Essai d'autobiographie

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Boris Pasternak. L'auteur du "Docteur Jivago", Prix Nobel De Littérature 1958, livre ici ses souvenirs personnels, relatant son enfance dans le Moscou de la fin du XIXe siècle puis dans celui de la Révolution russe. S'insurgeant contre la littérature "vile", il raconte la genèse de ses premières oeuvres, revient sur la controverse soulevée par la publication du "Docteur Jivago", et dresse d'admirables portraits des nombreux écrivains et artistes qu'il a rencontrés: Léon Tolstoï, Rainer Maria Rilke, Vladimir Maïakovski, Sergueï Essenine, Marina Tsvetaïeva, Anna Akhmatova, Alexandre Blok, Ilya Ehrenbourg, et tant d'autres qui ont suscité son engagement et éveillé sa vocation d'écrivain.


Publié le : lundi 23 février 2015
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EAN13 : 9782824902357
Nombre de pages : 120
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Boris Pasternak
Essai d'autobiographie
(Hommes et situations)
traduit du russe par Jacqueline de Proyart
La République des Lettres
Chapitre I Première enfance
I
Dans l'essai autobiographiqueSauf-conduit, que j'ai écrit dans les années 20, j'ai analysé les circonstances qui ont fait de moi ce que je suis. Malheureusement le livre est gâché par une affectation inutile, péché courant à cette époque-là.
Dans la présente esquisse, je ne pourrai éviter de revenir sur certaines choses, mais je m'efforcerai de ne pas me répéter.
II
Je suis né à Moscou le 10 février 1890 dans la maison Lyjine en face du grand séminaire, rue de l'Arsenal. D'une manière inexplicable, j'ai encore quelques souvenirs de mes promenades d'automne avec ma nourrice dans le jardin du séminaire: allées détrempées sous les amoncellements de feuilles tombées, étangs, talus et barrières peintes du séminaire, jeux et combats des séminaristes s'esclaffant pendant les grandes récréations.
Juste en face du portail du séminaire s'élevait une maison de pierre à un étage avec une cour pour les fiacres, et notre appartement se trouvait dans le recoupement voûté de la porte cochère.
III
Les éléments dont se composaient les sensations de ma première enfance étaient l'effroi et l'exaltation. La féerie de leurs couleurs remontait à deux images centrales qui dominaient tout le reste: les ours empaillés chez les constructeurs de voitures de la rue des Carrossiers et le bon géant voûté, velu, à la sourde voix de basse, qu'était l'éditeur P. P. Kantchalovski avec sa famille et avec les dessins au crayon, à la plume et à l'encre de Chine de Sérov (1), de Vroubel (2), du père et des frères Vasnetsov (3) qui étaient accrochés dans les pièces de son appartement.
Le quartier était des plus louches: les rues Tverskié-Iamskié, la place Trouba, les ruelles du boulevard Tsvetnoï. Sans cesse on me retenait par la main: il ne fallait pas savoir ceci, il ne convenait pas d'entendre cela. Mais bonnes et nourrices ne supportaient pas la solitude et de ce fait, toute une société bigarrée nous entourait. A midi on faisait faire l'exercice aux gendarmes montés sur la place d'armes des casernes de la rue Znamenskaïa.
De ces contacts avec mendiants et pèlerins, de ce voisinage avec le monde des réprouvés, leurs histoires et leurs hystéries sur les boulevards avoisinants, j'ai retiré prématurément et pour le reste de mes jours une pitié prompte à se glacer d'effroi pour la femme et une pitié encore plus intolérable pour mes parents qui allaient mourir plus tôt que moi et que je devrais délivrer des souffrances de l'enfer en accomplissant quelque chose d'extraordinairement lumineux et sans précédent.
IV
J'avais trois ans quand nous emménageâmes dans le logement directorial de l'Ecole de peinture, sculpture et architecture, avenue Miasnitskaïa, en face de la poste. L'appartement se trouvait dans un corps de logis qui donnait sur la cour, un peu à l'écart du bâtiment principal.
