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Evangéliser au Japon

De
292 pages
Prêtre vivant en monde ouvrier, au Japon depuis 1963, Edouard Brzostowski a communié à la lutte des Japonais. Disciple de Jésus-Christ, partisan des petits et des opprimés, il n'a pas pu rester indifférent à leur souffrance. Pour entrer dans ce monde globalement non chrétien, il lui a fallu apprendre sa langue, son histoire, sa culture et beaucoup écouter. Edouard Brzostowski raconte son histoire et témoigne des nombreuses luttes auxquelles il a participé au Japon.
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ÉVANGÉLISER AU JAPON?

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01490-9 EAN : 9782296014909

Édouard BRZOSTOWSKI

ÉVANGÉLISER

AU JAPON?

Préface

de

Pierre-Antoine DONNET

L' Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
Espace L'Harmattan Fac..des Kinshasa

75005 Paris

L'Hannattan

Hongrie

L'Harmattan

Italia 15

L'Harmattan

Burkina

Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

Via Degli Artisti, 10124 Torino IT ALlE

1200 logements 12B2260 Ouagadougou

villa 96

1053 Budapest

Université

- RDC

12

Préface

Quantité d'ouvrages, plus ou moins savants, ont été publiés ces dernières années à propos du Japon, avec pour objectif, avoué ou non, de décrypter et décoder une société bien difficile à comprendre pour un non initié occidental. Il y a la barrière de la langue, mais aussi des verrous sociaux nombreux qui font du Japon un pays extraordinairement compliqué. Mais qu'importe. Le Japon est à la mode et il séduit les Occidentaux.Un pouvoir de séduction légitime pour sa réussite économique fulgurante de l'après-guerre, son identité culturelle restée forte face au rouleau compresseur du consumérismeoccidental, sa créativité dans le domaine des arts, de l'architecture et même,jusqu'à un certain point, de la protection de l'environnement. Or après des décennies de toute puissance des grandes entreprisesjaponaises conquérantes,voici maintenant venu le temps de la crise économique, du chômage, de la violence des jeunes et des remises en question d'un modèle longtemps envié mais un peu à bout de course. Pour rester dans la course, le Japon doit inventer un nouveau modernisme post-industriel. Tout cela a été expliqué et démontré dans des milliers de pages fort érudites et bien pensantes, non sans quelquesclichés parfois. Le propos d'Edward Brzostowski est radicalement différent et unique: raconter le Japon profond, celui de la réalité quotidienne des petites gens anonymes, les sans grades et les reclus des

banlieues ouvrières de Tokyo, les oubliés de la réussite économique et les sans domicile fixe. Prêtre en monde ouvrier à Kawasaki, il est depuis quarante ans immergé dans un monde qui échappe le plus souvent aux regards occidentaux. Or il s'agit du vrai Japon, celui d'une majorité silencieuse qui répugne à se montrer et préfère la discrétion et l'humilité. A ce titre, l'auteur est un témoin précieux et un confident privilégié de ces gens simples dont on ne parle jamais, ni au Japon ni à l'étranger, mais qui sont pourtant des dizaines de millions de compagnons dans l'infortune. Généreux et passionné, parfois iconoclaste mais toujours désintéressé, militant et engagé, l'auteur a souvent partagé le combat de ces ouvriers japonais pour faire reconnaître leurs droits dans un univers capitalistique cynique. Il s'est activement joint aux luttes menées par les malades contaminés par la pollution industrielle. Son récit, s'il n'est pas neutre, n'en est que plus fort. Dans son église de Kawasaki ou devant les grilles des usines japonaises, au fil des ans, ce sont des pages de I'histoire sociale du Japon qui défilent. Il y a aussi ces femmes qui viennent chez lui chercher quelque réconfort et lui racontent leur désespoir, entre autre, celui de ne pas arriver à boucler les fins de mois avec un mari qui boit ou s'adonne au jeu. Triste banalité insoupçonnée dans le Japon des records que l'on connaissait. Et puis il y a encore ce sentiment de quête spirituelle dans un Japon déshumanisé, où la dictature de l'économie dicte encore ses lois. Dans ce domaine, Edward Brzostowski avoue cependant qu'il n'a pas réussi comme il l'aurait souhaité. Les conversions sont, somme toute, assez rares dans l'archipel. Mais qu'importe, il n'a jamais vraiment songé abandonner la partie et sa foi demeure. A le lire, on sait pourquoi. Le Japon est devenu pour lui comme une seconde patrie. Il aime les Japonais qui le lui rendent bien. Sa vie est là-bas.

II

Ce livre est une somme de témoignages vivants et concrets qui dévoilent, on l'aura compris, un Japon méconnu et démystifié. Du même coup, dans leurs difficultés et leurs angoisses, aux antipodes du culte de la croissance économique et de la dévotion à l'entreprise, voilà que les Japonais nous paraissent comme plus humains, plus proches de nous, plus intelligibleset plus attachants. Voici un livre tonique et vrai.
Pierre-Antoine Donnet Directeur de collection aux Editions Picquier

III

Introduction
1. De Sens à Kawasaki
Je suis né en 1932 à Sens (Yonne). Mes parents polonais sont venus en France après la guerre de 1914-18. Après cette guerre cruelle, la France manquait de main-d'œuvre. Et la Pologne, qui venait de retrouver son indépendance perdue depuis le premier partage de 1772, n'était pas en mesure d'offrir un emploi suffisant à toute sa population. Dès l'âge de sept ans, j'ai désiré devenir prêtre. À treize ans, j'ai été envoyé à Chevilly (Loiret) dans un collège fondé par des prêtres polonais. Au lieu de revenir en Pologne après avoir été libérés des camps de concentration nazis, ils étaient venus en France se consacrer à l'éducation de la deuxième génération polonaise. J'ai été profondément marqué par le récit de leurs souvenirs. Je me disais: « Si tu deviens prêtre un jour, tu devras lutter pour que pareille tragédie ne recommence pas! » Au terme de mes études au grand Séminaire de Sens, j'ai été ordonné prêtre le 29 juin 1955. Aussitôt, je fus envoyé à SaintFons, près de Lyon, pour un an de formation au Prado. Après avoir lu L'Inde devant l'orage de Tibor Mende, puis Les ermites de Saccitananda de Dom Le Saux et Jules Montchanin, j'ai éprouvé un fort désir d'aller en ce pays pour répondre à l'appel du Christ: « Allez dans le monde entier annoncer la Bonne Nouvelle! » Curieux désir pour un jeune qui est formé dans un séminaire diocésain! L'encyclique Fidei donum demandant l'envoi de prêtres diocésains en Afrique ou en Amérique Latine n'allait paraître que deux ans plus tard, en 1957. J'ai exprimé ce désir à Mgr Lamy, archevêque de Sens. Il a béni ce projet en ajoutant: « Notre diocèse a bien besoin de prêtres,

