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Espion de Dieu

De
280 pages
Rencontre Nord-Sud inversée. Le hasard a voulu qu'un Français né dans les Landes et envoyé comme missionnaire au Cameroun rencontre un jeune intellectuel Camerounais avec qui s'est nouée une amitié solide qui a résisté au temps. Le Français est aujourd'hui dans le Sud, au Cameroun et le Camerounais est aujourd'hui installé dans le Nord, en France. Ordonné prêtre à Amiens, notre jeune Camerounais ne résiste pas au désir de faire un retour en arrière, une incursion dans le passé, et décide de revisiter la mémoire.
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Espion de Dieu
Avec E. Levinas, penser l'Évangile

www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8134-9 EAN: 9782747581349

Claude LAH

Espion de Dieu
,

Avec E. Levinas, penser ['Evangile

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris Italia L'Harmattan Burkina Faso

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa Via Degti Artisti, 15 10124 Torino ITALIE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

Collection « Chrétiens Autrement» dirigée par Noël Hily

Appel aux chrétiens: Croyons-nous comme avant? Croyons-nous tout ce qui est affirmé dans les Eglises? Que disons-nous? Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute liberté, dans des groupes de réflexion, dans des associations diverses de chrétiens, mais aussi dans des revues et des livres. Beaucoup désirent aussi célébrer leur foi chrétienne dans des cérémonies qui tiennent compte de la culture moderne. Nous proposons à ceux qui le désirent d'écrire leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour dire publiquement une foi chrétienne du XXIe siècle. C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à tous ces chrétiens en recherche. Noël Hily Centre de Recouvrance 12, rue de Recouvrance 45000 Orléans Tel: 02 38 54 13 58
(Voir en fin de livre la liste des ouvrages déjà publiés)

PREFACE

Rencontre Nord-Sud inversée. Le hasard a voulu qu'un Français, né en Bretagne, envoyé comme missionnaire au Cameroun, rencontre un jeune intellectuel Camerounais avec qui s'est nouée une amitié solide et qui a résisté au temps. Le Français est aujourd'hui dans le Sud, au Cameroun et le Camerounais est aujourd'hui installé dans le Nord, en France. Ordonné prêtre à Amiens, notre jeune Camerounais ne résiste pas au désir de faire un retour en arrière, une incursion dans le passé, et décide de revisiter la mémoire. Ille fait avec émotion: Se souvenir des jours d'autrefois et pleurer! En tout cas, c'est un fait, tout grandit en se changeant en souvenirs. Il le fait dans la sérénité d'une pensée qui a gagné en maturité. «On ne comprend bien les choses qu'avec son cœur », avait dit le renard de Saint-Exupéry. Que dire lorsque le cœur et la raison s'articulent dans une complicité sereine pour mieux saisir l'insaisissable? Mystère de l'amitié qui découvre ce que des regards distraits et pressés ne sauraient jamais percevoir! Me revient à la mémoire cette phrase d'Alain Fournier dans « Le Grand Meaulnes » : « Ce qui me plaît en vous, ce sont mes souvenirs. » L'étonnant dans cette rencontre, c'est que le missionnaire aurait pu regagner le Nord et laisser au fils du Sud la place dans le Sud. Il n'en fut rien! Le sort, ou plutôt la volonté de quelqu'un qui nous mène, qui se fait douce proposition et nous conduit avec aménité « là où nous n'aurions pas voulu aller» en a jugé autrement. Miroir, au plan des consciences et du reIigieux, du mixage des cultures, des peuples, des ethnies, du brassage universel sécu]ier qui s'opère sous nos yeux dans la logique de la mondialisation? En tout cas, le fait est là, I'homme du Sud est dans le Nord et I'homme 7

du Nord a élu domicile dans le Sud. Ce qui a donné lieu, dans ce livre, à une « rencontre Nord-Sud inversée.. » Au point de départ, presque rien, un fait anodin semblable à tant d'autres dans nos vies, pareil à tous ceux ordinaires dont nos existences sont tissées. L'occasion? Un conseil. Une proposition. La figure d'un penseur qui se détache. Un philosophe peu ordinaire, un humaniste sorti de l'univers hanté par les Lumières et qui trouve dans la Bible le secret de I'humanisme qui, pour I'homme, constitue le fondement de son humanité. Levinas, car c'est de lui qu'il s'agit, va devenir pour eux deux cette présence inspiratrice et féconde, rapprocher l'un de l'autre deux esprits, deux cœurs, deux pensées, transformer le face à face du dialogue, en une communion de pensée fruit de deux regards qui, désormais, vont s'orienter dans la même direction et qui les fait se découvrir comme étant, mêmes bien que pas nécessairement les mêmes, semblables et différents à la fois, ce qui est la spécificité même de l'unité. L'unité, c'est ce qui en effet différencie essentiellement de l'unicité. Celle-ci est, en son essence même, refus de la différence et uniformisante à souhait. L'unité, elle, est en revanche et dans son essence rnême, ouverture à la différence. C'est donc le missionnaire qui a amené ~e jeune philosophe à se plonger dans le monde lévinassien de l'altérité. Celle-ci deviendra source transparente comme de l'eau de roche, à laquelle il puisera à pleines mains, à pleine intelligence. Qui informera sa réflexion, déterminera ses perspectives, enrichira sa vision de I'homme, infléchira ses décisions, créera une nouvelle dialectique pour une évolution assurée, renouvelée de l'Afrique en général et du Cameroun en particulier. Miracle de l'altérité qui est au cœur de toute prise de conscience du « soi », du « moi », du «je» et du « tu », autant de pronoms qui se fondent dans l'harmonie d'un « nous» qui, loin d'être une fusion, se mue essentiellement en communion. L'homme du Sud donc, engagé au service de l'Eglise dans le Nord, sent le besoin disions-nous de revisiter la mémoire, de se replonger dans le passé avec la maturité d'un présent assumé. «Le devoir de mémoire, un impératif éthique », dirait René Rémond. Oublier, serait renier quelque 8

