En marche pour le XXIe siècle

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Faire sortir de terre le grand port de Fos, lancer la première radio locale en Lozère, créer le Conservatoire du littoral, convaincre Sony d'implanter des usines en France, former des cadres noirs en Afrique du Sud en plein apartheid..., le haut fonctionnaire, et randonneur montagnard, François Essig, se remémore ici sa marche professionnelle vers le XXI° siècle.
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782336267227
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En marche pour le xxr siècle

Graveurs de mémoire
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FRANÇOIS ESSIG

En marche pour le XXIe siècle
Souvenirs d'un témoin engagé

L'HARMATTAN

(Ç)L'Harmattan 2007 5-7 rue de l'École Polytechnique; Paris 5e www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.ft diffusion.harmattan@wanadoo.ft

ISBN: 978-2-296-02944-6 EAN : 9782296029446

Pour Claudie, qui m'a m'ouvrant accompagné dans cette marche de bien belles portes sur le monde en

Chamonix

le 11 août 1999

En guise de prélude

Soudain l'atmosphère avait changé. Une lumière diaphane avait envahi la vallée. Les rayons du soleil avaient baissé d'un ton tout en caressant les toits de lauzes ou de tuiles comme les vertes prairies. À croire que le grand régisseur de l'univers avait fait appel à Giorgio Strehler pour régler les éclairages et créer une ambiance mystique à cheval entre deux mondes. Dans ce cadre majestueux du massif du Mont-Blanc, l'ambiance était troublante. Il était douze heures et quelques minutes. La fameuse éclipse solaire tant attendue faisait sentir ses effets. Oh! Ce n'était pas la nuit noire que l'on pouvait voir sur l'écran de télévision enveloppant cette foule mystifiée et bruis sante au pied de la cathédrale de Reims.
Depuis le matin enfants et petits-enfants s'étaient préparés avec impatience, scrutant le ciel où les nuages passaient et repassaient. De temps en temps, des trouées de culotte de zouave dégageaient la vue sur les aiguilles rocheuses doucement dorées. Impatient, chacun attendait le moment quasi mythique. mouvement naturel de la météo, nous donnerait-il l'occasion phénomène rarissime où le soleil est vaincu par la lune? Le sort, ou le d'apprécier ce

Au moment crucial, le ciel était dégagé. Dans un concert d'excitation et d'enthousiasme, équipée des précieuses lunettes spéciales vivement recommandées depuis des mois, toute la famille avait pu suivre le mouvement d'éclipse ramenant le soleil à un petit croissant de lune d'un côté puis de l'autre. En deux minutes l'affaire avait été réglée. A Reims, et sur l'écran de la télé, la fête avait repris, J essye Norman, la belle déesse noire, chantait quelque chose qui devait être un hymne au soleil, avec cette foi chaleureuse qui l'anime toujours. Moi-même, interrogatif. je suis là, songeur et méditatif, tout à la fois serein et

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Est-ce le phénomène astral qui ne se reproduira en France qu'en 2081 ? « Un de mes petits enfants le verra peut-être! » Est-ce la perspective de la fin d'année qui marque la fm du siècle et qui devrait être aussi le terme de mon périple professionnel? Cela fait longtemps que je calcule: à quelques jours près, mon soixante-sixième anniversaire coïncidera avec le passage du millénaire. À vrai dire je n'ai guère envie de décrocher. Grâce à mon expérience, ne suis-je pas devenu le « sage» - ou le «vieux sage» ? - qui peut apporter utilement son conseil. Curiosité de vivre au cœur de ce monde qui bouge à grande vitesse, boulimie du travail et des voyages, peur de l'inaction, hantise de la mort, tout se mêle dans ce rejet du soi-disant confort du « repos bien mérité ».
J'ai d'ailleurs tranché en installant dans mon chalet de montagne un petit poste de travail. Oh ! Je pianote encore maladroitement sur mon ordinateur portable, je joue avec la souris et accède à ma messagerie, je peux même envoyer ce que l'Académie française doit appeler un «courriel» - faut-il mettre encore des guillemets? Pour autant, je me considère comme un handicapé et me sens désarmé devant cette boîte grise et ce petit écran dès qu'un icône mystérieux s'allume ou qu'un petit mot d'ordre vengeur - et toujours en anglais - m'intime que je fais fausse route. J'attends avec impatience le moment où ce foutu engin voudra bien répondre à ma voix. Rageur d'un côté, je suis admiratif de l'autre. Quel progrès depuis mon entrée dans la vie active quand les secrétaires devaient marteler, dans un bruit de claquettes inharmonieuses, ces grosses machines à écrire qu'aujourd'hui les plasticiens utilisent dans des œuvres d'art que les musées d'art contemporain s'arrachent à des prix faramineux! Au début des années 80, on avait inventé la frappe « justifiée» qui permettait d'aligner les marges dans une belle harmonie carrée aux deux bouts des lignes. Maintenant, on reprend, on corrige, on garde dans un coin des bouts de phrases à réutiliser, on change les formats, on souligne en gras... tout cela en une pichenette de doigt sur une touche! Les poètes qui, comme les cubistes jadis, éclatent leurs textes aux quatre coins d'une page vélin supérieur n'ont qu'à se bien tenir: l'ordinateur dans le genre destructif et reconstruisant en combinatoire est imbattable!

En fait de progrès, je suis surtout fasciné par l'Internet. Même si, en matière de « navigation internaute », je ne m'aventure pas au grand large, je fais surtout des ronds dans le port!

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Je me rappelle ce jour de 1987 où le directeur général d'HEC m'avait consulté, quelque peu mystérieux et énigmatique. «Les Américains nous proposent de connecter notre centre de recherche à un réseau mondial réservé aux plus grands centres de recherche du monde. Ils l'appellent « Internet». En F rance il n'y aura avec nous que l'École normale supérieure! » Méfiant, j'avais demandé: «Combien cela coûtera-t-il?» Il avait répondu: « Ce sera gratuit! » Quatre ou cinq ans plus tard, ce réseau, construit au départ pour des usages militaires, puis pour quelques « happy few» de la science mondiale, était ouvert à tout un chacun. Il suffit aujourd'hui de manier un ordinateur, même petit, pour avoir accès à ce monde foisonnant et magique, entrer en relation et dialoguer avec n'importe qui dans les coins les plus reculés de l'univers, ou tout simplement apprendre. On a d'ores et déjà accès à l'Internet par le téléphone cellulaire, un instrument plus maniable que l'ordinateur.

