En quête...

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L'auteur part sur la piste de ses origines. Petit-fils de juifs exilés de l'Europe orientale dans les années précédant la guerre de 1870, fils de parents nés en Ile-de-France à la fin du siècle, il naît lui-même à Paris. Ce livre témoigne de la vie d'une famille juive à Paris pendant la guerre, de la quête professionnelle (il fut ingénieur géologue et est aujourd'hui magistrat), politique (partisan de la droite traditionnelle puis communiste) et spirituelle (notamment à travers la franc-maçonnerie)de Pierre Fontaine.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782336268330
Nombre de pages : 457
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EN QUETE... LA PISTE INTERROMPUE

Graveurs de mémoire

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Yves PIA, Aline, destinée d'une famille ardennaise, 2005.

Pierre Fontaine

EN QUETE...
LA PISTE INTERROMPUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pot et Adm. ; BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

L'Harmattan ItaUa Via Degli Artisti, 15 10]24 Torino ITALlE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

- RDC

Ouvrages du même auteur

La protection de la personne et des biens des mineurs et de certains majeurs, Ed. Gazette du Palais, 1996. Etre franc-maçon, Trois lettres sur la Fraternité, Ed. Guy Trédaniel, 1998.

Sous la loi du silence, Ed. Véga, 2001.

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9720-2 EAN : 9782747597203

A celle qui m'a donné la vie, ma mère (13 mai 1897-26janvier à celle par qui ce récit a reçu vie, Martine (13 mai 1953).

1991),

PRÉFACE

On ne peut pas dire que la France du XIXème siècle et du début du XXème n'ait pas connu l'antisémitisme: il suffirait de rappeler l'affaire Dreyfus, l'Action française, les Ligues d'extrême droite. TI suffirait de rappeler que l'antisémitisme était une idée largement partagée dans la bourgeoisie française. Malgré tout, depuis leur émancipation pendant la Révolution, les juifs avaient conquis leur place dans presque tous les secteurs de la vie française: l'administration, l'armée, la presse, les activités politiques, économiques et intellectuelles. En comparaison avec l'Allemagne où la place des juifs était loin d'être négligeable et où ils étaient très intégrés dans la société, mais où, pour ne prendre que cet exemple, il était à peu près impossible à un juif de devenir officier, on comprend que malgré tout la France soit apparue comme un paradis enviable et, comme il était dit dans un ouvrage de la fin des années 20, un pays où il était possible "de vivre comme Dieu en France"l . Si d'un côté les juifs "français de souche" l'étaient depuis si longtemps que leur appartenance ne se posait plus, pour les Juifs d'immigration récente, leur installation dans la société française se faisait vite et sans problèmes. Suivant leurs capacités, ils réussissaient bien et assez facilement. Ce fut le cas des parents de Pierre Fontaine. L'importation en France de l'antisémitisme nazi à la suite de la défaite de 1940 tomba sur la communauté juive - le seul caractère communautaire pour la plupart d'entre eux se limitait à vrai dire à être d'origine juive- comme une catastrophe impensable. Pour ne prendre que cet exemple incroyable, comment était-il imaginable que le philosophe français le plus célèbre, Henri Bergson, qui, en 1914, en tant que président de l'Académie des Sciences morales et politiques, avait été une sorte de porte-parole de la France, devrait, vieux et malade, aller en 1940 se faire recenser comme juif et être enterré quelques semaines plus tard presque clandestinement? Après la défaite de 1940 et l'Occupation allemande, pour les jeunes juifs de France il y avait beaucoup de chances que leur destin n'aille pas beaucoup plus loin...Un très grand nombre avaient gagné avec leur famille la "zone libre" et, bien que rejoints bientôt par l'Occupant, ils furent nombreux à survivre. La première originalité d'un parcours presque toujours original est que la famille de Pierre Fontaine décida de ne pas quitter Paris et il nous
1 André Billy et Moïse Twersky, L 'Epopée de Ménaché Foïgel, Plon, 1927-1928.

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offre un récit passionnant de ce que fut la vie d'une famille juive à Paris pendant la guerre... Est-ce de là qu'est partie cette quête ininterrompue que fut sa vie, quête prodigieuse que nous content les autres volumes, quête professionnelle, quête politique, quête spirituelle. Quête professionnelle: elle est d'abord le témoignage de dons personnels aussi variés que remarquables, mais il n'est tout de même pas fréquent, après plusieurs débuts de chemin rapidement abandonnés, de commencer par être ingénieur géologue et, au bout de quelques années, de changer de voie complètement pour devenir avocat, puis de finir sa carrière comme magistrat. Quête politique ensuite: à l'époque où jeunes gens et jeunes filles rescapés de la guerre choisissaient pour la plupart d'entre eux le communisme, il n'est pas non plus habituel d'être d'abord séduit par une droite assez traditionnelle pour rejoindre ensuite d'ailleurs les étudiants communistes, y être à Nancy le héros d'un procès suite à sa dénonciation par tracts de la guerre du Vietnam - son rôle est conté avec tant de discrétion qu'on ne se douterait pas de l'impact qu'eut cette affaire sur la jeunesse étudiante du moment pour quitter ensuite ces rivages pour des choix plus modérés. Mais, surtout et toujours, quête spirituelle. Dans cette quête la francmaçonnerie tient une grande place, non pas une franc-maçonnerie vulgaire à la recherche de relations utiles (Pierre Fontaine ne cesse de déplorer ces aspects et l'affairisme de certains), mais une franc-maçonnerie qui est une grande aventure spirituelle. TIest vrai qu'on est saisi à la lecture de cette vie de la place qu'y occupe la spiritualité une réflexion spirituelle qui, dès l'enfance, le fait s'approcher du christianisme, puis, après que jeune homme il lui eut semblé peu convenable -pendant la guerre - de se convertir, le faire quelques dizaines d'années plus tard, nous offrant un équilibre surprenant entre la franc-maçonnerie et la foi, ce qui lui permet au surplus de faire honorer par l'Eglise un mariage déjà ancien avec la fille du gouverneur Eboué. Chaque page permet de découvrir un aspect nouveau de cet enfant du siècle, jamais lassé, quelle que soit son activité, de s'interroger. Une interrogation quelquefois déroutante par son originalité, mais toujours profondément appuyée sur un humanisme qui ne le quitte jamais et qui s'exprime avec une particulière vigueur dans ses fonctions de juge. On est loin du magistrat caricatural qui ne voit pas plus loin que le code.... Le XXème siècle a été un siècle terrible où les plus grands progrès matériels ont accompagné les pires horreurs, où l'Europe a été le théâtre d'une lutte acharnée et sanglante entre les trois grandes idéologies, la démocratie libérale, le fascisme, le communisme, mais à travers la lecture des souvenirs de Pierre Fontaine, on ne peut s'empêcher de penser à la phrase célèbre d'André Malraux, "ce siècle sera spirituel ou ne sera pas...",

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du moins, c'est ainsi qu'il l'a vécu et nous le fait vivre, rompant avec toutes les chronologies habituelles.
Jean-Jacques Becker Professeur Émérite d'Histoire Contemporaine à l'Université de Paris IO-Nanterre

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AVANT-PROPOS

I-Au mois d'août 1992 je me trouvais seul dans Paris, fourmilière où les êtres et les choses se bousculaient; je réalisai très vite que l'agitation de la ville m'interdisait de prendre le recul nécessaire pour faire le point, établir le bilan d'années d'études et d'activités, connaître mes racines et le milieu dans lequel j'avais grandi et lutté, et, à partir de cette quête, tracer à grands traits le portrait de ce que j'étais et les perspectives que mes expériences, bonnes ou mauvaises, pouvaient offrir à mes semblables, proches ou lointains, du temps présent ou du futur. Il était donc nécessaire d'abandonner Paris, ses éclats et ses bruits, et de chercher au coeur du pays de France un asile ombragé, silencieux et discret. Après quelques tours et détours, je découvris aux confins du Berry et de la Marche dans un site vallonné une demeure assez vaste pour recevoir mes livres et quelques amis, assez isolée pour favoriser la méditation, assez proche de Paris pour que le cordon ne soit pas rompu. Bien qu'ayant perdu en un siècle de guerres et de progrès industrielles deux tiers de sa population, la commune de Sidiailles comportait encore plus de 340 habitants dispersés sur 3196 hectares de champs, de chemins, de vergers et de bois. Les exploitations du début du 20e siècle, qui pratiquaient la polyculture, comme aux temps anciens, sur des surfaces modestes et employaient une main-d'oeuvre nombreuse et mal payée, avaient progressivement disparu ; une cinquantaine de jeunes hommes avaient été massacrés de 1914 à 1918; parmi les survivants beaucoup avaient émigré et fourni à l'administration et aux entreprises des piliers solides: cheminots, mécaniciens, contremaîtres, gendarmes, policiers, postiers, douaniers, instituteurs... et, dès les premières générations, des cadres de qualité: ingénieurs, professeurs des lycées et des facultés, médecins, pharmaciens, juristes, chercheurs, peintres, sculpteurs, hauts fonctionnaires.... Ceux qui étaient demeurés au pays et avaient conservé leur exploitation avaient fait face aux bouleversements industriels, sociaux et économiques de la fin du 20e siècle: développement du machinisme, augmentation des charges sociales, accaparement de la distribution des produits agricoles par les réseaux tentaculaires des "grandes surfaces " Pour survivre ils n'avaient ménagé ni le courage ni leur intelligence et s'étaient spécialisés dans l'élevage de bovins, éventuellement de moutons; les autres activités étaient devenues accessoires: céréales et foin pour l'entretien du bétail, porcins, volailles, fruits et légumes pour la consommation personnelle. Il

Cette adaptation avait permis le maintien d'une activité agricole soumise, comme aux temps anciens, aux aléas des intempéries et, ce qui était plus nouveau, à de multiples réglementations, nationale, européenne, mondiale, ébranlée enfin par les bouleversements économiques, sociaux, politiques... . Ces hommes et ces femmes "Debout" étaient en même temps les premiers conservateurs du domaine rural; leur labeur maintenait la diversité des paysages et se reflétait dans la palette chatoyante des verts et des ocres; l'ensemble exprimait une harmonie profonde, simple et silencieuse, à l'image des hommes qui, depuis des temps immémoriaux, travaillaient cette terre. Celles et ceux dont j'allais devenir le concitoyen étaient les dignes héritiers de leurs anciens: acharnés au travail, soucieux de s'adapter aux progrès de la technique, ils n'en veillaient pas moins à la conservation du patrimoine, et, lorsqu'ils remplissaient un mandat public, tel le maire Maurice Rivière, à la préservation de celui de la collectivité. 2-Accueilli chaleureusement par tous je m'intégrai naturellement à la vie de la commune, bientôt rejoint dans ce séjour champêtre par mon épouse Martine: elle-même d'origine rurale, elle unissait la solidité corrézienne de ses ancêtres paternels à la passion et à la générosité slaves portées par Betty, sa mère; dès qu'elle parut dans le village elle communiqua à tous sa lumière et son amour. La ferveur de sa foi et son ouverture aux êtres, à tous les êtres, hommes ou femmes de toutes origines, animaux de toutes espèces, me poussèrent sans doute à m'engager dans la quête, dont ces pages sont le compte rendu. Je n'aurais sans doute pas entrepris cette "en quête" sans son concours et son amour de tous les instants. Je m'y sens également convié par l'amitié et l'exemple de tous ceux qui m'entourent et dont les racines s'enfoncent profondément dans la terre berrichonne. 3-Partir sur la piste de mes racines est une aventure et une épreuve redoutables: parents, grands-parents...et après? Bientôt la piste se perd dans les sables du passé. La cause en est des plus simples: mes grands-parents n'étaient pas nés de parents inconnus, ce qui n'aurait rien eu de déshonorant. Ils étaient simplement des immigrés de la 1ère génération: dans les années précédant la guerre franco-allemande de 1870, deux gamins juifs, illettrés ou à peu près, pouvant sans doute compter sur les doigts de leurs mains le nombre de leurs années, mais fils aînés dans des familles plus riches de filles que de biens, ont fui la misère de leur ghetto et cheminé à pied sur les routes d'Europe, attirés par cette grande flamme de la Liberté, qui brillait à Paris mais serait bientôt - hélas étouffée pour un temps dans la ville assiégée.

