Être Femme

De
Publié par

Ces lignes ici posées sont comme les pages d'un cœur ouvert libres d'être lues par celles et ceux qui en auront la curiosité. Elles comportent même par endroits la malice d'un clin d'œil adressé aux hommes qui se perdent parfois dans les méandres de la complexité féminine. Ils y trouveront là une des facettes, dévoilée sans fard...


Publié le : mercredi 9 septembre 2009
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812119101
Nombre de pages : 288
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-05131-6

 

© Edilivre, 2015

 

 

Ces lignes sont ici posées comme les pages d’un cœur ouvert pour être lues par celles et ceux qui en auront la curiosité. Elles sont peut-être aussi un clin d’œil aux hommes qui se perdent parfois dans les méandres de la complexité féminine et qui y trouveront l’une d’elles dévoilée, sans fard ni enjoliveur…

Mais avant tout, c’est à mes enfants que je les dédie, à mes trois fils, Philippe, Laurent et Stéphane, devenus des hommes et qui sont en partie les artisans de ma nature de femme aujourd’hui…

Merci pour qui vous êtes !

 

Introduction

La plupart des chapitres de ce livre ont été écrits entre 1998 et 2000, fruits de réflexions consécutives à mon premier arrêt de travail en raison de ma santé.

Certes la trame en est l’Être femme et la difficulté d’être celle que j’aurais aimé être.

Élevée dans un univers féminin entre ma mère, ma grand-mère et mes trois sœurs, je suis moi-même, fille, femme, épouse et mère. Je dois assumer ma féminité dans un corps qui me rappelle ma condition féminine et qui de loin, n’est ni la pire, ni la meilleure, ni la plus dure ni la plus facile, et qui n’est autre que la réalité de la condition humaine.

Aussi, ce recueil de mémoires débute-t-il par le portrait d’une femme peut-être plus extraordinaire que d’autres, car totalement inconsciente de la merveilleuse composante de sa condition féminine parfaitement assumée et intégralement assimilée dans un monde d’hommes, omniprésents, omnipotents et pourtant pas aussi dominants qu’on aurait tendance à le croire. Ma mémoire, dominée par le temps vécu en Afrique, est naturellement empreinte de tout ce qui en a découlé et m’entraîne dans des réflexions sur les thèmes les plus divers, mais en particulier sur lesdifférences où mon regard s’est arrêté, similitudes de notre humanité.

Ces réflexions ne sont pas plus féministes qu’humanistes et encore moins un règlement de compte avec des hommes ou des femmes de mon entourage.

Outre mes réflexions sur le rôle des femmes dans notre société, mes interrogations personnelles, mes doutes et questions parfois restées sans réponse ont été la trame de la deuxième partie de cet ouvrage où, ramenée à ma réalité, à mes échecs et à ma responsabilité dans les conséquences parfois douloureuses de mes choix, je vous livre mes réflexions écrites au fil du temps.

Des injustices ressenties dans mon enfance à ma liberté de choix dans ma vie d’adulte jusqu’au face-à-face avec la maladie, ces écrits ont eu un effet thérapeutique, sans lequel je ne serais peut-être pas parvenue à la phase de la restauration qui a suivi.

Enfin, la troisième partie, témoigne de la guérison de mon être intérieur, avec reconnaissance envers Dieu, Créateur de tout mon être. Je ne peux m’exprimer autrement qu’en tant que témoin de son action dans ma vie. Je sais que mon cheminement ne s’arrête pas là, mais il débouche sur une perspective nouvelle par une restauration et reconstruction que seule la Grâce de Dieu me permet de vivre, désormais libérée des entraves de mon passé.

Première partie
Portraits de femmes

La Ma

Une reine

Assise sous le vieux manguier qui ombrageait la cour de sa maison, elle était là, superbement installée, telle une reine sur un trône en or incrusté de pierres précieuses.

Son trône n’était qu’un tout petit banc de bois, sommairement raboté lors de sa construction, mais limé, poli, au point d’en avoir une assise aussi douce que celle d’un coussin de velours…

Combien de fois a-t-elle fait ce geste… pris son banc d’une main pour le caler contre le tronc du manguier, le stabiliser entre les racines et s’y asseoir ?… Combien d’heures est-elle restée là, écossant ses pois, pilant piments et condiments, remuant sa lourde pâte d’arachides pour en extraire une huile 100 % pure ?… Combien de fois l’avons-nous trouvée ici – l’admirant en silence – assise sur ce siège de fortune ? Combien d’heures y a-t-elle passé pour que ce bout de bois devienne aussi doux qu’un meuble sorti de chez l’ébéniste qui aurait consacré des heures de travail pour transformer cette planche de bois brut en un meuble décemment utilisable dans nos cuisines ou salons européens pour y déposer nos fesses pâles et fragiles ?

