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Entretiens avec un ami disparu

De
330 pages
Dans ces entretiens, l'auteur fait revivre l'un de ses proches, décédé, qui fut non seulement son patient, mais aussi un ami cher. Ce dernier, journaliste, cinéaste et réalisateur/producteur, lui pose des questions appelant des réponses sur des faits anciens, mais qui gardent leur portée dans l'actualité. Ces deux personnages, qui font renaître tant de choses, sont-ils des demi-dieux ? D'autres sujets médicaux très graves sont abordés. Enfin, G. Le Breton imagine des contes, des histoires fictives et livre quelques poèmes qu'il a écrits.
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Entretiens avec un ami disparu
suivis de

Réflexions et bavardages

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique j 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-06553-6 EAN:9782296065536

Georges LE BRETON

Entretiens avec un ami disparu
suivis de

Réflexions

et bavardages

Préface du Professeur Bernard DEBRÉ

L'Harmattan

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.......

« Tu trouveras dans la joie ou la peine, Ma triste main pour soutenir la tienne,

Mon triste cœur pour écouter le tien. » Alfred de Musset

A Fabrice Rouleau A Pierre Fournier, véritable ami, récemment décédé, dont certaines idées m'ont été très utiles

A ma famille A mes amis Pour ceux qui souffrent, qui sont dans la peine,
Ce livre qui s'achève où tout commence...

Remerciements

Au

Professeur

Bernard

Debré,

j'exprime

mes

remerciements

et ma

reconnaissance

pour avoir accepté

de rédiger

la préface de ce livre en

faisant ressortir les points importants A Sylvie Lagarde, toujours dans sa rédaction définitive.

de mon manuscrit. mon manuscrit de ses remarques

dévouée, qui a pu retranscrire Sa patience, l'opportunité

ont pu aboutir à la forme que j'ai souhaité donner à ce livre. Avec mes sentiments d'affectueuse gratitude.

Michèle Philipp, consœur et amie, Christine Tanziède-Fournets ont répondu à mes exigences pour réaliser une couverture sobre et la compléter, dans la troisième page de garde, par un dessin qui évoque la solidarité, le secours et l'amitié, valeurs que l'on retrouve ou que l'on sous-entend dans mon livre.
Remerciements manuscrit
«

enfin aux Editions

L'Harmattan

qui ont accepté mon précédent

mon livre:

comme cela a été déjà fait en publiant

Premiers pas d'après la mort».

Avertissement

Les chiffres, les nombres

et les dates portés dans certains

récits

correspondent à l'époque de référence des faits. Par souci d'honnêteté intellectuelle ils ont été repris tels quels. Même s'ils devaient être actualisés, cela ne changerait nullement l'idée forte qu'ils expriment.
Concernant précis. Le journaliste les questions interrogateur préférait que l'interview
«

les entretiens,

on remarquera

qu'ils ne respectent

pas de plan et que

fût spontanée

qu'il posait fussent évoquées

à bâtons rompus».

Le renvoi à la table des matières permet de s'y retrouver facilement.

Prologue

«

Avant

donc que d'écrire, apprenez à penser ».

Nicolas Boileau

Pourquoi sortir maintenant !

tous

ces Vieux souvenirs

et toutes

ces confessions

Parce que, tout au fond de mon placard à secrets, tel un hibou qui se serait caché, ébloui par un rayon de lumière, j'ai retrouvé ce volumineux dossier cartonné que je cherchais, sans grande conviction d'ailleurs, recroquevillé sur lui-même, ridé comme une veille pomme, couturé, rapiécé, maintenu fermé par une ficelle échevelée et par un ruban à la couleur défraîchie qui devait être violet dans sa prime jeunesse.

Oh, je savais ou plutôt je me doutais de ce que j'allais retrouver: des papiers, des brouillons de toutes les couleurs, de toutes les grandeurs, des papiers jaunissants, en partie écornés, déchirés, avec des croquis, des signes, des notes, des textes, parfois encore lisibles ou incomplets, des histoires, beaucoup d'histoires parlant de tout et de rien; tout cela dans un désordre qui ne pouvait vraiment pas dissimuler son âge.

Qu'allais-je en faire? Les laisser sur place? Mais c'était reporter sur ma descendance un choix difficile, ranimer des moments tristes et pénibles; et ces souvenirs enfouis faudrait-il les tuer à nouveau?

Du feu? Peut-être, mais ces vieux papiers brûlent mal et les flammes insatisfaites n'auraient pas dansé le ballet que j'attendais d'elles.

La lecture? Mais ma mémoire palliait déjà les phrases ou les dessins inachevés, les schémas, et je reconnaissais et complétais les gribouillages que je croyais intéressants et quelque peu spirituels. Alors je me suis persuadé que j'allais en reconstituer quelques-uns et vous les lire, vous les raconter tout cru, en prenant le risque de vous ennuyer, et ce risque est grand. Mais tant pis, je me suis lancé, j'espère que vous ne m'en voudrez pas. Et si tel était le cas, alors n'hésitez pas et mettez-les, tous ces contes, tous ces récits, tous ces bavardages, tous ensemble, sur le chemin du retour, ils retrouveront tout seuls leur vieux, leur épais dossier, à la même place qu'ils occupaient précédemment. Mais une autre surprise, de taille celle-là, m'attendait. A côté de ce cartonnage mystérieux, se trouvait une petite boîte aplatie sur laquelle il

était écrit en lettres rouges: « Entretiens avec Fabrice* ». C'était, sous la
forme de petites cassettes audio, une série de conversations, d'apartés que j'avais eus avec ce journaliste dans les années qui précédèrent et suivirent mon accident vasculaire cérébral.

