Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

En mission au Nordeste du Brésil

De
189 pages
Le père Joseph Servat est devenu prêtre du diocèse de Pamiers le 29 juin 1947. Pendant dix-sept ans, il est resté au service de son diocèse, en paroisse et comme aumônier diocésain de l'Action Catholique Rurale. Se sentant appelé depuis sa jeunesse à une action plus missionnaire, il a accepté en 1964 de se mettre au service des populations rurales du Nordeste du Brésil.
Voir plus Voir moins

EN MISSION AU NORDESTE
DU BRÉSIL
1964-2002Chrétiens autrement
Collection dirigée par Noël Hily
Appel aux chrétiens:
Croyons-nous comme avant?
Croyons-nous tout ce qui est affmné dans les églises?
Que disons-nous?
Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute liberté,
dans des groupes de réflexion, dans des associations diverses de
chrétiens, mais aussi dans des revues et des livres. Beaucoup désirent
aussi célébrer leur foi chrétienne dans des cérémonies qui tiennent
compte de la culture moderne. Nous proposons à ceux qui le désirent
d'écrire leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour
dire publiquement une foi chrétienne digne du XXIe siècle.
C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à tous ces
chrétiens en recherche.
Déj à parus
AugusteMARCON,Je me souviens...,2005-
Marcel LaRGEaU, Lumièresd'été, 2005.
Yves ABERT, O. Oriens,2005
Réginald DUMONT, L'église démantelée, 2004.
Claude CASANA VE, Le ciel est rouge, il fera beau. D'une
histoire sainte à une histoire de salut, 2004
Claude LION, Une vie en quête de sens, 2003
ZARAL, Gloria ou un Chemin, 2003.
ONIMUS Jean, Le destin de Dieu, 2003.
JANVIER-MODESTE Jean-Claude, Pa rentré trop ta, missié
(ne rentre pas trop tard, monsieur), 2003.
Patricia GRAVATT, L'église et l'esclavage, 2003.
Gérard WARENGHEM, La joie de vivre en communauté en
Afrique ou en Europe, 2003
OGÉ Yvonne, Et après... ?,2002.
MARCON Auguste, L'Eglise et les pauvres. Journal d'un
travailleur manuel, 2002.
ONIMUS Jean, Portrait d'un inconnu, 2002.
DOM HELDER CAMARA, Les Conversions d'un évêque
(entretiens),2002.
MARCON Auguste, L'Eglise et les pauvres. Journal d'un
travailleur manuel, 2002.Joseph Servat
Prêtre fidei donum du diocèse de Pamiers
EN MISSION AU NORDESTE DU BRÉSIL
Au temps de Dom Helder Câmara
Une expérience socia-pastorale
Préface de Richard Marin
Historien, directeur de l'Institut Pluridisciplinaire pour les Etudes
sur l'Amérique latine à Toulouse
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina FasoL'Harmattan Hongrie
;Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. Via Degli Misti, 15 1200 logements villa 96K6nyvesbolt
BP243, KIN XI 10124 Torino 12B2260
Kossuth L. u. 14-16
Ouagadougou 12Université de Kinshasa RDC ITALIE-1053 Budapesthttp://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan @wanadoo.fr
harmattan!
(Ç)
L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-9372-X
EAN : 9782747593724« Je suis venu pour que les hommes aient la vie
et qu'ils l'aient en abondance » (Jn 10,10)
En hommage aux travailleurs ruraux du Brésil, militants de
l'ACR, amis de la CPT, du MST et du syndicalisme pour
tant de luttes qui nous ont unis dans la dure recherche de la
justice.
Joseph ServatPRÉFACE
J'ai rencontré le père Servat pour la première fois, il y a vingt
ans, en 1985, à Recife, capitale du Pernambouc. Il était de ce groupe de
prêtres européens, parmi lesquels les Français étaient nombreux, attirés
dans le Nordeste par la personnalité charismatique et les hardiesses
pastorales et sociales de Mgr Câmara,« l'évêque des favelas ».