Regardez ces deux coudes appuyés sur les genoux, ils n’ont rien de fragile… et cette femme, campée solidement sur ses deux pieds, le dos parfaitement droit, de sa nuque à ses reins, il s’en dégage une prestance de reine !

Ce matin-là, je me trouvais à une quinzaine de mètres de la pièce principale de ce palais, elle ne m’avait pas entendue arriver. Une voix mit fin à cet instant magique qui m’avait permis cette prise de photo intérieure dont je m’imprégnais avec délice ; quelqu’un s’approcha de moi et me dit : « Bonjour, madame, venez saluer la Ma. » Dans cet univers-là, lorsque ces deux petits mots étaient prononcés – la ma – tout était dit ! Cela ne signifiait rien de plus que « la maman »… mais ici quand on évoquait la ma, il se produisait alors une métamorphose verbale, comme si on annonçait sa majesté ou son altesse.

Au bruit de la voix qui m’invitait, elle a relevé la tête et d’un bond rapide et léger, s’est redressée – comme seule une femme africaine sait le faire – en deux temps d’une rythmique digne de Béjart : elle se soulève d’abord de son siège, demeure quelques fractions de seconde à angle droit, buste et reins en avant, rajuste rapidement son pagne et se redresse droite comme un i majuscule…

Quant à la Ma, je devrais dire qu’elle s’est redressée comme un i majestueux, car c’est ainsi que je l’ai perçue dès mon premier regard posé sur elle… cette femme que je ne cesserai désormais de nommer et dans mon cœur et dans mes écrits : la Ma. Non pas maMa, car elle n’était pas mienne ; et ce, non pas à cause des liens du sang qui n’étaient pas les nôtres, mais parce qu’elle était la Ma de toutes celles et ceux qui vivaient dans son entourage. Aucune exclusivité n’aurait été tolérée ni même imaginée. Une femme de cette trempe-là n’appartenait qu’à elle-même, mais aussi paradoxalement à toute personne qui reconnaîtrait en elle la femme. Je crois que ses propres enfants étaient conscients que leur mère était un peu la mère de tous ceux qui l’approchaient, la respectaient et l’aimaient. D’ailleurs quiconque aura eu l’honneur de l’approcher l’aura d’emblée respectée et aimée !

Nous avions fait connaissance la veille, lors de la traditionnelle bienvenue exprimée par un grand nombre de personnes venues à la maison nous serrer la main et nous dire tout simplement « Yêlla ! »… ce qui voudrait dire « bienvenue, bonne arrivée, bonne installation »… un petit mot que l’on tente de traduire, mais qui exprime certainement bien plus que notre mentalité occidentale ne saurait dire en semblable circonstance. En traduction libre – de ma propre composition – je dirais que c’est un mot de bénédiction prononcé pour l’arrivée du voyageur, de l’étranger de passage, du visiteur venu de près ou de loin, qui est à la fois un souhait ou vœu de paix pour l’arrivant, mêlé aux remerciements d’être venu.

Lors de notre premier échange, j’avais été surprise par le port altier de cette femme. Elle était alors vêtue et coiffée de son plus beau pagne, son visage rayonnait de bien-être, de joie de vivre, de santé et de beauté. Cette femme, ai-je pensé, est vraiment belle ! De l’extérieur certainement, mais il émanait quelque chose de son intérieur dont j’avais été d’emblée saisie.

Ma première impression ne faisait que se confirmer en cette matinée d’octobre 1976. La saison des pluies touchait à sa fin, la végétation était encore verte et accueillante, l’air était agréable, ni trop lourd, ni trop sec, cela sentait bon le feu de bois sur lequel serait préparé le repas.

