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Essai d'autobiographie

De
120 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Boris Pasternak. L'auteur du "Docteur Jivago", Prix Nobel De Littérature 1958, livre ici ses souvenirs personnels, relatant son enfance dans le Moscou de la fin du XIXe siècle puis dans celui de la Révolution russe. S'insurgeant contre la littérature "vile", il raconte la genèse de ses premières oeuvres, revient sur la controverse soulevée par la publication du "Docteur Jivago", et dresse d'admirables portraits des nombreux écrivains et artistes qu'il a rencontrés: Léon Tolstoï, Rainer Maria Rilke, Vladimir Maïakovski, Sergueï Essenine, Marina Tsvetaïeva, Anna Akhmatova, Alexandre Blok, Ilya Ehrenbourg, et tant d'autres qui ont suscité son engagement et éveillé sa vocation d'écrivain.


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BORIS PASTERNAK
Essai d’autobiographie
(Hommes et situations)
traduit du russe par Jacqueline de Proyart
La République des Lettres
CHAPITRE I
Première enfance
I
Dans l’essai autobiographiqueSauf-conduit, que j’ai écrit dans les années 20,
j’ai analysé les circonstances qui ont fait de moi ce que je suis. Malheureusement le
livre est gâché par une affectation inutile, péché courant à cette époque-là.
Dans la présente esquisse, je ne pourrai éviter de revenir sur certaines choses,
mais je m’efforcerai de ne pas me répéter.
II
Je suis né à Moscou le 10 février 1890 dans la mais on Lyjine en face du grand
séminaire, rue de l’Arsenal. D’une manière inexplic able, j’ai encore quelques
souvenirs de mes promenades d’automne avec ma nourrice dans le jardin du
séminaire : allées détrempées sous les amoncellemen ts de feuilles tombées,
étangs, talus et barrières peintes du séminaire, je ux et combats des séminaristes
s’esclaffant pendant les grandes récréations.
Juste en face du portail du séminaire s’élevait une maison de pierre à un étage
avec une cour pour les fiacres, et notre appartemen t se trouvait dans le
recoupement voûté de la porte cochère.
III
Les éléments dont se composaient les sensations de ma première enfance
étaient l’effroi et l’exaltation. La féerie de leurs couleurs remontait à deux images
centrales qui dominaient tout le reste : les ours e mpaillés chez les constructeurs de
voitures de la rue des Carrossiers et le bon géant voûté, velu, à la sourde voix de
basse, qu’était l’éditeur P. P. Kantchalovski avec sa famille et avec les dessins au
crayon, à la plume et à l’encre de Chine de Sérov(1), de Vroubel(2), du père et des
frères Vasnetsov(3)qui étaient accrochés dans les pièces de son appartement.
Le quartier était des plus louches : les rues Tvers kié-Iamskié, la place Trouba,
les ruelles du boulevard Tsvetnoï. Sans cesse on me retenait par la main : il ne
fallait pas savoir ceci, il ne convenait pas d’ente ndre cela. Mais bonnes et nourrices
ne supportaient pas la solitude et de ce fait, toute une société bigarrée nous
entourait. A midi on faisait faire l’exercice aux g endarmes montés sur la place
d’armes des casernes de la rue Znamenskaïa.
De ces contacts avec mendiants et pèlerins, de ce v oisinage avec le monde des
réprouvés, leurs histoires et leurs hystéries sur l es boulevards avoisinants, j’ai retiré
prématurément et pour le reste de mes jours une pitié prompte à se glacer d’effroi
pour la femme et une pitié encore plus intolérable pour mes parents qui allaient
mourir plus tôt que moi et que je devrais délivrer des souffrances de l’enfer en
accomplissant quelque chose d’extraordinairement lu mineux et sans précédent.
IV
J’avais trois ans quand nous emménageâmes dans le l ogement directorial de
l’Ecole de peinture, sculpture et architecture, ave nue Miasnitskaïa, en face de la
poste. L’appartement se trouvait dans un corps de l ogis qui donnait sur la cour, un
peu à l’écart du bâtiment principal.
