Et la mer n'est pas remplie. Mémoires (2)

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" Je vais devenir militant. Et enseigner. Partager. Témoigner. Révéler et diminuer la solitude des victimes. " Tels sont les défis que se lance, à 40 ans, Elie Wiesel. Les lieux où règnent la guerre, la dictature, le racisme et l'exclusion déterminent la géographie de son engagement et son histoire au jour le jour : URSS, Moyen-Orient, Cambodge, Afrique du Sud, Bosnie...



Conférences, manifestes, interventions : pour le romancier de l'angoisse et du doute, la parole devient une arme. Il dénonce la libération du terroriste Abou Daoud par la France, la visite de Reagan au cimetière militaire allemand de Bitburg, les contrevérités de Mitterrand, Walesa ou Simon Wiesenthal, les excès de l'armée ou de la justice en Israël. Et combat ces intellectuels inquisiteurs qui comptent les " dividendes d'Auschwitz ", ces producteurs pour qui l'Holocauste est prétexte à grand spectacle, cette intelligentsia qui jette le trouble entre Israël et la Diaspora.



Avec le prix Nobel de la paix viennent la célébrité, les honneurs, les désillusions. Et parfois la solitude, malgré la présence, au cœur des rêves, de la famille disparue, malgré la chaleur des étudiants de New York, Boston ou Yale, malgré le cercle des amis et l'Ahavat-Israël, l'amour pour Israël.



" Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n'est pas remplie. " Et pourtant, comment l'adolescent miraculé de Buchenwald renoncerait-il à son rôle de témoin et de défenseur des droits de tous les hommes ?


Publié le : vendredi 25 avril 2014
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EAN13 : 9782021184549
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couverture

Né en 1928 en Transylvanie (Roumanie), Elie Wiesel fut déporté à l’âge de quinze ans à Auschwitz. À la fin de la guerre, l’œuvre de secours aux enfants prend en charge quatre cents jeunes rescapés de Buchenwald qui refusaient de rentrer chez eux en Europe centrale. Elie Wiesel était parmi eux.

Reçu docteur honoris causa par plus de cent universités, il est titulaire d’une chaire d’études de sciences humaines à l’Université de la ville de Boston. Parmi les nombreux prix internationaux qui lui ont été décernés, on peut citer le prix Médicis 1968 pour Le Mendiant de Jérusalem et le prix du Livre Inter 1980 pour Le Testament d’un poète juif assassiné. Le prix Nobel de la paix lui a été décerné en 1986.

DU MÊME AUTEUR

La Nuit

témoignage

Éditions de Minuit, 1958, réédition 2007

 

L’Aube

récit, 1960

et « Points », no P179

 

Le Jour

Seuil, 1961

 

La Ville de la chance

prix Rivarol, 1964

Seuil, 1962

 

Les Portes de la forêt

Seuil, 1964

et « Points Roman », no R216

 

Le Chant des morts

Seuil, 1966

 

Les Juifs du silence

témoignage

Seuil, 1966, réédition 1984

 

Zalmen ou la Folie de Dieu

théâtre

Seuil, 1968

 

Le Mendiant de Jérusalem

prix Médicis

Seuil, 1968

et « Points », no P501

 

Entre deux soleils

essais et récits

Seuil, 1970

 

Célébration hassidique

vol. 1, Portraits et légendes

Seuil, 1972

et « Points Sagesses », no 3

 

Le Serment de Kolvillag

Seuil, 1973

 

Ani Maamin

Un chant perdu et retrouvé

cantate, édition bilingue

Random House, 1973

 

Célébration biblique : portraits et légendes

Seuil, 1975

et « Points Sagesses », no 42

 

Un Juif aujourd’hui

récits, essais, dialogues

Seuil, 1977

 

Le Procès de Shamgorod

tel qu’il se déroula le 25 février 1649

Théâtre

Seuil, 1979

 

Le Testament d’un poète juif assassiné

Prix du Livre Inter

prix des Bibliothécaires

Seuil, 1980, réédition 1987

et « Points », no P135

 

Célébration hassidique

vol. 2, Contre la mélancolie

Seuil, 1981

 

Paroles d’étranger

textes, contes, dialogues

Seuil, 1982

et « Points Essais », no 159

 

Le Cinquième Fils

Grand prix du Roman de la Ville de Paris

Grasset, 1983

et « Le Livre de poche », no 5974

 