Et là, je la découvrais dans son quotidien, sous son manguier, le beau pagne de la veille avait été rangé pour la prochaine « grande occasion » qui serait certainement le prochain service religieux du dimanche matin ; aujourd’hui, elle n’était alors vêtue que d’un vieux pagne de travail tissé par elle-même ou commandé chez le tisserand du village, teinté à l’indigo dont le bleu n’était plus qu’un pâle souvenir passé par les multiples lavages ; un simple foulard noué sur sa tête cachait ses tresses noires, ses pieds nus brillaient comme un flan au chocolat, ses sandales ciselées par le cordonnier du marché dans une chambre à air de camion dont un pneu aura éclaté sous la forte chaleur tropicale. Elle était toujours aussi belle ! Là, dans l’intimité de sa cour, royaume de toute femme africaine, elle était reine !

Aussitôt j’ai eu envie de la connaître et de me laisser imprégner par son contact et sa fraîcheur de vivre !

Quel bonheur ! – mais surtout quel honneur ! – de répondre à l’invitation reçue, et de m’approcher d’elle pour serrer sa main tendue, surmontée d’un visage rayonnant où se dessinait le plus généreux sourire de bienvenue !

Dès ce jour et aussi souvent que je l’ai pu, jamais je n’ai perdu une occasion de me tenir auprès d’elle, assise à mon tour sur un petit banc, pour m’imprégner des leçons de vie par tout ce qu’exprimaient le visage, le corps, la démarche, la vie d’une femme, dont l’âge semblait si peu important et de laquelle j’allais apprendre – et finalement comprendre – ce que sont les attributs de la vieillesse si mal pressentie dans notre culture occidentale.

La vieillesse

Je me souviens du jour où j’ai appris l’âge de la Ma. Je m’entends encore lui dire de la façon la plus banale qu’elle ne faisait pas son âge

Vanité et stupidité des mots ! Vocabulaire occidental et réflexions qui ne veulent vraiment rien dire ici et plus particulièrement encore en parlant de la Ma.

J’étais alors trop jeune pour comprendre l’ineptie de ces mots, mais prononcés pourtant le plus sincèrement du monde. Aujourd’hui encore, combien de fois ne suis-je pas surprise par les réflexions et allusions qui traitent du sujet de l’âge, de la vieillesse ou de la jeunesse…

Qu’est-ce donc, l’âge ? Qu’est-ce donc, l’année, ou même le jour et l’heure qui passent, s’écoulent et nous marquent ? Qu’est-ce que le temps… sinon le rythme et le témoin des années vécues ? Pourquoi a-t-on sans cesse ce malin désir de comparer l’aspect d’une personne avec le nombre de ses années vécues ?

Qui, quoi, quelle mode, quel empire, sont donc venus détruire l’image de la vieillesse au point de, sinon nous contraindre, du moins nous suggérer de la fuir jusqu’à notre mort ?

La vieillesse, n’est-elle pas l’apogée d’une vie, le témoin lumineux d’un vécu ?

Rides, cheveux blancs et traits burinés ne sont-ils pas les reflets authentiques de celui qui a vécu, ri, aimé, travaillé, souffert et pleuré ?

Qu’est devenu l’être humain de ce siècle pour vouloir nier la réalité et l’authenticité de son existence ?

Je n’ai malheureusement passé que trop peu d’années en Afrique, mais elles m’auront appris au moins une chose : la vieillesse est le stade le plus noble de la vie humaine. En Afrique, elle y est respectée et honorée sans jamais être jugée sur son aspect physique, mais sur la sagesse et l’expérience dont les générations suivantes chercheront toujours à s’imprégner.

Et là, devant moi, je découvrais la Ma, une femme qui avait simplement son âge, son potentiel de vécu, son lot de souffrance et de bonheur, d’années passées dans les bons, les mauvais et tous les autres jours.

Elle n’avait pas l’air d’être jeune. Elle n’avait pas l’air d’être vieille.

Elle était femme, mais une femme accomplie !

Mon école de femme

Dès cette rencontre, j’ai vu la Ma comme LA femme telle que je la concevais dans le plus profond de mon être. Je l’ai aimée dès ces premiers instants ! Et j’ai désiré apprendre d’elle et faire d’elle un modèle, en quelque sorte monécole de femme.

Du haut de mes 27 ans, mère de deux enfants, je me pensais adulte, mais soudainement, face à la Ma, je n’étais plus qu’une enfant qui désirait tout apprendre. J’avais grand besoin d’un exemple de vie à suivre ou peut-être d’une motivation valorisante pour comprendre mon rôle de femme dans ma vie quotidienne… (?)

Et ce jour-là, comme pour recevoir ma première leçon de vie, je suis restée auprès d’elle une bonne partie de la matinée.

