Fonctionnaire ou touriste?

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L'auteur appartient à la première génération qui, après la guerre de 1939-45, eut la possibilité de parcourir le monde. Ses diverses activités professionnelles l'ont fait travailler dans plus de 80 pays et il en a visité par intérêt personnel environ 70 autres. les personnages qu'il a rencontrés constituent une étonnante galerie de portraits du siècle passé que l'auteur décrit avec humour.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296244351
Nombre de pages : 377
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Diplomates, magistrats, douaniers, enseignants, contrôleurs des impôts… les fonctionnaires civils français sont près de cinq millions, y compris plus de deux millions d’employés des collectivités locales, régions, départements, mairies ou du secteur hospitalier ainsi que 400.000 qui ne sont pas titulaires, mais sont le plus souvent destinés à passer, eux aussi, toute leur carrière au service de l'État. En bref, en y ajoutant les militaires, c’est environ un Français sur quatre qui est au service d’une administration ou d’une autre, c’est-à-dire au service du public, pour le meilleur ou pour le pire. Cette multiplicité et cette diversité découragent toute description systématique. D’ailleurs, est-il vraiment intéressant d’énoncer des idées générales sur cette vaste population disparate ou d’accumuler des études monographiques sur telle sous-espèce de fonctionnaires ? D’autres s’en chargeront peut-être. Pour ma part, je préfère décrire ce que j’ai vu au cours d’une « carrière » parfaitement incongrue. Le lecteur en tirera toutes les conclusions qu’il voudra : peut-être souhaitera-t-il que ses enfants entrent au noble service de l'État, peut-être voudra-t-il noyer tous les parasites. J’essaierai moi aussi de donner mon opinion. Mais nous n’en sommes pas encore là, commençons par quelques éléments d’information.

Je ne savais pas à ma naissance, il y a près de 80 ans, que je serais fonctionnaire. Si j'avais eu assez de recul, j'aurais cependant dû m'en douter. Il y a tout un environnement familial qui prédispose à un tel destin. Mais évidemment, ce n'est que bien plus tard qu'on perçoit la fatalité. Hormis quelques souvenirs, épars et mal situés dans le temps, de nounours, de débarbouillage et d’auto-papoum (nous habitions à côté de la caserne des pompiers), ma première prise de conscience datée avec précision remonte à mes 4 ans. Sur la carpette de l'entrée de l'appartement de mes parents, je pris pesamment conscience des responsabilités de mon âge et découvris qu’avoir 4 ans, c'est être déjà bien vieux. Cela m'a tant marqué que je m'en souviens encore. Bien des aspects de la vie de cette époque ont disparu, vraisemblablement à jamais. Au marché, le beurre ne s’achetait pas en paquets mais en coupant la quantité désirée avec un fil à couper le beurre. Ma mère faisait remmailler ses bas chez une brave dame qui recousait soigneusement les trous en plaçant le bas sur un œuf en porcelaine. A la campagne, les femmes allaient laver leur linge au lavoir, ce qui était une bonne occasion de papoter. Dans les villes, on faisait la lessive une fois par semaine dans une grande lessiveuse où l’on faisait bouillir le linge. Les enfants jouaient au cerceau, ce que j’ai toujours trouvé sans intérêt. Ils suçaient des sucettes ‘Pierrot gourmand’ et il ne fallait pas courir avec, de peur de s’empaler sur le bâton de la sucette. Les rues comptaient autant de voitures à chevaux de livraison que d’automobiles. On faisait encore souvent la cuisine au charbon de bois et l’on s’éclairait parfois avec des lampes-tempête. Il n’y avait pas de frigidaires, ce qui obligeait de faire le marché tous les jours (pour ma mère). La TSF (la radio, Télégraphie Sans Fil) n’utilisait déjà plus les postes à galène (un minerai de plomb) mais les postes avaient le volume d’une vieille télévision du XXe siècle et le fading (variation de l’intensité) rendait souvent l’audition improbable. Les distractions de l'époque étaient limitées ; il fallait en tout cas commencer par apprendre à lire. Comme la télévision n'existait pas à cette époque, mes parents se préoccupaient beaucoup de mon éducation. Ils jugèrent bon, peut-être pour que je ne sois pas en retard au jardin d'enfants ou bien pour jauger leurs talents de pédagogues, de me faire découvrir l'alphabet. Je répétais donc sagement A et B après qu'ils m'eussent montré les lettres correspondantes. En revanche, je me refusais obstinément à dire "BA" pour la combinaison de ces deux lettres ; je trouvais cet exercice idiot