Ce bâtiment était une vieille et belle maison remarquable à beaucoup de points
de vue. L’incendie de 1812 l’avait épargné. Un sièc le plus tôt, sous Catherine, la
maison avait servi de refuge clandestin à une loge maçonnique. Un renflement
latéral à l’angle de la Miasnitskaïa et de la rue Iouchkov était nanti d’un balcon à
colonnes en demi-lune. La plate-forme spacieuse du balcon formait une niche
encastrée dans le mur et communiquait avec la salle des actes de l’école. Du
balcon, on voyait en enfilade le prolongement de la Miasnitskaïa qui s’enfuyait au
loin vers les gares.
C’est de ce balcon que les habitants de la maison s uivirent en 1894 la
cérémonie du transfert de la dépouille d’Alexandre III, puis, deux ans plus tard,
quelques épisodes des fêtes du couronnement de Nico las II.
Elèves et professeurs étaient là. Ma mère, pressée contre la balustrade du
balcon au milieu de la foule, me tenait dans ses bras.
L’abîme s’ouvrait à ses pieds. Au fond de l’abîme, la rue vide et couverte de
sable était figée dans l’attente. Des militaires s’ affairaient, donnant d’une voix
tonnante des ordres qui, pourtant, ne parvenaient p as à l’oreille des spectateurs là-
haut sur le balcon, comme si le silence de milliers de gens retenant leur souffle, que
des haies de soldats refoulaient de la chaussée vers les bords du trottoir, eût
absorbé les sons comme le sable boit l’eau. Les clo ches se mirent à sonner,
mélancoliques et traînantes. Comme soulevées par un e houle venant de loin et
déferlant toujours plus loin devant elle, les mains se portèrent aux têtes : Moscou se
découvrait, se signait. Au moment où les sonneries de glas s’élevaient de toutes
parts, on vit apparaître la tête d’une procession s ans fin, les troupes, le clergé, les
chevaux caparaçonnés et empanachés de noir, le cata falque d’un luxe
inimaginable, les hérauts vêtus de costumes extraordinaires d’un autre temps. Et la
procession marchait, marchait toujours, et les faça des des maisons étaient tendues
de grandes bandes de crêpe et voilées de noir et le s drapeaux en berne pendaient
très bas.
Le goût de l’apparat était inhérent à l’École. Elle relevait du ministère de la Cour
impériale. Son curateur était le grand-duc Serguéi Alexandrovitch ; il assistait aux
séances solennelles et visitait les expositions. Le grand-duc était maigre et
dégingandé. Masquant leur album avec leur chapeau, mon père et Sérov croquaient
des caricatures de lui pendant les soirées auxquell es il assistait chez les Galitzine
et les Iakountchikov.
V
Dans la cour, en face du portillon d’un petit jardi n aux très vieux arbres, au
milieu de dépendances, de communs, de hangars, se d ressait notre maison.
En bas, dans le sous-sol, on servait des déjeuners chauds aux élèves. Des
relents de petits pâtés au lard et de « côtelettes » frites traînaient perpétuellement
dans l’escalier. L’entrée de notre appartement se trouvait sur le palier suivant, et le
secrétaire de l’école habitait à l’étage supérieur.
Voici, cinquante ans après, ce que j’ai lu tout réc emment à l’époque soviétique
dans le livre de N. S. Rodionov :Moscou dans la vie et l"œuvre de Léon Tolstoï,
page 125, à l’année 1894 :
« Le 23 novembre, Tolstoï en compagnie de ses fille s se rendit chez le peintre
Léonid O. Pasternak à l’École de peinture, sculpture et architecture dont Pasternak
était le directeur, pour assister à un concert auqu el participaient la femme de
Pasternak et les professeurs de violon et de violon celle au Conservatoire : I. V.
Grjimali et A. A. Brandoukov. »
Tout est exact ici, sauf une légère erreur : le directeur de l’École était le prince
Lvov, et non mon père.