chose de soi-même. Et voilà que l'homme du Sud, mû par un désir secret de revivre quelque chose qui l'a marqué et qui lui tient à cœur, sent le besoin d'y revenir pour en débattre avec lui-même. Dans un premier temps, il va se laisser emporter par le courant de la reconnaissance. Reconnaître ce qu'on doit. Porter aussi un certain regard lucide sur la mission, sur une présence, une méthode, un style, une manière d'être et d'agir qu'il juge maintenant avec la lucidité que donne la distance, dans une reconnaissance qui se fait conscience, prise de conscience critique. Une critique qu'il voudrait constructive! Ainsi donc, l'homme du Nord est-il venu dans le Sud porter la Bonne Nouvelle, armé dans une main d'une croix, tel que cela est représenté dans la statue de Lavigerie brandissant la croix et, de sa haute staturf~debout dans une position ailée sur un socle surélevé des Hauts d'Alger dominant la baie avec, dans le cœur, sa culture qu'il apporte en présent à des populations quelque peu attardées, pense-t-iI, pour les faire bénéficier d'une richesse qu'ils découvriraient et leur permettrait de tracer de nouvelles voies vers le bonheur. Avec Lavigerie, on en était encore à la méthode de l'adaptation: s'adapter à l'autre pour l'apprivoiser, l'amener à mieux accueillir le message. Avec les missionnaires, dont le père Brillet, lazariste, est un des représentants attitrés au beau milieu du XX siècle, s'était opéré le passage à la méthode de l'acculturation, une sorte de transition pour s'ouvrir résolument à la dimension de l'inculturation, celle à laquelle en avait appelé le Concile Vatican II. Dans l'acculturation, on a le souci d'apporter à l'autre sa propre culture. Dans l'inculturation, le souci premier sera de laisser à l'autre, qui nous fait la grâce de nous accueillir, le soin de traduire l'universalité du message dans le particularisme d'une culture. L'inculturation, une démarche nécessaire, indispensable, urgente, humble et respectueuse de la différence, de cet autre différent de qui on a tant à recevoir et non pas seulement cet autre à qui on a tout à donner. Permettre à toutes les cultures et à tous les peuples d'advenir progressivement à eux-mêmes, uniques, multiples, divers etc. solidaires. 9

Notre jeune philos0phe ne peut contenir la poussée d'un désir qui 1'habite de réfléchir sur la mission. A cette entreprise, il consacre la première partie du livre. Et J'on va, avec lui, cheminant dans les dédales de divagations sur]' écriture, ]a culture, le métissage, la mondialisation, la solidarité... Le tout patiné d'une influence secrète et avouée de Lévinas dans une « approche nouvelle de Dieu, de la Bible, des événements, des hommes ». A Lévinas sont consacrées des pages denses et ferventes. A sa suite, on entend se répercuter en nous l'écho d'aphorismes qui interpellent, qui surprennent et éveillent: « Le « Moi» est responsable de l'autre, avant d'être moi, otage d'autrui avant d'être libre ». Et un peu plus loin: « Le visage d'autrui révèle l'infini ». Et l'on a droit ainsi à des raccourcis lumineux sur la proximité, la responsabilité, la substitution: «Le 'Tu', nous append-on, est le salut du 'Je' ». On y découvre des pépites d'or: « La relation à autrui n'est pas un attribut de la personne, mais une blessure qui lui vient de l'autre ». Impossible de sortir indemne de là car« devenir vulnérable à autrui a comme conséquence le fait de ma destitution, d'une substitution à l'autre ». Et puis cette affirmation qui vous coupe le souffle: « la crainte de Dieu doit se muer en crainte pour autrui ». A l'heure de l'invasion triomphante de l'individualisme rampant et partout présent, un tel langage a de quoi surprendre et tout remettre en cause! Tout cela ne va pas sans conséquences au plan pastoral, parce qu'on ne peut plus «aborder J'individu à partir de sa culture...mais parce que c'est l'autre». Car il ne s'agit plus de déculturer pour inculturer mais pour s'aventurer dans une démarche d'incarnation qui va dans le sens d'une présence, d'un accompagnement, d'une proximité, d'un échange pour un enrichissement mutuel. Une démarche de confiance en celui qui reçoit le message, qui devra s'en imprégner pour qu'à son tour il puisse l'exprimer, le proclamer à sa manière, dans sa culture, sa sensibilité propre, ses références propres, tout en sauvegardant la communion avec l'universel. Point d'autre voie que celle-là pour ouvrir le chemin du Royaume. La mission devient alors avant tout une mystique, une contemplation, une adoption des impératifs de l'Incarnation, d'une acceptation de la JO