et dégradant et mon mutisme causa beaucoup d'inquiétude à mes parents sur les aptitudes de leur rejeton. Quelques mois après, au jardin d'enfants, je ne me souviens pas d'avoir appris à lire tant c'est venu spontanément. Il faut dire que notre alphabet est plus simple que celui du malayalam. Mes premiers contacts avec la société des autres enfants furent mitigés. Je trouvais charmante une petite Antoinette mais renonçais à l'épouser car elle avait toujours un mouchoir humide dans sa poche. Côté garçons, je manifestais déjà une allergie définitive à la bêtise en volant dans les plumes d'un benêt, Philippe Ch., qui ne comprenait pas assez vite. Après 2 ans au cours St Michel, 53 Avenue des Ternes, j'entrais au Lycée Pasteur, à Neuilly, également situé à vingt minutes à pied de mon domicile de la Porte Champerret. Ma mère m'accompagnait évidemment pour les quatre trajets, ce qui lui permettait ainsi de se faire des amies. Le grand jour de l'entrée au lycée, mes parents m'expliquèrent qu'une classe est formée d'un bon nombre de cancres et qu'il ne faut pas en être. D'où la marche à suivre : ne pas se laisser influencer par des camarades (à ne choisir qu'après accord des parents) et surtout se placer au premier rang pour ne pas voir les autres faire les imbéciles, se retourner étant évidemment exclu. C'est dire que j'étais paniqué à l'idée d'avoir un 8/10 de conduite et que j'étais très inquiet. Les vacances se passaient chez mes grands-parents à Saint Brieuc, mon occupation principale consistant à creuser dans les 200 m² du jardin un réseau de tranchées pour mes soldats de plomb. Mon grand-père Le Bourdais, pour qui j'avais beaucoup d'affection, aimait prendre son chapeau et sa canne pour me promener en ville ou dans la "vallée". Je saluais poliment les notables auxquels il était fier de me présenter. Il me racontait des tas de choses sur les étoiles, les animaux et son envie mythique d'aller un jour aux Indes. Une de mes occupations favorites était le massacre des mouches au pistolet à flèches à bout de caoutchouc. Les victimes se comptaient par centaines dans un après-midi, les mouches écrasées devant, je suppose, attirer leurs congénères. Ce goût pour le tir ne se limitait pas aux mouches : en visite à Dinan, au Prieuré, chez mon parrain Marcel Barast, je pris pour cible une paisible poule qui, surprise de ma précision, s’enfuit en caquetant horriblement. Le propriétaire s’en prit à mon grand-père Le Bourdais qui, riant aux larmes, se contenta de dire que je visais bien. C'est en classe de neuvième au Lycée Pasteur de Neuilly que je me fis mes premiers camarades. Serge Orl., un peu plus âgé que moi (il est né le 12 octobre 1929), avait, je pense, davantage de maturité et s'intéressait à

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fabriquer de ses mains des voitures et des bateaux en bois ainsi que des canons lanceurs de crayons pour renverser les soldats de plomb ; ce fut ma grande époque du bricolage. Je trouvais également très sympathique un certain Jacques Cordier, rouquin aux cheveux plaqués en arrière. Je fus invité à goûter chez lui, rue Marbeau, à côté de la Porte Maillot, et y découvris le monde de la grande bourgeoisie. Nous avions en particulier du jus de pamplemousse, ce qui m'était complètement inconnu et dont le goût me parut désagréablement acide. En revanche, j'étais très impressionné par les verres de cristal et l'hôtel particulier. Cordier partit vers Toulouse pendant la guerre et je n'ai jamais réussi à reprendre contact.

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Le monde évolue tout naturellement mais au bout d'une génération ou deux, il n'est plus du tout le même. Les souvenirs que je relate ici sont d'avant la guerre 1939-1945, de la période de l'occupation ou même de l'immédiat après-guerre. Ils sont très disparates mais ont en commun d'évoquer une période définitivement disparue.

Avant l'apparition des antibiotiques dans les années 1950, les maladies faisaient partie de la vie courante. Mon grand-père Le Bourdais mourut à 69 ans après avoir mangé une praire avariée. Il attrapa une paratyphoïde bénigne qui dégénéra en une infection des reins et fut emporté en 15 jours. Aujourd’hui il aurait pris quelques pilules et n’aurait même pas eu besoin de rester au lit 24 heures. Quant à mon grand-père Malherbe, il mourut à 59 ans, en 1929, peu avant ma naissance, des suites d’une banale opération d’une hernie qu’il aurait pu ne pas subir, faute d’une bonne maîtrise des suites post-opératoires. Il faut dire qu’il pesait, au mieux de sa forme, dans les 130 kg, ce qui demande des précautions. On connaissait les vaccins contre la variole, la diphtérie et le tétanos mais pas encore contre la poliomyélite. Je me souviens d'un certain Lazard, qui avait attrapé une polio à l'Ecole Polytechnique en 1947 et avait dû être placé, presque complètement paralysé, dans un poumon d'acier, où il mourut 12 ans plus tard. Le pire était la tuberculose, terriblement contagieuse. Dès qu'apparaissait une toux persistante, surtout avec des crachements de sang, le malade devenait un pestiféré qu'on envoyait en sanatorium en montagne ou à Berck, sur la côte du Pas de Calais, où l'on "soignait" le mal de Pott, la tuberculose des os. La tuberculose, qui s'appelait au siècle précédent la maladie de langueur, pouvait se manifester brutalement en phtisie galopante et les ressources de la médecine se limitaient à la détection par radiographie. On n'avait aucun médicament efficace et en cas de "cavernes" importantes décelées à la radio, on tentait un pneumothorax consistant à recroqueviller le poumon sur lui-même en injectant de l'air dans la cage thoracique, espérant ainsi faciliter la cicatrisation. Ma voisine de balcon à Champerret, la sœur unique de Claude Guillaumin, est ainsi morte à 24 ans de tuberculose et mon père, fragile

