dans différents documents le concernant, est né à
Carcassonne en 1744 : il y exerce la profession d'homme de loi. De son mariage à
Elisabeth Vaisse, de vingt ans plus jeune, naît le 20 ventôse an V (10 mars 1797)
un fils, Joseph Stanislas. Il ne connaîtra pas son père qui décède, un an plus tard, le
4 germinal an VI (25 mars 1798),
Joseph Stanislas, qui est fils unique, passe sa jeunesse à Carcassonne où il
vit avec sa mère, poursuit des études de droit avant d'ouvrir, à l'âge de vingt-deux
ans, un cabinet d'avocat à Limoux en 1819, après avoir prêté serment devant la
Cour d'appel de Montpellier. Il se marie le 10 octobre 1821 à Villelongue d'Aude,
une petite commune des environs de Limoux, dont son épouse est originaire.
er
Elizabeth Emilie Barthe Dejean était née dans ce village le 1 frimaire an V
(21 novembre 1796). Son père, maire de la commune depuis 1815, était
propriétaire du domaine de La Barraque qui, après son décès survenu le 14 avril
1820, restera en indivision entre ses cinq enfants. Le contrat de mariage3 passé
l Abbé Edmond Baichère, Histoire du clergé de l'Aude pendant la Révolution - 1912.
2 Q 80 et Q 463.A.D. Aude -
3 A.D. Aude - 3 E 4764.
15chez ~ Brousse, notaire à Limoux, prévoit que la future épouse se constitue à titre
de dot la « part des biens indivis qui lui revient et donne à son mari l'autorisation
de procéder au partage ». Sa mère, née Fonds-Montmaur, appartenait à l'antique
famille des Fonds qui a donné neuf consuls à Limoux et de nombreux magistrats.
Le couple Digeon résidait dans le vieux quartier de la Toulzanne, l'un des
sept de cette petite ville, où Emile, né le 7 décembre 1822, passera les sept
premières années de sa vie1. Faisons-en une courte description.
Limoux en 1822.
Une France quasi immobile, une société de notables, d'ouvriers du textile et
de paysans, une province qui vit au rythme des saisons et des fêtes religieuses, un
milieu où tout le monde se connaît et se retrouve, un petit pays replié sur lui-même.
Telle était la ville de Limoux, sous-préfecture du département de l'Aude: 6.000
habitants au début du XIXe siècle et, semblait-il, pour toujours.
Située à une trentaine de kilomètres au sud de Carcassonne, elle est bâtie
dans la plaine sur les deux rives de l'Aude, au débouché de sa haute vallée; elle est
entourée de coteaux couverts de vignes qui produisent la blanquette, un vin qui fait
depuis longtemps sa renommée. En ce début du XIXe siècle, si de belles
promenades donnent à la cité un aspect quelque peu moderne, la vieille ville a
conservé son aspect moyenâgeux: les rues, bordées d'avancements construits en
torchis et placés aux premiers étages des maisons, ont leurs pavés en si mauvais
état que se forment des cloaques «dans lesquels les vignerons se permettaient
quelquefois de déposer des fumiers ». Elles étaient peu éclairées: seuls trente-six
réverbères à huile dispensaient leur faible clarté.
Jusqu'à la Révolution l'activité économique a reposé sur l'industrie
drapière qui, avec 25 fabriques, était alors très prospère mais, dans les années 1820,
« elle était tombée dans un état de langueur, malgré les efforts inouïs qu'ont fait
tous les fabricants pour la faire prospérer grâce à des exportations à l'étranger et
des dépôts dans les principales villes du royaume2». En vain: les entreprises
disparaissent les unes après les autres. Au total, à la chute de l'Empire, l'industrie
textile n'emploie plus, à Limoux et dans les communes avoisinantes, qu'environ
cinq cents personnes dont les salaires se situent entre 0,30 F pour les enfants de 5 à
10ans et 1,50 F pour les hommes... Le préfet résume ainsi la situation économique
et sociale3: «La stagnation des travaux dans beaucoup de manufactures et la
misère des ouvriers sont des circonstances bien ajJligeantes auxquelles il est
1 4E 206/1F4 - Recensement de la population de Limoux.A.D. Aude -
2 A.M. de Limoux - Rapport du maire devant le conseil municipal (10 mai 1825).
3 A.N. F7 6767 au ministre - 1827.
16essentiel de pourvoir. » Mais, après ces quelques mots de compassion, il reste muet
sur les mesures à prendre.