Fabrice était aussi le réalisateur de mon film « Bouche et Sida», sorti en
1993, dont la préparation et la réalisation avaient tissé entre nous des liens forts d'estime et de grande amitié forgés à l'appui de nos connaissances tant scientifiques que morales et éthiques sur ce sujet. J'étais, de plus, son praticien traitant et il nous arrivait de bavarder, d'échanger souvent sur diverses questions. Sa maîtrise des choses et des idées, sa grande culture, favorisaient nos entretiens toujours empreints de vérité, de sincérité et d'objectivité. Après ce film qui nous avait beaucoup rapprochés, il m'avait souvent parlé d'un projet auquel il tenait beaucoup: m'interviewer sur ma vie, mon parcours professionnel et bien d'autres sujets. A la joie de découvrir pareil trésor se mêlait la peine de retrouver mon interlocuteur d'antan puisque Fabrice mourut en juin 2001, après une longue et cruelle maladie. C'est donc un hommage que je souhaite lui rendre aujourd'hui en publiant nos dialogues, nos différentes conversations. Et aussi d'exprimer dans ce nouveau livre mes opinions sur certaines questions qui m'ont toujours préoccupé.

.Fabrice Rouleau:

1947-2001.

Cinéaste - Réalisateur. Producteur. Journaliste.

12

On ne retrouve pas ici de plan précis. Fabrice posait les questions comme elles lui venaient à l'esprit, en fonction des événements, de ses réflexions personnelles. Moi je répondais spontanément. Il n'y a jamais eu de phase de préparation particulière à nos entretiens. Tout est spontané, sincère, conforme à la réalité, à la vérité. Sont-ce des mémoires? Je ne crois pas, car dans les mémoires il y a une chronologie, un rappel de faits vécus, de circonstances et d'événements heureux ou tristes, de personnages divers, ennuyeux ou attachants, quoique ... Georges Le Breton

Fabrice Rouleau: FR dans le texte GLB : Georges Le Breton dans le texte

NB: Les mots et groupes de mots suivis d'un astérisque sont expliqués dans le lexique enfin d'ouvrage.

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Préface

Georges Le Breton est l'un de ces hommes qui excellent en toute chose. Philosophe et écrivain, il s'est orienté vers une filière médicale. N'est-ce pas pour mieux servir l'homme? Il a connu Aimé Césaire dès son plus jeune âge, au Lycée Schoelcher, puisque le poète a été son professeur. Il aurait pu le suivre. Aimé Césaire lui en a peur-être voulu de choisir une autre voie. Le voici chirurgien-dentiste, d'abord en Martinique, dans son île natale; mais très vite il est nommé en métropole, à Paris bien entendu, à Hôpital Saint-Antoine. Sa spécialité? L'odonto-stomatologie. C'est dans cette discipline qu'il trouve sa mesure, comme chef de cette Unité, mais aussi comme Président de l'Académie Nationale de Chirurgie Dentaire en 1993. Il publie, il est reconnu. Il aime l'enseignement, ses étudiants, qui

l'adorent. Comment pourrait-il En 1981, l'épidémie du Sida Georges Le Breton évidemment éthique, résolument du côté stigmatisés; puis médical en « Bouche et Sida».

en être autrement? surgit, se répand et trouble les s'y intéresse sous deux aspects: des malades, qui, souvenez-vous, publiant un livre qui deviendra

esprits. d'abord étaient un film

Comme s'il fallait l'éprouver, il fait en 1996 un grave accident vasculaire cérébral; les médecins le considèrent comme perdu. Les jours passent dans un coma profond, mais, divine providence, il se réveille quasiment sans séquelles. En 1997, il trouve le courage de terminer un « Traité de sémiologie et clinique odonto-stomatologique», qui lui aura pris quelques années, l' œuvre de toute sa vie de pathologiste et clinicien, un testament comme il aime à le dire. L'échappée vers la mort qu'il a connue, ilIa relate merveilleusement bien dans un livre: « Premiers pas d'après la mort ».

Voici maintenant

un autre livre, tout aussi passionnant:
«

Entretiens

avec un ami disparu.
et bavardages».

Souvenirs.

Réflexions

Cet am! est Fabrice Rouleau, cinéaste, réalisateur, journaliste, malheureusement décédé. Il a passé des heures et des heures à écouter Georges le Breton. Il s'agit de douze entretiens merveilleux décrivant une belle vie, bien remplie au service des autres. Mais après ces entretiens, Georges Le Breton change de registres. Dans le Cancer et le Sida, l'éthique est expliquée et disséquée. Enfin il termine sur des contes imaginaires et des poésies dont il a le secret, mais où dominent l'humour et l'esprit. Quel beau livre !

Professeur Bernard Debré'

Bernard Debré. Docteur en Médecine - Chirurgien. Service Hospiralier -Hôpital Cochin.