depuis une pleurésie contractée dans sa jeunesse, attrapa une tuberculose pulmonaire en 1949. Il n'arrêtait pas de tousser pendant des semaines et ma mère avait les pires craintes que je sois aussi touché. Mon père partit quelques mois à Chambon sur Voueize dans la Creuse et se soigna avec un médicament qui venait d'apparaître, le PAS (acide Para-amino-salicylique). Doué d'un moral indestructible qui dut lui être bien utile, il se glorifiait auprès des infirmières d'être capable d'avaler 6 énormes cachets à la fois. Pendant ce temps, notre médecin, le docteur Cojean, décidait de me protéger d'une primo-infection naissante en me mettant à un régime lacté poussé à l'extrême. Il réussit à me détraquer complètement le foie et comme il ne fallait pas que je me fatigue, je fus absent deux mois du lycée juste avant le concours de l'X, en pleine préparation. Avec l'inconscience de cet âge, je déclarai au professeur Kourilsky, médecin de mon père, que cela ne m'empêcherait pas d'être reçu. J'étais quand même un peu inquiet pour les épreuves physiques car, quand je pus ressortir de la maison, j'étais incapable de sauter 30 cm en hauteur ! Mais la tuberculose n'était pas tout. Quand j'étais petit, j'eus la coqueluche dont j'ai gardé un très mauvais souvenir avec des quintes de toux interminables qui donnent la sensation d'étouffement. Il n'y avait rien d'autre à faire que patienter 15 jours. La scarlatine était aussi une saloperie qui durait 40 jours avec une fièvre de cheval, mais je réussis à éviter les deux ou trois épidémies qui frappèrent ma classe au cours de la scolarité. L'absence de médicament rendait bien des maladies dangereuses : la mère d'un camarade très proche, Christian F., qui fit Normale Science et devint professeur de taupe à St Louis, mourut à 49 ans de la grippe Georges Corbrion, un ami de la famille qui venait de sortir de l'École Centrale mourut à 25 ans d'un abcès dentaire. Les ennuis de santé les plus simples posaient des problèmes. Les dentistes avaient des roulettes qui fonctionnaient au pied et faisaient un mal de chien. La goutte, qui est une forme d'urémie, n'avait aucun traitement. Quand apparaissait une crise dans une articulation, par exemple au gros orteil, on était forcé de rester le pied emmailloté, le moindre contact étant très douloureux. Je me souviens d’une relation de mes parents, Alphonse Masurier, qui souffrait de goutte et avait le pied emmailloté d’un énorme pansement posé sur un tabouret. Enfin, quand les choses tournaient mal, on avait droit à de magnifiques enterrements. La porte de la maison du défunt était couverte de tentures noires avec ses initiales brodées en fil d'argent, le corbillard tiré par deux chevaux était suivi à pied par la famille et les amis jusqu'au cimetière. Tout le monde s'arrêtait au passage du convoi, les messieurs enlevant leur chapeau

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et les femmes se signant. La famille proche portait le deuil en noir pendant 6 mois et le demi-deuil pendant 6 autres mois, un brassard noir au bras. La circulation automobile a tué tout cela.

Avant guerre, les automobiles étaient très rares, moins nombreuses que les voitures à chevaux. Pourtant les routes principales étaient sinon goudronnées, du moins macadamisées (c'est-à-dire pavées de cailloux irréguliers mis en forme au rouleau compresseur, les interstices entre les cailloux étant bouchés avec du sable). La qualité du caoutchouc était telle que les crevaisons étaient très nombreuses, peut-être une tous les 100 kilomètres. Mon grand-père Le Bourdais avait l’une des rares voitures de Saint-Brieuc dont l’usage était de pur agrément. L’été, il s’en servait pour nous emmener à la plage, à une distance maximum de 25 km. Il était rare de ne pas crever ou de ne pas écraser une poule, ce type de volatile, encore sans expérience, ayant l’habitude de traverser la route dès qu’une automobile approchait. L’hiver, mon grand père mettait sa voiture sur cales et enlevait soigneusement les pneus. Ce malheureux véhicule, entretenu avec soin, finit réquisitionné par les Allemands en 1942. Je n'ai pas de souvenir de tramways parisiens tirés par des chevaux mais je me souviens du formidable progrès technique des trolleybus, bus électriques qui captaient le courant sur des fils aériens. Souvent les deux grandes perches qui amenaient le courant des fils à la voiture "déraillaient" et le chauffeur descendait pour les remettre en contact. Les autobus étaient tous avec plate-forme. On prenait des tickets numérotés à l'arrêt. Le receveur appelait les numéros et, une fois l'autobus complet, tirait à plusieurs reprises sur une chaîne reliée à une cloche auprès du chauffeur. On payait avec des petits tickets ridicules de 5cm de long et d'un demi-centimètre de large que le receveur poinçonnait en tournant une manivelle dans un appareil qu'il avait sur le ventre. La plate-forme de l'autobus était fermée par une chaîne facile à enlever en la soulevant. Je prenais souvent l'autobus en courant derrière, je m'accrochais aux deux montants, enlevais la chaîne et la refermais derrière moi. Les receveurs ne s'en offusquaient pas tant c'était habituel. Les autobus, bien moins nombreux qu'aujourd'hui, portaient des lettres et non pas des numéros. Je me souviens que le 92 était le U et le 84 le S.

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Pendant la guerre, faute d'essence, on vit apparaître des voitures à gazogène et même des autobus à gaz de la hauteur des bus londoniens mais la partie supérieure était un réservoir de gaz de ville. Quant aux trains, ils fonctionnaient au charbon. Les passagers qui avaient envie d’ouvrir leur fenêtre recevaient des escarbilles dans l’œil et ressortaient noircis de l’expérience. Le train le plus pittoresque était le « tortillard » qui reliait Saint-Brieuc à Paimpol sur une voie étroite aujourd’hui complètement démontée. Seuls en subsistent d’imposants viaducs. On parcourait les 20 km jusqu’à Saint-Quay en un peu plus d’une heure, mais le trajet, coupé d’une dizaine d’arrêts, était égayé par les sifflements de la locomotive et le martèlement de la machine à vapeur. L’un des souvenirs très forts que j’ai des chemins de fer d’alors (ce n’était pas encore la SNCF mais diverses compagnies comme le PLM ou le PO midi) porte sur les colères de mon père à propos de tout et de n’importe quoi. Il avait la spécialité d’engueuler les contrôleurs et de demander systématiquement le cahier de réclamations. Ma mère me prenait sous son aile en attendant que l’orage passe, m’éloignant de l’attroupement qui ne manquait pas de se former autour de ce grand escogriffe furieux.