Ce bâtiment était une vieille et belle maison remarquable à beaucoup de points de vue. L'incendie de 1812 l'avait épargné. Un siècle plus tôt, sous Catherine, la maison avait servi de
refuge clandestin à une loge maçonnique. Un renflement latéral à l'angle de la Miasnitskaïa et de la rue Iouchkov était nanti d'un balcon à colonnes en demi-lune. La plate-forme spacieuse du balcon formait une niche encastrée dans le mur et communiquait avec la salle des actes de l'école. Du balcon, on voyait en enfilade le prolongement de la Miasnitskaïa qui s'enfuyait au loin vers les gares.
C'est de ce balcon que les habitants de la maison suivirent en 1894 la cérémonie du transfert de la dépouille d'Alexandre III, puis, deux ans plus tard, quelques épisodes des fêtes du couronnement de Nicolas II.
Elèves et professeurs étaient là. Ma mère, pressée contre la balustrade du balcon au milieu de la foule, me tenait dans ses bras.
L'abîme s'ouvrait à ses pieds. Au fond de l'abîme, la rue vide et couverte de sable était figée dans l'attente. Des militaires s'affairaient, donnant d'une voix tonnante des ordres qui, pourtant, ne parvenaient pas à l'oreille des spectateurs là-haut sur le balcon, comme si le silence de milliers de gens retenant leur souffle, que des haies de soldats refoulaient de la chaussée vers les bords du trottoir, eût absorbé les sons comme le sable boit l'eau. Les cloches se mirent à sonner, mélancoliques et traînantes. Comme soulevées par une houle venant de loin et déferlant toujours plus loin devant elle, les mains se portèrent aux têtes: Moscou se découvrait, se signait. Au moment où les sonneries de glas s'élevaient de toutes parts, on vit apparaître la tête d'une procession sans fin, les troupes, le clergé, les chevaux caparaçonnés et empanachés de noir, le catafalque d'un luxe inimaginable, les hérauts vêtus de costumes extraordinaires d'un autre temps. Et la procession marchait, marchait toujours, et les façades des maisons étaient tendues de grandes bandes de crêpe et voilées de noir et les drapeaux en berne pendaient très bas.
Le goût de l'apparat était inhérent à l'École. Elle relevait du ministère de la Cour impériale. Son curateur était le grand-duc Serguéi Alexandrovitch; il assistait aux séances solennelles et visitait les expositions. Le grand-duc était maigre et dégingandé. Masquant leur album avec leur chapeau, mon père et Sérov croquaient des caricatures de lui pendant les soirées auxquelles il assistait chez les Galitzine et les Iakountchikov.
V
Dans la cour, en face du portillon d'un petit jardin aux très vieux arbres, au milieu de dépendances, de communs, de hangars, se dressait notre maison.
En bas, dans le sous-sol, on servait des déjeuners chauds aux élèves. Des relents de petits pâtés au lard et de "côtelettes" frites traînaient perpétuellement dans l'escalier. L'entrée de notre appartement se trouvait sur le palier suivant, et le secrétaire de l'école habitait à l'étage supérieur.
Voici, cinquante ans après, ce que j'ai lu tout récemment à l'époque soviétique dans le livre de N. S. Rodionov:Moscou dans la vie et l"œuvre de Léon Tolstoï, page 125, à l'année 1894:
"Le 23 novembre, Tolstoï en compagnie de ses filles se rendit chez le peintre Léonid O. Pasternak à l'École de peinture, sculpture et architecture dont Pasternak était le directeur, pour assister à un concert auquel participaient la femme de Pasternak et les professeurs de violon et de violoncelle au Conservatoire: I. V. Grjimali et A. A. Brandoukov."
Tout est exact ici, sauf une légère erreur: le directeur de l'École était le prince Lvov, et non mon père.
Je me rappelle à merveille la nuit décrite par Rodionov. Au milieu de la nuit je fus réveillé par une douleur suave et poignante, que je n'avais jamais éprouvée à ce degré-là auparavant. Je me mis à crier et à pleurer d'angoisse et de terreur. Mais la musique étouffait mes sanglots et
l'on m'entendit seulement quand on eut fini de jouer la partie du trio qui m'avait réveillé. Le rideau, derrière lequel j'étais couché et qui partageait la chambre en deux, s'écarta.