Je me rappelle à merveille la nuit décrite par Rodi onov. Au milieu de la nuit je
fus réveillé par une douleur suave et poignante, qu e je n’avais jamais éprouvée à ce
degré-là auparavant. Je me mis à crier et à pleurer d’angoisse et de terreur. Mais la
musique étouffait mes sanglots et l’on m’entendit s eulement quand on eut fini de
jouer la partie du trio qui m’avait réveillé. Le ri deau, derrière lequel j’étais couché et
qui partageait la chambre en deux, s’écarta.
Ma mère apparut, se pencha sur moi et me tranquilli sa bien vite. On m’a
probablement porté pour voir les invités ou bien pe ut-être ai-je vu le salon dans
l’encadrement de la porte ouverte. Il était complètement enfumé. Les bougies
clignotaient comme si la fumée leur piquait les yeu x. Elles jetaient un vif éclat sur
l’acajou verni du violon et du violoncelle. Noir était le piano, noirs les habits des
messieurs. Les dames émergeaient de leurs robes déc olletées jusqu’aux épaules,
comme les fleurs d’une corbeille d’anniversaire. Le s ronds de fumée se fondaient
avec les cheveux gris de deux ou trois vieillards. Par la suite, je connus fort bien
l’un d’entre eux et le vis fréquemment. C’était le peintre N. N. Gay line-height :
20pt ;">(4)
. La figure de l’autre personnage traversa toute ma vie comme celle de la plupart
des gens, mais surtout parce que mon père l’avait i llustré, qu’il allait souvent le voir,
qu’il le vénérait et que son esprit avait pénétré toute notre maison. C’était Lev
Nikolaïévitch Tolstoï.
Pourquoi donc pleurais-je ainsi et pourquoi ma souffrance reste-t-elle si vive dans ma
mémoire ? A la maison, j’étais habitué au son du pi ano, dont ma mère jouait avec art. La
voix du piano me semblait faire partie intégrante d e la musique elle-même. Le timbre des
instruments à cordes, surtout dans un ensemble de m usique de chambre, ne m’était pas
familier et leurs inflexions m’émurent comme de véritables appels au secours et
l’annonce d’un malheur qui me seraient parvenus du dehors par le vasistas.
Ce fut là, me semble-t-il, l’hiver de deux morts : celle d’Antoine Rubinstein et celle de
Tchaïkovski. C’était vraisemblablement le fameux trio de ce dernier que l’on jouait.
Cette nuit-là sépare comme un jalon de bornage ma p etite enfance sans souvenirs de
mon enfance ultérieure ; c’est depuis cette nuit qu e ma mémoire est entrée en activité et
que ma conscience s’est mise à travailler ; oui, de puis ce temps-là sans plus
d’interruptions ni de suspensions que chez un adulte.
VI
Au printemps, l’exposition des Ambulants(5)ouvrait ses portes dans les salles de
l’École. On la faisait venir l’hiver de Saint-Pétersbourg et on mettait les caisses de
tableaux dans les hangars qui s’étendaient en ligne derrière notre maison, sous nos
fenêtres.
Juste avant Pâques, étaient portées les caisses dan s la cour et déballées à ciel
ouvert devant les portes des hangars. Le personnel de l’École ouvrait les caisses et
dégageait les tableaux et leurs cadres pesants de l eurs compartiments respectifs, puis
les portait deux par deux dans les salles d’exposition. Perchés sur les appuis de fenêtre,
nous les suivions avidement du regard.
Ainsi passèrent devant nos yeux les toiles les plus célèbres de Répine(6), Miasoédov
(7), Makovski(8), Sourikov(9)et Polénov(10), une bonne moitié des réserves de
tableaux des galeries contemporaines et des dépôts de l’État.
Mon père et les artistes qui lui étaient les plus p roches n’exposèrent qu’au début et
pour fort peu de temps chez les Ambulants. Bien vite Sérov, Lévitane(11), Korovine(12),
Vroubel, Ivanov(13)ne : « l’union des, mon père et d’autres formèrent un groupe plus jeu
peintres russes. »
A la fin des années 90, le sculpteur Paul Troubetsk (14), qui avait passé toute sa vie
en Italie, arriva à Moscou. On mit à sa disposition un nouvel atelier couvert d’une
verrière. Cet atelier, construit contre le mur exté rieur de notre maison, condamna la
fenêtre de la cuisine. Auparavant cette fenêtre don nait sur la cour, maintenant elle
donnait sur l’atelier de sculpture de Troubetskoï. De la fenêtre nous pouvions suivre le
modelage et le travail de son mouleur Robecchi, ain si que ses modèles, depuis les petits
enfants et les ballerines qui posaient pour lui jus qu’aux coupés attelés de deux chevaux
et aux Cosaques à cheval sur leur monture qui franc hissaient sans peine les larges
portes de son haut atelier.