Aumônier rural, il avait quitté sa chère Ariège en 1964 pour
un contrat de cinq ans dans le Nordeste. Il allait finalement y séjourner
près de quarante ans ! Aujourd'hui, au soir de sa vie, mû par le besoin
de témoigner, il nous livre la relation de cette riche expérience
pastorale et humaine. Si les chrétiens et tous les hommes de bonne
volonté puiseront dans ce récit de vie une matière plus qu'abondante,
l'historien du catholicisme brésilien que je suis y trouve aussi son miel.
Au fil des pages, Joseph Servat nous livre une masse
d'informations qui, loin des généralisations hâtives, nous aident à
mieux comprendre, à travers les yeux de l'acteur, ce que furent les
formidables mutations par lesquelles passa l'Église brésilienne au
cours des deux décennies du régime militaire (1964-1984)..
Transformée en fer de lance du combat contre l'autoritarisme et
creuset d'innombrables expériences pastorales, elle passait au début
des années 1980 pour l'Église catholique la plus progressiste du
monde. Une originalité d'autant plus remarquable que dans l'Argentine
voisine la plupart des évêques manifestaient une complicité parfois
active avec la dictature des généraux (1976-1983).
Dans ses mémoires, on découvre aussi que bien des initiatives
pastorales conduites dans le Nordeste et ailleurs annonçaient la
théologie de la libération, bien avant qu'elle ne soit théorisée dans les
années 1970. Ainsi de l'expérience de la théologie dite de la « houe »,
mise en œuvre entre 1969 et 1971, à l'instigation du prêtre français
René Guerre et du théologien belge José Comblin qui amena des
séminaristes de Recife, soucieux d'exercer leur sacerdoce en zone
rurale, à se former dans leur futur milieu d'insertion. Les matinées
étaient consacrées aux activités agricoles (d'où le nom de
I'expérience), l'après-midi à l'étude et le soir à l'évangélisation, le
savoir théologique se construisant à partir de thèmes tirés de la réalité
vécue par les paysans avec une grande attention aux expressions de la
religiosité populaire.
9Le père Servat nous donne également à sentir toute la force et
la radicale nouveauté de l'élan missionnaire dont il fut porteur avec
d'autres prêtres étrangers. Pour tous, le départ vers l'Amérique latine
avait déjà eu valeur d'engagement. Une fois sur place, brutalement
plongés dans un univers de misère, d'injustice criante et de rapports
sociaux d'un autre âge, c'est tout naturellement qu'ils vinrent grossir
les rangs de 1'« Église des pauvres », tant ici les choix paraissaient
simples; parmi eux, il y eut bien peu de « prêtres fonctionnaires» mais
beaucoup de pasteurs aux «pieds nus », dans les paroisses des
périphéries urbaines ou sur les fronts pionniers.
Ils furent nombreux à pousser jusqu'au bout le souci de
l'inculturation, par l'attention extrême aux mentalités et aux traditions
du peuple et la valorisation de sa culture religieuse, autrefois dénigrée
au nom d'une orthodoxie romaine.
« Ce qui paraissait fi'être qu'une vague religiosité populaire, avec ses rites
et ses expressions aliénantes - a pu écrire Joseph Servat - se révèle bien
souvent, à la suite d'un contact plus profond avec la réalité et l'Évangile,
comme une foi adulte, à la fois source d'une contemplation qui surprend
dans son authenticité et d'un courage digne des premiers chrétiens.
D'ailleurs, les persécutions et les emprisonnements nous ont montré la
qualité de la foi des paysans du Nordeste du Brésil. »
Toutefois, la grande œuvre du prêtre ariégeois, ce fut le travail
opiniâtre qu'il anima dans les pires conditions du régime dictatorial et
qui aboutit à la création d'un original et puissant mouvement paysan
dans le Nord-Nordeste brésilien. Il y consacre de longs et passionnants
développements.
Arrivé dans la région à la demande de Mgr Câmara, qui
recherchait des prêtres spécialisés capables de faire naître et
d'organiser un laïcat chrétien conscient et actif en milieu rural, il
commence alors un nouvel itinéraire pastoral. Il est fait de quelques
intuitions, d'une grande obstination et de beaucoup d'improvisations
mais constamment nourri d'une idée simple qui lui donne sa
cohérence: aboutir à ce que les paysans se prennent en charge en
répudiant d'emblée la méthode consistant à leur apporter de
l'extérieur, compte tenu de leur « ignorance », la conscience syndicale
et politique. De même, il prend bien vite ses distances avec le profond
légalisme alors dominant dans l'Église: à ses yeux, dans une société
comme celle du Nordeste, il existe, au-dessus des lois, « des droits de
10la conscience, des droits de Dieu, les droits à la terre» que le chrétien
ne peut ignorer.
Avec l'aide d'un groupe réduit de jeunes de l'Action
catholique paysanne, alors déclinante, d'une poignée de prêtres et de
quelques séminaristes soucieux de renouer avec leurs racines
paysannes, il lance en 1965, à partir du Pernambouc, l'Action
catholique rurale, transformée trois ans plus tard en Animation
Chrétienne Rurale (ACR), une dénomination qui marque la prise de
distance avec l'organigramme de l'Église. Au début, le mouvement se
cherche et vit encore sur l'illusion d'une transposition du modèle de
pastorale rurale française dans le Nordeste. Ainsi est-il envisagé de
créer des équipes de base, socialement homogènes, d'ouvriers
agricoles, de petits propriétaires, de grands propriétaires, tous se
retrouvant fraternellement autour d'une foi commune. L'impitoyable
réalité du monde de la canne où l'esclavage n'est jamais très loin dans
les mémoires fait vite voler en éclat ces aspirations à l' œcuménisme
social. Il faut choisir son camp: celui des maîtres ou celui des
descendants d'esclaves. Dès 1968, l'orientation est nettement prise de
mettre l'ACR« au service du salut des pauvres ». La réforme agraire
devient l'un de ses principaux chevaux de bataille car, dit l'assemblée
générale de 1969: « Quand Dieu a donné la terre à Adam qui
représentait tous les hommes, il n'a pas divisé pour que les uns aient
beaucoup de terre et d'autres rien [...]. La lutte pour la terre fait partie
du plan de Dieu. »
Ce n'est qu'après les « espérances folles» des années 1968-
1972, celles de la révolution que certains pensaient imminente, des
tempétueux débats sur évangélisation ou politisation, des scissions
aussi, de compagnons partis les armes à la main dans des aventures
sans retour, que le mouvement s'aff1ffi1eet trouve sa voie. Il affme sa
méthodologie, précise ses objectifs et grandit jusqu'à s'implanter dans
neuf États du Nord-Nordeste. Son bi-mensuel « Cri dans le Nordeste»
tire à mille exemplaires en 1973, à deux mille en 1978. Au milieu des
années 1980, l'ACR se définit comme «un mouvement d'évan-
gélisation globale. des personnes et de la vie en milieu rural brésilien ».
Ni syndicat, ni parti, ni mouvement politique. Non pas qu'engagement
syndical ou politique soient rejetés, bien au contraire. Tout, dans son
action de conscientisation, y prépare et de très nombreux militants de
l'ACR sont devenus responsables syndicaux dans le monde rural. Mais
cet engagement est affaire personnelle et le mouvement, lui, veut se
Ilsituer en amont. C'est sans doute dans sa pédagogie de la lenteur,
respectueuse du rythme de maturation de la conscience paysanne et des
valeurs de la religiosité populaire, que réside sa principale originalité, à
l'inverse des pastorales classiques, imposées d'en haut, dans lesquelles
les paysans continuent à être dirigés, guidés et mis en tutelle.
En 1985, j'avais accompagné le père Servat à une des
réunions de l' ACR dont j'ai, par ailleurs, fait le récit en transcrivant les
notes prises au cours de la journée. Elles valent d'être citées car elles
rendent concrète son action pastorale.
« Dimanche 4 août, 6h30. Départ pour Carpina dans la Fiat de Joseph
Servat, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Recife, à la limite
entre l'agreste et le sertiio. La canne laisse ici place à d'autres cultures.
Vers huit heures, retrouvailles dans une salle d'école rurale d'une trentaine
de personnes qui s'égrènent lentement: jeunes, vieux, hommes, femmes,
travailleurs aux visages parcheminés, le chapeau respectueusement à la
main, femmes d'une trentaine d'années qui en paraissent cinquante, usées
par une vie difficile et d'avoir trop et trop tôt enfanté; l'une parle de huit
enfants vivants, huit enfants morts; sa voisine de treize enfants en vie.
Beaucoup sont de petits propriétaires, d'un à trois hectares. Assez pour
avoir une certaine autonomie, se sentir un peu maître de son destin,
insuffisant pour vivre. La plupart des hommes exercent une activité salariée
épisodique ou permanente. Le responsable du groupe est un maçon de la
cinquantaine. Parmi les présents, de nombreux analphabètes. Souvent la
moitié et jusqu'à 80% dans certaines réunions, m'assure Arnaldo da Silva,
un jeune prêtre responsable du mouvement.
La réunion débute par des chants qui évoquent la lutte pour la terre, le
Nordeste et Jésus Christ. La séance s'organise ensuite autour de quelques
questions simples. La méthode emprunte beaucoup à la «pédagogie des
opprimés» de Paulo Freire, l'analyse à la technique du «Voir, Juger et
Agir» des révisions de vie de L'Action catholique, l'exégèse des textes
bibliques aux théologiens de la libération. Quatre questions sont inscrites
au tableau noir: «Quels sont vos trois principaux problèmes? Qu'a-t-on
essayé de faire pour y remédier? Que faudrait-il faire? Citez un passage de
l'Évangile qui vous semble décrire la situation. » Quatre groupes de travail
se forment. Deux d'adultes et deux de jeunes. Environ trois quarts d'heures
après, on se retrouve pour débattre. L'animateur de la réunion, un mulâtre
d'une vingtaine d'années, inscrit avec lenteur et application au tableau noir
les réponses des différents groupes. Un problème se détache: celui du
manque de terre qui s'aggrave. Partout la canne a gagné. Beaucoup de
moradores ont dû partir. On cite le cas de tel engenho où ne se
maintiennent que trois familles, contre une cinquantaine, cinq ans
auparavant. Tous disent appeler de leur vœu la réforme agraire.
Joseph Servat, jusque-là silencieux, évoque « le loup qui mange la terre ».
L'image plaît. Plusieurs participants la reprennent. Contre le loup il faut
s'unir. Qui peut nous aider? La communauté, l'Église, le syndicat et
quelquefois les hommes politiques. Servat reprend la parole pour expliquer
12que l'Église et le syndicat, ce sont eux. Que les hommes politiques,
lorsqu'ils construisent un pont ou une école, ne font qu'accomplir un
mandat.
La familiarité avec l'Évangile surprend de la part de ces paysans et, plus
encore, leur agilité à en faire un outil de compréhension de leur quotidien,
une sorte d'exégèse sociopolitique. Il est vrai qu'il s'agit d'un des plus
anciens groupes, né en 1965 avec l'ACR. On dénonce le «péché social
d'égoïsmes des possédants ». Faire la réforme agraire, c'est les aider,
même contre leur gré, à devenir d'authentiques chrétiens. A plusieurs
reprises est utilisée la parabole de l'Exode d'Égypte et du retour en Israël:
le peuple se libère de l'esclavage et retrouve sa Terre.
Le sermon de la messe de l'après-midi, célébrée par le père Servat sous le
préau de l'école et suivi par plus d'une centaine de personnes, insiste sur
les souffiances du peuple et, à nouveau, sur la nécessité de la réforme
agraire. Tous se tiennent par la main, pour célébrer le lien
})communautaire!.
Dans le récit du père Servat, de page en page, se révèle une
manière d'évoquer en toute liberté et avec une extrême simplicité les
questions sociales et politiques essentielles, à vrai dire peu communes
chez la plupart des clercs de nos làtitudes. Ainsi parle-t-il de
« reconstruire un monde mal fait» et se prend-il à rêver d'un «monde
nouveau» dans lequel les minorités dominantes seraient dessaisies du
pouvoir qu'elles exercent sans partage sur la propriété des biens de
production, le savoir, l'information et les communications, le pouvoir
politique et même religieux. Il se reconnaît dans le combat du
« Mouvement des Sans Terre» qui a « repris le flambeau avec plus de
réalisme et moins de prudence », même s'il craint que la tendance ne
soit parfois forte à ce que les avant-gardes autoproclamées ne décident
en lieu et place de la paysannerie. Il éprouve une réelle sympathie pour
la présidence Lula avec, toutefois, d'importantes réserves sur son bilan
social, à mi-mandat, et déclare sa faveur pour une mondialisation qui
ne serait pas néo-libérale.
Aujourd'hui retiré à Toulouse, le fondateur de l'ACR semble
nous parler d'ailleurs et peut-être d'hier: d'un catholicisme latino-
américain qui, durant deux décennies, fut un formidable vecteur
d'espérance, bien au-delà des seuls fidèles et qui est aujourd'hui en
panne, de cette «option préférentielle pour les pauvres », à laquelle,
1
Richard Marin, Dom Helder Câmara, les puissants et les pauvres - Contribution à
une histoire de l' « Église des pauvres» dans le Nordeste brésilien -, Paris,
collection Églises/sociétés, Éditions de l'Atelier, 1995.
13par son dévouement sans faille à la cause des humbles, il a grandement
contribué. Bref, d'un catholicisme d'avant le retour à la grande
discipline romaine.
À l'agnostique que je suis, la fréquentation du père Servat a
permis de comprendre que la foi, qui pouvait aboutir aux conversions
sociales les plus improbables, permettait aussi de soulever des
montagnes.
Richard Marin, historien, directeur de l'Institut
Pluridisciplinaire pour les Études sur l' ~érique Latine à Toulouse
(IPEAL T), Université de Toulouse-Le Mirai!.
14I GENÈSE D'UNE VOCATION
Ma vie de prêtre à Pamiers
À quarante-deux ans, je suis parti de France, par le paquebot
comme prêtre fidei donum2 le 9 décembre 1964 vers Recife et le
Nordeste du Brésil, avec un contrat de travail de cinq ans. J'en suis
revenu, le 16 mai 2002 à quatre-vingt ans ayant vécu près de 40 ans de
vie intense au service de l'Évangile, parmi les populations les plus
pauvres de cette grande nation. C'est une vocation vers l'Amérique
latine et le Brésil à laquelle je n'avais pas auparavant beaucoup pensé,
bien que connaissant un peu la langue espagnole, ma seconde langue
d'étude. J'ai toujours senti en moi l'appel missionnaire depuis mes
contacts avec le monde pendant la guerre, les chantiers de jeunesse, le
STO, mes expériences dans l'action catholique, mon ordination
sacerdotale à Pamiers (Ariège) en 1947 et mes premières années de vie
diocésaine. En ce temps-là, mon orientation personnelle me poussait
vers l'Asie, l'Inde, le Japon et en particulier vers la Chine. Ces grands
empires ID'attiraient et je percevais l'importance qu'ils pouvaient avoir
dans I'histoire future du monde. La lecture de certains livres accentua
ce désir comme «les enfants dans la ville », montrant la vie des
chrétiens chinois dans la ville de Shanghai et surtout l'ouvrage d'Alain
Pierrefitte: Quand la Chine s'éveillera. Mais l'incon1préhension et
l'autoritarisme de mon évêque, qui en ce temps d'abondance craignait
de manquer de prêtres pour le service du diocèse de Pamiers, puis la
défaite du général nationaliste Tchang Kaï Chek et la prise de pouvoir
dans l'Empire du Milieu par le leader communiste Mao Tsé Toung,
fermèrent la porte de l'Asie à mes projets missionnaires.
Le grand pape Jean XXIII, dans les années 1960, voulut
donner une attention spéciale à l'évangélisation de l'Amérique latine.
Il reprit, en 1961, la célèbre lettre de Pie XII : Fidei donum, mobilisant
l'Église universelle pour aider les jeunes chrétientés d'Afrique; il
2 « Fidei donum}) (Le don de la foi). Lettre de Pie XII, du 4 avril 1957 à tous les
évêques du monde, leur demandant de mettre des prêtres au service de l'Afrique. En
1961, Jean XIII reprendra cette lettre au profit de l'Amérique Latine.
15l'étendit au nouveau continent américain, demandant aux diocèses plus
riches en prêtres de prêter pour un temps ceux qui découvriraient en
eux l'appel à la vocation missionnaire: «Que les Églises d'Europe
riches en foi, riches en prêtres aient le courage de faire le don de la foi
(fidei donum) à d'autres Églises, d'établir un partage, une communion
entre Églises. » C'est dans l'esprit de cet appel que, lors d'une réunion
d'aumôniers d'action catholique rurale, on demanda aux présents quels
étaient ceux qui se sentaient prêts à répondre à l'appel de l'Église. Je
répondis que je donnerais bien quelques années de ma vie pour aider
l'Amérique latine si l'évêque de mon diocèse m'y autorisait et me
donnait un successeur dans mon travail d'aumônier diocésain rural de
Pamiers.
Le père Rigaud, notre évêque, prenant sa part de
responsabilité universelle dans l'Église, reconnut que si ma décision
correspondait à un appel du Saint-Esprit, il ne pouvait pas s'y opposer,
mais au contraire, devait la favoriser. Il me demanda le temps de
trouver deux aumôniers pour me remplacer dans le monde rural, l'un
pour les jeunes (MRJC3), l'autre pour les foyers et adultes (MFR4).
Cela demanda deux ans. Le père Rouaix fut choisi pour le mouvement
des jeunes et le père Paul Tanière pour les adultes. Les prêtres qui ont
accepté l'appel du pape Jean XXIII sont communément désignés
comme « prêtres fidei donum » et, chez nous, en partie, pris en charge
par la conférence des évêques de France qui pour cette fin a créé un
organisme spécial: le CEFAL (Comité Épiscopal Français pour
l'Amérique Latine).
J'annonçais mon projet de départ pour l'Amérique latine à
l'assemblée diocésaine du MFR de 1962. Nous venions d'élire la
nouvelle équipe qui devait animer et faire croître le mouvement pour
les trois années suivantes. Le responsable de l'équipe élu ce jour-là
était Augustin Remaury, propriétaire exploitant de Saverdun. Quelques
années après, il deviendra président national du MFR, devenu CMR.
L'annonce de mon futur départ fut une surprise pour l'ensemble des
militants. Le cœur serré, j'expliquai que le moment était favorable.
3
JAC (Jeunesse Agricole Catholique) devenue MRJC (Mouvement Rural de la
Jeunesse Chrétienne).
4MFR (Mouvement Familial Rural) devenu CMR (Chrétiens dans le Monde Rural).
16Les équipes du mouvement couvraient l'ensemble du diocèse, l'évêque
pouvait trouver facilement des prêtres pour me remplacer parmi les
aumôniers des équipes de secteur. Notre devoir était d'aider les pays
d'Amérique latine, en ce temps sans prêtres, donc sans éveilleurs et
éducateurs de la foi pour des militants laïcs dans le monde paysan.
En ces années-là, j'aimais beaucoup mon travail missionnaire
en France. J'étais accompagnateur et éducateur de chrétiens laïcs de
plus en plus présents dans les mouvements sociaux et politiques de la
région où ils donnaient le témoignage du service du bien commun et de
leur foi. L'action catholique donnait de beaux résultats, dans notre
Ariège et de vrais dirigeants ruraux chrétiens s'affirmaient dans les
diverses régions. On pouvait compter sur des prêtres qui se
consacraient au service du peuple de nos campagnes et se faisaient
solidaires des groupes de laïcs. Les équipes responsables étaient
constituées par de vrais ruraux nés chez nous ou venus par les
migrations intérieures, présents dans les divers cantons du
département, de la plaine à la montagne. J'aimais l'équipe responsable
du mouvement, ceux qui la constituaient, hommes et femmes, le travail
difficile que nous réalisions ensemble, de nuit et de jour, dans le
diocèse ou la région Midi-Pyrénées. Une agriculture et une vie
nouvelles s'installaient, le milieu rural commençait sa transformation.