différence, de l'autre différent. La différence cessant d'être un obstacle pour devenir trempl in. Et Claude, dans un soupir qui cache mal une certaine souffrance qu'il a peine à contenir, regrette que le Synode de 1994 sur l'Afrique n'ait pas insisté davantage sur l'inculturation. Et de s'insurger contre le critère de civilisation pour juger des civilisations. « Pourquoi faut-il, s'interroge-t-il, que ce soit la technique qui soit la référence suprême qui permette de hiérarchiser les cultures, avec comme présupposé que la civilisation occidentale a atteint le stade le plus élevé de la civilisation» ? Une interrogation qui donne lieu à cette autre question lancinante: faut-il parler, en ce qui concerne la modernité, d'assimilation ou d'émancipation? « L'assimilation est intégrative et la marginalisation excluante ». Et notre philosophe de s'enhardir jusqu'à écrire une page terrible sur la période coloniale qui « coupe I'histoire de l'Afrique en deux », et de conclure: « L'assimilation a conduit à une inconsciente christianisation ». Il se garde de se cantonner cependant dans cette constatation offusquée. Face à cette destitution de l'autre, une porte de sortie nous est proposée: «C'est à partir d'un humble enracinement local et occidental que l'Afrique peut constituer sa propre identité et se présenter au dialogue des cultures» . L'Africain saura-t-il se réveiller pour préserver son identité et résister aux sirènes «des dieux de l'économie» ? C'est sur cette interrogation que se clorent les digressions de cette première partie. Cette réflexion lui tenait à cœur qu'il n'a pas su ou pu résister à en parler, mais sur laquelle il ne pouvait

pas s'étendre davantage

-

elle ne comprend que trente six

pages- le but étant ailleurs. Son projet était de mettre en exergue la personnalité d'un prêtre, d'un missionnaire, en qui il reconnaissait un maître doté d'une grande ouverture d'esprit, et par-dessus tout un serviteur de la Bonne Nouvelle. Il a donc choisi de le laisser parler et le laisser se livrer à travers un genre particulier, le genre épistolier. Ainsi le lecteur pourrait-il, à travers vint-cinq lettres circulaires que le missionnaire adressait «à ses amis de partout », se faire, par lui-même, une idée personnelle sur la Mission en gestation, en acte, en Il

confrontation avec la vie, avec les âpretés et les imprévus du quotidien! Le genre épistolier est assez libre pour pouvoir servir la communication, sauver la relation, garder le contact avec ceux avec qui des amitiés avaient été nouées, avec qui des liens si forts avaient été créés, que rien désormais ne saurait effacer. La vie avait imposé la séparation. Et toute séparation est toujours, qu'on le veuille ou non, une blessure. Blessure salutaire, à la vérité, car si elle peut éloigner, elle peut, si l'on y consent, devenir purification, critère de fidélité à l'épreuve du temps. La séparation s'était donc imposée, et le consentement avait suivi, parce qu'il le fallait bien. Les amis étaient maintenant disséminés, épars en différents points de France et d'Afrique. Il fallait veiller au salut de l'amitié: « Créer des liens, dit-il, c'est cela l'essentiel» ! Le genre épistolier fait partie d'un héritage culturel qui plonge ses racines loin dans le temps. On pense aux Odes d'Horace, l'inventeur des épîtres en vers, aux Lettres de Cicéron, aux épîtres de saint Paul et, au siècle des Lumières, aux Lettres pleines de badinage de Voltaire. Les lettres, si elles perdent la matérialité de la présence corporelle du locuteur, elles procurent une autre: elle est une réalité matérielle durable. Dans tous les cas, la richesse de la personnal ité qui se révèle, l'animation d'un tour naturel font l'attrait de l'épître. L'apôtre Paul en avait fait spontanément l'instrument d'évangélisation par excellence, un moyen de communication porteur d'un message de feu, d'une synthèse christologique de haut vol, qui a nourri les cœurs, les esprits, la foi de ses destinataires, des pages ardentes qui sont de vrais révélateurs, les miroirs d'une passion aux accents ruisselants de conviction. Des lettres si fortes et prégnantes, que, depuis plus de deux mille ans, elles n'en finissent pas de nourrir la réflexion et la méditation de l'Eglise! Recourir au genre épistolaire pour ouvrir, avec l'épître aux Thessaloniciens, le Nouveau Testament, ne fut pas, tant s'en faut, le fruit du hasard. Le Saint-Esprit y a vu un moyen privilégié bien dans la ligne de l'Incarnation pour révéler à l'homme la nouveauté de Dieu en Jésus-Christ. Pour porter la Bonne Nouvelle, il ne s'agissait pas de se perdre en des élucubrations aériennes ou des abstractions 12

d'une dialectique rationnelle pure, mais bien de la révélation du visage de Dieu qui naît au contact, au frottement du quotidien, à la confrontation avec les imprévus de la vie où se dit Dieu, dans l'épaisseur du temps, dans le flux du quotidien. En tout cas, ce genre a permis à saint Paul de donner libre cours aux épanchements de son cœur, aux cris de sa sensibilité, aux révélations de ses envolées théologiques, à l'expression de ses joies, de ses peines, de ses emportements, de ses enthousiasmes, de ses heures de lassitude aussi: « qui me délivrera de ce corps de mort », au déroulement de ses argumentations serrées et toujours passionnées, à la chaleur inimitable de ses hymnes bouleversantes, indépassables, inimitables comme l'admirable hymne à l'amour de la première épître aux Corinthiens ou celle de l'épître aux Ephésiens, chapitre premier, ou encore celle de l'épître aux Philippiens, chapitre 2 ! Notre phiJosophe présente donc une série de lettres circulaires de son ami le père Brillet tout en se gardant bien de s'immiscer dans la trame de documents bien situés dans 1'histoire et palpitants de réalisme vécu. Il laisse le soin au lecteur de suivre les méandres d'une pensée qui s'exprime au gré des événements, des lectures, des réussites, des échecs, des inquiétudes, de l'espérance, d'une espérance fragile mais toujours indéfectible et sans faille.. Il nous arrive de trembler parfois pour le missionnaire, de nous réjouit de ses succès, de compatir à ses échecs, en tout cas de vivre des moments de parfaite symbiose avec lui. Au lecteur, s'il veut bien parcourir cet itinéraire, de se laisser gagner par l'aventure, et aussi d'abandonner en cours de route, s'iJ le désire, de se passionner, de se dépassionner, de s'irriter, dè se laisser émouvoir, étonner, de laisser son cœur battre à J'unisson d'un cœur qui bat au rythme d'une passion débordante, celIe de faire découvrir les visages dans le Visage de Quelqu'un de vivant, qui a nom Jésus-Christ, en qui se renouvelle une sorte de transfiguration perpétuelle sur les Thabor du monde. L'étonnant chez le père Brillet, c'est que ses lettres circulaires auraient pu se réduire à des informations sur la mission. Il a choisi d'aller plus loin, de déborder les limites de l'information pour en faire une tribune en vue d'un partage culturel, philosophique, spirituel, théologique se déroulant au fil 13