mais je suis sûr que ce sacrifice sera béni. Je ne sais pas comment aider la réalisation de ce projet. Parlez-en avec Mgr Ancel, le Supérieur du Prado. » Celui-ci était déjà en lien avec Mgr Araï, évêque de Yokohama. Il souhaitait la venue des pradosiens pour leur confier une mission dans la zone industrielle de son diocèse. C'est donc ainsi que je suis arrivé au Japon le 28 janvier 1963. Charles Revel (diocèse de Chambéry) et Jo Debard (Lyon) y étaient depuis le 17 novembre 1958. J'avoue que je n'aurais pas eu le courage de partir si je n'avais pas été sûr d'y être accueilli par ces deux aînés. Mgr Araï m'avait demandé d'aller me replonger dans la théologie à Rome pendant deux ans avant de venir au Japon. Cela m'a permis de prendre un peu de recul par rapport à mon expérience française et de découvrir un peu l'aspect universel de l'Eglise. Après deux ans d'études de langue japonaise à l'école des Franciscains à raison de 40 heures par semaine, je fus pendant deux ans vicaire d'un curé japonais, puis pendant trois ans vicaire au sein d'une équipe Missions Etrangerères de Paris (MEP). Ce n'est qu'en juin 1971 que je fus envoyé à la paroisse d'Asada. Cette église est située à 50 m environ de la route industrielle (huit voies de circulation). Une autoroute ayant quatre voies de circulation la surplombe. Chaque jour, plus de 100 000 véhicules (dont 80 % de poids lourds de 10 à 20 tonnes) l'utilisent. Au-delà de cette route s'étend la zone dite industrielle, située tout le long de la baie de Tokyo. Dans notre ville de Kawasaki, il y a plus de 40 000 entreprises de tous genres (métallurgie, aciéries, automobiles, gaz, électricité, électroménager, ordinateurs, etc.) Située entre Tokyo et Yokohama, elle constitue une bande de 35 km de longueur et 4 à 5 km de largeur. Elle compte 1 260 000 habitants. Elle en comptait 50 000 environ au début du XXe siècle. Certaines personnes nées ici avant la guerre se souviennent encore être venues pêcher, se baigner, ramasser des coquillages et des algues sur cette partie de la baie de Tokyo. Mais aujourd'hui, cela est devenu impossible. Pourquoi? Parce que dans les années 1950, le gouvernement a favorisé l'installation d'une immense zone industrielle tout le long de la baie de Tokyo. Cette zone fait aujourd'hui environ 100 km de 6

longueur et 4 à 5 km. de largeur. Elle se trouve entourée d'une agglomération urbaine de 20 millions d'habitants. Comment s'étonner dès lors que cet afflux d'usines chimiques, pétrochimiques, sidérurgiques, raffineries, etc. n'ait entraîné de graves conséquences sur l'environnement et sur la santé de la population? Le nombre d'étrangers enregistrés s'élève à 25 106. La majorité, provenant d'une centaine de pays, est d'origine récente. Asada est l'une des sept paroisses catholiques de la ville. Elle compte une population de 200 000 habitants environ dont 160 baptisés inscrits sur le registre paroissial. À l'unique messe dominicale de 9 h., il y a 40 à 50 participants. Les enfants et les jeunes brillent par leur absence. Les activités scolaires (culturelles, sportives) sont devenues pour eux prioritaires. C'est un phénomène général dans le pays. Les familles de baptisés sont peu nombreuses dans l'ensemble du pays, à l'exception du Kyushu (Île du Sud où naquit la première génération de chrétiens au XVIe siècle). Mgr Araï, évêque de Yokohama, soucieux de la mission auprès du monde ouvrier de Kawasaki, a fait construire en 1958 un local sur un terrain (810m2) acheté par les Pères franciscains de l'Atonement. C'était une ancienne base militaire US. Le local avait pour but de réunir les gens du quartier, surtout non chrétien. On y jouait au ping-pong, on regardait des diapos, des films. Entre vingt et trente chrétiens fréquentaient aussi ce local. La première messe y fut célébrée pour eux le 15 août 1958. Mais la politique d'expansion industrielle des années 1960-1970 attira la main d'œuvre rurale du Kyushu et du Nord. Parmi eux, il y eut de nombreux chrétiens. Leur nombre finit par dépasser les trois cents. Mais en 1971, ils n'étaient déjà plus que cent soixante. Le nombre est resté à peu près stable à cause des départs et des arrivées qui s'équilibraient. C'est donc pour ces Chrétiens, que, le 30 septembre 1960, Asada fut érigé en paroisse et que le local fut transformé en église pour un coût de 6 400 000 yens environ. Le P. Iwanaga en fut le premier curé jusqu'en 1968 et y démarra une équipe de Jeunesse ouvrière chrétienne. Il avait d'ailleurs été envoyé à Rome pour participer à la première assemblée Internationale de la JOC qui permit de fonder la JOCI. 7

