Essai biographique sur Laurent Désiré Kabila

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Ce livre cherche à dissiper le brouillard enveloppant le passé de Kabila, à décrire et analyser les principales étapes du parcours de cet homme précédant son apparition sur le devant de la scène et sa montée au pouvoir. L'avènement de Laurent Désiré Kabila à la tête du Congo fut l'effet d'un exceptionnel concours de circonstances plutôt que l'aboutissement d'une lutte politique. Il reste qu'il eut une vie riche en péripéties politiques et qu'il fut un acteur de la longue histoire des résistances et rébellions congolaises à l'égard des pouvoirs en place.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296319585
Nombre de pages : 449
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CAHIERS AFRICAINS AFRIKA STUDIES
n° 57-58-59 (série 2002)

2003

Erik
en collaboration

KENNES
avec MUNKANA N'GE

ESSAI BIOGRAPHIQUE
sur

Laurent

Désiré

KABILA

n° 57 - 58 - 59
(série 2002)

2003

Institut Africain / CEDAF Afrika Instituut / ASDOC Tervuren

L 'Hannattan

Paris

LES AUTEURS

Erik Kennes est politologue et chercheur à l'Institut africain/Cedaf. Munkana N'Ge est chercheur au Congo-RDC.

CAHIERS

AFRICAINS

-

AFRIKA

STUDIES

Leuvensesteenweg 13, 3080 Tervuren Tél. : 322 769 57 41 Fax: 322 769 57 46 E-mail: africa.institute@africamuseum.be Site: http://cedaf-asdoc.africamuseum.be Conditions d'abonnement en fin d'ouvrage Couverture: Conception graphique: Sony Van Hoecke Illustration: Céline Pialot

Revue membre de l'A.R.S.C. - Association des revues scientifiques et culturelles http://www.arsc.be
@ Institut africain-CEDAF ISBN: 2-7475-4287-4 ISSN: 1021-9994 - Afrika Instituut-ASDOC, 2003

Erik KENNES

et MUNKANA

N'GE

Essai

bioaraJJhiaue

sur Laurent

D. Kabila

5

TABLE
Avant
. mTR -

DES MATIÈRES
9

propos
ON. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
Il

0 D U CTI

I. ANNÉES DE JEUNESSE A. Le père de L.D. Kabila : Désiré Taratibu B. La mère de L.D. Kabila : Jeanine Mafik C. Les premières années de L.D. Kabila
Carte 1 - Nord du Katanga Tableau généalogique de Désiré Taratibu Tableau généalogique de Jeanine Mafik Kanambuj a Mubol. Tableau des mariages de Désiré Taratibu Tableau des compagnes de Laurent Désiré Kabila Carte 2 - Sud-Kivu et nord du Katanga

13

14 20
26
33 34 36 37 38 40

II. ENGAGEMENTDANS LA BALUBAKAT, GoUVERNEMENT DU LUALABA.. 41

A. B. C. D. E.

La Province du Nord-Katanga La Balubakat et sa marginalisation La grande révolte Balubakat Les débuts politiques de L.D. Kabila Le gouvernement du Lualaba

F. Lejeune Laurent Kabila à Manono
III. DE MAN ON0 À ALBERTVILLE A. L'évolution politique au Katanga

41 43 50 61 66 72

83
83 88
À ALBERTVILLE

B. Les errances de L.D. Kabila
IV. LA PROVINCE DU NORD-KATANGA ET LE POUVOIR

..97
98 102 104 107 107 112 115 119

A. B. C. D.

Enjeux politiques au Nord-Katanga Le gouvernement Mwamba Ilunga à Albertville Le groupe des "jeunes loups" à Albertville L.D. Kabila, honorable Député Provincial 1. Défrichage du maquis juridique 2. L'activité politique de L.D. Kabila député 3. Le retour de Sendwe et la résUITection P.P.Co. du 4. L.D. Kabila rejoint le C.N.L.

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Erik KENNES et MUNKANAN'GE

Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

V. LAGRANDE ÉBELLION R DE1964-65 A. La première prise d' Albertville B. La seconde prise d'Albertville et la rébellion de l'est C. Le C.N.L.-Est s'installe à Albertville D. Activités diplomatiques pour le C.N.L.-Est E. La reprise en mains du C.N.L.-section Est F. Che Guevara au Congo 1. Le "maquisde Kibamba" 2. L'arrivée de Che Guevara: les problèmes 3. L'action de Che Guevaraau Congo 4. La vie familialede Kabila : suite G. La désintégration des maquis de l'est H. Le front de Kasindi
VI. LA FINDELAGRANDE RÉBELLIONS TLACRÉA E nON DUP .R.P. A. Les maquis dans la région de l'est B. Le maquis du P.R.P. de 1967 à 1978 1. Évolution militaire a) Lerecrutement:lesmilitaires etleurseffectifs
b) L' orgarrisationITIilita.ire

129 130 135 142 148 154 158 159 165 170 177 178 185
187 187 190 204 204
208

c) Lesopérations ilitaires m 2. Activités économiques 3. Les priorités pratiques 4. La prise d'otages de 1975 et ses conséquences
5 . É vol uti on pol i ti que.

213 218 222 225
230 231 236 240 245 246 250 256
258

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 2 3 0

a) L'organisation politique et administrative b) L'organisation du «parti» et ses cadres politico-militaires c) Les appuis extérieurs et les représentantsP.R.P. à l'étranger d) Une alliance avec le Front de LibérationNationale du Congo 6. Aspects idéologiques a) * Écrits en kiswahili * Écrits en français b) Syt11bolique u pouvoir d
7. Conc I usi ons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Carte 3 - Territoire de Fizi

260

VII. LE P.R.P. APRÈS1978 A. Évolution politico-économique 1. Cadres du P .R.P. de l'intérieur 2. Activités économiques 3. Activités de L. Kabila à l'extérieur 4. Représentations et soutiens extérieurs a) avecleF.L.N. . C b) avecMungulDiakaet le C.L.C. c) avecle ComitéZaïre(enBelgique) d) avecNguzKarlI Bondet IeF.C.D. e) avecleM.N.C.-L.

261 261 262 265 266 268 272 273 273 275 278

Erik KENNES et MUNKANAN'GE

Essai bioaraohiaue

sur Laurent D. Kabila

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B. Évolution militaire: les guerres de Moba 1. La démobilisation des maquis 2. La première «guerre» de Moba (13-15 novembre 1984) 3. La seconde «guerre» de Moba (17 juin 1985) 4. Vie de Laurent Kabila dans le maquis; son fils Joseph a) SifaMaanya b) Kesia . .. c) Vumilia C. Les années où ils n'étaient nulle part... 1. Laurent Kabila après le maquis 2. Les soutiens au P.R.P. et ses activités après le maquis 3. La représentation extérieure a) Lerôlede LamentKabila b) Lesdémarches lareprésentation xtérieme de e c) Lesactivitéscommerciales

280 ..280 284 291 298 298 301 301 303 303 304 ..313 313 316 317

D. La ruée vers la guerre E. Laurent D. Kabila au sommet du pouvoir
Carte 4 - Secteur de Lulenge ÉPILOGUE: L. D. KABILA : LA FIN DES RÉBELLIONS? L'émergence d'une action, et ses limites
ANNEXES. BIB mD

318 322
330 331 334

. . . . . . . .. . . .. . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... .. 339 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 393

LI OGRAPHIE. EX

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 403

Erik KENNESet MUNKANA N'GE Essai biographique sur Laurent D. Kabila

9

AVANT - PROPOS
Cet essai - le mot est choisi à dessein - trouve son origine dans une demande du professeur Benoît Verhaegen qui a proposé à l'auteur, en mai 1997, de réunir l'information écrite disponible sur celui qui venait de prendre les fonctions de Président de la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre), et de la vérifier dans la mesure du possible.

L'obscurité et le mystère qui entourent le passé - et encore le présentde cette personnalité ont fait que la recherche a réclamé bien plus de temps que prévu. Assassiné le 16janvier 2001, L.D. Kabila a été remplacé à la tête de l'État par son fils Joseph. Nous avons pu compter sur l'aide très appréciée du professeur Benoît Verhaegen, qui a mis ses archives à notre disposition, et sur les recherches inlassables de M. Munkana N'Ge.l Cet essai biographique n'aurait pas été possible sans l'inestimable apport des archives CEDOMI et de M. Jean-Pierre Sonck,2 que nous remercions très vivement, ainsi que de M. Michel Veys, qui nous a montré certaines archives du Comité Zaïre et qui, au delà d'un énorme travail d'édition, nous a évité quelques erreurs. De multiples pistes de recherche et de précieux conseils nous ont été fournis par le baron Gérard Jacques. Ce travail n'aurait pas vu le jour sans l'apport généreux des professeurs Jean Omasombo Tshonda, Kabuya Lumuna Sando, Lwamba Bilonda, Herbert Weiss, de MM. Roger Capiot, Eugène Claeys, Roger Gallant, Xavier Grandjean, Émile Ilunga, Anselme Kabongo, Polycarpe Kakudji, Narcisse Kalenga, Émile Lejeune, Maliki Hashimu, Daniel Mayele, David Mosango, Aubert Mukendi, Justin Mushitu, Guillaume Nkongolo, Joseph Nkulu, Henry Rosy, Maurice Sabuni, François Sauvenière, Amos Simba, Charles Simba, Sosyo Bayibsa, Christian Souris, Déogratias Symba, Jean Van Lierde.
1 Précisons que la contribution de M. Munkana N'Ge a consisté essentiellement en une substantielle documentation de base, et que les interprétations et jugements sur le passé et les actes de Laurent D. Kabila sont exclusivement le fait de M. Erik Kennes. 2 Dépositaire également du Centre de Documentation Politique ou CEDOPO, qui publia, à partir de 1964, un Bulletin à distribution très limitée, rédigé par M. André Louwagie, ancien cadre de la Sûreté belge au Kivu et au Katanga. Le CEDOPO, fmne privée,
vendait ses infonnations (de qualité fort inégale) à d'autres services et à des particuliers.

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Erik /(ENNES et MUNKANA N'GE

Essai biographique

sur Laurent

D. Kabila

Nous avons bénéficié de l'aide précieuse de MmeClaudine Dekais aux Archives Africaines, du Centre de Documentation Historique de l'Année belge, des Archives des Nations Unies ainsi que, très spécialement, de Cosma Wilungula, Maurice Kangaj Ct), Christophe Ngoy, Jeanson Umba, Grand chef Baudouin Mulongo Ndala Beula, et de M. Charles Mwando Nsimba, ancien gouverneur du Kivu. Nous leur en savons particulièrementgré. En outre, de nombreux témoins ont préféré rester anonymes, pour des raisons de prudence, bien qu'aucun d'eux n'ait émis de critique contre la personne de feu le président L.D. Kabila. Nous les remercions tous très sincèrementde leur inestimable apport. Nous devons aussi une vive reconnaissance à M. Gauthier de Villers, sans qui ce cahier serait encore en chantier, et qui a su faire preuve d'une patience surhumaine face à son collaborateur têtu et récalcitrant. Enfin, nous voudrions rendre hommage à la personne et à l'action de M. Prosper Mwamba Ilunga, qui nous a chaleureusement accueilli à Kinshasa; il est malheureusement décédé au moment de l'achèvement de cet ouvrage, le 8 février 2003. Que soit finalement reconnu le rôle important qu'il a joué dans l'histoire de son pays. Erik Kennes

Erik KENNES et MUNKANAN'GE

Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

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Introduction
Ce texte était presque achevé quand le président Laurent D. Kabila a été assassiné dans des circonstances mal élucidées. Notre intention était de décrire la genèse et le parcours historique d'un acteur crucial de l'actualité politique du Congo, non de reconstituer une vie accomplie et de l'évaluer. Le déplorable assassinat de L.D. Kabila a dramatiquement brusqué une histoire rayée de transitions avortées et de successions illégales et illégitimes à la tête de l'État congolais. Les données de base de cet essai biographique sont assez pauvres: L.D. Kabila n'a publié aucun récit autobiographique, et les quelques travaux parus sur le sujet apportent encore beaucoup moins d'éléments fiables que ceux que nous sommes en mesure de fournir ici en nous basant presque uniquement sur des données secondaires et des récits de témoins. Nous avons pris le risque de nous appuyer en grande partie sur ces sources orales, pour les données biographiques relatives à L. Kabila, car il n'y a pas d'alternative: nous croyons qu'on ne peut pas condamner à l'oubli une partie de l'histoire du Congo. Mais nous avons privilégié les informations qui se recoupent et ont une source indépendante l'une de l'autre; toutefois, les témoignages auxquels nous avons eu accès étant relativement peu nombreux, nous avons dû parfois nous contenter d'un seul, dont nous n'avons pas toujours pu vérifier la valeur. Pour des raisons de lisibilité, mais aussi de sécurité, nous avons dû avancer des données sans pouvoir toujours en indiquer la source. Nous pouvons assurer le lecteur que la véracité de chaque élément du récit a été contrôlée le mieux possible. Les témoignages oraux utilisés sont presque toujours multiples; chaque fois qu'une information ne repose que sur une seule source orale, nous l'avons explicitement précisé: cette source unique nous a paru fiable en l'occurence, pour une raison ou une autre; mais notre appréciation est, bien entendu, partiellement subjective. La contextualisation de la vie de L. Kabila tient une large place dans ce travail. Une part importante de notre recherche a porté sur la Balubakatl et sur les rébellions des années '70, sujets peu traités jusqu'à présent.
1 Nous avons pu exploiter une documentation en grande partie inédite, dans diverses archives privées et publiques (notamment celles de l'ONU à New York).

