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Entre le capitole et la Roche Tarpeienne

De
221 pages
Le 30 avril 1975, la guerre du Viêtnam prit fin pour céder la place au drame de l'exil. A leurs risques et périls, des millions de Sud-Vietnamiens quittèrent leur pays à destination du monde libre. De nombreux collaborateurs de l'ancien régime sud-vietnamien furent dirigés vers des goulags. Dans ce livre, Bernard Nguyen raconte sa vie -et, à travers elle, celle de milliers de ses compatriotes- tourmentée par une longue guerre, qui s'est déroulée juste après la décolonisation du Viêtnam. L'auteur et sa famille immigrèrent en France en tant que réfugiés politiques. Situant son pays natal, le Sud Vietnam, d'un point de vue géopolitique par rapport au Mékong, il retrace avec nostalgie la période de sa vie précédant son départ pour la France, tout en exprimant sa reconnaissance au peuple français.
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Bernard NGUYEN

ENTRE LE CAPITOLE ET LA ROCHE TARPEIENNE

L' Harm.attan

Graveurs de mémoire
Dernières parutions Jacqueline BRENOT, La dame du chemin des crêtes, 2007. Pierre AMIOT, Nomades desjleuves et de la route, 2007. Fateh EMAM, Au-delà des mers salées ..., 2007. François ESSIG, En marche vers le 21èmesiècle, 2007. Doris BENSIMON-DONA TH, Quotidien du vingtième siècle. Histoire d'une vie mouvementée, 2007. Antoni JAXA-BYKOWSKI, Le sourire de Maman. Un enfant à Auschwitz et Mauthausen, 2007. Xavier ARSENE-HENRY, «Arrêtons-nous quelques instants », 3èmeétape du long voyage d'un architecte, 2007. Jean-Jacques BERNARDINI, En route pour Varsovie, 2007. Francine AUGUST-FRANCK, Les feux follets de bourg d 'Iré, 2006. Boubacar COULIBAL Y, De Tombouctou au Lac Léman, 2006. Francis DUCREST, L'aviateur, 2006. Maurice et Stéphane WOLF, Es Brennt, un combattant dans la tourmente, 2006. Jacques NOUGIER, Carnet d'Afriques, 2006. Mathilde POIRSON (coord.), Sur le chemin du cœur, pour un pas de plus, 2006. Nicolle ROUX, Midinette militante chez Nina Ricci, 2006. André COHEN AKNIN, La lèvre du vent, 2006. Pauline BERGER, Les Vieilles, Album, 2006. Raymond Louis MORGE, Trois générations de salariés chez Michelin, 2006. Monique LE CAL VEZ, La petite fille sur le palier, 2006. Salih MARA, L'impasse de la République, récits d'enfrance (1956-1962),2006. My Youssef ALAOUI, L 'homme qui plantait des chênes, 2006. Albert et Monique BOUCHE, Albert Bouche (1909-1999), un frontalier en liberté, 2006. Paul DURAND, Je suis né deux fois, 2006. Fortunée DWEK, Nonno, Un Juif d'Egypte, 2006. Catherine VIGOR, Tarvildo Targani, mouleur à la main dans le Doubs,2006.

A la mémoire de celles et de ceux qui se sont sacrifiés à la cause des droits de l'homme.

A ma femme et à mes enfants qui m'ont beaucoup aidé à réaliser cette œuvre.

Mes chaleureux remerciements à Vincent et Nathalie pour leur précieuse collaboration.

PROLOGUE
« J'ai deux amours, mon pays et Paris. Par deux toujours, mon cœur est ravi »... La voie mélodieuse de Joséphine Baker a ainsi résonné dans mon esprit depuis mon enfance. Un artiste viêtnamien répondant au nom de NgôThu):-Miên, a composé une non moins populaire chanson: «Soleil de Paris, soleil de Saigon»: «En me promenant dans les rues de Paris, je ne peux m'empêcher de penser à Saigon, où le soleil guide tes pas à travers ses auberges familières. Je me sens soudain envahi par une indicible mélancolie, tant le soleil de Paris s'attache à mon âme »... Vivant durant de nombreuses années en France, j'ai la nostalgie de mon pays natal: le Sud Vietnam. Non pas parce que c'est une contrée riche et prospère, mais simplement parce que j'y suis né, j'y ai grandi et passé une grande partie de ma vie. Mes ancêtres y étaient venus à la fin du XVIIIe siècle défricher la terre, qui n'était alors qu'une vaste étendue de marécages incultes. La région a été ainsi transformée en rizières fertiles et vergers florissants, grâce au labeur de plusieurs générations. C'est ce qui contribue à tisser un lien invisible, mais fort entre moi-même et cette terre nourricière, le grand fleuve qui l'arrose et les végétations luxuriantes qui l'ombragent. Depuis 1975, mon pays est passé dans le giron communiste. Comme de nombreuses nations du monde libre, la France a accueilli bon nombre de familles fuyant la dictature marxiste, dans le cadre de la Convention de Genève de 1951 sur les réfugiés qu'elle avait ratifiée en 1954. L'immigration en général et l'accueil de réfugiés en particulier demeurent des sujets d'actualité, qui font l'objet de fréquents débats à l'Assemblée nationale, tant ils sont liés au problème de l'emploi et de l'insertion sociale. Par bonheur, l'installation de ma famille en France s'est faite dans des conditions optimales. Je voudrais, à travers ce petit