Elle ne parlait pas français, et je ne connaissais que les mots de salutations dans sa langue. Nous échangions de longs regards francs. Devant mes yeux écarquillés d’intérêt, elle me parlait en mooré, en s’accompagnant de gestes pour m’expliquer ce qu’elle faisait ; et quand je ne comprenais vraiment rien, on éclatait de rire et elle appelait quelqu’un pour traduire.

Dans la vie africaine rurale, une femme est très rarement seule. On y trouve toujours des visiteurs pour la journée, une semaine, voire plusieurs mois. Des neveux et des nièces, des amis de passage, des enfants confiés pour les envoyer à l’école, tout ce petit monde s’affaire à gauche et à droite pour se rendre utile. Qui va puiser de l’eau, qui va chercher du bois, qui part au marché, qui pile le mil. Il y a tellement à faire dans une vie communautaire où ni le fast-food, ni le confort ménager n’existent !

Ce matin, non loin de là, une jeune fille lavait du linge. La Ma l’interpella simplement d’une intonation typiquement africaine. Le son de la dernière syllabe ne se termine ni sur une interrogation, ni sur un ordre intimé, c’est comme une musique que l’enfant connaît bien et sur une telle invitation, il laisse là son ouvrage, se lève d’un bond pour se présenter devant la personne qui l’interpelle.

La jeune fille était là pour aider sa tante, et la Ma appréciait son aide. Elle ne parlait pas beaucoup. Ses yeux pétillaient de fraîcheur, je la trouvai là, à sa place à l’école de sa tante, qui me semblait de loin la meilleure pour sa vie de future femme.

On se parlait peu, et l’on s’est peu connues durant les années passées à se côtoyer, mais il y avait une sorte de complicité entre nous. Je l’aimais beaucoup, mais silencieusement. On riait parfois, sans trop bien savoir pourquoi, comme si les mots étaient inutiles pour partager nos sentiments et s’apprécier mutuellement.

Cette relation a été unique pour moi. Je ne pense pas en avoir développé d’autre semblable. Avec le recul, j’ai toujours le souvenir de cette jeune fille avec une pointe de regret pour ne pas avoir forcé le dialogue et pour mieux la connaître. Paradoxalement, je pense que c’est très bien ainsi et que la discrétion qui dominait ce type de relation est aussi précieuse qu’auraient pu être des confidences intimes.

Mais revenons à ce matin-là, j’ai quitté la Ma et sa nièce sans précipitation. D’ailleurs la précipitation ne fera désormais que très peu partie de ma vie africaine. Je n’étais pas pressée de rentrer, mais il le fallait bien. J’avais aussi « ma cour », ma vie, mes enfants qui m’attendaient. Une jeune fille s’en occupait en mon absence et le repas sera bien vite préparé… les moyens du bord étant peu propices à l’élaboration de repas compliqués.

Sur le chemin du retour – un chemin ? – pas vraiment, tout juste un passage marqué par les traces de ceux qui m’avaient précédée à travers le terrain vague qui séparait nos deux quartiers, je distinguais au loin le chemin à suivre… de toute façon si je m’étais trompée en cette première sortie de ma cour, je ne pouvais pas me perdre bien loin. La petite ville où nous étions installés depuis deux jours, était une sous-préfecture, aux dimensions d’un village dont le tour était vite fait. Ainsi, évoluant lentement, à l’affût de tous les petits signes de vie, des odeurs et des couleurs qui seraient désormais mon décor quotidien, je me laissais imprégner de cette douce sensation de bien-être procurée par cette visite matinale.

J’étais envahie d’une sensation étrange : je me sentais femme et… toute petite fille à la fois. Assez forte pour affronter ma nouvelle vie, loin de mon pays et de ma famille… mais aussi fragile et ne sachant pas vraiment comment la mener à bien.

Tandis que je suivais les traces laissées dans la poussière du chemin où plus aucune végétation ne pousserait désormais, je réalisais que tous mes projets, tout ce pour quoi j’étais là, le nouveau monde qui m’entourait, les pas de ceux qui marchaient chaque jour sur ce chemin, j’en ignorais tout, je n’en connaissais rien ! Aucun manuel, aucun livre ne pourrait me guider et me dire comment mettre en œuvre tout ce que je souhaitais pouvoir apporter à ces gens qui semblaient finalement pas si mal que ça et bien mieux dans leur peau que la plupart de ceux qui vivaient dans mon entourage à Nyon, Lausanne ou Genève… Qu’allais-je bien pouvoir leur apporter ?