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Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

Notre étude ne veut qu'ouvrir le chantier en mettant à la disposition d'autres chercheurs nombre d'informations dont certaines sont encore à corroborer. Elle contient, sans aucun doute, des erreurs et de multiples lacunes. La mort de L.D. Kabila a ouvert davantage la porte à des mystifications. Nous ne pouvons qu'inviter les chercheurs, ainsi que les personnes concernées, à compléter ce travail, en espérant qu'un jour des témoins privilégiés accepteront de lever le voile sur les nombreux épisodes obscurs qui jalonnent le parcours politique de Laurent Désiré Kabila. Ces zones d'ombres sont multiples, car L.D. Kabila a toujours cultivé le secret, la mystification autour de sa personne, il n'a pas cessé de brouiller les pistes de son passé. Son parcours recoupe, de façon remarquable, le chemin de presque tous les mouvements d'opposition qu'a connus le Congo, de la Balubakat au Parti de la Révolution Populaire. L'histoire de ces groupes n'a en grande partie jamais été écrite; ceci est vrai en particulier pour la Balubakat, qui a joué un rôle important dans la formation personnelle du "hors-la-loi" qu'est devenu L.D. Kabila. C'est pourquoi nous n'avons pas manqué d'esquisser ici déjà l'histoire peu connue de ce mouvement, qui sera développée dans un ouvrage ultérieur. La prise du pouvoir par L.D. Kabila a fait émerger cette histoire refoulée des rébellions et des résistances au Congo/Zaïre. Elle en était en même temps la vérité, dans le sens hégélien. Elle nous oblige à poser la question du lieu et des contours d'une réelle alternative aux régimes des présidents Kasa-Vubu et Mobutu. Les oppositions n'ont-elles pas été surdéterminées dans leurs options et leurs actions par le régime en place? Le lieu de cette rébellion ne coïncide-t-il pas avec le «bas du bas» du système en place, avec l'informel politique comme avec l'économique, dont se nourrissait le régime mobutiste ? La gestion du président L.D. Kabila a mis en évidence cette totale <<Ïnformalisation» politique et économique,
le glissement de l'informel à l'informe (DEVILLERSet WILLAME1998: 14).

Nous prenons le risque, à propos de L.D. Kabila, de privilégier cette clé de lecture, en accordant ainsi, consciemment, trop peu d'importance aux aspects externes et aux énormes pressions étrangères exercées sur la vie politique congolaise.

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Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

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I. Années

de jeunesse

Plusieurs hypothèses circulent sur la date et le lieu de naissance de Laurent Désiré Kabila. La notice biographique parue dans Verhaegen, Rébellions au Congo porte qu'il est né à Jadotville (>Likasidepuis 1966) le 27 novembre 1939.1 Cette date nous semble exacte, bien que L.D. Kabila lui-même, dans une interview récente, ait situé sa naissance le 27 novembre 1941, donc deux ans exactement après la date mentionnée dans l'ouvrage de
V erhaegen. 2

Quant au lieu de naissance du futur Président, plusieurs sources fiables confirment Jadotville, et un auteur bien averti de sa prime enfance précise même l'hôpital Dacko, en commune de Kikula (KISIMBA 2000:17). Il a effectivement habité avec sa famille la cité Kikula, avenue Maniema. Certains affirment qu'il est né à Baudouinville (>Moba) (LEJEUNE 1997:9), ce qui paraît très peu probable. Nous avons recherché des indications sur la parenté de Kabila. Ces éléments peuvent paraître fastidieux ou superflus au lecteur européen; cependant ils sont importants pour situer notre sujet sur l'échiquier politique katangais. En l'absence de documents, nous avons dû procéder par recoupements d'une trentaine de témoignages oraux; les conclusions qui suivent, sans être toutes certaines, sont fort probables.3
1 Benoît VERHAEGEN,Rébellions au Congo, t. I, CRISP, 1966, p.520. Une autre source semble confirmer cette date: L'Éclair, octobre 1965, p.13, où l'on affirme que L. Kabila avait à cette époque 26 ans. Il est évidemment possible que Kabila se soit présenté à l'époque comme plus âgé qu'il n'était. 2 Kabila. Le soldat du peuple, dans Jeune Afiique Économie, n° 286, 3-16 mai 1999, pp.12-31. Cette discordance entre dates peut s'expliquer: alors déjà, les parents Congolais attendaient souvent quelques années avant de faire enregistrer leurs enfants à l'état-civil en raison de la mortalité infantile élevée, et ils ne se souviennent pas toujours de la date exacte de la naissance (cf VOS 1973: 289-293). Notre interprétation est confIrmée par plusieurs témoins, qui nous ont assuré que l'année exacte est 1939. 3 Indépendant, notre essai arrive en partie aux mêmes conclusions que KISIMBAKIMBA. Parmi d'autres livres récents, signalons KrnAWA WIMWENE 2001, très bon ouvrage, bien documenté, et encore quelques brochures hagiographiques : MUYUMBAMA1LA 2001,
TSHIMBOJ KALENG 2001.

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Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

A. LE PÈRE DE L.D. KABILA : DÉSIRÉ T ARATIBU
Selon toutes les sources, le père de Laurent Désiré Kabila, s'appelait Désiré Kabila Taratibu Obashikilwe. Le nom sous lequel il est le plus connu est Taratibu (ou Tartibu), nom d'origine Swahili, ajouté à son patronyme Luba, Kabila, selon une coutume répandue dans les régions en contact avec l'est, sous influence arabisée. Effectivement, il est apparenté à des lignages de la région de Kabalo et d'Ankoro. Voir nos tableaux généalogiques, pp.34 à 39. Le père de Désiré Taratibu s'appelait Kabila Makolo.4 Le père de celui-ci, Kisinda kya Mwehu, originaire du village Kiombo (chef-lieu de chefferie du secteur de Niemba, territoire de Manono), avait émigré à Kayenga,5 puis à Kyaba, dans le groupement adjacent des Bena Mbao, en chefferie de Kabula, proche d'Ankoro.6 Kisinda y trouvera une épouse, qui sera la mère de Kabila Makolo, puis le couple quittera Kyaba pour s'installer au chef-lieu, Kabula, dans le clan des Bena Kishinki nè Banza. Kabila Makolo a eu deux épouses? : la mère de Taratibu est la seconde, Kibawa kya Kivwa Lenge. La première, Yumba Kiabo, a donné naissance à trois enfants, dont Ngoy Abini et Kalumba Katumbaya, le plus jeune des demi-frères de Taratibu, avec lequel il ne s'entendait pas. Ngoy Abini, fils aîné de Kabila Makolo, briguera par la suite le rang de chef à Kyaba. Mais en culture patrilinéaire Luba, la lignée de la mère n'a que peu de poids (la mère - non le père - appartient au clan des chefs, mais ses enfants n'ont pas priorité de succession) : évincé, Ngoy Abini est parti s'installer en chefferie Kivwa (Ankoro). Il est très probable que son père l'y a rejoint tôt ou tard, car c'est en chefferie Kivwa (à Kayenga) que Kabila Makolo est décédé, et enterré.
4

Le nom complet de feu le Président est Laurent Désiré Kabila Makolo: il lui vient

donc de son grand-père paternel. 5 Mwehu, le père de Kisinda, était de Kiombo (ou Kiyombo), chez les Bena Ngoi Luba ; il avait des parents chez les Bena Kilebele de Kayenga (chefferie Kivwa, aussi d'ethnie Luba), ce qui explique que son petit-fils Kabila Makolo soit enterré à Kayenga. 6 Ankoro, au confluent du Lualaba (nom du fleuve Congo en amont de Kisangani) et de la Luvua, doit son nom, dit la légende, à la réponse donnée aux Blancs qui demandaient: Qu'est-ce? -[ Ha Nkolo, c'est-à-dire "le point de rencontre" (YUMBAWAKION! 1997: 2). En effet, plus on va au nord, plus les Luba sont mêlés d'autres cultures (p.ex. Songye). Kabula est le nom du chef-lieu de la chefferie (la terminologie coloniale disait aussi "groupe de Kabula"). Elle avait fait partie, comme Ankoro, du territoire de Manono mais est rattachée depuis au moins 1940 au territoire de Kabalo, secteur Lukuswa. Les gens de Kabula se sentent de nos jours encore plus attachés à Ankoro. 7 D'une union extra-maritale de Kabila Makolo est né Louis Kabila, père d'une famille qui deviendra influente à Lubumbashi durant la présidence de L.D. Kabila.

Années

de jeunesse

15

Kibawa8 kya Kivwa Lenge était - son nom le dit - la fille du chef Kivwa Lenge (graphie coloniale: Kifwa Lenge), à la tête du village Kasongo (chefferie Kivwa, secteur Kamalondo, territoire de Manono). Selon la tradition Kivwa,9 leur lignée remonte à Mwikalebwe, un chef quelque peu mythique qui régna dans le village du même nom, en région des Songye ; son épouse, Kabole Kabubwe Mbidi,lo aurait eu cinq enfants dont Kasongo ka Mwikalebwe Kabamba Kampete Mbidi, Il qui va vivre au village Mukomwenze (est d'Ankoro, sur la Luvua), y épouse la fille du chef et s'imposant peu à peu dans cette région, y fondera la chefferie Kivwa12; son chef-lieu deviendra "Kivwa Kasongo" (ou aussi "Kivwa Kabulo" du nom de son fils). Kivwa Kasongo est aussi le village du clan Lenge, auquel appartient la mère de Taratibu. En effet, Kasongo ka Mwikalebwe a eu deux fils. Les enfants de l'aîné, Kabulo, furent déshérités par Kasongo pour rébellion contre lui, tandis que les sept enfants du second, Kazingu, restèrent fidèles, notamment Kivwa Lenge, le grand-père de Taratibu.13 Est-ce à dire que le président L.D. Kabila descendrait par sa mère
d'une lignée de chefs traditionnels? TIest utile de préciser que le clan Lenge

n'a pas (encore) pu prétendre au pouvoir dans la chefferie, où règne le clan Bena Kinoa du chefKivwa Kulungwe. À sa mort en 1921, en attendant la majorité de son fils, c'est son neveu Kivwa Kanange qui assura la régence et devint même chef le 27 décembre 1930. Or le 5 décembre 1937, l'autorité coloniale investit à la tête de la chefferie Jérôme Mwamba kya Munda, descendant de Keta (un fils de Kazingu) qui avait vécu des années au loin, incorporé dans la Force Publique, où il avait reçu le sobriquet de Masidiko. Cette nomination sera source d'un conflit de succession: selon une version des faits, ce chef nommé par le colonisateur n'était pas un vrai
8 Ce nom évoque l'esprit Kibawa, que la tradition situe à Piana (territoire de Manono).
9

Une tradition orale (rapportée dans PENXTEN 1958: 19-20) lie le mulopwe (chef) Luba

avec de nouveaux venus d'origine Songye, les baKalebwe: une de ses filles, Kabole Kabubwe Mbidi, amait épousé un chef Kalebwe, IIW1gaMbili; un de lems fils, Kasongo, sera fondateur de la dynastie des baKalebwe dont descendent les Kivwa. En principe, donc, Kibawa, la grand-mère de Laurent Kabila, est d'ascendance Songye. 10 On note que selon cette tradition, l'origine des Kivwa, et de la grand-mère de L. Kabila, est purement Songye, tandis que dans l'autre elle est alliée à un chef Luba. 11 Kampete Mbidi signifie "celui qui a deux couteaux" : l'un pour mener la guerre aux baLuba (les gens de la région de Kabongo), l'autre pour imposer la loi à ses sujets; surnom vantant les exploits du guerrier, son courage invincible et, en l'occurrence, même son tempérament d'assassin., que lui prête la légende. 12Kivwa proviendrait de Nkinvwa ou Lunvwa, "trou sur lequel on pose le bois pom fumer par exemple des viandes". Kasongo aurait fait un Nkinvwa en arrivant à Mukomwenze. 13Nous suivons ici deux témoignages oraux, ainsi que la lettre écrite le 18 août 1972 par le chef Kivwa Ngoie Kulungwe au gouvernement, retraçant l'histoire de la chefferie: les clans déshérités sont Ngongwe, Leya Kabulo, Kibwabwa, Misao wa Mpoyo, Kisasa ; les autres: Makwila, Nkanga, Muhonda, Lenge, Kibumbye, Kinda, Keta.

