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Quel rapport y a-t-il entre le crash d'un Airbus et un petit dérangement intestinal? Entre la frénésie d'un Hyperprésident et une sieste matuninale sur les rives de l'Océan Indien ? A en croire l'auteur de ces chroniques, de troublantes consonances et des émotions durables. Depuis septembre 2006, en fonction de l'actualité du monde ou celle de sa vie propre, Michel Bellin rédige chaque jour un texte. Plus de la moitié de ses chroniques ont été publiées sur le site du Monde.
Publié le : lundi 1 février 2010
Lecture(s) : 279
EAN13 : 9782296691483
Nombre de pages : 178
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Du même auteur
J. l’apostat, Golias, (épuisé), 1996. Come out, Gap, 1998. Communions privées, H&O, 2002. Charme et splendeur des plantes d’intérieur H&O, (épuisé), 2003. Gap, (nouvelle édition revue et augmentée), 2008. Le premier festin, H&O, 2003. Le messager, H&O, 2003. Le duo des ténèbres, Alna, 2005. Raphaël ou le dernier été, Alna, 2005. Don Quichotte de Montclairgeau, Alna, 2006. Vous reprendrez bien un p’tit aphoricube ? Gap, 2006. Ieschoua mon amour, Gap, 2007. Impotens deus, de l’angélisme chrétien à l’homophobie vaticane Alna, 2006 ; L’Harmattan, 2008. Cet été plein de fleurs, L’Harmattan, 2008. J’ai aimé. Souvenirs d’un curé savoyard, Gap, 2009.

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Pour Olivier B.

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C’est fou une langue, hein ?! Tu prends un mot, tu le jettes dans les escaliers, il roule tout seul. Comme un œuf, le mot, l’œuf quotidien, qu’on roule, boule dans ses mains, en descendant l’escalier quotidien, roule le mot, l’œuf. Chaud dans les mains, se passe l’œuf le mot, quotidien, quotidien. Aziz Chouaki, Les Oranges

Pourquoi est-ce un bien si précieux d’avoir sa main dans la mienne ou ma main dans la sienne ? Pourquoi une main en apparence immobile détientelle autant de vie ? Pourquoi tout projet cesse-t-il, là, à cet instant comme si demain ne devait jamais arriver ? Pourquoi cette joie ? Jocelyne François, Joue-nous “España”

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Préface
Mais non, cher Michel Bellin, ne mettez pas un point final à ce journal en ligne ! (Votre ultime message du 17 juin à la fin du livre). Quand on a votre finesse, votre sensibilité et votre générosité, quand on joue de la langue française avec autant de virtuosité, quand on a la culture et la mémoire, la mémoire de la culture, jusqu’à citer pêle-mêle Pablo Neruda, Aimé Césaire, André Gide, Pascal Quignard, Michel Onfray et tant d’autres ; quand on écrit — ou cite — « Le sage est celui qui s’étonne de tout » et « Il meurt lentement celui qui devient esclave de l’habitude » ou encore « … j’adore ce petit bout d’homme inabouti et je lui dis : “Aujourd’hui, fils, quand tu t’éloignes, je te choisis encore” » et toujours « Si les petites choses de la vie apportent du plaisir, ne vaut-il pas mieux ajouter de la vie à ses années plutôt que des années à sa vie ? » et enfin « La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri » ; quand on a votre humour, quand… et quand, on n’a pas le droit d’abandonner ses lecteurs à leur morne sort, de les priver de cette source de jouvence quasi quotidienne, de les contraindre à choisir entre le Journal Télévisé (« ce mixte obscène de violence soft et de bêtise trash » - cf. chronique du 3 mai) et la lecture des sondages (cf. celle du 28 mai : « Je n’ai aucune compétence pour traiter des sondages hexagonaux, de leur fiabilité… »). Allons, continuez d’écrire, pour nous, pour vous. OK, vous avez la permission d’être un peu fainéant, mais ne soyez pas radin. Ne nous radinez pas votre talent. Alors, je vous fais une proposition : 85 chroniques par an, une tous les quatre jours et nous vous laissons un plein mois de vacances ! Mais, me direzvous, pourquoi donc précisément 85 chroniques ? À cause du