En dépit de toutes ces difficultés, cette petite ville connaissait une vie sociale
très active, tout particulièrement à l'occasion du Carnaval, un carnaval spécifique
dit des Meuniers dont l'origine remontait au Moyen Age: au xne siècle, la
mouture des grains avait été, avec les onze minoteries, la principale industrie de la
ville. A l'époque du Carnaval, les propriétaires et les ouvriers avaient pris
l'habitude de se mettre à la tête de toutes les réjouissances, bien souvent à
caractère grivois et gouailleur, qui duraient plusieurs semaines. Au fil des ans,
bourgeois et notables s'y rallieront et tout le monde prendra part, sans distinction
de classe sociale, à la fête des Meuniers, une fête dont la tradition a su rester
vivante, alors qu'elle se meurt dans la plupart des villes du Languedoc.
Stanislas, républicain et franc-maçon.
Stanislas Digeon professe des idées républicaines, voire anticléricales; cet
attachement aux idéaux de la Révolution française constitue, sous la Restauration,
une forte prise de position politique, non exempte de risques pour ceux qui la
professent, surtout dans une ville dirigée par un fervent légitimiste, farouchement
hostile à tout ce que représentait la Révolution. Ce maire, Vital de Gentils Baichis,
ne déclarait-il pas, en 1825, lors d'une réunion du conseil municipall :
«La philosophie révolutionnaire avait dit que l'amour des jouissances
devait diriger toutes nos actions,. de là le débordement de vices qui avaient inondé
la France. Les progrès de la religion, sans laquelle il n y a pas de bon père, de bon
mari, de bon fils, de bon citoyen, épurent journellement les mœurs et améliorent la
conduite de nos concitoyens et nous avons le plaisir de voir nos jeunes gens
pratiquer des vertus qui dans la Révolution auraient excité le rire de leurs
camarades. »
De tels propos n'étaient certainement pas du goût du jeune avocat Stanislas
Digeon, et de ses amis Joly, également avocat et Pons, avoué. Tous trois se
retrouvent au sein de la loge maçonnique de Limoux Les Enfants de la Gloire:
Joly en est le vénérable et Digeon, l'orateur2. Très actif, il est notamment chargé de
la préparation des fêtes solsticiales, une occasion pour tous les frères de se
retrouver deux fois par an lors d'un banquet ponctué de discours: ils y proclament
leur foi dans les valeurs humanistes et prennent ainsi le risque de provoquer les
foudres d'un pouvoir qui, par peur de la Révolution, ne voyait son salut que dans
des mesures répressives. C'est ainsi que la franc-maçonnerie, libérée de
1
A.M.Limoux Rapport du maire - 10 mai 1825.-
2
Pour ce qui concerne la loge maçonnique: Paul Tirand, Loges etfrancs-maçons audois-
2002.
17l'asservissement impérial et désormais assimilée aux libéraux, est victime de
1'hostilité du gouvernement de la Restauration dirigé par le duc de Richelieu. Le
préfet de l'Aude, le baron Angellier, nommé depuis le 19 juillet 1820, déplore
l'existence « de cette foule de jeunes gens oisifs imbus de principes détestables qui,
sous prétexte de réunions maçonniques, pourraient bien s'occuper d'intrigues
politiques. » En faisant cette remarque dans son rapport au ministre, il faisait
certainement référence à la loge de Limoux, la seule du département puisqu'à la
chute de l'Empire toutes les autres avaient disparu ou étaient en sommeil. Les
autorités la considéraient comme un foyer d'opposition républicaine au régime,
crainte avivée par le fait que certains de ses membres auraient eu des liens avec la
Charbonnerie.
Joly et Digeon avaient noué des contacts avec des affiliés à cette société
secrète implantée en France en février mars 1821 sur le modèle des carbonari
italiens, en lutte contre le régime du roi Joseph à Naples. Après l'invasion des
troupes autrichiennes et l'occupation de Naples le 23 mai, nombreux sont ceux qui
s'exilent pour échapper à la répression: c'est le cas de Corona qui s'installe à
Castelnaudary et Rossi, un notaire de Turin, réfugié à Carcassonne depuis
décembre 1821. Les deux avocats limouxins entrent en relations avec eux, un
contact facilité par leur appartenance commune à la franc-maçonnerie. Mais, la
police surveille étroitement les activités des italiens. Leur correspondance est
interceptée par la censure: dans une lettre dont le destinataire est Rossi les noms de
Joly et de Digeon sont cités. Arrêté à Toulouse, l'italien est interrogé par les
policiers le 13 avril 1823; menacé d'expulsion vers l'Italie où il risquait d'être
exécuté, il avoue très rapidement ses liens avec les deux avocats et dévoile en ces
termes leur appartenance à la franc-maçonnerie:
«Joly est un avocat de Limoux,. il est le vénérable de la loge de Limoux.