Si les rues de Paris n'ont pas beaucoup changé, les maisons n'étaient jamais en béton, encore moins en verre. Le comble du modernisme était du type de l'immeuble de mes parents, en briques. Il n'y avait évidemment pas de boulevard périphérique : c'était l'emplacement des fortifs, la "zone", et les anciennes fortifications abandonnées avaient une allure de terrain vague, avec une mauvaise réputation ("un rôdeur de la barrière..."). La limite de Paris constituée par les fortifs était marquée par des postes de douane (eh oui !), les "gabelous" étant chargés de faire payer des taxes aux produits importés dans la capitale. Je me souviens de la fureur de ma mère qui avait dû payer une taxe sur un lapin qu'elle avait acheté à 300 m au marché de Levallois. A la porte des Ternes, vers l'actuel hôtel Concorde, il y avait une immense statue en fonte qui représentait le ballon qui avait permis à Gambetta de quitter Paris encerclé pendant la guerre de 1870. Elle faisait mon admiration mais elle fut fondue par les Allemands pendant l'occupation, comme la plupart des statues de Paris, au titre de la récupération des métaux. Non loin, à la Porte Maillot, une partie des fortifs était occupée par Luna Park, parc d'attractions populaire où je suis allé une fois, ébloui par

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l'atmosphère de fête à Neu-neu, avec des stands de tir, des toboggans, des présentations de monstres.

Avant la guerre de 1939, je passais toutes mes vacances à Saint-Brieuc chez mes grands-parents. Je jouais avec mes voisins, les jumeaux Paul et André Danet, dont les parents fabriquaient et vendaient des corsets, la mode de l’époque étant que les femmes se serrent la taille et ne suivent pas de régime diététique. J’avais inventé un langage secret, le brislico, qui consistait à mettre à l’envers les syllabes des mots pluri-syllabiques et à intervertir les lettres des autres mots. « La pendule ne marche pas » devient ainsi : al ledupen en chemar sap. Je maîtrisais parfaitement cette sorte de verlan si bien que ma grand-mère Malherbe crut que j’avais appris le breton pendant les vacances ! Mon grand-père Le Bourdais, que j’ai toujours connu à la retraite, m’a laissé un très bon souvenir. Ancien épicier en gros, rue des Promenades à Saint-Brieuc, il s’était retiré très tôt des affaires, possédait une voiture qu’il lui arrivait de sortir l’été pour aller pique-niquer sur les plages des environs, aux Rosaires, au Val-André ou aux Sables d'Or (plus rarement à Saint-Quay car le sable ne permettait pas une bonne tenue des châteaux, construits surtout pour y faire des toboggans pour mes billes). A l’ouverture de la chasse, il rapportait à la maison des perdreaux que je contribuais à plumer ou un lièvre que je regardais préparer. Après la mort de mon grand-père, le 23 septembre 1942, mes parents prirent l’habitude de louer à Saint-Quay. Ma mère y avait passé des vacances dans sa jeunesse et connaissait bien des gens du pays, en particulier la famille Le Hellidu. La mère, comme toutes ses contemporaines, portait la coiffe, différente d’un village à l’autre. Jadis, selon ma mère, on parlait à Saint-Quay un patois dont elle avait retenu une phrase : a tou kan té mé j’irai kan tété (transcription libre). Je ne sais pourquoi je m’en souviens et j’ai appris récemment que c’est du gallo, Saint-Quay étant à l’extérieur de la zone où l’on parle breton qui commence à Plouha, quelques kilomètres plus loin. Mes relations familiales vraiment bretonnantes se limitaient à Marie Tigeon, épouse du cousin Vigneron de mon grand-père. Elle tenait une mercerie à Tréguier et parlait évidemment couramment breton. Ses trois enfants, dont Geo, longtemps garagiste à Penvenan, n’ont pas gardé l'usage de la langue. Pendant les vacances de mon père, qui n’appréciait que modérément d’être chez ses beaux-parents, il nous

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arriva d’aller pêcher la crevette à Port-Blanc et les sermons à l’église étaient soit en breton soit en français. Il ne m’en reste pas grand-chose. Oui, cette époque est bien loin et le gamin en culotte courte ou en pantalon de golf portant béret basque que j'étais alors aurait bien du mal à trouver son semblable parmi les jeunes d'aujourd'hui : pas de télévision, encore moins d'ordinateur, très peu de radio, de très rares voitures pour le côté matériel et le patriotisme, la fierté d'être maître d'innombrables colonies, la méfiance congénitale du boche, le conformisme religieux pour l'univers moral, comme tout cela est différent. Cependant la vie était sûrement aussi pleine, aussi heureuse, qu'elle peut l'être aujourd'hui avec cet immense avantage que l'avenir, paradoxalement, ne nous faisait pas peur car on pensait qu'il ressemblerait au présent que nous vivions.