Quand j'y fus envoyé, André y était depuis un an et allait tous les jours à l'école pour apprendre le japonais. À deux, puis ensuite à trois, lorsque Maxime nous a rejoint en septembre 1974, nous avions bien conscience d'être envoyé aux 200 000 habitants de ce territoire et non pas uniquement au service de la minuscule communauté chrétienne. Le problème se posait donc de savoir que faire pour essayer de rejoindre cette foule de non-chrétiens. Les situations, les évènements nous ont ouvert des pistes. Cet essai y fait écho. Le Prado nous poussait fortement à une vie commune, qui n'a pas toujours été bien comprise par le clergé local: « trois prêtres pour cent soixante baptisés! », disait-on. À ceux qui s'étonnent de ce que je sois resté à Asada depuis 1971, j'explique ceci. Je fus effectivement le curé de cette paroisse jusqu'en 1979. Puis Maxime m'a succédé jusqu'en 1986, et enfin André devint curé jusqu'à son retour en France en 1991. Maxime revint aussi dans son diocèse au terme d'un contrat de 20 ans. Donc je suis resté seul ici, étant venu sans aucun contrat. Par ailleurs, ce poste n'attirait guère de volontaires, et le nombre des prêtres aussi bien japonais qu'étrangers allait en diminuant. Quarante-trois ans de vie missionnaire au Japon me poussent à partager ma réflexion sur cette expérience. Si j'avais su à l'avance les difficultés et les épreuves qui m'y attendaient, je n'aurais peutêtre pas eu le courage de partir. Mais finalement, j'ai pu goûter la bonté du Seigneur. Il donne vraiment en temps opportun la force et la sagesse nécessaires pour faire face dans la paix du cœur. Je continue de croire que cette grâce accordée par l'Esprit-Saint à l'Église en la personne du Père Chevrier, fondateur du Prado, répond à un besoin de ce Japon rapidement devenu le deuxième grand au plan économique. Mais à quel prix humain? L'heure viendra où des jeunes viendront prendre la relève et relever le défi que nous pose ce pays. Nous ne sommes pas les premiers à avoir semé. Nous nous insérons dans une longue et douloureuse histoire. Evoquons-la brièvement.

8

2. Cinq siècles d' évangélisation
En 1549, saint François-Xavier arrive au Japon et commence l'évangélisation. Les seigneurs féodaux de l'époque souhaitaient fortement connaître les techniques des Occidentaux et surtout importer leurs armes à feu. En 1587 commencèrent les premières persécutions contre les Chrétiens. Endo Shusaku, célèbre romancier chrétien, comparé souvent à Bernanos ou Graham Greene, nous permet de sentir l'ambiance de cette période à travers son roman intitulé Silence 1. Il nous rapporte les réflexions significatives du P. Ferreira, jésuite qui aurait fait un geste d'apostasie pour sauver la vie des chrétiens: « Pendant 20 ans, j'ai œuvré à la mission. La seule chose que je sais, c'est que notre religion ne prend pas racine ici... Ce pays est un marécage... Chaque fois que vous plantez un jeune arbre dans ce marais, sa racine commence à pourrir, ses feuilles à jaunir et à sécher. Et nous, dans ces paludes, nous avons planté le jeune arbre du christianisme» (p. 208). Puis, en 1614, Ieyasu décrète l'expulsion de tous les missionnaires. La rébellion chrétienne de Shimabara (1637-38) entraînera la fermeture totale du Japon (1640). Elle durera deux siècles au cours du régime féodal qui suivit. En 1860, Mgr Petitjean rencontre quelques personnes dans l'église Oura de Nagasaki. Elles lui demandent: «1. Êtes-vous envoyé par le pape de Ron1e? 2. Êtes-vous marié? 3. Vénérezvous Marie, la Mère de Jésus? » À sa réponse affirmative, ces chrétiens lui montrent leur catéchisme et leur livre de prières, recopiés à la main et transmis depuis deux siècles dans la clandestinité totale. C'était le début d'une renaissance de l'Église du Japon.2 En 1868, l'Empereur Meiji envoie de nombreux sujets étudier en Occident le droit, la médecine, la physique, la chimie, etc. Il invite aussi des étrangers à venir aider l'industrialisation du pays. Après la défaite de 1945, l'Empereur déclare ne pas être un dieu,
1

2 Au sujet de ces chrétiens
1 er septembre 2003

éd. Calmann-Lévy 1971.
cachés, cf. l'article publié par Églises d'Asie, n° 380,

9

mais un homme. Les Japonais cherchent alors un nouveau soutien spirituel (yoridokoro). Quel est le sens de notre existence? À quoi bon vivre? etc. Depuis un certain temps, on a parlé de ce qu'il est convenu d'appeler l'échec de la mission au Japon3. Les causes de cette situation sont certainement nombreuses. En 1970-1971, Izaya Bendasan publiait Japonais et Juifs"' qui connut quinze éditions en moins d'un an. L'auteur affirme très fortement une identité japonaise qui n'a rien à voir avec la nationalité. Cette identité serait tellement spécifique qu'aucun étranger ne pourrait pénétrer dans ce qu'il appelle le Nihon-kyo, la religion japonaise. Celle-ci existe au point de pénétrer tellement l'âme des Japonais qu'ils n'en ont même pas conscience. Ce qui explique, dit-il, qu'aucune religion ne peut la pénétrer. Les chrétiens japonais ne seraient qu'une secte particulière de cette religion japonaise, de même qu'au début du christianisme, les disciples du Christ étaient considérés comme une secte du judaïsme (p. 52, 89-95). Le P. Inoue, ami de Endo Shusaku, affirme qu'une cause de cet échec est due au fait que le christianisme a été importé au Japon sous la forme d'un arbre tout développé, et non sous l'aspect d'un petit plant ou d'une semence qui aurait pu ensuite grandir en harmonie avec le climat5. Laissons donc pousser ce qui germera des graines tombées des fruits de cet arbuste! Reformuler ainsi une foi qui convienne à la sensibilité japonaise est une œuvre collective de longue haleine, mais une œuvre absolument nécessaire. «Cette manière appropriée de proclamer la Parole révélée doit demeurer la loi de toute évangélisation» 6. En cela, le P. Inoue se fait l'écho des paroles que le P. Ferreira transmet à un jeune missionnaire nouvellement arrivé au Japon: «Les Japonais ne peuvent concevoir un Dieu complètement distinct de I 'homme, ni imaginer une existence transcendante ... C'est pourquoi la mission, dit le P. Ferreira, a perdu pour moi toute signification. Le jeune arbre que
3 vg. Nihon no nÛta Kristo-Kyo, Suzuki et Spae, éd. Oriens, 1968. 4 Japonais et Juifs, éd. Yamamoto-Shoten 5 Correspondance avec Takahashi Takako dans Akebono, août-septembre 6 Gaudium et Spes 44/2 10