La Ma, elle, était femme, de la racine de ses tresses noires, à la plante de ses pieds qui la portaient allègrement sur la route de la vie ! Une femme au regard profond, sincère et noble.

Comme je voudrais pouvoir lui ressembler !

Alors que je venais de quitter mes racines, mon pays, ma famille, ma mère, j’ai compris que je venais de trouver la personne qui m’aiderait, m’accompagnerait dans mon enracinement sur cette terre africaine que j’avais toujours aimée, mais de laquelle je connaissais encore si peu de choses.

Dans ma première lettre hebdomadaire à mes parents, j’écrivis ces mots : « J’ai fait aujourd’hui plus ample connaissance avec la Ma. Je crois qu’elle sera une conseillère et une mère pour moi, celle qui m’accompagnera et m’évitera bien des faux pas. »

À cette lecture, ma mère n’a manifesté aucune jalousie. Au contraire, elle semblait rassurée, et dans presque toutes ses lettres, elle me demandait des nouvelles de la Ma en n’hésitant pas à la citer en ces termes « ta maman africaine ». Plus tard elles se sont rencontrées avec beaucoup d’émotion et de respect réciproques.

C’est étonnant comme les femmes peuvent se ressembler, tout en étant diamétralement opposées. Il est parfois incroyable d’arriver à des comparaisons et similitudes qui dévoilent harmonie et désaccord dans le même temps. Telle une portée musicale qui serait faite d’accords parfaitement harmonieux et soudainement entrecoupés de rythmes et de sons qui résonnent en fausses notes insoutenables, car il est impossible de comparer l’incomparable. Et – inévitablement – je comparais… et bien malgré moi, il m’arrive de comparer encore aujourd’hui !

De ma mère j’avais toujours reçu les conseils pratiques pour élever et soigner mes enfants. Rares étaient les bobos qui me conduisaient chez le pédiatre. Un coup de téléphone à maman, et tout était compris, soigné. Pour mes petits problèmes domestiques, maman était là avec une réponse. Peut-être pas toujours la meilleure ou la plus subtile, mais pour moi, toujours utile. Et je la sentais heureuse de pouvoir m’aider.

Sur un plan plus affectif, moral, spirituel ou intellectuel, adolescente, j’ai passé bien des heures à ses côtés à partager ce que je ressentais, pensais ou vivais. Quand je sollicitais son attention, ma mère posait son livre et me réservait une oreille attentive. J’ai peut-être bénéficié du fait d’être la dernière de la famille pour qui elle a su consacrer plus de temps.

Et même si ma mère n’avait pas eu l’impact d’admiration suscitée par la découverte de la Ma, je me retrouvais sur terre africaine pour la seconde fois de ma vie de femme débutante et ma maman me manquait.

Coupée du contact maternel par l’éloignement géographique, la présence de la Ma m’est apparue comme un cadeau divin.

De plus, la Ma m’offrait ce que ma mère n’avait pu m’offrir : joie de vivre, bonne humeur, gaieté, noblesse et grandeur d’âme que maman aurait peut-être pu manifester si elle avait vécu dans d’autres circonstances. Nul ne le sait.

Ce qui est certain, c’est que, ni les facilités de la vie, ni la richesse matérielle, ni l’absence de travail et de souffrances n’ont fait de la Ma une femme aussi rayonnante et agréable. Elle le puisait dans son être intérieur, bien profondément, et elle seule en possédait le secret.

Un secret bien gardé dont elle ne connaissait peut-être même pas l’existence !

Quand, bien des mois plus tard je lui faisais parfois une remarque sur ce qu’elle représentait pour moi ou que je lui adressais un compliment, elle rougissait, contestait et m’accusait de la flatter, de son petit rire que j’aimais tant… Ah ! ce petit rire voilé d’un reproche, suivi d’un clip clap de la langue (onomatopée typiquement africaine qui en disait long de sa désapprobation). Mais femme, elle l’était, et quoi qu’elle en dise, elle semblait heureuse d’être appréciée, et s’exclamait en rougissant pour conclure sur un ton de reproche affectueux : « Madaame… !!! »

Le respect – La dignité

« Madame »… C’est ainsi que la Ma m’a toujours appelée. Les rôles étaient inversés, elle, une si grande dame face à moi, petite Européenne mal dégrossie !1 Simplement par le fait que j’étais blanche, j’étais une « Madame » et la Ma n’utilisait que rarement mon prénom… Pire : parfois elle y ajoutait le prénom de mon mari !