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Bien entendu, un enfant de neuf ans (mon âge à la déclaration de guerre) ne pouvait avoir d'appréciation personnelle de la situation. En revanche, je me souviens très bien de l'ambiance de l'époque. L'épouvantable saignée de 1914-1918 était encore très présente dans les esprits, bien des Français mobilisables en 1939 ayant déjà fait la guerre précédente. Mon père avait été à deux doigts d'y partir, puisqu'il allait atteindre 19 ans à l'armistice du 11 novembre 1918. Mon oncle par alliance, Pierre Garnier, d'un an plus âgé, était arrivé sur le front comme officier d'artillerie, juste avant la fin des combats. J'avais su que mon grand-père Le Bourdais avait fait la guerre partiellement comme brancardier, partiellement comme vaguemestre, mais n'avait jamais été sur le front. Ma mère avait été très marquée par la mort de nombreux jeunes qu'elle aurait pu envisager d'épouser. Après 1918, les hommes étaient, hélas, devenus bien moins nombreux que les femmes et ils étaient en outre auréolés du prestige des héros vainqueurs. C'est dire qu'ils étaient l'objet de toutes les attaques... mais qu'ils savaient en sortir victorieux. Ce souvenir du drame de 14-18, explique sans l'excuser la lâcheté de Munich et le peu d'enthousiasme pour partir à la "der des der" (la dernière des dernières guerres). Malgré tout, le souvenir de la victoire précédente nous confortait dans l'idée que nous étions évidemment les plus forts et qu'Hitler devait être fou de provoquer ce qui ne pouvait être que sa défaite. Il était impossible qu'il nous envahisse car nous avions bâti la ligne Maginot, un réseau de forteresses souterraines imprenables tout le long de la frontière allemande, mais malheureusement pas au-delà vers le Luxembourg et la Belgique car nous n'imaginions pas qu'Hitler fut traître au point de ne pas nous attaquer de face. Nous n'avions pas non plus une envie folle d'attaquer baïonnette au canon l'équivalent allemand, la ligne Siegfried.

1939, l’auteur prépare la guerre Les soldats mobilisés à partir du 1er septembre 1939, partirent rejoindre leur poste en chantant "nous irons pendre not' linge sur la ligne Siegfried" mais ils n'avaient qu'un enthousiasme modéré et subissaient cette nouvelle guerre comme une fatalité, car nous étions destinés à avoir une guerre avec les Allemands tous les 30 ans. Mon père était lieutenant au 13ème régiment d'artillerie (colonel Jacobson) et il fut affecté en avant de la ligne Maginot dans une batterie de 75 (le meilleur canon de la guerre d'avant) sous les ordres d'un capitaine originaire de Saint-Brieuc, Jouet "comme un jouet" disait-il, qui semblait affligé de toutes les médiocrités. Par prudence, et aussi parce que cela facilitait l'intendance de ma mère, nous nous installâmes à Saint-Brieuc dans la maison que louaient mes grands-parents, 18 rue Lesage, au-dessus de la "vallée". Bien évidemment, comme tout garçon, je m’intéressais au déroulement de la guerre. Je connaissais par cœur les performances des avions des deux camps, nos Morane et leurs Messerschmidt, les effectifs des flottes française, anglaise et allemande (où nous avions là une supériorité réelle) et nous écoutions régulièrement les communiqués de la "drôle de guerre" où Hitler achevait ses préparatifs pendant que nous nous contentions d'attendre l'attaque. Sur le front, il y avait de petites escarmouches. La seule action de combat de mon père se déroula très bien. Dans le froid épouvantable de l'hiver 39-40

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(jusqu'à -25° en Alsace, de la neige plusieurs jours de suite à Saint-Brieuc), il restait à jouer au bridge une partie de la nuit. Aussi était-il parfaitement réveillé quand on lui indiqua qu'une forte patrouille allemande venait tâter nos lignes. Le régiment de mon père avait eu le temps de calculer toutes les hypothèses de tir et les obus de 75 tombèrent juste derrière les Boches qui avançaient mais n'avaient plus tellement envie de le faire et ne pouvaient plus se replier. Le tir se raccourcit progressivement et les Boches de cette aventure finirent tués ou prisonniers. Au printemps, le régiment de mon père fut relayé et envoyé pour faire de l'instruction au camp d'Auvours, à une dizaine de km du Mans. C'était une chance inespérée et ma mère et moi en profitâmes pour lui rendre visite. Il était basé dans le minuscule village d'Yvré l'Evêque et prenait pension avec d'autres officiers dans le bistrot-épicerie du père Bourdeau, un extraordinaire amas de chair qui devait dépasser les 160 kg (sans exagération). Son régime alimentaire personnel lui semblait nécessaire pour la forme de l'armée française mais il fallait une robuste constitution pour supporter ne serait-ce que la vue des amoncellements de victuailles de la maison. Un soir, désireux de se reposer l'estomac, les officiers demandèrent, à la stupéfaction du père Bourdeau, un dîner léger avec, par exemple, des œufs sur le plat : ils en eurent 6 par personne, sur une énorme tranche de jambon, le tout baignant dans le beurre ! Pour faire passer tout cela, il y avait le cheval. C'était une nécessité pour mon père car sa batterie de canons de 75 était à traction hippomobile. Je pris mes premières et dernières leçons d'équitation, un peu inquiet de la hauteur où j'étais perché, finalement content de cette expérience mais pas au point de déchaîner une passion.