16

Erik KENNES et MUNKANAN'GE

Essai biographique

sur Laurent

D. Kabila

neveu mais un usurpateur d'origine oTetela, désigné par les Belges eu égard à ses bons et loyaux services dans la Force Publique et à ses études secondaires en Belgique.14 L'administration coloniale affirme qu'il était le prétendant légitime au trône des Kivwa. Un témoin de l'époque rapporte que Masidiko évoquait son enfance à Malela, au Maniema ; il aurait appartenu au clan Songye des Bena Milembwe, ce qui appuie la thèse des autorités coloniales. Et il apparaît que Masidiko connaissait à merveille les traditions de sa chefferie, ce qui eût été surprenant chez un néophyte usurpateur. Le chef Kivwa Kanange aurait orchestré une campagne de dénigrement contre «l'intrus oTetela» et un ressentiment planait parmi les descendants des «vraies» lignées des baKalebwe, dont celle de Kivwa Lenge. Ce malaise né du passe-droit donné par l'autorité belge au chef Kivwa Masidiko causera sa mort, en novembre 1961, lors de la reprise d'Albertville (>Kalemie) par les membres de la Jeunesse-Balubakat: son corps, mutilé sur la route de la Lukuga, sera jeté dans le lac Tanganyika.IS Néanmoins, même si Kivwa Lenge eût pu prétendre à la chefferie, ceci n'implique pas que L.D. Kabila serait un ayant-droit, car en pays Luba la succession se fait prioritairement du côté paternel. C'est en chefferie Bena Mbao (chef-lieu: Kabula, où est né son père) que Kabila aurait pu porter d'éventuelles prétentions au pouvoir traditionnel. À Kabula, trois clans briguent le pouvoir coutumier: d'abord le clan Ngoy a Kabula ; c'est celui de Taratibu, qui n'en est toutefois pas le chef car la préséance va à Kabula Makiki et Kabula Simbi. Le deuxième est celui des Bena Musengela Kabuyu. Le troisième, les Bena Ilunga, est celui d'un proche ami de Taratibu, l'instituteur Sylvestre Masumbuko.16 Les prétentions éventuelles de Taratibu (et de ses descendants) au pouvoir coutumier sont donc minces, tant du côté paternel que maternel.
14Nous suivons ici la version donnée par la sœur et par la nièce de Masidiko, et le témoignage de M. Pierre KISSIKI,ettre du 12 mai 2000 à l'auteur. Cf. aussi PENXTEN l TERRITOIRE EMANaNa, Secteur de Kamalondo. Étude et projet de création, 51 p. D Nous remercions vivement M. Kissiki pour ses précieux renseignements. Les conflits successoraux, très nombreux en région Luba, sont l'origine d'incessantes manipulations des lignages des chefs. Le nombre réduit de sources à notre disposition rend quasi impossible la reconstitution exacte de la généalogie de Kivwa Lenge. 15Une autre source orale fait état d'un lien entre Taratibu et un chef de Mulongo, Mafinge ya Kitenge. Celui-ci est effectivement arrivé dans la chefferie de Kivwa accompagné de membres du clan Kumbula qui, à Mulongo, vivait en conflit avec un clan de la lignée de Kyapwa, dont est issu l'actuel chef Mulongo Ndala Beula; le clan Kumbula avait accueilli Mafinge ya Kitenge bine qu'il fût muYeke, non Luba. Notons que Mafinge, après son arrivée chez le chef Kivwa, s'est également brouillé avec lui. L'actuel chef Mulongo Ndala Beula est touj ours en conflit avec le descendant de Mafinge, Paul Kulukulu Mafinge II. 16Son filsunique, le ministred'État GaëtanKakudji,n'est donc pas parent de L.D. Kabila.

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Sa promotion sociale, Taratibu va la chercher par le monde des Blancs, tandis que son fils Laurent se dressera contre l'ordre colonial blanc, mais sans pour autant se replier sur le village ou le milieu traditionnel. Désiré Taratibu (ou Tartibu; signifie "pondération, prudence, mise en ordre, précaution ") est né à Kabula en 1900.17Nous ne disposons que de vagues rumeurs sur sa vie avant 1927, lorsqu'il est engagé dans les services postaux de la Colonie. Il aurait vécu d'abord à Kabalo chez son "grand-frère" Mbuyu Matafwari, comme vendeur de poisson pour Abdar, un commerçant d'origine moyen-orientale, vers 1921-22, avant de venir à Élisabethville (>Lubumbashidepuis mai 1966); selon un témoin, il avait été recruté, avec un groupe de Kabalo et d'Ankoro, pour lUnion Minière du Haut-Katanga,18 mais arrivé dans la "capitale du cuivre", Taratibu aurait recherché autre chose que la mine. Nous n'avons recueilli que des rumeurs: il aurait travaillé au service d'une famille blanche de la place; il aurait été vendeur dans un magasin Luka, ou chez Christ Georges; selon une autre source, il aurait fait trois ans d'école primaire à Élisabethville (1924-27).19 Ce qui paraît sûr, par la "fiche signalétique" (PENXTEN 1958:22), c'est qu'en 1927, Taratibu entre aux services postaux d'Élisabethville comme commis. Taratibu a été, durant sa carrière professionnelle aux P.T.T., affecté à dix localités différentes. Après ses débuts à Élisabethville, il a travaillé à Sandoa2oet Malonga21,puis à Jadotville, Kambove (après 1939, année de naissance de son fils Laurent), Bukama, Sakania, Tenke et Ankoro22. Ensuite, Taratibu travailla à Kabalo23 dont dépendait le bureau de poste
17 Une de nos sources est la "fiche signalétique" de Désiré Taratibu, qui fait partie du dossier préparatoire à la création du secteur du Kamalondo (PENXTEN1958) (Archives Afticaines, Nouveau fonds Gouvernement Général de Léopoldville. Nos vifs remerciements à Mme Dekais qui a mis ce précieux document à notre disposition). Voir notre annexe 1, p.341. 18 Entretien de l'auteur, à Lubumbashi, peu avant le 17 juin 2002, avec Amédée Mukalayi, fils de Clément Muzinga qui avait fait partie de ce groupe.
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Selon Kisimba Kimba, Taratibu serait venu à Élisabethville parce qu'il aurait consenti

à se substituer à un de ses oncles qui devait y purger une "servitude pénale". A sa sortie de prison, il aurait été engagé à la poste comme planton, suppléant à son manque de fonnation par des cours du soir (KlSIMBA2000: 18). 20 Sans doute pas avant le 1er mars 1929, date de l'ouverture de la perception de Sandoa. Nos vifs remerciements à M. Roger Gallant pour ses précieux renseignements sur les services postaux au Katanga à cette époque. 21 er Le bureau auxiliaire de Malonga fut créé le 1 août 1936 : Taratibu n'a pu y arriver qu'après cette date; toutefois, il n'est pas certain qu'il y a travaillé, car un bureau auxiliaire était desservi par l'administrateur territorial. Malonga était le chef-lieu du territoire du même nom entre le 21 mars 1932 et le 4 juillet 1952; avant comme après, le chef-lieu du territoire était Dilolo (LWAMBABILONDA1994: 76-77 et 104). 22 Un bureau auxiliaire fut créé le 1er août 1936 à Ankoro, et devint sous-perception le 29 juillet 1944. Taratibu n'y est sans doute pas en poste avant cette dernière date. Les témoignages situent d'ailleurs son arrivée à Ankoro en 1947. 23 Selon des témoignages oraux, avant Ankoro en 1947, il aurait travaillé à Kabal~, village (nord-est de Malemba-Nkulu) dont le nom fut donné au bureau postal de Malemba-Nkulu du 22 avril 1922 (sous-perception relevant de Kabalo) au 1ermai 1950

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d'Ankoro, avant d'achever sa carrière à Baudouinville24en 1952. Il était, à cette époque, commis principal de deuxième classe, le degré le plus élevé qu'un Noir puisse atteindre dans les services postaux. Selon un unique témoin, il aurait aussi travaillé à la fenne de Katobo chez un colon belge, M. Schoonheyt, près du village de Kinsulu, dans la région de Baudouinville (>Moba). À partir de 1952 et jusqu'en 1958, Taratibu vécut en chefferie Kivwa, village de Kangulu (Kimabwe). TIse rendait régulièrement à Albertville et Élisabethville car, selon certains témoins, il faisait du commerce (avec son fils), dont le trafic de l'or et la pêche à la nasse. Taratibu aurait même eu une voiture, un magasin à Ankoro et une maison à Albertville (avenue Makala, direction de Nyunzu). Comme signe de sa position sociale, on peut relever que Taratibu était l'un des rares à Ankoro à disposer d'une boîte postale personnelle (le numéro 9), au moins de 1954 à 1957.25 Il reprendra pourtant des fonctions dans l'administration coloniale. Après enquêtes menées à Ankoro dans le cadre du décret du 10 mai 1957 instaurant une législation unique pour les chefferies, secteurs et centres, un secteur de Kamalondo26 est créé par arrêté du gouverneur n° 221/202 du 29 octobre 1958, avec Ankoro27 pour chef-lieu. L'administration avait pour politique de créer des secteurs pour regrouper des chefferies jugées trop petites pour une gestion efficace. Ankoro, centre commercial et fluvial au confluent du Lualaba et de la Luvua, compte dans son territoire plusieurs chefferies qui étaient le théâtre d'âpres luttes de succession ou de pouvoir, comme souvent en région Luba (p.ex. Kivwa). Le Rapport administratif préparatoire mentionn\e officiellement parmi les raisons de créer un secteur de Kamalondo :
(sous-perception relevant de Manono; il est alors nommé à Malemba-Nkulu). Penxten mentionne sur la "fiche signalétique" KabalQ entre deux postes de Taratibu à Ankoro, mais alors la chronologie des deux versions ne concorde plus; il y a deux possibilités: soit Taratibu, après Tenke, a été brièvement en poste à Ankoro, puis Kabal~, puis Ankoro (1947), soit il a fait Kabal~, Ankoro (1947), KabalQ, Ankoro, Baudouinville. 24 er Le bureau auxiliaire à Baudouinville, créé le 1 août 1936, devint sous-perception '. le 12 juin 1948. Taratibu n'y est probablement pas arrivé avant cette dernière date. 25 Annuaire du Congo Belge. Commercial-industriel-agricole, édition 1954, Bruxelles, p.550; Idem, édition 1956, p.593; Idem, édition 1957, p.126. Les éditions antérieures de l'Annuaire ne mentionnent pas les boîtes postales. 26 Bulletin Administratif du Congo Belge, 1959, p.384 ; L'Étoile-Nyota n° 324, 13 novembre 1958. Le secteur Kamalondo regroupait les anciennes chefferies Kambi, Bavumbu, Kifwa, Bena-Nkala, Ngoy-a-Sanza. Kamalondo est le nom donné par la population de la région au Lualaba (Congo) entre Malemba-Nkulu et Ankoro. 27 Il s'agit en fait d'Ankoro-Nord, l'ancien quartier de "résidence surveillée". Ankoro a été pendant de longues années une colonie de relégation, comme nous le verrons. Le choix de ce chef-lieu a sans aucun doute renforcé dans la population la perception du secteur et de ses autorités comme un instrument d'oppression coloniale.

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Un peu partout on constate aussi une crise d'autorité (voir notamment le défaut d'exécution de certains jugements rendus par les tribunaux de chefferie). On peut espérer que les autorités du secteur, étrangères aux petites intrigues coutumières et sur lesquelles certaines influences occultes n'auront pas prise, pOUlTontgrâce à leur indépendance maintenir une autorité plus ferme parce que non contestée. (...) La mise en vigueur du Décret du 10 mai 1957 postule obligatoirement de la part des autorités indigènes et des auxiliaires une compétence et des connaissances qu'ils n'ont pas. La création d'un secteur doit pouvoir permettre la mise en place d'éléments plus qualifiés. (PENXTEN 1958:25-26)

L'administration coloniale veut donc, par la création d'un secteur, transcender les querelles entre chefs et affermir la gestion du territoire par l'institution d'une autorité considérée comme <<Il1oderne»t efficace. e Soulignons qu'un chef de secteur a des compétences policières, est chargé de lever l'impôt, et qu'explicitement le colonisateur lui impose la mission de «civilisation», de <<Il1odernisation e la gestion». En même d temps, il aurait été juge coutumier ou <<kileleki».28 Désiré Taratibu, présenté par son chef Kivwa Masidiko comme candidat délégué de la chefferie au Conseil de secteur, se serait beaucoup investi, selon des témoins, pour obtenir ce poste. Or, il correspond si bien au profil désiré par l'administration que non seulement son nom est retenu mais il est proposé et nommé chef de l'ensemble du secteur Kamalondo. Il coiffe ainsi les structures des diverses chefferies, dont celle de Kivwa. Sa nomination29 ne pouvait manquer d'irriter les candidats déçus: manifestement ami des Belges, cultivant le français au détriment des langues locales, et de surcroît originaire de Kabula (territoire de Kabalo),
il ne s'est pas fait accepter sans problèmes (PENXTEN 1958: 45-51). Par la suite,

Taratibu va acquérir la réputation d'un homme juste, mais très dur et têtu. Dans le journal "indigène" L'Étoile - Nyota, édité par les autorités coloniales, la nomination de Taratibu est accueillie avec satisfaction: À Ankoro, on envoie Monsieur Désiré Taratibu; celui qui était arrivé depuis longtemps ici à Élisabethville comme commis aux services postaux devient à Ankoro chef de secteur de Bavumbu; ce secteur groupe les chefferies Bavumbu, Kifwa, Kambi, Ngoya Sanza et Bena Kala. Ce jour-là il y a de la poussière et de la sueur [métaphore pour la liesse populaire] et
beaucoup de danses de joie.30
28 Aussi déformation du mot "clerc" désignant, en français d'Afrique, le commis noir. 29 Décision n° 212/P.3 du 17 septembre 1958 de A.G. Lebnm, connnissaire de district a.i. (copie archives Institut Afiicain/CÉDAF) 30 <<PaleAnkoro wanamletea Bwana Désiré Tara tib u, am baye aliyekua karani wa ku posta tokea zamani hapa Élisabethville na Ankoro anakuwa chef de secteur Bavumbu, na ndani ya secteur hii, inaunga ma chefferie haya Bavumbu, Kifwa, Kambi, Ngoy a Sanza na Bena Kala. Siku ile kukawa kivumbi na jasho kukachezwa michezo mingi sana yafuraha.» (L'Étoile-Nyota n° 324, 13 novembre 1958, p.5).