,

Professeur des Universirés (paris V). Chef de

16

Entretiens

Entretien n° 1
Octobre 1993

FR:

En fait,

Georges, cette rencontre après le film*

que nous avons fait

ensemble,

aurait pour but de parler de votre vie. Parce que si nous avons déjà évoqué votre travail, encore que nous y reviendrons sûrement un jour, je ne sais pas grand chose de votre vie.

GLB : Puisque vous souhaitez qu'on parle de ma vie, on le fera. Mais le principal serait, qu'en plus, cet entretien laisse une trace, quelque chose qui puisse survivre et rester pour la famille, peur-être pour les amis et puis, qui sait, peut-être pour une autre cause. Né le 15 mai 1927 d'une famille qu'on aurait tendance à dire bourgeoise, à tort peut-être, d'un père commissaire-priseur et d'une mère au foyer, j'étais le cadet des enfants sous la coupe familiale, surtout de notre père, visant à nous donner une éducation conforme à des principes de vie comme l'honnêteté, le respect de la parole donnée, l'amour du travail et autres. Je n'ai qu'à m'en féliciter et le remercier. Après mes études au Lycée Schoelcher de Fort-de-France, ce fut le baccalauréat et le départ pour la grande aventure à Paris. Mais je voudrais revenir sur un autre aspect des choses: celui d'une jeunesse extrêmement heureuse. Autant mes frères et soeurs étaient tenus par l'autorité familiale et par leurs habitudes casanières, autant j'ai été celui à qui l'on permettait tout, ou presque. J'ai ainsi pu avoir beaucoup de copains, fréquenter des gens de toutes conditions, allant dans les campagnes observer la vie de ceux qui subsistaient du maigre fruit des salaires que leur rapportaient leurs lopins de terre; ou à la pêche avec quelques professionnels. Les vacances étaient

propices à ces aventures qui m'ont permis d'avoir une large et diverse ouverture sur la vie et apprendre déjà à connaître les hommes. Il faut rappeler qu'à notre âge, à cette époque, le groupe de camarades que nous formions était solide et, malgré les différences de caractères, l'entente, la convivialité entre nous rapprochaient par là-même nos familles.
FR: Par rapport à votre enfance, y a-t-il vos parents, des choses précises qui vous ont marqué Sur le plan

dans ce que vous disaient presqu'anecdotique

dans ce que vous avez vécu?

...

GLB : Bien sûr! Les parents s'arrangeaient toujours pour terminer leurs propos par une courte leçon de morale. C'était presque comme les conclusions des Fables de La Fontaine. Ils veillaient en effet beaucoup à notre éducation. De plus, mes carnets de notes du lycée étaient particulièrement surveillés et s'il y avait trace d'une colle passée ou à faire dans un proche avenir je m'arrangeais pour faire signer le mien par ma mère, au dernier moment, en l'absence de mon père, car je la savaiS toujours prête à pardonner et à garder pour elle ce genre de secrets. Une autre anecdote, plus familiale celle-là, vous montrera à quel point certaines règles de comportements devaient être respectées par les enfants. Après le bureau, mon père avait l'habitude de se rendre dans un cercle d'amis de Fort-de-France. Peu avant 20 heures, on savait qu'il arrivait, en compagnie de deux fidèles compagnons qui suivaient le même itinéraire que lui. A l'époque, à cette heure de la soirée, les rues étaient désertes et tranquilles, si bien qu'on entendait leurs pas ou on percevait sa toux, très particulière, parce qu'il fumait beaucoup. Le chef de famille arrivait alors et on savait qu'à 20 heures exactement on serait à table. Et quand l'un de nous arrivait en retard, son regard se portait vers une grande pendule de la salle à manger. Il n'était pas nécessaire de fournir d'explications ou de mauvaises excuses, mais il n'y avait qu'à mettre le nez dans son assiette et commencer à manger sa soupe. FR: Votre père souhaitait-il que vous alliez vivre en métropole, et avait-il le même désir que vous fassiez le métier qui a été le vôtre durant toute votre vie? Pourquoi, d'autre part, parlez-vous toujours de votre père; et votre mère?

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GLB : Pas du tout. Il n'y avait pas encore d'orientation donnée à ma vie. Comme les pères de mes camarades, il souhaitait que ses enfants aient plus tard une situation convenable. Il fallait donc passer d'abord le baccalauréat. C'était le cap fixé. Mais c'est moi qui, un peu par goût personnel, mais plus encore dans des circonstances particulières, ai décidé de faire des érudes médicales. Effectivement, si je parle toujours de mon père, c'est parce qu'en Martinique, aux Antilles plus généralement, c'était les pères qui prenaient les décisions importantes, sans exclure tourefois les mères qui, elles, commandent «en sous mains», mais écourent avec affection et intérêt cependant. FR: Et le fait de faire des études médicales quand on est né à la Martinique n'at-il pas des raisons personnelles? GLB: Peut-être, et cela d'aurant plus que j'ai passé le baccalauréat, sections lettres et philosophie, et non pas scientifique, ce qui serait impossible de nos jours. D'ailleurs, la plupart de mes camarades de promotion ont fait le même choix et ont aussi réussi. Ce sont les événements qui nous ont guidés dans cette voie. Alors avais-je, sans le savoir tour à fait une aptitude pour la chirurgie dentaire? C'est possible, parce qu'à l'habileté manuelle que je me reconnaissais, s'ajoutait le désir d'aider les autres, de soigner, d'apporter quelque chose pour la santé d'autrui et à la société. Enfin, je pensais que cette profession serait reconnue un jour comme une spécialité médicale à part entière. Les événements m'ont largement donné raIson. FR: Les problèmes dentaires étaient-ils particulièrement importants à la Martinique? Est-ce que les gens avaient les moyens de sefaire soigner les dents? On a le sentiment, lorsque l'on va aux Antilles, que l'état dentaire de la population n'est pas très bon.