1982.

j'avais importé s'est rapidement corrompu jusqu'aux racines dans ce marécage. Pendant longtemps, je ne l'ai ni su, ni même remarqué. »7 Mais il me semble aussi qu'on n'a pas assez réfléchi au fait que le Japon se trouve dans une situation unique, si on le compare à tout ce qui s'est vécu jusqu'ici dans l'histoire des missions. En effet, les pays d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique latine, qualifiés de pays de mission, constituaient des zones économiquement sousdéveloppées. Il était donc normal que l'Église, prêchant l'amour du prochain, en témoigne aussi par toute son action. D'où les écoles, les hôpitaux, les dispensaires, les orphelinats et toute la panoplie des œuvres sociales. Si un peuple n'a pas les moyens financiers d'assurer l'éducation de ses membres, comment une Église, riche de biens, douée d'un personnel compétent et dévoué, pourrait-elle refuser ce genre de service? Le Japon était aussi dans cette situation jusque vers 1955. Mais depuis, cela a bien changé! Le Japon n'a aucun besoin de l'aide de l'Église pour prendre en charge l'éducation de sa jeunesse, les soins des malades, des handicapés et des vieillards. Dans les villes en effet, 90 % des jeunes vont à l'école jusqu'à 18 ans. Dans les campagnes, la proportion baisse parfois jusqu'à 40 %. Puis 40 à 50 % de toute cette jeunesse continue des études pendant deux ou quatre ans dans ces Universités ou Écoles supérieures dont le nombre égale celui du total de toutes les Universités d'Europe! Par ailleurs, l'énorme et rapide croissance économique (un taux de croissance de 8 à 10 % dans les années 1965-1980) rend le pays financièrement capable de faire face à tous ses besoins sociaux, si du moins le pouvoir politique leur donne la priorité dans son budget. Son produit national brut le situe au second rang des pays développés. Et cependant, en fait, ici l'Église continue à investir la majeure partie de ses forces dans les institutions scolaires, dans l'action bienfaisante (hôpitaux, orphelinats, centres de handicapés, et récemment centres d'aide aux immigrés...), comme par le passé, comme dans les pays en voie de développement. Le gouvernement
7 Silence, p. 212.

II

ne peut que s'en réjouir, car il peut ainsi consacrer les économies réalisées à d'autres objectifs, pas toujours très évangéliques. Par ailleurs, il conviendrait d'ajouter les causes suivantes: 1. La guerre avait détruit à 90 % les rouages de l'économie. Il a donc fallu tout rebâtir. L'appareil industriel détruit nécessite une reconstruction totale. C'est l'époque d'un relatif plein emploi. La croissance économique se trouve fortement stimulée par la demande provoquée d'abord par la guerre de Corée (1950-1953), puis celle du Viêt-Nam (1962-1975) Les casques bleus de l'ONU, l'armée américaine comptent en effet sur le Japon pour alimenter les troupes non seulement en vivres, en vêtements, mais aussi en armements. Un employé du Ministère des Finances révélait que 92 % du napalm utilisé au Viêt-Nam avait été produit au Japon8. Des appareils Sony installés dans les bombes américaines permettaient d'atteindre leur objectif (hôpitaux, écoles, etc.) avec précision lors des bombardements du Nord Vietnam. D'où le taux de croissance annuel de 10 % pendant les décades 1960-1980, et la course effrénée pour conquérir le marché international. Il fallait donc produire le plus possible, le mieux possible, le plus rapidement possible. D'où la création des Cercles de qualité, les diverses rationalisations entraînant une diminution du personnel, un horaire de travail prolongé, des heures supplémentaires non payées, ainsi que l'introduction d'une haute technologie. La fatigue ne permettait guère de s'intéresser à des problèmes spirituels. Par ailleurs, les enfants et les jeunes sont pris aussi par cette course à la compétition. Les écoles organisent diverses activités culturelles et sportives pendant les jours de congé, presque obligatoires. Ils ne peuvent donc pas fréquenter les églises. La télé, l'Internet, le portable avec tous ses jeux accaparent leur attention et leur temps libre. Il arrive aussi cependant qu'ils cherchent une expérience mystique au sein de diverses sectes, quelquefois très dangereuses, comme le Aum-Shinri-Kyo.
8

Washimi Tomoyoshi, Nihon no Gunju Sangyo, éd. Shiobunsha, 1967, p. 210. 12

2. Dès l'époque de saint François-Xavier, les chrétiens se préoccupaient du sort de leurs parents et amis décédés sans avoir été baptisés: sont-ils tous en enfer? Il leur expliquait que Dieu veut le salut de tous les humains et qu'Il éclaire le cœur de chacun pour lui faire sentir ce qu'il convient de faire en obéissant à sa conscience. Mais si le chrétien est enterré dans un cimetière catholique, pourra-t-il se retrouver avec ses parents et amis enterrés selon le rite bouddhiste? Ce genre de problème continue de tourmenter des Japonais qui hésitent à demander le baptême. 95 % des cimetières du Japon sont gérés par les temples bouddhistes. 3. Il Y a aussi des préjugés tenaces qui inspirent une certaine méfiance. Dans les cours d'histoire, il a été question des Croisades, de l'Inquisition, des guerres de religion, du problème de Galilée, des politiques coloniales conduites par des pays dits chrétiens. Le peuple assimile facilement les sectes (Moon, Témoins de Jéhovah, Mormons, Mahikari, etc.) au christianisme, puisqu'elles citent la Bible pour s'attirer la bienveillance. Les médias font souvent penser que les conflits en Irlande du Nord, au Kosovo ou en Bosnie, au Rwanda ou en Irak sont provoqués par les religions. La secte Aum-Shinri-Kyo, considérée aussi comme une religion, alors qu'elle visait une révolution politique, fortifie encore la méfiance contre toute religion. Par ailleurs, la culture et l'histoire du Japon donnent l'impression d'un monde totalement différent. Lorsqu'un Japonais étudie la littérature, la peinture, la sculpture, la musique, l'histoire de l'Europe, il remarque rapidement qu'il ne peut la comprendre vraiment sans acquérir une meilleure connaissance du christianisme. 4. Le système impérial s'est écroulé après la défaite de 1945. L'empereur Hirohito a déclaré qu'il n'était pas un dieu. Selon la nouvelle constitution, il est le symbole de la nation. Mais j'ai bien l'impression qu'il demeure dans le cœur de nombreux Japonais comme un Dieu à vénérer. Selon la religion shintoïste, l'Empereur est un descendant de la Déesse Amaterasu, l'un de ses 800 000 dieux (Yaoyorozu no kami). II est censé gouverner l'univers (IkkoHatchu). 13