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pouvoir colonial l'apprécie, et le manifeste en lui conférant, le

13 novembre 1959, la Médaille du Cinquantenaire du Congo Belge.31 Après sa nomination comme chef de secteur (il est proche du statut d'évolué), Taratibu aurait déménagé à Kangulu, où il se serait

construit
du Lualaba

-

grâce à un crédit du Fonds d'Avance32 une maison à (YUMBAWAKlONl 1997: 2). Comme nous le verrons, il trouvera

Kimabwe,33 nouvelle cité édifiée durant les années '50 sur la rive gauche la mort deux ans plus tard, en 1960, lors de la rébellion de la Balubakat.

B. LA MÈRE DE L.D. KABILA : JEANINE MAFIK DésiréTaratibu eu - avisunanime- de multiplesliaisonsféminines. a
Les précisions qui suivent reposent sur quelques témoignages dont nous ne pouvons assurer totalement l'exactitude. La première femme de Taratibu a été Cécile Mutumba, originaire de Bukama, vivant à Élisabethville, où le couple s'est probablement formé assez tôt, quand Taratibu y travaillait. Elle n'aurait pas eu d'enfant avec lui.34 Il a aussi voulu prendre en mariage Mbuyu wa Kayenga, vraisemblablement la fille du chef de Kayenga (où habitait probablement son père, Kabila Makolo), mais cette union ne s'est pas réalisée. Lorsqu'il est muté à Sandoa, il y rencontre la cousine de son ami Kangaj Ditumb, Jeanine MaCik, qui sera la mère de Laurent D. Kabila. Marié vers 1935, le couple divorce vers 1942-43. Nous y reviendrons. Quand Taratibu arrive à Kabala, il s'éprend d'une femme mariée, du nom d'Ilunga. Les amants ont un fils, qu'ils prénomment Constantin: afin de régler ce problème, la famille d'Ilunga propose à l'amant d'épouser la soeur cadette, Clotilde Kasongo (gardée à la maison jusqu'au mariage). Ils ont plusieurs enfants, dont Pétronella Mukalayi, qui vit encore.35
31 Ordonnance n° 91/562 du 13 novembre 1959, dans le Bulletin Administratif du Congo Belge, n° 50, 14.12.1959, p.3122. Cette médaille était décernée après 25 ans de services dans l'administration, sous certaines conditions. Taratibu a vraisemblablement reçu la médaille pour sa belle carrière à la Poste. Toutefois, les autorités administratives avaient un pouvoir discrétionnaire pour attribuer ces médailles. Cf ordonnance n° 21/430 du 16.10.1958, Bulletin Administratif du Congo Belge, 24 novembre 1958, pp.198-199. 32 Ce Fonds, destiné à favoriser l'accès d'indigènes à la propriété immobilière, permettait aux circonscriptions indigènes et aux centres extra-coutumiers d'accorder des prêts pour la construction de maisons en matériaux durables ou semi-durables, sur décision de l'administrateur du territoire. Toutefois, Taratibu contrevenait à la réglementation qui excluait les polygames du bénéfice d'un tel prêt (arrêté n° 21/44 du 20 mars 1957, art. 3c, in Bulletin Administratif du Congo Belge, n° 16 du 20.4.1957, p.895). 33 Ce nom viendrait des nombreuses pierres qu'on y trouve (YUMBA WAKlONl 1997: 2). 34 Source indépendante de Kisimba Kimba, confIrmée par lui (KrSIMBA2000: 18). 35 Au moment où nous rédigeons cet ouvrage, Constantin vit à Malemba-Nkulu. Pour la petite histoire, ajoutons que Désiré Taratibu a fait également une fille, Chantal, à la

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En 1947, Taratibu est muté à Ankoro. Là, il tombe sous le charme de Proserpine Banza, originaire du village de Lukunde, mais cette femme lui est refusée (elle épousera un certain Kikwampe). Il prend alors pour quatrième épouse une Luba d'Ankoro, Nyota Mande, et lui donnera cinq enfants: Rita Mwilambwe (nov. 1948), Dieudonné Kasongo Kabwa (1952), Espérance Mukalayi, Kakudji Salima, et Désiré Kisinda Taratibu.36 La cinquième femme de Désiré Taratibu, Mwamba wa Ntambo, est originaire de la chefferie Kivwa. L'enfant qu'elle a eu avec Taratibu

s'appelle Nathalie Banza (cf. aussi KISIMBAKIMBA 2000:

19).

Notons ici qu'après l'assassinat de Laurent D. Kabila en janvier 2001, c'est le fils de Nyota Mande, Dieudonné Kasongo Kabwa, qui sera nommé «tuteUD> l'actuel président Joseph Kabila et des autres enfants orphelins. de Ceci révèle une intéressante évolution divergente entre le droit public et la coutume : Joseph Kabila succède à son père comme Président, mais pas dans les prérogatives de chef de la famille. D'abord parce qu'il n'est pas le fils aîné, mais probablement aussi parce que les enfants sont tellement dispersés qu'il semble difficile de les réunir à nouveau; il a paru plus sûr, pour protéger la stabilité de la famille, de recourir à un demi-fière de Laurent Désiré Kabila, le seul enfant mâle encore en vie de Désiré Taratibu.37 Cet élément prouve, en tout état de cause, que la position de Joseph Kabila dans la filiation n'est pas très claire, car il n'émerge pas sans ambiguïté comme le successeur de feu le Président au titre de chef de la famille. Revenons à la mère de Laurent D. Kabila : Jeanine Mafik. Désiré Taratibu, muté d'Élisabethville à Sandoa, s'y lie d'amitié avec M Kangaj Ditumb père. Commerçant connu autour de Kapanga, Malonga et Lubumbashi (nom local d'Élisabethville), il a débuté, à l'instar de tant d'autres dans cette région, comme employé de Joseph Kapend, le père de Moïse Tshombe (BUSTIN975:191-192).38l est lié à une autre 1 I famille connue, celle de Nawej Mubol, un dignitaire traditionnel Lunda, qui plaça une de ses fillettes à Sandoa sous la tutelle de Kangaj Ditumb : Jeanine Mafik Mwad Kanambuj a Mubol.
femme du fils de son cousin; le mari trompé se vengera après la mort de Taratibu en ayant en 1961 avec Clotilde Kasongo un enfant, appelé Joseph Taratibu (décédé). Clotilde épousera, à la mort de Désiré Taratibu, le frère de celui-ci, Moke Mwilambwe, et ils auront deux enfants: Mateso Kakudji et Dieudonné Kabila (mort à Ankoro). 36 Kisinda Taratibu, qui est mort en Tanzanie en octobre 1991, a vécu (et a eu un enfant) avec la petite soeur de Sifa, la principale épouse officielle de L.D. Kabila. 37 Nos sincères remerciements au professeur Jean Omasombo pour cette observation. 38 Kangaj Ditumb père aurait eu des problèmes avec l'administration coloniale du fait de

sa polygamie: sa première femme a une fille Kushima et un fils Mujing, commerçant à la Katuba (Lubumbashi). Sa deuxième, Natat Samb, est la mère de Grégoire Kangaj, futur député Conakat de Dilolo, et de son frère cadet Maurice Kangajjunior.

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La parenté entre les deux familles remonte à la grand-mère de Kangaj Ditumb, Tembo (son nom fut donné à sa petite-fille qui est aussi la grand-mère de Mafik), et elle est telle que Jeanine doit appeler <<ngalo> ("oncle" en ruund) son petit copain de jeux, de trois ans son cadet, Maurice Kangaj,39fils de Kangaj Ditumb (voir le tableau généalogique p.36). Mafik a dû laisser très tôt sa famille dans son village d'origine, Manying, en chefferie du mwant Yav, territoire de Kapanga, du côté de la frontière angolaise, sur les rives de la Musangi. Son père, Nawej Mubol,4o participait selon certains à l'élection du mwant Yav, chef suprême des Ruund (Lunda).41La mère de Mafik, Tumb, est d'une famille Minungu (ou aMinung; de l'aire culturelle Lunda), originaire du village Saluseke, près de Dilolo. Mafik, leur premier enfant, naît en 1926,42 du moins officiellement car son premier bébé est né en 1936, et bien qu'elle fût mariée très jeune, on doit situer sa naissance probable autour de 1922. Outre sa soeur qui s'appelait Kaj, et son frère qui mourut en bas âge, Mafik a eu deux demi-soeurs: Rwej et Makand,43 nées du mariage de sa mère Tumb avec son second mari, Rukonkish a Mpant. Le jeune Laurent Kabila aura un lien assez étroit avec ses deux tantes maternelles. Kangaj Ditumb, son tuteur, a proposé Jeanine Mafik en mariage à Désiré Taratibu. Le couple s'est marié à Sandoa, probablement en 1935. Le premier bébé, un garçon, n'a pas vécu longtemps.44 En 1936 naît à Sandoa la aînée soeur de Laurent, Hortense Kibawa Mukeina.45 De nos jours, au sein du REFEco-Katanga (Regroupement des Femmes Congolaises, associant notamment des réfugiées ou déplacées soutenant
Maurice Kangajjunior est né en 1929, Mafik en 1926. Cette asymétrie d'âges et de parenté n'est possible que par une grande différence d'âges aux rangs antérieurs. Maurice Kangaj est décédé à Lubumbashi le 19 novembre 2002. 40 Mubol signifierait "meneur d'hommes", "celui qui a créé un village" ; Mafik était également appelée Mafik a Mubol. 41 Les quatre grands chefs Lunda (Rwej, Tshal, Kanapumb, Sakawat), avant d'élire le mwant Yav, doivent consulter les notables influents, tels les chefs Mwin Malabu, Mwin Ntumb ou Manying; ces derniers consultaient le mubol. Le village royal de Musumba est proche de Manying. 42 La tombe de Mafik à Lubumbashi porte: "1925-1993 Mafik Kanambuj Jeanine" Sur le grillage: "Ici repose la mère du président de la R.D.C." 43 Makand (ou Mankand) vivrait dans la commune de Lubumbashi, avo Kafwakumba. 44 Entretien de l'auteur avec Mmes Rwej, Ma(n)kand et Kaj, tantes maternelles de L.D. Kabila, le 23 juin 2002 à Lubumbashi. 45 Kisimba Kimba donne également 1935 pour le mariage (KISIMBA2000: 18). Avant la prise de Lubumbashi en avril 1997 par l'A.F.D .L. (Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo), elle occupait encore la maison de son père, avo Kakontwe, 31, en connnune de Kamalondo. Le Rapport semestriel janvier-juin 2000 du Centre des Droits de l'Honnne et du Droit Humanitaire fait mention d'agents du Groupe Spécial de Sécurité Présidentielle (G.S.S.P.) gardant la résidence de Maman Kibawa à Lubumbashi, route Munama, quartier Kalebuka. Elle serait à présent quartier Bel-Air, route de Kasenga. 39

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l'action de L.D. Kabila), on la surnomme Ntambo wa Bana Bakaji ("lionne panni les femmes"), évoquant sa force mentale, son impulsivité, sa parenté avec le pouvoir. Son premier mari, Jean Yumba, d'Ankoro, était moniteur à la société Cotanga; il aurait eu des ennuis avec son beau-père qui lui imputait quelques troubles mentaux dont Hortense souffrit à un moment.46 Désiré Taratibu a été muté, d'abord à Malonga (Dilolo), puis à Jadotville (>Likasi) où le couple, selon ses vœux, est allé habiter.47Mafik y aurait eu de la famille, probablement les Kangaj.48 On voit encore la maison familiale dans le quartier de Kikula, avenue Maniema. C'est là, nous l'avons dit, que naît Laurent Kabila le 27 novembre 1939. Le séjour à Jadotville est court; Taratibu est muté à Kambove, Bukama, puis Sakania et Tenke (selon la "fiche signalétique"), et/ou Élisabethville et puis Kabala (selon des témoignages; voir note 23). Tous conviennent que Taratibu avait un problème, qu'un témoin
nous a décrit comme <<UIle croissance exceptionnelle de concubines»

mais il souffrait aussi, lui l'homme volage, d'une «jalousie amoureuse».4~ Taratibu était très discipliné, rigoureux et responsable dans sa gestion, mais rigide, acariâtre, distant, fermé, bref «compliqué». Méfiant et même conflictuel avec autrui, il ne laissait pas aisément approcher l'intimité de son foyer, fût-ce par un proche parent. Taratibu a reçu (ou se serait donné) le surnom Obashikilwe, qui signifie "celui qui n'est pas aimé". Les seuls amis qu'il voyait habituellement auraient été son petit-neveu Kisimba Kale et l'instituteur Sylvestre Masumbuko, père de Gaëtan Kakudji. S'il a édifié très à l'écart la maison où il finira ses jours à Kangulu (Kimabwe), ce serait précisément pour se tenir à distance des autres. Ses infidélités et sa jalousie excessive vont amener le couple à divorcer. L'influence de la famille aurait été déterminante. Tumb, la mère de Mafik, a reproché à Kangaj Ditumb d'avoir marié sa fille à Taratibu, et le tuteur s'est alors résolu à «arracher» Mafik. De ce conflit naîtra une suite de tiraillements autour des enfants, Hortense et Laurent, emmenés

par leur père. Ce n'est qu'après l'interventionde Kangaj Ditumb - et une décision administrative que la maman obtint les enfants sous sa garde; grâce à Kangaj Ditumb, ils ont même été envoyés à Kapanga, chez les
46 Taratibu avait déjà fait peser son autorité sur le premier fiancé de Kibawa, Muciail, en 1953 : il les avait amenés à rompre car il ne voulait plus d'un Lunda pour gendre. 47 Bien que Jadotville ne figure pas sur la "fiche signalétique" (PENXTEN 1958: 22), le nombre de témoignages suffit pour admettre cette affectation (KISIMBA 2000: 18). 48 Kangaj Ditumb avait dû quitter Sandoa à la suite d'un conflit avec des colons blancs et il vécut à Jadotville jusqu'à la fin de la guerre. 49 Selon plusieurs témoins, ses femmes étaient soumises à un cloisonnement poussé: l'époux jaloux aurait eu l'habitude de balayer devant son seuil à chacun de ses départs afin qu'il puisse au retour identifier aux traces de pas les hommes en quête de sa femme. Ceci a été confmné par un témoin qui vécut un temps chez Taratibu à Ankoro.