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Peu après ces agréables vacances de Pâques, les Allemands crurent bon de passer à l'action. Ils avaient envahi la Norvège et nous avions envoyé à Narvik quelques-unes de nos meilleures troupes qui s'y conduisaient fort bien. Pendant que nous allions défendre nos alliés, nous n'avions pas la moindre idée de ce qui se préparait.

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L'offensive sur la Belgique et les Pays-Bas éclata brutalement et s'avéra irrésistible. Nos troupes d’élite, envoyées en Belgique firent la connaissance d'une armée moderne blindée massivement soutenue par l'aviation. La retraite prit des allures de déroute. Les batteries à cheval s'enfuyaient à travers champs, un cavalier se chargeant de couper les barbelés entre les champs avec de grandes pinces manipulées en restant à cheval... Tout cela se conclut par l'encerclement des forces franco-anglaises dans la poche de Dunkerque et une évacuation assez réussie... au moins pour les Anglais qui partirent les premiers, n'hésitant pas parfois à repousser à l'eau à coups d'aviron les Français qui voulaient embarquer... Le commandement décida d'évacuer le camp d'Auvours vers le sud, évidemment à cheval. Mon père fut rattrapé du côté de Poitiers par les blindés allemands. Les Boches ne savaient plus quoi faire des prisonniers et il régnait une épouvantable pagaïe. Le désastre était tel qu'on ne voyait vraiment pas comment résister et l'opinion générale était que, la guerre étant pratiquement finie, les prisonniers retourneraient chez eux en quelques semaines. Personne n'imaginait que cela devait durer plus de quatre ans. Mon père pour sa part n'avait pas vraiment envie de changer trop vite le régime du père Bourdeau pour celui d'un camp. Avec trois ou quatre autres, il prit la décision, avant d'être explicitement fait prisonnier, de partir à travers champs vers ce qui se dessinait comme une "zone libre", non occupée. Après une trentaine de kilomètres en évitant les villages, il put rejoindre cette zone, se fit officiellement démobiliser, puisque l'armistice était signé, et revint à Paris, au 11 Place de la Porte Champerret. Pendant ce temps, à Saint-Brieuc, nous n'avions aucune nouvelle de mon père, nous n'en eûmes qu'après sa démobilisation. Le moral n'était donc pas très élevé quand je fis ma première communion (solennelle) à l'église SaintMichel où j'avais été baptisé. Évidemment je ne comprenais pas, comme bien d'autres, comment nous avions pu être ainsi défaits alors que nous étions les plus forts. Le lendemain de la cérémonie, avec homard au repas, je vis mes premiers Allemands. Ce fut d'abord un avion passant en rase-mottes, juste au-dessus de ma tête, avec ses sinistres croix noires bordées de blanc, puis quelques instants après un side-car avec deux Boches casqués en imperméable qui tournèrent le coin de la rue Lesage. Il m'était évidemment interdit de sortir. Petit à petit, on alla aux nouvelles : personne n'avait résisté, les Allemands se comportaient avec beaucoup d'éducation. Ils claquaient des talons et saluaient avec raideur mais poliment à tout bout de champ. Ce qui me stupéfia le plus, c'est que certains d'entre eux parlaient breton, ce qui ne se pratique pas à St Brieuc. Bref, cette Wehrmacht (à ne pas confondre avec les SS qui n'apparurent que bien plus tard) était composée de gens bien

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élevés qui auraient été très fréquentables s'ils ne s'étaient pas irrémédiablement placés dans la position d'être nos ennemis. C'est au retour à Paris, en octobre 1940, que nous nous sentîmes vraiment occupés. La vue des "vert de gris" était tout aussi insupportable que les innombrables panneaux indicateurs en lettres gothiques qui aiguillaient les "Fridolins" vers la "Kommandantur von Groß Paris" et autres immeubles occupés. Pour ma rentrée en 6ème au lycée Pasteur, ma mère avait jugé préférable, compte tenu des circonstances, que je prisse l'allemand comme première langue. Je n'étais pas le seul dans ce cas et l'allemand avait autant d'élèves que l'anglais. Je me souviens que mon professeur d'allemand, excellent par ailleurs, me paraissait être assez nazi : admiratif de l'Allemagne et très autoritaire dans son enseignement ; nous avions une telle terreur de nous tromper en conjuguant les verbes à particule séparable (ab-schneiden) que nous devînmes tous imbattables sur ce sujet. Une autre innovation du régime de Pétain était le plein air qui consistait à aller jouer à la balle au bois de Boulogne. Je considérais que l'enseignement consistait à s'instruire et non pas à se former le corps et, par esprit de fronde, je m'évadais pratiquement à chaque fois pour sécher ces activités déviantes non intellectuelles. J'étais d'ailleurs globalement nul en gymnastique, n'ayant dans toute ma carrière pratiquement jamais réussi à me hisser sur une barre fixe ou à monter une corde lisse sans les jambes. En ce qui concerne la vie matérielle, elle ne changea pas beaucoup dans les premiers mois de l'occupation. Quand les cartes de rationnement apparurent, j'eus le privilège du régime spécial des J2 (de J1 à J3, selon l'âge des jeunes, les rations augmentaient). De plus, le lycée nous distribua, à partir de 1942 je crois, des bonbons et des biscuits vitaminés, dont j'avais l'impression de ne pas avoir besoin, mes parents se débrouillant fort bien pour s'approvisionner. J'ai gardé l'impression, sur ce chapitre de la nourriture, que mon père passait une bonne partie de son temps à trouver des combines et faisait "de la résistance (!?)" en détournant des bons-matière* de son entreprise, le Tube d'acier, pour les échanger contre des colis. Ces bons étaient le seul moyen d'avoir des choses aussi simples que des clous. Il y avait aussi des bons d'essence d'accès plus difficile pour mon père.
*

Les bons-matière étaient des tickets de rationnement nécessaires pour obtenir différents matériaux, comme les clous ou l’essence.

