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Esquisses pour une autobiographie

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32 pages

Texte révisé suivi d'une biographie de Robert Musil. La publication du chef-d'œuvre de Robert Musil, "L'homme sans qualités", constitue l'un des événements les plus importants de l'histoire littéraire du XXe siècle. Elle est éclairée ici avec ces quelques extraits d'un ouvrage peu connu de l'auteur, demeuré d'ailleurs inachevé: "Esquisses pour une autobiographie", composé de souvenirs et de pensées révélatrices sur sa vie d'homme et d'écrivain.


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ROBERT MUSIL
Esquisses pour une autobiographie
Traduit de l’allemand par Madeleine Laval
La République des Lettres
ESQUISSES POUR UNE AUTOBIOGRAPHIE
Les deux plus beaux moments de ma carrière d’écriva in sont restés ainsi gravés
dans ma mémoire (sans que je sache trop si ce souve nir est exact) :
J’avais renoncé à la profession d’ingénieur et m’étais rendu de Stuttgart à Berlin,
où je m’étais inscrit à l’Université ; je préparais le diplôme secondaire, ou l’avais
déjà obtenu ; en tout cas, je fréquentais peu les c ours et j’avais employé mon temps
à acheverLes errements de l’élève Toerlessque j’avais commencé à Stuttgart.
Quand j’eus terminé, le manuscrit me fut renvoyé pa r plusieurs éditeurs avec des
remerciements et des fins de non-recevoir. Entre au tres par Diederichs, de Iéna ; et
je me souviens aussi de Bruns, à Minden, et de Schu ster et Loeffler, à Berlin.
C’étaient, en particulier les deux premières, des m aisons que j’avais choisies
soigneusement, avec une grande naïveté de sentiments ; à la manière spontanée
des enfants, j’éprouvais pour elles une sympathie q ui ne reposait nullement sur une
connaissance exacte de leur valeur. Je fus un peu c onfondu que toutes trois, et
d’autres encore, eussent examiné et rejeté mon manu scrit avec la même
promptitude. A cette époque, j’aspirais autant à de venir écrivain qu’à obtenir la
« licencia docendi » pour la philosophie, et le jug ement que je portais sur mes
capacités était incertain. J’avais donc pris finale ment la décision de prier quelqu’un
qui fît autorité de me donner son opinion.
Mon choix tomba sur Alfred Kerr, et il y avait déjà dans ce fait quelque chose
d’extraordinaire. Peut-être avais-je lu quelques-un es des critiques qu’il faisait alors
paraître dans leTagberlinois et peut-être avais-je, derrière sa maniè re d’écrire qui
semblait, à l’Allemand du Sud que j’étais, particul ièrement affectée et offrait à mes
yeux l’attrait et l’étrangeté d’un carnaval étrange r, décelé ce qu’il y avait de bien-
fondé dans son style et dans ses jugements ; mais j e crois bien que la cause
véritable de ce choix reposait sur le fait que je c onnaissais son opuscule sur la
Duse, paru dans la collection « La Coupe de Fruits » ; au fond elle ne reposait
même pas sur ce fait ; car je me souviens qu’un petit groupe de deux à quatre
phrases avait suffi à éveiller en moi un sentiment d’étroite parenté avec lui. J’étais
encore à Brünn quand j’avais lu ce petit ouvrage, e t le souvenir que j’en ai reste
associé à l’"esplanade », une longue allée plantée d’arbres, que, le dimanche, au
son de la musique militaire, on remontait en flânan t d’un côté pour la redescendre
de l’autre. Je ne sais plus quel rapport il y avait entre cette esplanade et le livre sur
la Duse, mais je crois bien me rappeler que ce dern ier était un petit in-quarto gris
clair avec impressions dorées ; c’est ainsi, en tou t cas, qu’il évoque pour moi
l’esplanade. Peut-être parce que, au long de ces dimanches affreusement
ennuyeux, on tentait d’entrer là en contact avec la vie, que tout se passait alors
comme dans les petites villes et que, sans doute, j ’avais emporté le livre sous mon
bras pour faire le jeune homme intéressant. Ainsi m e vint l’idée de m’adresser à
Alfred Kerr.
***
Mon père m’a souvent demandé de lui exposer l’objet de mes préoccupations ;
je n’en ai jamais été capable. Il en est encore de même aujourd’hui ; si je voulais
expliquer à quelqu’un les chapitres sur le sentimen t (cf.L’homme sans qualités)
auxquels je travaille depuis déjà si longtemps et q ue j’ai presque menés à bien, je
m’embrouillerais aussitôt et resterais coi. Considé ré avec une certaine
complaisance, ce serait là le trait de caractère es sentiel d’un « homme sans
qualités », trait qui le distinguerait de ces écriv ains qui ont toutes choses présentes
à l’esprit et dont le mode de pensée est « construc tif » et non purement rationnel.
Mais c’est aussi le gros point sombre de ma vie. On me qualifierait difficilement
d’esprit confus, mais pas non plus d’esprit clair. A la réflexion, mon pouvoir de
clarification est grand, mais tout ce qui tend à re ndre les choses confuses ne cède
le pas que sur quelques rares points.
Mon père avait une grande clarté d’esprit, ma mère était particulièrement
confuse. Comme, au...