Cette idéologie avait été introduite dans les années 1888-1945, lorsque le shintoïsme était devenu religion de l'État. La Constitution actuelle ne reconnaît aucune religion. Mais l'Empereur est considéré comme le grand prêtre du shintoïsme. L'épouse de l'Empereur actuel, ainsi que sa belle-fille Masako, ont fait leurs études dans des écoles catholiques. Avant leur mariage, le comité gérant la famille impériale leur a demandé si elles étaient baptisées. Si elles avaient répondu Oui, le mariage leur aurait été interdit. 5. Pour le Japonais moyen, toutes les églises dites chrétiennes semblent relever de la même religion, mais il se demande la raison de cette diversité, de cette rivalité, de ces divisions. Et il ne sait plus où s'adresser pour rencontrer le Christ. À Kawasaki, ville de 1 260 000 habitants, par exemple, il y a environ 65 églises qualifiées de chrétiennes, dont sept catholiques. Malgré cela, il faut cependant reconnaître que l'influence de l'Église est bien plus grande que ne pourrait nous faire penser le nombre des baptisés. En 1990, ils étaient 428 830, et en 2001, 438 890. Plus de cinq millions de bibles ont été vendues ou données. À travers les écoles, les hôpitaux, les maisons pour personnes âgées, les orphelinats, les centres pour handicapés dirigés par des chrétiens, la miséricorde de Jésus est connue. Par ces chemins, certains parviennent au baptême. Certains écrivains chrétiens (Endo Shusaku, Sono Ayako, Miura Ayako, etc.) sont bien connus et lus. Ils transmettent l'esprit de l'Évangile à travers leurs écrits. Peut-on donc parler d'un échec de la mission? Oui, selon une sagesse purement humaine. Non, selon la Sagesse de Dieu. Pour le croyant, la mort de Jésus sur la Croix n'est pas un échec, elle constitue Sa victoire sur le péché, sur Satan. Sa résurrection manifeste cette victoire. Selon cette sagesse de Dieu, notre seul échec serait de ne pas devenir des saints. D'où l'appel permanent à ouvrir nos cœurs à l'action de l'Esprit Saint pour nous laisser combler de Son amour. L'Esprit Saint ne fait jamais grève. Il agit en permanence pour nous conduire vers Jésus.

14

3. Les orientations de l'Église au Japon
Les évêques du Japon, conscients des difficultés de l'action missionnaire, envoyaient un message au peuple de Dieu le 29 juin 1972. Ils l'invitaient à transmettre la Parole du Christ, unique Voie, Vérité et Vie, à témoigner de l'amour du Père pour tous les hommes en dénonçant les injustices sociales, et à bâtir de vraies communautés chrétiennes. Je relève une phrase qui m'a particulièrement frappé: « C'est à travers leur propre histoire que Dieu cherche à réaliser le salut des hommes. Il nous faut donc participer activement à la réalisation de cette histoire.» Cette affirmation confirmait ma conviction et orienta le style de ma présence ici. Le 15 juin 1979, la commission épiscopale d'évangélisation du Japon publiait une lettre dont voici quelques extraits:
« On dit que le Japon est devenu un pays développé ayant réussi un haut développement économique. Mais le but vers lequel tend notre société est loin d'être toujours identique à celui de l'Évangile. On peut même dire que les conséquences d'une rationalisation et d'un matérialisme poussés à l'extrême se manifestent par l'injustice, la discrimination et la loi du plus fort. Devenu Peuple de Dieu par le baptême, nous cherchons l'accomplissement du Royaume de Dieu inauguré par le Christ et nous nous demandons comment penser et agir en vivant dans cette société. Paul VI disait: "L'Église a toujours besoin d'être évangélisée, si elle veut garder fraîcheur, élan et force pour annoncer l'Évangile" (E.N n° 15). » En quoi consiste donc cette conversion et cette rénovation de l'Église? ...

a) L'évangélisation

de l'Église exige:

1. La conversion de chaque chrétien: notre pensée doit se modeler sur celle du Christ, et non sur les idées reçues de l'opinion publique ou sur les coutumes du pays. Nous avons à devenir serviteurs comme le Christ (Mt 20,28). Sous la mouvance de l'Esprit, nous avons à faire le lien entre notre 15

culture et l'Évangile, à recueillir ce qu'il y a de positif dans nos traditions religieuses 2. La conversion de la communauté pour qu'elle devienne vraiment l'instrument de la rédemption, le germe du Royaume (Lumen Gentium n° 5,9). Ne sommes-nous pas esclaves de préjugés fondés sur le degré d'éducation, l'âge, le sexe, la race, la position dans la société? Au lieu de voir le Peuple de Dieu comme une communauté fraternelle, ne le

considérons-nous pas comme une société hiérarchisée à la
manière des sociétés humaines? 3. Une vision de l'Eucharistie comme source et sommet de toute notre vie.