GLB : Il est certain que l'état dentaire des Martiniquais n'était pas très bon. Cela tient essentiellement aux habitudes alimentaires. De plus, la consommation de sucre, chez l'enfant surtout, est considérable. l'hygiène
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buccale était insuffisante aussi. Mais il ne faut pas juger sur le passé où il y avait peu de confrères installés dans les communes et souvent les patients étaient obligés de se déplacer vers Fort-de-France* essentiellement. Enfin, les conditions économiques étaient précaires et les praticiens confrontés à un milieu social sans gros revenus étaient contraints à l'observation des tarifs conventionnels nettement insuffisants. Mais heureusement, toutes les communes de l'île, ou presque, comptent actuellement des praticiens compétents qui font le maximum pout apporter leurs soins à une population qui a compris aussi la valeur de la notion de prévention. Alors là, il y a encore à dire que l'état bucco-dentaire s'est beaucoup amélioré et que ce qui est maintenant n'est en rien comparable au passé. L'organisation même de la profession est à féliciter dans ce domaine, aidée en cela par des conditions sociales et des textes réglementaires meilleurs et mieux adaptés. FR: En dehors des médecins que vous connaissez, disons médecins a-t-il une autre médecine, parallèle ou marginale à la Martinique? GLB : L'exemple
«

officiels », y

du médecin que je vous citerai concerne mon oncle dont

l'activité pendant des années couvrait plusieurs communes dont SaintPierre* où il était installé depuis des lustres. Médecin généraliste, il avait aussi une compétence en obstétrique. Ce médecin, en Martinique, faisait tout, sauf, bien sûr la chiturgie générale qui était pratiquée dans les hôpitaux et les cliniques privées. Après, se sont développées les spécialités médicales: otorhinolaryngologie, ophtalmologie, radiologie et autres. Enfin, la création d'un centre hospitalier moderne et pourvu des structures les plus récentes a amené, sinon la fermeture des autres hôpitaux locaux, mais leur transformation en établissements de consultations et centres d'accueil pour personnes âgées, moyens et longs séjours.

Je vous fais là une analyse très succincte de la situation médicale, bien sûr, mais qui vous donnera un aperçu global de ce qui a été fait grâce aux 22

immenses progrès médico-chirurgical

réalisés qui font que la Martinique possède un réseau de qualité, apte à gérer pratiquement tous les cas.

Mais, à côté de cette médecine « officielle», il y a ce que vous appelez médecines parallèles, marginales. En fait cela a toujours existé. Heureusement, ces pratiques douteuses, ambiguës, obscures, régressent dans le temps. Par exemple lorsque le patient ne trouve pas auprès du médecin l'amélioration ou la guérison de ses maux, il pourrait aller consulter le rebouteux, le guérisseur, le quimboiseur*, personnages qui sont beaucoup moins regardants du côté de la condition sociale des gens et qui peuvent soutirer à ces malheureux les quelques économies qu'ils ont pu mettre de côté. Les pratiques de médecine par les plantes existent aussi, de même que la sorcellerie et la magie locales. Cela n'existe pas qu'en Martinique, vous en conviendrez, et n'est pas trop grave lorsque rout se passe dans un pays où les gens se connaissent et qu'on en connaît l'existence. Finalement, cette situation répandue n'est pas si mauvaise que cela parce que l'aspect caché des choses crée une attitude sournoise, une conduite hypocrite pouvant conduire à la délation, la médisance avec leurs conséquences imprévisibles. FR: Quels étaient vos rapports avec les autres ethnies, pour employer un mot large?

GLB : Excellents. J'ai toujours entretenu de très bonnes relations avec les différentes composantes de la population martiniquaise. La société antillaise, dans d'autres pays, a évolué en ce sens. Les métissages, les différents brassages entre les hommes l'ont permis. De plus, du fait de ma profession, j'ai été en contact permanent avec beaucoup de gens de toutes conditions et à quelles sociétés qu'ils appartiennent. J'ai toujours été très ouvert, très tolérant et je me suis fait des amis dans tous ces groupes, peut-être même, gardant des classes sociales simples que j'ai cotoyées, les souvenirs les plus marquants de mon existence, car ce sont des individus extrêmement sensibles, reconnaissants, susceptibles, mais pleins de délicatesse.