Par son éducation, elle était marquée du respect obligé envers les Blancs. Un respect qui parfois m’agaçait de la part de certains Africains pris entre l’hypocrisie et la gêne, mais quand la Ma m’appelait « Madame », si au début il s’agissait bel et bien de la distance imposée entre Blanche et Noire, très vite, ce « madame »-là avait le même ton que le mien quand je l’appelais Ma (= maman) ; et si elle avait osé choisir ses mots, son « Madame » serait certainement devenu « ma fille ».

Le respect, la dignité… là encore, mon école auprès de la Ma a été exceptionnelle. Lorsqu’elle saluait des Européens, d’une révérence respectueuse et sincère, elle ne s’abaissait pas et ne reflétait pas une attitude servile. Elle restait digne, et fière. Fière dans le sens noble du terme. Fière d’être elle-même, de sa condition, de sa couleur et de sa race. Elle ne perdait rien de sa beauté, elle savait être humble et digne. Mieux, à son insu, elle nous imposait sa noblesse : nous, petits Blancs, nous sentions ses dévoués, ses serviteurs, ses élèves.

Combien de fois ai-je pu admirer cette attitude en Afrique, non seulement avec la Ma, mais chez la plupart des Africains respectueux certes, mais restés dignes. Le plus souvent, ceux-là se trouvaient dans les villages les plus reculés.

Et nous, Occidentaux, n’aurions-nous pas à apprendre des peuples d’Asie ou d’Afrique, nous qui sortons de nos pays dits libéralisés, combien de fois ne nous écrasons-nous pas devant nos supérieurs, nos directeurs ou nos chefs, qu’ils soient hommes, femmes, Blancs ou de couleur, jusqu’à en perdre notre propre dignité ?

Pourquoi, l’Occident a-t-il perdu sa dignité d’être humain ? Quel règne dominant est donc venu briser cette partie de notre monde pour faire de certains d’entre nous des races bien plus inférieures que celles que nous prétendons dominer ?

L’Afrique a certes été brisée par l’Occident. Elle a été asservie, enlaidie, diminuée. Quand nous sortons de ses sentiers battus, et que nous entrons à l’intérieur des terres africaines, nous y entendons encore aujourd’hui des témoignages bouleversants de ceux qui ont connu les premiers colons venus avec fouets et bâtons pour les faire travailler de force, mais ils ont su garder leur dignité et le respect d’eux-mêmes.

Comment ne pas évoquer la vieille maman de notre traducteur et ami ? Sa mère était de celles qui ont damé de leurs fesses, la route sur laquelle nous passions chaque jour ! En effet, les femmes et les enfants, trop faibles pour les gros chantiers devaient s’asseoir sur la terre meuble en tapant de leurs fesses ; avancer ainsi et servir de rouleaux compresseurs, durant de longues heures sans manger ni boire, sous la menace de leurs contremaîtres et un soleil de plomb…

Cette femme, témoin et victime de ce douloureux passé, frêle et usée, insignifiante et discrète au point de se laisser oublier de tous, restait silencieuse dans un coin de sa cour. Elle avait été femme de pasteur respecté et honoré de tous et mère de nombreux enfants élevés fièrement ; elle avait tenu le coup et surmonté l’horreur d’une tranche de l’histoire dont je n’étais vraiment pas fière. En sa présence (comme dans beaucoup d’autres circonstances), j’aurais payé cher pour changer de couleur de peau…

Un jour, me rendant à sa cour, elle saisit ma main tendue vers elle pour la saluer, en la serrant de ses deux vieilles mains osseuses en remerciant Dieu, car les choses avaient changé et que maintenant Blancs et Noirs s’entendaient, se respectaient et se saluaient ! Naïve, diront certains… Peut-être, car ignorante de certaines réalités qui en disent encore long sur les dominés et les dominants de ce monde, mais quelle naïveté bénie quand elle conduit à un esprit objectif et positif pour parvenir à pardonner et aller de l’avant vers des jours meilleurs !

Pour moi, cette vieille femme devenait un exemple de plus à suivre par son pardon accordé à notre race blanche sous la domination de laquelle elle avait tant souffert ! Sans ce pardon, je n’aurais pas pu m’asseoir en sa présence, je n’aurais pas pu la saluer ni même supporter son regard plongeant dans le mien avec tant de bonté !