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Jusqu'en 1942, il était aussi possible de déjeuner dans des restaurants qui n'exigeaient pas de tickets d'alimentation, mais c'était une solution chère que nous n'utilisâmes que de rares fois et cela devint très vite interdit. Les hivers de cette période étaient très rigoureux et le chauffage insignifiant. Mon père et moi portions à la maison des sortes de sabots fourrés de peau de lapin et pour nous réchauffer, nous nous tenions par les épaules en essayant de nous marcher sur les pieds. Cet exercice était très efficace. Bien évidemment, je suivais au jour le jour les communiqués sur le déroulement de la guerre en écoutant la T.S.F. (Télégraphie Sans Fil, c’est-àdire la radio) sur des postes qui avaient la taille des postes de télévision de nos jours. L'audition était parfois très mauvaise avec des phénomènes importants de "fading", le son étant alternativement normal ou presque inaudible, de façon sinusoïdale. Bien entendu, nous ne faisions aucun crédit à la propagande officielle ("Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand") et nous captions assez bien la BBC (la radio britannique), en observant une certaine discrétion. Pendant les vacances, nous continuions d’aller à Saint-Brieuc puis, après la mort de mon grand-père le 23 septembre 1942, en location à Saint-Quay. Cela posa un problème car la côte avait été décrétée "zone interdite" et seuls les résidents pouvaient y vivre. Ma mère étant briochine et moi mineur, seul mon père ne pouvait y accéder. Il se trouva des raisons techniques pour avoir un Ausweis (permis) ce qui lui permit de pêcher la crevette aux grandes marées, mais pas aux Iles Saint-Quay, accessibles seulement aux pêcheurs. Je pense que si mon père avait su que la Résistance organisait des évasions vers l'Angleterre à partir des ports bretons, il aurait eu une frousse terrible de se faire prendre pour un résistant et qu'il aurait renoncé aux crevettes. Inutile de dire que Saint-Quay ne ressemblait pas à ce que c'est devenu. Il n'y avait ni voitures, ni touristes et toutes les dames de plus de 50 ans portaient une "coëffe" en dentelle. Au lycée, j'eus un matin la surprise de voir des camarades de classe avec l'étoile jaune, avec le mot juif écrit en gothique. Nous savions par la radio que cela venait d'être décidé, mais de voir certains de mes camarades de 12 ans portant ce que les Allemands voulaient être un signe d'opprobre m'apparut odieux. Ma mère m'avait d'ailleurs dit d'être particulièrement gentil avec ces camarades, parmi lesquels Jean-Pierre Mayer (devenu Maillant après la guerre) et Claude Grodner, toujours premier en tout, même en gymnastique. Quelques mois après, pressentant ce qui allait se passer, ils s'étaient tous évanouis dans le paysage et, à ma connaissance, aucun de ceux que je connaissais ne fut déporté.

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Mes parents employaient toute leur débrouillardise à trouver du ravitaillement. Nous recevions parfois des colis de relations vivant à la campagne. Un jour, ce fut un curieux lapin écorché avec de oreilles pointues et une queue recourbée vers le haut d’une trentaine de centimètres. Apparemment, cela ressemblait à un jeune chien et nous n’étions pas affamés au point de bousculer nos habitudes culturelles. Ma mère trancha la tête et la queue et fit cadeau de l’animal à des amis. Nous eûmes droit à leur vive reconnaissance. Les bas de soie étaient introuvables et l’on n’avait pas encore inventé les collants. La plupart du temps, les femmes avaient les jambes nues mais, pour faire élégantes, certaines d’entre elles se peignaient une couture sur le dos de la jambe pour faire croire qu’elles portaient des bas. Au chapitre des opérations militaires, les émotions ne manquaient pas. La première après la défaite fut l'attaque britannique contre notre flotte à Mers el Kebir pour éviter que les Allemands ne s'en emparent. Cette tragédie entre alliés qui nous fit 1.300 morts pouvait sans doute s’expliquer par le peu de sympathie entre marins français et anglais qui remontait au moins à Nelson et Trafalgar. Pétain et les Allemands en profitèrent pour justifier un certain esprit de collaboration qui ne toucha, d'après ce que je perçus, que les milieux d'extrême-droite, très antisémites, et des profiteurs de bas étage. Le reste, la très grande majorité des Français, était écrasé par la défaite, fondamentalement anti-boche mais complètement apathique et sans esprit de résistance à cette époque. De Gaulle, qu'on connaissait bien peu alors, donnait le sentiment d'avoir sauvé l'honneur mais de ne pas beaucoup compter. En juin 1941, autre horrible affaire, l'armée de Pétain et celle de De Gaulle se battirent en Syrie au prix de près de 2.000 morts. A l'époque, la préoccupation principale était la situation des prisonniers de guerre, au nombre d'environ 1 million et demi à la fin de 1940. Les officiers étaient dans des Oflag et les autres dans des Stalag (lag = Lager, "camp"). Il était possible de leur envoyer des colis et d'échanger une maigre correspondance. Ces camps n'avaient rien de commun avec les camps de concentration dont nous ignorions complètement l'existence à l'époque. Certains Français travaillaient dans des fermes et pouvaient même servir de remplaçants auprès des Allemandes dont les maris étaient sur le front. Vichy marchandait avec les Allemands toutes sortes d'accords pour obtenir le rapatriement de malades, d'agents de chemins de fer (cheminots)