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sur Laurent D. Kabila

grands-parents Rukonkish et Tumb, aux bons soins de leur tante Makand. Cette intégration en milieu Lunda leur a valu leur second nom: H. Kibawa Nsomp et L. Kabila Nawej.50 Nous n'avons pas pu préciser la date du divorce, qui n'a sans doute été entériné définitivement qu'après plusieurs années. Un témoin (qui nous paraît fiable) situe ce divorce en 1945.51Mafik va habiter à Élisabethville, chez son oncle François Mpinda (ou Samalesa), cousin de Maurice Kangaj junior, au n° 16, avoKakontwe; Taratibu ayant un pied-à-terre dans cette avenue, au n° 31, le contact des enfants avec les deux parents a été facilité. Quelques années après son divorce d'avec Taratibu, Mafik épouse un Lunda du nom de Henri Mukaleng, agent de la K.D.L.52,originaire de Mwintemb. Il a été tué vers 1967, abattu en s'interposant dans un conflit entre sa fille et un autre enfant, dans la commune de Katuba. Le couple habite à Élisabethville d'abord dans un camp de la K.D.L., puis (1957) dans le quartier Katuba-ill, rue Bakongo n° 45. Ils ont eu six enfants: 1. Pétronille Kapemb, née en 1954 (sans études) ; mère de Martin Shirind Wiskansk, commandant de la G.S.S.P. à Lubumbashi. 2. Charlotte (diplômée D6, section pédagogie à Lubumbashi); avant 1997, elle tenait un petit restaurant au marché de Katuba. 3. Kayinda (femme; sans études). 4. Eugène Katwala (ou Kabwit Tshibal),53plus connu sous le nom de Georges Fundi (emprunté à un ami pour passer incognito sous le régime mobutiste). Selon une source fiable, «Georges» a fait partie de la Division Spéciale Pononaayi (D.S.Po.), troupes de choc de la Jeunesse-UFERI du gouverneur Kyungu de 1991 à 1995.54 Il fut directeur de l'A.N.R. (service de Sûreté) sous le Président Kabila, de 1997 jusqu'à sa mort le 23 février 2000 (du sida) à Bruxelles. On ne peut pas dire que Katwala, directeur de l'A.N.R., fut fort aimé. 5. Nawej (handicapé; décédé en mars 1993). 6. Mafika Kabibi (femme; elle fit 4 ans de secrétariat à Lubumbashi; mariée en 1999, et devenue cuisinière du président Kabila). Tous les enfants, saufKabibi, seraient divorcés.
50

Nsomp indique "un médicament que l'on administre pour chasser les mauvais

esprits, les mauvaises influences" ; Nawej signifie qu'on lui souhaite "longue vie". (nous remercions le professeur Filip De Boeck pour ces précisions). 51 Selon une (seule) autre source, MafIk serait retournée en 1943 dans sa région d'origine et a habité à Dilolo, où elle aurait vécu avec un Blanc (selon un témoin, il se serait agi d'un Portugais; selon un autre, d'un Belge, agronome pour la société Cotonco ou pour l'État). Le couple aurait même eu un enfant (décédé) avant de se séparer en 1945. 52 Chemins de fer Katanga- Dilolo- Léopoldville. 53 Diplômé d'État, section biochimie à l'Institut du Shaba (commune Katuba, Lubumbashi). 54 Union des Fédéralistes et des Républicains Indépendants. Au sein de la D.S.Po., «Georges» était, au niveau de la province, le principal coordonnateur chargé du renseignement et de l'information. Nous en reparlerons au chapitre VII C (p.311).

Années de jeunesse

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Après son mariage avec Mukaleng, Mafik a gardé des contacts difficiles avec Taratibu. Ainsi, fin 1954, elle retourne à Ankoro visiter sa fille Kibawa qui vient d'accoucher de son premier enfant. C'est Désiré lui-même qui avait amené son ex-épouse d'Élisabethville jusque chez lui, mais dans la nuit, le soir de Noël, ilIa chasse de sa maison55parce que sa fille Kibawa avait exprimé le désir de retourner avec sa mère... Femme non instruite, Mafik a mené une vie très dure pour nourrir ses enfants. Avant l'arrivée du nouveau régime, la famille était très pauvre: Mafik a été vendeuse au marché de la Katuba. À un âge plus avancé, elle a fait des travaux des champs. Selon plusieurs témoignages, son fils Laurent était très attaché à sa mère: elle alla même en 1985 habiter en Tanzanie, où elle serait restée durant deux ans. Pourtant l'argent que lui envoya son fils fut ou bien insuffisant, ou bien mal géré par la famille. Vers la fin de sa vie Mafik, devenue Idpendano56 dans l'église méthodiste (paroisse Sinaï, à Katuba-llI), vécut dans une grande pauvreté, ses autres enfants étant dans la même situation, incapables de l'aider. Le 8 mars 1993, son fils cadet Nawej est mort du choléra. Mafik qui le soignait a été contaminée et l'a suivi dans la mort, le 12 mars. Enterrée au cimetière de la Gécamines, elle a été transférée en 1998 à celui de Sapins-2 (av. Victimes de la Rébellion, quartier Kigoma, à Kampemba, à côté de la tombe de Simon Kimbangu) ; les funérailles ont été payées par la famille Kangaj. Mafik laisse le souvenir, unanime, d'une mère douce et attentionnée, évitantles conflits- contrairement à son ex-mari Taratibu. Après la prise du pouvoir par L.D. Kabila, la famille de Mafik va se 58 59 lancer dans des projets économiques: élevage,57transport, agriculture. En outre, toute la famille est active dans le trafic de l'hétérogénite.6o
55 Elle sera accueillie par Maman Ngoi Kyala, tante maternelle de Clotilde Kasongo, dont le mari Deleki a même dû payer le voyage de retour de MafIk à Élisabethville. 56 Association de mamans au sein de l'Église méthodiste; elle aurait été créée en 1947 pour l'entraide et l'aide aux pauvres, souffiants et exclus, et s'occupe aussi d'éducation morale et familiale. Kipendano signifie "amour du prochain" en kiswahili de Lu'shi. Toutes les activités sont conçues comme expression de la foi et de l'amour divin. 57 LAPOFAou Lamborgin Poultry Farm, société d'élevage gérée par Charlotte (demi-sœur de feu le Président) ou par Pétronille et Simon (cousin); mais en 2002, la société est pratiquement à l'arrêt, Charlotte fait de l'agriculture à la Kafubu et de l'élevage de volaille à la ferme Kisanga (commune annexe, Lubumbashi). Kayinda tient un petit bar avec son mari Kalenda et pratique l'agriculture à la Kafubu. Le reste de la famille s'occupe aussi d'agriculture et de petits commerces, certains dans un circuit d'importation de véhicules. 58 LAMBORGIN, transport par bennes et camions à l'intérieur du pays et à Lusaka et Dar-es-Salaam L'entreprise fut gérée par "Georges Fundi" sous couvert de Mwinkeu, ami de la famille, comme directeur général, et de Nawej, fils de Makand (la tante maternelle de feu le Président), comme directeur administratif et financier; GESAC (="Génération sacrifiée"): transport urbain et interurbain par bus, géré par Charlotte.

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Erik KENNES et MUNKANAN'GE

Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

c.

LES PREMIÈRES ANNÉES DE L.D. KABILA

Dès le début de sa vie, le petit Laurent a connu des tiraillements. Nous avons vu qu'après un bref séjour à Jadotville, il est envoyé en région Lunda dans la famille de sa mère. Il revient à Élisabethville à une date indéterminée mais avant 1948, parce que cette année-là son père, apprenant qu'il a une maladie à la jambe, le fait chercher par une amie.61 Laurent est amené à Ankoro avec sa maman, sur qui le père se fâche: <<LesRuund veulent me tuer l'enfant!» (KISIMBA 2000: 19). Ceci indique que dans le couple le conflit s'est exprimé en termes ethniques. En général, les rapports Luba-Lunda sont plutôt conflictuels, et Ankoro a toujours passé pour un des foyers "durs" des Luba, comme le montrera son rôle de centre nerveux dans la lutte de la Balubakat. Taratibu fait soigner son gamin par des médecins traditionnels, Somene (oncle maternel de Taratibu) et Lukalanga. Laurent Kabila va garder toute sa vie des séquelles de sa maladie: il boîtait légèrement. Ce traitement à Ankoro a une autre conséquence: le garçon y débute ses études. Selon Delphin Banza Hangakolwa,62 Laurent entame avec lui, en 1948-49, l'année préparatoire à l'école primaire d'Ankara, dirigée par les Pères du Saint-Esprit. Le moniteur de l'époque est Gabriel Kibanda.63 Les témoins de cette période soulignent tous la volonté des parents du futur Président de lui donner une éducation sur le modèle des Blancs. Commis de l'administration, Taratibu est considéré par les autres comme un évolué, même si ce statut fonnel ne lui a sans doute pas été accordé. Le père de Kabila avait habitué ses enfants à parler le fTançais à la maison. Ainsi quand il est venu s'installer à Ankoro, tous les jeunes de ce centre urbain venaient admirer son fils, le jeune Kabila Laurent qui parlait déjà le fTançaisavant d'entrer à l'école et que l'on surprenait même en train de "taper à la machine". Certains de ses amis, parmi lesquels se trouvait l'actuel général Kakudji,64ont reconnu que c'était la vue du jeune Kabila Laurent déjà "européanisé" qui leur avait donné aussi l'envie d'aller étudier. TIsajoutent même que son père était très consciencieux, discipliné, ordonné
et très strict avec l'éducation de ses enfants. (YUMBA WAKIoNI 997:3) 1
PAPOPA [Projet Agro-Pastoral Populaire pour le Paysans], culture du maïs dans plusieurs régions du Katanga (avant la guerre). 60 Minerai à faible teneur de cobalt et de cuivre, en couche de surface, 1'hétérogénite est "creusée" par une population poussée par la misère. 61 Bernadette, fille de Ngomba Mwana et épouse de Thomas Kimuni. 62 Entretien du 20 juin 2001 avec Delphin Banza, vice-président de la Commission des réfonnes institutionnelles en 1998 et premier vice-président de l'Assemblée constituante et législative sous le président Laurent Désiré Kabila. 63 Notons qu'un des autres instituteurs de cette école était Sylvestre Masumbuko, père de Gaëtan Kakudji, le futur ministre d'État (sous la Présidence de L.D. Kabila). 64 Il s'agit probablement d'Eustache Kakudji, qui sera actif dans la Balubakat et plus tard dans l'A.N.C. Il est actuellement officier dans les Forces Armées Congolaises. 59

Années de jeunesse

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Contrairement à la plupart des élèves, le petit Kabila venait en classe avec un petit sac d'écolier, la plupart du temps porté par un autre élève. (entretien de l'auteur avec Delphin Banza) Aussi fréquentera-t-il l'école primaire à Ankoro, chez les prêtres catholiques. Ses anciens maîtres de classes, dont certains sont encore vivants, le déclarent au-dessus de la moyenne; excellent en français et très studieux. La lecture l'intéressait au plus haut point. (KIsIMBA 2000: 20)65

Il nous a été impossible de retracer avec certitude le parcours scolaire du jeune Kabila ; la tâche est d'autant plus ardue qu'il a souvent changé d'école, et que les archives scolaires sont devenues introuvables. Nous ne pouvons qu'émettre des hypothèses, mais elles sont assez solides. Après cette année préparatoire à Ankara, s'il est parti, il est allé soit chez sa mère à Élisabethville, soit plus probablement à Baudouinville avec son père qui y achève sa carrière en 1952. Si cette hypothèse est exacte, le fils chéri de Taratibu aurait suivi deux ou même trois années scolaires (1949-50, 1950-51 voire 1951-52) à Baudouinville.66 Selon certains, il serait allé ensuite (quand son père est muté?) à Albertville continuer ses primaires dans une section liée au Petit séminaire de Lusaka, en élève interne durant deux ans.67À cette époque, il doit y avoir eu un décalage d'une année, sans doute dû aux déplacements de son père, car nous verrons qu'il termine ses primaires en 1956 et non en 1955 comme l'aurait voulu son âge.68 Finalement, Laurent Kabila retourne à Élisabethville habiter auprès de sa mère et y continuer ses études.69 Il est probable qu'il poursuit sa formation à l'école primaire méthodiste d'Élisabethville, jadis appelée école "Limite Sud" .70 En cinquième année, il y a pour enseignant Ildephonse Ngoy, et un de ses
65 Ce témoin n'est pas nécessairement fiable, son propos est délibérément élogieux. 66 Dès cette époque, Taratibu noue une solide amitié avec Liévin Bela Tshikemu Kalubi, dit Beltchika, qui avait été relégué à Baudouinville suite à sa participation à la mutinerie de la Force Publique à Luluabourg en 1944. Laurent, qu'il y aille à l'école ou qu'il y passe des vacances, a pu se lier d'amitié avec les enfants de Beltchika (témoignage oral).