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récit et sans en faire une hagiographie, rendre hommage au peuple français, du moins à ceux qui nous ont aidés à refaire notre 'vie sur cette terre d'asile. Ne voulant en aucun cas ouvrir les blessures du passé, je ne suis partisan ni du rôle positif de la présence française outre-mer, ni des bienfaits de l'occupation allemande. « La flatterie est l'apanage de petits esprits, qui réussissent à se rapetisser encore pour mieux entrer dans la sphère vitale de la personne autour de laquelle ils gravitent» (Honoré de Balzac, Eugénie Grandet). Mais il faut reconnaître que chacun a son propre destin forgé par le cours de l'histoire et la tournure des évènements, et permettre à chacun, pour éviter le pire, de choisir soit le meilleur, soit même le moins mauvais. Les principes de géopolitique me commandent de situer mon pays natal par rapport au Mékong, car son futur développement, face à un droit international encore lacunaire, dépend de ce que les pays riverains en amont, surtout la Chine, feront des eaux de ce grand fleuve. L'homme s'attache viscéralement à son sol natal, même si ce sol se trouve sur les hauteurs enneigées d'Himalaya, ou sur une de ces îles perdues dans l'immensité du Pacifique. Si nous avons décidé de nous exiler, il y a des raisons qui motivent cette décision. Si nous avons choisi la France, il y a des explications à ce choix. Nous espérons que cette décision sera toujours la bonne, et ce choix, judicieux. Paris, Ie 10 Mars 2007 Bernard Nguyên

CHAPITRE

I

LE GRAND FLEUVE ET LA TERRE NATALE
Je vois le jour au bord du Mékong, dans la région du monde qu'on appelait l'Indochine, du fait qu'elle se trouve au Sud de la Chine et à l'Est de l'Inde, dont elle subit l'influence, surtout celle de la Chine. Jusqu'à la domination française, mon pays fut un Empire unitaire, le Viêtnam, dont la capitale Hué se trouvait au Centre placé sous l'administration directe de la Cour. Le pays étant filiforme, la Cour se fit représenter au Nord et au Sud par des Gouverneurs. L'administration coloniale créa la Fédération indochinoise groupant le Viêtnam, le Cambodge et le Laos. Le Viêtnam fut lui-même divisé en trois pays: la Cochinchine (Sud-Viêtnam), l'Annam (Centre-Viêtnam) et le Tonkin (Nord-Viêtnam), la Cochinchine ayant été une colonie, l'Annam et le Tonkin, des protectorats. En application des accords de Genève de 1954, la partition du pays se fit au 17e parallèle. Au Sud de ce parallèle, c'était le Sud-Viêtnam érigé bientôt en République

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du Viêtnam, ayant Saigon pour capitale, se réclamant du monde libre et reconnue par lui. Au Nord de ce parallèle, c'était la République démocratique du Viêtnam, ayant Hanoi pour capitale, reconnue et soutenue sans faille par le bloc communiste. Malgré la signature des accords de Paris du 27 janvier 1973 sur la cessation des hostilités et le rétablissement de la paix au Viêtnam, la réunification Nord-Sud a été réalisée par la force après les jours sombres d'avril 1975, en donnant naissance à la République socialiste du Viêtnam, ayant Hanoi pour capitale. Le Sud du pays est abondamment arrosé par un vaste réseau de fleuves et rivières. Parmi les grands fleuves, citons le Dông-Nai passant par Biên-Hoa, le Sông-Bé passant par Binh-Duong, la rivière de Saigon (en réalité fleuve accessible aux grands paquebots) passant par la capitale du SudViêtnam, le Vaico oriental passant par Bên-Luc et le Vaico occidental passant par Tân-An. Mais les plus grands fleuves sont le Fleuve antérieur et le Fleuve postérieur, qui sont les deux bras du Mékong lorsqu'il entre dans le territoire du SudViêtnam. Les chefs-lieux de province, autant de villes moyennes ou petites, sont, dans la plupart des cas, situés aux bords de ces deux bras. Notre province natale, Sadec, se trouve sur le Fleuve antérieur.

LE MEKONG
Dès mon plus jeune âge, je cherchais moi-même à savoir d'où vient le Mékong, parce que je n'étais pas sûr que les adultes en savaient plus que moi, et qu'ils n'étaient pas toujours disposés à répondre à cette question plutôt embarrassante. Avec un parcours de plus de quatre mille deux cents kilomètres, le Mékong s'est classé, par son débit, au troisième rang en Asie, après le Yang-Tsé-Kiang en Chine et le Gange en Inde. On a récemment découvert sa source sur les chaînes de montagnes du Tibet, à plus de cinq mille mètres d'altitude. A l'origine, ce n'est qu'un courant torrentiel, qui, devenu un fleuve, s'encaisse dans les gorges profondes des hauteurs du Yunnan de la Chine méridionale.