C’est de cette même cuisine que l’on expédiait pour Saint-Pétersbourg les
remarquables illustrations de mon père pour Résurre ction, le roman de Tolstoï. Le roman,
au fur et à mesure de sa mise au point définitive, était imprimé chapitre par chapitre dans
la revueNivade l’éditeur pétersbourgeois Marx. Le travail se faisait avec fièvre. Je me
rappelle la hâte de mon père. Les numéros sortaient régulièrement sans jamais avoir de
retard. Il fallait arriver à temps pour chacun d’en tre eux(15).
Tolstoï conservait longtemps les épreuves et remani ait tout. Les dessins faits pour le
texte primitif risquaient de ne plus correspondre a ux changements ultérieurs. Mais mon
père faisait ses croquis là même où l’écrivain puis ait ses observations : au tribunal, à la
prison d’étape, à la campagne, dans le train.
Une profusion de détails pris sur le vif, un même s ens du réel les sauvaient d’un
risque de désaccord.
Étant donné l’urgence, on envoyait les dessins à ch aque occasion ; on avait intéressé
à l’affaire la brigade des chefs de trains express de la gare Micolas. Mon imagination
enfantine était frappée par l’aspect de ce chef de train en manteau d’uniforme des
employés de chemin de fer, qui attendait debout sur le seuil de la cuisine comme sur un
quai, près de la portière de wagon d’un train en pa rtance.
La colle à bois cuisait sur la cuisinière. Les dess ins étaient essuyés à la hâte, séchés
au fixatif, collés sur des cartons, empaquetés, fic elés. Les paquets, une fois prêts, étaient
cachetés à la cire et remis au chef de train.
CHAPITRE II
Scriabine
I
Les deux premières décennies de ma vie diffèrent fo rtement l’une de l’autre.
Dans les années 90, Moscou conservait encore sa phy sionomie ancienne de coin
perdu, pittoresque au point d’en être fantastique, avec ses aspects légendaires de
troisième Rome ou de capitale des épopées populaire s, avec toute la splendeur de
ses fameuses quarante quarantaines de clochers. Les vieilles coutumes restaient
en usage. A l’automne, dans la rue Iouchkov, sur la quelle donnait la cour de l’École,
sur le terre-plein de l’église des saints Flore et Laure, considérés comme les
protecteurs de l’élève chevaline, avait lieu la bén édiction des chevaux ; avec les
cochers et les palefreniers qui les avaient amenés à la bénédiction, ils
envahissaient toute la rue jusqu’aux portes de l’Éc ole, comme à une foire aux
chevaux.
C’est avec l’avènement du nouveau siècle que, dans mon souvenir d’enfant, tout
se transforma comme sous le coup d’une baguette mag ique. La frénésie des
affaires des premières capitales du monde s’empara aussi de Moscou : des
sociétés immobilières, en quête de bénéfices rapide s, se mirent à construire avec
fougue de hautes maisons de rapport ; dans toutes les rues on voyait se dresser
vers le ciel des géants de brique, grandis sans qu’ on s’en fût aperçu. Dépassant
Saint-Pétersbourg, Moscou inaugurait avec eux un no uvel art russe, un art de
grande ville, jeune, moderne, neuf.
II
La fièvre des années 90 gagna même l’Ecole. Les cré dits de l’État ne suffisaient
plus à son entretien. On confia à des hommes d’affa ires le soin de trouver des
moyens financiers susceptibles de compléter le budg et. II fut décidé d’élever sur le
terrain de l’Ecole des corps de logis à plusieurs é tages que l’on louerait par
appartements, et de construire au milieu de la prop riété, sur l’emplacement de