Sans l’existence de personnes à l’image de cette vieille maman, de la Ma et de bien d’autres encore, jamais je n’aurais pu entrer dans ce pays et m’y intégrer comme j’ai eu le privilège de le faire !

Nos différences – Noir ou Blanc / Homme ou Femme

Pendant près de trois ans, j’ai travaillé avec la Ma parmi les femmes des villages alentour. Je l’emmenais avec moi en voiture sillonnant la région. Très vite une grande confiance s’est installée entre nous. Tantôt comme une mère et sa fille, tantôt comme deux adolescentes, prêtes à rire de tout. J’avais toujours quelqu’un pour me traduire les entretiens sérieux, mais très souvent, nous nous sommes accommodées de mon pauvre vocabulaire mooré pour nos échanges usuels. Nous ne faisions appel à la traduction qu’en cas de besoin. C’est ainsi que j’ai pu accélérer la pratique et l’utilisation de leur langue que j’étudiais avec les moyens du bord. Je n’ai jamais su vraiment parler le mooré, mais seulement l’apprivoiser un peu. Cela m’a permis d’avoir des dialogues où nos deux langues se mêlaient et où les expressions linguistiques devenaient secondaires, ne servant plus qu’à concrétiser ce que nous avions à nous dire et nous assurer de notre bonne compréhension réciproque sur l’essentiel.

Au fur et à mesure de nos rencontres avec d’autres femmes, d’autres villages et même d’autres ethnies, j’ai appris avec la Ma, que les différences entre l’Europe et l’Afrique sont le plus souvent basées sur le matériel et les exigences traditionnelles.

Mais j’ai vite compris combien l’aspect humain de nos vies, tout ce qui touche au cœur ou à la pensée, nos motivations et nos souhaits étaient les mêmes. La recherche du bonheur, le besoin de paix, le développement de la confiance en soi et en l’autre, les questions sur la vie ou la mort : toutes ces choses se traduisent parfois différemment, mais ont exactement le même sens.

Quelques années auparavant, lors de mes premiers pas en Afrique (au Tchad, après la traversée du Sahara), je n’avais que 19 ans, et le retour à la vie européenne six mois plus tard m’avait complètement bouleversée, car en fait je me sentais beaucoup plus proche des gens côtoyés en pleine brousse avec qui je ne parlais que par des gestes et où seuls mes actes pouvaient être jugés, compris (ou incompris), donc où seule ma vie pratique de chaque jour pouvait faire de moi une personne appréciable ou détestable.

J’avais alors quitté l’Afrique, imprégnée par des convictions intérieures dont je n’ai pratiquement jamais parlé. Je n’avais pas de certitudes, n’ayant pas eu la possibilité d’étudier les comportements et les habitudes des régions visitées, je n’étais ni scientifique, ni préparée à ce genre d’observations. Je n’étais qu’une enfant grandie un peu trop vite et larguée là où j’avais souhaité être, mais sans aucune préparation. Seules des impressions intérieures et inexprimées remplissaient mes sentiments. Je n’étais qu’une auditrice silencieuse, spectatrice d’un film inédit où la parole n’avait pas de sens – et ne semblait même pas manquer – et où précisément toute interprétation était permise sans jamais acquérir la certitude d’avoir bien compris.

J’en étais revenue complètement différente intérieurement, sans jamais pouvoir me l’expliquer, ni même le partager avec mes proches. Je n’avais pas encore pu réaliser pleinement le privilège immense dont j’avais été bénéficiaire en six mois de vie transportée dans un autre temps, dans une autre dimension, comme il est rarement donné de vivre. Peut-être y reviendrai-je plus loin…

Mais là, huit ans plus tard, cheminant auprès de la Ma, c’était comme si je concrétisais ce que j’avais ressenti dans le plus profond de mon être, c’était comme si j’étais de retour parmi les miens sans y avoir grandi. Ainsi, la vie, les problèmes m’apparaissaient-ils aussi différents qu’identiques. Paradoxal ? Certes, mais l’Afrique est le continent du paradoxe et c’est peut-être ce qui en fait le charme et la raison pour laquelle on n’en terminera jamais le tour…

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

L'ombre d'une rose

de DeliciaPioggia

L'ombre d'une rose

de DeliciaPioggia

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant