Fonctionnaire moyen

De
Publié par

Un fonctionnaire témoigne de ses débuts dans l'Administration. A travers ses mésaventures et ses déboires, dont il essaie d'analyser les causes, il dénonce un système administratif bloqué. En décalage avec le discours officiel sur la méritocratie et l'égalité des chances, notre administration est à l'image de la société française, gaspillant son capital humain en dévalorisant et en démotivant les salariés...
Publié le : vendredi 1 mai 2009
Lecture(s) : 278
EAN13 : 9782296232525
Nombre de pages : 141
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Fonctionnaire

moyen

Graveurs de mémoire
Dernières parutions Claude-Alain SARRE, Un manager dans la France des Trente Glorieuses. Le plaisir d'âtre utile, 2009. Robert WEINSTEIN et Stéphanie KRUG, Vent printanier. 3945, la vérité qui dérange, 2009. Alexandre TIKHOMIROFF, Une caserne au soleil. SP 88469, 2009 Henri BARTOLI, La vie, dévoilement de la personne, foi profane, foi en Dieu personne, 2009. Véronique KLAUSNER-AZOULAY, Le manuscrit de Rose, 2009. Madeleine TOURIA GODARD, Mémoire de l'ombre. Une famillefrançaise en Algérie (1868-1944), 2009. Jean-Baptiste ROSSI, Aventures vécues. Vie d'un itinérant en Afrique 1949-1987, 2008. Michèle MALDONADO, Les Beaux jours de l'Ecole Normale, 2008. Claude CHAMINAS, Un Nîmois en banlieue rouge (Val-deMarne 1987-1996) suivi de Retour à Nîmes (1996-1999), 2008. Judith HEMMENDINGER, La vie d'unejuive errante, 2008. Édouard BAILBY, Samambaia. Aventures latino-américaines, 2008. Renée DAVID, Traces indélébiles. Mémoires incertaines, 2008. Jocelyne I. STRAUZ, Les Enfants de Lublin, 2008. Jacques ARRIGNON, Des volcans malgaches aux oueds algériens,2008. André BROT, Des étoiles dans les yeux, 2008. Joël DINE, Chroniques tchadiennes. Journal d'un coopérant (1974-1978),2008. Noël LE COUTOUR, Le Trouville de la mère Ozerais, 2008. Gilles TCHERNIAK, Derrière la scène. Les chansons de la vie, 2008. Claude CHAMINAS, Une si gentille petite ville de Bagneux 1985-1986 ou le Crépuscule d'un demi-dieu, 2008.

Huguette PEROL, La Maison de famille, 2007.

Bernard

LETONDU

Fonctionnaire

moyen
témoigne

Un attaché d'administration

L'Harmattan

Dessin

de couverture

reproduit

avec l'aimable

autorisation

de PIEM.

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09429-1 EAN : 9782296094291

Avant-propos

L'une des choses les plus importantes dans la vie est le choix d'un métier. C'est le hasard qui en décide le plus souvent. Je me souviens d'un vieux film, qui s'appelait, je crois «Dédée d'Anvers », avec Simone Signoret. A un moment, son partenaire lui demande: «Tu te plais à Anvers?» Elle répond: «Bien sûr, sinon je n'y resterais pas ». «Bien sûr, conclut-il, on fait toujours ce qu'on veut dans la vie ». Je crois que celui qui a écrit les dialogues de ce film avait tout compris. Voilà comment je suis devenu fonctionnaire. Après avoir passé un concours, mais aussi à la suite de tout un concours de circonstances. Certains disent cependant qu'être fonctionnaire, ce n'est pas une profession. Cette remarque d'une employée du service de l'état civil de ma mairie m'avait parue surprenante. En fait, elle avait peutêtre raison. Le fonctionnaire n'existe pas. Il n'y a que des « hauts fonctionnaires» (quelques milliers seulement), tout le reste étant des « petits fonctionnaires» (plusieurs millions). Lorsque quelqu'un vous dit qu'il est fonctionnaire, bien que ce terme puisse s'appliquer à des métiers très divers, vous ne vous demandez pas dans quel secteur de l'Administration il travaille, ni ce qu'il fait exactement, mais plutôt à quel niveau il se situe dans la hiérarchie. Estee un haut fonctionnaire ou un petit fonctionnaire? Toute la question est là.

En apparence, pourtant, le statut des fonctionnaires présente une certaine logique et une certaine continuité des hiérarchies. Il y a tout d'abord la catégorie A, qui comprend des cadres moyens et des cadres supérieurs, recrutés par concours au niveau de la licence et affectés en principe à des fonctions de conception, d'étude et de contrôle. Ensuite, la catégorie B, qui comprend des agents de maîtrise et cadres moyens, recrutés par concours au niveau du bac et affectés à des fonctions d'application. Enfin, la catégorie C, qui comprend des employés et dactylos recrutés par concours au niveau du brevet, et affectés à des fonctions d'exécution. La dernière catégorie, la catégorie D, comprend également des personnels d'exécution et elle est progressivement fusionnée avec la catégorie C. Pour y accéder, aucun diplôme n'est requis. Il suffit de savoir lire et écrire. En fait, le clivage est beaucoup plus simple et radical entre le petit nombre de ceux qui sont passés par des grandes écoles prestigieuses, et qui auront accès à des fonctions intéressantes, et la masse de tous les autres, qui ne réussiront jamais à émerger de leurs paperasses. « Qu'est-ce que ça peut vous faire, me direz-vous, vous n'avez qu'à faire votre travail sans vous occuper du reste ». Ce n'est pas si facile dans un système où tout est fait pour vous rappeler sans cesse que vous n'êtes qu'un petit fonctionnaire. Comme l'école de la République assure, paraît-il, l'égalité des chances, rien ne vous empêchait de réussir vous aussi l'ENA et même peut-être, qui sait? de devenir inspecteur des finances (on ne peut pas mieux). Vous seriez alors respecté dans la société bourgeoise. Si vous étiez doué, ça se saurait. En fait, ce que je regrette, c'est qu'on ne m'ait jamais donné l'occasion de faire la preuve de mon incompétence. Si on me l'avait donnée, j'aurais sans doute été aussi nul que les autres, mais à un niveau beaucoup plus élevé, qui est le leur, et 6

qui n'est pas le mien. Ce livre s'adresse à tous ceux qui se trouvent dans mon cas, et qui sont l'immense majorité. S'ils l'achètent tous, ce sera un best-seller. Quant à ceux qui n'ont pas encore renoncé à tout espoir de faire carrière dans l'Administration, à ceux pour qui il n'est pas encore trop tard, ils pourront lire avec profit ma lamentable histoire, qui donne de bons exemples de ce qu'il ne faut pas faire. Ce livre ne relate malheureusement que des faits rigoureusement exacts. Cependant, toute ressemblance avec des personnes existant actuellement ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

7

Les illusions perdues

Mon premier jour dans l'Administration n'a pas été une expérience très exaltante. Je venais de rater le concours de l'ENA, vraiment de très peu (mais tous ceux qui l'ont raté disent qu'ils l'ont raté de très peu), donc en fait j'étais en situation d'échec scolaire. J'avais cependant pris la précaution de passer le concours d'attaché d'administration centrale, c'est-à-dire le niveau juste en dessous, mais nettement plus abordable, du fait que peu de candidats à l'ENA s'y présentaient. En cas d'échec à l'ENA, mes camarades envisageaient de se reconvertir dans la banque ou dans l'industrie privée, où l'on peut avoir l'illusion, du moins au départ, de pouvoir faire une brillante carrière. Surtout pas dans l'administration, où tout paraît joué d'avance. Mon expérience du service militaire m'avait cependant appris qu'il valait mieux ne pas tomber tout en bas de l'échelle sociale. Aujourd'hui, on parle à tout propos de l'ascenseur social (tout de suite les grands mots), mais à l'époque nous étions plus modestes, nous nous contentions d'une échelle, tout simplement. Au mois de juin 1973, j'avais donc passé l'écrit de ce concours. Le sujet de l'épreuve de culture générale, que l'on passait le premier jour, était prémonitoire: « l'Administration est-elle un lieu où souffle l'esprit? ». A la lecture du sujet, beaucoup de candidats ont quitté la salle, ayant l'impression, peut-être à juste titre, qu'on se payait leur tête. J'ai su plus tard en parlant avec les organisateurs du concours que l'un des candidats avait pris la peine d'écrire, avant de partir: « je ne le crois pas, à voir la tête des personnes qui sont dans la salle, et qui sont probablement des fonctionnaires». Le départ des autres m'a

plutôt encouragé, puisqu'il augmentait mes chances. J'essayai désespérément de trouver des idées: « il ne suffit pas que l'esprit souffle, encore faut-il qu'il souffle dans le bon sens» ou encore: « il ne souffle pas partout avec la même intensité ». Je décidai de jouer le jeu en donnant dans la flagornerie nuancée, et en disant tout le bien que je pensais des fonctionnaires, puisque j'étais censé souhaiter devenir l'un d'entre eux. Tout valait mieux que de rester au chômage. A l'automne, le passage des oraux de ce concours me remontait un peu le moral. J'avais un peu l'impression de me raccrocher aux branches, d'autant plus que le marché du travail dans le secteur privé se dégradait rapidement par suite de la crise pétrolière d'octobre 1973 due à la guerre du Kippour. Les deux mois que j'ai consacrés à chercher du travail dans le privé tout en passant les oraux du concours d'attaché n'ont pas été très convaincants. Le secteur privé, ou du moins ce que j'ai pu en voir, ne m'est pas apparu, plus que l'Administration, comme un lieu où souffle l'esprit. N'ayant pas réussi à me reconvertir dans le privé et ne connaissant pas encore, par ailleurs, les résultats des différents concours administratifs que j'avais passés, j'avais pris en attendant un travail de documentaliste à mi-temps dans une entreprise nommée Eurofinance, qui a disparu depuis. Le travail n'était pas mal payé, mais vraiment sans intérêt. Il consistait, en étant installé sur le coin d'une table, à cocher au feutre rouge des articles de journaux, chaque fois qu'ils mentionnaient le nom d'une grande entreprise, par exemple Rio Tinto. Ensuite, quelqu'un d'autre découpait les articles. A partir de là, quelque surdoué ne manquait sans doute pas de rédiger des analyses géniales qui pouvaient intéresser les actionnaires existants ou potentiels de ces entreprises. 10

Le service était dirigé par une célibataire revêche d'une quarantaine d'années, Mademoiselle Ferrieu. L'épithète « revêche» n'est pas dû à une malveillance gratuite de ma part et je vais en donner un exemple. En effet, elle venait à peine de décider de m'embaucher et j'étais assis en face d'elle à son bureau lorsque le téléphone a sonné. C'était un autre candidat qui venait aux nouvelles. Elle lui a répondu que le poste était pourvu, mais qu'elle lui ferait signe si le candidat retenu, en l'occurrence moi, ne lui donnait pas satisfaction. Je n'avais donc qu'à bien me tenir et l'ambiance de travail promettait d'être sympathique. Ayant appris que j'étais admissible au concours d'administrateur au Sénat, je démissionnai au bout de deux demi-journées pour avoir le temps de travailler et plantai là sans aucun regret Mademoiselle Ferrieu, un peu dépitée par mon brillant succès potentiel. Malheureusement, je n'ai pu transformer l'essai car quelques jours plus tard, j'ai appris mon succès au concours d'attaché d'administration centrale. Pas question de temps libre pour préparer l'oral du Sénat, il me fallait commencer à travailler tout de suite. Je me rendis donc au service de la Direction générale de la fonction publique, qui avait organisé le concours, pour savoir à quel ministère j'étais affecté. Comme j'étais bien classé (11è sur 130 reçus et environ 1300 candidats, j'étais donc dans le premier décile), j'avais obtenu l'administration que j'avais demandée en premier, peutêtre à tort, les Services du Premier Ministre (Secrétariat Général du Gouvernement). Attaché aux services du Premier Ministre, cela sonnait bien, certains confondaient même avec le cabinet du Premier Ministre, mais j'allais bientôt m'apercevoir que les personnes bien informées n'étaient pas du tout impressionnées par ce titre. J'avais été reçu par un vieux fonctionnaire débonnaire qui m'avait 11

conseillé de rejoindre le plus vite possible mon corps d'affectation. Cela me rappelait un peu mon service militaire . Encore tout heureux (mais plus pour très longtemps) de mon succès, je me présentai le matin suivant à 8 heures précises à l'Hôtel Matignon, pensant faire bonne impression en étant matinal. Comme le souriceau tout jeune et qui n'avait rien vu de la fable, je trottais comme un jeune rat qui cherche à se donner carrière. Le garde républicain qui était de permanence était étonné de me voir arriver si tôt. Il me dit qu'à cette heure-ci, il n'y avait encore personne au service du personnel et me conseilla de revenir vers 9 heures 30. Cela me parut de bon augure. Je n'étais pas tombé sur des bourreaux de travail. A l'heure dite, je revins et cette fois-ci on me fit asseoir sur une chaise dans un couloir pour attendre le chef du personnel, Mr Bonnenfant, qui n'était pas encore arrivé. Vers 10 heures, il apparut enfin et me salua sans aménité, apparemment de mauvaise humeur que je lui donne déjà du travail au saut du lit. N'ayant pas encore d'expérience de la vie active, je ne savais pas que le lundi matin est en général un très mauvais moment à passer. Monsieur Bonnenfant n'allait cependant pas me recevoir tout de suite, comme je l'avais cru un instant. Apparemment, il avait des tas de choses beaucoup plus importantes à faire et je restai assis sur ma chaise jusque à midi moins le quart, heure à laquelle il daigna enfin me faire entrer dans son bureau. C'était un vieux roublard qui avait un peu l'air de se payer ma tête. La première question qu'il me posa était de savoir si j'avais l'intention de passer le concours interne de l'ENA. Il y avait longtemps que je n'avais pas entendu parler de cette école. Je lui répondis qu'ayant déjà raté le concours externe, je n'avais pas l'intention de passer le concours fonctionnaire. «Alors, vous êtes condamné à rester attaché », me répondit-il sur le ton de la plaisanterie. Puis, 12