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Talmud. À la question : « Qu’est-ce qu’un livre ? », les maîtres du Talmud répondent : « Tout texte qui comporte au moins 85 lettres ». Voilà déjà un beau sujet de réflexion et de chronique. Et puis si vous êtes prêt à faire cet effort, de notre côté, nous les lecteurs, sommes prêts à pardonner tous vos défauts, petits ou grands. Nous vous pardonnons une certaine propension à vous écouter écrire (Cf. dans votre chronique du 24 février : « Bien sûr, il ne s’agit pas de culpabilité ni même de repentance, mais d’assimilation, de nourrissage, d’oralité : les mots qui révèlent, les mots qui réveillent, les mots qui disent jusqu’au vertige, les mots qui pénètrent en soi jusqu’au renvoi. Ceux qui convertissent aussi et qui ressoudent un peuple »). Nous vous pardonnons de ne pas toujours résister à la tentation de la cuistrerie (« … J’ai découvert ensuite l’interprétation de Gérard Souzay avec Baldwin au piano. Quelle merveille ! », votre chronique du 6 avril). On croirait le pastiche du journal d’André Gide — je cite de mémoire : « Ai joué hier du Chopin ; c’est vraiment un grand musicien ». Nous vous pardonnons même dans votre chronique du 28 mai de nous prendre tous pour des cons ! Personnellement, je vous pardonne votre anti sarkozysme qui a quelques relents de racisme “anti-petit”, et je sais de quoi je parle ! (Votre chronique du 20 avril). À ce propos, laissez-moi vous poser une devinette : entre Harry Truman et John Kennedy, qui avait le plus de charme, de prestance, de culture ? Kennedy bien sûr. Et lequel des deux fut le meilleur Président ? Truman bien sûr, qui aida au redressement de l’Europe avec le plan Marshall, sut contenir l’impérialisme soviétique et nous évita une troisième guerre mondiale en refusant au Général MacArthur le droit de bombarder la Chine. Alors que Kennedy…. Pas mal, avouez-le, pour un Président qui n’avait ni corps, ni stature, ni aura, pour reprendre vos propres termes. Enfin je vous pardonne - mais là je dois faire un certain effort - votre exhibitionnisme homosexuel ou, pour être plus précis, l’exhibitionnisme gourmand dont vous faites preuve quand vous évoquez votre sexualité. Bon, après 19 années de mariage vous vous êtes découvert homosexuel ; c’est bien, c’est votre droit mais sachez que vous n’êtes pas le seul ! Vous vivez votre différence comme une renaissance, une nouvelle vie, une plus grande jouissance de tous les instants. Tant mieux pour

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vous. Mais est-ce une raison pour nous le rappeler sans cesse, pour parsemer vos textes d’allusions dignes d’un « vieux macho » ou d’un « vieil obsédé » ? Parlez-nous d’amour, tant que vous voulez, vous le faites si bien. De sexe aussi, pourquoi pas. L’érotisme électrise, on en a souvent besoin ! Mais avec trop d’étalage, trop de complaisance, trop peu de mystère, l’érotisme devient pornographie et, quoique je sois « un adepte convaincu et joyeux de l’orgasmothérapie » ou plutôt parce que je suis un adepte convaincu… (Cf. votre commandement n°12 dans la chronique du 23 mars), je vous dis : ne vous égarez pas sur une voie où l’on ne trouve que laideur, vulgarité, tristesse. Bref, en un mot, je n’aime pas le back room de votre chronique du 28 mai. Cher Michel, vous allez vous récrier : « Je comptais sur mon préfacier pour me mettre en valeur, pas pour me faire houspiller ni pour recevoir une leçon ! » À mon tour donc de me faire pardonner. Comme compensation, j’offre, à vos lecteurs et à vousmême, deux belles paroles à méditer parce qu’elles me semblent en harmonie avec votre personnalité. La première est de Martin Buber dans Le chemin de l’homme. « Chaque personne née en ce monde représente quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’existait pas auparavant, quelque chose d’original et d’unique… Chaque homme pris à part est une créature nouvelle dans le monde, et il est appelé à remplir sa particularité en ce monde. La toute première tâche de chaque homme est l’actualisation de ses possibilités uniques, sans précédent et jamais renouvelées, et non pas la répétition de quelque chose qu’un autre, fût-ce le plus grand de tous, aurait déjà accompli. C’est cette idée qu’exprime Rabbi Zousya peu avant sa mort : Dans l’autre monde, on ne me demandera pas : Pourquoi n’as-tu pas été Moïse ? On me demandera : Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ? » Je pense que vous avez saisi l’allusion : rassurez-vous, on ne vous demande pas d’être Stendhal ou Flaubert ! On vous demande d’être Michel Bellin, mais de l’être pleinement. Il n’est pas encore temps de prendre votre retraite, d’autant plus… et c’est le sujet de ma deuxième parole à méditer. C’est une parole de Rabbi Nahman de Braslav. (Je l’ai trouvée dans un très beau livre de Marc-Alain Ouaknin Le livre brûlé que je cite abondamment ci-après.) Rabbi Nahman de Braslav est un Maître qui a vécu à la fin du 18ème siècle et au