Cette révolution de l'information et de la communication ne va pas s'arrêter, elle va s'accélérer. Ayant toujours travaillé dans des métiers où il fallait anticiper, je ne veux pas passer à côté de ces avancées de la technique, j'entends bien rester présent dans le jeu. Réaliste certes, j'aime aussi m'évader, imaginer, créer.
Dans ma jeunesse, j'aimais m'échapper de l'environnement familial bourgeois, sans vraiment le rejeter. Passionné de cinéma, je faisais l'école buissonnière pour aller voir tous les films, les films de guerre bien sûr, les westerns naturellement et les néoréalistes italiens, à mes yeux un peu trop réalistes, jusqu'aux grandes parades nautiques d'Esther Williams. J'ai encore dans l'oreille l'intonation traînante de Louis Jouvet ou les miaulements criards de Suzy Delair dans «L'assassin habite au 21 ». À l'insu de tous, j'adorais me retrouver seul dans l'atmosphère enfumée des «Six jours» cyclistes au V el d'Hiv, au « paradis », au milieu des fanatiques supporters en bras de chemise et casse-croûtant, fasciné par les sprints des coureurs Lapébie, Gérardin, Van Steenbergen, ces noms me reviennent à l'esprit lancés à la conquête d'une prime offerte par un de ces «messieurs» chics, en train de dîner en smoking sur la « pelouse» ! Très tôt, un de mes copains de classe me fit découvrir Saint-Germaindes-Prés, l'atmosphère fiévreuse et enfumée de ses clubs de jazz. J'entends encore Claude Luter ou Sidney Bechet allant chercher au fond de leurs poumons les notes magiques de leurs improvisations ou de ces mélodies restées dans le patrimoine jazzique.

Il

Je ne dédaignais pas les revues de music-hall, aujourd'hui passées de mode. Je n'oublie pas cette jeune danseuse nue dont j'étais tombé amourelL'X: tant elle était belle et gaie, devenue plus tard la femme, dignement reconnue par la highsOlie!y, 'un grand [mancier international. d Flâner hors des sentiers battus, j'ai continué à cultiver cette passion d'adolescent et gardé cette curiosité insatiable, même dans des domaines apparemment loin de mes préoccupations directes, professionnelles ou personnelles.
Futurologie, prospective, ces mots ne me font pas peur. Ce mode de pensée, qui est aussi un mode d'action, m'est familier depuis que j'ai participé, dans les années 60, au vaste projet de redessiner un équilibre plus harmonieux du territoire national. Pour lutter contre les tendances fortes de la concentration sur Paris et sa banlieue et de la désertification des zones rurales, la tentation était grande de se tourner vers le futur pour trouver les correctifs adéquats. Avec mes collègues de la Datar1, nous avons travaillé avec une équipe de spécialistes américains du Hudson Institute, qui prétendaient élever la prospective au rang de science! Le gourou de ce team, Hermann I<.ahn devait peser quelque 150 kilos; il était si gros qu'il ne pouvait pas articuler, il fallait un interprète pour traduire son anglais en anglais! Quelques scénarios ainsi l'esprit. L'un d'eux imaginait de l'époque, cela avait fait milliers d'hectares sont mis pondeuses sous les spots des était absurde et irréaliste? échafaudés pour l'an 2000 me reviennent à une « agriculture sans terre ». Dans le contexte scandale. Aujourd'hui, où des centaines de en jachère, à l'heure des OGM et des poules projecteurs, peut-on dire que cette prospective

Tout au long de ma carrière, j'ai pris l'habitude de soumettre mes analyses à un coup de projecteur sur l'avenir. Anticiper les mouvements de la société devant les opportunités offertes par le progrès technique est devenu pour moi un exercice intellectuel particulièrement excitant. Quand je regarde tout ce que l'ordinateur et Internet offrent à chacun et que je revois les premières images de la télévision sur un écran noir et blanc, le vertige me saisit. Cette fameuse accélération du progrès technique, cette accélération de l'histoire, je les ai [malement vécues pendant un demi-siècle dans mon univers personnel. Pris dans ce maelstrom de forces en mouvement, de changements, de bouleversements je ne peux m'empêcher de lnettre en regard ce paysage
I Délégation à l'aménagenlent du territoire et à l'action régionale 12

immuable du Mont-Blanc, de la Verte, des Drus, ce décor puissant et majestueux que bien des millénaires ont lentement sculpté. Les pierres peuvent tomber, les glaciers peuvent avancer ou reculer, le massif reste là, éternel, grandiose dans ses masses, fin dans le détail des aiguilles comme le Peigne, l'M ou le Grépon. Immuable, mais combien changeant dans ses lumières et dans ses couleurs à toutes les heures du jour, tous les jours, dans toutes les saisons. Quelle belle leçon permanente pour les élèves des écoles néo-impressionnistes !. . . Cela va faire bientôt cinquante ans que j'admire ce paysage et m'y ressource. Quand on mène une vie professionnelle intense, qu'il faut prendre en permanence des responsabilités et des risques, que l'on devient international, l'important est de garder de solides racines. Les miennes sont plantées dans les alpages des Posettes, de la Loriaz, sur les chemins escarpés de Belachat ou du Vallon de Trez-les-Eaux, dans les éboulements du col de la Terrasse ou de Salenton. Sans doute, je me suis forgé là ces qualités de persévérance et de ténacité qu'on veut bien me reconnaître.

Ici à Chamonix, les chemins sont balisés. Gare à celui qui s'en écarte! La discipline de la montagne est stricte, je ne cesse de l'enseigner tous les jours à mes petits-enfants. Assurer la démarche pas à pas, surtout sur les pentes glissantes, ne quitter une « prise» sur le rocher que lorsqu'on est bien calé sur les deux pieds et accroché à la suivante, voilà les règles de base que tout alpiniste ou tout randonneur doit respecter à tout instant. Allonger le pas tranquillement, monter sans courir pour garder le souffle du coureur de fond, autant de principes qui m'ont été inculqués dans ma jeunesse et qu'à mon tour je transmets. Quel beau contraste avec la folie bourdonnante de la vie professionnelle, les téléphones, les télex, aujourd'hui les e-mails ; l'avion, le train, le taxi pris au vol à toute allure; le quart d'heure qui manque toujours pour réfléchir calmement. Non, il faut apprendre la « lecture rapide », le survoL.. et quand même prendre la bonne décision.
La montagne constitue une deuxième vie pour moi. Les longues randonnées sont l'occasion de temps de réflexion, voire de méditation. La conquête des hauts sommets est une école de l'effort et de la récompense. Pour vaincre la fatigue et le souffle court, il faut serrer les dents, aller au-delà de soi-même. Mais, quelle joie intense quand, au terme de l'ascension, on domine le paysage. Au plus profond de soi, un sentiment de puissance vous envahit.