Signes d’exode

essais, histoires, dialogues

Grasset, 1985

 

Job ou Dieu dans la tempête

(en collaboration avec Josy Eisenberg

Fayard/Verdier, 1986

 

Le Crépuscule au loin

Grasset, 1987

et « Le Livre de poche », no 6477

 

Discours d’Oslo

Grasset, 1987

 

Le Mal et l’Exil

(en collaboration avec Michaël de Saint-Cheron)

Nouvelle cité, 1988

 

Silences et mémoires d’homme

essais, histoires, dialogues

Seuil, 1989

 

L’Oublié

Seuil, 1989

et « Points », no P912

 

Célébration talmudique : portraits et légendes

Seuil, 1991

 

Célébrations : portraits et légendes

Seuil, 1994

 

Mémoires

vol. 1, Tous les fleuves vont à la mer

Seuil, 1994

et « Points », no P284

 

La Haggadah de Pâques

(illustration de Mark Podwal)

Ramsay, 1995

et « Le Livre de poche », no 14129

réédition Bibliophane, 2001 (en collaboration

avec Serge Brodowicz)

 

Mémoire à deux voix avec François Mitterrand

Odile Jacob, 1995

et « Poches Odiles Jacob », no 46

 

Se taire est impossible

(en collaboration avec Jorge Semprun)

Arte Éditions/Mille et Une nuits, 1995

 

Célébration prophétique : portraits et légendes

Seuil, 1998

 

Le Golem : légende d’une légende

racontée par Elie Wiesel

(illustrations de Mark Podwal)

Le Rocher, 1998

et « Pocket », no 10863

 

Les Juges

Seuil, 1999

et « Points », no P761

 

Le Mal et l’Exil : 10 ans après

(en collaboration avec Michaël de Saint-Cheron)

Nouvelle cité, 1999

 

Le Roi Salomon et sa bague magique

Le Rocher, 2000

 

D’où viens-tu ?

textes

Seuil, 2001

 

Le Temps des déracinés

Seuil, 2003

et « Points », no P1201

 

Et où vas-tu ?

textes

Seuil, 2004

 

Un désir fou de danser

Seuil, 2006

et « Points », no P1666

 

Le Cas Sonderberg

Grasset, 2008

et « Points », à paraître en 2009

Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie. Le lieu vers lequel ils se dirigent, c’est là qu’ils veulent aller. Elles sont dures, les choses de la vie. Aucune parole ne peut les décrire, l’œil ne se rassasie pas de voir, ni l’oreille d’écouter.

Jette ton pain à la surface des eaux, car avec le temps tu le retrouveras ; donnes-en une part à sept ou même à huit personnes, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre…

… Quand les nuages sont lourds de pluie, ils la répandent sur la terre ; et si un arbre tombe, au midi ou au nord, il reste à la place où il est tombé.

L’Ecclésiaste

CHANGEMENTS



Continuons, voulez-vous ?

La chronique raconte que le célèbre Rabbi Shnéour-Zalmen de Ladi, dénoncé par un adversaire du mouvement hassidique comme agitateur contre le tsar, fut arrêté et enfermé dans la prison de Saint-Pétersbourg.

Un jour, le directeur de la prison vint le visiter dans sa cellule solitaire et lui dit :

« On m’informe que vous êtes un Rabbi, un Maître. Vous connaissez donc les textes sacrés, la Bible. Expliquez-moi un passage que je ne comprends pas dans le Livre de la Genèse. Il y est dit qu’après avoir mordu dans le fruit interdit Adam prit la fuite et se cacha, si bien que le Seigneur dut lui demander : “Ayéka – où es-tu ?” Est-il possible, même concevable, que le Créateur du monde ait ignoré où se trouvait Adam ? »

Alors le Rabbi, en souriant, lui répondit :

« Le Seigneur, loué soit son Nom, le savait ; Adam, lui, ne le savait pas. »

Et le Rabbi Shnéour-Zalmen de poursuivre :

« Croyez-vous que la Bible est un livre sacré ?

– Oui.

– Et qu’il s’adresse à tous les êtres, de toutes les époques, donc aussi à la nôtre ?

– Oui, je le crois.

– Dans ce cas, je vais vous expliquer le vrai sens de la question que Dieu posa à Adam. “Ayéka” signifie : où es-tu donc dans ce monde ? Quelle est ta place dans l’Histoire ? Où en es-tu de ta vie, Adam ? Ces questions fondamentales, chaque être humain doit, un jour ou l’autre, les affronter. »

Pour chacun de nous, le livre de la vie remonte jusqu’à Adam. Le mystère du commencement, c’est lui qui l’incarne. Mais c’est à nous tous que Dieu s’adresse par le mot « Ayéka ».

 

… Écrire, écrire sur soi-même, sur son passé et son poids de mémoire, c’est un peu cela : garder présente cette première question de la Bible.

En relisant mes carnets, j’interroge l’homme qui les traverse, souvent projeté de page en page, d’événement en événement. A quel carrefour se trouve-t-il ? Guetté par quel péril, attiré par quelle voix ? Comment et où le saisir : dans son goût pour la solitude ou dans son besoin de s’en évader ?

J’essaie de m’orienter dans ma vie : je sais qu’il s’agit de continuer.

Devant moi, toujours, la photo de la maison où j’ai grandi. La porte qui donne sur la cour. La cuisine. J’ai envie d’y entrer, mais j’ai peur. Je regarde la maison. Je veux la regarder, même de loin. Avec tout ce qui m’arrive, il m’est absolument indispensable de me souvenir d’où je viens.

Dans le premier tome de mes Mémoires, j’ai tenté de raconter à voix basse la vie secrète, presque effacée, d’un jeune talmudiste devenu écrivain au retour des camps de la mort. Mon enfance paisible, mon adolescence turbulente et ma formation pleine d’imprévus. Arrêts et départs. Errances, égarements, retours en arrière. Années marquées par des rêves et des défis messianiques, des chutes et des deuils, des séparations et des retrouvailles. Une petite fille aux cheveux d’or, une mère intelligente et souriante. Un père malade et malheureux, sans défense. Moshe le fou, Kalman le kabbaliste, Shoushani et ses mystères, Saul Lieberman, le Rabbi de Lubavitch. Sighet, Auschwitz, Paris, New York : étapes déterminantes. Je me suis arrêté le 2 avril 1969 à Jérusalem : une fois de plus ma vie bascule ; cette fois, c’est vers l’espérance. Vers Marion, avec Marion. Je me marie.

Changement de vie ? De mode d’existence. Œuvrer dans l’imaginaire ne m’a jamais suffi. La mémoire, la mémoire : comment la protéger sinon par l’action qui en est le jaillissement concret ? Je vais devenir militant. Et enseigner. Partager. Témoigner. Révéler et diminuer la solitude des victimes. En d’autres termes : je vais devenir plus actif. Donc plus visible ? Un homme public, comme on dit ? Même si je n’en raffole pas, je n’ai pas le choix.

Ces temps-ci, je rêve beaucoup, plus qu’avant. Tout me revient avec une clarté inattendue que la peur de l’éveil rend âpre et douloureuse. Un immense jardin, en fleurs. C’est le printemps. Je regarde le ciel bleu et rouge. Une fenêtre s’ouvre et mon grand-père y apparaît. J’entends sa voix qui ordonne au soleil de descendre car les hommes l’attendent. Il sait se faire obéir, grand-père. C’est l’aube et soudain le jardin est transformé en Maison de prière. Une foule nombreuse, immobile, attend en silence que commence l’office. J’ai peur d’avoir oublié le premier verset de la première prière. Je cherche un visage familier. Tous sont voilés, éteints. Je sens la panique me gagner. A reculons, je me dirige vers la sortie, mais une voix me traverse : il ne faut pas, il ne faut pas. Qu’est-ce qu’il ne faut pas ? Je n’en sais rien. Il ne faut peut-être pas se réveiller.

Brusquement, le temps accélère son rythme. Les journées traînent, mais les années s’enfuient. De plus en plus occupé, débordé, je travaille sur deux ou trois projets à la fois. L’écriture devient une course d’obstacles. Est-ce dû à un sens de l’autocritique plus aigu, à une plus grande rigueur ? Auparavant, je récrivais mes textes trois fois : maintenant, il m’arrive de plancher – comme on dit aujourd’hui – sur la même page des heures et des heures avant de la déchirer dans un accès de colère lucide.

Années fiévreuses, convulsives, faites de tentatives avortées et de recommencements exaltés. Ma vie se situe désormais sous le double signe du changement sur le plan pratique et de la fidélité au niveau de la mémoire. En moi, bonheur et détresse semblent allumer un feu à la fois sombre et lumineux. Aurais-je peur d’être heureux, tout simplement heureux ?