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Chacun d'eux devait devenir l'un de mes grands-pères: cette origine n'a rien de déshonorant, mais 70 ans plus tard, au temps des persécutions et de l'étoile jaune, elle pouvait devenir gênante, et même mortelle pour leurs descendants. Etant sortis très jeunes du pays natal, le bagage des souvenirs familiaux qu'ils emportaient, n'était guère plus lourd que la besace sur leur épaule.Au surplus cet héritage, tissé de misère et de mépris, sans faste ni héroïsme, ne méritait pas qu'on le conserve pour ses descendants. Leur parler lui-même n'était ni l'antique langage hébraïque, confiné dans les textes sacrés, qu'ils ne fréquentaient guère et ne comprenaient pas, ni l'une des autres langues des peuples de l'Europe du Centre ou de l'Est: allemand, polonais, russe, lithuanien... mais le judéo-allemand (yiddisch) qu'ils n'appréciaient pas malgré ses beautés: il évoquait trop, dans la moindre de ses inflexions, la souffrance portée pendant des siècles. Ils se dépêcheraient donc de l'oublier et, surtout, feraient en sorte que leurs enfants n'apprennent, ne comprennent et ne parlent que le français, langue de leur liberté. Entre temps chacun d'eux se serait marié et l'histoire de chacune de celles qui sont devenues mes grands-mères est parallèle, mais quelque peu différente. TI n'était pas d'usage, en ces temps, que les petites filles, même pauvres, s'en aillent à l'aventure sur les routes, et, cependant, elles étaient également démunies de tout bien matériel, sans quoi aucune n'aurait épousé un pauvre immigré, venu à pied de l'Est européen. Ma grand-mère maternelle, née à Varsovie, avait suivi en France, vers 1875, sa mère, veuve et malade, partie se soigner au soleil de notre Midi: mon arrière-grand-mère devait bientôt succomber, et j'ai connu sa tombe au vieux cimetière de Nice, avant que des racistes inconnus ne la profanent dans les années 1980. Recueillie par un orphelinat israélite, ma grand-mère en sortait quelques années plus tard, porteuse d'une très modeste dot, mais surtout d' une forte dose d'athéisme, apparemment héréditaire, en tout cas de mère en fille.. . Quant à ma grand-mère paternelle, elle était née, dans ce qui était alors le Grand-Duché de Bade, sur les bords du Rhin, dans une famille modeste; les filles y étant trop nombreuses pour être dotées et mariées localement, elle-même et deux de ses soeurs étaient "montées" à Paris où chacune avait contracté un mariage qui correspondait à la médiocrité de son état. 4-Mon manque d'enthousiasme au seuil de cette entreprise a une seconde cause, mais peut-être est-ce la première.

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Je ne peux raconter cette histoire familiale sans dire qui je suis et comment j'ai vécu depuis un certain soir de 1927. Or ce discours est, sans doute, le plus difficile. Certes, autant que je m'en souvienne, je n'ai jamais été un traître, un criminel ou même un simple malfaiteur. Mais je ne suis pas assuré que mon comportement ait été toujours digne d'estime, en tout cas de mon estime; je serais donc tenté de mentir, au moins par omission - ce qui serait méprisable. Par contre dire "la vérité, toute la vérité" est également dangereux, non pas pour moi, dont l'existence va vers sa fin, mais pour tous ceux qui ont (ou ont eu) avec moi quelque point commun: famille, origine, profession, mode d'action ou de pensée... Certains esprits perspicaces auront vite fait de déduire de mes aveux des généralités, étendant à des groupes entiers les erreurs d'un seul. Mais il vaut mieux risquer de se briser sur les récifs de la vérité que de tomber dans le gouffre du mensonge. Je vais donc tenter l'aventure pour ceux que peut intéresser cette histoire, qui n'est exemplaire que par la banalité du personnage. Une dernière question se pose avant d'entreprendre ce voyage: faut-il écrire à la première personne (Je, Moi) ou raconter l'histoire d'un autre qui serait le même (TI, Lui)? Je ne sais pas encore quel choix est le meilleur (ou le moins mauvais) : en tout cas personne ne s'y trompera, sauf peut-être le narrateur (Lui= Moi).

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1ère ÉPOQUE (1927-1945)

PETIT PIERRE

OU LA PREMIÈRE ÉTAPE

Chapitre 1 Des Filles du Calvaire aux Minimes

Partir sur la piste de ses racines est un exercice qui met en jeu la mémoire et l'imagination: ce jeu comporte des étapes, échelonnées à compter de l'entrée dans l'existence, qui marque le départ. Pour notre personnage, le décor et le temps de ce commencement étaient des plus ordinaires: Le 25 mars 1927, vers 20 heures, dans un appartement ordinaire, analogue par ses dimensions, son ameublement de style Empire et sa décoration, à tous ceux de la classe moyenne du Paris de ce temps, rue des Filles du Calvaire, sur l'emplacement d'un ancien couvent, à environ 200 mètres du Cirque d'Hiver, venait au monde un enfant, un fils et, plus précisément, un premier fils, au foyer de Nathan, commerçant, et de son épouse, Marcelle. Comme chacun de nous, il ne connaîtrait son passé familial, les circonstances de sa naissance et les premières années de son existence qu'à travers les récits des autres, et tels que ceux-ci les avaient eux-mêmes vus et vécus. Mais je suis convaincu que les choses essentielles, l'amour de ses parents et de son aînée, les blessures dans sa chair et l'ange de la mort, qui, dès l'âge de trois mois, le frôlerait de son aile, tout cela se graverait en lui, présent dans ses rêves d'enfant, ses fantasmes d'adolescent, ses décisions ou ses fantaisies d'adulte, enfin ses caprices de vieil homme. Déjà son état-civil, dont il ne comprendrait que bien plus tard le sens, et qu'il n'accepterait pleinement jamais, résumait, en soi, l'histoire de sa famille proche et annonçait une part essentielle de ce que serait son existence. Son patronyme n'était ni alsacien, comme feindraient de le croire les amis bienveillants, ou plus banalement polis, et comme quelquefois il le laisserait lui-même entendre, ni même allemand. Sans "u", son ignoré de cette langue, c'était, sans conteste, du judéoallemand (yidisch), trahissant l'origine et plus particulièrement répandu parmi les originaires de Lithuanie comme le grand-père paternel. Selon une antique tradition, commune à des peuples divers, ce dernier avait également légué à son petit-fils son propre prénom: Isaac.

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Rarement porté en France hors des familles juives, il évoquait l'un des patriarches les plus prestigieux de l'Ancien Testament. Mais le Livre était ignoré dans la France, catholique ou laïque, de l'époque, et faire porter à un enfant un tel prénom était l'exposer à des manifestations de haine, de mépris, au mieux de condescendance... Le prénom usuel de l'enfant, Pierre, le seul dont ses parents, puis ses amis feraient usage, celui sous lequel je l'ai connu et qui donne son titre à cette étape, a une histoire, qui lui fut racontée. Nathan était né quarante et un ans plus tôt, en 1886, à Saint - Denis, cité des rois de France, devenue, comme une grande part de la couronne parisienne, le refuge des pauvres, notamment des immigrés, chassés de la grande ville par la barrière de l'octroi, véritable frontière fiscale, la cherté de la vie qui en était la conséquence et le prix des loyers. Nathan était l'un des deux fils d'Isaac, né en 1856 à Suvalki, petite localité, alors lithuanienne; chassé de son pays natal par la misère, il avait cheminé à pied sur les routes d'Europe vers Paris, Lumière de Liberté, enfin atteint en 1870 juste avant son encerclement par les armées allemandes. Marie, épouse d'Isaac et mère de Nathan, portait le même patronyme qu'un futur maréchal des ''panzer'' de la guerre de 1939-1945, avec qui elle n'avait pas de lien de parenté connu; elle était cependant, comme cet homonyme, d'origine allemande et plus précisément badoise. Isaac et Marie s'étaient rencontrés et mariés à Paris quelque temps après la guerre franco-allemande de 1870-1871. Isaac avait vécu le siège, enfant pauvre dans Paris assiégé, d'autant plus affamé que, vivant dans un entourage religieux, il devait, en outre, respecter les lois alimentaires. Marie était née dans une famille fixée depuis fort longtemps à VieuxBrisach, au bord du Rhin à l'est du fleuve, vivant d'activités commerciales rurales, dans un marché restreint, en tout cas pas assez lucratif pour permettre de doter les filles. Lorsqu'elles avaient été en âge de se marier, Marie et ses soeurs avaient donc été contraintes de quitter Brisach, pour monter à Paris, dans l'espoir d'y trouver un époux. Leur situation et l'absence de dot ne leur laissaient guère le choix: chacune d'elles devrait se contenter d'un immigré venu de l'Est, ce qui, à Brisach, eût été inconcevable. C'est ainsi qu'Isaac et Marie avaient été unis et faisaient subsister très modestement leur famille et souvent celle des autres, en vendant des chaussures sur les marchés, notamment à Saint Denis, où ils s'étaient fixés. Ces parents, braves gens, généreux, autant que leur médiocre état de fortune le permettait, étaient fort peu religieux et pratiquement illettrés. TIsne pouvaient donc donner à leurs enfants, Nathan et son frère Théo, à défaut d'éducation et même d'instruction, que leur exemple: ardeur au

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travail, probité, bonté manifestée à tous, proches ou lointains, et cela était déjà beaucoup. Pour le surplus, l'essentiel serait enseigné aux gamins par l'école publique, gratuite, laïque et obligatoire, celle de Jules Ferry. Elle les recevrait, sans discrimination, ces pauvres parmi les pauvres, fils d'immigrés, dont les parents parlaient peu et mal la belle et noble langue du pays de France, issus d'un groupe minoritaire, dont certains représentants pouvaient passer, souvent à juste titre, pour arriérés ou fanatiques. Dans leur situation, aucun sectarisme ne les empêcherait d'être accueillis dans ce cercle de l'école primaire, modeste mais prestigieux, d'y connaître la fraternité et de gravir les premières marches dans la conquête de ce qui leur paraissait la plus grande des richesses: le Savoir. Ils y feraient l'apprentissage de la lecture, de la grammaire, de l'orthographe, recevraient des éléments succincts mais précis d'histoire et de géographie et surtout la formation morale et l'instruction civique qui feraient d'eux de bons citoyens de la République et bientôt des soldats. Ayant quitté l'école primaire à Il ans, certificat d'études primaires en poche, Nathan était tenu de travailler. Sans semaine anglaise ni repos sabbatique, il était employé, du lundi au samedi, dans un commerce de vente de chaussures en gros, exploité par des coreligionnaires, français de souche, venus au 1ge siècle d'Alsace ou de Lorraine, faire fortune à Paris. Le dimanche, il secondait ses parents, eux-mêmes marchands de chaussures sur les marchés. Il avait reçu quelques éléments d'instruction religieuse, en prêtant l'oreille à l'enseignement du Grand Rabbin Debré, qui n'imaginait sans doute pas le destin, paradoxal et extraordinaire, de certains de ses propres descendants. Mais, au foyer d'Isaac et de Marie, la modestie de la situation familiale n'autorisait pas les pertes de temps et d'énergie, et - entre son emploi salarié et le concours fourni à ses parents- Nathan ne disposait pas de grands loisirs pour pratiquer la religion des ancêtres. Par contre l'enseignement de ses "instits" et le regret de n'avoir pu poursuivre des études lui avaient inoculé un virus, qui ne le quitterait plus sa vie durant, et serait transmis à ses enfants, petits-enfants et au-delà: un goût effréné pour la lecture et l'étude, associé au respect des enseignants, du maître d'école au professeur d'université. Cette passion avait été, certes, quelque peu orientée par ses éducateurs laïques et républicains, et le poussait davantage vers Voltaire ou Victor Hugo que vers Bossuet ou Chateaubriand. Ce temps, qu'on appellerait la "Belle Epoque ", n'était, même dans la douce France, pas très facile pour les hommes et les femmes modestes, s'épuisant au labeur dans les champs, les mines, les ateliers ou sur les marchés, en somme pour tous ceux qui n'avaient d'autre capital que la 21

confiance que les autres, juifs ou Gentils, fondaient sur leur honnêteté et leur courage. Et pourtant, travailler librement, circuler sans passeport ni contrainte, n'être plus soumis à la menace des pogroms et à la tyrannie tatillonne des rabbins orthodoxes, comme les cousins demeurés à l'Est, c'était une telle marche vers la lumière, la promesse d'un tel épanouissement qu'un retour en arrière n'était pas imaginable et que Nathan, comme son frère Théo, comme tous leurs parents de cette génération, nés sur le sol de France, choisissaient, le moment venu, d'être français et effectuèrent, "comme tout le monde", deux ou trois ans de service militaire. Ils rencontrèrent là, partageant les mêmes chambrées (et, sans doute, parfois les mêmes filles), effectuant les mêmes exercices, les mêmes longues marches, pratiquant la même boxe française, des conscrits issus, comme eux, de couches populaires: ouvriers, artisans, paysans, boutiquiers, etc... formés au même moule scolaire et pour qui l'armée de la République serait le creuset de l'unité. Bientôt la fournaise de la guerre, la "Grande ", consumerait nombre d'entre eux: ceux qui en réchapperaient, souvent marqués dans leur chair, seraient unis, leur vie durant, par les épreuves de cette effroyable initiation. Outre les plus belles années de sa jeunesse, Nathan aurait la chance de ne sacrifier au feu dévorant qu'un petit bout d'oreille, emporté par une balle allemande, mais il y gagnerait le bien le plus précieux: de vrais amis, éprouvés comme lui par les années terribles et qui seraient fidèles jusqu'au bout, y compris, vingt ans plus tard, au temps des persécutions. Parmi ces camarades des tranchées, son meilleur ami ne lui ressemblait guère en tout ce qui n'était qu'apparence: Pierre M. était catholique, provincial, d'origine rurale, clerc de notaire... Mais le même sang (qui n'était pas bleu) coulait dans leurs veines, la même bonté, mûrie dans la souffrance, éclairait leur visage, la même générosité ouvrait leurs bras. Et voilà pourquoi le fils aîné de Nathan serait également Pierre ou, familièrement, suivant une coutume populaire bien française, Pierrot. Dès les premières heures de son existence, ce Pierrot poserait à ses parents quelques problèmes: qu'il dût être circoncis, suivant la loi de Moïse et sans doute des traditions plus anciennes, ne souffrait pas de contestation, même dans une famille aussi peu religieuse que celle-là. Ne pas respecter cet antique usage aurait créé une rupture avec le passé, la contestation des anciens et pouvait entraîner le rejet de l'enfant et des siens hors du cercle de famille. Au surplus les esprits éclairés faisaient valoir l'aspect prophylactique de cette opération, qui s'était répandue même chez les "gentils", spécialement outre-Atlantique. Toutefois l'acceptation du principe ne réglait pas tout.

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Etait-il permis de recourir, pour cette petite chirurgie, à un médecin, même chrétien? Fallait-il, au contraire, dans le respect absolu de la tradition, rester fidèle à l'intervention d'un sacrificateur rituel, plus au fait des prières que des règles élémentaires d'hygiène? En 1927, et pour la dernière fois dans cette famille assimilée, la tradition l'emporta intégralement: dans l'appartement de la rue des Filles du Calvaire, lieu de la naissance et du sacrifice, les prières ne couvrirent pas les cris et les pleurs du bébé, soumis à ce traumatisme, dont il ne conserverait le souvenir visible que dans sa chair. n ne saurait que bien des années plus tard combien sa mère avait silencieusement blâmé cette absurdité: faire souffrir son bébé, en psalmodiant des prières dans une langue étrange, qu'aucun des fidèles présents ne comprenait: l'hébreu leur était aussi étranger qu'à leurs compatriotes catholiques le latin du missel. A peine trois mois plus tard l'enfant subissait une opération bien plus considérable, qui manquait l'arracher à ses parents et devait sans doute avoir sur le déroulement de son existence une influence au moins aussi grande que la précédente. Marcelle, sa mère, avait poursuivi ses études primaires jusqu'à l'âge de 13 ans, et n'avait quitté l'école que pour assister ses parents, moins lettrés qu'elle, dans le commerce de dentelles en gros qu'ils avaient ouvert en 1910 rue du Caire. Même après son mariage et la naissance de ses enfants, elle ne pouvait cesser cette collaboration familiale, sans contraindre ses parents à une retraite forcée. Elle était donc tenue de la poursuivre et, pendant la journée, confiait le nouveau-né à une employée de maison. Inexpérimentée, ou insouciante, celle-ci l'avait mal ou plutôt trop bien nourri, en lui donnant - à défaut de produits de régime - des biberons de lait de vache non coupé d'eau, ce qui provoqua très rapidement des coliques douloureuses et des vomissements. Le médecin de famille, appelé en consultation, ne décela aucune maladie grave et délivra une ordonnance comportant les banales préparations habituelles. L'état de l'enfant ne s'améliorait pas pour autant: bien au contraire ses pleurs et ses cris attestaient de la progression du mal. La maman, affolée, adjura son mari de faire quelque chose tout de suite: déjà l'ombre de la mort planait sur ce premier fils chéri. Plus bouleversé au chevet de son fils que dans les tranchées d'Argonne, dix ans plus tôt, Nathan descendit dans la nuit à la recherche d'un bistrot, où il trouverait le téléphone, luxe encore absent du foyer des Français moyens. Encore essoufflé, il implora: "Vite !Vite ! Donnez-moi un annuaire...1a liste des abonnés par professions... les médecins... les pédiatres... mon fils va mourir! ..."

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Les clients attardés, provinciaux en goguette, noctambules à la quête d'aventures, poivrots à la recherche d'équilibre, regardaient avec la compassion des simples pour l'un des leurs cet homme déjà mûr, ancien combattant, à en juger par sa boutonnière, s'affoler ainsi, pour un seul être en danger, alors que tant de jeunes hommes étaient tombés au cours des années brûlantes. Sur la liste des professions quelques médecins ne répondirent pas, ou ne voulaient plus se déranger à cette heure tardive pour se rendre dans un quartier, sinon populaire, du moins modeste, à l'appel d'un inconnu affublé d'un nom difficilement prononçable. Un seul pédiatre, heureusement de grande qualité, accepta de franchir les obstacles pour répondre à cet appel au secours. TIfit opérer de toute urgence l'enfant, qui conserverait sa vie durant les marques de cette épreuve: fendant le ventre dans sa longueur, une cicatrice, modeste à l'origine, mais qui grandirait avec lui, et surtout, dans les récits familiaux, ce qui aurait pu être une tragédie dont il était le personnage central. Pierrot ne comprit que bien des années plus tard ce que représentait le geste du bon médecin qui l'avait sauvé: pour cet homme de coeur et de foi, les différences d'origine, de religion, d'appartenance politique ou sociale avaient été gommées par les obligations nées du serment et par la fraternité des tranchées. Les épreuves vécues avaient créé un lien entre le Professeur Léon Tixier, français de souche, patriote, sans doute même nationaliste, père de celui qui allait devenir l'un des principaux leaders de l'extrême-droite française, et Nathan, immigré de la 2e génération, français comme lui, mais devenu tel par son libre choix et par le sang versé pour la patrie commune. Ayant ainsi frôlé les rives du fleuve qui limite l'existence terrestre, Pierrot connut, au prix de quelques adaptations, la vie normale de tout bébé de l'époque. En l'absence de nourriture spécialement adaptée, le lait de vache, trop riche en matières grasses, fut remplacé par du lait d'ânesse, que Nathan allait lors des séjours à la campagne chercher très loin, dans une ferme isolée. L'animal transmit-il à son nourrisson ses qualités propres: entêtement, sobriété et -avouons-Ie- légendaire bêtise? Les opinions furent sur ces points partagées et il ne m'appartient pas de trancher. Autre conséquence de l'épreuve: Marcelle se consacra au rescapé et cessa de seconder ses parents dans leur boutique, contraignant ceux-ci à une retraite prématurée. Marthe, la soeur aînée, vit sans doute sans plaisir l'attention des parents se focaliser sur ce nouveau venu, qui ne se contentait pas d'être un garçon ce qui était déjà une supériorité - mais, de plus, avait échappé à la mort, ce qui en faisait définitivement un chouchou.

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Peu de temps après ces événements, la famille se transportait dans un logement plus grand, confortable mais sombre, situé au deuxième étage d'un immeuble de la fin du 1ge siècle, mentionnant encore sur sa façade "gaz à tous les étages", dans une rue ouverte en contrebas de l'enceinte de Charles V, sur l'emplacement de l'ancien Palais des Tournelles, qui lui avait légué son nom. Comme la plupart des quartiers du centre de Paris, celui-là manquait d'air, de soleil et d'arbres: le seul espace de verdure à proximité était fourni par une ancienne cour intérieure du Palais, devenue Place Royale, puis des Vosges. La rue jouxtait également l'ancien couvent des Minimes, dont une caserne de gendarmerie avait pris la place et le nom. Place des Vosges et caserne des Minimes devaient, bien des années plus tard, jouer un grand rôle dans la vie de l'enfant. Mais, dans les premiers mois et même les premières années de cette nouvelle existence, il ne connaîtrait de tout cet environnement que des bruits et des odeurs, qui traverseraient le cocon maternel, pour se mêler aux délices de cette douceur. Bientôt cependant lui étaient révélés les premiers éléments de la complexité de l'existence, et d'abord les singularités de son corps. Si tous les enfants dont il découvrait accidentellement la nudité, portaient, bien centrée sur le ventre, plus ou moins apparente, une petite marque, certains, qu'on appelait filles, étaient manifestement incomplets, sans paraître souffrir de cette infirmité. D'autres, les garçons, portaient, comme lui, un petit organe, utile pour uriner debout, contre un arbre ou un mur, sans devoir s'accroupir comme les filles. Toutefois, pour des motifs, que les enfants ne comprenaient pas, l'extrémité de cet accessoire différait, tantôt semblable au fruit d'un chêne, tantôt recouvert d'une espèce de capuchon de peau. En ce temps et en ce lieu, et pour quelques années encore, cette différence n'établissait pas de barrière entre les uns et les autres et ne les empêcherait pas de fréquenter les mêmes écoles, de partager les mêmes jeux et d'être reçus dans leurs familles respectives, sans distinction d'origine ou de confession. Mais Pierrot était le seul dont l'abdomen était parcouru, du haut en bas, par une énorme cicatrice, qui faisait de lui un être unique, enfant miraculé, appelé peut-être à un avenir exceptionnel, en tout cas particulièrement chéri de ses parents. Ces particularités de son corps, il en faisait régulièrement l'inventaire, du regard et, parfois, de la main. TIdevait cependant rapidement apprendre à préférer la vue au toucher. Ses parents, si bienveillants par ailleurs, mais chastes, comme l'étaient autant les juifs de l'Est européen que les boutiquiers parisiens, ne toléraient 25

pas de tels contacts et le rappelaient, très vite et fermement, à l'ordre, quand sa main s'égarait. Au surplus, pour bien marquer le caractère vertueux, et apparemment froid de cette éducation, le père, qui chérissait ses enfants, s'interdisait tout baiser ou caresse, qui aurait pu leur ouvrir le chemin de la volupté. Ayant ainsi fait rapidement le tour des mystères de son corps, en tout cas de ceux qui lui étaient accessibles, l'enfant pouvait se consacrer à d'autres investigations. Sur les murs de sa chambre, le papier peint s'ornait de magnifiques floraisons et feuillages et dissimulait, le long de son lit, une banale porte, condamnée, mais dont la présence était perceptible sous le revêtement. Quel trésor se cachait derrière cette porte? Peu à peu, le papier arraché et les plaies du décor -dissimulées sous l'oreiller et les couvertures- révélèrent qu'au-delà il n'y avait: rien. Ce rien était en fait beaucoup. Signe prémonitoire, il annonçait à l'enfant bien des aventures de son avenir: il ferait souvent des recherches, des expériences, parfois courageuses, souvent risquées, qui laisseraient des plaies, dans les chairs ou dans les coeurs, et non plus dans le papier, sans pour autant mener à rien. Mais il faut être savant ou fol, pour comprendre les signes, et celui-là ne l'était pas ou pas encore assez.

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Chapitre 2
Sur les traces de Montrésor

Bientôt la grande soeur fit remarquer que Pierrot était parfaitement ridicule. Chacun en convint dans le cercle familial: Pierre, comme, naguère, dans les tranchées, le meilleur ami du père, serait plus convenable... Le jeu de mots, qui était à l'origine du prénom et par lequel Jésus avait transformé Simon en Pierre, la famille ne l'évoquait guère; sans être devenus chrétiens, les parents étaient si peu influencés par le judaïsme qu'ils n'avaient pas hésité à donner à leur fils le prénom du premier pape. Pierre présentait, certes, l'inconvénient d'une sonorité dure et sans charme, comme la matière minérale qu'il désignait, mais sa simplicité permettait de le placer sans peine à côté d'un nom patronymique long, compliqué et difficilement prononçable... ainsi francisé, en quelque sorte. Nom et prénom n'étaient en tout cas pas, à l'époque, la principale préoccupation des habitants de ce quartier, en tout cas des enfants: bientôt, à l'école maternelle, il en rencontrerait d'autres, évoquant aussi bien diverses provinces françaises que quelques pays d'Europe, d'où la misère ou la politique ou quelquefois l'une et l'autre les avaient chassés. Paris, tout au moins ce quartier du Marais, jadis aristocratique, devenu, pour un temps, plus populaire, était une espèce de melting-pot à la française, réunissant, entre autres ethnies, Bretons, Basques, Auvergnats, Italiens, Espagnols, Polonais, Russes, Grecs, Arméniens et...juifs d'Europe orientale. Dans cette population, quelque peu disparate, les adultes, souvent, parlaient peu (ou pas) le français, et les enfants, nés en France de parents eux-mêmes "nés-natifs", constituaient des exceptions, des privilégiés: ne parlant et n'entendant, dans le cercle familial, que le français, ils tiraient quelque facilité dans leur scolarité et quelque fierté de cet avantage. Pierre n'échappait pas à cette fierté, accrue, si possible, par les rubans qu'il voyait fleurir à la boutonnière de son père et dont il ignorait encore le sens exact. Mais son principal motif de satisfaction était de se sentir, dès l'école maternelle, supérieur socialement à beaucoup de ses petits camarades: son père n'était pas commerçant, comme l'épicier du coin de la rue, mais

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négociant, propriétaire d'un commerce de gros, employant plus de dix salariés (pas encore une très grande entreprise). Lui-même ne partait pas en colonie de vacances, comme les enfants d'ouvriers, d'employés, d'artisans, de fonctionnaires ou même de boutiquiers, mais dans la villa dont sa grand-mère était propriétaire à Brunoy, banlieue encore mi-rurale, mi-résidentielle, à environ 25 km au sudest de Paris. Une année il eut même le privilège, rare à l'époque, de passer les vacances de fin d'année à Chamonix, près du mont Blanc, dans un home plutôt snob, où le grand débat portait sur les fiançailles (alléguées) de l'un des jeunes pensionnaires avec la princesse Elisabeth d'Angleterre, les autres devant reporter leur flamme enfantine sur Margaret: aucune de ces unions ne devait se réaliser; dans le cas contraire, le sort du monde en eut, peutêtre, été changé... Et pourtant ce séjour devait, d'une certaine manière, indépendamment du ski ou de la luge, qui seraient davantage sujets de récits qu'exercices véritables, mettre Pierre à l'épreuve: Cette maison recevait beaucoup d'enfants dont les familles appartenaient à des milieux nettement plus fortunés que le sien, ce qui changeait de l'environnement parisien habituel et était quelquefois source d'humiliation: comment ne pas souffrir, en silence, devant les jouets plus éclatants ou les vêtements plus somptueux des autres? D'autre part, si toutes les confessions étaient admises, il n'était pas concevable de ne pas célébrer Noël et Pierre dut apprendre et chanter, avec les autres, ces paroles que 60 ans plus tard il n'avait pas oubliées: "Jésus est né ! Voici Noël! Alleluia! Pour nous il a quitté son ciel! Alleluia! Alleluia !". TIest vrai que ce n'était pas la première fois qu'il célébrait Noël: les années précédentes, ses parents, avec des amis, juifs ou chrétiens, et les enfants des uns et des autres, avaient réveillonné, pour permettre au Père Noël d'apporter à tous, sans distinction, les jouets de sa hotte, sans que personne soit pour autant choqué. Mais ce n'était pas tous les jours la fête ou les vacances et chaque matin l'école maternelle l'accueillait, avec ses petits camarades, garçons ou filles, rue de Turenne, dans le magnifique hôtel, habité jadis par le comte de Montrésor, frondeur et comploteur, qui avait médité de faire assassiner le cardinal de Richelieu, avant d'épouser secrètement Mlle de Guise. A l'audacieux avaient succédé en ces lieux, entre autres personnages illustres, plusieurs hauts magistrats, maîtres des requêtes et marquis, jusqu'à Guillaume-François de Gourgues, marquis de Vayres et d'Aulnay, président à mortier, décapité en 1794. Persuadée que les fantômes de ses anciens seigneurs ne la hanteraient pas, la République avait transformé la demeure seigneuriale en écoles maternelle (mixte) et primaire (exclusivement masculine) sans que les jeunes 28

écoliers, accueillis en maternelle par d'aimables institutrices, soient capables d'apprécier la classique harmonie des façades ou la courbe majestueuse des rampes d'escalier. Ceux dont le goût était le mieux formé s'interrogeaient à peine sur l'aspect disgracieux des hangars, hâtivement dressés au fond de la cour pour recevoir les élèves en surnombre. La mixité de l'école maternelle ne choquait ni les parents ni les enfants: ils sortaient tout juste des jupes de leurs mères et partageaient, frères ou soeurs, sinon les mêmes douches, du moins les mêmes jeux. L'approche de la puberté ne rendrait, au regard des éducateurs de ce temps, leur séparation nécessaire que deux ans plus tard, à la grande école. En attendant, le voisinage des filles ne troublait pas Pierre, même quand, dans le cadre d'une fête de fin d'année, il avait été déguisé pour épouser une fillette du même âge, qu'il ne devait jamais revoir, et dont il devait même oublier très vite le prénom, alors qu'il ne sait même pas si la petite mariée a survécu à la tourmente de la guerre. Sa mort n'était-elle pas déjà programmée, comme celle d'un grand nombre des enfants mal -nés de ce quartier? Chaque année, lorsque le printemps revenait, toute la famille s'installait à Brunoy, dans la villa de meulière, dont la grand-mère était très fière: elle comprenait au moins 10 pièces, un jardin de près de 2.000 m2, où les rosiers avaient été sélectionnés de manière à donner, chacun à son tour, en toutes saisons des roses. De la maison, le regard survolait les champs et les serres de roses, qui approvisionnaient Paris, puis la vallée de l' Yerrres, étroite, sinueuse et verdoyante, suivis d'un océan de céréales en vagues ondoyantes et se posait enfin sur la ferme de Boussy Saint-Antoine, qui paraissait immense.... Tous ces trésors d'or et de verdure devaient survivre à la crise et à la guerre, mais pas à l'urbanisation forcenée des années suivantes: bientôt champs et forêts seraient submergés par les cités nouvelles. En attendant, les fermes et les cultivateurs restaient assez nombreux pour que Pierre et ses copains de la campagne courent les prés et les bois, chapardent les pommes dans les vergers et, quelquefois, soient invités à participer à la récolte suivie de la dégustation du cidre local. Ce n'était ni la Normandie, ni la Bretagne, mais le breuvage était frais, au point que l'enfant connut, avant 6 ans, sa première cuite, qui ne serait pas la dernière... Celle-là présentait cependant déjà tous les traits qui marqueraient les suivantes, et dont il devait garder le souvenir: une très grande excitation, physique et intellectuelle, associée à une totale lucidité, ce qui ne l'empêchait pas de faire des bêtises avec la double satisfaction d'en être conscient et d'inquiéter les aînés. Parmi ces bêtises, l'une des plus stupides (mais était-il ivre ce jour-là ?) fut la transformation en avions de papier d'une très belle et très précieuse 29

collection du journal "L'Illustration" de la période 1914-1918, fresque illustrée des années tragiques et glorieuses, évoquées souvent dans cette famille, comme dans toutes en ce temps, à travers les souvenirs du père, des oncles et des autres.... Bien longtemps après ce forfait, Pierre devait s'interroger: était-il tout à fait innocent en anéantissant ce mémorial ou tentait-il d'effacer l'image du père, glorieux et vénéré, mais dont il était, inconsciemment et secrètement, jaloux? Au cours de l'un de ces séjours estivaux dans la maison de Brunoy, l'enfant, âgé de 6 ans tout au plus, fit la découverte du racisme, et sans doute, en lui-même, de sentiments racistes. Les relations avec ses camarades chrétiens ne posaient aucun problème de cette nature: Maurice, son meilleur ami, était bon catholique et les propos qu'il rapportait du curé, rétrograde, qui enseignait le catéchisme, ne visaient pas particulièrement les juifs, mais plutôt les auteurs anti-religieux, ou supposés tels: Voltaire, Hugo, Zola et quelques autres.... De manière assez inattendue, cette rencontre du racisme fut celle de Serge, garçon de son âge, juif comme lui-même, mais aussi noir que possible. Sa mère, née dans une excellente famille, dont les parents étaient les compatriotes et les amis des grands-parents de Pierre, avait épousé un Antillais, converti par amour au judaïsme : le père et l'enfant devraient donc au cours des années obscures qui suivraient porter double croix: juifs et nègres à la fois. Dans l'immédiat, la seule épreuve pour Serge était sa rencontre avec Pierre, dont les sentiments et le comportement n'étaient pas des plus fraternels. Cela peut paraître surprenant, car rien, dans le cercle familial ou scolaire, ne pouvait favoriser l'éclosion de telles plantes vénéneuses. Les parents fréquentaient et recevaient des gens de toutes origines et de toutes religions, juifs ou non, français ou étrangers, immigrés anciens ou récents. Le père avait retiré de ses années dans les tranchées l'idée simple que juifs, chrétiens ou musulmans, blancs, noirs, jaunes ou bruns, tous n'avaient qu'un même drapeau et versaient, le cas échéant, le même sang. Les instituteurs de l'école laïque, ayant souvent vécu les mêmes épreuves, tenaient le même discours et le mettaient en pratique. Cette éducation présentait toutefois une lacune, imputable aux circonstances plus qu'à une faute humaine: si l'école, le quartier, avec ses squares et ses places, et même le séjour de vacances réunissaient des enfants de toutes origines, nationalités ou religions, les petits coloniaux, africains, asiatiques, arabes ou même antillais, étaient absents. TIs n'étaient pas exclus, mais simplement ailleurs, habitant d'autres régions, communes ou quartiers. Peu nombreux à l'époque sur le territoire

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métropolitain, ces minoritaires, colorés, donc particulièrement visibles, ne pouvaient être vus, en fait. La présence d'un petit nègre, même juif, suscitait donc des sentiments douteux, inspirés, sans doute par quelques lectures ou bandes dessinées, ou peut-être la visite de l'Exposition Coloniale de 1931 : c'était un sauvage parmi nous, peut-être un demi-sauvage, puisque sa mère était blanche. Pierre n'avait pas, et n'aurait jamais lieu d'être fier de ce comportement "dominateur" : il n'a jamais su et, sans doute, ne saura jamais ce que Serge, doublement mal né, est devenu à travers les années de persécution, encore imprévisibles, en tout cas pour les enfants... En effet, ces temps d'après-guerre (dont nul d'entre nous ne savait qu'ils seraient d'entre-deux-guerres) étaient marqués, dans le milieu familial, davantage par la grande crise de 1929-1930, avec son cortège de faillites, qui n'épargnaient pas les proches, que par la montée de périls, qui seraient mortels pour beaucoup. En dépit des difficultés et des craintes, c'est dans une insouciance joyeuse, fondée sur le souvenir des exploits des anciens de 1914 et la solidité, présumée, des institutions de la République laïque, protectrice des minorités, que ces séjours estivaux étaient l'occasion de fréquentes réunions, rassemblant parents et amis, sans distinction de situation sociale, d'origine ou de confession, pour des déjeuners ou des dîners de plein air dans le grand jardin ou - par mauvais temps- dans la véranda largement ouverte sur la nature. La chère était abondante, la cuisine tout à fait française (gigot, rosbif, pommes frites, salades...), avec l'adjonction de quelques plats, qui rappelaient l'Europe centrale des grands-parents: carpe (farcie ou à la juive), délicieuses boulettes de farine non levée ("matzekneplich"), boeuf en saumure ("pickeljleisch"), soupe à la betterave ("bortsch"), cornichons salés, raifort râpé...et surtout les merveilleuses pâtisseries, transmises par la grandmère de Brisach (tarte "alsacienne" à la pâte moëlleuse, "linzertarte", où se mêlaient confiture et amandes pilées, "kougelhof'...) La boisson, et pas seulement l'eau, était par contre totalement française: vins des meilleurs crus, et, particulièrement voluptueux au palais des enfants, le mont bazillac, sucré comme un gâteau, qui accompagnait si bien les desserts. Parmi les alcools, la vodka avait été totalement supplantée, depuis fort longemps, par le calvados, le cognac, l'armagnac et même la quetsch d'Alsace ou la mirabelle de Lorraine, et le whisky était encore inconnu: l'assimilation était en bonne voie! Moins fréquente que ces réunions, familiales et amicales,la Fête Nationale du 14 juillet représentait un temps fort des vacances. Défilé des pompiers musique en tête, retraite aux flambeaux, feu d'artifice, au bord de la rivière près du vieux lavoir, tout enthousiasmait les enfants, sans doute sensibles, même s'ils n'en comprenaient pas la signification, à la ferveur populaire qui les entraînait dans sa ronde. Ils se retrouvaient même au bal 31

jusqu'à une heure avancée de la nuit, avant d'être arrachés à la foule et plongés brutalement dans le sommeil. Avec Noël, ce 14juillet était l'une des grandes fêtes, laïque ou laïcisée, qui rythmaient la vie familiale. A l'exception de ces jours fériés, peu nombreux, Pierre aurait dû constater que ses parents, qui travaillaient tous deux à la gestion de l'entreprise familiale, ne prenaient jamais de vacances. Les salariés ne connaissaient pas encore les congés payés, et, sauf maladie ou chômage, n'étaient donc jamais en congé. Les patrons de petites ou moyennes entreprises n'étaient pas mieux lotis et travaillaient tous les jours de l'année, spécialement dans ces temps difficiles, qui avaient suivi la grande crise de 1929-1930. Mais comme les enfants ne devaient pas souffrir de cette situation et avaient besoin d'un maximum de grand air, dès le début des vacances scolaires toute la famille s'installait à Brunoy. Les parents, devenus banlieusards pour trois mois, partaient à Paris tôt le matin et rentraient tard le soir, pour être, après une longue journée de travail, près des jeunes. Ne connaissant ni le repos du sabbat, ni la semaine anglaise, ils travaillaient même le samedi et ne vivaient en famille que le dimanche, quand le père ne procédait pas lui-même à la livraison de quelques colis aux clients les moins éloignés. En septembre, enfin, toute la maisonnée rentrait au domicile parisien, et Pierre retrouvait l'école, qui serait bientôt la grande école, dans le bâtiment jumeau de la maternelle, mais sans filles, et avec une majorité d'instituteurs hommes, ce qui changeait l'atmosphère et les habitudes. TIserait également amené à suivre les cours d'enseignement religieux, mais ceci est une autre histoire...

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Chapitre 3 De Jules Ferry à Zadoc Kahn

En 1933, à 6 ans révolus, Pierre franchit les portes d'une école primaire, pas très différente de celle que son père avait fréquentée dans les années 1890, semblable en tout cas à celle du Grand Meaulnes décrite par Alain Fournier, à Epineuil- le- Fleuriel, au centre de la France rurale: mêmes bancs de bois sagement alignés, mêmes encriers, mêmes plumes "sergent-major", mêmes tableaux noirs... Des instituteurs, fidèles aux souvenirs de I'Histoire, ou prévoyants, avaient même laissé au mur la carte de France, éditée entre 1870 et 1914, sur laquelle l'Alsace et la Lorraine étaient figurées en sombre, pour souligner qu'elles n'étaient plus françaises mais pas définitivement allemandes. Après 1918, ces cartes n'avaient, en principe, aucune raison d'être, mais leur présence rappelait la permanence de la menace. Les enseignants n'étaient plus tout à fait les hussards noirs de la République, qui avaient formé des générations de républicains, de patriotes et bientôt de bons soldats pour la grande épreuve de 14-18, mais ils leur ressemblaient. Le plus souvent d'origine modeste comme eux, ils étaient conscients de l'importance qu'aurait l'étude pour leurs élèves comme elle l'avait eue pour eux-mêmes: par elle ils étaient devenus déjà des notables, dont les enfants feraient souvent les grandes écoles ou les universités, et, poursuivant l'escalade des marches de l'échelle sociale, seraient bientôt à la tête des administrations, des entreprises et, quelquefois, de la République. Comme leurs aînés, ces maîtres étaient profondément tolérants et respectaient pleinement la conscience des enfants dont ils assuraient l'instruction et l'éducation. Aucun n'exprimait jamais une opinion politique ou religieuse, et s'ils passaient pour être en général de gauche, cela n'apparaissait pas dans leurs leçons ou leurs discours. L'anticléricalisme, qui avait pu caractériser la "laïque ", de Jules Ferry à Emile Combes, avait, en tout cas à Paris, disparu de l'école, devenue véritablement neutre: de nombreux élèves fréquentaient régulièrement, hors l'école, les catéchismes et les patronages de toutes couleurs, ou le scoutisme catholique, neutre, protestant, israélite, musulman... Et surtout - et cela était capital pour les immigrés, de la 1ère ou 2e génération, affublés de noms, et parfois de prénoms, étranges, étrangers et

