Esquisses pour une autobiographie

De

Texte révisé suivi d'une biographie de Robert Musil. La publication du chef-d'œuvre de Robert Musil, "L'homme sans qualités", constitue l'un des événements les plus importants de l'histoire littéraire du XXe siècle. Elle est éclairée ici avec ces quelques extraits d'un ouvrage peu connu de l'auteur, demeuré d'ailleurs inachevé: "Esquisses pour une autobiographie", composé de souvenirs et de pensées révélatrices sur sa vie d'homme et d'écrivain.


Publié le : dimanche 6 septembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824902715
Nombre de pages : 32
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Robert Musil
Esquisses pour une autobiographie
Traduit de l'allemand par Madeleine Laval
La République des Lettres
Esquisses pour une autobiographie
Les deux plus beaux moments de ma carrière d'écrivain sont restés ainsi gravés dans ma mémoire (sans que je sache trop si ce souvenir est exact):
J'avais renoncé à la profession d'ingénieur et m'étais rendu de Stuttgart à Berlin, où je m'étais inscrit à l'Université; je préparais le diplôme secondaire, ou l'avais déjà obtenu; en tout cas, je fréquentais peu les cours et j'avais employé mon temps à acheverLes errements de l'élève Toerlessque j'avais commencé à Stuttgart. Quand j'eus terminé, le manuscrit me fut renvoyé par plusieurs éditeurs avec des remerciements et des fins de non-recevoir. Entre autres par Diederichs, de Iéna; et je me souviens aussi de Bruns, à Minden, et de Schuster et Loeffler, à Berlin. C'étaient, en particulier les deux premières, des maisons que j'avais choisies soigneusement, avec une grande naïveté de sentiments; à la manière spontanée des enfants, j'éprouvais pour elles une sympathie qui ne reposait nullement sur une connaissance exacte de leur valeur. Je fus un peu confondu que toutes trois, et d'autres encore, eussent examiné et rejeté mon manuscrit avec la même promptitude. A cette époque, j'aspirais autant à devenir écrivain qu'à obtenir la "licencia docendi" pour la philosophie, et le jugement que je portais sur mes capacités était incertain. J'avais donc pris finalement la décision de prier quelqu'un qui fît autorité de me donner son opinion.
Mon choix tomba sur Alfred Kerr, et il y avait déjà dans ce fait quelque chose d'extraordinaire. Peut-être avais-je lu quelques-unes des critiques qu'il faisait alors paraître dans leTag berlinois et peut-être avais-je, derrière sa manière d'écrire qui semblait, à l'Allemand du Sud que j'étais, particulièrement affectée et offrait à mes yeux l'attrait et l'étrangeté d'un carnaval étranger, décelé ce qu'il y avait de bien-fondé dans son style et dans ses jugements; mais je crois bien que la cause véritable de ce choix reposait sur le fait que je connaissais son opuscule sur la Duse, paru dans la collection "La Coupe de Fruits"; au fond elle ne reposait même pas sur ce fait; car je me souviens qu'un petit groupe de deux à quatre phrases avait suffi à éveiller en moi un sentiment d'étroite parenté avec lui. J'étais encore à Brünn quand j'avais lu ce petit ouvrage, et le souvenir que j'en ai reste associé à l'"esplanade", une longue allée plantée d'arbres, que, le dimanche, au son de la musique militaire, on remontait en flânant d'un côté pour la redescendre de l'autre. Je ne sais plus quel rapport il y avait entre cette esplanade et le livre sur la Duse, mais je crois bien me rappeler que ce dernier était un petit in-quarto gris clair avec impressions dorées; c'est ainsi, en tout cas, qu'il évoque pour moi l'esplanade. Peut-être parce que, au long de ces dimanches affreusement ennuyeux, on tentait d'entrer là en contact avec la vie, que tout se passait alors comme dans les petites villes et que, sans doute, j'avais emporté le livre sous mon bras pour faire le jeune homme intéressant. Ainsi me vint l'idée de m'adresser à Alfred Kerr.
***
Mon père m'a souvent demandé de lui exposer l'objet de mes préoccupations; je n'en ai jamais été capable. Il en est encore de même aujourd'hui; si je voulais expliquer à quelqu'un les chapitres sur le sentiment (cf.L'homme sans qualités) auxquels je travaille depuis déjà si longtemps et que j'ai presque menés à bien, je m'embrouillerais aussitôt et resterais coi. Considéré avec une certaine complaisance, ce serait là le trait de caractère essentiel d'un "homme sans qualités", trait qui le distinguerait de ces écrivains qui ont toutes choses présentes à l'esprit et dont le mode de pensée est "constructif" et non purement rationnel. Mais c'est aussi le gros point sombre de ma vie. On me qualifierait difficilement d'esprit confus, mais pas non plus d'esprit clair. A la réflexion, mon pouvoir de clarification est grand, mais tout ce qui tend à rendre les choses confuses ne cède le pas que sur quelques rares points.
Mon père avait une grande clarté d'esprit, ma mère était particulièrement confuse. Comme, au réveil, une chevelure embroussaillée sur un beau visage.
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