b) L'évangélisation n° 13-14, 18-20) :

de la société exige (Evangelii Nuntiandi

1. Un ténloignage rendu au Christ en s'efforçant de découvrir les valeurs évangéliques contenues dans la culture, la tradition, la société japonaises, ainsi qu'en rejetant de notre mentalité tout ce qu'elle peut avoir de non évangélique. 2. L'éducation d'un jugement juste, capable de discerner ce qui est évangélique de ce qui ne l'est pas, afin de pouvoir bâtir une société qui respecte l'homme. 3. Une recherche des réponses concrètes que nous devons donner à titre personnel, et en tant qu'Église, aux problèmes de la société: comment faire face à une compétition excessive, au matérialisme jouisseur, à une éducation abandonnée aux mains d'une école qui ne forme pas l'homme, aux mass médias qui ne proposent que des jouissances? Que pensons-nous des problèmes suivants et que faisons-nous? - l'environnement qui se dégrade de jour en jour,

- la

proportion

des cultivateurs

et des pêcheurs

qui va en

diminuant, les conditions de vie et de travail des ouvriers, surtout dans les petites entreprises,

-

- la prise

en charge

des accidents

du travail

et des maladies,

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la discrimination des femmes. Quels sont nos critères de jugement sur tous ces problèmes? Sommes-nous situés du côté des faibles? Depuis que le Fils de Dieu s'est fait homme et qu'Il a achevé I 'œuvre du salut par sa croix et sa résurrection, tous les problèmes humains sont des problèmes qui concernent le Christ. Par conséquent, vouloir séparer les problèmes sociaux de la religion revient à séparer les valeurs humaines des valeurs divines et à nier le fait que le Fils de Dieu s'est fait homme. 4. Une action menée au plan paroissial ou au plan d'autres groupes (enquêtes, conférences, actions concrètes). Tout cela peut s'exprimer au cours de la prière des fidèles pendant l'Eucharistie. 5. Une attention spéciale aux petits, car c'est à eux d'abord que la Bonne Nouvelle doit être annoncée (Mt. 11,5,. 25,31-46). Les chrétiens manifestent le visage authentique du Christ et de l'Église lorsque, possédant le pouvoir, l'avoir, et le savoir, ils se mettent au service des démunis. Par conséquent, n'est-il pas plus important d'agir évangéliquement pour changer cette société qui fabrique des pauvres par millions, que de leur faire des aumônes? 6. Un effort pour mieux connaître et comprendre nos voisins d'Asie, afin de mieux collaborer avec eux. Un effort pour éviter de ne penser qu'à nos profits, ce qui ne serait que source d'une nouvelle invasion politique et d'une exploitation au plan économique. Ainsi participerons-nous à la mission universelle de l'Église et serons-nous une Église prophétique dans notre pays »

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Le 22 juin 1984, l'épiscopat japonais publiait les Orientations pastorales et les priorités suivantes: Après un rappel de plusieurs documents épiscopaux publiés depuis 1972, le texte constate que les 400 000 catholiques du pays (0,3 % de la population) ne forment pas un bloc uni pour annoncer l'Évangile à leurs frères et pour évangéliser les structures matérialistes de la société. D'où l'appel à un effort collectif pour se 17

mettre tous ensemble en état de mission, appel accompagné des orientations suivantes: 1. Tout baptisé est missionnaire. Il est appelé à collaborer à l'œuvre du salut en partageant la joie de la foi, et en menant ses frères à la grâce du baptême. 2. Bien qu'il y ait de nombreux germes évangéliques dans notre société et notre culture, il y a aussi de nombreuses discriminations et oppressions qui excluent et marginalisent. Nous devons nous unir à ces petits pour développer ces germes évangéliques par la force du Christ et pour bâtir une société respectueuse de l'homme. Deux assemblées, dites NICE (National Incentive Convention for Evangelization), composée d'évêques, prêtres, religieuses, laïcs, eurent lieu en novembre 1987 et en 1993. Elles voulaient créer un dynamisme pour remédier aux problèmes selon la mission de l'Église et souligner la nécessité d'une formation permanente des fidèles, axée sur la dimension sociale. C'est donc dans ce contexte que j'ai essayé de vivre la mission reçue comme serviteur de l'Alliance entre Dieu et les hommes. Ce qui suit voudrait en donner un écho.

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-I Comment j'ai essayé de m'insérer au Japon
J'ai donc dû d'abord acquérir une certaine maîtrise de la langue japonaise. Au terme de mes deux ans d'études de cette langue (1965), j'ai rédigé le texte suivant. Il a été l'occasion d'un partage avec les quelques missionnaires qui quittaient l'école en même temps que moi.

1. La nouveauté de la situation missionnaire

au Japon

Une nouveauté bien déconcertante. Pour la première fois dans l'histoire des missions, l'Église continue donc aujourd'hui de vouloir s'incarner dans un monde qui n'attend d'elle ni les bienfaits d'une civilisation, ni les progrès de la technique. Le temps n'est-il pas venu de repenser notre manière de nous situer au Japon? Le temps n'est-il pas venu de nous rendre davantage attentifs à ce que dit l'Esprit à l'Église du Japon ?9. Il me semble que le Seigneur appelle l'Église dans son ensemble, et chaque chrétien en particulier à retourner au désert: «Je la conduirai au désert et je lui parlerai au cœur »10.En renouvelant notre Alliance avec le Seigneur Jésus, notre annonce de l'Évangile retrouvera une nouvelle fraîcheur. Approfondir cette intimité avec le Seigneur nous rajeunira. Il faut être jeune pour enfanter de nouveaux enfants de Dieu. L'Église n'a pas le droit de vieillir. Elle doit être une mère qui se rajeunit sans cesse.