des heures, de l'existentiel, au gré des lectures, des films, des événements qui peuplent son univers. Et l'on se trouve, comme dans un miroir, face à un cœur qui bat, une intelligence qui cherche, un esprit qui creuse aiguillonné par l'avidité du savoir, et qui fait part de ses découvertes, de ses déconvenues, fidèle dans ses commentaires au compagnon de route qu'il s'était choisi pour mentor, Levinas. Toutes les fois que l'occasion se présente, il ne manque pas de parler de Lévinas, de l'évoquer, de se laisser entraîner dans la dynamique de sa pensée et de se perdre parfois avec complaisance dans les méandres de sa réflexion tout entière centrée sur un point focal, l'altérité, fasciné qu'il fut par l'accueil « de l'autre en tant qu'autre ». Ainsi, à travers onze lettres écrites entre 1992 et 2002, va se dévoiler le visage d'un homme donné et tout entier abandonné, assoiffé de savoir et de découverte, de contemplation active, un passionné de l'Evangile, attentif à l'Autre et à tout autre, proche de Dieu et si proche des hommes, tant les deux proximités ne font qu'un! Missionnaire, il l'est dans les tâches les plus nobles, comme il l'est aussi dans les plus humbles besognes. A travers ces pages palpitantes de vie, le missionnaire nous apparaît comme celui qui ne peut se départir de la prise de conscience qu'il a d'être avant tout et par-dessus tout chargé de mission. Tout au long des pages l'on découvre en lui un cœur qui vibre, une imagination qui déborde et qui rêve, un enthousiasme qui croit sans se départir jamais, qui entreprend, crée, craint, se révolte parfois, se plaint dans «des gémissements» d'autant plus poignants qu'ils ruissellent d'humanité, sans jamais porter atteinte à l'amour qui espère, à une volonté tranquille qui va ! Espérer, n'est-ce pas croire dans l'amour? Car là où il est, le missionnaire se sait homme de service, envoyé pour être au service. En ce lieu où il est convoqué, il n'est plus question pour lui de s'écouter, tellement sa vocation l'engage à se faire écoute dans un enthousiasme toujours renouvelé. Car il n'est pas question pour l'enthousiasme de se laisser entamer ni, quels que puissent être les aléas et les âpretés de la vie, de se laisser rogner les ailes, de laisser le cœur faillir! 14

Ce n'est pas que le missionnaire joue au surhomme. Il est homme de terrain, requis aussi pour répondre, par vocation, aux urgences du quotidien, de faire face aux impondérables, de se frotter aux imprévus du quotidien, à des problèmes de fils électriques, de voitures qui s'embourbent, de moteurs qui cassent ou qui n'ont qu'une marche avant, toutes les autres étant marche arrière, de groupe électrogène qui se grippe... que saisje encore? Autant de tâches qui constituent «ces travaux ennuyeux» qui ne sont pas toujours « faciles» et qui tissent le tissu des jours et des heures... et «qui veulent beaucoup d'amour» ! Missionnaire, il n'en demeure pas moins homme à la sensibilité fragile et bien frêle parfois. On pense aux cordes d'une lyre, à celles ténues d'un violon aux accents si grêles, si aigus qu'on en viendrait aux larmes...On n'en veut pour preuve que ces pages palpitantes où est évoqué le souvenir de la mère. Douceur d'une sensibilité proche de celle d'un enfant si pure, toute blanche, comme on dit d'une page vierge qu'elle est blanche, comme perlée des premières graines, de la rosée qui luit aux premières lueurs du jour, à l'épure de cristal d'un matin de printemps! Héraut de l'Evangile, le missionnaire porte en lui une exigence, celle de répondre aux impérati fs de 1'1 ncamation, cette plongée bouleversante de « l'infini dans le fini », qui le rend attentif à la vie, à la nécessité de s'impliquer dans le cambouis de la vie, à se laisser envahir par la passion pour l'homme, dans la mesure de sa passion pour Dieu, de la passion de Dieu pour tout homme, pour tous les hommes, pour quiconque parmi les hommes, prenant pour centre d'intérêt tout ce qui intéresse I'homme. A la manière du Christ des évangiles. Un Christ que l'on voit animé d'une force mystérieuse qui le met en branle et qui le pousse comme d'instinct vers celui qui se sait sans intérêt, vers le plus démuni, le paumé, le déstabilisé, l'exclu, le perclus, s'employer à lui redonner foi en lui-même, et le remettre debout. Mettre debout les hommes, ce fut tellement l'affaire de sa vie. Et le père François Brillet de reprendre à son compte cette remarque de Levinas, qui est une parole de feu: « L'infini est un amoureux fou du fini. » Un infini qui vient arracher « le 15