67

Le passage par une école d'Albertville est aussi avancé dans le texte (fort romancé)

de Godefroid Tchamlesso, ami d'enfance de Kabila, et qui deviendra en 1998 son directeur de cabinet adjoint (TCHAMLESSO1997). 68 Une autre hypothèse serait qu'il a fait l'année préparatoire à Ankoro en 1949-50.
69

70

Mais il n'estpas exclu, on l'a vu, qu'il soitpassé directementd'Ankoroà Élisabethville.

Plusieurs témoignages concordants l'attestent. De nos jours "École primaire Misingi", c'est le plus ancien établissement scolaire méthodiste de la ville (paroisse méthodiste Jérusalem, avo Likasi, commune de Lubwnbashi). Certains ont affmné qu'il fit durant ses primaires un passage à Saint-Boniface, mais aucun de mes témoins ne le confirme.

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Essai biographique

sur Laurent

D. Kabila

condisciples est Luther Kabila, futur garde du corps de Jason Sendwe qui sera tué avec lui en juin 1964 ; la classe compte un troisième Kabila : Victor, qui plus tard sera réfugié au «camp des Baluba» à Élisabethville; il deviendra instituteur dans la même école et plus tard inspecteur de l'enseignement primaire à Lubumbashi. Laurent aurait fait sa sixième à l'École primaire officielle de la Ruashi, où il a réussi l'examen d'admission pour l'École officielle de la Katuba, ce qui le dispensait de faire la septième année primaire.71 Ainsi, Laurent Kabila a probablement 16 ans (presque 17) à la fin de ses études primaires en 1956. Ce retard, loin d'être exceptionnel dans le contexte de la colonie, découle du fait qu'il n'a commencé ses études primaires qu'à 9 ans. Nous n'avons pas réussi à établir où il fait ses études secondaires. En principe, c'est à l'École officielle de la Katuba72puisqu'il a réussi son concours d'admission; or d'anciens élèves de l'établissement le démentent. Une rumeur tenace fait état de l'École Saint-Boniface (actuellement Kitumaini),73 le centre scolaire le plus prestigieux du Katanga, mais cela nous paraît fort peu probable; nous n'avons pu en trouver aucune trace, et plusieurs anciens de Saint-Boniface, de sa génération, contestent nettement qu'il y ait suivi les cours, que ce soit en primaire ou dans le secondaire. À partir des éléments oraux dont nous disposons, on peut présumer qu'il a peut-être fait deux années d'études secondaires. Mais aucun témoin de l'époque ne pouvant offrir d'indication de première main assez fiable,74 une troisième hypothèse n'est pas à exclure: il n'aurait pas fait d'études secondaires.En fin de compte, c'est ce qui nous paraît le plus vraisemblable. Durant cette période ou juste après, Laurent Kabila serait parti à la capitale, Léopoldville. La rumeur veut qu'il y ait étudié, et une source mentionne même l'École Saint-Joseph à Kinshasa,75 mais une recherche approfondie dans les palmarès d'élèves n'a rien donné. Son ignorance du lingala fait douter qu'il ait étudié dans la capitale. Mais le témoignage d'un
71 Témoignage d'Abdias Nsenga Muluka, son condisciple à la Ruashi. Le fait que Laurent Kabila n'aurait pas fréquenté une école catholique (à part l'année préparatoire) peut éventuellement confirmer d'autres témoignages selon lesquels ni Taratibu ni son fils ne fréquentaient l'Église, qui d'ailleurs ne devait pas apprécier la polygamie du père. L'influence méthodiste est peut-être venue de sa mère, qui a fréquenté cette Église au moins vers la fin de sa vie. 72 La construction de l'École officielle secondaire de la Katuba n'étant pas achevée, les cours se donnaient alors provisoirement dans des locaux de l'école primaire à Ruashi. 73Seul le ministrePierre-VictorMpoyo soutientcela (entretienà Kinshasa,le 27 mai 2003). 74 Sauf des membres de son équipe de football d'alors, qui nient l'avoir eu pour condisciple, ni à Saint-Boniface, ni à l'Athénée de la Katuba. 75Bulletin du CEDOPO, ° 157, 18-24 septembre 1967, p.21. Actuellement École Elikya. n

Années

de jeunesse

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membre de l'équipe de football de Lubumbashi Vita Club, qu'il encadrait,76 corrobore ce séjour à Léopoldville : Kabila y avait le sobriquet de <91aéo» L (de Léo[poldville D'autres témoignages vont dans le même sens, et ]). parlent d'un séjour de deux mois à Léopoldville. L'absence d'un cursus fonnel ne veut pas dire que L. Kabila n'a pas cherché à s'instruire: selon plusieurs témoignages, c'était un lecteur assidu et un autodidacte. Un témoin affinne qu'il a souvent rencontré Kabila dans une bibliothèque publique et dans celle de la revue L'Étoile-Nyota, et qu'il aimait la philosophie (Descartes, Rousseau,...).77 D'autres disent que son intérêt s'étendaitjusqu'à l'ésotérisme et à la magie indienne. L.D. Kabila a été président de Fédération Royale des Associations Sportives Indigènes (FRASI)pour la Katuba-III (Élisabethville).78Il y était surnommé «chuma» (kiswahili : "[de] fer"). Divers témoins le décrivent:
Laurent Kabila était très autoritaire. Quand il disait que vous n'alliez pas jouer, il ne changeait pas d'opinion, vous ne jouiez pas. Au football, on le respectait car il ne badinait pas. Kabila n'acceptait pas la défaite, il était tenace et déterminé, il avait un ascendant sur nous tous. On le craignait. Laurent Kabila et son ami Dilenge Emmanuel (surnommé Mufu) étaient très brouillants [sic] et bagarreurs. Chaque fois que leur équipe était battue, ils livraient la bagarre. Kabila (...) excitait ses coéquipiers à la bagarre. On le connaissait comme bagarreur, déterminé et persévérant pour gagner le match. Beaucoup de jeunes le craignaient à cause de sa masse et de son tempérament. TIfaisait peur et ne badinait pas. Il achetait des sucettes, de sa poche [marque d'autonomiefinancièreJ. Sur le plan sentimental, il était amateur des filles. C'est la raison pour laquelle on disait qu'il avait ravagé toutes les filles du quartier.

Un autre talent, peu connu, du futur Président du Congo est son amour de la musique. Il jouait de la guitare, apparemment avec talent, et il composait aussi: on connaît de lui une chanson d'amour intitulée Fillette et une autre (en espagnol!) Domingo Jazz,79 ce qui fut aussi le
Le témoin mentionne l'année 1959. Le vice-président était Désiré Muteba. (Pour ce club de Kabila, un autre nom circule que nous livrons sous réserves: Lon-Hydropp ?) 77 Entretien avec l'ancien ministre du Nord-Katanga Georges Maloba, le 16 juin 2002 à Lubumbashi. Il s'agit de la Bibliothèque publique de l'avenue Léopold-TI (actuellement avo Kasa-Vubu, n° 750); celle de L'Etoile-Nyota, avenue du Sankuru (actuellement avo Sendwe, n° 12) 78 Il y fut en contact avec Raoul Kadima, président de la FRAsI-Kenya [quartier d'É'ville], et avec Freddy Mulongo, futur ambassadeur itinérant du président L.D. Kabila. 79 Le texte nous a été transmis phonétiquement: En nuestra orquesta él canta Domingo jazz, Él canta, saca la cabeza, Nos ate mas de cantar Domingo, ai Domingo...» (Notre orchestre joue le 'Jazz du dimanche'. Quand il joue, cela nous fait bouger la tête. Nous aimons beaucoup jouer le 'Domingo jazz'... (merci à Mme Walter Couttenier). 76

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Erik KENNES et MUNKANAN'GE

Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

nom du petit orchestre où Laurent chantait avec son oncle maternel (au sens large) Jean Tshingambo. Même s'il a décliné la comparaison que fit plus tard Sakombi Inongo entre de grands artistes et lui,80Laurent Kabila prétendait avoir fréquenté à Léopoldville le musicien Lwambo Franco et avoir envisagé de chanter dans son groupe! Au Katanga, Kabila accompagnait à la guitare son ami Roger Kabulo, acteur-vedette dans la troupe de théâtre "Les Gais Lurons", dirigée par Corneille Komba. D'ailleurs, dès la fin des années '50 à Élisabethville (il travaille alors aux chemins de fer K.D.L.), un trio s'était déjà noué d'une solide amitié: Laurent Kabila, Ildephonse Masengho et Roger Kabulo. Malgré son jeune âge, Laurent Kabila s'engage déjà dans la voie du mariage. Durant ses vacances à Ankoro en 1956, il tombe amoureux de Théodorine Ngoy, nièce de Gabriel Kyungu wa Kumwanza, futur gouverneur du Shaba,81et des projets de mariage très concrets sont faits, apparemment en accord avec les familles: son petit-neveu Kisimba Kale a même remis avec d'autres la dot aux parents de la fille. Mais le père de Théodorine, Gervais Lwando, en apprenant ces projets de mariage, revient d'Albertville82 et refuse le mariage. Les raisons qu'il avance sont les études de sa fille, qui n'avait que treize ans et était en cinquième

primaire, et le fait que le prétendant boitait - ce qui a sûrement fort
frustré le jeune Laurent et peut contribuer à expliquer sa psychologie. Kabila écrit alors une letttre à sa famille pour qu'elle aille retirer la dot. Théodorine Ngoy va continuer immédiatement à Albertville ses études au niveau secondaire et termine après trois ans en 1959. Elle se mariera l'année suivante avec Robert Kasongo, d'Ankoro, mais cette union sera rompue et elle épousera un Blanc, Pierre Daniel, qui fut inspecteur de la police au Katanga durant la présidence de L.D. Kabila, et décéda en 2000. Vers 1959, Kabila tombe amoureux d'Albertine Kashala Kabwiz. Laurent vit à Élisabethville chez sa mère Mafik et son mari Mukaleng (av. Bakongo n° 45 à la Katuba-ill); Albertine habite la même avenue, au n° 40 : le rapprochement est facile... À l'époque, il est employé à la Socobanque,83 probablement depuis la fin 1958 ; fin 1959, il est engagé à la K.D.L. (suite à l'intervention de Mukaleng?); il doit aussi subir
80

Cf: DEVILLERS,G. et al., Chronique politique d'un pays en guerre, Cahiers Africains

n° 47-48, Institut Africain/Cédaf - L'Harmattan, 2001, p.177. 81Gabriel Kyungu est le jeune frère (même père, même mère) de Véronique Yaya, la mère de Théodorine. Cette famille est originaire du village Kilengalele, secteur Bavumbu à Ankoro. Théodorine Ngoy est née le 1er mars 1943 à Ankoro et est aujourd'hui enseignante à Lubumbashi, dans le quartier Kenya. 82Il y travaille à la C.F.L. (Compagnie des Chemins de fer des Grands Lacs africains). 83Filiale de ce qui était alors le Groupe Lambert (Bruxelles) (JOYEet LEWIN 1961: 252).

Années de jeunesse

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l'ablation de l'appendice. En 1960, avant l'indépendance (le 30 juin), il épouse Albertine à la Katuba-III. Il a 21 ans, elle en a 14 (née en 1946); elle est d'ascendance Lunda par sa mère et Ndembo par son père.84 Laurent Désiré Kabila s'intéresse sans doute déjà à la politique,

au contact de son ami Roger Kabulo, d'abord actif - nous le verronsdans la Balubakat, puis en 1960 vice-président provincial du M.N.C.-L. sous la présidence de Jean-Claude Yumba. Élisabethville accueillera, avant l'indépendance du pays, Jason Sendwe et Patrice Lumumba. Nous n'avons trouvé qu'un seul indice d'une activité politique de Kabila à l'époque: selon un témoignage, il est membre des Jeunes-M.N.C.-L. de la Katuba, où il rencontre Jean-Claude Yumba (nous reviendrons). Assez tôt après son mariage avec Albertine Kashala, L. Kabila quitte sa nouvelle épouse et son travail à la K.D.L. pour rejoindre son père, qui l'emploie comme secrétaire dans son travail de chef de secteur à Ankoro. Le jeune Laurent n'habite pas chez Taratibu, qui reste à l'écart à Kimabwe, mais il vit au centre d'Ankoro. Son épouse le rejoint après quelques mois et assistera à l'engagement de Kabila dans la Jeunesse-Balubakat.85

Ainsi, on peut dire que l'enfance de Laurent Kabila a été instable, peut-être traumatisante, du fait des déchirements entre sa mère et son père, des multiples épouses et concubines de celui-ci, des déménagements fréquents. Selon des témoins, il a vite acquis une indépendance matérielle, en se lançant dans le commerce. Il aurait même fait du trafic d'or, avec ou sans son père; cela peut expliquer ses voyages à Baudouinville où beaucoup de jeunes étaient actifs dans ce secteur. Son autonomie financière l'a rendu par moments peu sensible à l'autorité parentale: il aurait connu une période sans tuteur, ni maître. Cette indépendance d'esprit peut avoir motivé son rappel à Ankoro par son père, ce qui n'exclut pas qu'il aurait encore travaillé à Kipushi vers la fin des années '50. D. Taratibu disait: «Wami mwana udi ne mutwe mukomo» : <<Mon a la tête dure».86 fils Ceux qui l'ont connu à l'époque sont quasi unanimes dans leur appréciation du jeune Kabila: intelligent, mais distant, taciturne, fermé, impénétrable. Calculateur et sévère, comme son père.

84

Sa mère Kon Tshizik est du village Muyej-Dining.Son père Kabobo Malaya est du

village Shind-na- Kanongesha. 85 Selon plusieurs sources, avant l'arrivée d'Albertine, il aurait eu une concubine Joséphine Mukalay, qui épousa ensuite Grégoire Kabinda, ami d'enfance de Kabila. 86Témoignage oral.

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Erik KENNES et MUNKANAN'GE

Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

Au delà des éléments psychologiques et de la situation familiale, nous n'avons pas pu expliquer un tournant crucial: l'arrêt de ses études secondaires. Il est pour le moins remarquable qu'un enfant ne continue pas ses études alors que tous le jugent doué, en particulier pour les langues. Orgueil? Manque de moyens ou d'intérêt? Concours de circonstances malheureux: échec d'une inscription à Léopoldville? Toujours est-il qu'à partir de ce moment, Kabila a certainement ressenti une discordance entre ses capacités intellectuelles et ses qualifications fonnelles. Le besoin de prouver son intelligence et ses qualités, au delà de ses diplômes, n'a cessé de l'animer jusqu'à la fin de ses jours. Cela ne le prédisposait-il pas à devenir rebelle et hors-la-loi? L'indépendance a modifié, pour les jeunes d'alors, bien des perspectives, et les turbulences politiques en ont obligé beaucoup à interrompre leurs études. Bien des jeunes les ont reprises quelques années plus tard; mais la voie radicale dans laquelle Kabila s'est engagé en 1964rendit impossible ce retour à l'école, qu'il aurait désiré.
C'est à Ankoro que L.D. Kabila fera ses premiers pas en politique. Attiré par le courant BALUBAKAT,l ne pouvait pas ne pas entrer en conflit i

avec son père, un notable, partisan des Belges - qui plus est, médaillé pour bons et loyaux services - et qui était membre de la CONAKATe Tshombe. d

Erik KENNES et MUNKANAN'GE Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

33

CARTE 1 - NORD DU KATANGA

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Source: Éric Warner, Département Géologie, M.R.A.C., Tervuren, mai 2003.

34

Erik KENNES et MUNKANAN'GE TABLEAU

Essai biographique DE DÉSIRÉ

sur Laurent D. Kabila T ARA TI BU

GÉNÉALOGIQUE

père de Laurent
~

Désiré Kabila Makolo
Si?

Mwikalebwe

I ~? KakobeI
Si?

~?

I

~

Kabo/e Kabubwe Mbidi

Kakob~ II

Mukonga Waile ~
ha Kintu I

Kasongo ka Mwikalebwe Kabamba Kampete Mbidi I I

I

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I

Kangulu

I ~? Pitsha

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Kazingu

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1 1 Kivw L nge Nkanga
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2 Kab la Kama~anda ~ Dyenga

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Ngoie
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~ Mwilambwe
I

~ Ng oie Kivwa Ngoie Kmungwe ~ Kivwa Kanange

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Si?

~ Kisimba Kale
I

Mwamba Nku/u kya Munda wa Keta (Jérôme Masidiko')

~ Kisimba Kimba
~

~ Jeanne wa Kiyo/a

i

d Ngoy Kiyola

Kibawa kya Kivwa,,Lenge
j

Kivwa Katolo

Kabu/o Kamazyanda
""">

Jeanine Mafik Mwad Kanambuj a Mubol [+ p.36]
Ct)

DÉSIRÉKABILA TARATIBU [+ p.37]

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Banza Kiambi

Kabi/a Tuma/eo

Hortense Kibawa M k 'na

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1 Ngoy

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LAURENTDÉSIRÉ KABILA MAKOLO
[cf.pp.38-39]

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Bebe

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Désiré 'Ka bila'

5

~

.",
6
Si?

~
Or (II)]

Bi-Mwana

JeanneMafik

[décédés: d Kisimba,

d Shimbi, c;;.JeanneMafikOr(I)}'..]

Erik

KENNES

et MUNKANA

N'GE

Essai

biographique

sur Laurent

D. Kabila

35

Kyonza <...@

Mwenze

(fille du chefMukomwenze)

~
1

Kabulo

qs>

??

~
Ngongwe
Maloba

~
Kisasa Bondo
2 @ Kasongo wa

~
Misao wa Mpoyo

~
Leya Kabulo

Kibwabwa
<...@

I I

d Kivwa Kanange

:
I

I I 1
André Mukalayi

Kasongo wa Bondo

.
M1ehU
Kisin a kya Mwehu @ ??
<j1

<...
<... ~

lJ I.
!
I

Kabila rakOIO
I
1

~ Yumba Kiabo @ ??
I i

N goy Abini

2 Kalumba
Ka(n)tumbaya
d

I d

3

I d

F~uma Mwilambwe

I I I
I

: d
Mwilambwe ~Oke

I I

I

Raphaël Mudidi
Clotilde [1(8)Taratibu] [+p.37] 2~ ~asongo Dorothée??

I I
I I

~

~

d
qs>

I I I

Louis Kabila Yvonne
~

Mateso Dieudonné Ka kudji Kabila (t)

Jean ~ Lucie Kimundu I (t)
:t 8 enfants

~

Béatrice

~

"Faucon"
(t)

l

Dorothée (t)

~

36

Erik KENNES et MUNKANA N'GE

Essai biographique

sur Laurent

D. Kabila

TABLEAU

GÉNÉALOGIQUE

DE JEANINE

MAFIK

KANAMBUJ

A MUBOL

mère de Laurent

Désiré

Kabila

Makolo

,

Samba Yamwene
(orig. villageSaluseke)

~

i

Ih~mba
I
!

I

Tembo
I

~

I

l
Mf
Ituch

I

!
21

Kayimbo

2

!
Tfbal

Mba

3 Mukumb Kadila

!?

4

I Â Musehe Nawej

:

Tembo

I

Maurice Kangaj

1 <8>

[Nè Kushima]

Kamina
I

j
I
I I

DitumbTShibal! .

20 NakatSamb

Tumb 1~ Nawej Mubol
(Ovill.Saluseke) ,[J. I
1

!

I

Kushima

~ Gaston Mutomb

~ Thérèse

,[J.
3

I
Â

X (t) 2 ~ Ka} ,[J. JEAMNEMAFIK MWADKANAMBUJ ,[J. A MUBOL 1 ~ Désiré

.. Maurice Kangaj 'junior'

@ Jeannette Karumb

(t

Taratibu
210\

,[J.
,[J. ,[J. 1
Â

X (t)

:L
2

2.3.1993)

~ H eml M uk a1 eng
1 Pétronille @ C01953) K waj I C01969) Martin Shirind Wiskansk Kapemb Ntumb Kayinda C01956) Nsomp C01958) \ @ Kalenda

.

~

Hortense Kibawa

3

 LAURENT KABILA MAKOLO [cf.pp.38-39]

2 3

Charlotte Adolphine

.0.

Mukeina

~

2

j

Rukonkish a Mpant
~

4 Eugène Katwal(a) dit "G.Fundi" C01962\ 23.2.2000) 5 Trudon Nawej e1965 -t 8.3.1993) 6 Ngoy Mafik(a) Kabibi C01969) @ Kamb

~ Rwe} Kasang

He'lene Ma(n)k an d '
Â?

I

Nawej

Erik KENNES et MUNKANAN'GE Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

37

TABLEAU

DES MARIAGES

DE DÉSIRÉ

TARA TI BU

CD

Désiré

KABILA TARATIBU (8) Cécile MUTUMBA (0 à Bukama)
[pas d'enfants]

I

[voir son tableau généalogique I

p.36]

I

~

DésiréKABILA

TARATIBU ~JeanineMAFIKMwADKANAMBUJ
I

1

X (t)

!

~ 2 Hortense Kibawa Mukeina [+p.34] [+ nom Ruund: 'Nsomp1

3

1
Laurent KABILA MAKOLO
[+pp.34 et 38-39]

[+ nom Ruund: 'Nawej']

Q)

Itumpa Mwasikatile I Désiré KABILA TARATlBU lrg; Ilunga L LlConstantin

@ I

?? . I" Y¥~ba Ng6i Kyala

@ Deleki

I

:
I

I

2 (8)

I

~ Pétronille
Mukalayi

I

Clotilde KASONGO [+p.35]

rg;(II) Mwilambwe Kisimba Kale et rg;(III)

I

~ ??
I l

Moke

[+p.35]

DésiréTaratibu

~ e1961- t)

:

I l 1

I ,
,
I

MatesoKakudji 'j> ld Dieudonné
Kabila (t)

Cha~tal

~ (?
@
1

I

~Bwana Kasongo (8) I
4~ Kakudji Salima sh Kisinda Taratibu
(t août 1991)

(Il)

??

Désiré KABILATARATIBU (8) NYOTA MANDE
I

JeanMule
(?) 6'Ll Désiré Kabila

Dieudonné Mwilambwe Kasongo Kabwa

~ Rita

e1948)

2

Ae1952)

~ Espérance
3

Mukalayi

œ

Désiré

KABILA TARATIBU (8) MWAMBA WA TAMBO

~ Nathalie Banza

38

Erik KENNESet MUNKANAN'GE Essai biographique sur Laurent D. Kabila

TABLEAU DES COMPAGNES DE LAURENT DÉSIRÉ KABILA

Gerv~is Lwando (8) Véroni~ue Yaya [soeur de Gabriel Kyungu wa Kumwanza] I 2 (8)Kasongo Isaya <D Laurent KABILA Q9 Théodorine NGOY 3 (8) (en 1956) [pas d'enfants] Trudon Bikavu 4 (8) (fiançailles rompues) Pierre-Damien Mukalayi

(en 1960)

œ

Kab?bo Malaya I

(8) Ko~ Tshizik

Laurent KABILA ~ Albertine

Jeanne Malik Mwad
Kanambuj [elle a un fils: Makolo]

I ~

KASHALA KABWIZ

(II)(8) X

Â

(°1946)
(0 2.10.1962)

I ~?

Kabobo

Stép?ane Kiza (8) Cécile KfPili I I

~ Laurent KABILA(8)Françoise KIZA
(fin 1964?) ,

! (0 22.12.1965)

I

Félicité
Marie

(01944?)

Etienne

~ Éric

David

Osenge Useni

I Ma\cel Yole (8) Madeleine Mpdi I I (II) @) Laurent KABILAQ9 (8)Baudouin? L + 3 autresfilles et 4 garçons Pauline Koso
(en 1966)
CO1950?)

L huit enfants
(0 12.12.1968, Kindu)

Gertrude

Mwamini

(Kisimba)

(8) Amuri L 4 garçons et 1fille

Erik KENNES et MUNKANA N'GE

Essai biographique

sur Laurent

D. Kabila

39

Asuman; Mbavu (8)Nguvu

Mazuzu I

Muteyu I Yabp bi Mukubwa
L Mwamini 'i'

(t 16.10.2002)

(en I970)
jumeaux

~

,

Laurent

KABILA 2(8) SIFA MAANYA

1 (8)

Michel Lukoma (t 18.9.2002)

Jenny Kyungu

l ~(°1971)

j
Jeanne
~

(Odéc.1948)
~ ~

......