9

10

Apocalypse 2, 7-11, 17, 20 ; 3, 6, 23 Osée, 2, 16

La croissance économique rapide du Japon avait amené le Premier Ministre Ikeda, et bien d'autres, à ressentir le besoin de construire l'homme}}. Mais quel type d'homme veut-on bâtir? La crainte d'un retour de l'impérialisme nationaliste semble rejeter la morale d'avant-guerre, inspirée de Confucius. «Promouvoir l'ancien code moral est inutile, car il est trop lié aux erreurs du passé. Il nous faut développer une nouvelle morale qui mette en valeur le meilleur de notre tradition. Cela conviendra aux exigences de la nouvelle ère dans laquelle nous vivons »12.Mais quelle est cette nouvelle morale ? Une enquête du quotidien Mainichi révélait que 90 % des jeunes cherchent dans le travail uniquement un salaire permettant de satisfaire leurs besoins de confort personnel. M. Watanabé, secrétaire international du DSP (Democratic Social Party), me disait à ce sujet combien il est nécessaire de développer chez les jeunes d'aujourd'hui une foi, une religion pouvant les motiver pour se dévouer au bien-être de la société. Il semble que l'Église soit acculée à présenter ici simplement cette conception évangélique de l'homme, si elle veut être écoutée, accueillie comme une mère. « Il est des exigences évangéliques qui sont à découvrir,. on les trouve à travers les signes des temps »13. [Note: Le Cardinal Shirayanagi (Tokyo), au cours d'une interview donnée à l'agence Kyodo en avril 2005 et reproduit par les quotidiens Asahi et Japan Times, déclarait entre autres: «Jean-Paul II a toujours espéré que notre pays devienne un lieu exemplaire d'une annonce de l'Évangile dans une société très développée aussi bien au plan économique qu'au plan culturel, dans un peuple globalement non-chrétien. J'ignorais cette attente du Pape, mais je suis conscient d'avoir essayé de servir l'Église et le peuple japonais dans cette optique.

11 cf. sa déclaration Kitai sareru ningenzo, c'est-à-dire, Image de l'homme que nous désirons, Asahi, Il Janvier 1965 12Yomiuri, 15 août 1964 13Jean XXIII à Mgr. Marty, en audience privée le 9 mai 1963 20

J'ajoute ici aujourd'hui combien il est heureux que l'épiscopat japonais ait attiré l'attention des fidèles sur les quatre signes des temps suivants, autant d'appels pour devenir témoins de la PaixI4 : . La reconnaissance des crimes de guerre qui ont causé la mort de plus de 20 millions de personnes. . Le fait d'être le seul pays du monde à avoir subi 2 L'abandon définitif du droit à la guerre, proclamé par l'article 9 de notre Constitution. . La visite de Jean-Paul II à Hiroshima et Nagasaki et son appel vibrant pour la Paix. S'il est vrai que «l'homme, dans la pleine vérité de son existence, est la première route que l'Église doit parcourir en accomplissant sa Mission» 15, il faut nous rendre attentifs de tout notre cœur, aux cris, aux souffrances, aux aspirations de cet homme. ]

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bombardements

nucléaires.

2. Quelques faits constatés ou entendus
a Le jeune missionnaire débarquant au Japon est vite frappé par la dispersion des forces apostoliques. Chaque congrégation religieuse ou société missionnaire se voit confier un territoire précis à évangéliser. Non seulement les échanges entre secteurs voisins sont rares, mais ils ne sont pas toujours bien fréquents entre paroisses du même secteur. Lorsque des rencontres sacerdotales ont lieu, il arrive que les vrais problèmes ne soient pas abordés. [Mais depuis la situation a évolué dans un bon sens] Par ailleurs, après les premiers émerveillements devant la gentillesse du caractère japonais, le jeune missionnaire est tenté de ne plus remarquer que ses défauts. Alors vient la lassitude, le risque de rechercher des compensations ou bien de se rabattre sur des occupations qui n'ont plus guère de lien avec la mission. L'optimisme comme le pessimisme est aux antipodes du réalisme
14 Lettre Pastorale du 9 juillet 1983. 15Redemptor Hominis, Jean-Paul II, 1979, n° 14. 21

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de la foi qui nous fait percevoir en tout être aussi bien l' œuvre du Saint-Esprit que celle du Malin. L'équipe ne serait-elle pas un bon soutien pour s'entraider à vivre ce réalisme de la foi qui nous situe au-dessus des hauts et des bas provoqués par les évènements? b - Selon le pays d'origine et la société à laquelle appartient le missionnaire, les chrétiens sont marqués par telle pratique de dévotion, par tel mouvement apostolique ou par tel groupe de piété. À cela s'ajoute la personnalité du prêtre qui marque profondément nos néophytes. c - J'ai rencontré des chrétiens bien sympathiques, mais en même temps peu attentifs et peu accueillants aux non-chrétiens qui viennent à l'Église pour la première fois. Les réunions de jeunes ou d'adultes auxquelles j'ai pu participer étaient surtout orientées vers les tâches désirées par le curé, la formation spirituelle des chrétiens, la réalisation d'une communauté plus fraternelle. Mais je me demandais si cela devait exclure une visée missionnaire? d Le professeur Yamané, catholique devenu membre de la Sokagakkai, affirme avoir pris cette décision parce qu'il a trouvé le « christianisme inefficace pour influencer la société japonaise et la politique. » 16 Est-il devenu heureux d'avoir vu la Sokagakkai fonder le parti politique du Komeito ? Mary Crimnon, qui connaît bien ce professeur, commente son geste en disant que trop de Japonais voient dans le christianisme simplement une voie pour aller au ciel. (La Sokagakkai, fondée en 1930 par Makiguchi, se répandit rapidement après 1945 comme organisation de laïcs, affiliée à la branche bouddhiste Nichiren. Elle crée le Parti politique Komeito en 1964 et compte 5 400 000 membres en 1965 ! L'efficacité du Shakubuku, c'est-à-dire de la persuasion contraignante, permet au croyant d'acquérir des mérites dans le ciel de Bouddha. Le bonheur est promis dès ici-bas au croyant).