Je fais beaucoup de choses, mais l’écriture reste une priorité. En dépit de mes hésitations, malgré mes doutes par rapport au langage, et peut-être à cause d’eux, je plonge de plus en plus profondément dans le tourbillon des mots que je m’efforce de capter et d’apaiser. Je m’accroche à l’idée qu’au commencement était le verbe ; et le verbe est l’histoire de l’homme ; et l’homme est l’histoire de Dieu. Si prier est un acte de foi en Dieu, écrire est une marque de confiance en l’homme.

J’écris, j’écris plus qu’avant, plus difficilement qu’avant. Je m’arrête à chaque page : ce que je viens d’écrire, ne l’ai-je pas dit déjà ailleurs ? La répétition m’est insupportable. J’écris parce que je ne peux pas faire autrement.

J’ai une femme que j’aime et j’écris non sur l’amour, mais sur la solitude ; j’ai un foyer plein de chaleur et j’écris sur la misère des condamnés. Autour de nous, le cercle d’amis s’élargit. Je boycotte moins les dîners en ville. Avec des romanciers, nous discutons politique, avec les politiciens nous parlons peinture. Miraculeusement, je ne souffre pas du « blocage mental » dont certains écrivains se plaignent. Je ne crains jamais de manquer de sujets.

La folie, le rire : thèmes constants dans ma recherche et mes travaux. Depuis Moshe le fou et son chant, je ne souhaite ni ne parviens à m’en libérer.

Les fous mystiques de Sighet, les mendiants porteurs de secrets, le rire des dieux, leur grandeur et leur décadence : attirés par la malédiction, tous traversent mes récits romanesques et j’ai peur de les suivre trop loin, hors de moi et en moi.

Pour leur échapper, mais aussi pour leur faire face, je travaille, je n’ai jamais tant travaillé. Essais sur la Bible et le Talmud, analyses des contes hassidiques, nouvelles, ébauches de romans. J’insiste là-dessus : l’écriture reste la priorité des priorités. Certes, je ne suis pas immunisé contre les doutes et il n’est pas toujours facile ni sage de les chasser. Sous leur influence, je suis moins sûr de moi-même. Suis-je allé trop loin pour changer de direction ?

Je voyage moins, je n’en ai plus envie ; je préfère rester à la maison et étudier. Autrefois, je redoutais la vie familiale – donc sédentaire ? – comme un obstacle à la création littéraire. A voix basse, je me disais : on ne peut être à la fois bon mari et écrivain consciencieux. Eh bien, il m’incombe de prouver le contraire. A présent, je comprends mieux l’expression « Ezer kenegdo » – c’est Dieu qui, dans le Livre de la Genèse, l’emploie lorsqu’il exprime le souhait de créer Ève pour servir de « secours oppositionnel » à Adam. Je dois beaucoup à Marion. Elle sait suggérer, corriger, critiquer textes et décisions en leur donnant un éclairage personnel. Sur ce plan-là, tout va bien.

Cependant, les pressions et les exigences extra-littéraires ne tarderont pas à se faire sentir. D’ailleurs, toutes ne sont pas mauvaises.

Avec Saul Lieberman, je continue à étudier la richesse des textes talmudiques ; avec Abraham Yeoshua Heschel, je partage la beauté des contes hassidiques. Nous visitons Hilda en France et Béa à Montréal. Le reste du temps ? Des événements graves et même tragiques se passent dans le monde tandis que, dans ma vie privée, je découvre la vraie joie, vulnérable mais éblouissante, celle qu’éprouve l’homme en recevant le premier sourire de son enfant.

Eh oui, elles courent vite, les années soixante-dix.

 

 

 

Peut-être est-ce le moment d’ouvrir des parenthèses : ce volume est différent du précédent dans sa démarche aussi bien que dans son intention.

Jusqu’ici, l’auteur tentait de raconter surtout ce qu’il voyait en lui-même ; à partir de maintenant, il lui incombe de porter aussi son regard sur ceux qui l’observaient, lui.

Si le premier tome, pour l’auteur, est une espèce de livre de formation, le second évoluera sous le signe de ses combats. Or combat signifie opposition de deux camps. Que le lecteur ne s’attende donc pas à une attitude discrète et passive de la part de l’auteur. Aussi l’introverti cédera devant l’extroverti. Il ne pourra plus s’abriter derrière sa volonté de vous obliger à deviner plus qu’à être guidé.

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