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FR: Georges, quand on pense à ce que vous avez vécu dans votre enfance et votre adolescence, on se demande quel regard vous pouviez avoir justement sur Paris ? Qu'en pensiez-vous? Que vous parvenait-il de tout cela? Que se passait-il en Martinique? GLB : Lorsque j'étais gamin, j'avais entendu parler de Paris par mon père qui avait fait son service militaire en Métropole. Il avait eu, après, l'occasion d'y revenir et les quelques photos qu'il montrait à la famille, à son retour, figuraient dans un album que nous possédons encore. J'étais ébloui, bien sûr, mais sans plus, tellement nous étions marqués par la beauté de notre île qui nous procurait beaucoup de joies simples de l'enfance. Ce n'est que plus tard, en août 1939, que nous parvenait la nouvelle de la signature du pacte germano-soviétique à Moscou. C'était aussi l'entrée en guerre de la France qui nous était alors commentée par notre professeur d'histoire, mais j'avais douze ans et je ne réalisais pas encore quelles conséquences cet acte majeur pourrait avoir sur notre île. Et puis ce fut la débâcle de l'été 1940 et l'envahissement de la France en mai par l'armée allemande. Nous commencions à nous poser des questions. Que deviendraient alors nos trésors d'architecture, nos palais et ... la Tour Eiffel. l'arrivée en Martinique de l'Amiral Robert, nommé Haut-Commissaire du gouvernement de Pétain aux Antilles-Guyane, avait à nos yeux plus d'importance que ce qui se passait dans la métropole. Il fallait être très prudent dans les comportements et les propos tenus, car l'Amirauté avait ses informateurs et de nombreuses arrestations et assignations à résidence eurent lieu. Les communications avec la métropole étaient rompues, la désinformation et les tergiversations d'une opinion publique perdue et sans repère créaient un climat détestable et qui s'alourdissait chaque jour. Le Haut-Commissaire avait mis en garde la population et l'avait solennellement prévenue qu'il exercerait les lois et tous autres moyens pour maintenir la paix sociale aux Antilles, la souveraineté de la France et l'autorité du Maréchal Pétain.

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Les jours passaient avec leurs cortèges d'injustices et de violences organisées par le pouvoir en place. Nous avions quelques vagues informations captées clandestinement par la radio sur ce qui se passait en métropole. Mais sous ce régime de Vichy, à la Martinique, la censure était attentive et redoutable. Quelques professeurs du lycée, détenteurs de certaines informations faisaient confiance à nos jeunes esprits, pour nous en faire part et parfois nous les commenter. Ainsi nous apprenions que, malgré l'occupation allemande, Paris avait été libéré et que la capitale n'avait pas été détruite comme l'avait ordonné le Fuhrer. FR: Revenons encore un peu à votre enfance, dans votre passé; vous avez parlé de votre père, de votre mère. Mais de vos ancêtres, quel souvenir gardez-vous? GLB: Parmi mes ancêtres, je n'en ai connu que deux: ma grand-mère maternelle et sa soeur que nous appelions Marraine. Les autres étaient décédés et je ne peux rien vous dire à leur sujet sans risquer de me tromper. Ma grand-mère et Marraine vivaient à Basse-Pointe* dans cette grande maison où la famille au grand complet se réunissait pour certaines fêtes et où nous passions les vacances plus courtes, Saint-Pierre étant le lieu privilégié pour les grandes vacances. Elles étaient toujours très heureuses de nous accueillir, très attentives à tout ce qui pouvait nous faire plaisir; mais, en retour, il fallait, là aussi, observer certains principes de bonne éducation dont la prière du soir, les manifestations religieuses, parmi lesquelles la messe du dimanche, étaient incontournables. Je revois encore cette grande table, au rez-de-chaussée, présidée par la grand-mère et nous tous, autour, petits et grands. Il n'était pas rare de voir arriver un ami, ou un autre parent plus éloigné, qui venait simplement apporter à tous un salut affectueux. Marraine, elle, tenait un petit magasin à côté avec une de mes tantes qui n'était pas mariée, ou plus exactement, comme elle aimait le répéter, était mariée avec le Seigneur. Connues de toute la population de Basse-Pointe, elles s'arrangeaient pour qu'il ne manquât rien, dans leur petit commerce, pour satisfaire et dépanner leur fidèle clientèle.

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Tour ce petit monde vivait dans une atmosphère C'était la maison du Bon Dieu. FR: Que lisiez-vous quand vous étiez adolescent? GLB : Jusqu'à la classe de seconde, pas grand axés surtout sur une vie physique. Lorsque souvent pour retrouver des copains, faire du basket, ou plus simplement aller flâner à la n'était pas négligé pour autant.

familiale

merveilleuse.

chose, car nos loisirs étaient je quittais le lycée, c'était sport, jouer au football, au Savane*. Le travail scolaire

Je me souviens alors avoir lu « L'Atlantide»

de Pierre Benoit, romancier français à la mode qui avait alors reçu le grand prix du roman de l'Académie française. Il avait écrit aussi un livre, «Fort-de-France». « Pêcheur d'Islande» de Pierre Loti avait eu, entre aurres, mes faveurs, et les romans d'Alexandre Dumas: lequel de nous n'a pas lu « Les Trois Mousquetaires» et « Le Comte de Monte-Cristo» ? Un peu plus tard, ce fut un changement total de comportement lorsque notre classe de Première A a eu comme professeur de lettres Aimé Césaire. C'était la préparation du baccalauréat et Césaire nous a fait apprécier et aimer la littérature, la vraie, celle que jusqu'alors je garde en mémoire. Les comtes philosophiques de Voltaire tels «Zadig », « Candide» et d'autres écrits destinés à combattre l'intolérance et le fanatisme, à défendre la liberté de conscience et qui proposent une morale naturelle dont le but est la recherche du bonheur, étaient mes préférés. Toujours au 18ème siècle, Jean-Jacques Rousseau, cherchant à faire triompher la justice et la vertu dont l'amour sentimental de la nature, a préparé le mouvement romantique. J'allais oublier, deux siècles avant, le moraliste Montaigne, l'auteur des « Essais» où il note les expériences de sa vie, pour en tirer un art de vivre portant l'homme au bonheur et à la sagesse de l'honnête homme. Les auteurs du 19ème siècle dont Chateaubriand, le plus grand, à mon sens, auteur de « René» et des « Mémoires d'Outre Tombe» et d'autres chefs d'oeuvre qu'on ne peut oublier. Avec Césaire, il fallait tout lire et tout connaître.

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Proust, lui, auteur de
notre professeur
«

A la recherche du temps perdu» était le chéri de de philosophie qui nous lisait des chapitres entiers de
«

Du côté de chez Swann».

Mais la liste serait encore longue à vous décrire. FR: Aimé Césaire, vous en avez quel souvenir? GLB: Un souvenir merveilleux. D'abord nous portons en nous quelque chose de commun: en effet, il est né à Basse-Pointe et ma famille maternelle (si je puis dire) était aussi de Basse-Pointe. Je l'ai eu comme professeur de lettres en 1945. Ses cours était un modèle d'enseignement, un régal et quand il parlait, c'était dans un silence total. Mais, ce qui est aussi important, c'est qu'il devenait le porte-drapeau d'une idée à défendre, celle d'un colonialisme qu'il était temps de bouleverser et de changer, si bien qu'il est entré en politique à la demande pressante des dirigeants du Parti Communiste. Elu maire de Fort-de-France à la tête d'une liste communiste en 1945, il le sera tout naturellement à la Chambre des députés. En 1946, il est rapporteur à l'Assemblée pour la loi du 19 mars tendant à transformer les colonies de la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion en départements français. En 1956, il rompt avec le Parti Communiste et crée deux ans plus tard, avec quelques fidèles compagnons, le « Parti progressiste martiniquais».

En 1993, Aimé Césaire met fin à son mandat de député et en 2001 à son mandat de maire. Le vieux sage a conservé un bureau dans l'ancienne mairie de Fort-deFrance où il travaille tous les jours, jusqu'à maintenant, en y recevant des visiteurs de toutes origines. Mais Césaire n'a jamais cessé d'écrire tout en menant son combat sur la négritude*. Il serait trop long de faire une liste de ses écrits. Je vous rappellerai simplement ses essais, ses oeuvres poétiques avec, en particulier, le « Cahier d'un retour au pays natal », ses oeuvres théâtrales,
et tous autres écrits, enregistrements audio, ouvrages collectifs et films.

Il nous faudrait des heures entières pour parler de cet homme, l'un des plus grands poètes de langue française de notre temps. Père de la Négritude, il a toujours voulu donner à sa race sa dignité en relatant très
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librement peuples.

les moments

pnnClpaux

de son combat

pour

l'égalité

des

Je lui garde une très affectueuse sympathie, beaucoup de respect; et chaque fois que je me rends en Martinique, ma première visite lui est réservée. Il me reçoit toujours avec une grande simplicité et nous évoquons des souvenirs du Lycée Schoelcher et d'autres sujets: je parle, il m'écoute. Il parle, je l'écoute avec beaucoup d'émotion.
FR: Je vous remercie de cet exposé qui me montre à quel point vous avez toujours gardé pour Aimé Césaire estime, reconnaissance, plus, vous m'avez rappelé certains points oubliés. Cela me permet de changer de sujet. Je sais que vous avez une grande admiration pour le Général De Gaulle. vous entendu parler de lui pendant la guerre ou après? Aviezaffection et même davantage. De de sa vie et de son action que j'avais

GLB: Un jour de juin 1940, je sentais une sorte de fébrilité dans l'entourage de ma famille et de nos voisins. Dans la rue aussi, à Fort-deFrance, des personnes se transmettaient entre elles une information qui leur était parvenue, semblait-il, de façon indirecte. C'était l'appel du Général de Gaulle qui, de Londres, invitait tous les Français à refuser la capitulation et à poursuivre la lutte. Ceux qui étaient en âge de le faire devaient rejoindre les Forces Françaises Libres. Mais il leur fallait quitter l'île. L'enthousiasme, le patriotisme l'ont emporté: ainsi des jeunes surtour ont pu quitter la Martinique, au péril de leur vie et sur de frêles embarcations, « les gommiers* », rejoindre les îles anglaises voisines, la
Dominique au Nord, Sainte-Lucie au Sud, d'où ils regagnaient, après, les Etats-Unis. Ainsi, De Gaulle, même si nous ne le connaissions pas, représentait la France, la résistance. Il n'est pas nécessaire de refaire l'histoire après ces faits car elle est assez connue: la libération de Paris, la victoire des alliés. Il convient d'ajouter quelques mots à cela: De Gaulle était donc le « sauveur» et estimant avoir remis la France sur de bons rails il est élu en novembre 1945 Président du gouvernement provisoire de la République Française.

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Après avoir quirté le pouvoir en 1946 et créé le RPF* qui sera dissout en mai 1953, c'est « la Traversée du Désert », puis devant les dissensions politiques des partis, De Gaulle est rappelé et devient le 8 juin 1959 Président de la République. En décembre 1965, il est élu Président au 2ème tour (pour la première fois au suffrage universel). Les événements de mai 1968 vont précipiter les choses qui vont aboutir à l'ajournement du référendum sur la participation. L'Assemblée Nationale est dissoute et le Gouvernement remanié. Malgré une manifestation extraordinaire aux Champs Elysées le 30 mai en faveur du Général et d'autres témoignages de fidélité, le 27 avril 1969, le projet de loi sur la régionalisation et la réforme du Sénat est repoussé par référendum. Le 28 avril, De Gaulle cesse d'exercer ses fonctions. Et le 9 novembre 1970, le Général meurt brutalement à Colombey-IesDeux-Eglises.
Ainsi, Cher Fabrice, j'aurais pu vous dire encore bien des choses sur ce grand homme, mais le principal est là: dans son dépouillement, le désintéressement qu'il manifestait à l'égard des choses matérielles de ce monde, l'idée qu'il s'était faite de la France, de la France qu'il avait remise sur pieds, De Gaulle représentait pour moi un prophète, un symbole. Depuis je n'ai jamais manqué d'honorer sa mémoire. Et c'est pourquoi je vais régulièrement à Colombey-Ies-Deux-Eglises le 9 novembre pour me recueillir sur sa tombe et ainsi saluer ce grand, cet immense Français. Voilà. FR: Nous n'avons pas beaucoup parlé de religion, surtout dans votre enfance. Pouvez-vous m'en dire quelques mots?

GLB: Ah ! La religion nous a bien sûr presque tous les habitants, pour ne pas catholiques et chrétiens. Il y a d'autres religions qui ont vu le jour, quelques protestants, quelques adventistes, tout cela ne représente pas un grand nombre

marqués. A la Martinique, dire tous, sont catholiques, mais tardivement, je pense: et témoins de Jéhovah, mais de personnes.

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J'ai vécu mon enfance dans l'ambiance de mes parents, catholiques et aussi du reste de la famille. J'ai fait mes premières communions et j'ai connu ce milieu où les prêtres, à Basse-Pointe surtout, venaient à la maison, pour bavarder, prendre le punch*, que les parents gardaient à dîner. J'ai même servi la messe pendant les vacances. Culture en milieu catholique que l'on accepte volontiers parce qu'elle fait partie de l'éducation en général. A cet âge de l'enfance, n'est-il pas bon de croire à quelque chose de bien et en suivre les traditions?
Tout cela, à mon avis, marque l'individu. Je crois que le fait d'avoir eu cette éducation catholique a forgé mes convictions plus tard et je me retrouve, maintenant, beaucoup plus catholique que je ne l'ai été auparavant, même si je ne suis pas très pratiquant. Ainsi quand je rentre dans une église, je me sens pris par une interrogation, et je crois à quelque chose; ou je me pose la question, ce qui revient au même. D'autre part, comme l'éducation catholique, celle que j'ai reçue, fait ressortir davantage le bien que le mal, cela me convient, et la foi m'enveloppe, me soutient, et me porte à croire encore toujours plus. Pensez-vous, Fabrice, que tout disparaît avec la mort? Moi pas. Je pense que tout le bien que l'on mérite sur terre, et qui ne nous a pas été donné, nous l'aurons dans une autre vie; cela me satisfait, me convient comme démarche intellectuelle et morale. Mais à chacun sa croyance, sa pratique, conclusions et à mon choix. dès lors qu'elles aboutiront à mes

FR: Que reste-t-il en général à la Martinique africain. Pour vous, y a-t-il encoreun lien?

comme lien avec le continent

GLB : Cette question intéressante pose quelques problèmes, car vivant à Paris, je pourrais ne pas avoir une vision exacte des choses, même si je reviens en Martinique parfois, pour quelques jours de vacances. Et puis j'y ai vécu de nombreuses années. Je pense qu'il y a un lien. Ce lien a toujours existé historiquement, mais il n'en était pas tenu compte. A l'école, on ne nous apprenait que la géographie de la France, et de l'Europe, la civilisation occidentale. Il en

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était de même pour ancêtres les Gaulois».

l'histoire

et on nous rabâchait

sans cesse «Nos

Mais, depuis longtemps déjà, Césaire, avec Léopold Sédar Senghor, avait lancé le mot de « Négritude ». C'était simplement de reconnaître que le monde dans lequel il vivait n'était pas le sien, sans détester d'ailleurs celui où il avait pu faire de brillantes études. C'est la révélation de l'identité noire. Et c'est à partir de cette idée, de cette philosophie, de