J'ai été pour visiter cette loge etje me suis adressé à lui pour avoir des secours: il
m'a remis 25 F. Digeon est un avocat de Limoux, ilfait partie de la loge de cette
ville. Je le vis avec MJoly lorsque je fus à Limoux ,. il me reçut avec politesse et il
me parut peiné de ne pouvoir me donner davantagel.»
Le préfet, auquel le ministre de l'intérieur avait demandé de «donner à sa
police toute l'efficacité qu'elle peut avoir »2, va mettre fin à l'activité de la loge
qui, fin avril 1823, fait l'objet d'une perquisition; les scellés sont apposés sur le
temple. Le procureur rend compte au préfet de la procédure en insistant sur le fait
que « la loge des francs-maçons est réputée, d'après les opinions de ceux qui la
composent, être une vente3 de carbonari plutôt qu'une loge ». Elle est
défmitivement fermée et un mandat d'amener est lancé contre Joly «soupçonné
1 A.D. Aude-5 M21.
2 A.D. Aude - 5 M21- Lettre du 17 avril 1823.
3 Groupe clandestin de dix membres.
18d'avoir des intelligences avec les factieux qui opèrent en Espagne»; il peut
s'enfuir à temps, probablement en direction du pays voisin. Le 12 juin, il est radié
de l'ordre des avocats par le tribunal de Limoux, dont les juges disent «être
malheureusement trop convaincus que la majorité des membres du barreau
professe des opinions contraires au gouvernement du Roil ». Parmi ceux-ci, il y
avait Stanislas Digeon qui, semble-t-il, ne fait pas l'objet de poursuites. Mais
l'alerte a été chaude. Il apparaît qu'après le départ précipité de Joly et la fermeture
de la loge, il se soit montré beaucoup plus prudent; aucun document ne fait état de
sa participation à une quelconque action politique.
Il se consacre désormais à son activité professionnelle et à sa famille, qui
s'agrandit avec la naissance de Laure, le Il octobre 1824, et de Fernand, le 20 mai
1827. En 1830, il quitte Limoux pour Montpellier où il ouvre un cabinet d'avocat.
Montpellier en 1830.
Stendhal, de passage à Montpellier en 1837, en a gardé un bon souvenir que,
toutefois, il nuancera deux ans plus tard: «Je me suis promené trois heures dans
les rues de Montpellier,. j y ai trouvé beaucoup de gaieté et de vivacité,. il Y a des
maisons élégantes. Cette ville ne doit pas attrister les malades qui viennent y
chercher la réunion si rare de médecins célèbres et d'un beau climat. Aufond, le
grand mérite de Montpellier est de n'avoir pas l'air stupide, comme les autres
grandes villes de l'intérieur de la France: Bourges, Rennes, etc. 2»
Un guide de l'époque nous donne une description tout aussi élogieuse de
cette capitale qui, avec ses quarante mille habitants, est encore d'importance
relativement modeste:
« Cette capitale du Bas-Languedoc, ornée de fontaines publiques possède un
musée hors ligne, des cercles choisis, de superbes promenades. Elle réunit tout ce
qui rend une ville intéressante, toutes les ressources pour la société, la science,
l'étude, les aimables distractions. C'est sous le rapport du climat, de la beauté des
environs, de la salubrité toute hippocratique de l'air, de la politesse et du goût, du
bon ton et de la bonne compagnie, une des reines les plus brillantes du midi de la
France. C'est l'Athènes de cette vaste région, par l'exquise urbanité de ses mœurs,
3
sa tenue, ses habitudes savantes »
Le montpelliérain est dépeint comme un homme « inconstant, vif, spirituel,
intelligent, gai, et par trop impressionnable, avide et indifférent pour tout, même
en politique... ». L'auteur estime que «la classe riche, opulente, abonde dans
1
A.D.Aude 3D 3/731.