Kabila et Joseph Kabange
Kabila

Mafik Ur]

Kabila (Cécile)@ EricChinn (31.8.02;cit.USA) Sita Kinsumbu (8)Léonie Kasemhe Okomha Disita Stéphanie (°1981)
I 1

Mampezi

Sisi Kabila

! Joel Kabila

1 Masengo

Mutebi lzi Mafik

~

è

I @ Olive Lembe 1 ~ e2000) Sifa Kabila

Thierry e1984)

I

lean-Paul (°1985)

I

Elenda ~lotsho
Fataki ivfatundu I

I

(chef du village Lukunda) (8) Safi, Miliba I

Raphaël

~

itebeka

@ Laurent KABILA(8)KESIA
(en 198 ?)
i

Lushiya (8)Pierre Musanga

("1965 à Lukunda)

l I ~ ~ Agathe Safi :1Rwej
I

I I
1

, 'I ~ ~ ~ CatherineKabila Jemy Kabila LaurenceKabila + (8) liaison avec cousine de Kesia:
VICTORINE KITEBEKA (8) Jean Mungimba

David Mapoleo Kabila

J

\

(vers 1977-78) , ~

(t 1977)

Q
Judith Kabila

Elisa(beth) Kabila

Thomas MusafiriKilenga (8)Julienne Mkyoku
(Z) Laurent I KABILA 2(8) VUMILIA , I I 1(8) Adrien

Isaac Mbeya
I

I

(en 1986?)

(01966?)

I

I I

Kanambe

I I 2(8)Kestina MbfYa Honorine Mbeya

(t juin 1985)

*-

'

I ~ Selemani
(voir p.301)

(quiaidaàélever
Joseph Kabila)

Â

~
Jumi

Murundwa

Tumaleo

~

Â

??

Ushindi

40

Erik KENNES

et MUNKANA

N'GE

Essai

biographique

sur Laurent

D. Kabila

CARTE L.EGENDE:
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2 - SUD-KIVU
\'

ET NORD DU KATANGA

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rSource: Sylvain Mwinyikondo, Bureau d'Études Scientifiques et Techniques (BEST), Bukavu (Sud-Kivu), avril 2003.

Erik KENNESet MUNKANA N'GE Essai biographique sur Laurent D. Kabila

41

Il. Engagement dans la Balubakat, Gouvernement du Lualaba
A. LA PROVINCE DU NORD-KATANGA

Les origines de L.D. Kabila le rattachent donc aux deux peuples numériquement les plus importants au Katanga: les Lunda et les Luba. Cependant il optera, dans son action politique, pour le côté paternel, en ralliant le mouvement Luba du Nord-Katanga. Ce qui marque sa région d'origine - et spécialement Ankoroc'est peut-être la résistance à l'ordre colonial. Le Nord-Katanga, dont les mouvements politiques n'ont été que peu étudiés1, fut en effet une terre fertile pour nombre de courants de résistance. Le plus connu, et le plus combattu, fut sans doute le mouvement kitawala, version africaine
des Témoins de Jéhovah (VERHAEGEN 1966: 411; WILLAME1964: 115-116).

Les kitawalistes, dont le mouvement avait pris de l'ampleur dans le territoire de Manono au début des années' 40, se sont révoltés en 1942 ; relégués dans d'autres régions (p.ex. Kasaji, au sud), ils ne pourront regagner leur territoire d'origine qu'en juin 1960 ; leur retour a d'ailleurs
contribué à déstabiliser alors cette région (KISSIKI33-35 et KAKUDJI34-35).

Un autre facteur de déstabilisation a été l'utilisation du poste d' Ankoro comme "colonie de relégation" (colagrel) où l'administration coloniale

envoyaitles récalcitrants- ce qui expliquela présencedans la région d'un
certain nombre de non-Luba. La colagrel d'Ankoro, créée en 1937, sera en fonction jusqu'en février 1954. D'après des estimations, 61 kitawalistes y ont été placés en résidence surveillée. La vigilance n'étant pas étroite, les adeptes ont pu exercer une influence sur leur entourage et contribuer à créer un climat hostile à l'ordre colonial. Le mouvement BALUBAKA T ne s'est pas superposé au kitawala ; il fut même souvent en conflit avec ce
1 La plupart des recherches historico-politiques sur le Katanga se focalisent sur le sud; mais les dynamiques spécifiquement locales ont été peu analysées (et guère plus au sud qu'au nord). Les deux études les plus importantes jusqu'à présent (WILlAME 1964; VERHAEGEN 1966) sont relativement peu approfondies en ce qui concerne le NordKatanga. KABUYA 1992 offre de multiples précisions, mais n'est pas systématique.

42

Erik KENNES et MUNKANAN'GE

Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

courant dont les membres rejetaient les cérémonies d'initiation.2 Notons pourtant que les hauts lieux de la résistance Balubakat sont les mêmes que les foyers kitawala : Ankoro, Malemba-Nkulu, Manono, et en particulier la chefferie Kiluba, dont le chef Ngoi Katumba Mufungahema,3 un des dirigeants coutumiers de la Balubakat, passait pour un grand sympathisant. Ankoro n'a pas été facile à gouverner pour le colonisateur, ses gens avaient la réputation de têtus. La relative pauvreté de la province (en tennes de ressources, d'infrastructures économiques, sociales et éducatives) par rapport au sud plus urbanisé, contraste fort avec son héritage historique. En effet, les Luba katangais gardent présent à l'esprit que l'empire Luba a dominé le nord du Katanga durant une longue période. Pendant plusieurs années, la région a servi de zone de recrutement de main-d'oeuvre pour l'industrie minière locale (la Géomines à Manono, principalement) mais aussi pour celle du Sud-Katanga.4 L'urbanisation de cette région et le développement d'infrastructures de transport et communication a débuté plus tard que dans le sud: en 1954
(WILLAME1964: 113). Ses grands centres urbains sont Albertville, Kamina et

Manono.5 L'industrie minière se concentrait à Manono (en 1958, la plus peuplée après Albertville), tandis qu'une industrie cotonnière s'était développée dans la région autour de Kongolo. La part du revenu cotonnier dans le revenu global était la plus élevée à Kongolo (92 %) et Kabalo (91 %).6 Vu l'aversion d'une large part de la population à l'égard des cultures obligatoires, on ne s'étonnera pas que la région de Kabalo va devenir l'un des foyers de résistance au système colonial et à la Conakat.7
2

Sur l'action du kitawala au Nord-Katanga,

nous avons pu consulter une étude détaillée

faite par l'administration coloniale (PROVINCE UKATANGA D 1958 [?]: 6, 8, plus une étude pour Manono et Kabalo) (Archives de l'ONU, New York, S-0463-0249, U.N. Operations in the Congo, ONUCReports 1960-64, Dag.13/1.6.1.3 : 4, rapports sectes partis politiques 1959-60). 3 "Celui qui lie la tente" (le porteur qui replie la tente du Blanc avant le départ de la marche): ce sobriquet lui viendrait des Blancs. Sa haine des évolués et des collaborateurs des Blancs pourrait s'expliquer par l'emprisonnement qu'il a subi à Albertville, pour nonpaiement d'impôts; libéré peu avant l'indépendance, il en a probablement conçu un certain ressentiment. Il appartenait au clan Kokobola. 4 Voir par exemple MARCHAL 1999: 68-70. 5 La société Géomines exploitait des gisements stannifères à Manono et Kitotolo. Ses activités ont débuté en 1918, et sa mécanisation en 1932. Le chef-lieu du territoire a été transféré en 1940 d'Ankoro à Manono. Ses 5.158 travailleurs (en 1945) bénéficiaient d'un système assez favorable de protection sociale (cf. BARZIN1946). En 1954, une réduction de main-d'œuvre à 3.650 travailleurs créa un malaise social. 6 CHAMBON 1958: 59 (taux pour l'année 1959, fournis par M. Chambon à l'auteur). 7 Des études plus approfondies méritent d'être entreprises car Kongolo, avec la même part du revenu cotonnier, n'a jamais été un foyer de révolte Balubakat. Cependant, une bonne partie de la population à Kongolo est Hemba, et hostile aux baLuba.

Engagement

dans la Balubakat,

Gouvernement

du Lualaba

43

B. LA BALUBAKAT ET SA MARGINALISATION
Comprendre l'évolution complexe de la situation jusqu'en 1964 présuppose d'étudier les méandres de la politique katangaise en 1959-60. L'épopée de la Balubakat, à laquelle a participé L.D. Kabila, est l'une de ces luttes oubliées par une grande partie du peuple congolais. L'image qui en a été véhiculée par l'histoire officielle est déformée; elle ne reflète que le point de vue du Sud et de son allié temporaire, le colonisateur belge. Pourtant, c'est cette lutte qui va contribuer de façon décisive à la défaite de la sécession katangaise. Comme tant de partis politiques en Afrique, la Balubakat est née du regroupement d'associations culturelles urbaines à caractère ethnique, en l'occurrence d'organisations Luba. Constituée, selon certains auteurs
(TSHIBAMBA LUBOWA1985: 19), dès 1952, la BALUBAKAT n'a commencé à

prendre un poids politique qu'en 1957.8 Le 5 février 1959, l'association a adhéré à la CONAKAT, se présente alors comme la "Confédération qui des Associations ethniques du Katanga", mais elle quitte cette union après quelques mois suite à des prises de position autonomistes de la Conakat et à son rapprochement avec le milieu des colons.9 Ce sont les élections de décembre 1959 qui vont donner une véritable impulsion au mouvement, mais non sans avoir mis à nu son manque d'organisation et d'une véritable implantation dans la province. En effet, si la Balubakat comme telle participe officiellement à ce scrutin, en province la plupart des candidats s'y présentent à titre individuel.lo La majeure partie des élus aux conseils de territoire de la province sont des gens considérés (à tort ou à raison) comme liés au colonisateur. Cela n'exclut pas l'élection de certaines personnalités que l'on retrouvera élues pour la Balubakat en mai 1960. Dans les centres urbains, le résultat est différent. À Élisabethville, les élus membres d'un parti (Conakat, Balubakat, Fédéka) obtiennent 74 sièges, contre 52 sièges aux candidats individuels. Hors Élisabethville, trois des 6 sièges Balubakat ont été obtenus à Kolwezi.
8

9 Voir une lettre de Jason Sendwe et Joseph Kahamba du 12 novembre 1959, dans MANDENGOY1991: 13-22. 10Le nombre des voix pour des candidats individuels (240.394) fut quatre fois plus élevé au Katanga que les votes pour des membres de partis politiques (60.525) ; cette proportion ne fut dépassée que par l'Équateur (363.080 par rapport à 934 !) (VERHAEGENt DEBÉTHUNE e 1965: 279). Notons que pour l'ensemble de la province les élus Conakat furent beaucoup plus nombreux (39 pour 6 Balubakat, hors É'ville).

Les statuts de la Balubakat sont publiés dans L'Étoile-Nyota n° 295 du 3 octobre 1957.

44

Erik KENNES et MUNKANAN'GE Essai biographique

sur Laurent D. Kabila

Après ce relatif échec de décembre 1959, la Balubakat reconnaît l'urgence d'une meilleure organisation. À l'issue du scrutin, le mouvement constituera un "Cartel katangais" avec la Fédéka (Fédération des associations de ressortissants du Kasaï au Katanga) et l'Atcar (Association des Tshokwe du Congo, de l'Angola et de la Rhodésie). Pour structurer le parti, un recrutement plus systématique s'imposait, particulièrement dans le nord. Les cadres du parti ne se recruteront pas nécessairement parmi les responsables de l'association culturelle Balubakat : plusieurs cadres seront choisis parmi les candidats vaincus aux élections des conseils de territoire, ou parfois, comme à Manono, parmi les élus mêmes de ces conseils. D'autres responsables du parti viendront des cercles d'évolués ou d'agents de sociétés; mais la réaction ultérieure de la Balubakat contre tous ceux qui pouvaient être soupçonnés de collaboration avec les Blancs va rendre le recrutement de cadres plus pénible encore pour ce mouvement que pour d'autres. En dépit de ces efforts de restructuration, de novembre 1959 àjuillet 1960, la Balubakat subit une tendance à la marginalisation dans les structures provinciales. Cependant, au début de 1960, la position de la Balubakat n'est pas mauvaise, malgré l'appui évident de l'administration et des colons à la Conakat. Le premier affrontement politique se déroule dans les villes, pour la nomination des bourgmestres. À Élisabethville, le 12 janvier 1960, c'est Jason Sendwe qui est désigné pour la commune Albert, grâce à une coalition Fédéka/Balubakat, contre l'attente de la Conakat.II À Jadotville, dans la commune Kikula où vit la famille Kabila, c'est Victor Lundula (un oTetela, donc un <<non-authentique»)qui est désigné bourgmestre, pour le Parti de l'Unité Congolaise (il adhèrera au M.N.C.-L. plus tard), au lieu de Mutaka, le candidat Conakat. Dans les deux cas, des troubles seront provoqués par des membres de la Conakat. Durant la Table Ronde Politique à Bruxelles, la Balubakat défend une position intermédiaire entre le fédéralisme de la Conakat et l'unitarisme du M.N.C.-L.: un régime unitaire à forte décentralisation. Sur d'autres points aussi, ce parti essaie de définir une position médiane. Or, cette modération politique contredit l'image «radicale» que l'on colle de plus en plus à la Balubakat. Une entente entre les deux grandes forces katangaises est encore parfaitement possible à ce moment, semble-t-il, nonobstant la présence dans les rangs de la Balubakat d'une minorité qui y était opposée. Mais la Conakat, convaincue d'avoir le dessus, en
Il Sendwe, alors en Belgique (Écho du Katanga. 13janvier 1960), n'a jamais prêté sennent.

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