Ma mère apparut, se pencha sur moi et me tranquillisa bien vite. On m'a probablement porté pour voir les invités ou bien peut-être ai-je vu le salon dans l'encadrement de la porte ouverte. Il était complètement enfumé. Les bougies clignotaient comme si la fumée leur piquait les yeux. Elles jetaient un vif éclat sur l'acajou verni du violon et du violoncelle. Noir était le piano, noirs les habits des messieurs. Les dames émergeaient de leurs robes décolletées jusqu'aux épaules, comme les fleurs d'une corbeille d'anniversaire. Les ronds de fumée se fondaient avec les cheveux gris de deux ou trois vieillards. Par la suite, je connus fort bien l'un d'entre eux et le vis fréquemment. C'était le peintre N. N. Gay (4). La figure de l'autre personnage traversa toute ma vie comme celle de la plupart des gens, mais surtout parce que mon père l'avait illustré, qu'il allait souvent le voir, qu'il le vénérait et que son esprit avait pénétré toute notre maison. C'était Lev Nikolaïévitch Tolstoï.
Pourquoi donc pleurais-je ainsi et pourquoi ma souffrance reste-t-elle si vive dans ma mémoire ? A la maison, j'étais habitué au son du piano, dont ma mère jouait avec art. La voix du piano me semblait faire partie intégrante de la musique elle-même. Le timbre des instruments à cordes, surtout dans un ensemble de musique de chambre, ne m'était pas familier et leurs inflexions m'émurent comme de véritables appels au secours et l'annonce d'un malheur qui me seraient parvenus du dehors par le vasistas.
Ce fut là, me semble-t-il, l'hiver de deux morts: celle d'Antoine Rubinstein et celle de Tchaïkovski. C'était vraisemblablement le fameux trio de ce dernier que l'on jouait.
Cette nuit-là sépare comme un jalon de bornage ma petite enfance sans souvenirs de mon enfance ultérieure; c'est depuis cette nuit que ma mémoire est entrée en activité et que ma conscience s'est mise à travailler; oui, depuis ce temps-là sans plus d'interruptions ni de suspensions que chez un adulte.
VI
Au printemps, l'exposition des Ambulants (5) ouvrait ses portes dans les salles de l'École. On la faisait venir l'hiver de Saint-Pétersbourg et on mettait les caisses de tableaux dans les hangars qui s'étendaient en ligne derrière notre maison, sous nos fenêtres.
Juste avant Pâques, étaient portées les caisses dans la cour et déballées à ciel ouvert devant les portes des hangars. Le personnel de l'École ouvrait les caisses et dégageait les tableaux et leurs cadres pesants de leurs compartiments respectifs, puis les portait deux par deux dans les salles d'exposition. Perchés sur les appuis de fenêtre, nous les suivions avidement du regard.
Ainsi passèrent devant nos yeux les toiles les plus célèbres de Répine (6), Miasoédov (7), Makovski (8), Sourikov (9) et Polénov (10), une bonne moitié des réserves de tableaux des galeries contemporaines et des dépôts de l'État.
Mon père et les artistes qui lui étaient les plus proches n'exposèrent qu'au début et pour fort peu de temps chez les Ambulants. Bien vite Sérov, Lévitane (11), Korovine (12), Vroubel, Ivanov (13), mon père et d'autres formèrent un groupe plus jeune: "l'union des peintres russes."
A la fin des années 90, le sculpteur Paul Troubetskoï (14), qui avait passé toute sa vie en Italie, arriva à Moscou. On mit à sa disposition un nouvel atelier couvert d'une verrière. Cet atelier, construit contre le mur extérieur de notre maison, condamna la fenêtre de la cuisine. Auparavant cette fenêtre donnait sur la cour, maintenant elle donnait sur l'atelier de sculpture de Troubetskoï. De la fenêtre nous pouvions suivre le modelage et le travail de son mouleur Robecchi, ainsi que ses modèles, depuis les petits enfants et les ballerines qui posaient pour lui jusqu'aux coupés attelés de deux chevaux et aux Cosaques à cheval sur leur monture qui
franchissaient sans peine les larges portes de son haut atelier.
C'est de cette même cuisine que l'on expédiait pour Saint-Pétersbourg les remarquables illustrations de mon père pour Résurrection, le roman de Tolstoï. Le roman, au fur et à mesure de sa mise au point définitive, était imprimé chapitre par chapitre dans la revueNiva de l'éditeur pétersbourgeois Marx. Le travail se faisait avec fièvre. Je me rappelle la hâte de mon père. Les numéros sortaient régulièrement sans jamais avoir de retard. Il fallait arriver à temps pour chacun d'entre eux (15).
Tolstoï conservait longtemps les épreuves et remaniait tout. Les dessins faits pour le texte primitif risquaient de ne plus correspondre aux changements ultérieurs. Mais mon père faisait ses croquis là même où l'écrivain puisait ses observations: au tribunal, à la prison d'étape, à la campagne, dans le train.
Une profusion de détails pris sur le vif, un même sens du réel les sauvaient d'un risque de désaccord.
Étant donné l'urgence, on envoyait les dessins à chaque occasion; on avait intéressé à l'affaire la brigade des chefs de trains express de la gare Micolas. Mon imagination enfantine était frappée par l'aspect de ce chef de train en manteau d'uniforme des employés de chemin de fer, qui attendait debout sur le seuil de la cuisine comme sur un quai, près de la portière de wagon d'un train en partance.
La colle à bois cuisait sur la cuisinière. Les dessins étaient essuyés à la hâte, séchés au fixatif, collés sur des cartons, empaquetés, ficelés. Les paquets, une fois prêts, étaient cachetés à la cire et remis au chef de train.
Chapitre II Scriabine
I
Les deux premières décennies de ma vie diffèrent fortement l'une de l'autre. Dans les années 90, Moscou conservait encore sa physionomie ancienne de coin perdu, pittoresque au point d'en être fantastique, avec ses aspects légendaires de troisième Rome ou de capitale des épopées populaires, avec toute la splendeur de ses fameuses quarante quarantaines de clochers. Les vieilles coutumes restaient en usage. A l'automne, dans la rue Iouchkov, sur laquelle donnait la cour de l'École, sur le terre-plein de l'église des saints Flore et Laure, considérés comme les protecteurs de l'élève chevaline, avait lieu la bénédiction des chevaux; avec les cochers et les palefreniers qui les avaient amenés à la bénédiction, ils envahissaient toute la rue jusqu'aux portes de l'École, comme à une foire aux chevaux.
C'est avec l'avènement du nouveau siècle que, dans mon souvenir d'enfant, tout se transforma comme sous le coup d'une baguette magique. La frénésie des affaires des premières capitales du monde s'empara aussi de Moscou: des sociétés immobilières, en quête de bénéfices rapides, se mirent à construire avec fougue de hautes maisons de rapport; dans toutes les rues on voyait se dresser vers le ciel des géants de brique, grandis sans qu'on s'en fût aperçu. Dépassant Saint-Pétersbourg, Moscou inaugurait avec eux un nouvel art russe, un art de grande ville, jeune, moderne, neuf.
II
La fièvre des années 90 gagna même l'Ecole. Les crédits de l'État ne suffisaient plus à son entretien. On confia à des hommes d'affaires le soin de trouver des moyens financiers susceptibles de compléter le budget. II fut décidé d'élever sur le terrain de l'Ecole des corps de logis à plusieurs étages que l'on louerait par appartements, et de construire au milieu de la propriété, sur l'emplacement de l'ancien jardin, des salles d'exposition vitrées que l'on pourrait aussi mettre en location. A la fin des années 90, on commença à abattre les ailes sur la cour et les hangars. Sur l'emplacement du jardin essouché, le sol fut profondément excavé. Les excavations se remplirent d'eau. On y voyait flotter, comme sur un étang, des rats noyés. Des grenouilles y sautaient...
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