2
Stendhal, Voyage en France - La Pleïade -Page 459.3 Joseph Bard, Parcours général de la Méditerranée à Lyon.
19notre ville mais vit très retirée et trop médiocrement dans de vastes hôtels...La
classe ouvrière, la plus nombreuse, y est très heureuse en comparaison de la
grande majorité des ouvriers de France. Elle vit assez bien, est convenablement
vêtue,. les filles, même celles du rang le plus médiocre, sont élégantes,. presque
toutes possèdent des bijoux en or...Rs dépensent tout et font aller le commerce
mieux que les riches... »
Bref, l'auteur nous brosse un tableau quelque peu idyllique, de Montpellier
et de sa société, qu'il convient de nuancer. Au début des années trente, la ville qui
n'a pas encore bénéficié des retombées de la prospérité viticole, est « une belle
endormie ». La culture de la vigne est encore limitée; il faudra attendre le début
des années quarante pour qu'elle se développe sensiblement grâce à l'arrivée du
chemin de fer indissociable des ventes à longue distance: à partir de 1839,
Montpellier est reliée à Cettel avant de l'être à Nîmes en 1844.
Stanislas rejoint les opposants républicains de Montpellier.
Stanislas Digeon et sa famille aménagent dans un immeuble situé dans le
centre historique de Montpellier, rue Foumarié. Il demande son inscription au
barreau et l'obtient le 2 septembre 1830, c'est-à-dire quelques semaines après la
Révolution de Juillet, conclue par l'abdication de Charles X et la montée sur le
trône de Louis-Philippe. Est-ce que cette installation est liée à cet événement? Où
s'agit-il d'une simple coïncidence? Aucun document ne nous permet de répondre à
cette question.
Il est certain que le changement est grand pour les Digeon : ils ont quitté une
petite ville où ils avaient tissé tout un réseau de relations pour une ville beaucoup
plus importante où ils étaient isolés. Stanislas a toutefois la joie de retrouver, peu
après son arrivée, Henri Joly, son ancien confrère et ami de Limoux, qui, rallié à
Louis-Philippe, avait été nommé procureur général à Montpellier. Tous deux
espéraient beaucoup d'un roi des Français qui, pensaient-ils, engagerait
d'importantes réformes. Mais, très rapidement, c'est la déception, car les hommes
du parti de la Résistance, la résistance aux réformes, arrivent au pouvoir en mars
1831. Joly qui n'admet pas que des poursuites soient engagées contre les
républicains, donne sa démission de la magistrature et revient dans l'Aude, avant
de se présenter aux élections législatives dans l'Ariège.
Stanislas Digeon se rapproche des opposants républicains et se lie d'amitié
avec Oscar Gervais, un riche propriétaire qui en est le chef de file. Assistant au
banquet patriotique qui se tient le 28 juillet 1833, allées basses du Peyrou2, il
applaudit au toast porté par son ami: «Aux Prolétaires! A ceux qui inscrivirent
1
Ancienne orthographe de Sète.
2
A.D. Hérault - 1M 902.
20sur leur bannière ces mots sublimes qui causent le désespoir des ennemis de tout
progrès social: Vivre en travaillant ou mourir en combattant». Son confrère
Laissac, avocat comme lui au barreau de Montpellier, faisant allusion à la mise en
place de fortifications dans la capitale en vue de réprimer tout soulèvement,
s'écrit: « Unissons- nous donc à cette vaillante et généreuse population parisienne
qui est le cœur et le bras de la France pour protester centre les fortifications de
Paris. Portons tous ensemble le toast suivant: Plus de bastilles!» A l'issue de la
réunion, sur la proposition de Digeon, est créée une association pour la liberté de la
presse dont il prend la présidence.
Quelques mois plus tard, Oscar Gervais accueille dans sa propriété du Mas
de Gros Garnier Pagès, un des chefs du parti républicain, futur ministre des
finances en 1848. Stanislas Digeon est parmi les convives.
Sainte Eulalie: la résidence secondaire de la famille Digeon.
Les Digeon conservent la nostalgie du département de l'Aude où ils ont leurs
racines; pour retrouver plus fréquemment les membres de leur famille et les
nombreux amis qu'ils ont laissé après leur départ de Limoux, ils souhaitent
acquérir une résidence secondaire. Leur choix se fixe sur Sainte Eulalie, un village
d'environ 400 habitants, situé à une dizaine de kilomètres à l'ouest de
Carcassonne. «La vie s y déroulait sans événements saillants,. après les grandes
secousses de la Révolution et de l'Empire, secousses dont le centre était resté assez
lointain du village, les paysans vivaient leur existence laborieuse, rythmée par les
saisons et par les exigences des cultures,. tranquille et heureuse à côté
1
de celle des siècles précédents. »
Une occasion se présente à eux avec la vente sur adjudication volontaire
d'un bien appartenant à Louis Garrigues, un avocat carcassonnais qui avait,
semble-t-il, des difficultés fmancières. Il s'agit d'un vaste domaine de 55 hectares
comprenant, outre des bâtiments d'exploitation, une belle demeure entourée d'un
vaste jardin descendant vers la rivière Le Fresquel, qui coule en bordure du village.
2 MmeLa propriété est acquise, le 19 mai 1842, pour le prix de 133.700 F : Digeon
intervient à concurrence du tiers de la transaction.
Des travaux d'aménagement sont immédiatement entrepris dans cette
résidence, encore occupée de nos jours, et qui, selon les propriétaires actuels3 que
nous avons rencontrés, n'a guère été modifiée depuis lors. La façade, de belle
1 Dr Nègre, Histoire de mon village - 1970.
2 Une somme importante pour l'époque (approximativement 500.000 euros). Selon la
déclaration de succession de Digeon père (A.D.Aude 3Q 205 - 15 février 1861) les revenus
du domaine s'élevaient à 5.000 F (environ 20.000 euros).
3 MmeM.et Flourens qui nous ont très aimablement reçu.
21facture, ressemble quelque peu à celle d'un temple grec: dès la porte franchie, on
accède à un vaste salon dans lequel les Digeon, qui venaient pendant les mois d'été
se reposer à Sainte Eulalie avec leurs trois enfants, recevaient leurs amis audois,
notamment les Debosque, représentants d'une des plus riches familles du
département qui possédaient dans la Haute Vallée de l'Aude, mines, usines et
exploitations agricoles. Ils avaient nourri le projet de faire plus tard de cette
demeure une résidence principale mais les circonstances de la vie feront qu'il ne se
réalisera pas. Stanislas Digeon reviendra à Sainte Eulalie en 1860 pour y mourir; il
a été inhumé au cimetière du village. Sa tombe et celle de son épouse sont dans un
total abandon.
Février 1848 : La proclamation de la République.
En 1847, l'expansion que connaissait la région depuis quelques années reçoit
un violent coup d'arrêt en raison de la crise économique générale qui fait sentir ses
effets à Montpellier; le plus gros industriel de la ville, Zoé Granier, un fabricant de
couvertures, et une maison de commerce très importante, François Durand et fils,
rencontrent de graves difficultés qui se traduisent pour la classe ouvrière par une
augmentation sensible du chômage.
C'est dans ce contexte économique difficile qu'éclate la Révolution de
février 1848. A Montpellier, comme d'ailleurs dans toute la province, la
République n'a pas été une conquête, mais un état de fait lié à la disparition
brutale du régime de Louis-Philippe et à l'impossibilité d'envisager un retour à la
monarchie.
Le 25 février, les nouvelles de la chute de Guizot, de l'abdication de Louis-
Philippe, puis, de la proclamation de la République, parviennent à Montpellier qui
ne connaît pas d'agitation particulière. Le changement de régime s'opère sans
incidents, car les autorités de la monarchie de Juillet n'opposent aucune résistance.
Le préfet remet, sans rechigner, ses pouvoirs à une commission chargée
d'administrer le départementl. Présidée par Charamaule, elle est composée de six
membres représentatifs des différents courants qui traversent la bourgeoisie
républicaine: Laissac et Digeon sont des modérés tandis que Brives est un
montagnard.
Une des premières mesures de la commission est d'organiser, le 5 mars, une
grande manifestation patriotique dont Stanislas Digeon est le maître d'oeuvre: la
République renoue ainsi avec la Révolution française pour en sacraliser les actes.
Ainsi que le proclame l'affiche qui détaille le programme, les autorités
« inaugurent» la République française.
1 B.Sala, La vie politique à Montpellier - Mémoire de maîtrise- Montpellier 1978.
22Cette « inauguration» débute le 5 mars au lever du soleil par cent un coups
de canon. A midi, Stanislas Digeon rejoint les autres autorités à la préfecture d'où
s'ébranle un cortège qui, à travers le jardin du Peyrou, se dirige, en empruntant les
principales artères de la ville, au Champ de Mars où une estrade est dressée. Tandis
qu'un orchestre exécute des airs patriotiques, les membres de la commission
départementale, arrivés en tête du défilé, prennent place, suivis des autorités
municipales et militaires, des magistrats, des élèves des établissements scolaires et
des députations d'ouvriers avec leurs drapeaux. Ensuite, les chœurs exécutent
L 'Hymne marseillais qui n'est pas encore devenu notre chant national. Après que
le président Charamaule ait adressé au Peuple une proclamation, les chœurs
entonnent Le Chant du Départ. Le cortège s'ébranle à nouveau pour regagner la
préfecture. Au coucher du soleil, cent un coups de canon sont tirés à nouveau,
clôturant ainsi une cérémonie qui, dans une belle unanimité, avait regroupé les
corps constitués et de nombreux montpelliérains.
Ce fut donc une journée forte en émotions qui remplit de bonheur Stanislas
Digeon: la République avec sa belle devise Liberté, Egalité, Fraternité n'avait-elle
pas conquis tous les cœurs? Illusion, selon son fils Emile qui, évoquant le souvenir
de cette fête à laquelle il avait assisté, écritl :
« Il vit la magistrature des monarchies balayées, saluer la déesse coiffée du
bonnet rouge et acclamer avec enthousiasme la République! Ils étaient tous là,
jeunes et vieux, en robes rouges et en robes noires...
Oh ! Combien il était heureux en présence de cette conversion générale...
Mais aussi quelle désillusion lorsque, quelque temps après, il eut à défendre,
devant ces mêmes magistrats, des républicains accusés d'avoir mis un bonnet
phrygien: cet emblème était devenu séditieux. Quelle horrible souffrance morale
pour lui, qui vantait toujours sa magistrature française, lorsque, victime à son tour
d'une réaction furieuse, il les vit devenir les instruments de sa persécution.
Pouvaient-ils lui pardonner d'avoir contribué à l'organisation de la fête
civique du champ de Mars?»
La République selon Stanislas Digeon.
Quelques semaines après cette cérémonie, la commission départementale
disparaît pour laisser place aux institutions régulières, notamment au commissaire
de la République (préfet). Stanislas Digeon songe alors à être candidat à
l'Assemblée constituante. L'élection devait avoir lieu en avril, mais, « la presse
ayant déjà propagé sa candidature à la représentation nationale », il publie fm
2mars, sinon une profession de foi, du moins une déclaration de principes qui lui
semble nécessaire en raison des «jugements si bizarres et si divers portés sur son
1
La Fraternité novembre 1869.
2
A.D. Hérault Digeon père aux électeurs du département de l'Hér"1!;lt.
23compte depuis quelques jours ». «Avocat assez connu mais homme nouveau dans
la politique d'action », il éprouve le besoin de dire à tous « ce qu'il est, ce qu'il
admet, ce qu'il repousse» car, ayant une haute idée de la politique, « un succès
obtenu par des équivoques serait indigne de lui et de la cause qu'il sert ».
Il déclare tout d'abord qu'il est « républicain par la tête et par le cœur ». La
République est pour lui l'instrument nécessaire de toutes les améliorations sociales,
le premier des droits pour l'homme étant le droit au travail qui est aussi une
obligation. «Honte au paresseux! si la société le nourrit, il vole le travailleur. »
Et, il insiste sur le fait que «l'organisation de la démocratie ne peut être que
l'organisation même du travail»; s'il était élu, il travaillerait «à cette œuvre
sainte de toutes lesforces de son intelligence et de son âme ».
Puis il fait valoir que la République, «fille des siècles », doit être construite
sur quatre principes: la famille, la propriété, la liberté religieuse, le respect à la vie
humaine. La famille est «d'institution divine et l'altérer serait un sacrilège». La
propriété «ne doit céder qu'à l'intérêt public, moyennant une indemnité qui la
remplace, et non à une prétendue propriété commune et sociale qui, sous promesse
d'une égalité chimérique, détruirait toute liberté»; il ajoute qu'« attaquer la
propriété, c'est attaquer le travail et notre magnifique civilisation ». La protection
de tous les cultes doit être assurée par la loi car « il faut garantir efficacement à
tous les citoyens une entière liberté de conscience». Il conclut ainsi: «je veux
l'ordre, je veux la paix, afin de réaliser le symbole sublime du monde nouveau:
Liberté, Egalité, Fraternité.» Bref, il se présente comme un républicain libéral,
nettement opposé au socialisme, décidé, comme son ami Garnier-Pagès, ministre
des finances, à ne rien sacrifier des valeurs d'ordre et de propriété qu'il considère
comme les fondements de la République.
Mais cette déclaration de principes ne deviendra pas une profession de foi
électorale car, réflexion faite, il renonce à se présenter; en vue d'une élection
partielle en juin, il se bornera à présider le comité électoral de son ami Gustave
Laissac qui sera élu contre le légitimiste de Genoude.
Légitimistes et Républicains.
Cette victoire d'un républicain ne doit pas masquer le fait que les
légitimistes restent puissants à Montpellier car ils s'appuient sur « le petit peuple
blanc» qui semble conserver une nostalgie de la monarchie des Bourbons. Ainsi,
le 15 juillet, fête de la Saint Henri, une foule nombreuse assiste aux offices et le
soir, dans les banquets populaires, on boit à la santé du Roi. Les légitimistes
disposent depuis 1843 d'un journal, L'Echo du Midi qui avait succédé aux
Mélanges occitaniques.
24Les républicains, beaucoup moins nombreux, sont divisés entre eux. Les
bourgeois démocrates se retrouvent au Club du Jeu de Paume; les ouvriers et les
jeunes gens des professions libérales qui se proclament plutôt montagnards ou
socialistes sont membres du Club de l'Ormeau. Stanislas Digeon appartient au
premier, tandis que son fils, Emile, socialiste, milite dans le deuxième. Etroitement
surveillé par la police, un rapport rappelle qu'il s'agit «d'un citoyen faisant partie
de la Garde Nationale de 1848 et détenteur d'armes àfeu appartenant à l'Etat ».
Tout au long de l'année 1848, légitimistes et républicains s'affrontent lors
des campagnes électorales qui en ponctuent le cours1. Aux élections municipales
du 31 juillet, Stanislas Digeon est candidat sur la liste du Comité républicain qui
fait valoir son progressisme, tout en insistant sur la nécessité de respecter à la fois
l'ordre et la liberté. En homme, certes d'ouverture, mais, ne transigeant pas sur
l'indépendance de l'école vis-à-vis de la religion, il a su faire passer nombre de ses
idées dans la profession de foi diffusée dans la presse:
« Nous voulons des hommes honnêtes et capables au conseil sans exclusive
politique. Mais les légitimistes politisent les élections en soutenant les frères des
écoles chrétiennes, ces rétrogrades qui veulent inculquer la superstition aux
jeunes. Ils détestent les écoles communales où l'on apprend l'amour de la patrie.
Nous sommes l'avenir: ils sont le moyen âge. Nous défendons la République,
l'ordre, la liberté. Nos mots d'ordre sont: conciliation, famille, propriété, liberté,
. ,2
o~dre, aternlte. »fr
Après une campagne électorale passionnée à laquelle Digeon père et fils
prennent une grande part, la victoire des légitimistes est totale: tous leurs candidats
sont élus. Mais les incidents entre la nouvelle administration et les républicains se
multiplient. Ne voilà-t-il pas que le maire Hipert menace d'abattre les arbres de la
liberté récemment plantés? Les Digeon prennent l'initiative d'organiser une
manifestation de protestation dans les rues de Montpellier: elle est émaillée de
heurts avec les légitimistes qui, de plus en plus arrogants, entrent en conflit avec la
Garde nationale au sein de laquelle les républicains demeurent majoritaires.
Stanislas Digeon y remplit un rôle important puisqu'il est capitaine rapporteur
er
(conseil de discipline) du 1 bataillon. A ce titre, il intervient auprès du maire pour
qu'il fasse en sorte de faire cesser ces affrontements. En vain: l'agitation se
poursuit. Aussi le conseil municipal est-il dissous le 10 septembre par décision du
gouvernement. Digeon lance alors un appel à l'union, « au-delà des nuances », des
républicains qu'il invite à « établir une liste de noms valeureux ». Certes, il est
entendu, mais il n'empêche qu'aux élections du 30 novembre les légitimistes
conservent le pouvoir et élisent un nouveau maire, Parmentier.
I B.Sala, La vie politique à Montpellier 1848-1878 - Mémoire de maîtrise - Montpellier-
1978.
2 idem.
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