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début du 19ème siècle. Il était anticonformiste, un peu provocateur parfois. On aurait pu écrire à son propos : « Le meilleur dans la religion, c’est qu’elle engendre des hérétiques. » Rabbi Nahman a dit : « Il est interdit d’être vieux. » Ce qu’on peut entendre : il est interdit de renoncer à se renouveler. Il ne faut jamais renoncer à regarder à chaque fois le monde avec un regard neuf qui rend la vie plus savoureuse et plus féconde. On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années ; on devient vieux parce qu’on a déserté son idéal. La jeunesse n’est pas une période de la vie, elle est un état d’esprit, un effet de la volonté, une qualité de l’imagination, une intensité émotive, une victoire du courage sur la timidité, du goût de l’aventure sur l’amour du confort. Il faut retenir en nous l’espérance, le rêve ; porter cette force d’enfance. Le poète Louis-René Des Forêts l’a merveilleusement écrit : Que jamais la voix de l’enfant En lui ne se taise, qu’elle tombe Comme un don du ciel offrant Aux mots desséchés l’éclat de son Rire, le sel de ses larmes, sa toute Puissante sauvagerie. Et vous allez voir que je retombe sur mes pieds : je sais que vous, Michel, vous ne serez jamais vieux. Il me reste à conclure. Je veux terminer sur une confidence pour vos lecteurs : le papa de votre chronique du 24 mai (page 1 ), celui dont « le regard est parfois voilé de larmes », c’est moi. Rien que pour cela, merci !

Pierre Weill Fondateur et ancien président du groupe Sofres Paris, juillet 2009.

1. La trouille des grenouilles
(Texte paru sur le blog1 de l’auteur le 04 janvier 2009.)

meilleure part, loin de là ! Vers trois heures, je sursautai, soudain triste et inquiet, frissonnant, pris au piège. Et si seul ! Le visage de l’Ami au loin apparaissait, m’appelait, s’estompait… lui si mutique, si préoccupé de priorités financières, si inséré dans un “autre” rythme, une “autre” vie, un “autre” monde où le sentiment est un placement stagnant, l’amour un tracker peu négociable, la constance sous-cotée en bourse(s) ! Je songeais aussi à mon existence monotone et solitaire, nulle aspérité, nulle douceur, j’entrevoyais aussi le monde alentour si cruel et si con — pour lequel nous ne pouvons strictement rien, pas même comprendre ! —, je pensais à tout ce bavardage médiatique inepte, à cette obscénité qui de nouveau dès l’aube allait m’assiéger, aux soldes grotesques annoncées en grande pompe et qui mercredi allaient de nouveau faire mouiller les écervelées... bref, je me suis senti si amer et désenchanté ! J’aurais souhaité que l’ombre me dissolve. Heureusement, après avoir goûté sous mon casque les “Impromptus” de Schubert (je vous les recommande, c'est d'une douceur si réconfortante), après m’être laissé masser l’âme par
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en son gîte songeait… ce c’est cette U n lièvrequi m’a éveilléleet milieu deTôtsortir matin, cotonneuse phrase m’a aidé à d’une torpeur. Il faut dire que la nuit n’en fut pas la

www.michel-bellin.fr

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cette musique compassionnelle, j’ai fini par sombrer dans l’inconscience… … pour en sortir avec le clin d’œil impromptu du fabuliste. Car, bizarrement, ce sont bien ces six premiers mots qui m’ont réveillé et tout à fait ragaillardi ! Un Lièvre en son gîte songeait (Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ; Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait : Cet animal est triste, et la crainte le ronge. « Les gens de naturel peureux Sont, disait-il, bien malheureux. Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite ; Jamais un plaisir pur ; toujours assauts divers. Voilà comme je vis : cette crainte maudite M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts. Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle. Et la peur se corrige-t-elle ? Je crois même qu’en bonne foi Les hommes ont peur comme moi. » Ainsi raisonnait notre Lièvre, Et cependant faisait le guet. Il était douteux, inquiet : Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre. Le mélancolique animal, En rêvant à cette matière, Entend un léger bruit : ce lui fut un signal Pour s’enfuir devers sa tanière. Il s’en alla passer sur le bord d’un étang. Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ; Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes. « Oh ! Dit-il, j’en fais faire autant Qu’on m’en fait faire ! Ma présence Effraie aussi les gens ! je mets l’alarme au camp ! Et d’où me vient cette vaillance ? Comment ? Des animaux qui tremblent devant moi ! Je suis donc un foudre de guerre !

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Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. » Jean de La Fontaine, Fable XIV, Livre II, Œuvres complètes, La Pléiade, Gallimard, 1954.2 Soudain sur l’écran, sitôt le texte mis en ligne, le mot d’une amie fidèle m’offrant une fleur de gardénia ! Internet a du bon. Merci à Dame J***, merci aussi à Maître Jean. Cette nuit, tout compte fait, n’a pas été si mauvaise… et il vaut mieux à présent coasser plaisamment plutôt que gémir. Non pas détaler comme un pleutre mais reprendre le dur métier de vivre et affronter en foudre de guerre ce premier dimanche de l’an neuf.

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Dans ce recueil, les références éditoriales correspondent aux propres ouvrages de l’auteur.

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