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16Japan Missionary

Bulletin, juillet 1964, p. 399. 22

e - Entre 1945 et 1962, l'effectif des prêtres a augmenté, mais le nombre des baptisés et des entrées au séminaire est allé en diminuant. [Il existe au Japon 2 grands séminaires interdiocésains : l'un à Tokyo qui accueille actuellement, c'est-à-dire en 2001, vingt-cinq séminaristes pour onze diocèses, alors qu'ils étaient plus d'une centaine en 1963, et l'autre à Fukuoka accueillant actuellement 35 séminaristes pour les 5 diocèses du Sud]. Si effectivement l'influence réelle de l'Évangile et de l'Église dépasse le nombre des fidèles (environ 450 000 catholiques et à peu près autant de protestants), ne serions-nous pas vite tentés de nous en contenter? f - Nous n'avons pas encore de mots capables d'exprimer des réalités aussi distinctes que individu, personne. L'individu, kojin, serait comme une île placée à côté d'une autre sans aucun lien avec les voisins. Le mot personne désigne quelqu'un qui a de la personnalité (Jinkaku no aru hilo). Mais à part persona, inconnu de ceux qui n'ont pas étudié le catéchisme, il n'y a aucun mot définissant la personne dans son rapport essentiel avec les autres (esse ad alium). Par le fait, le langage reste vague et inadéquat, incapable d'exprimer l'aspect communautaire de notre vie chrétienne. Actuellement, le mot communio est à la mode, du moins dans le vocabulaire d'Église... Mais le mot personne n'existe pas non plus dans l'Évangile, qui exprime par des images concrètes les responsabilités du chrétien dans le monde: sel, levain, lumière, témoin... Cet outil qu'est le concept de personne, forgé par la réflexion philosophico-théologique postérieure sur le mystère de la Trinité, est cependant bien utile pour exprimer toute la doctrine sociale de l'Église. La proclamation des Droits de l'Homme et toutes les revendications sociales ne trouvent-elles pas leur fondement ultime précisément dans la dignité de la personne humaine créée à l'image de Dieu? Il Y a bien une relation individu-groupe (entreprises, écoles, villages, familles), mais elle tend à comprimer l'individu pour assurer la prospérité et la cohésion du groupe. Le contenu de cette relation me semble bien différent de celle qui existe entre personne et communauté. Certains leaders ont du mal à faire réfléchir 23

l'individu sur son devoir, sa responsabilité par rapport au groupe, pour équilibrer l'affirmation trop exclusive de la liberté et du droit. Tout cela m'aide à comprendre combien il est difficile de faire passer la masse compacte d'individus, au stade d'un peuple de personnes. D'où la tentation d'évangéliser des individus, et non des personnes insérées dans un réseau de liens auxquels nous ne sommes pas suffisamment attentifs. g - Un évêque, au cours d'une réunion d'aumôniers JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne ), nous mettait en garde contre l'importation de techniques apostoliques en insistant sur la nécessité d'adapter la JOC au Japon. Un autre nous disait, dans une autre circonstance: « Ce n'est pas le christianisme qu'on doit adapter au Japon, c'est le Japon qui doit s'adapter au christianisme.» Faisait-il écho aux consignes données en 1658 par la Sacrée Congrégation de la Propagande à Mgr Pallu, envoyé comme Vicaire apostolique en Asie: «Que les missionnaires se gardent de transporter dans les pays où ils vont la France, l'Espagne, l'Italie ou quelque autre pays de l'Europe... Ny introduisez pas nos pays, mais lafoi, cette foi qui ne repousse ni ne blesse les rites et les usages d'aucun pays, pourvu qu'ils ne soient pas détestables, mais bien au contraire, veut qu'on les garde et les protège.» Adapter l'Évangile au Japon ne peut donc signifier la suppression du mystère chrétien pour annoncer uniquement une morale naturelle ou quelques vérités qui ne heurtent pas la raison. Cet effort exigera une présentation de l'Évangile telle qu'il soit effectivement accueilli par les auditeurs, dans le respect de leur liberté. De même, parler d'une adaptation de la JOC au Japon pourra signifier une transformation des structures et de l'organisation du mouvement, par ailleurs nécessaires dans d'autres pays. Mais cela nous amènera à saisir que l'essentiel de la JOC ne réside pas dans ses méthodes, mais dans un esprit, celui de l'Évangile qui tend à imprégner tous les aspects de la vie des jeunes (travail, famille, loisirs, vie sentimentale, etc.) Vouloir que tout jeune travailleur chrétien vive à fond sa foi dans toutes les dimensions de sa vie, est24

ce un problème exclusif de l'Église d'Occident? Désirer que les jeunes travailleurs non chrétiens puissent rencontrer Jésus-Christ et deviennent ses disciples, est-ce un problème exclusif de l'Église d'Occident? Si les Jocistes commencent par être attentifs aux vrais besoins de leurs camarades, l'action qui s'ensuivra ne sera-t-elle pas adaptée? h - Mais précisément, avons-nous suffisamment appris à commencer par regarder, écouter longuement la vie de ceux qui nous entourent, les communautés naturelles dans lesquelles ils vivent? Apprenons-nous aux autres aussi à faire de même. « Le Bon Pasteur connaît ses brebis.» Prêtres, ne risquons-nous pas de parler continuellement de nos œuvres, nos mouvements, notre kermesse, notre catéchisme, etc. ? Les chrétiens nous écouteront par respect, et peut-être avec un véritable intérêt, mais la vraie vie de ces personnes nous aura échappé! Dans cette même mesure, cette vraie vie ne pourra pas être concrètement évangélisée. L'occasion de « donner une éducation chrétienne qui réponde aux exigences de l'époque et les mette en mesure d'accepter les responsabilités qui seront les leurs dans l'Église d'aujourd'hui et de demain» aura été perdue17.Jean XXIII continuait: « Le nombre des chrétiens a peu de signification si la valeur fait défaut, si en d'autres termes, ils ne professent pas avec une inébranlable fermeté leur foi catholique, s'ils n'ont pas de véritable vie intérieure, s'ils restent improductifs, si pour tout dire, ils ne font pas preuve après le baptême de cette jeunesse vigoureuse et réfléchie toujours prête à l'action bonne et féconde. En effet, la profession de la foi chrétienne ne se réduit pas à une inscription sur les registres, elle doit créer bien plutôt un homme nouveau et donner à toute son action un sens surnaturel en la stimulant et en la dirigeant.» Quand on apprécie, ne serait-ce qu'un peu, la richesse d'une Action catholique spécialisée, on peut goûter la sérénité hardie et lucide des paroles de Jean XXIII. II paraît alors peu sérieux de dire: «L'Action catholique, c'est bon pour les pays de vieilles
17Princeps pastorum, éd. B.P. p. 22. 25