cette histoire des Antilles « un peu celle de l'humanité» que Césaire se mit à écrire et en premier lieu le « Cahier d'un retour au pays natal».
Dans toute son oeuvre, ressortent le mal-être antillais, le racisme des Européens et des Américains. Et c'est dans ce cri de cet homme noir, fils d'esclaves, qu'il nous appelle à réagir et à reconnaître que nous sommes tous frères, que nous nous devons d'être solidaires avec les nègres et que notre aide et notre comportement doivent passer par leur compréhension. Ce rappel était nécessaire pour vous faire comprendre que c'est à partir de tout cela qu'il y a eu pour une partie de la population martiniquaise un retour aux sources de ce peuple, de notre peuple noir, vers ses origines primaires africaines. C'est une évolution lente à comprendre, à expliquer et à faire comprendre, surtout aux générations futures. Ce lien avec le continent africain doit toujours être sauvegardé et il serait hautement souhaitable que cette période de l'esclavage que les Antilles ont connue soit reconnue officiellement par la France et que l'abolition soit commémorée comme il se doit. FR: On a fait le saut dans la chronologie des événements, mais comme il avait été convenu que ce dialogue était libre, qu'on ne racontait pas une histoire du début jusqu'à la fin, celle de votre vie, je vous poserai la question suivante, même si elle est assez personnelle. Pour vos études et celles de votre frère qui avait fait Polytechnique, cela a dû représenter des sacrifices financiers importants?

GLB : Bien sûr. Mon père était commissaire-priseur. Sans être riche, il gagnait correctement sa vie. De plus, il y avait trois autres enfants qu'il ne fallait pas négliger alors qu'ils restaient en Martinique.

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Pour ce qui concerne mon frère Guy, comme il avait intégré l'Ecole Polytechnique, il était pris en charge complètement par l'Etat, même si la famille lui adressait parfois quelque pécule. Pour moi, les choses étaient différentes. Les parents me versaient une mensualité régulièrement; je bénéficiais d'un prêt d'honneur que j'ai remboursé, bien entendu, à la fin de mes études; de plus, les autres parents charitables m'adressaient parfois un peu d'argent par mandatposte qui arrondissait les fins de mois difficiles et Dieu sait qu'elles l'étaient souvent. On arrivait à vivre bon an mal an ; la vie, quoique difficile, était belle; les gens étaient sympathiques, surtout envers les étudiants. La guerre était finie, le bonheur renaissait. Enfin, je dois avouer qu'à cette époque les autorités de tutelle étaient moins regardantes sur le comportement des étudiants: c'est ainsi que j'ai fait des remplacements chez des chirurgiens-dentistes bien placés et qui m'avaient assuré de toute impunité et me rétribuaient rondement. Pour terminer, je confesse avoir fait des petits boulots, mais qui n'avaient rien de dégradant à l'époque, ce qui permettait de gagner un peu d'argent. C'était formidable!
FR: C'est alors l'époque de Sartre

... Cela vous a-t-il marqué ou en étiez-vous

éloigné?
GLB : Avant mon arrivée à Paris, j'avais entendu parler de cet écrivain français par notre professeur de philosophie. Je savais qu'il était un des représentants de l'existentialisme* athé. Nous étions éloignés de cette vie intellectuelle et de cette époque, difficile à comprendre parfois. L'itinéraire philosophique de Sartre m'a conduit cependant à voir une de ses pièces dont on parlait beaucoup dans certains milieux parisiens en 1948, «Les Mains Sales ». C'est à peu près tout, car nous étions effectivement éloignés de toutes ces théories pas toujours faciles à assimiler.
FR: allait Je vais vous poser une autre question sur cette époque: est-ce que celle qui devenir votre femme, vous la connaissiez déjà avant vos études?

GLB : Oui, je la connaissais depuis la fin de nos études secondaires. Moi au Lycée Schoelcher, elle au lycée des jeunes filles qui s'appelait alors « Le 32

Pensionnat Colonial ». Notre rapprochement, si je puis dire, s'est fait par ses deux frères qui étaient des camarades de lycée. C'est souvent ainsi que se passent les choses. Nous nous voyions parfois officiellement; d'autres fois presque clandestinement, c'est tout. A cette époque, les fréquentations entre jeunes de bonne famille et de bonne éducation n'étaient pas libres, comme maintenant, et il existait entre nous, déjà, comme un pacte de bonne conduite. Ensuite, après avoir passé le baccalauréat, nous sommes partis faire nos études à Paris, chacun de son côté, mais avec un engagement moral pour plus tard. Cette promesse réciproque tenue, nous nous sommes mariés en 1954, quelques jours avant de repartir en Martinique. C'est tout. Ce n'est pas plus compliqué que ça. FR : Vous vous êtes mariés en France, alors?

GLB: Nous nous sommes mariés civilement à la Mairie du 17ème arrondissement le 24 juin et religieusement en Alsace le 26. Alors deux Martiniquais qui décident d'aller se marier à Colmar, il faut le faire! La raison de ce choix était simple: Le beau-frère de Paule, militaire de carrière, actuellement colonel en retraite, était commandant de compagnie à Colmar. Alors lieutenant, il avait un logement de fonction à la Caserne Rapp. A l'époque, un lieutenant, c'était quelqu'un. L'offre de venir nous marier à Colmar nous a été faite par ces parents chez lesquels nous avions déjà passé quelques jours de vacances. Ainsi, en l'acceptant, nous éviterions une célébration en Martinique avec toutes les mondanités auxquelles nous ne pourrions échapper. C'est donc avec joie que nous avons opté pour cette solution.
FR: Votre femme a fait des études très brillantes. Vous aussi. N'était-ce pas l'élite de la Martinique à l'époque? GLB : Nous représentions en effet l'élite dite intellectuelle, c'est-à-dire de ceux qui allaient faire la génération de l'après-guerre en apportant leurs idées, leur savoir.

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