Il

Les tribus montagnardes y vivent de petites cultures et de l'élevage des troupeaux de yacks, une espèce de ruminants à long pelage qui leur permet de résister au grand froid. Après mille sept cents kilomètres en territoire chinois, le Mékong sert, sur deux cents kilomètres, de frontière commune à la Chine, à la Birmanie et au Laos, avant d'entrer dans le territoire du Laos, qu'il parcourt du Nord au Sud, sur mille sept cents kilomètres, dont presque la moitié constitue la frontière commune à la Thaïlande et au Laos. Sur la rive droite du côté thaï, le grand fleuve reçoit de nombreux affluents drainant un bassin aussi large que celui de la Loire, le plus long fleuve de France. Sur la rive gauche du côté laotien, il reçoit de grands affluents arrosant de vastes plaines s'étendant jusqu'aux contreforts de la Cordillère anamitique, qui abrite la fameuse piste Hô-Chi-Minh, puis longe le plateau des Bolovens, qui fut un des points névralgiques des guerres du Viêtnam. Au Bas Laos, le Mékong est parsemé de chutes, dont celles de Khône, qui, moins imposantes que celles du Niagara, se déploient néanmoins sur vingt mètres de haut et trois cents mètres de large. Leur beauté était célébrée en ces termes dans le livre de lecture jadis destiné aux écoles communales: «Dans le fleuve, les eaux montent à l'assaut des récifs dans des grondements de tonnerre. Sur les flancs de montagnes, les arbres entrent en lutte avec les rochers, les fleurs en compétition avec les feuilles. Au milieu des chutes, des bancs de poissons font leur voltige, tandis qu'au ciel des bandes d'oiseaux décrivent des cercles, en guettant le cours des eaux. C'est une vraie merveille de la nature, en ce lieu sauvage de montagnes et de forêts ». Le Mékong entre ensuite au Cambodge, qu'il arrose sur un parcours d'un peu plus de quatre cents kilomètres, passant devant Stung-Treng, Kratié et Kompong-Cham. La capitale Phnom-Penh se trouve au confluent des QuatreBras: le Mékong venant du Laos, les Fleuves antérieur et postérieur et le Tonlé Sap. Ce dernier emporte ses eaux vers le nord-ouest pour les déverser au Grand Lac, véritable vivier pour le peuple cambodgien, en même temps qu'un réservoir magique de régularisation hydraulique. Le débit du Mékong subit l'influence de la fonte des neiges à la source et celle des

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moussons porteuses de pluies abondantes. En période de grandes crues, les eaux font irruption au Grand Lac, puis en septembre et octobre, le courant s'inversant miraculeusement, elles augmentent le débit du Mékong à son entrée au Sud Viêtnam. En 1866, Doudart de Lagrée, secondé par Francis Garnier, entreprit l'exploration du fleuve à partir de son delta. Arrivé au Grand Lac, il poussa plus loin jusqu'aux célèbres ruines d'Angkor, puis rebroussa chemin pour remonter le Mékong, mais dut laisser ses canonnières à Kratié, parce que le fleuve n'était plus praticable. Néanmoins, il suivit à pied le cours du fleuve jusqu'à Luang Prabang, ancienne cité royale du Laos, avant de constater que la voie de pénétration en Chine n'est pas le Mékong, mais plutôt le Fleuve Rouge du Tonkin. Le delta du Mékong est notre terre natale. Chaque année, il y a donc aux mois de septembre et octobre une grande crue qui inonde les rizières, les vergers et les routes. La circulation n'est possible qu'avec des barques et des pirogues. Pour éviter les noyades assez fréquentes, en particulier chez les enfants, l'école communale est fermée durant la crue. Mais personne ne s'en plaint, parce que, si elles créent une certaine gêne dans la vie quotidienne, les eaux apportent des alluvions qui fertilisent les rizières et les vergers, et aussi beaucoup de poissons qui constituent une abondante source de protéines. La première fois que je traversai le Fleuve antérieur, c'était en 1939 quand mon père, mon frère aîné et moi-même empruntions le bac de My-Thuân pour faire un voyage à Saigon, à l'occasion de la réussite de mon frère au certificat d'études primaires complémentaires. Debout sur le bac, j'étais à même de constater l'immensité du fleuve, la puissance de son courant et la quantité de végétations aquatiques qu'il charrie vers la mer. Sur le Fleuve antérieur, sont établis des chefs-lieux de province, tels que Sadec (comme il est dit plus haut), Vinh-Long et Tra-Vinh. Je traverserais le Fleuve postérieur beaucoup plus tard, pour aller à Cân-Tho. Sur le Fleuve postérieur, aussi imposant que son jumeau le Fleuve antérieur, sont établis d'autres chefslieux de province, tels que Châu-Dôc, Long-Xuyên et Cân-

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Tho. Après un parcours parallèle de deux cents kilomètres chacun, les deux bras se jettent en éventail en Mer de Chine, par neuf embouchures, d'où le nom poétique qui leur est donné: le Fleuve aux neuf Dragons. Le pays tient son abondance et sa prospérité de ce cours d'eau légendaire. Depuis sa source, le Mékong accuse d'importantes dénivellations, ce qui offre un énorme potentiel hydraulique aux pays riverains et qui va, en l'espace de quelques décennies, changer de façon notable la physionomie et le régime du grand fleuve. Le Mékong ne sera plus jamais ce qu'il était, tant ces pays sont attrapés par cette fièvre du développement, à commencer par la Chine où tout projet de développement est affecté du coefficient de gigantisme: les barrages des Trois Gorges, les plus grands du monde, sont construits sur le Yang-Tsé-Kiang, avec vingt-six générateurs de 700 mégawatts, sans compter une bonne vingtaine de barrages sur le Mékong et ses affluents au Yunnan, déjà réalisés ou en cours de réalisation. En aval, pour rattraper leur retard, le Laos en prévoit une bonne dizaine, sans compter le barrage de Nam-Ngum déjà en service, la Thaïlande en possède deux et en projette cinq, tandis le Cambodge en envisage trois et le Viêtnam en a construit un. L'Organisation des Nations unies et la Banque de développement asiatique ont pris à cœur la coopération des pays riverains du fleuve, à travers la Commission du Mékong, qui, créée à l'instar de la Tennessee Valley Authority, réunit en son sein la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Viêtnam, tandis que la Chine et la Birmanie s'en tiennent au statut d'observateurs. Un porte-parole du département chinois des travaux hydrauliques a même fait savoir que son pays n'a pas à demander l'avis de ses voisins pour la construction d'un barrage. En réalité, le problème du Mékong est plus important et plus complexe que celui du Tennessee. Plus important parce que le Mékong est un fleuve international, dont le bassin, réparti sur six pays, ne mesure pas moins une fois et demie la superficie de la France! Plus complexe parce qu'environ soixante-dix millions d'habitants, vivant dans ce bassin, appartiennent à des populations

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différentes les unes des autres, avec des degrés de développement très variables. Certes, l'exploitation des grands fleuves est de nos jours un processus de développement irréversible, entraînant dans son sillage un lot d'avantages (électricité écologiquement propre et à bon marché, promotion du tourisme régional) et d'inconvénients (déplacements massifs de populations, réduction des terres cultivables, perturbation du régime des eaux, nuisances aux espèces aquatiques). Mais les conséquences pourraient être, à long terme, désastreuses pour le Sud Viêtnam, situé à la fin du parcours du fleuve. La rétention des eaux en amont est susceptible d'attirer l'eau de mer dans les régions du delta jusqu'ici arrosées d'eau douce. Cette invasion de la mer sape les côtes et dans le futur mettra en péril la riziculture, l'arboriculture et la pisciculture, qui font la richesse traditionnelle du pays. Tous ces problèmes ne pourront être réglés que sous les auspices d'un organisme international compétent, et surtout avec la bonne volonté des pays riverains, surtout de la Chine, grande puissance régionale qui est en amont du fleuve et qu'il traverse sur une bonne partie de son itinéraire. L'auteur de ces lignes n'arrive pas à chasser de son esprit, par trop dubitatif peut-être, la fable de La Fontaine « Le Loup et l'Agneau », qui commence par cette constatation cruelle: « La raison du plus fort est toujours la meilleure ».

LA PROVINCE

DE SADEC

Après la traversée du Fleuve antérieur, la route nationale No 4 venant de Saigon rejoint la route provinciale No 8, qui passe par notre village avant d'arriver à Sadec, chef-lieu d'une province du même nom, débaptisée DôngThap depuis 1975. Cette province a son histoire qui se confond avec celle du Sud-Viêtnam, terre conquise sur les forêts et les marécages par plusieurs générations de nos ancêtres, et gravement endommagée par la guerre.

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La province sous l'occupation française En application du traité franco-viêtnamien du 5 juin 1862, la Cour de Hué dut céder à la France les trois provinces de Gia-Dinh, Biên-Hoa et Dinh- Tuong. Cinq ans plus tard, les troupes françaises occupèrent les trois provinces de VinhLong, An-Giang et Ha-Tiên. Toute la Cochinchine devint terre française au moment où le jeune Empereur Meiji du Japon décidait la mutation fondamentale de son pays, qui, moins d'un siècle plus tard, deviendrait l'une des plus grandes puissances économiques du monde. L'administration coloniale se mit à subdiviser le Sud-Viêtnam en provinces, afin d'assurer la sécurité et de percevoir des impôts, surtout l'impôt personnel (devenu impopulaire par la suite) et l'impôt foncier. Le territoire de Sadec est devenu une province à part entière, parmi les vingt-et-une provinces du Sud. Le pays demeurait une colonie de la France jusqu'en 1945, l'année du coup de force japonais qui mit fin à l'occupation française, et qui allait déclencher une terrible guerre de trente ans, dont les stigmates seront durs à effacer. S'il est bien vain de vanter les bienfaits de la colonisation, il serait par contre de bonne justice de rendre à César ce qui est à César, sans complexe ni d'infériorité ni de supériorité: l'administration coloniale avait beaucoup contribué au développement économique et social de l'ensemble de la Cochinchine et, en particulier, de la province de Sadec, une province d'importance moyenne, du fait de son étendue et de sa population. Elle était placée sous l'autorité d'un Chef de province, qui était un administrateur des services civils français formé dans les écoles coloniales. A côté de ce haut fonctionnaire, siégeait un conseil provincial à caractère purement consultatif, composé de membres élus parmi les notabilités locales. Le Chef de province dirigeait un certain nombre de chefs de service français responsables de secteurs: police, sûreté, trésor, poste, travaux publics, douanes, cadastre, à l'exception des services de santé et de