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Ces exercices d'escalade sont un test sérieux de votre vigueur physique, un baromètre de votre jeunesse ou de votre vieillissement. Avec plaisir, je constate que ma capacité reste entière aujourd'hui; avec l'âge et l'expérience, ma résistance à l'effort s'est même renforcée. Dans cette école de l'endurance, je suis devenu le « maître », le « vieux », qui a une responsabilité, celle de passer le témoin, d'assurer le relais des générations. J'observe tous ces jeunes pleins de vie, de vitalité qui participent dans la gaieté à un événement exceptionnel comme j'en ai connu beaucoup dans mon parcours professionnel et personnel. Nous allons partir en randonnée; ils vont courir devant; je suivrai de mon pas de sage. Ils ne se rendront probablement pas compte que j'avance en silence, pour garder mon souffle intact mais aussi pour me remémorer bien des souvenirs et cheminer sur mon itinéraire de vie. Ce jour-là, j'ai décidé d'écrire ce livre pour y raconter une histoire, à partir de mon histoire. Je n'ai bien évidemment pas la prétention d'avoir écrit une page de l'Histoire avec un grand H. Mais, pour avoir participé à nombre d'événements, pour avoir côtoyé les représentants les plus variés de notre société nationale et du monde international, je peux témoigner de ce demi-siècle qui a connu tant de changements, de bouleversements, de progrès mais aussi hélas de régression. Si je n'ai pas été, loin s'en faut, le décideur déterminant, mon cursus professionnel m'a permis d'être un acteur responsable et un observateur toujours attentif. À mon corps défendant peut-être, je suis devenu le patriarche porteur de la mémoire et du passé. Pourrai-je aujourd'hui tirer de cette expérience matière à réflexion pour l'avenir et pour l'action? * * *

La France d'en haut comme la France d'en bas me sont familières. J'ai vu de près des Premier ministres, tandis qu'avec les maires du plateau de :Nlillevaches, je traitais la demande simple de l'adduction d'eau. Dans les salons de l'Elysée, j'ai participé à des conseils restreints sur des sujets sensibles. Au fm fond de la Lozère, j'ai discuté le bout de gras avec les paysans du coin pour essayer de comprendre comment on pouvait sauver une activité agricole, éviter la fuite des jeunes et la désertification du département. Je me suis souvent assis dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale ou du Sénat au banc des « commissaires du gouvernement» pour y défendre des grands textes fondateurs, avant d'aller sur le terrain surveiller leur mise en application. 14

Responsable, parmi d'autres, de l'Aménagement du territoire, j'ai sillonné le pays du Nord au Sud, d'Est en Ouest, et enregistré l'extraordinaire diversité des paysages. Encore aujourd'hui, je peux dessiner de mémoire le tracé de la côte des Estresses au fin fond du Cantal. En charge de la Marine marchande, en fait des Affaires maritimes, j'ai arpenté à l'aube les criées des ports de pêche, discuté âprement avec les ostréiculteurs l'origine du mal secret qui rongeait toute une production de naissain, essayé de départager les pêcheurs de Quiberon et de La Turballe qui se faisaient une guerre sans merci sur les mêmes zones poissonneuses. À la Chambre de commerce et d'industrie de Paris, j'ai croisé la grande distribution et le petit commerce, j'ai découvert la nébuleuse de l'enseignement, de l'apprentissage aux grandes écoles de commerce, je suis entré dans le monde des professions avec leurs congrès et leurs salons professionnels. Ayant ainsi croisé toutes les familles de notre société si riche dans sa diversité, je me pose une question: «Ai-je vraiment perçu les sentiments de la classe ouvrière?» Mes rapports avec ce groupe social se sont toujours situés dans un contexte très spécifique et nécessairement conflictuel. Ou j'étais « l'adversaire» dans des négociations avec les représentants syndicaux, comme avec les sidérurgistes lorsqu'il fallut mettre en place le plan de conversion de la Lorraine ou avec les pêcheurs lors de leur révolte sur le prix du gasoil dans l'été 1980. Ou j'étais le représentant des pouvoirs publics quand il fallait prendre acte de la fermeture définitive d'une usine: j'ai encore en mémoire le regard - haine ou désespoir? de ces ouvrières des tanneries d'Annonay qui m'accueillaient en rangs serrés dans le hall de l'hôtel de ville; «responsable et coupable », je l'étais à leurs yeux. Je garde quand même le souvenir des témoignages d'estime et de reconnaissance que les marins et leurs syndicats m'ont adressés quand il a été mis fin brutalement à ma mission à la Marine marchande.

Beaucoup plus que d'autres de ma génération, j'ai été plongé très tôt dans le bain international. Parce que Georges Pompidou a décidé un jour d'accueillir chez nous les investisseurs étrangers, ce que le général de Gaulle avait toujours regardé avec la plus extrême circonspection, je me suis retrouvé dans les bureaux des big bossaméricains aux quatre coins des ÉtatsDnis au début des années 70. J'ai, à la même époque, découvert le Japon au moment où celui-ci commençait à distinguer où était et ce qu'était l'Europe. À mon premier séjour dans la péninsule nipponne, mes interlocuteurs ne situaient vraiment bien en Europe que l'Allemagne, l'ex-allié de la deuxième guerre mondiale, et Marseille à cause de la ligne maritime traditionnelle Marseille-Yokohama! Mais les grands industriels japonais - je pense en particulier à Sony - regardaient déjà le prometteur marché européen.

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Toute ma vie professionnelle a été par la suite baignée dans cette dimension internationale et sous toutes ses formes. J'ai été impliqué dans de multiples «clubs d'affaires» où patrons français, anglais, allemands, canadiens... se rencontraient pour échanger leurs expériences et envisager des «aventures communes », les fameuses Joint ventures. J'ai été associé à quelques-unes de ces négociations secrètes qui débouchent un jour à la une du ~lnancial Times ou des Echos. À Shanghai, je me suis retrouvé discutant avec les «amis de la révolution» qui me proposaient de vastes projets de coopération avec les grandes entreprises françaises: c'était en fait la diaspora chinoise du Sud-est asiatique qui, pour se ménager les bonnes grâces du régime, avait créé un énorme fonds d'investissement propriétaire d'entreprises à la dimension de nos Bouygues, Générale des Eaux, BNP ou Société Générale!

En 1984, en plein apartheid, j'ai lancé avec les écoles de management de la CCIP un programme de formation pour des cadres noirs dans un dispositif multiracial. Quelques années plus tard, au moment de la perestroika, le Premier ministre de l'époque m'a chargé de mettre en place le plan français de coopération pour la formation des cadres, encore soviétiques alors, à l'économie de marché. J'ai lancé des écoles d'ingénieurs à Singapour et de cuisine française à New York et à Tokyo. J'ai négocié des «couloirs de circulation» maritimes dans la Manche après la catastrophe de l'Amoco Cadiz, une rude affaire tant nos amis Anglo-Saxons étaient attachés au principe de la «mer libre» et ne supportaient pas l'idée que l'on impose à des navires de passer dans des « couloirs» !
J'ai ainsi arpenté le monde. Bien sûr, je n'en ai pas la même connaissance intime que celle de notre cher Hexagone. Certains grands pays, comme l'Inde par exemple, me restent totalement inconnus. Je garde pour «mes vieux jours» quelques joyaux comme Prague, par exemple, et continue de rêver à «un soir à Samarcande» pour garder l'orthographe de cette jolie pièce qui me fascina il y a bien des années. J'ai eu la chance de pouvoir admirer, ou parfois critiquer, des ensembles urbains ou architecturaux à une époque où la créativité n'était pas le fort de nos compatriotes. Je ne pense pas seulement aux gratte-ciel de N ew York ou de Chicago dont les formes et les structures se renouvellent en permanence, mais aux magnifiques buildings bancaires de Hong I<:'ong, à l'opéra de Sydney ou à l'urbanisme «vert» ou boisé d'Alvar Aalto dans la banlieue d'Helsinki. J'y ai peut-être puisé l'inspiration qui m'a fait choisir le projet de Dominique Perrault pour reconstruire l'école d'ingénieurs de la

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CCIP à Marne-la-Vallée; cette réalisation l'a fait connaître et lui a permis de participer au concours pour la grande Bibliothèque nationale et de le gagner. L'angle de vision internationale a ainsi orienté mon regard sur les choses et sur les gens et m'a conduit en permanence à comparer les évolutions dans notre pays et à l'étranger. Vision déformée? Peut-être, mais confrontation stimulante! Alors que j'expliquai, au sommet d'un gratte-ciel de Chicago, au président de Pullman-Trailor que licencier deux cents personnes à Lunéville en Lorraine était un vrai problème national en France, il me tendit le journal du matin même annonçant la suppression de plusieurs dizaines de milliers d'emplois à Seattle chez Boeing: difficile de ne pas mesurer l'écart de nos réflexes et de nos mentalités sociales. Le sujet reste d'actualité. Les méthodes de travail, si différentes de part et d'autre de l'Atlantique, m'ont souvent laissé interrogatif. À Paris, on vous fait attendre quarante minutes dans une antichambre ministérielle et le téléphone interministériel n'arrête pas de sonner pendant la conversation; à Detroit le président de General Motors vous reçoit pile à l'heure prévue et consacre une heure et demie de son précieux temps à vous faire parler de l'évolution interne en France et de l'image que vous avez de l'automobile dans les dix ans à venir, tout cela sans être le moins du monde dérangé! * * *

Cette variété d'activités, ce foisonnement de contacts, cette richesse de vie professionnelle, je les dois probablement au fait d'avoir appartenu à cette race en voie de disparition, sinon déjà disparue, que l'on nommait« les grands serviteurs de l'État» et que l'on qualifierait plutôt aujourd'hui de dinosaures. Généralistes par excellence, on leur confiait des responsabilités au hasard des besoins ou des postes qui se libéraient. Quand j'ai quitté la fonction de délégué à l'Aménagement du territoire, on m'a successivement proposé de devenir directeur général de la Gendarmerie nationale, puis directeur général de la Poste avant finalement de me confier la responsabilité de la Marine marchande ! Avais-je vraiment des compétences assez variées pour pouvoir remplir trois missions aussi différentes? L'autre particularité de cette famille de hauts fonctionnaires était son « apolitisme». Non que ces personnages n'aient pas de convictions politiques personnelles, mais parce qu'ils étaient dans l'exercice de leur fonction à la disposition de l'État, c'est-à-dire pour eux du gouvernement en place. Un Simon Nora ou un Jacques Delors, dont le cœur était plus volontiers tourné à gauche, pouvait travailler au service de Jacques Chaban-Delmas, Premier ministre de droite, dans la plénitude de leur 17

autorité (même si, à l'Élysée, cela faisait grincer quelques dents). Et j'entends encore la voix d'Olivier Guichard, à qui un de ses nouveaux collaborateurs dévoilait son appartenance au parti socialiste, lui répondre: «Mais que voulez-vous que ça me fasse! » Telle était la tradition gaulliste. Dans les années 70, on a commencé à surveiller l'étiquette des hauts fonctionnaires à qui on confiait des responsabilités. J'ai été moi-même qualifié de « chiraquien » parce que j'avais connu très tôt et suivi de près Jacques Chirac lorsqu'il était au cabinet de Georges Pompidou à Matignon, puis dans ses différents postes ministériels. Cela me valut quelques difficultés et même, au final, mon éviction du poste de délégué à l'Aménagement du territoire puis de celui de directeur général de la Marine marchande. Avec l'alternance politique en mai 1981, le spoil .!Jstemà l'Américaine entra carrément dans les mœurs françaises. La politisation de la haute
administration est devenue une pratique régulièrement conf1tmée.

A chaque

changement de majorité, les directeurs cèdent leur poste à des proches du nouveau pouvoir. Comme ils s'ennuient dans les «placards» où on leur assure la garantie d'un emploi public, ils partent dans le secteur privé. On en verra les conséquences. Je gardai pourtant le profil d'un grand serviteur de l'État apolitique. A la fm de 1981, le directeur de cabinet de Pierre Mauroy, Premier ministre socialiste, me proposa de devenir directeur des hôpitaux auprès de Jack Ralite, le ministre de la Santé. L'entretien avec ce représentant du parti communiste dans le gouvernement fut plutôt surréaliste, mais très sympathique. Je lui disais: «Je ne partage aucune de vos idées!» Il me répondait: « Mais vous allez voir, on va très bien s'entendre! » En fait, Jack Ralite avait une peur panique qu'on lui impose un directeur socialiste, un bon « chiraquien » c'était plus tranquille! Je le déçus, les hôpitaux, ce n'était franchement pas ma tasse de thé ! J'aurai plaisir à le retrouver dix ans plus tard sur le terrain de la Culture où nous étions tous les deux manifestement plus à l'aise!
J'appartiens ainsi à l'héritage des François Bloch-Lainé, des Paul Delouvrier, des Roger Goetze, des Pierre Massé, des Louis Armand... Ces grands anciens avaient mené à bien la reconstruction du pays après 1945. Avec eux, nous avons contribué au vaste mouvement d'industrialisation de notre pays et d'ouverture sur l'extérieur de nos entreprises, toutes ces grandes ambitions voulues par le général de Gaulle et fmalement surtout réalisées par Georges Pompidou. Nous avons eu la chance de servir l'État dans sa période la plus volontariste, avec cette « ardente obligation» du Plan qui caractérisait toutes les démarches et toutes les actions. Revisitant ce 18

passé, je veux bien admettre qu'on atteignait le comble du dirigisme et que l'orgueil de la grandeur pouvait parfois pousser à des excès. Les résultats étaient là. Pour tous les collaborateurs mobilisés dans ces aventures, la tâche était passionnante. Les grands anciens avaient servi l'État comme des moines-soldats toute leur carrière. Dans ma génération, nous nous sommes retrouvés, deux décennies plus tard, à la tête d'entreprises privées et défenseurs convaincus de l'économie libérale. L'originalité de notre parcours est d'avoir assumé ce passage du public au privé sans états d'âme. Après avoir défendu, justifié et mis en œuvre l'interventionnisme de l'État, nous avons, avec la même énergie et la même conviction, prôné les vertus du « marché », certes sans le sanctifier. De la position de chevalier au service de l'État, nous sommes passés à celle de défenseur de l'entreprise, en tout cas de l'esprit d'entreprise. Comment expliquer cette étonnante mutation ? Avons-nous été des girouettes sensibles aux vents du moment? Je ne le pense pas. Avons-nous épousé notre temps? C'est ma conviction sincère et je reste persuadé que nous l'avons fait à très juste raison. Nous sommes entrés dans la carrière sous une organisation économique mise en place pour assurer la reconstruction du pays après la deuxième guerre mondiale. La charge était très lourde, seul l'Etat paraissait en mesure de la maîtriser. Un peu partout en Europe, la doctrine socialiste privilégiant le rôle de l'État dominait dans les majorités au pouvoir. Même le gaullisme voyait dans l'État l'instrument le plus efficace pour réaliser les ambitions de la Nation. Chaque pays vivait alors dans son pré carré, protégé par des barrières douanières étanches. Le dispositif était cohérent, il a produit les « trente glorieuses ». Avec l'internationalisation progressive des économies nationales et l'ouverture sur l'extérieur, on a découvert d'autres modes d'organisation faisant une large place à l'initiative privée, avec une évidente efficacité. La libéralisation des mécanismes de commerce et de financement a globalement stimulé une croissance régulière des économies. A contrano, la stérilité des systèmes étatiques poussés à l'extrême est ressortie clairement; l'empire soviétique s'est effondré. L'économie de marché, renforcée par la généralisation de l'information à travers l'Internet, est devenue le mode de gestion économique dominant. Restent à défmir aujourd'hui les mécanismes de régulation qui doivent permettre de maîtriser certains excès du commerce « mondialisé » et d'une « financiarisation » trouble dans sa sophistication. À ce niveau et dans ce contexte, la place de l'État doit être redéfmie.

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Ma génération a vécu cette évolution, tout à la fois en observateur et en acteur. Après avoir connu les moments glorieux d'un État ambitieux et volontaire, la tentation était grande d'aller explorer les potentiels de l'entreprise. Au service de sociétés, publiques dans un premier temps, privées par la suite, nous avons constaté que nous pouvions y travailler au bénéfice de la communauté nationale aussi bien que dans l'administration. Produire des biens et des services, innover pour satisfaire la demande de nos concitoyens consommateurs, était aussi noble qu'édicter des lois et des règlements. Au fil de cette expérience, nous avons pris conscience que la vraie richesse d'un pays reposait beaucoup plus sur le travail des entreprises que sur la production des services administratifs, même si ceux-ci peuvent jouer un rôle de correction des inégalités sociales.
Les alternances politiques des deux dernières décennies ont généralisé le mouvement de passage du public au privé. Bien des grands groupes industriels ou financiers sont dirigés par des patrons issus de cabinets ministériels de gouvernements socialistes. Ils ne sont pas les moins ardents pour plaider l'allègement des contraintes bureaucratiques, voire une privatisation accélérée de certaines activités publiques. Avec quelques nuances peut-être, nous sommes tous solidaires dans cet avatar de notre cursus professionnel. Nous n'avons pas le sentiment d'avoir trahi notre idéal de servir l'intérêt collectif. Nous avons pris acte d'une réalité changeante: quittant une économie encore fortement marquée par l'esprit de Colbert, nous nous sommes inscrits dans le cadre d'une société totalement ouverte et internationale que Bill Gates, par exemple, construisait avec ses logiciels. J'ai envie extraordinaire, génération. de raconter cette histoire, originale à défaut qui fut la mienne comme celle de bien d'autres d'être de ma

Sans prétention à jouer les Tocqueville, les Michelet ou les Braudel, je me verrais bien en Commissaire M aigre t, rassemblant tous les éléments du puzzle pour laisser au lecteur le soin de conclure. Je me contenterai de livrer le témoignage de ces décennies de vie professionnelle. J'irai en vagabondant à travers le temps, les lieux, les activités de mon parcours, sans me replonger dans mes archives, en me fiant à ma seule mémoire qui a dû écrémer le plus important. Au fil de ces souvenirs, je porterai un regard sur notre temps présent ne pourrai m'empêcher de tenter un coup de projecteur sur l'avenir. et

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Ce faisant, j'aimerais atteindre les sommets gratifiants de mon parcours professionnel sans oublier les chemins d'accès plus ardus que j'ai connus. J'adopterai un pas de montagnard, allongé, tranquille, et régulièrement cadencé, pour éviter l'essoufflement, mais aussi ne pas lasser le courageux lecteur qui aura entrepris de m'accompagner dans cette marche d'un demisiècle.

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La Der des Der

La nuit était encore noire. Mais le scintillement des étoiles commençait à pâlir dans le ciel dégagé. Une très légère brise fraîchissait l'atmosphère douce de ce petit matin d'été. Sur la terrasse de la cabane de Belachat, j'étais entouré de mes petitsenfants tous armés de jumelles. Comme c'était devenu une tradition, une fois par an, je les avais montés dans un refuge vivre une soirée et une nuit d'aventure comme en rêvent tous les enfants. Le lever du soleil en balcon sur les dômes de la chaîne et les aiguilles était le clou de cette sortie. Avec une impatience calme, dans un silence encore endormi, ponctué par de petits ricanements enfantins, tous scrutaient avec attention l'horizon. Les rayons venant de l'Est allaient progressivement allumer les sommets, le majestueux Mont-Blanc en tête, à tout seigneur tout honneur, entouré de ses chevaliers, le Mont-Maudit et le Goûter. Comme les bougies d'un gâteau d'anniversaire, tous les pics rocheux s'enflammeraient l'un après l'autre. Le spectacle offert à mes yeux me rappelait cette aube d'octobre 1994 où, au terme d'une randonnée saharienne, j'étais monté au petit matin à l'ermitage du Père de Foucault au cœur du Hoggar, l'Assekrem. Avec mes compagnons, nous avions quitté le refuge tout proche pour être là avant le lever du soleil. Nous n'étions pas les seuls, d'autres petits groupes avaient fait le même pèlerinage. Les murmures des couples commentant l'environnement se détachaient dans le silence de la nuit. La féerie avait été merveilleuse. Tout autour, les sommets plutôt pointus du Hoggar s'étaient allumés, le paysage avait pris progressivement forme dans une pénombre contrastée, à la manière des tableaux de Caspar David Friedrich, jusqu'à ce que la vue puisse embrasser tout le massif, dans ce panorama à 3600 qui s'offrait depuis le plateau. La messe dans le petit oratoire, tous serrés les uns contre les autres, le petit déjeuner frugal et l'intense discussion avec les deux frères, un Breton, un Alsacien, qui portaient jusqu'ici le témoignage vibrant de leur foi, tout en étant fonctionnaires algériens de la météo pour laquelle ils relevaient vents, températures et degré d'humidité, tout cela avait contribué à ancrer dans les mémoires ce moment exceptionnel, quasi-mystique.

Pour moi c'était mon dernier souvenir heureux de l'Algérie. Le lendemain, à l'opposé de ces instants de béatitude, j'étais parqué dans le hall de l'aéroport Boumediene d'Alger, celui que je continuais à appeler Maison23

Blanche, comme lorsque j'y avais atterri pour la première fois en janvier 1941. Des centaines de personnes étaient entassées dans cette salle d'attente sous, soi-disant, bonne garde de soldats dépenaillés qui maniaient leur mitraillette avec une telle nonchalance qu'on craignait à tout moment qu'un tir ne se déclenche. Pas question d'aller dans le centre de la ville où les attentats se multipliaient, où les étrangers, disait-on, étaient particulièrement visés. On racontait que l'ambassade de France était devenue un véritable bunker dont on ne sortait qu'en convoi et en voiture blindée. L'Algérie était à feu et à sang. La chape de plomb que l'armée faisait peser sur le pays n'empêchait ni les bombes meurtrières sur les marchés populaires, ni les tueries collectives ou encore, plus affreux, les égorgements massifs.
Ce voyage de tourisme était un des derniers qu'un groupe pouvait faire dans ce pays. La porte du Sahara s'était refermée nombre d'années. d'Européens pour un bon

Pour moi, je franchissais une marche de plus dans la descente aux enfers de ce beau pays que j'avais chéri, puis déserté pour finalement l'oublier. L'Algérie! Le nom résonne particulièrement à mes oreilles comme à celles de ma g~nération. Cette guerre que nous y avons vécue, plus ou moins directement, plus ou moins fortement, nous aura tous marqués. Nous étions trop jeunes pour avoir ressenti les effets de la guerre de 40-45 : Vichy, la Résistance, la 2ème DB... nous n'avions pas pesé les arbitrages, les cas de conscience que nos pères et mères avaient dû trancher, les engagements qu'ils avaient accepté de prendre ou refusés. Plus tard, notre génération, si peu nombreuse, n'a pas eu à souffrir de ce mal rongeur, le chômage, qui aura frappé ceux qui nous ont suivis. À quelques exceptions près, nous avons toujours trouvé du « boulot », même lorsque la crise pétrolière est venue freiner la croissance. Nous n'avons pas eu à supporter cette quête terrible pour trouver un premier job, cette lutte pour conserver son emploi, ce combat pour la vie qui a forgé les tempéraments de nos cadets. Pour moi, comme pour mes compagnons d'âge, notre «baptême du feu» aura été la guerre d'Algérie, la dernière guerre coloniale, la dernière guerre où le contingent aura été mobilisé. Tous ou presque, nous avons connu les peurs du combat, les actes d'héroïsme dans les djebels de la IZabylie, de l'Aurès ou de l'Ouarsenis, la menace permanente de l'attentat terroriste, du simple geste meurtrier, dans les rues d'Alger, d'Oran ou des grandes villes. Chacun a eu à prendre position sur les barricades d'Alger, dans le «putsch des généraux », dans l'affreux combat du désespoir de

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l'OAS. Ma génération a connu ses héros décorés de la Légion d'honneur, ses pacifistes neutralistes qui refusaient le port d'armes au risque de leur réputation, ses «traîtres» des réseaux de soutien au FLN, c'est-à-dire à l'ennemi.

Dans la France de ces années 1960, divisée entre les partisans de l'Algérie française et les «résignés» de l'indépendance, il fallait prendre parti. Le 13 mai 1958, l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle, son cheminement complexe et parfois ambigu pour arriver à ses fins sortir la France du bourbier algérien -, les différents référendums, autant d'événements, de discours, d'actes sur lesquels chacun devait se prononcer. Tout au long de cette période, la passion a régné comme probablement au temps de l'affaire Dreyfus. Les intellectuels ont joué leur rôle comme toujours à la frontière de la vérité révélée et de la polémique. Les médias étaient là, saisissant tout sur le vif: j'entends encore, enregistrés en direct par les micros d'Europe N° 1, le crépitement des fusils mitrailleurs et le cri d'angoisse de l'officier ou du sous-officier qui essayait d'arrêter la tuerie de la rue d'Isly contre des révoltés européens. Le journal télévisé, qui émettait ses premières images, était, comme on dit pudiquement, sous contrôle; on était loin en tout cas des « news» à grand spectacle que CNN et les grandes chaînes mondiales nous ont servies « en direct» pour le débarquement des G.I. en Somalie ou pour la guerre du désert du I<.oweït !
Les guerres, dit-on, forment les tempéraments; c'est la dure école de la vie; après les périls des combats, on est prêt à supporter, à surmonter toutes les difficultés de l'existence. La guerre de 1939-1945 a produit une génération qui, de l'école d'Uriage aux maquis de la résistance, a appris les vertus de l'écoute de l'autre et de l'ouverture d'esprit, de la générosité et de la chaleur dans le regard sur l'honneur et l'humanité. L'élite qui en a émergé - les Delouvrier, BlochLainé, Philippe Viannay, Beuve-Méry, ou Domenach... - a contribué à sortir notre pays des ornières du conservatisme social et du confort bourgeois. Elle a aussi participé à la glorification, presque la sanctification de l'État, qu'elle a même placé au-dessus du politique. Quelques-uns seulement sont descendus dans l'arène politique. Dans le droit fil de la pensée chrétienne démocrate, ces serviteurs de l'État ont, par tout moyen, promu l'intérêt général. Ils ont été sensibles aux causes fragiles, aux mal logés, aux marginaux de la croissance, aux pays sous-développés, les PVD comme on disait. Ils se sont retrouvés proches de Mendès France, et se sont divisés sur de Gaulle dont ils appréciaient le sens du «rassemblement» et l'esprit de « participation », mais dont certains ne partageaient pas la volonté d'exercice d'un pouvoir « fort », qu'eux traduisaient comme « autoritaire ». 25

La guerre d'Algérie a-t-elle façonné de la même manière ceux qui y ont été confrontés? Assurément pas. Probablement parce qu'elle a plus divisé que réuni. Il en est resté les nostalgiques d'une France «grande, belle et généreuse» qui ont eu le sentiment, justifié parfois, d'avoir trahi la parole donnée. Il y a eu aussi ceux qui ont vécu leur service militaire comme un sacrifice de leur jeunesse pour la défense d'une cause qu'ils ne comprenaient ou ne partageaient pas. Avec des arrière-pensées positives ou négatives, la plupart ont préféré oublier le plus rapidement possible ce moment douloureux. D'une certaine manière, la fm de cette dernière guerre coloniale a fait repartir notre pays sur d'autres voies de conquête. Le formidable travail de « défrichement », dans tous les sens du terme, des rapatriés n'est pas pour rien dans la renaissance de l'agriculture des zones méridionales de la métropole. Les «déracinés» de l'armée ont constitué les solides cadres d'entreprises industrielles en leur apportant leur savoir-faire technique mais surtout leur sens de l'organisation. Bien des pieds-noirs transplantés ont recréé leurs entreprises avec une énergie décuplée ou ont planté un petit drapeau français sur d'autres terres plus ou moins lointaines. A tous, la décennie de croissance 1960 et même la décennie 1970, plus troublée, leur doivent beaucoup. En mai 1968, pendant la révolte étudiante, les hommes de la guerre d'Algérie auraient pu se retrouver. Combien de fois ai-je alors entendu: « Ah! S'ils avaient été sur les pitons du Djurdjura, ils ne feraient pas les guignols comme maintenant!» Reprenant le titre du célèbre article de Viansson-Ponté, porté à la une du Monde, les mêmes ajoutaient: «Nous, on n'avait pas le temps de s'ennuyer!» Mais les guerriers du début de la décennie étaient encore suffisamment jeunes pour apprécier un petit souffle révolutionnaire, une brise au plus, et pas assez rassis pour se ranger dans les plis de l'ordre établi. Alors, nombre d'entre eux ont aussi participé au mouvement de contestation de la société. Tout bien pesé, si notre génération a bien été marquée par la guerre d'Algérie, ce fut plus individuellement, dans sa chair ou dans son propre esprit, que collectivement. La guerre fut une parenthèse, ceux qui l'avaient vécue n'en auront guère tiré de leçons pour la suite. Je revis encore cette période intensément, qui fut pour moi un vrai déchirement. Dans mon cinéma intérieur, les «flash-backs» sont contrastés : l'Algérie de mon enfance heureuse, l'Algérie des barricades et des gorges de la Chiffa, le trou noir de l'Algérie oubliée, tout cela se bouscule dans ma mémoire.

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L'Algérie, je la vis d'abord avec quatre années d'insouciance de début 1941 - l'arrivée à Maison-Blanche, dans le petit Dewoitine qui avait embarqué ma famille à Marseille, reste un de mes tout premiers souvenirs à la fin de 1944 où un vieux rafiot slalomant dans les champs de mines de la Méditerranée nous avait ramenés dans le cimetière naval de la flotte sabordée dans la rade de Toulon. Cette Algérie-là, c'était la villa d'El Biar et ces belles maisons des hauts d'Alger, du balcon Saint-Raphaël, de la Bouzareah, à l'ombre des palmiers ou des pins parasol, souvent noyées dans les massifs de bougainvillées violacés, orangés ou rosés ou de lantanas aux couleurs changeantes, ces jardins coloriés d'où émergeaient les cactus, les yuccas, les lauriers roses et les beaux et dignes arums blancs. Cette Algérie, j'en retrouve toutes les couleurs au musée Pouchkine à Moscou ou à l'Ermitage à Saint-Pétersbourg dans les tableaux peints à Tanger par Matisse. Une Algérie baignée de lumières fortes, dans une solide chaleur que venaient seulement rafraîchir les bains de mer à Tipaza ou à Sidi-Ferruch, ou les escapades dans les montagnes de Chréa, là où, dans les cèdres centenaires, avec mes copains nous nous construisions des « palais mauresques ».
Cette Algérie-là, c'était aussi celle des parfums et des odeurs toujours présents dans ma mémoire olfactive: les épices de la Casbah sous toutes leurs formes, au goût amer et fort que j'ai retrouvé plus tard dans les souks ou les bazars d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, les merguez et les kebabs grillés sur les « canouns » au fumet âpre persistant et puis encore les fragrances enveloppantes que dégagent ces plantes africaines que les « nez» spécialistes ont repérées pour composer ces parfums subtils qui nous entourent aujourd'hui. J'étais trop jeune pour mesurer ce que pouvait représenter, pendant ces quatre années, la coupure avec la métropole. Mon père, haut fonctionnaire de la République, avait été envoyé en Algérie pour inspecter les finances d'un certain nombre d'organismes publics. Légaliste par tradition et }Jar morale, il eut à servir successivement les autorités dépendant de l'Etat français de Vichy puis du Gouvernement provisoire du général de Gaulle. Personnellement, je ne pouvais saisir les batailles sournoises qui opposaient Vichy, de Gaulle, les Américains ou Giraud. J'étais, bien évidemment, complètement en dehors de ces jeux secrets auxquels se livraient quelques personnages mystérieux, pétainistes parfois, royalistes aussi curieusement, gaullistes. . . Mes souvenirs tiennent plutôt du grand spectacle ou du grand jeu.

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Le débarquement américain en novembre 1942 a encore dans mon esprit un petit air de jamboree. Consigné avec mes frères et sœurs aux quatre coins du patio de la maison familiale pour éviter les balles perdues, je n'avais de cesse de pencher ma tête pour voir les G.I. ou les soldats français ramper dans les jardins ou dans la rue et tirer de temps en temps quelques rafales, histoire de montrer qu'ils n'étaient pas encore tout à fait sur la mêlne longueur d'ondes. Vingt-quatre heures plus tard, tout était rentré dans l'ordre: G.I. et soldats français fraternisaient amicalement. L'enterrement de l'amiral Darlan, assassiné quelques jours plus tôt par un jeune, probablement piégé dans sa passion naissante à'adulte, était la première grande manifestation publique à laquelle j'avais assisté devant le Palais d'Eté. Soixante ans après, l'événement est encore solennel dans ma mémoire.
Mais le plus beau spectacle reste les bombardements d'Alger. Pas très confiant dans l'abri creusé dans le jardin ni dans la solidité des murs de la maison, mon père pensait que le risque d'être écrasé directement ou indirectement sous une bombe était moins grand en demeurant en plein air ! Je revois encore ce ftlm digne de la Metro-Goldwin-:Nlayer avec les puissants faisceaux de lumière de la DCA balayant le ciel et lorsque l'avion était pris dans deux pinceaux lumineux, le feu d'artifice des balles traçantes et l'avion qui, en flammes, piquait dans la mer. J'étais peut-être privé de Mogador ou du Châtelet, je ne manquais pas de grand spectacle. Ces bombardements ne durèrent qu'un temps très limité, les Allemands comprenant vite le sort qui était réservé à leurs aviateurs. Passé ce moment, la vie à Alger fut pour moi celle d'une ville cahne et tranquille, belle et sereine. Certes, les trolleybus et les tramways tombaient souvent en panne et il fallait grimper à pied pour retrouver l'école des Jésuites à N otre- Dame d'Afrique. Mais tout cela était un sport sain... et peut-être mon premier entraînement à la marche! On se promenait où on voulait, on allait sans la moindre crainte chercher les volailles ou les lapins au fm fond de la Casbah, dans les ruelles en escalier aux murs aussi crasseux que blancs. On déambulait tranquillement dans les dédales de Bab-El-Oued, des tournants Rovigo ou dans les quartiers chics du Telemly. Pour un enfant qui avait dépassé l'âge de raison mais qui n'avait pas encore vraiment conscience des enjeux et des interrogations des adultes, Alger était un petit paradis de bonheur, une oasis de joie et de gaieté. Revenant quinze ans plus tard, j'ai découvert une tout autre Algérie en débarquant, à Maison-Blanche encore, comme militaire appelé du contingent.

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Alger était en pleine révolte. Les étudiants, emmenés par un leader activiste au nom bien choisi de Lagaillarde, avaient dressé des barricades à l'entrée de l'université, symbole républicain de l'affirmation de l'Algérie française. Après les tomates lancées au président du Conseil Guy Mollet en 1956, après l'explosion du 13 mai 1958 et l'appel, équivoque en défInitive, au général de Gaulle, ce défi lancé aux forces de l'ordre légal témoignait de la volonté de résistance, y compris jusqu'au désespoir, du peuple pied-noir. Cette «semaine des barricades» était une parfaite illustration de cette guerre d'Algérie, à la fois dernière guerre coloniale contre un peuple qui aspirait à l'indépendance et guerre civile qui coupait la France en deux. Cette coupure, je l'ai vécue très douloureusement. D'un côté, étudiant en sciences politiques, lecteur quotidien du Monde pacifiste et anticolonialiste, j'avais plutôt le cœur à gauche. J'avais été écœuré par l'aventure indochinoise, j'avais applaudi des deux mains Mendès France, les accords de Genève, l'indépendance de la Tunisie. De l'autre côté, quatre années de vie algéroise, des liens familiaux et amicaux, me permettaient de mesurer l'attachement de la population européenne à cette terre qu'elle cultivait depuis plusieurs générations. Comment aurais-je pu oublier mes compatriotes alsaciens qui, comme mes grands-parents, avaient quitté la province natale en 1870 pour venir s'installer dans cette colonie à la nature aride, voire hostile. Ils avaient défriché une terre rocailleuse, creusé des puits d'irrigation, planté des vignes, cultivé des céréales. Ils avaient lutté contre toutes ces maladies que l'on qualifie de tropicales ou d'africaines. Avec l'aide de la République, ils avaient construit des villes, aménagé des réseaux routiers. Attirés, probablement, par le soleil, par l'esprit d'aventure, par l'espoir d'une promotion, des métropolitains de tous horizons étaient venus tenter leur chance sur cette terre « française ». «Liberté, égalité, fraternité» inscrits sur les frontons des mairies, les valeurs républicaines honorées systématiquement, à commencer par la laïcité, le petit peuple européen d'Alger, d'Oran, de Constantine, avait clairement le sentiment de mettre bien en valeur une parcelle du territoire national. Les monuments aux morts rappelaient leur sacrifice à la défense de la patrie dans les deux guerres mondiales. Qu'en 1947, on transforme cette colonie en trois départements - avec des préfets de la République! - ne pouvait que renforcer le sentiment d'appartenance totale à la communauté nationale. Pendant longtemps, cette colonie européenne avait tenu à l'écart la majorité musulmane qui peuplait naturellement le pays. Certes, la République de Jules Ferry avait permis à quelques élites arabes, kabyles,

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berbères, d'émerger et d'entrer dans le cercle restreint des élites de la nation. J'ai retrouvé, au Conseil d'État ou à l'Inspection des Finances, ces collègues issus de grandes familles algériennes; avec eux j'ai travaillé ou vécu sur un pied de totale égalité et amitié. Mais, comme dans tous les systèmes coloniaux, les « petits blancs» avaient écarté les indigènes des postes même modestes d'administration, empêchant ainsi que se construise une classe moyenne. Quelques élites assimilées d'un côté, une masse de travailleurs assez largement exploités de l'autre, le schéma social colonial classique prévalait dans cette Algérie qui se voulait pourtant, à l'image de la mère patrie, intégratrice. Plus qu'un autre de ma génération, je pouvais mesurer les courants contradictoires qui sourdaient derrière les débats publics sur l'avenir de l'Algérie. Je pesais tous les éléments du choix politique.

L'intégration, l'assimilation, la citoyenneté unique? Ces thèmes étaient évidemment séduisants, dignes de la tradition républicaine et humaniste française. Dépasser les débats de race, de religion dans la construction d'une société multiraciale, multiculturelle, voilà bien une ambition à la hauteur des idéaux des héritiers des révolutionnaires de 1789 et des intellectuels idéalistes qui ont jalonné notre histoire depuis. Mais tout cela était-il bien réaliste? Quoiqu'on en disait alors, la coupure entre les deux populations était profonde. Je me rappelais que pendant les quatre années de mon enfance « algéroise », je n'avais jamais eu un copain arabe! La démographie galopante de la population musulmane était un autre sujet d'interrogation. N'allait-on pas, dans ce vaste ensemble intégré, vers un déséquilibre de peuplement au détriment de la branche hexagonale de souche européenne? La France, « fille aînée de l'Église », était-elle prête ou préparée à une majorité de religion musulmane?
L'intégration, belle ambition, mais où avait-elle vraiment réussi? Aux États-Unis, un siècle après l'arrivée d'une minorité noire, clairement des esclaves, la bataille pour l'égalité des droits se jouait encore, au même moment, devant les tribunaux et la Cour suprême. Dans la vie de tous les jours, on était très loin de l'intégration, les «ghettos» de population noire ou métissée fleurissaient dans toutes les grandes villes. Seule l'assimilation des émigrés européens - Irlandais, Allemands, Italiens... - avait été parfaitement réussie dans le «melting-pot» américain et sous la bannière des « stars and stripes ». En Afrique du Sud, où les Blancs pouvaient faire valoir quelques droits historiques d'antériorité dans le peuplement du pays, on vivait à l'heure de la ségrégation avec l'organisation d'un «apartheid» strict avec les Noirs et les Métis.

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Il fallait aussi être myope pour ne pas voir que l'on vivait depuis 1945 une ère de décolonisation généralisée. Les Anglais avaient certes gardé quelques places fortes, comme Gibraltar et Hong I<.ong, mais ils s'étaient retirés plus ou moins brillamment de leurs empires coloniaux asiatiques et africains, le Commonwealth servant encore ici ou là de vitrine ou de façade qui, à vrai dire, ne trompait personne. Les Hollandais avaient été chassés de leurs comptoirs asiatiques et principalement de l'Indonésie. Les Portugais s'accrochaient à l'Angola, malgré les premières révoltes, et s'arc-boutaient sur Macao. Nous avions subi l'affront de Diên Biên Phu et le retrait de l'Indochine et, aux frontières de l'Algérie, nous avions dû concéder l'indépendance au Maroc et à la Tunisie. En Afrique noire, le mouvement d'autonomisation puis d'indépendance ordonnée de nos anciennes colonies avait été sagement lancé depuis quelques années. L'épouvantail du communisme expansionniste avait beau être agité, à juste raison a posteriori pour le Viêt-Nam et l'Algérie tombés sous sa coupe, chacun sentait bien que le mouvement de libération des peuples, tout autour du globe, était un fait irrésistible, impossible à arrêter. De Gaulle, le premier, l'avait pressenti, qui dans plusieurs discours, à Brazzaville notamment en 1945, en avait pris acte publiquement. Ceux qui l'avaient appelé en 1958 pour sauver l'Algérie française avaient peut-être oublié cette «sagacité historique », comme l'a qualifiée Jean Lacouture. Dans ce débat déchirant où les sentiments de la passion s'opposaient à ceux de la raison, j'avais fait mon choix et tranché clairement. Reconnaissant que l'indépendance de l'Algérie était quasi inéluctable, mon seul objectif était que l'on atteigne cette fin par le cheminement le moins douloureux possible. Hélas, tout est allé en sens inverse. Dès les premiers événements sanglants à Sétif en 1954, l'armée avait été appelée pour rétablir l'ordre. Au fur et à mesure que l'armée de libération nationale algérienne recrutait plus largement et dans tout le pays, les effectifs des forces françaises augmentaient. À côté de l'armée de métier, celle qui revenait d'Indochine, le contingent était mobilisé. De classique, la guerre devint rapidement révolutionnaire. À côté des combats entre «biffms» et fellaghas, dans les djebels de l'Algérie montagneuse, la lutte armée prit la forme du terrorisme dans les campagnes et des attentats sanglants dans les villes. Les bombes meurtrières créaient un spectacle odieux de désolation qui remuait les opinions publiques en métropole comme en Algérie. Le cycle infernal s'enclenchait. Au terrorisme répondait la répression sans pitié. Le quadrillage et les arrestations aveugles, la recherche d'information par tous les moyens, y compris la torture, tout 31

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