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En Dordogne naguère

De
270 pages
Une maison paysane en Dordogne pendant l'entre-deux-guerres. Une grande dame se ruine par excès de générosité. Un famille en reçoit une propriété et une masure dont chaque pièce dévoile ici ses souvenirs. A l'extérieur, le travail de la terre, de l'étable, de la basse-cour, du potager, les rapports de famille et de voisinage. Surviennent la guerre, la défaite, la résistance. La vie campagnarde traditionnelle disparaît...
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Michel En Dordogne En Dordogne Faurenaguère
Les souvenirs naguère
d’une maison grise
Les souvenirs
d’une maison grise
Une maison paysanne en Dordogne pendant l’entre-deux-
guerres. Une grande dame se ruine par excès de générosité. Une
certaine famille en reçoit une propriété et une masure dont chaque
pièce dévoile ici ses souvenirs. À l’extérieur, le travail de la terre, de
l’étable, de la basse-cour, du potager. Nous voici au hangar
à tabac, au pressoir, au cuvier, puis à la coopérative. Vient le
temps de la tue-cochon autour du saloir et celui du séchage des
pruneaux autour de l’étuve. Les rapports de famille et de voisinage
mélangent jalousie et entraide, deuils partagés et hostilités politico-
religieuses (les réformés de gauche, les papistes de droite…). La
Dordogne déborde. Surviennent la guerre, la défaite, la Révolution
nationale, la Résistance. Nos maquisards vont-ils être dénoncés ?
Admirables enseignants cachant des juifs et aidant quelques
adolescents à s’élever dans l’échelle sociale. La vie campagnarde
traditionnelle disparaît…
Michel Faure est né en 1931 à Saint Antoine de Breuilh (24).
Après des études secondaires à Sainte Foy la Grande (33), il s’est
inscrit à l’Université des Lettres à Bordeaux, puis en Sorbonne.
Tout en gagnant sa vie en tant que maître d’internat, il a passé
de nombreux examens et concours : musique, littérature, histoire.
Il a exercé en tant que professeur de lycée à Laon, à Antony, à
Toulon. Il est l’auteur de quatre volumes musicologiques dont l’un
primé par l’Académie française. Marié et père de trois enfants, il vit
aujourd’hui sa retraite heureuse à Carqueiranne (83).
ISBN : 978-2-336-00374-0
Prix : 26,50 € Graveurs de MémoireG Série : Récits de vie / FranceGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également
aux études historiques.
Michel Faure
En Dordogne naguère








En Dordogne naguère
Les souvenirs d’une maison grise



Graveurs de Mémoire


Cette collection, consacrée essentiellement
aux récits de vie et textes autobiographiques,
s’ouvre également aux études historiques

*
















La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr


Michel Faure










En Dordogne naguère
Les souvenirs d’une maison grise

















































































































































































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00374-0
EAN : 9782336003740












À Christiane,
À Barbora,
À Anne-Sylvie, Claire-Hélène & Camille Louise
À Élian & Tom, à . . .

Ouvrages du même auteur
- Musique et Société du Second Empire aux Années vingt, autour de Saint-Saëns,
Fauré, Debussy et Ravel, 424 p., Flammarion, 1985.

- Du néoclassicisme musical dans la France du premier XXème siècle, 384 p.,
Klincksieck, 1997.

- Histoire et poétique de la mélodie française, en collaboration avec Vincent
Vivès, 319 p., CNRS ÉDITIONS, 2000.

- L’influence de la société sur la musique, Analyse des œuvres musicales à la
lumière des sensibilités collectives, préface de Pascal Ory, 263 p., L’Harmattan, 2008.



Parmi une trentaine d’articles

- « L’Époque 1900 et la résurgence du mythe de Cythère », in Le mouvement
social, octobre-décembre 1979.
- «Le retour au jansénisme dans l’institution critique », in Littérature, mars 1981.
- « Opéra historique et problématique sociale en France, du Premier au Second
Empire », in La musique et le pouvoir, Klincksieck, 1987.
- « Pelléas et la trahison sociale au château », in Silence, mai 1787.
- « Dal tradizionalismo estetico al corporatismo guiridico nella musica francese
dal 1918 al 1944 », in Musica/Realtà, décembre 1988.
- « Frankreich VI, 1870 bis 1944 », in Die Musik in Geschichte und Gegenwart,
tome 3, Kassel, 1995.
- « Le coup d’État esthétique de Jean Cocteau et des ballets russes ou
l’Institutionnalisation du néoclassicisme musical », in Écouter/Voir, juin-juillet 1996.
- « Debussy et Satie ; Deux frères ennemis ou Les chassés-croisés du social, du
psychique et du musical », in Écouter/Voir, novembre 1996.
- « Samson et Dalila ; un document d’Histoire politique et sociale », in
Écouter/Voir, janvier 1997.
- « Peut-on définir le néoclassicisme », in L’Analyse musicale, novembre 1998.
- « Camille Saint-Saëns o l’incarnazione della Francia borghese », in Camille
Saint–Saëns, Lugano, 2000.
- Ce que disent les barcarolles », in Écouter/Voir, février 2001.
- « La chanson populaire au cœur de l’opéra : parenthèse anecdotique ? Enjeu
politique ? Fenêtre ouverte sur les profondeurs », in Les frontières improbables de la
chanson, études réunies par Stéphane Hirshi, Presses universitaires de Valenciennes,
2001.
- « Léon-Paul Fargue, amateur & inspirateur de musique », in Ludions, Bulletin de
la Société des Lecteurs de Léon-Paul Fargue, hiver 2002-2003.
- Plusieurs articles dans Dictionnaire de la Musique en France au XIXe siècle,
sous la direction de Joël-Marie Fauquet, Paris, 2008.



Première partie :
Notre famille, Fontpré
& ses habitants

I - Nos grands-parents


Vais-je écrire mes souvenirs ? Le chemin sur lequel je
marche dégringole à vive allure… Ne devrais-je pas plutôt
me taire, laisser les matins qui s'ouvrent oublier les soirs
disparus ?
Mais écrire, c’est vivre, comme aller et venir, agir ou
respirer... Quelques besognes ménagères assumées sans déplaisir,
deux ou trois articles ou conférences musicographiques en
chantier, le besoin quotidien de travailler mon piano, quelques
élèves, enfants ou adultes, auxquels j'essaie de donner le sens du
toucher sonore : voilà ce à quoi se dépensent aujourd'hui mes
jours. Il m'arrive souvent de mesurer mes occupations à
l'aune des à quoi bon et des et puis après ? Pourtant ma vie
de retraité tranquille ne me déplait pas. Au contraire. Par
exemple, ce 19 septembre 1995, le gris métallisé de ma
voiture neuve, une Opel Ascona, son odeur de colle et de
caoutchouc, son auto radio cassette m'enchantent. Je glisse
sur les routes avec le plaisir d'un skieur sur les pistes
blanches. À soixante-trois ans bien sonnés, il fait encore
bon vivre.
Je suis venu au monde le 27 novembre 1931. Mes
grands-parents comptaient parmi les cultivateurs les plus
1aisés de leur commune. Daniel Dubreuil mon grand-père
maternel, fils et petits-fils de forgerons, était viticulteur.
Pourtant, il avait fait des études au collège protestant de
Sainte Croix de Guyenne. Il avait réussi le concours des
Arts et Métiers d’Angers. Dans cette lointaine École
d’ingénieurs, il avait été interne durant quelques mois.
Mais, pour des raisons de santé qui me sont restées
mystérieuses, il avait renoncé à sa carrière. Ma mère

1 16/10/1874 – 10/07/1951
11
racontait que l'humidité des dortoirs d’Angers avait
provoqué chez lui une crise de rhumatisme articulaire
rédhibitoire. Bon-papa conservait néanmoins son aura de
fort en maths et son étrange statut d’intellectuel paysan,
physiquement fragile et mentalement déclassé. Pour la
seconde de ses filles, ma mère, Daniel Dubreuil était un
dieu foudroyé. Il est vrai qu’elle lui devait doublement la vie.
Elle était tombée de la voiture à cheval qu’il conduisait. Il
arrêta sa monture à l’instant même où la grande roue
commençait à mordre le cuir chevelu de sa fille.

2Son épouse, Louise, Marie Bonnamy-Lagrange lui avait
3 4donné deux filles et un garçon : Madeleine , Élise et
5Jacques . Ma grand-mère était la gaieté, la joie de vivre
faites femme. Je la revois comme petite, blonde, un peu
boulotte, inaccessible au malheur. Jeune fille, elle avait
passé quelques années dans la pension protestante de
Sainte Croix de Guyenne qui accueillait tout ce qui
comptait socialement, dans la région, en fait de jeunes
filles de mauriacréformée. Mais, à la différence de
6Berthe , sa sœur aînée, elle en était sortie sans diplôme.
Elle n'avait jamais aimé l'étude, comme on disait. Elle ne
savait de lettres guère plus que ce qu'il en fallait pour lire
sa Bible. En revanche, elle adorait son mari, lequel était
aussi sec qu'elle était enveloppée ; la seule inquiétude de
bonne-maman concernait sa santé à lui. Elle aimait faire la
cuisine. Elle adorait recevoir. Elle tenait sa maison de
Saint Honoré du Bois en maîtresse femme. Je me souviens
de la vieille employée de ménage qui lui faisait ses

2 14/01/1881 – 21/09/1965
3 02/04/1905 – 01/03/1993
4 16/04/1907 – 30/07/1991
5 26/05/1911 – 01/01/1997
6 Tata Berthe ne se prénommait pas Berthe en réalité, mais Berthe,
Elizabeth Bonnamy (1875 –1965).
12
lessives. Elle était quasiment aveugle. Ma grand-mère la
gardait par charité, non sans commentaires : Marie Lussin
soutient qu’elle n’a pas besoin d’y voir, elle sait quels
vêtements elle lave et elle sait où c’est sale. Oui, disait
bonne-maman avec un bon sourire, mais si la tache n’est
pas là où elle croit... Bonne-maman riait facilement. Son
plaisir malicieux était de taquiner sa sœur tout en nous
faisant des clins d'œil.
Sa sœur Berthe Clary avait perdu très tôt son mari. Elle
7était revenue vivre entre ses parents, à Penny . Puis, ceux-
là une fois décédés et la cohabitation étant devenue
difficile avec le nouveau maître des lieux, son neveu Paul
8Bayle, ma grand-mère l’avait accueillie dans son foyer à
Saint Honoré du Bois. Maman adorait sa chère tata qui
était d'une nature plus affective que ne l’était sa propre
mère, plus encline qu’elle à verser des ruisseaux de
larmes. Berthe gémissait de tous les malheurs qui
passaient à sa portée. Louise, au contraire, détestait les
jérémiades. Finit-elle par trouver pesante sa charité
sororale ? En tous cas, les deux sœurs se chamaillaient
constamment. Bonne-maman se plaisait à nous raconter
les bêtises dont Berthe, enfant, s’était rendue coupable. Un
jour que sa mère lui avait demandé d’aller à l’épicerie dès
sa sortie de l’école pour lui rapporter une bouteille de
rhum et un kilo de sucre en morceaux, la petite écolière
imbiba d’alcool tant et tant de petits canards en
descendant à pied la côte de Gensac qu'elle arriva chez elle
complètement pompette. Un autre jour Berthe offrit

7 Près de Coubeyrac (Gironde).
8 Paul Bayle était le fils de Marie Hélène Bonnamy, la sœur aînée
de Berthe et de Louise Bonnamy. Celle Hélène-là, étourdiment mariée
à un individu peu recommandable dont la dévotion simulée avait
séduit toute la famille à commencer par le pasteur de la paroisse,
s’était finalement séparée de son mari et était revenue vivre chez ses
parents avec ses trois enfants : Lucie, Paul et Jeanne.
13
d’étranges bonbons à ses compagnes d’école : il s'agissait
de crottes de mouton joliment roulées dans du sucre ! Et
puis, il y avait ces chaises basses que la petite Berthe
alignait devant elle comme autant d’élèves d’une classe.
Elle faisait l’école à leurs dossiers de bois. L’institutrice
devait-elle punir les paresseuses et les récalcitrantes ? Elle
leur tirait alors, en guise d’oreilles, l’une ou l’autre des
petites boules de bois flanquant de part et d’autre le haut
du dossier de ces chaises. La mine offusquée de Berthe
devant ses frasques d’enfant dévoilées faisait pouffer de
rire bonne-maman. Il n’était pas jusqu’à la grossesse
9nerveuse de sa sœur, devenue madame Clary , qui ne
fournisse matière à plaisanteries sous cape. Nous nous
chuchotions cruellement que la jeune épouse s'était fait
dorloter par ses parents. Une bouteille de vin vieux
l’attendait chaque jour sur la table à l’heure du déjeuner.
Tante Berthe était la cible favorite de nos moqueries.
Pourtant nous aimions qu’elle nous aime et quand il nous
arrivait de lui rendre ses baisers, les larmes lui montaient
aux yeux. Mais comment donc a-t-elle pu vivre tout son
veuvage chez sa sœur et son beau-frère, même si elle
contribuait aux dépenses du ménage ? Elle possédait un
« Brevet simple » qui lui donnait le droit d’enseigner en
tant qu’institutrice. J’ai osé un jour l’interroger. La
réponse de ma grand-tante fut que, vingt ans plus tôt, elle
avait donné à sa sœur sa salle à manger et son argenterie ;
que, depuis, elle s’était dessaisie de son harmonium et de
son piano au profit d’Élise, sa nièce préférée, (ma mère).
Mais lorsque vinrent les années où Berthe se trouva à la
charge, non plus de sa sœur et de son beau-frère, mais de
10son neveu Jacques et de sa nièce par alliance Maryse ,

9 Représentant de commerce d’une maison de tissus bordelaise,
Paul Clary, né en 1872, marié en 1901, était mort cinq ans plus tard en
1906.
10 Marie-Louise Boyer, 25/12/1911 – 26/01/2002
14
comment réagit-elle ? Et comment se supporta-t-elle
lorsque leur jeune famille compta sept enfants ? Sans
doute tante Berthe leur céda-t-elle l’essentiel de ce que
l’inflation lui laissait de ses rentes de petite bourgeoise.
Pourtant ma cousine Jacqueline Dubreuil m’apprend que
ce sont ces neveux chargés de famille qui, devant notaire,
lui allouèrent une pension annuelle de deux mille francs,
probablement à la suite de la vente de la métairie du
Bertranet qu’elle possédait en indivis avec sa sœur Louise.
Comment diable mon oncle Jacques et sa femme ont-ils pu
faire vivre toute leur famille qui comptait, outre eux-
mêmes et leurs sept enfants, leurs propres ascendants à
tous deux, ce qui, avec tante Berthe leur faisait cinq
vieillards !
Je comprends que l’aîné de leurs garçons, Daniel, ait
été contraint de partir comme ouvrier arboriculteur, au lieu
de passer normalement de quatrième en troisième au
collège. Ses sœurs aînées entrant à Bordeaux, l’une en
école d’infirmière, l’autre en prépa au lycée Mondenard, il
fallait payer leur trousseau.

À l’évidence, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale,
le clan des Dubreuil, Monségur et Chantegrive était
devenu trop nombreux pour se retrouver tous les
dimanches à Saint Honoré du Bois. Comptons. Il y avait
sur place bon-papa, bonne-maman et tante Berthe, plus
Maryse et Jacques, Colette, Françoise, Daniel, François.
11 12 13Puis Jacqueline , que suivront bientôt Abel et Jean .
14 15S’y ajoutaient Maddy et André Chantegrive venant de

11 13/06/1944 –
12 19/11/1945 –
13 30/04/1947 –
14 2/4/1905 – 1/3/1993
15 05/12/1903 – ? 08-1969
15
16 17Renaudie avec leurs quatre enfants : Gisèle , Jacky ,
18 19Jeannine et Maryvonne . Plus, arrivant de Fontpré, Élise
et Pierre Monségur flanqués de leurs trois rejetons :
20 21Emmanuelle , David et Clémence qu’on appelait Cléclé .
D’ailleurs, dès avant 1939, les réunions familiales à Saint
Honoré s’étaient espacées. D’abord, elles se maintinrent à
l’occasion des fêtes religieuses. Puis elles cessèrent sans
que la cohésion du groupe n’en soit atteinte.
Il est vrai qu’aux vacances, les aînés de cette marmaille
allaient à tour de rôle passer quelques jours avec leurs
cousins germains, soit à Renaudie, soit à Saint Honoré du
Bois, soit à Fontpré. Fontpré avait l’avantage d’être au
bord de la Dordogne. En été, tonton Jacques aimait venir
s’y baigner avec ses enfants. Nous descendions ensemble
dans le pré qui dégringole devant la maison Tillet. On se
déshabillait parmi les cannevelles bleutées, un peu
coupantes, près d’une plage de galets glissants. C’est là
que j’aperçus pour la première fois cette merveille du
corps humain : une poitrine de jeune fille. Gisèle enfilait
son maillot...
Quel plaisir ! Nos cousins Chantegrive se joignaient
souvent à nous. Bientôt tonton Jacques plongeait. Il restait
tout droit, la tête dans l’eau, les pieds en l’air, ses orteils
frétillant au-dessus de l’eau. Je l’admirais. Je l’aimais.
C’était mon parrain. Je lui dois de savoir nager.
Le frère de Gisèle, mon aîné de trois ans, était
passionné de voitures. Quand son père changea sa vieille
Delahaye pour une Panhard flambant neuve, Jacky
reprenait les Béotiens qui prononçaient Panard. Il était

16 14/10/1927 –
17 27/10/1928 – 04/10/1994
18 03/05/1930 – 03/04/2012
19 07/07/1941 –
20 24/03/1930 –12/01/1941
21 10/09/1936 –
16
beaucoup plus déluré que moi ce qui n’était pas difficile.
Un jour, il m’entraîna dans le tunnel du chemin de halage,
près de l’actuelle station de pompage. Il m’y montra son
zizi décalotté, et comme mon prépuce à moi refusait
honteusement de coulisser, il me rassura, vu mon âge.
22Ginette , l’aînée de nos cousins Monségur, aimait
aussi beaucoup venir à Fontpré. Son père, tonton Maurice,
nous faisait rire. Il était petit. Il aimait plaisanter. Son
juron favori – je ne l’ai jamais entendu dans une autre
bouche – était Mille papiers ! Sa femme, tata Marguerite,
toujours coiffée d’un chapeau genre Armée du Salut, était
aussi sèche au physique qu’au moral. Il est vrai qu’elle et
son mari avaient vu leur premier né, Guy, disparaître à six
23ans d’une leucémie foudroyante . L’été, lorsque la rivière
était au plus bas de son étiage, ma sœur Emmanuelle,
Ginette et moi y descendions deux ou trois transats sous
prétexte de faire la sieste les pieds dans l’eau ! Nous nous
installions à droite de la cale, au-delà du premier saule, là
où le tran recouvert d’un centimètre d’eau est relativement
plat. Le chic, c’était que nos derrières frôlassent l’élément
liquide sans être mouillés, et le jeu consistait à agiter l’eau
d’une main espiègle juste au-dessous du transat voisin. À
chaque derrière mouillé, c’était des cris, des
récriminations, des rires inextinguibles. Le soleil, accroché
au sommet du ciel, nous communiquait sa joie. La tribu
des Chantegrive, des Dubreuil et des Monségur était
soudée.
Notre grand-père paternel à Ginette, Emmanuelle,
Clémence et moi s’appelait Paul Monségur. Il appartenait
− le savait-il ? − à l'illustre lignée des Jean-Louis et des Élie
Faure. Comme Daniel Dubreuil, il avait fréquenté le
collège de garçons de Sainte Croix de Guyenne Tous deux
avaient fait à pied, matins et soirs, les sept ou huit

22 Née le 7 juillet 1928.
23 Guy Montségur, septembre 1930 – janvier 1936.
17
kilomètres qui séparaient leurs maisons de cette institution
protestante. Aussi étaient-ils nettement plus instruits que la
plupart des hommes de leur commune et de leur temps.
24Comme Daniel Dubreuil, Paul Monségur dit Monségur
Burlat avait épousé une femme peu instruite, originaire
25d’un village voisin. Odette Lefèbvre lui avait donné trois
garçons et une fille : Maurice, Pierre, Henriette et Jean dit
Jeannot.
Mes grands-pères maternel et paternel avaient bien des
points communs. Ils étaient tous les deux fils uniques. Ils
se retrouvaient chaque dimanche au temple de Saint
Honoré du Bois. Des convictions dreyfusardes de leur
jeunesse, tous deux gardaient la fibre socialiste. Chez l'un
comme chez l'autre, la foi religieuse et l’option politique
se confortaient l’une l’autre. La fleur de lys et le signe de
croix figuraient parmi leurs adversaires. Le laisser-aller du
langage et des mœurs était aussi condamnable à leurs
yeux.
En dépit de leurs ressemblances, mes grands-pères
s'opposaient sur plusieurs points. Physiques, d'abord.
Autant Daniel Dubreuil, dit bon-papa, était décharné et
égrotant, autant Paul Monségur que nous appelions tout
simplement grand-père était charpenté et massif.
L’obésité calamiteuse de son ventre l'empêchait de voir
ses genoux et ses chaussures. Quand je l’ai connu, sa fille
devait lui ouvrir et fermer sa braguette avant et après qu’il
ait pissé. Qu’en était-il pour ses autres besoins ? En tout
cas, le bide de grand-père me faisait horreur. Vu ma
brioche d’aujourd’hui, je devrais être plus indulgent. Il
n’en est rien. Le rite du baiser dominical que nous étions
contraints de lui donner au temple, toujours humide, me
dégoûtait. Surtout, je lui en voulais, je lui garde encore
rancune, de n’avoir fait instruire aucun de ses quatre

24 1874 – 1949
25 1869 – 1936
18
enfants. Fils unique lui-même, grand-père avait fréquenté
le "collège". Alors, que s’est-il passé dans sa tête ? A-t-il
voulu garder pour lui sa supériorité intellectuelle ? Deux
au moins d’entre ses enfants auraient eu du goût pour
l’étude. Or aucun n’est même allé jusqu’au sacro-saint
certificat d’études.
26Sa belle-sœur, Élise Lefèbvre , lui reprocha un jour
l’égoïsme de sa conduite vis-à-vis de ses enfants, alors qu’il
27avait donné à sa nièce Alice , en espèces et sans hésiter, de
quoi faire ses études d’infirmière. Grand-père se sentait-il
responsable de ses neveux de Moncaret qui venaient de
perdre leur père ? Mais comment aurait-il réagi si l’un de ses
fils ou sa fille lui avait adressé une demande analogue ? Lui
aurait-il permis de suivre sa vocation ? Pensait-il au contraire
que, hors la terre, il n’était que lucre, luxure et perdition ?
Son fils Pierre aurait aimé travailler le bois, devenir
menuisier, voire ébéniste. Il se laissa imposer sa profession
mal aimée d’agriculteur et en souffrit toute sa vie. Son frère
Jeannot aurait aimé faire de la musique ? Cette idée m’est
venue à l’esprit quand il m’a demandé de l’accompagner
pour acheter un piano d’occasion pour sa fille. L’instrument
était extrêmement faux, mais il était très bon marché et
apparemment sain. Je lui ai conseillé, hélas ! de l’acquérir.
Or ce piano s’est avéré inaccordable et sa fille Josette n’a pas
pu en tirer de quoi faire vraiment plaisir à mon oncle. Tonton
Jeannot a dû vivre lui aussi avec sa déception sans garder
rancune à quiconque.

26 Tante Élise qui habitait alors Moncaret était la femme d’Élisée
Lefèbvre, frère de notre grand-mère paternelle.
27 Alice Monségur réussit brillamment dans cette voie. Sa
compétence reconnue, elle assista à Paris, le professeur Mondor qui
lui parla de Mallarmé, de Proust et de Valéry. Les carnets de comptes
de mon grand- père attestent qu’elle lui remboursa son emprunt. Alice
devint directrice d’une clinique rue de l’amiral Courbet à Roubaix.
Elle mourut tragiquement dans les gorges de Pétra, lors d’un voyage
en terre sainte, emportée par un torrent de boue.
19
En tous cas, quelle qu’ait été sa situation, il s’est
arrangé pour offrir régulièrement des vacances à sa
famille. Il aménageait son camion en camping-car et, avec
sa femme et ses trois enfants, il partait en Andorre ou
ailleurs. Il aimait la vie. Il aimait faire plaisir. J’ai appris
qu’il avait remboursé, sans m’en aviser clairement, une
petite dette que j’avais contractée vis-à-vis d’un collègue
pion à Périgueux. Dire que je n’ai pas su lui manifester
mon affection, surtout quand il est tombé malade et que
Jean-Guy le promenait dans son fauteuil roulant !
Les choses étaient comme ça. Le hasard, les
circonstances, la couleur des rapports familiaux chez les
Monségur expliquent cela. Pas plus tonton Jeannot que ses
frères ou sa sœur n'a osé contester, a fortiori blâmer, la
décision de leur père de les retirer de l’école. Jusqu'à sa
mort et au-delà, l'obèse patriarche d’Aubepierre a joui du
respect inconditionnel des siens. Il régna en monarque
absolu. La faculté de jugement de ses sujets ne pouvait
s'exercer à son encontre. L’absolutisme paternel contre
lequel Molière s'insurgeait déjà existait encore dans ma
province au début du siècle dernier et pas seulement chez
les réactionnaires à particules.
À ce propos, je garde un très mauvais souvenir du jour
où grand-père fit le partage de ses biens entre ses enfants.
Nous avions déjeuné ensemble à Aubepierre, comme au
premier de l’An. Maître Roland à peine arrivé, grand-père
s’enferma dans sa chambre avec son notaire, ses trois fils
et sa fille. Les trois brus furent refoulées. Tatie Henriette
était si gênée que, pendant tout le conciliabule, elle fit la
navette pour retrouver ses belles-sœurs Marguerite, Élise
et Renée à la cuisine. De toute façon, comme ses frères,
elle ne pouvait que dire Amen. Depuis, le respect de leurs
géniteurs n’empêche plus, Dieu merci, la clairvoyance ni
la franchise de nos jeunes.
20
Sur ce plan des rapports parents-enfants, mes grands-
parents différaient encore grandement. À Saint Honoré du
Bois, bon-papa, sans doute plus petit-bourgeois et
sûrement plus instruit que ne l’était Paul Monségur, avait
donné à ses enfants une éducation non seulement primaire,
mais primaire supérieure. Élise, la seconde de ses filles,
poursuivit ses études jusqu'au Brevet élémentaire comme
l’avait fait sa tante Berthe. C'était une lumière au village !
D’ailleurs, avant son mariage, maman effectua plusieurs
remplacements d'institutrice comme son diplôme l’y
autorisait. J'ai souvent regretté qu'elle n’ait pas persévéré
dans cette voie. Son traitement de fonctionnaire nous
aurait évité de tirer le diable par la queue. Seulement, la
peur des grands adolescents qu’elle aurait eus à instruire la
terrorisait.
Sa sœur Maddy reçut comme ma mère une éducation
soignée. Le snobisme anglo-saxon régnant, leur père avait
fait installer dans son jardin un court de tennis. Les
dimensions n’en étaient pas règlementaires, cependant on
y maniait la raquette en accompagnant chaque service de
l’échange verbal obligé : Ready ? – Play. Certes, on n’en
était pas encore à Saint Honoré du Bois à adopter les
tenues sportives. Mais une raquette, c’était quelque chose !
Et avoir en main celle de maman et m’en servir après
l’avoir fait recorder pour frapper quelques balles
duveteuses me gonfla d’importance ! Le chic britannique
prévalait également chez bonne-maman à l’heure du
goûter. Le thé de quatre heures avec ses petits gâteaux
secs ou son cake fruité était rituellement incontournable.
Personne d’autre ne prenait le thé au village et la plupart
des habitants de Saint Honoré en ignoraient le goût.
Madeleine et Élise Dubreuil reçurent des leçons de
piano et de chant. Jacques, le garçon, des cours de
clarinette. Il se lassa vite de son instrument. Ma mère, qui
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adorait pourtant son petit frère et l’accompagnait au piano,
prétendait qu’il n’en tirait jamais que des couacs.
Par ailleurs, au cours des années quarante, le statut
social de la famille Dubreuil se dégrada. Le piano cessa de
résonner dans le salon de bonne-maman. La clarinette
d’ébène, puis l’instrument à clavier furent mangés par les
termites. Naguère, au temple, soit l’une soit l’autre des
filles Dubreuil accompagnait à l’harmonium les cantiques
et l’offertoire qu’on appelait la collecte. Et à l’approche
des fêtes de Pâques ou de Noël, il était d’usage qu’elles
fissent apprendre un chœur aux paroissiens dotés d’une
bonne voix, pour mieux honorer la nativité ou la
résurrection du Seigneur.
Autre différence, sans doute fondamentale : bon-papa
Dubreuil habitait le bourg même de Saint Honoré du Bois
Les deux palmiers au stipe élevé qui encadraient la porte
d’entrée de sa maison se souvenaient d’avoir, jadis,
signalé aux protestants persécutés une présence
coreligionnaire. Quoique les terres qu’il cultivait fussent
tournées vers la polyculture et la consommation familiale
comme celles d’Aubepierre, bon-papa tirait de son
vignoble du coteau un vin qu’il vendait un bon prix. Il en
envoyait chaque année un tonneau à monsieur et madame
Huyghe, à Paris. C’est ainsi qu’il finit par nouer amitié
avec eux. Bientôt, les Huyghe vinrent passer en Dordogne
une ou deux semaines chaque été. En remercîment, Maddy
et Élise reçurent chacune des Dames de France de Paris, à
28l’occasion de leur mariage, un semblable miroir ovale . Et
c’est encore en reconnaissance de leurs vacances à Saint
Honoré du Bois que les Huyghe me reçurent chez eux,
boulevard Arago, en 1950. Mon premier voyage à Paris !
Ma récompense.

28 Bizarrement, celui de maman se trouve aujourd’hui dans la
cuisine de Platier.
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Je venais d’être reçu à la première partie du
baccalauréat. Marthe Huyghe, naguère employée de la
Banque de France qui l’avait recrutée pour sa belle
écriture, se chargea de moi. Je la revois avec ses chevilles
enflées et son petit sac à main. Elle me pilotait en bus et en
métro, du Luxembourg à la Tour Eiffel, des Invalides aux
Buttes Chaumont, du Louvre au musée Grévin. Elle se
croyait obligée de me chaperonner et j’étais trop empoté
pour lui dire que j’aurais préféré visiter Paris tout seul
selon ma fantaisie. Une fois pourtant je réussis à gagner
les arcades de l’Odéon sans être accompagné. J’en revins
avec les poésies complètes de Verlaine lesquelles, depuis
soixante ans, demeurent à portée de ma main.
Les Huyghe, quel curieux ménage tout de même ! Le
feu de la Grande Guerre avait amputé Émile de sa virilité.
Il occupait un emploi de garçon à tout faire dans un
laboratoire. Fille-mère déshonorée, Marthe l’avait épousé.
Mais l’enfant de la faute se révéla dit-on si terrible que le
couple poussa le garçon, dès que son âge le lui permit, à
s’engager dans la Légion étrangère : l’armée le materait !
Le jeune homme s’en tira. Il devint exemplaire. Une
personne, que les Huyghe rencontraient chaque dimanche
au temple, l’adopta. Il se maria. Il eut un enfant. Mauvaise
conscience et atroce frustration des Huyghe qui, vu la
rancune du garçon pour sa mère biologique, ne purent
entrevoir leur petit-fils que de temps en temps, aux offices.
eCelui-ci habitait pourtant le même XIII arrondissement
qu’eux-mêmes. Pour finir, vin rouge à gogo et doubles
Martini pris bi-quotidiennement aux deux terrasses des
cafés du carrefour des Gobelins valurent à nos deux
malheureux une double et funeste cirrhose du foie.

Située tout entière en plaine, la propriété d’Aubepierre
ne produisait peut-être pas un vin d’aussi bonne qualité
que celle de mon grand-père Dubreuil. Peut-être tout
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simplement parce que grand-père avait troqué ses fûts de
chêne contre des cuves en ciment dont il était très fier. Le
reste de son économie était orienté vers la polyculture. Son
exploitation était-elle moins étendue ? Sûrement pas, mais
sans être véritablement isolée, elle était distante du village
de quelques kilomètres et cela suffisait pour qu’on y vive
de façon moins urbaine, moins confortable. Il fallait
contourner les bâtiments d’exploitation pour apercevoir le
bel étang bordé de peupliers que Paul Monségur et ses fils
avaient creusé pour drainer leurs terres et leurs prés
d'alentour. Elle n’était sans doute pas moins rentable, car
au produit de ses terres et de ses vignes s’ajoutait le
dressage des bœufs. Paul Monségur achetait aux foires,
une ou deux fois l’an, de jeunes bovins. Ses fils Maurice et
Pierre les dressaient à travailler par paire, sous le joug.
Quelques mois plus tard, leur père les revendait aux foires
à bestiaux comme bœufs de labour prêts à l’effort.
Distance parcourue à pied par les chemins herbeux : dix,
vingt, trente kilomètres, avec des bêtes que le maréchal-
ferrant avait chaussées de sabots de métal, parmi la fumée
et l’odeur de corne brûlée.
Autre angle de comparaison : la guerre de 1914-1918.
Mon grand-père maternel qui avait trois enfants passa
quatre ans sous les drapeaux. Mon grand-père Monségur
dont la famille comptait un rejeton de plus en fut dispensé.
29Pourquoi ? Le premier nous a laissé un journal où il
relate les petits faits et gestes de son quotidien de poilu ;
les lettres ou les colis qu’il recevait de sa famille ; les
corvées stupides auxquelles il était contraint d’assujettir
ses soldats ; ses réactions scandalisées face aux tire-au-
flanc et aux saboteurs ; le rituel des inhumations dans des
fosses communes. Il y atteste la solidité de son moral,
l’intensité de sa foi religieuse, l’intransigeance de son

29 J’imagine que, vu sa réussite au concours d’Angers, il devait
être gradé.
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éthique de meneur d’hommes : sa réprobation de l’alcool
et du sexe, ses interventions concordataires pour que les
altercations des hommes qu’il avait sous ses ordres ne
dégénèrent pas. Malheureusement, son journal ne suggère
qu’à peine les horreurs de la guerre. Cécité ? Pudeur ?
Censure intérieure ?
Notre grand-père Monségur, lui, aussitôt libéré de ses
obligations militaires, retira ses enfants de l’école. Que
s’est-il passé dans sa tête ? Il fit d’eux, âgés de treize à
seize ans, trois véritables ouvriers agricoles et une parfaite
servante de ferme travaillant sous ses ordres, sans salaire.
Le paysan qu’il était semble alors avoir passé la main. Et
comme à Aubepierre on obéissait tête baissée au pater
familias, ni sa femme, ni aucun de ses enfants ne s’en
plaignit. Pour compléter ce portrait, disons que grand-père
ne savait pas plus monter à bicyclette que bonne-maman
ou tata Berthe. Était-il allé une seule fois à Bordeaux ?
Cela m’étonnerait : soixante kilomètres au-delà d’Aubepierre,
c’était l’exil. Avait-il vu la mer ? Non. Il ne la vit que
lorsque le pasteur de sa paroisse organisa une excursion à
Lacanau. C’était à la veille de la Seconde Guerre
mondiale. Grand-père ignorait le phénomène des marées.
Une vague le surprit alors qu’il était assis sur le sable. Le
temps qu’il mit à se relever fit qu’elle mouilla son
pantalon du dimanche. Pauvre grand-père ! Le monde
dans lequel il vivait lui était aussi étranger que l’est pour
moi le temps où grandissent mes petits-enfants.
Habitant la même commune et faisant partie de la
même paroisse, mon père et ma mère se connaissaient
depuis toujours. Chaque semaine, ils se rencontraient au
temple et dans le cadre de l’Union chrétienne, une
association qu’animait alors le pasteur Anglade. Cette
Union chrétienne réunissait les jeunes protestants de la
paroisse de Saint Honoré du Bois pour des lectures
édifiantes, des comptes rendus de biographies de
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réformateurs ou de missionnaires, des causeries, des
méditations et... du théâtre amateur. Aussi étrange que cela
paraisse, ce pasteur était le fils d’un souffleur du Grand-
Théâtre de Bordeaux. Il estimait que son ministère
consistait à fortifier les jeunes protestants dans leur foi,
mais aussi à les distraire et à les cultiver. C’est ainsi que
mon père monta sur les planches pour incarner l’amiral
Gaspar de Coligny ou Argan, héros-titre du Malade
imaginaire et qu’il interpréta un personnage protestant de
la Judith Renaudin de Pierre Loti que Sarah Bernhardt
avait révélée au public. Le propre père du pasteur Anglade
donnait le ton. Toutes lumières éteintes, sur la scène
improvisée, il chantait volontiers l’air du couvre-feu des
Huguenots, une lanterne à la main :

Rentrez, habitants de Paris !
Tenez-vous clos en vos logis !
Que tout bruit meure !
Quittez ces lieux,
Car voici l’heure
Du couvre-feu !

Comme l’atteste un vieux cliché, ma tante Maddy aussi
a joué le rôle d’Élise dans L’Avare de Molière. Trop
timide, sa sœur ne participait pas à ces représentations
dramatiques. Elle aimait cependant en raconter les
souvenirs. Admira-t-elle son futur mari dans les rôles qu’il
interprétait ? Rien n’est moins sûr. De fait, elle nous a
avoué ne pas avoir apprécié que ce soit par le truchement
d’André Chantegrive qu’il l’ait demandée en mariage. Elle
lui aurait sans doute préféré un garçon plus instruit, moins
terrien, d’une situation plus aisée, quelqu’un dans le style
justement de cet André, son beau-frère.
Lorsque son fiancé et elle se promenaient ensemble,
Pierre marchait devant plus souvent qu'à ses côtés. Il
n’était guère démonstratif en affection. Ma mère confiait à
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