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difficilement prononçables -, les ''''instits'', bienveillants et accueillants, ne se permettaient jamais de remarque désobligeante sur un nom, un prénom ou des difficultés de prononciation, ou d'écriture, imputables à l'environnement familial. .. Ils étaient donc, pour les enfants, de toutes origines et de toutes classes sociales, des exemples et, en quelque sorte, des modèles, paraissant souvent supérieurs aux parents, courbés tout le jour sur l'établi du menuisier, le pied du cordonnier ou la machine à coudre du confectionneur, et, hors du métier, malhabiles dans le geste et surtout le langage. Quant aux parents, aux vieux, ayant fui le village ou le quartier natal pour assurer à leur descendance, à Paris, terre de liberté, un avenir heureux, ils acceptaient, sans trop de peine cet effacement, qui devait permettre aux jeunes pousses de mieux prendre racine. Ils trouvaient même avantage à être assistés dans la vie journalière, et, notamment, guidés dans les méandres de l'administration française par ces gamins dont la connaissance de la langue et de ce qu'ils nommaient la science leur était une aide précieuse. TIséprouvaient donc considération, reconnaissance et respect à l'égard des maîtres qui devaient faire de leurs enfants des hommes nouveaux, capables de vivre et de les aider à vivre en hommes libres dans un pays libre, et ils attendaient de leurs enfants les mêmes sentiments. Pour y avoir, un jour au moins, manqué gravement, Pierre fut, sinon battu par son père (dans cette famille on ne frappait pas les enfants) du moins très sévèrement réprimandé. L'objet de la querelle était futile, mais très caractéristique de défauts juvéniles, qui grandiraient avec le temps: Pierre prétendait, contrairement à la vérité, que la colonne de la Bastille était située dans le 3e arrondissement, qu'il habitait, alors que le maître la situait plus exactement dans le 4e. Chacun restant fermement attaché à son opinion, Pierre, du fond de la salle de classe, lança sa trousse d'écolier en direction de son contradicteur. Celui-ci fut-il atteint? En tout cas, il eut l'élégance de ne pas s'en plaindre et ne fit pas de rapport au directeur, qui passait pour particulièrement rigoureux et était, en tout cas, très intimidant. Il se contenta de convoquer le père, qui blâma très fermement ce manque de respect et ne dissimula pas son chagrin: ce fut, sur le moment, la plus dure des punitions. Cet acte d'indiscipline pouvait paraître d'autant plus surprenant qu'après les tâtonnements de la 1ère année d'école primaire, Pierre s'était vite révélé un excellent élève. TI était cependant plutôt paresseux, mais au- delà des grands-parents illettrés, ou à peu près, son ascendance comportait sans doute (il se plairait en tout cas à l'imaginer) des lettrés et des savants: sages du temps du roi Salomon, docteurs et rabbins des premiers siècles, philosophes de l'époque des "Lumières"...

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Le crépuscule culturel du 1ge siècle n'aurait été ainsi qu'une éclipse, imputable à la misère et laissant subsister les gènes présents depuis plus de deux millénaires. Dès ce temps du primaire, où le même maître enseignait toutes les matières, Pierre était surtout fasciné par I'histoire ou, du moins, une part de 1'histoire: les ombres de Vercingétorix, de Clovis, de Charlemagne et même de Jeanne d'Arc passaient furtivement, mais les grand ancêtres de l'époque révolutionnaire peuplaient ses rêves, même lorsqu'il ne dormait plus. n se voyait, et s'entendait, à la tribune de la Convention, entraînant par des discours enflammés le vote des représentants du peuple, puis, à la tête des volontaires en armes, mettant en déroute les ennemis de la France et de la République. Il était, successivement et tout à la fois, Mirabeau, Danton et Robespierre, Hoche, Marceau et Bonaparte... n réalisait quelquefois que ces identifications pouvaient être contradictoires et que ses héros, successifs ou simultanés, n'avaient pas toujours fait bon ménage longtemps, leurs liens d'amitié ayant souvent été tranchés brutalement, en même temps que leurs têtes tombaient. n aurait dû en déduire que la vie politique est complexe, que les luttes peuvent y être sanglantes, que les amitiés, en ce domaine, vivent quelquefois moins longtemps que les roses et qu'il est sage de s'en tenir éloigné. Mais l'époque réellement vécue par ces enfants était passionnante, riche en conflits de toute nature, politiques, sociaux, guerriers: si la France était encore un îlot de quiétude relative dans un monde agité, des vagues venaient s'y briser, qui annonçaient la tempête. Les enfants eux-mêmes en étaient spectateurs, quelquefois témoins oculaires, en tout cas concernés, souvent activement engagés. La première vague dont Pierre devait garder le souvenir fut l'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne, chassant vers l'ouest réfugiés politiques ou raCIaux. Avec les premiers, il n'eut pas personnellement de contacts; parmi les seconds, par contre, figuraient des parents proches, naguère sujets obéissants du Kaiser, devenus bons citoyens de la République de Weimar, aussi patriotes et nationalistes allemands que leurs cousins parisiens étaient patriotes et cocardiers. Dans les premières années du siècle, malgré la tension qui grandissait entre les deux pays, les deux branches de la famille n'avaient cessé de se fréquenter, mais les Parisiens étaient souvent choqués par les discours antifrançais des Badois et la réciproque était sans doute vraie.. Depuis 1914 on ne se voyait plus, mais, à partir de 1933, ceux qui fuiraient la barbarie hitlérienne seraient pourtant accueillis fraternellement. Ils apprirent à Pierre l'horreur du nazisme: racisme, violence, violation des droits, rejet et exclusion des mal-nés... Cela aurait dû effrayer Pierre et les siens, mais l'Allemagne n'était pas la France et les épreuves des voisins, même proches par la distance et la 35

parenté, semblaient très lointaines et inimaginables au pays des Droits de 1'Homme. Cependant, dès 1934, une véritable tempête s'abattait sur la France: autour d'un escroc redoutable et séduisant, l' "affaire Stavisky" rassemblait dans un même scandale politiciens affairistes, avocats marrons, magistrats douteux.. . Que Stavisky fût juif ne surprenait pas beaucoup l'entourage familial; comme aimait à le dire l'un des grands-pères: "Les juifs sont des escrocs, pas des assassins". Ce grand-père n'était ni l'un ni l'autre, mais il est vrai qu'à l'époque les juifs délinquants étaient plus souvent des escrocs, banqueroutiers ou carambouilleurs, que des gangsters, comme aux USA. En tout cas l' "affaire" dressa contre le Parlement la foule des anciens combattants, des victimes de la crise et des épargnants spoliés, poussés à l'émeute par les dirigeants des ligues auxquels s'opposaient les partis de gauche. Un soir Nathan rentra tout bouleversé: il avait assisté au lynchage d'un policier par des manifestants, criant leur haine de la police et du pouvoir pourri: les agresseurs de ce représentant de l'ordre étaient-ils rouges ou bruns? Ce point ne fut pas élucidé. Le seul élément positif dans ces jours troublés fut, en dépit des appels à la haine de quelques j oumaux, et de l'agitation de groupuscules, l'absence de manifestations anti-juives. En effet la fraternité du front n'était pas morte: le colonel de la Rocque et les autres dirigeants de la Ligue des Croix de Feu, anciens combattants unis par le souvenir des épreuves de la guerre autant que par l'antiparlementarisme, veillaient à ce que le racisme et l'antisémitisme nazis n'infectent pas leurs troupes. Chaque année à l'occasion des grandes fêtes juives, ils se rendaient solennellement, à la tête d'anciens combattants, juifs et chrétiens, "unis comme au front", porteurs de drapeaux tricolores, à la grande synagogue de la rue de la Victoire pour manifester hautement que Paris n'était pas Berlin. Bientôt les remous nauséabonds de l'''affaire'' furent emportés dans le tourbillon du Front populaire. Pierre, vivant à la limite de quartiers ouvriers, fut témoin de l'enthousiasme des salariés en grève, occupant joyeusement au son des "orchestres musette" leurs entreprises, à la porte desquelles ils tendaient sans honte les troncs de la solidarité. Nathan, chef d'entreprise lui-même, voyait sans hostilité ces manifestations: sa gentillesse, son humanité, son ouverture au dialogue et la taille réduite de son exploitation firent qu'il ne connut jamais grève ni, à plus forte raison, occupation. A l'école même, les grandes luttes de 1936 ne restèrent pas à la porte.

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Les instituteurs étaient totalement neutres. Mais, hors leur vue, les élèves étaient passionnés, véhéments et quelquefois violents: un groupe de partisans du Front Populaire s'était constitué, animé par des meneurs de 10 ans maXImum. Aux récréations ils prenaient dans un coin et individuellement ceux qui n'appartenaient pas au groupe et les interpellaient: "Quel est ton parti? Celui de ton père? Pour qui a-t-il voté ?" Si le malheureux avait l'imprudence de se déclarer de droite ou pire, il recevait immédiatement une raclée et ses tortionnaires récidivaient jusqu'à ce qu'il soit convaincu de la justesse de leur argumentation. Les réponses de Pierre confrontées à ce problème furent honnêtes mais prudentes et de nature à lui éviter les coups: il se déclara radical, et précisa "de tendance Herriot", ce qui passa pour une bonne réponse. A la table familiale, les problèmes politiques du jour étaient évoqués mais sans grande passion ni enthousiasme: La politique du Front populaire qui facilitait l'accueil des réfugiés chassés par les divers totalitarismes et racismes était approuvée. Les grandes réformes ne heurtaient pas. La semaine de 40 heures, les congés payés, les assurances sociales toutes ces améliorations de la condition humaine rencontraient l'esprit de justice et de générosité présents dans la tradition familiale, héritage, peut-être, des prophètes des temps bibliques. Non, ce qui gênait, c'était que le nom de Blum fût attaché à ces réformes: encore un juif! voilà un nouveau facteur d'antisémitisme! Avec Hitler à nos portes et Maurras et ses émules dans nos murs, nous n'avions vraiment pas besoin de celui-là! Après Moïse et Jésus, qui nous ont déjà attiré tant d'ennuis, pourquoi ce troisième juif? Cette réaction était très injuste à l'égard d'un homme d'idéal et de progrès, fidèle à Israël et à 1'humanité; elle était sans doute inévitable en ces temps, et en ce pays. C'est précisément en ces années que Pierre reçut quelques éléments d'instruction religieuse, dans le cadre de la synagogue de la rue des Tournelles. Ses parents l'y conduisirent pour qu'il reçût, deux fois par semaine, l'enseignement du rabbin, homme corpulent, portant barbe rousse. Indépendamment de ces cours, Pierre accompagnait son père à la synagogue, pour les grandes fêtes qui étaient les seules occasions de sa participation au culte: le Jour de l'An et le Grand Pardon, jour de jeûne complet de 24 heures. Ces offices étaient presque entièrement célébrés en langue hébraïque, incompréhensible pour presque tous les fidèles, dont la grande majorité ne lisait même pas les caractères. TIs'ensuivait, pendant presque tout le culte, des mouvements divers, des entretiens particuliers, au total un certain brouhaha, qu'interrompaient seulement, au moment du Jugement, le son du Chofar, antique corne de 37

bélier, et, en bonne langue française, l'homélie, la prière pour la République française, et la liste chiffrée des offrandes pour le rabbin, pour le temple et pour les pauvres. Ces cérémonies n'étaient guère plus exaltantes que l'enseignement du rabbin, brave homme, dont l'épouse, bonne ménagère et mère de famille, avait une excellente réputation dans le quartier, mais dont le savoir, hors du domaine strictement religieux, ne valait pas celui des instits. Enseignement du rabbin et culte synagogal se révélèrent donc dépourvus de séduction. Bientôt Pierre prit I'habitude de passer furtivement devant la synagogue et l'école religieuse, de descendre rapidement la rue des Toumelles, en évitant les nombreuses prostituées qui tapinaient en ces lieux, de traverser la place de la Bastille, jusqu'à une espèce de tripot, ouvert aux enfants comme aux adultes, où il passait devant les divers appareils le temps volé à l'enseignement religieux. Ces jeux étaient, pour lui, innocents: il découvrit par la suite que le lieu était mal famé et beaucoup plus dangereux pour un enfant que la salle de classe du rabbin. Son expérience du judaïsme fut donc au total bien courte et décevante: il y manquait l'essentiel de l'enseignement traditionnel, qui se donne et se reçoit au sein de la famille. Marcelle, bonne épouse et excellente mère, était antireligieuse et athée; Nathan, époux et père attentionné, soucieux du bien-être des siens et de l'avenir de ses enfants, était croyant, mais peu pratiquant; il respectait le jeûne du Grand Pardon, mais travaillait le samedi, en s'abstenant de fumer; il ne savait pas lire les caractères hébraïques et ne connaissait pas les prières : aucun d'eux ne pouvait transmettre aux enfants l'héritage religieux légué par les ancêtres. Bien entendu le repas rituel de la Pâque, le Séder, était inconnu dans cette maison, dont la judéité était seulement marquée par un rouleau de parchemin dans un petit tube, discrètement placé à l'entrée de l'appartement, conformément au verset du Deutéronome. Mais surtout, la Bible, comme d'autres livres d'inspiration religieuse, était présente et sous deux formes: une Bible protestante, comprenant l'Ancien et le Nouveau Testament, traduite par le pasteur David Martin, ministre du Saint Evangile à Utrecht, et publiée à Paris, en 1831, et une Bible israélite, traduite par des rabbins français sous la direction du Grand Rabbin Zadoc Kahn. C'est dans ces livres, plutôt que dans la tradition familiale, l'enseignement rabbinique ou le culte synagogal, que Pierre entreprit la découverte de la religion des ancêtres.

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Chapitre 4 Entre père et "loup"

Durant ces années de formation, entre l'appartement familial, l'école, la place des Vosges, la piscine de la rue de Pontoise ou la villa de Brunoy, Nathan fut l'interlocuteur privilégié de Pierre. TIexistait certes, entre sa mère et lui, un amour profond et réciproque, mais celle-ci, très réservée, estimait, modestement, qu'elle n'était que l'auxiliaire de son mari, dans les affaires, comme dans l'éducation des enfants, en particulier des fils. Sa véritable personnalité, riche et profonde, ne se révèlerait que bien plus tard, lorsqu'elle aurait surmonté le chagrin d'un veuvage précoce. Les longues conversations entre le fils, avide de connaître, et le père qui avait quitté l'école à Il ans, mais n'en était pas moins sage et savant, s'engageaient souvent au cours des livraisons de chaussures, que le père faisait, en fin de semaine, dans une zone d'une trentaine de kilomètres autour de Brunoy. C'était pour l'enfant une grande joie de participer à ces tournées, d'aider à la manipulation des colis, d'assister aux entretiens, souvent amicaux, entre le père, grossiste, donc relativement important, et ces modestes commerçants, marchands de marché, boutiquiers en échoppe ou simples cordonniers. Le père retrouvait, dans ces rencontres, des hommes et des femmes de toute origine, confession ou couleur, mais tous, très semblables à ses propres parents, aussi laborieux, économes et dénués de capitaux ou d'appuis qu'eux-mêmes l'avaient été. Cette similitude faisait qu'entre eux le dialogue était facile et que le père savait qu'il pouvait, ou plutôt devait faire confiance à certains, suivant des critères qui n'étaient pas ceux des banques: ainsi cette femme seule, veuve ou abandonnée, qui portait sa marchandise sur son dos, avant de pouvoir acheter une charrette à bras, qu'elle tirerait bravement, ou ce cordonnier, réfugié russe ou polonais, s'exprimant avec difficulté dans un français très approximatif. L'une était, sans doute, bretonne et catholique, fervente et pratiquante, l'autre juif, mais cela n'était rien; dans la détermination du crédit consenti à l'une ou l'autre, seuls comptaient l' honnêteté, le courage et, supportant le tout, l'amour d'enfants pour qui tous les sacrifices seraient accomplis.

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A partir de ces rencontres, le dialogue s'engageait entre Pierre et son père, mais le champ des débats était souvent plus vaste, et l'histoire moderne et la politique tenaient, en raison sans doute des circonstances de l'époque, la place la plus importante. Ainsi, l'enfant interrogeait: " Pourquoi es-tu décoré ?" Et le père répondait simplement: "En 1914, comme tous ceux de mon âge, mon frère, mes cousins, mes collègues de travail, mes voisins, j'ai été mobilisé pour défendre la France républicaine, qui avait accueilli mes parents 45 ans plus tôt et était, une fois de plus, menacée par l'Allemagne et son empereur, Guillaume. Quelques années plus tôt, étant né en France de parents étrangers, j'avais choisi, comme tous ceux de ma génération dans la famille, d'être français, et fait trois ans de service militaire au 131e régiment d'active d'Orléans, qui rassemblait Parisiens et natifs du Val de Loire. Après un retour à la vie civile, trop bref pour me permettre de me faire une situation et de fonder une famille, j'ai été, comme tous, mobilisé, pour cette guerre qui devait être "fraîche et joyeuse" et nous rendre l'Alsace et la Lorraine. Au 331e régiment d'infanterie, j'ai eu la chance de retrouver des camarades qui avaient fait avec moi leur service militaire, et, parmi les provinciaux, celui dont tu portes le prénom et qui est devenu mon meilleur amI. -"Alors, vous étiez fiers de partir à la guerre et de tuer beaucoup d'ennemis? ", interrogeait Pierre, nourri de récits héroïques. -Pas exactement.", soupirait le père et il ajoutait, pensivement: "Cette guerre devait être rapide (on nous l'avait promis !) et victorieuse: nous avions notre empire et ses réserves de matières premières et de conscrits, et avec nous ceux de la Grande-Bretagne et de la Russie tzariste. Nous avions, malgré tous ces atouts, le sentiment que de grandes souffrances frapperaient les peuples, et surtout nous n'avions nulle envie de tuer, au fusil, à la baïonnette ou autrement, d'autres hommes, fussent-ils des Boches. Peut-être ce sentiment était-il plus fort chez moi: je ne pouvais oublier que j'avais de l'autre côté des parents très proches, des cousins "germains" (aux deux sens du mot), dont certains seraient tués, comme je pourrais l'être. J'ai donc été très heureux d'être choisi comme brancardier, puis infirmier, ce qui m'évitait de tuer des hommes, même ennemis, tout en me permettant de servir mon pays, exposé aux balles et aux obus autant que les autres: c'est ainsi que j'ai reçu, à Vauquois, dans l'Argonne, à la base de l'oreille, la balle qui a laissé le bourrelet que tu peux voir. Je n'étais pas le seul à éprouver ces sentiment: Pierre, mon meilleur ami, qui n'avait pas toutes mes motivations, a suivi le même chemin". 40

L'enfant s'extasiait devant les rubans de son père aux couleurs multiples: insigne des blessés, croix du combattant, croix de guerre, portant palmes et étoiles et correspondant aux citations décernées"pour avoir, avec calme, soigné et évacué les blessés sous le feu de l'ennemi", et enfin la médaille militaire, attribuée avec parcimonie aux sous-officiers et soldats et que le maréchal Pétain rendrait célèbre pour la porter, unique, sur son uniforme. Mais un récit, bien que banal et d'apparence peu héroïque, émouvait Pierre plus profondément et imprégnait, sans doute inconsciemment, son être, lui permettant de comprendre et l'appelant, peut-être un jour, à imiter la sensibilité paternelle: "Un soir de combat, nous avions fait des prisonniers, et les blessés ennemis étaient abrités avec les nôtres dans une église, où nos camarades français avaient pu facilement faire comprendre ce dont ils avaient besoin: le plus souvent de l'eau. Les Allemands, par contre, ne savaient dire que "Wasser! Wasser!" et n'obtenaient rien. Comme j'avais fait avant 1914 quelques séjours de vacances à Brisach, je n'eus pas de peine à comprendre qu'ils avaient soif. Je leur donnai à boire comme aux Français et, avant de rejoindre le poste où le service m'appelait, je leur expliquai que s'ils avaient de nouveau soif ils devaient demander: "De l'eau! De l'eau! ". Plus tard, dans la soirée, des enfants du village partirent à la recherche du soldat "Tilo " ; ils m'identifièrent enfin comme celui qui parlait allemand et me conduisirent à l'église où les prisonniers assoiffés criaient: "Kamarad Tilo ! Kamarad Tilo !". L'erreur fut réparée, les prisonniers purent boire, et cette aventure ne me valut ni citation, ni blâme, mais c'est peut-être celle dont je suis le plus
fier" .

Ainsi le père n'était pas l'un de ces héros d'épopée, racontant leurs assauts, baïonnette au canon, mais un homme qui avait souffert, vu souffrir et soulagé de son mieux les souffrances des autres, amis ou ennemis. Et les anciens combattants que Nathan rencontrait fréquemment, et dont il aimait s'entourer, étaient très semblables à lui; très divers par leurs situations (employé d'octroi, releveur de compteurs à gaz, bistrot, administrateur de biens...), leurs opinions politiques (non précisées), leur foi (catholiques, protestants, libres penseurs, juifs), ils étaient souvent davantage marqués dans leur chair, mais ils avaient partagé les mêmes épreuves et disaient tous: "Plus jamais ça !". TIfut cependant une période, dans ces années de fraternité, où Nathan dut subir un antisémitisme virulent: vers 1917, la France avait recruté, parmi les travailleurs immigrés, une légion de volontaires polonais, qui devait se joindre aux troupes alliées sur le front occidental.

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Pour encadrer ces volontaires, l'état-major avait lancé un appel aux cadres de l'armée française d'origine polonaise: Nathan était sergent-major, de père, sinon polonais, du moins lithuanien, ce qui n'était pas très éloigné. Durant quelques mois, il porta donc la "chapska", ce qui lui allait fort bien, mais son prénom et sa barbe noire (de "poilu" et non de "'juif pieux") eurent le même effet sur ses nouveaux compagnons d'armes qu'un chiffon rouge sur un taureau. Et il expliquait: "Lorsqu'ils m'apercevaient, les Polonais criaient "Moïse! Moïse! " et me poursuivaient de quolibets et d'injures, qu'heureusement je ne comprenais pas. Comme cette situation ne pouvait durer, j'ai demandé et obtenu facilement mon retour dans l'armée française," Et comme Pierre s'étonnait: "Pourquoi cette haine et pourquoi de telles différences entre la France et cet "îlot polonais en France" ? La réponse de son père fut simple: "Ces malheureux, à peu près illettrés, sont fanatisés par leurs prêtres; le dimanche, ils vont en rangs, quatre par quatre, à la messe et entendaient, souvent, le même sermon: "Les Juifs ont crucifié Notre Seigneur Jésus-Christ! Alors, vous savez ce qui vous reste à faire l". Heureusement, l'état d'esprit n'était pas le même dans l'armée française, malgré certains officiers antisémites, souvent anciens élèves de l'enseignement catholique. En effet, chaque fois que j'étais l' objet d'attaques de la part d'un de ces antisémites, un autre officier prenait ma défense et j'ai constaté que, comme au temps de l'affaire Dreyfus, ce défenseur était républicain, et souvent protestant ou franc-maçon. De tels "défenseurs" n'existaient pas chez les Polonais, qui n'avaient eu ni Voltaire, ni Hugo, ni la Révolution française et les "Droits de l'Homme", ni la illème République et le combat républicain." Pierre poursuivait son interrogatoire: "Alors tu es membre d'un parti républicain et tu es franc-maçon, comme ce voisin, dont les enfants ont vu les insignes dans ses tiroirs? -Comme beaucoup de Français, je ne suis membre d'aucun parti politique; je m'efforce seulement, et c'est déjà beaucoup, de bien remplir mes devoirs de père de famille, de chef d'entreprise et de citoyen. Quant à la franc-maçonnerie, j'ai une profonde reconnaissance pour tout ce qu'elle a accompli, selon moi: l'émancipation des juifs et l'abolition de l'esclavage en 1789, la lutte contre l'antisémitisme au moment de l'Affaire Dreyfus et actuellement son opposition aux dictatures fasciste, bolchevique ou naZIe. J'avais été présenté à une loge du "Grand Orient de France" par un de mes amis, mais j'ai été refusé: interrogé, j'avais déclaré que je croyais en Dieu, et que je n'étais pas socialiste, mais attaché à l'entreprise individuelle.

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Ces réponses n'ont pas plu, car cette loge était, comme je l'ai su plus tard, de tendance socialiste et athée. J'aurais pu renouveler cette demande ou me diriger vers la "Grande Loge de France", plus modérée politiquement et plus spiritualiste, mais j'étais déj à très pris par ma famille et mon entreprise, et - surtout-mes camarades de guerre constituaient, déjà, une authentique fraternité, qui me suffisait. J'ai, malgré cette expérience malheureuse, conservé la bonne opinion que j'avais de la franc-maçonnerie et des francs-maçons. La conversation s'arrêta là. Pierre dut se rabattre, pour approfondir ses connaissances, sur la bibliothèque paternelle: signe de l'éclectisme familial, sur tout sujet, y compris la franc-maçonnerie, les livres hostiles étaient au moins aussi nombreux que ceux qui étaient favorables. Cette ouverture d'esprit se manifestait aussi dans la variété des journaux, quotidiens ou hebdomadaires, qui étaient lus très régulièrement: de l'Humanité au Matin, en passant par le Populaire et l'Oeuvre, ou de Marianne à Gringoire, la presse d"'opinion" était toujours largement représentée, et le temps n'était plus où Pierre se précipitait sur le seul Petit Parisien, pour y découvrir la suite des aventures de Mickey ou de Félix le Chat. TIétait devenu, au moins en apparence, plus mûr et se passionnait pour les grandes tragédies, qui déchiraient le monde et étaient encore "au-delà des limites" de son univers. Il avait cependant pu apercevoir, un matin, à proximité de la gare de Lyon, le Négus, chassé de son pays par les fascistes italiens, en route vers la Société des Nations, s'engouffrant, frileusement emmitouflé, dans une voiture. TI découvrait également, à travers la presse ou les actualités cinématographiques, les combats et les massacres de la guerre d'Espagne et les flots de réfugiés traînant, à grand peine, sur les routes de l'exil, leurs hardes et leurs enfants. Comme la plupart des Français, il n'imaginait pas que ce sort serait bientôt le nôtre. Mais la politique, si elle tenait une grande place dans ses préoccupations
d'enfant, rencontrait

- fort

heureusement-

la concurrence

de deux centres

d'intérêt plus sérieux: le lycée et le scoutisme. L'entrée en classe de 6e s'était faite normalement: après un examen sans difficulté, Pierre avait été admis au lycée Charlemagne, prestigieux et impressionnant par son passé et sa situation. Ancienne "maison professe" (ou séminaire) des jésuites, il communiquait encore, par des passages privés, avec l'église Saint-PierreSaint-Paul, dont les lycéens apercevaient la majestueuse façade dès l'orée de la rue de Sévigné, avant même de passer furtivement, sans tourner la tête,

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devant le lycée Victor Hugo, réservée aux filles, toutes vêtues de la même blouse écrue et portant les mêmes bas gris. Après avoir franchi la rue Saint-Antoine, il faudrait, pour atteindre la grille qui donnait accès à la cour du lycée, suivre un étroit passage, entre l'église et de vieilles maisons ventrues, pour quelquefois, passée I'heure de la rentrée, buter sur une grille fermée. Le retardataire devait alors faire, en courant, le tour d'un bloc de demeures anciennes, serrées les unes contre les autres, comme par nécessité de se soutenir mutuellement, et pénétrer enfin dans le lycée par la porte de la rue Charlemagne, où veillait le concierge, porteur du "registre des retards", sur lequel, pour éviter d'être puni, il valait mieux ne pas être inscrit, en tout cas pas trop souvent. Ce représentant de l'autorité avait aux yeux des lycéens un grand prestige, pas seulement à cause du "registre" ou des petits pains et autres friandises qu'il vendait pendant la récréation, mais parce qu'il était porteur d'un tambour, dont les roulements martiaux marquaient les heures et donnaient le signal des changements de classe: le tambour était le dernier héritage de l'époque napoléonienne et rappelait bruyamment, plusieurs fois par jour, l'honneur d'être reçu dans l'un des quatre lycées institués par l'empereur. Les deux premières années, toutefois, il n'était pas permis d'accéder en ces lieux: les élèves de 6e et 5e étaient cantonnés dans le "petit lycée", installé dans de médiocres bâtiments, sans âge, où le tambour était remplacé par une banale sonnerie, mais dont la cour avait cependant le privilège d'être bornée, partiellement, sur une face, par l'ancien mur d'enceinte de Philippe Auguste. Charlemagne s'enorgueillissait non seulement de l'ancienneté et de la beauté de ses pierres, mais aussi du souvenir d'élèves tels que Michelet, Arvers, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, Gérard de Nerval, Lavisse, et un magnifique maréchal de France, dont l'uniforme éclatant formait une tache lumineuse au milieu des civils dont les photographies, entourant son image, ornaient l'antichambre du bureau du proviseur. Malgré l'exemple de ces prédécesseurs illustres, les premiers mois en 6e ne furent pas très brillants: Pierre était-il dérouté par la multiplicité des professeurs succédant au maître unique de l'école primaire? Etait-il perturbé par la présence au foyer familial d'un petit frère qui détournait l'attention jusqu'alors trop exclusivement portée sur lui, ou par l'absence de la soeur aînée, qui l'aidait beaucoup dans son travail scolaire à la maison, et se trouvait éloignée pour des motifs de santé? Plus simplement, n'avait-t-il pas, dans toute nouvelle situation, besoin d'une période d'adaptation, de démarrage, qui rendait toujours les débuts difficiles? En tout cas, il n'était pas distrait de ses obligations scolaires par des préoccupations chamelles: l'éducation stricte, reçue de ses parents dès le 44

plus jeune âge, avait chassé toute tentation de plaisir solitaire; les instituteurs de l'école primaire, qu'il avait souvent admirés, mais qu'aucun démon ne pourchassait, avaient un comportement digne et respectueux de leurs élèves, sans aucune espèce d'ambiguïté. Quant à l'élément féminin, il n'était pratiquement pas représenté au lycée, à l'exception d'un professeur de chant, et... Pierre chantait faux! Les seules "filles" que les élèves voyaient de près et auraient pu toucher, au moins du doigt, étaient les prostituées, en activité dans les deux "maisons closes", situées de part et d'autre du lycée, rue de Fourcy et rue Castex, qui passaient pour les plus importantes de Paris, tout au moins par le nombre des penSIonnaIres. Ce n'était ni le mondain "One-Two-Two" de la rue de Provence, ni le "Chabanais", fréquenté, disait-on, par les sénateurs. Sur le chemin du lycée, Pierre ne découvrit pas l'intérieur de ces demeures, où il n'aurait jamais osé entrer, mais il ne pouvait éviter de voir les clients qui s'y précipitaient ou en sortaient, et les ex- "hôtesses", délabrées, qui en étaient réduites à tenter de racoler sur le trottoir: l'un et l'autre spectacles étaient si peu affriolants qu'ils lui retirèrent, à tout jamais, l'envie de connaître ces lieux. Fort heureusement son père comprenait l'intérêt de compléter l'éducation familiale et scolaire par d'autres activités, plus saines que celles qu'offrait la rue : ce fut le scoutisme. Cela posait, au départ, un problème d'orientation: la soeur aînée, qui souhaitait également entrer dans cette voie, fut invitée un jour à une sortie d'éclaireuses "unionistes". Ce mouvement, strictement féminin, était d"'inspiration protestante" comme les éclaireurs du même nom, mais admettait des jeunes de toutes confessions. Néanmoins Marthe trouva l'atmosphère trop religieuse (ou trop chrétienne) et ne donna pas suite à cette prise de contact. Quelque temps plus tard une amie l'entraîna à la réunion d'une troupe d'éclaireuses israélites; mais cette troupe faisait partie d'un groupe sioniste, le "Maccabi Hatzaïr", et cela déplut fortement à toute la famille. Le hasard ou la destinée orientèrent Pierre différemment: l'un des très nombreux cousins germains de son père était devenu le tuteur du fils d'une de ses amies, catholique, mais sans fanatisme. Le pupille était entré aux "Eclaireurs de France", association scoute laïque, en fait neutre, sur les plans religieux et politique. Ils étaient totalement différents d'autres mouvements de jeunes: les "Faucons ", communistes ou socialistes, alors très visibles dans les rues de Paris, avec leurs foulards, rouges comme leur nom, les Scouts de France ou les "Coeurs Vaillants", catholiques, également nombreux, encadrés par des prêtres en soutane, dévoués, disponibles et sportifs, dont le flot n'était pas encore tari, enfin les Eclaireurs "Unionistes" ou "Israélites", se rattachant

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