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justice relevant d'autres hiérarchies de direction. Le chef de province, travaillant à l'Inspection provinciale, réglait directement les affaires administratives et économiques. Les Français de Sadec n'étaient qu'une petite minorité, mais dotée d'un traitement de faveur. S'ils travaillaient dans les services provinciaux, ils bénéficiaient des avantages, en matière d'émoluments, de prestations en nature, des frais de déplacement, qui faisaient d'eux une classe privilégiée vivant à part dans une tour d'ivoire. Ils limitaient les contacts avec la population locale, avec qui ils communiquaient en cas de besoin à l'aide d'interprètes. Dans la police, l'administration avait l'habitude de recruter des citoyens français provenant des concessions indiennes de Chandernagor, Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon. On comptait quelques Français opérant dans le secteur privé: un percepteur des taxes au marché marié à une Vietnamienne, une Française épouse d'un pharmacien de retour de Bordeaux, un Français gérant du bungalow de la ville, et un Français vivant avec une Nordvietnamienne dans mon village, dont on n'avait plus de nouvelles depuis son arrestation par le Vietminh en 1945. Le chef-lieu de la province est une ville installée sur les rives d'un bras du Fleuve antérieur. Mieux que les guides touristiques sur le Viêtnam, la célèbre romancière Marguerite Duras en parle dans son roman «L'amant », où elle raconte ses jours de jeune fille auprès de sa mère, directrice de l'école primaire de filles. Disposée selon un très bon plan d'urbanisme, la ville est sillonnée du Sud-Est au Nord-Ouest par trois artères principales, parallèles au fleuve: le quai longeant le cours d'eau aux bords dallés, la rue centrale et la rue du canal de la ceinture. A part quelques très vieilles constructions, telles que le temple dédié au culte du général Tông-Phuoc-Hoa, les pagodes chinoises, les pagodes bouddhiques, tous les autres immeubles datent du début du XXe siècle: les halles du grand marché, les rangées de compartiments à étage du quai, les grands pavillons bourgeois, les maisons de commerce, l'hôtel de ville de la municipalité urbaine, le service du Chef de district, les écoles primaires de garçons et de filles, et surtout l'église dont le

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carillon dominical se fait entendre très loin dans la campagne environnante. Si la rive gauche est un quartier principalement administratif, la rive droite est une zone avant tout commerçante. Le quai commence par le marché couvert de la ville, le plus grand et le plus florissant de toute la province. Le long du quai c'étaient des restaurants, bazars, salons de coiffure, bijouteries, librairies, imprimeries, maisons de tailleur, pharmacies orientales, rien n'y manquait. Au bord de l'eau, il y avait un ponton pour les chaloupes faisant la navette entre Cholon et Phnom Penh. Près de ce ponton étaient amarrées des barques motorisées ou à pédales, assurant les liaisons à courtes distances entre Sadec et les agglomérations environnantes. Sur l'autre rive du fleuve, c'était la belle villa de M. Nguyên- Thanh-Giung, qui, ayant décroché son doctorat ès sciences en France dans les années 30, fut pendant un certain temps ministre de l'éducation nationale, puis directeur du Collège Le Myre de Vilers, situé à My-Tho, au bord du Fleuve antérieur. Comme toutes les autres villes du Sud-Viêtnam, Sadec accueillait alors des Chinois et des Indiens, plus de Chinois que d'Indiens. En général, ce sont des Chinois, qui, entreprenants et travailleurs, réussissaient dans le commerce de tous genres, surtout dans la restauration, la boucherie, la blanchisserie et les bâtiments. Les Indiens étaient venus presque en même temps que les Chinois, mais surtout à la fin du XIXe siècle, avec l'arrivée des colons français. Les Indiens étaient des fonctionnaires, policiers, gardiens, marchands d'étoffe, prêteurs usuriers, collecteurs de taxes et éleveurs. Quittant le marché et longeant toujours le quai, on se trouvait devant une grande et belle villa datant du début du XXe siècle, de la famille de M. Huynh-Thuy-Lê, un riche Chinois de la ville, assez connu pour son généreux mécénat et surtout pour son rôle de l'amant dans l'oeuvre de Marguerite Duras, le best-seller adapté à l'écran par Jean-Jacques Arnaud. Dans la cour de devant, des longaniers géants abritaient un véritable parc zoologique avec des animaux, des oiseaux, des poissons rouges, ouvert au grand public venu des quatre coins de la province. Ensuite, c'étaient, en allant vers

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le nord, des bazars, des librairies, des ateliers de réparation mécanique, des boutiques d'arts décoratifs, de sorbets, de vélos, d'horloges et un atelier de photographie. Près du grand pont métallique tournant reliant les deux rives du fleuve, c'étaient l'unique pharmacie occidentale de la ville tenue par un pharmacien et des cabinets médicaux des docteurs de retour de France. Remontant le fleuve, on se trouvait devant la maison familiale du docteur Pham-Phu-Khai, ancien directeur de l'hôpital régional Cho-Rây à Saigon et ancien préfet de la capitale. Quelques pas plus loin, c'était la grande villa de la famille du docteur Tân-Ham-Nghiêp, ancien ministre de la Santé, et de Me Trinh-Dinh-Khai, professeur à la Faculté de droit de Saigon, avant de rejoindre Paris où il travaillait comme juriste d'entreprise. On disait que le grand pont métallique, originairement installé en Normandie, aurait été démantelé pour être monté à Sadec, après qu'il eut été remplacé par un pont en béton armé. Rien n'a permis de vérifier le bien-fondé d'une telle assertion. Ce pont mène à la rive gauche du fleuve qui était le quartier administratif de la province, un site verdoyant bien entretenu, avec des allées asphaltées, bordées de flamboyants qui, chaque année, annonçaient de leurs fleurs pourpres la période des examens scolaires et la Fête du 14 juillet. On y trouvait l'Inspection provinciale, où travaillait le Chef de province, et les services provinciaux: le trésor, la justice de paix, les travaux publics, la caserne, la police, les pompiers, la poste, le bungalow, et la prison, qui, seule, jetait une note sinistre. Un peu plus loin, c'était l'hôtel réservé au chef de province et à sa famille, une grande construction à un étage entourée de pelouses fleuries et d'arbres séculaires, avec au bord de l'eau un petit ponton pour quelques périssoires. Toujours dans le même quartier, mais en allant vers le nord, on trouvait l'institution privée Montaigne, qui se donnait pour vocation la préparation des candidats au concours d'entrée au collège. Un petit pont métallique permettait de traverser un autre bras du fleuve pour aller à l'hôpital provincial, construit au début du XXe siècle et dirigé par un médecin formé en cycle court à l'école de médecine de Hanoi.

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L'école primaire complémentaire de garçons de Sadec, autrefois unique pour toute la province, se trouvait dans la rue centrale. Je la connaissais assez bien pour l'avoir fréquentée dans les premières années quarante. Ce sont des bâtiments disposés en forme d'V, les deux bâtiments latéraux à rez-de-chaussée, le bâtiment central à un étage. Au milieu c'est la cour de récréation réservée aux élèves, et servant de court de tennis aux instituteurs en dehors des heures de classe, avec sur les côtés des rangées de pruniers, qui embaumaient de leurs fleurs la saison des pluies. Le préau se trouvant à l'entrée servait de cantine aux élèves de familles nécessiteuses, et de salle de conférences périodiques aux instituteurs. A côté, c'était le bureau de l'inspecteur provincial de l'enseignement occupé par un professeur viêtnamien, collaborateur de M. Georges Taboulet, inspecteur interprovincial, qui, lui, faisait la navette entre Sadec, VinhLong et Tra-Vinh. Dans la rue du canal de la ceinture, on trouvait l'école primaire des filles de Sadec, l'usine d'électricité jadis appartenant à une société française, puis l'ancien atelier de mécanique d'une entreprise chinoise de transport desservant les lignes Sadec-Saigon, SadecVinhLong, Sadec-CânTho, et enfin, la maison familiale de M. Trân-Van-Kiêt, autrefois inspecteur des écoles primaires de Saigon, dont une des filles assurait les fonctions de proviseur d'un grand lycée de filles dans la capitale. La province sous l'administration républicaine

En 1945, sitôt la France libérée de l'occupation nazie, le général de Gaulle, ayant décidé de reconstituer l'empire colonial français, envoya le général Leclerc rétablir l'ordre en Indochine. Ce fut le début d'une longue guerre, qui allait transfigurer la province, au cours des hostilités opposant des unités bien armées des troupes françaises, mais ne connaissant pas le terrain, aux guérilleros moins bien armés sachant cependant mener des attaques surprises très meurtrières. De grands généraux de France faisaient leurs

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services en Indochine. Après Leclerc, c'étaient successivement Valluy, Blaizot, Carpentier, puis de Lattre, Salan, Navarre, et enfin Ely, qui passa le pouvoir aux autorités vietnamiennes après la défaite de Dien-Bien-Phu en 1954. S'ensuivit une courte trêve jusqu'en 1960 et la guerre reprit de plus belle avec la participation, à partir de 1965, de soldats américains à côté des troupes sud-vietnamiennes. C'était la guerre des deux grands blocs par pays interposés, car les communistes nord-vietnamiens avaient le soutien massif des Russes et des Chinois. Elle n'a pris fin qu'avec la reddition sans condition du Sud-Viêtnam, en 1975, parce que les Etats-Unis, alors politiquement divisés et socialement traumatisés, furent de guerre lasse. Dès 1946, on apprit avec stupeur l'assassinat du général Chanson, commissaire de la République et du gouverneur Thai-Lâp- Thanh, juste devant l'Inspection provinciale de Sadec, dans le quartier administratif, réputé pour sa sécurité. Ce fut la ruée de paysans vers la ville, en quête de sécurité et d'emploi. La population citadine augmentait très rapidement, avec ses besoins en habitat et en nourriture. Tous les terrains vagues de la ville se transformèrent en zones constructibles, en particulier ceux de la rue centrale et de la rue du canal de la ceinture. En banlieue sud, la scierie et le cimetière furent déplacés pour la construction d'un grand centre commercial, comportant une station d'autocars. Le commerce prospérait dans les secteurs de l'alimentation, de I'habillement, du logement, de la literie, même de la distraction, avec la construction du nouveau théâtre de la ville, dans la rue centrale. L'école primaire fut érigée dans les années cinquante en collège, puis en lycée, avec comme encadrement de jeunes professeurs issus des écoles normales de Saigon. En 1955, le président Ngô-Dinh-Diêm réorganisa l'administration locale. L'un des districts de la province, le district de Cao-Lanh, situé à l'autre côté du Fleuve antérieur, fut érigé en province de Kiên-Phong pour mettre l'accent sur la pacification de la Plaine des Joncs attenante à la frontière cambodgienne, le reste de la province de Sadec fut annexé à

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la province de Vinh-Long. Plus de dix ans plus tard, la province de Sadec serait rétablie dans un périmètre rétréci, sans l'ancien district de Cao-Lanh. Les opérations militaires se multipliaient avec la progression de la guerre, d'où l'accroissement de besoins en casernes. En 1960, le quartier administratif de la rive gauche, dont le logement de fonction du Chef de province, fut évacué pour faire place au cantonnement militaire. Un grand bâtiment administratif réservé aux services provinciaux fut construit sur le terrain de l'ancien stade sportif, qui fut déplacé plus loin au nord de la ville. Sous le poids de gros camions, le grand pont métallique exhibait des signes de fatigue. Le pont tournant ne tourne plus, d'où le chômage technique (déjà!) des mécaniciens chargés de le faire fonctionner. Un malheur n'arrive jamais seul: le courant du fleuve était si fort qu'il sapait le terrain de l'hôpital provincial, qu'on était obligé d'évacuer dans les anciens hospices des soeurs catholiques, à l'entrée de la ville. Une seule bonne nouvelle pour les habitants tant de la province que du chef-lieu: de la toute récente usine thermique de Tra-Nôc à Cân-Tho, l'électricité a été transportée jusqu'à Sadec. On n'est pas pourtant au bout de ses peines, parce qu'en 1975 les autorités communistes ont décidé de changer le nom de la province. Rétablie dans son ancien périmètre, elle s'appellerait désormais province de Dông- Thap, avec son chef-lieu implanté à Cao-Lanh, où se trouve le tombeau du père de Hô-Chi-Minh. Le grand marché couvert fut complètement démantelé, pour être remonté au nouveau cheflieu. Tout commerce est interdit sur la place de l'ancien marché, sous le prétexte fallacieux que le terrain n'est pas géologiquement stable! Ce qui est certain, c'est la faillite des maisons de commerce aux alentours. Tout un grand quartier autrefois si prospère, si animé, est devenu un terrain vague, plein d'immondices visitées ici et là par des chiens errants et des chats sauvages. Une secousse sismique de forte intensité se produisant sur ces lieux n'aurait pas produit de pires dégâts. La belle villa appartenant à la famille de M. HuynhThuy-Lê, dont Marguerite Duras parle dans son roman « L'Amant », et qui, à présent, dissimule mal des signes d'un

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sérieux délabrement, semble encore lancer un défi aux outrages du temps et des hommes, en se transformant en un sordide poste de douanes. La ville semble cruellement être vouée au déclin, dont elle ne sortira que difficilement. Sur la rive gauche, on chercherait en vain la grande demeure autrefois servant de logement de fonction au Chef de province, car elle est presque complètement cachée derrière des arbres touffus, délaissée comme une vieille fille de joie contrainte à la retraite. De petits commerçants se sont rassemblés plus loin sur le quai, au-delà du grand pont métallique, pour former, sur la chaussée elle-même, un marché provisoire à ciel ouvert, non plus au niveau de la province, mais plutôt à l'échelon d'un district, néanmoins avec à peu près toutes les denrées nécessaires à l'approvisionnement de la vieille ville, ou plutôt de ce qu'il en reste. Un certain nombre d'autres commerçants se sont installés dans de petites rues perpendiculaires au quai, ce qui entrave toute circulation, et par les tentes qu'ils déploient, obstrue toute lumière solaire, transformant ces artères en galeries d'enfer, au mépris de toute règle d'hygiène élémentaire. Le village de Tan-Nhuân-Dông Mon village natal se trouve au district de l'ancien chef-lieu, à sept kilomètres de la ville de Sadec, sur la rive gauche de la rivière Nha-Man, qui est le trait d'union entre le Fleuve antérieur et le Fleuve postérieur. La route provinciale No 8 traversait cette rivière par un pont métallique, dont on pouvait relever le tronçon central pour faire passer les grosses embarcations. Sur les bords de la rivière, se dressaient dans le ciel deux hauts pylônes destinés à supporter les fils téléphoniques. Dès mon plus jeune âge, j'avais l'occasion d'accompagner mes parents pour aller en ville, en un petit sampan à rames passant sous le pont métallique. Je ne cessais alors d'admirer le savoir-faire des ingénieurs et techniciens français devant cette œuvre, qui, à mes yeux d'enfant, symbolisait une toute nouvelle civilisation, celle de la

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mécanique, qui dépasse de loin celle de l'agriculture de mes ancêtres! En ville, j'avais l'occasion de voir des Françaises et des Français, de taille plus grande et au teint plus clair, surtout mieux habillés et mieux chaussés que les femmes et les hommes de mon village. Sans vouloir à aucun moment renier mes origines, je m'étais promis de faire plus tard des études poussées pour travailler dans l'administration coloniale et vivre une vie meilleure que celle de mes parents. Ce ne sera pas facile, m'étais-je dit en moi-même, puisque dans mon entourage, aucun de mes parents n'avait réussi cette percée sociale. Les gens accueillaient d'ailleurs favorablement les indices d'un développement vers cette civilisation nouvelle: une route empierrée, un grand pont solide, une école communale, un marché couvert, même un poste de radio à pile, etc. Sur la rive droite de la rivière, il y avait une longue route empierrée carrossable, passablement entretenue, empruntée chaque jour par un autocar allant jusqu'à la ville. On y circulait surtout à pied, à vélo, en voiture à cheval, rarement à motocyclette et en automobile. Sur la rive gauche, il n'y avait qu'une piste discontinue pour piétons, mais il fallait franchir, de façon assez acrobatique, plusieurs petits ruisseaux ou fossés sur de fragiles ponts en bambous. L'administration coloniale confiait la gestion des affaires communales à un conseil de notables locaux bénévoles, cooptés parmi les propriétaires fonciers, par respect, disait-on souvent, des traditions millénaires, mais pratiquement par mesure d'économie budgétaire. Mon père, mes oncles, en firent partie, parce qu'il s'agissait d'une question d'honneur, accompagnée d'une obligation d'en rendre compte au chef de canton et au délégué administratif du district. Les ressources fiscales du village étaient souvent bonnes, qui dépendaient des récoltes de fin d'année. Une certaine aisance sociale se traduisait dans l'aspect des habitations construites sur les deux rives de la rivière, qui n'avaient rien à envier à celles que j'avais eu l'occasion de voir dans de nombreux pays du Sud-Est asiatique. Mon

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village n'était pas la contrée la plus riche de la province, mais c'était un coin prospère et paisible. «Les bons coqs, on en trouve à Cao-Lanh; les belles filles, on en trouve à NhaMan », dit un vieux dicton. Cependant, il y avait la face cachée du paysage, surtout dans la campagne profonde, suivant l'itinéraire de petits ruisseaux qui irriguent les rizières. De nombreux paysans vivaient dans des paillotes obscures, insalubres, avec leurs enfants et petits-enfants, pris au piège permanent de la pauvreté, de l'illettrisme et des maladies incurables. Certains économistes ont, non sans raison, imaginé le cercle vicieux du sous-développement, fondé sur les inégalités sociales. Les riches ont pour eux de la bonne nourriture, des moyens adéquats pour se faire soigner, pour donner une bonne éducation à leurs enfants, qui, bien préparés à la vie professionnelle, seront aussi riches que leurs parents, ou même plus. Les pauvres sont dépourvus de moyens pour maintenir leur famille en bonne santé, pour assurer une bonne éducation à leurs enfants et les préparer à la vie, ce qui fait que leur progéniture sera aussi pauvre qu'eux-mêmes, sinon plus. Certains auteurs font preuve d'indulgence en faisant état des traditions démocratiques qui auraient existé depuis longtemps dans les villages du Sud-Viêtnam. Il faut cependant se garder d'une fierté nationale mal à propos, car, si l'administration communale était confiée à des notables issus de la population locale, il ne saurait y avoir de démocratie sans élections libres et périodiques. S'il y avait eu des traditions démocratiques, on aurait eu l'occasion de compter parmi les notables les représentants des fermiers indigents, et de voir inscrire, à leur instigation, à l'ordre du jour du conseil municipal la réduction du taux d'intérêt et du taux d'affermage. S'il n'y avait pas de lutte de classes dans cette société, les paysans pauvres allaient néanmoins constituer, à partir de 1945, un terreau favorable à la très pernicieuse propagande marxiste. A partir des dernières années 40, mon village allait devenir le théâtre de très violents combats entre les troupes