moi à soi-même. » Un infini qui s'évade pour ainsi dire de son monde anonyme pour aller «à l'autre de l'être», pour vivre « autrement qu'être» au-delà de toute frontière, et faire éclater les « murs de haine» dressés entre les peuples en vue de faire des « peuples un seul peuple» ! Thème de l'évasion si présent dans la pensée lévinassienne ! Thème aussi de l'amour en qui il faut croire, croire dans «l'amour de l'amour.» Et cet autre aphorisme: «Aime... et tu seras! » Tout Levinas se trouve concentré dans cette réflexion: «Aviver la mémoire d'une autre source de sens que celle de la rationalité grecque, cel1e qui, issue des prophètes, veille sur la promesse de l'avènement de I'humain ». Et puis creuser le désir de I'homme, le vrai désir, «qui n'est pas celui que le Désiré comble, mais celui qu'il creuse». Se construire à l' effleurement de l'émoi que provoque la présence de l'autre: « Mon être, c'est à l'Autre que je suis redevable» ! Tel est en effet, pour un chrétien, bien que Lévinas se défend d'en être un, le secret du mystère d'un Dieu qui choisit de se déplacer, de quitter son monde prométhéen dans lequel on a toujours cherché à le confiner, à le lui imposer de force, par la force, jusqu'au jour où il a jugé I'heure enfin venue de venir à la rencontre de I'homme poussé par un coup de cœur pour I'homme et l'amener à lui faire partager sa vie, sa propre vie de Dieu. Jusqu'au jour où il a poussé «la folie de l'amour» jusqu'à l'abîme de la kénose (néant), selon l'expression de saint Paul (Ph 2), en vue de révéler à I'homme quel était son vrai Visage d'homlne patiné de divin. Mettre ainsi sa toutepuissance au service de l'amour, choisir la dernière place, celle au-dessous de laquelle il n'est pas de plus dernière et donner à l'homme ainsi une conscience vive de sa dignité d'homme, portant en son visage les traits du visage même de Dieu. Le Dieu de l'Incarnation se révèle liberté s'adressant à des libertés, proposant l'amour à leur libre acquiescement. Un acquiescement sans lequel l'amour n'aurait plus aucun sens. C'est donc à cette source de la kénose que le missionnaire puise inspiration, souffle et dynamisme. Aussi n'est-on pas peu surpris de trouver tout au long du parcours épistolier du père François Brillet des mots récurrents comme «détachement, dépouillement, désintéressement ». Chemin 16

faisant, on retrouve des thèmes qui lui sont chers et qui vont tellement dans le sens de l'Evangile de saint Jean, comme le visage, la femme, la demeure, la tendresse, la douceur et, pardessus tout, le thème du Même et de l'Autre... Il va, dans l'immensité noire, portant devant lui son cœur comme un flambeau! Le missionnaire voit l'autre le Verbe paré de la chair du Christ. Il se fait promesse de regard et de compassion. A cheminer dans l'indulgence, il vole à l'opacité de l'indifférence et à l'infertilité du repli sur soi, enfantés que nous sommes à l'amour. Passer du sommeil de l'esprit à la présence de l'amour, de l'exil à la rencontre de l'autre: l'autre renouvelé par notre regard de bonté, rendu au monde illuminé par cet effleurement d'âmes comme celui que la haine ne transpercera plus. Dieu a couvert nos infirmités de son manteau d'humanité, d'humilité, ayant fait taire dans les flots de la bienveillance la vitupération des forts et la convoitise des conquérants, porteuse de mort. Grâce à Lui, l'humilié venu à nous, nous a rendus capables d'infini. Et ainsi rendre féconds nos rivages infertiles. On sera parfois, à juste titre, heurté par certaines remarques un peu dures ou désabusées qui échappent au missionnaire à propos des Africains: « ils en sont encore au stade de la cueillette », soupire-t-il. Ou encore: « Les Africains sont inconscients du danger des engins qu'ils manient. » Ou cet autre jugement un peu à l'emporte-pièce: « ils attribuent leurs misères à la malchance, à la sorcellerie...» Et aussi: « toute la politique et la religion sont teintées de tribalisme. » Ou encore: « Ils sont tentés par l'absolutisation de l'imaginaire. » Et puis, cette autre remarque désabusée:« Chacun s'habitue à tricher!» Ou encore: «Ici, tout s'arrange avec quelques billets! » Il ne se fait pas faute de stigmatiser l'absentéisme, le règne de la corruption! Mais, est-ce propre aux Camerounais? Hélas! Et puis le traitement inégalitaire qui fait fi de la dignité de la personne reprenant à son compte cette boutade de Georges Orwell dans « La Ferme des animaux» : Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que les autres! » Impatience de 1'homme occidental qui a peine à se faire à une mentalité autre, à une autre manière d'aborder et de saisir le réel, une autre façon de raisonner, de se situer par rapport à 17