soudainement un peu plus aimable, il me dit pour me consoler: « en fait, on ne voit pas la différence entre les attachés et les administrateurs civils, ils font souvent le même travail ». C'est vrai qu'on ne porte pas ses galons sur soi comme les militaires, mais les hiérarchies se remarquent quand même assez rapidement. J'ai su plus tard que Mr Bonnenfant lui-même n'avait pas fait l'ENA et avait longtemps blanchi sous le harnais avant d'accéder à ses fonctions. Ce que je pouvais espérer de mieux, c'était de blanchir aussi longtemps sous le harnais avant de devenir un vieux roublard comme lui. -Qu'allons nous faire de vous? me demanda-t-il, toujours à moitié sur le ton de la plaisanterie. Il me demanda quelle était ma formation. Je lui répondis que j'avais un DES de Sciences éco et un diplôme de Sciences po et il sembla satisfait de pouvoir me dire que ce n'était pas le profil recherché dans son administration. « Ici, nous avons surtout besoin de juristes, me dit-il ». Pourtant, quelques mois plus tard, la direction où j'ai finalement été affecté devait recruter une contractuelle ayant seulement une licence de sciences économiques. Il m'emmena ensuite dans le bureau de sa supérieure hiérarchique, sous-directrice. Elle aussi, au demeurant plutôt sympathique, se crut obligée de me demander si j'avais l'intention de passer le concours de l'ENA et de me dire, après ma réponse négative, que lorsqu'on croise quelqu'un dans les couloirs d'un ministère, on ne peut pas savoir s'il est attaché ou administrateur civil. La décision n'était pas encore prise sur mon affectation. On allait me rappeler pour me le dire. Je rentrai donc chez moi et restai à portée du téléphone. En fait, maintenant que j'avais mon poste, je n'étais plus tellement pressé de commencer à travailler, d'autant plus que personne n'avait l'air de m'attendre. Contrairement au secteur privé où l'on est embauché en fonction d'un profil bien précis, ce mode 13

de recrutement me rappelait un peu l'armée. On commence par vous recruter, puis on se demande où l'on va vous affecter, en fonction d'on ne sait quel critère. Mon cas me faisait aussi penser aux premiers épisodes des aventures de Gaston Lagaffe, personnage du journal de Spirou: «Depuis quelques jours, on voit rôder dans les couloirs un personnage étrange. Personne ne sait qui l'a embauché... » Le téléphone sonna plus vite que je le souhaitais pour m'annoncer que j'étais affecté à la Direction Générale de l'Administration et de la Fonction Publique. J'étais déçu, car j'avais espéré obtenir un poste situé à Matignon et cette sombre bâtisse, aux murs noircis par la crasse, du boulevard des Invalides où j'allais devoir travailler ne m'attirait guère. Depuis, il est vrai, elle a été ravalée, mais la direction de la fonction publique ne s'y trouve plus. Après avoir passé quelques minutes dans une salle sans fenêtres tapissée de journaux officiels reliés, remontant jusqu'à 1945, je fus reçu par le secrétaire général, M. Delamare, qui me tendit une poignée de main molle, un peu comme quelqu'un qui vous présente des condoléances. Son bureau était vaste mais encombré de piles de dossiers impressionnantes. Il commença à me mettre au courant, puis m'emmena dans le bureau du Chef de service, M Leroux, personnage gras et adipeux à la voix flûtée, qui semblait sorti d'un roman de Kafka. Son bureau était nettement plus beau que le précédent, avec des meubles de style directoire et des tableaux aux murs. Le bureau du sous-directeur, M.Lavoine, était du même genre. Quant au sous-directeur lui-même, il ressemblait à un personnage des « pieds nickelés ». C'était un grand escogriffe hypernerveux, aux lunettes en cul de bouteille, toujours débordé, agitant les bras dans tous les sens. Mes collègues m'apprirent plus tard qu'il était notamment sujet à ces gesticulations lorsqu'il voyait ses collaborateurs arriver en re14

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.