Je sentais fortement la nécessité d'une Église plus insérée et plus
adaptée aux situations nouvelles. Le concile Vatican II, en cours de
réalisation à Rome, faisait naître de grandes espérances. Le peuple de
Dieu devait s'affirmer avec tous ses membres, chacun dans sa
fonction, du militant rural à l'évêque du diocèse. Dans les activités des
mouvements populaires, le responsable du diocèse et les prêtres étaient
de plus en plus présents, jeunes paysans chrétiens et foyers
demandaient des sessions d'études et des retraites spirituelles. Le ciel
et les hommes paraissaient bien avec nous. J'étais un prêtre heureux,
désireux de redonner toujours plus et mieux ce que le Seigneur m'avait
donné. Je sentais que Dieu m'appelait sans savoir encore où et
comment. J'avais accepté l'appel du bon pape Jean et j'étais prêt à m'y
donner à fond. Malgré les arrachements, les incertitudes et les
difficultés physiques et morales de près de quarante années de vie
missionnaire au Brésil, je n'ai jamais regretté ma décision. Mais les
émotions d'un départ pour de longues années, les séparations des
familles et des amis, l'insertion dans une nouvelle culture, l'adaptation
17à une autre langue avec sa giria5 populaire, vont exiger de nous tous,
prêtres étrangers, de mourir pour renaître. Dans tous les sens et partout,
le «vieil homme» doit laisser la place à « l'homme nouveau6 ». Ce
n'est pas une tâche facile. Une résurrection passe toujours par la
Passion.
Ma préparation pour le départ vers le Brésil
Pendant deux ans encore, je continuais mon travail pastoral
avec les mouvements de l'action catholique rurale, tout en
m'informant sur ma future affectation en Amérique latine que je
connaissais peu. Les nations d'Amérique espagnole et portugaise
(Brésil), en ce temps-là, demandaient surtout des prêtres spécialisés
pour l'évangélisation des divers milieux de vie, ouvriers dans le monde
urbain et campesinos dans le rural. L'Église de France, qui n'avait pas
encore sa conférence ecclésiastique, s'organisait pour répondre à ces
appels, signes de l'Esprit saint. Monseigneur Riobé, évêque d'Orléans,
et le père Michel Quoist, écrivain bien connu, préparaient ce qui devait
devenir le CEFAL (Comité Épiscopal Français pour l'Amérique
Latine). Le père François de l'Espinay, ancien aumônier général de
l'armée française en Algérie, était sur le terrain, du Mexique au Brésil,
pour accueillir les prêtres qui arrivaient et préparer leur implantation
en vue des besoins des diverses Églises. Où aller? Je n'avais pas de
préférence spéciale, bien que le Brésil, que je connaissais par des
lectures et quelques grands films, ait éveillé mon attention. Mais il
fallait apprendre le portugais, quand ma seconde langue d'école était le
castillan où je pouvais entretenir une conversation. D'ailleurs, les
responsables pour l'Amérique latine m'avaient dit que, si je parlais
espagnol, il ne fallait pas penser aller au Brésil, me laissant entrevoir
une implantation dans un diocèse du nord de l'Argentine, où j'irais
retrouver un prêtre du diocèse d'Auch qui s'y sentait bien isolé. J'allai
à Avila, en Castille, passer quelques semaines chez un ami prêtre qui
aurait bien voulu partir avec moi dans une nation parlant l'espagnol.
J'en profitai pour tester et perfectionner ma connaissance de la langue
espagnole et mieux découvrir l'esprit missionnaire des mystiques
5 Giria : portugais oral du peuple brésilien (argot).
6 Ep 4, 23-24.
18