l'événement! Sans doute! Heureusement pour lui, Péguy, un autre familier de notre missionnaire, et qu'il écoute volontiers, vient lui souffler à l'oreille: «Il est bon de suivre sa pente... pourvu que ce soit en montant. » Notre missionnaire aime se faire entourer, dans ses lectures, de personnages aimés pour qui il a un faible. Ainsi voit-on défiler tour à tour Bernanos, Léon Bloy, Martin Scorsese, Nikon Kazantzakis, Charles Moeller, René Habachi, Bergson, Jean Anouilh, Mauriac, Gabriel Marcel... Il réserve une place de choix, et on ne peut lui en vouloir, lui François, au Francesco de Zeffirell i. .. On pourrait croire le missionnaire impassible aux évolutions dans le monde, aux drames géopolitiques, aux opérations financières. Il n'en est rien: on le voit gémir des désastres qu'a causés la dévaluation du franc! Jusqu'à un certain point cependant! Car ces lettres circulaires qui s'arrêtent au premier novembre 2002, nous laissent quelque peu insatisfaits. Car s'il est un regret que l'on puisse, à mon sens, exprimer, c'est de ne pas trouver dans ces lettres circulaires de dimension africaine à proprement parler. On aurait pu s'attendre à ce qu'on nous parle des événements qui ont secoué le monde, aux retombées au Cameroun ou en Afrique de la tragédie du Il septembre 2001, par exemple! A ce qu'on nous informe sur les ambitions, les désirs, les aspirations des Africains, sur la présence d'une Eglise en mutation! Il n'en est rien! La vie missionnaire, avec ses urgences, ses mobilisations qu'imposent les imprévus du jour, ne se prêtait-elle sans doute pas à s'ouvrir aux événel11ents géopolitiques et religieux qui innervent et traversent It.:monde, à l'Islam, à ses visées conquérantes dans le monde et en Afrique en particulier! Il n'en est rien! Faut-il croire que notre missionnaire, homme de l'Occident implanté en Afrique, est resté tellement lié à ses racines du Nord, que les perspectives de l'Afrique ont été reléguées au second plan voire occultées! A aucun l110menton ne nous parle de la pastoraie africaine, de la théologie africaine, de la spiritualité africaine, de la liturgie africaine à promouvoir, des attentes des peuples d'Afrique, des crises qui secouent le continent africain, des maux, comme le sida ou les rivalités 18

ethniques qui minent l'Afrique... On reste en marge de tout ce qui concerne ce continent au destin tourmenté. Et je me suis pris à rêver! Pourquoi, se trouvant en Afrique, envoyé en mission pour les africains, le missionnaire venu du Nord, ~e sent-il davantage en symbiose avec l'Occident plus qu'il ne l'est avec l'Afrique? On aurait tellement aimé prendre le pouls de l'Afrique à travers une sensibilité occidentale qui lui fut tout entière vouée et qui a fait alliance avec elle! Et l'on pense volontiers à ces défricheurs des terres, bien rivés à leur tâche, attentifs aux requêtes du quotidien, et qui, comme ces « bœufs attelés au labour, » voient le sillon à creuser et vont leur chemin, tête baissée, avec le sentiment du devoir accompli ! Une mission justement venait d'être confiée à notre missionnaire qui allait requérir de lui toute l'attention et la tension et la passion qui le caractérisent, celle d'assurer la formation spirituelle des candidats africains à la Mission, de familiariser ces jeunes hommes à la spiritualité de Monsieur Vincent. A cette fonction, il a appliqué toutes ses forces, il s'est livré corps et âme et il s'est donné à corps perdu! Combien de temps encore notre missionnaire restera-t-il au Cameroun? La réponse ne se fait pas attendre:« Le jour où je risquerai d'être à charge, dit-il, je rentrerai. D'ici là, je continue ». Et lorsqu'il rentrera, il aura au moins la consolation d'avoir assuré la relève. Le missionnaire n'est-il pas celui qui travaille à se rendre inutile? Ce sont eux, dit-il, qui « africaniseront l'Evangile» Antoine Moussali*, Prêtre de la Mission

* Du même auteur: et le croissant, Éditions de Paris, 1998. - Judaïsme, christianisme et islam, Éditions de Paris, 2000. - Sept nuits avec un ami musulman, Éditions de Paris, 2001. - Le catéchisme catholique, traduit en arabe, Éditions de Paris, 2002.

- La croix

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PREMIERE

PARTIE

AVEC

LEVINAS:

D'UNE

AMITIE

A L'AUTRE.

Si, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde... (Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince)

1) François, le breton grandi dans les Landes.
Pour éviter d'aborder l'être comme une chose, il convient de l'accueillir comme une personne. A ce stade, je ne sais encore rien de l'autre, mais déjà je lui suis obligé. Qu'importent les préjugés ou les qu'en dira-t-on, l'autre est là qui dévisage. Comment poursuivre le dialogue sans même s'être risqué à la poignée de main, c'est-à-dire à toucher l'étranger? Le bonjour provoque l'ouverture à Autrui avant que l'un parle à l'autre. L'évènement de la rencontre est échange. La rencontre est politesse devant la porte ouverte: « Après vous, Monsieur ». Elle est évènement qui se produit sans « convenir» et où le sujet s'efface en présence de l'autre. Aussi fortuite soitelle, la rencontre a le goût d'une bénédiction, première invocation de la transcendance. Elle est prise de conscience, c'est-à-dire proximité qui met le moi en question et qui lui signifie d'emblée qu'il y a une ouverture dans l'être, véritable sortie de soi, qui s'appelle responsabilité et qui se dit dans le dialogue. Dialoguer ne consiste pas à discourir avec autrui sur les autres ou sur les choses. Dialoguer, c'est se tenir dans un face à face qui instaure relation et signification. C'est pour permettre un tel dialogue avec François que je vous confie ses lettres. Ses prises de position peuvent être jugées trop tranchées, catégoriques, péremptoires, partiales ou partisanes. Elles ont au moins le mérite d'enrichir le débat, toujours actuel, sur la « mission» des prêtres européens au Cameroun. 23

1.

L'enfant de chœur.

Né le 19 octobre 1922 à Rennes en Bretagne, mais parti dès l'âge de douze ans vers les Landes françaises, François

Brillet sera ordonné prêtre à Dax, le 1er juillet 1948, pour le
compte de la Congrégation de la Mission, une association de prêtres séculiers, fondée en 1625 par saint Vincent de Paul. Et en I983, après avoir été en Éthiopie, en Érythrée, en Algérie et à Madagascar, il sera envoyé comme missionnaire au Cameroun. Il compte aujourd'hui 54 ans de sacerdoce dont plus de 50 passés en Afrique. Pour avoir longtemps fréquenté cet ami, j'ai beaucoup appris de lui. Ma vie intellectuelle et mon ministère de prêtre restent largement marqués par l'expérience humaine de François. Revenons à sa vie de missionnaire. La première chose qu'il apprend en arrivant en Afrique, c'est que le hasard n'existe pas et que c'est Dieu qui mène les hommes là où il juge qu'ils pourront être utiles et qu'il les y laisse tant qu'il y aura besoin d'eux... et qu'ils feront effort pour le satisfaire. Le hasard apparaît à ses yeux comme le nom laïc que Dieu prend pour passer incognito parmi les hommes. Tout au long de sa vie, François a personnellement constaté que Dieu permet ainsi toutes les rencontres humaines, même les plus anodines apparemment. C'est ainsi qu'il a pris I'habitude de se laisser faire tout en observant ce qu'on a appelé un peu prétentieusement « les signes des temps ». Il a appris, peu à peu, que, en cas d'hésitation de sa part, il lui fallait avoir la patience d'attendre: l'explication non donnée sur le moment, le pourquoi et le comment, viendrait certainement un peu plus tard : en général, une explication tout à fait imprévue, à l'occasion d'un événement, apparemment souvent sans importance. Mais une explication qui demandera de lui d'y mettre toute son intel1igence et tout son cœur: en somme, d'ajouter à la part de la Providence sa petite part à lui. Il a compris cela pour la première fois, le jour où le Père William Slattery, le Supérieur Général de la Congrégation

de la Mission de l'époque, lui demanda, à Paris, le 1er janvier
1949, s'il était prêt à aller en Éthiopie comme missionnaire. 24

Ayant perdu sa mère quelques mois plus tôt, et n'ayant donc plus d'attaches familiales directes en Europe, il a de suite accepté de partir ainsi à l'aventure. Mais, réflexion faite, il a reconnu dans cette proposition un lien avec un épisode précédent de sa vie commençante dans la Congrégation de la Mission. Nous y reviendrons plus loin. Passons rapidement sur ses cinq années de secondaire. Bon élève à l'école primaire, « tout nouveau, tout beau! » dit le proverbe, François m'a avoué s'être un peu relâché dans le secondaire. A cause vraisemblablement, en partie au moins, d'un imprévu, tout au début. Ses études secondaires commencèrent avec un éclat dont il se serait aisément passé: après trois mois, à Noël 1935, la classe de sixième se débarrassa de lui, pour l'envoyer de suite en cinquième, car, paraît-il, il était trop fort en français et en latin, ayant été pistonné, pendant quelques mois, dans ces langues, par l'aumônier de la maison des sœurs de circulaires, le père Louis Tarel, ancien missionnaire à Haïti. Mais François a eu du mal à se relever de ce saut imprévu, qui lui a fait manquer toute une année de mathématiques; et le reste de ses cinq années s'est passé beaucoup plus discrètement. Mais c'était déjà une indication sur la route à suivre, une indication qu'il n'a pas su lire de suite. Pendant ces années, il ne s'était pas posé avec trop de précision la question qui le dépassait à l'époque: que faire de lui-même? Les Filles de la Charité de circulaires (nom symbolique: de « cantus pius », chant pieux), près de Rennes, sachant son désir, assez vague, d'être prêtre, l'avaient dirigé, sans qu'il s'en doute, vers ce qu'on appelle de nos jours la Famille Vincentienne. Il avait atterri chez elles à une époque où sa mère, qui avait des problèmes de santé, ne pouvait plus le garder avec elle, son père étant décédé en janvier 1925, alors qu'il avait un peu plus de deux ans! A cette époque, l'expression «Famille Vincentienne» n'existait pas encore. François ne connaissait réellement aucun Père Lazariste. Il ignorait même ce que l'adjectif Lazariste voulait dire. Il ne connaissait que l'un ou l'autre des prêtres de Rennes qui habitaient à l'époque rue de Fougères et qu'il avait rencontrés dans la maison des sœurs et à qui il avait vraisemblablement 25

servi la Messe. En effet, enfant de chœur fut son tout premier vrai métier. Littéralement: le clergé de la paroisse de la Toussaint à Rennes avait trouvé un système pour aider les familles pauvres: embaucher comme enfants de chœur rétribués les garçons de ces familles. François a commencé l'expérience dès l'âge de cinq ans. Cela supposait qu'on soit à l'église dès six heures du matin par tous les temps: il fallait servir les messes des huit prêtres de la paroisse. Pour les mariages et enterrements, on allait chercher les gamins à l'école des Frères. De 1935 à 1940, François ne s'est jamais posé la question de savoir pourquoi leurs professeurs du Berceau de Saint Vincent de Paul étaient tous appelés « Monsieur» et non pas « Père» ou « monsieur le Recteur », comme les curés de campagne... En effet, les Sociétés de prêtres organisées en France après le Concile de Trente, comme l'Oratoire, la Compagnie des prêtres de saint Sulpice, les prêtres de la Mission, n'étaient pas des congrégations religieuses, avec les trois vœux (pauvreté, chasteté et obéissance). Aussi tout membre de ces sociétés était appelé « Monsieur» et non Père ou Dom. Une fois passé, ou plutôt raté le baccalauréat, pour cause de déficit mathématique désormais congénital, le Père Supérieur, «Monsieur» Jules Bergeret, lui demanda ce qu'il comptait faire. François lui répondit: « Eh bien! comme tout le monde! ». Autrement dit: suivre le chemin suivi par presque tous les camarades qu'il avait vu grandir avec lui. Il fut alors amené en septembre 1940 à une dizaine de kilomètres de là, de l'autre côté de la ville de Dax qu'il connaissait à peine, dans une maison de campagne» de la Congrégation comme ils disaient alors entre eux, au lieu-dit Pontchevron où, traditionnellement, les étudiants lazaristes de Notre- Dame du Pouy passaient leurs vacances. Dans ces temps antiques, une fois les étudiants rentrés au scolasticat, il n'était plus question de vacances en famille. Il fallait bien apprendre à « se détacher! » Replié de Paris depuis l'invasion de la France par les troupes allemandes, le « Séminaire Interne» ou noviciat était 26

