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Un jour, j’arrive sur terre. Je n’ai rien deman-dé, je débarque nue, sans bagage, sans effets. Un grand cri de joie ? Non ! Je pleure. Un grand cri de désespoir ? Certainement. Je regarde ces personnes en blanc penchées sur moi. Que font-elles ? Pourquoi me brandir de la sorte ? Ai-je gagné une médaille ? Mais que font-elles à me tremper dans un bain ni chaud, ni froid ? Je souffre, je pleure de plus belle. Que m’arrive-t-il ? Cette femme en blanc, pourquoi m’affuble-t-elle de la sorte ? Que sont ces vêtements en lainage que je porte ? Ce bonnet ? Je serre les poings. Je rage. Je dois me défendre. La femme en blanc me dépose tel un paquet dans les bras d’une femme couchée qui a l’air fatigué, épuisé. Qui est-elle ? Elle n’a pas l’air heureux. 9
Je ne la connais pas, elle ne me connaît pas. À travers mes yeux fermés, je la regarde, essaie de prendre son doigt avec insistance, réussis à l’enfermer dans ma petite main. Je me calme. Elle est là, toujours couchée, je suis à ses côtés. Quand je pleure, elle me regarde à peine. Un homme arrive, il me découvre. Et lui, qui est-il avec son visage basané ? Le sourire aux lèvres, se moque-t-il de moi ? Soudain, sort de sa gorge un bruit étrange qui me fait sur-sauter. Ce bruit est comme une cascade. C’est son rire. Son rire est fort. Je me blottis dans ses bras, je me sens bien, je suis en sécurité. Je découvre une odeur un peu forte et piquante, celle de la cigarette. Est-ce pour cela que je n’ai jamais fumé ? Enfin, je découvre qui ils sont. Mes parents. Je n’aurai jamais de rapports affectifs avec mère. Toute mon enfance et ma jeunesse, je serai humiliée par cette maîtresse femme qui n’aura de cesse de travailler ses cours du soir afin d’obtenir brillamment une licence de lettres. Afin d’être tranquille, elle nous envoie en France, moi, chez ma grand-mère, ma sœur, chez une de nos tantes. Nous sommes séparées pendant une année. J’ai 6 ans. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir entendue ou vue, je n’ai pas le souvenir de courriers nous di-sant son amour. J’essaie de me faire une raison : elle est juste celle qui a enfanté deux enfants. Elle nous a élevées ? Bien malgré elle, nous étions
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plutôt un fardeau. J’ai le souvenir, à l’âge de 6 ans, de lui avoir dit que je ne l’aimais plus. Je suis sûre avec du recul, je le pensais sincèrement. Marre de ses humiliations. Marre qu’à chaque instant elle me traite de « grande gigue ». Marre qu’à chaque moment elle me traite de « grande chèvre ». Marre d’être tou-jours comparée à ma petite sœur, à la maison comme en société. Elle est là, accablante de méchanceté verbale, cherchant le moindre de mes gestes afin de pou-voir me blesser, afin de m’acculer. Je la regarde bêtement du haut de mon âge, du haut de mes différents âges. Chaque année passant est une torture. Je hais cette femme qui me fait pleurer, qui ne m’aime pas et pourtant, je suis si fière d’elle. Mon père lui a fait reprendre les études, c’est grâce à lui qu’elle est devenue ce qu’elle est. Mais les sottes gens ont très souvent la mémoire courte. Sa licence en poche, elle trouve un travail où elle a trois cent cinquante personnes à ses pieds. Elle en oublie grâce à qui. Elle en oublie sa famille. Elle en oublie ses enfants. Elle oublie qui elle était. Elle en oublie d’où elle vient. Je trouve triste son comportement. Je jure de ne jamais être comme elle. Je jure que j’aimerais mes enfants si un jour j’en ai.
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