venu atterrir là en pleine campagne landaise. Sa mère qui avait dès 1938 quitté sa Bretagne natale travaillait à Dax dans une famille qui, après son décès en avril 1948, adopta le petit François. C'est aujourd'hui encore sa famille basquo-Iandaise, à laquelle d'autres, italienne, parisienne, éthiopienne, malgache, pied-noir-auvergnate, américaine, etc., familles adoptives viendront s'ajouter par la suite. C'est sans doute le « centuple» promis dès ici-bas à quiconque quitte père et mère! Sans parler de la « foultitude» d'amis dont le souvenir, qui date parfois des premières années d'études, l'accompagne partout où il va. François était destiné à devenir cosmopolite. Il avait lu, dans son adolescence, le fameux « Comment se faire des amis », de l'Américain Dale Carnegie. Sans trop les chercher, ces amis sont venus de partout et leur souvenir ne le quitte plus, dans sa pensée et sa prière. Et loin d'en faire un complexe, il se sent très à l'aise dans les milieux internationaux.

2.

Le séminariste.

Le 29 septembre 1940, il prend la soutane et apprend à monter et à descendre les escaliers, avec ce vêtement encombrant, sans se casser la figure: la relevant par devant en montant, par derrière en descendant. Alors que, quelques mois plus tôt, il aurait été bien plus prêt à dégringoler ces escaliers sur la rampe. Puis, c'est la première année de Séminaire Interne qui se déroule sans histoire. Les étudiants étaient tous très timides à cet âge. Le Père Joseph Pumir leur faisait peur, avec son regard qui vous scrutait par-dessus ses verres de lunettes. Comment ne pas être inquiets de savoir ce qu'il pouvait bien penser des petits séminaristes? Il leur laissait l'impression d'un être préhistorique. En ces temps de mobilisation générale, on avait fait appel à des anciens. Le Directeur était âgé de plus de soixante ans. Il avait déjà été Directeur du Séminaire Interne pendant la guerre de 1914. Il aura du mal à quitter ce monde, et les mauvaises langues diront: il attend la troisième guerre 27

mondiale pour reprendre son poste. Pour la philosophie, François a eu le Père Stephy Sidarouss, jeune prêtre d'origine égyptienne qui finira plus 1ard cardinal et patriarche catholique d'Alexandrie. François le reverra en 1968 lors d'un passage au Caire. Les Anglais occupant l'Égypte, alors que les Allemands étaient en France, la Gestapo vint un jour enlever le professeur de philosophie. Il aura comme successeur le Père Joseph Henri que François retrouvera bien plus tard en 1958 à Alger. A la fin de la première année de Séminaire interne, aux derniers jours d'août 1941, le Père Pumir appela François et lui demanda s'il voulait faire sa demande de « bon propos », c'està-dire son premier engagement dans la « Congrégation de la Mission », le nom officiel des lazaristes. Pourquoi pas, pensa-til. C'était en fin août: François passa par acquis de conscience par la chapelle, histoire de recommander à Dieu sa démarche. N'avait-il pas été formé à bien des gestes de ce genre? Le 31 août au matin, au cours de la Messe quotidi~nne, la communauté avait célébré le Bienheureux Ghébré Mikaël, martyr Lazariste éthiopien du siècle précédent. Et François fut admis au «Bon Propos ». Il ne se doutait pas que ce brave Ghébré Mikaëlle rattraperait au tournant et I'enverrait travailler chez lui, en Éthiopie. Ne dit-on pas avec raison qu'on n'a rien sans rien ! Deuxième année de Séminaire interne, et premiers contacts avec la Philosophie: sa première prise de contact avec l'abstraction fut assez pénible. Rien ne lui facilitait le travail, les manuels eux-mêmes étaient en latin. François a dû décevoir ses deux professeurs, le P. Sidarouss, puis le Père Joseph Henri. Étrange toutefois que ce dernier ait gardé un assez bon souvenir de lui pour témoigner en sa faveur, en septembre 1960, lorsque, après neuf ans d'Éthiopie, et deux ans de mission paroissiale en Algérie, le professeur d'Écriture Sainte ayant décidé au dernier moment de rester en France après ses vacances, on proposa le nom de François pour le remplacer au Grand Séminaire de Kouba, à Alger: « allez-y, il s'en sortira, » aurait-il dit. Étrange retournement, un de plus: deux ans plus tôt, on avait refusé de le donner au Père André Marsay, Supérieur du Grand Séminaire de Tunis, qu'il avait connu et admiré à Addis-Abéba et qui le 28