Deux petites histoires de l’occupation

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etc., ce que la population appréciait. En échange, les Allemands demandèrent l'envoi de travailleurs volontaires puis organisèrent le STO (Service du Travail Obligatoire). Bien entendu, cette mesure entraina un départ massif des jeunes... vers le maquis, ce qui donna un impact décisif à la Résistance. Les opérations du front étaient évidemment suivies avec la plus grande attention. D'abord la bataille d'Angleterre, pour laquelle, sur la lancée de l'optimisme de 1939, il semblait impossible que les Allemands puissent réussir un débarquement en Grande-Bretagne. La conduite héroïque de la RAF (Royal Air Force) redonna de l'espoir sur l'issue finale de la guerre. Au début de 1941, l'équilibre des forces militaires sembla se stabiliser et le coup de main de Leclerc en mars 1941 contre l'oasis libyenne de Koufra tenue par les Italiens redonna confiance aux Français dans leur armée. Ce qui fit basculer la situation fut la rupture par Hitler du pacte germanosoviétique en juin 1941. La conviction des Français était que, si Napoléon avait échoué devant l'immensité russe, Hitler ne pouvait qu'en faire autant. En fait, les succès du début furent foudroyants mais ses lignes de communication s'allongèrent et, à l'hiver, il fut stoppé sur une ligne qu'il ne parviendra guère plus à franchir. A cette époque, je suivais toutes les opérations sur une carte de l'Europe et y piquais des petits drapeaux. Depuis, tous les noms de Russie et d'Ukraine n'ont plus de secrets pour moi, de Groznyi à Léningrad en passant par Vitebsk, Gomel, Koursk, Smolensk, Orel, Tchernigov et bien entendu Stalingrad dont la résistance marqua le tournant de la guerre. Nous étions assez bien informés de tout cela en faisant une moyenne entre la BBC et Radio-Paris mais en interprétant davantage la propagande de la seconde. Nous savions que des Français se battaient sur le front russe dans l'escadrille Normandie Niemen, que le siège de Léningrad était héroïque, au prix de souffrances inouïes et de cas d'anthropophagie. Comme les États-Unis étaient entrés en guerre depuis l'absurde attaque japonaise de Pearl Harbour, la victoire n'était plus qu'une question de temps et le 3e Reich se mit à rétrécir comme une peau de chagrin. En France, la situation alimentaire empirait nettement, les Allemands pompant de plus en plus nos ressources pour survivre. Les occupants fringants du début étaient remplacés par des quasi-sexagénaires, complétés par les SS et la Gestapo. L'année 1942 vit la victoire d'El Alamein et le début de la retraite allemande en Libye, le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord et l'occupation par les Allemands de la « zone libre ». Pétain, qui ne

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démissionna pas à cette occasion, perdit l'essentiel de son crédit auprès des Français qui devinrent de plus en plus favorables aux résistants. L'année 1943 fut celle de la perte progressive de toutes les conquêtes allemandes et l'on attendait un débarquement de plus en plus probable en France. Quand il se produisit en juin 1944, nous étions à Paris avec guère de possibilités d'en sortir. Il était impossible de savoir où auraient lieu les batailles les plus dures et l'on craignait pour Paris le sort de Varsovie. Les voies de communication étaient systématiquement bombardées et les alertes étaient de plus en plus fréquentes. Les avions alliés volaient à très haute altitude, surtout les Américains qui avaient la réputation de laisser tomber leurs bombes de très haut pour limiter leurs risques, contrairement aux Britanniques, plus soucieux de précision et désireux d’épargner les civils. La DCA (Défense Contre Avions) allemande se déchainait pendant les raids et il était nécessaire de se mettre à l’abri des éclats d’obus qui retombaient. J’en ai rapporté plusieurs que j’avais vu tomber près de moi et nous en trouvâmes même sur le rebord de la fenêtre de notre appartement à Paris. Le panorama depuis le 6ème étage de la Porte Champerret offrait une vue splendide sur les attaques aériennes, les tirs de la DCA et, de temps en temps, les chutes d'avions. Le point de vue de mes parents était assez fataliste et nous ne descendions jamais à la cave car il paraissait très difficile d'en sortir si l'immeuble s'écroulait. L'accès de la cave impliquait d'ailleurs de faire quelques mètres dans la cour, ce qui semblait dangereux avec la pluie de petits éclats d'obus déchiquetés qui tombaient. En juillet-août, les conditions de vie devinrent très difficiles. En prévision des coupures de gaz, nous pouvions faire la cuisine sur un petit four "malgache" au charbon de bois sur le palier de l'escalier de service. Parfois il arrivait quelques tomates chez le marchand de la rue Claude Debussy et la queue atteignait rapidement 150 m de long. Mon père se débrouillait toujours assez bien pour obtenir des environs de Paris 1 ou 2 kg de pommes de terre de temps en temps. Puis vint la libération, pour l’anniversaire de mes 14 ans. A l'approche des Alliés, les Parisiens se mirent à construire des barricades, ce qui rendait les Allemands très dangereux. Il m'était strictement interdit de sortir mais je pouvais voir un très large champ d'activité depuis la fenêtre avec des passages à toute vitesse de voitures de FFI (Forces Françaises de l'Intérieur) avec drapeaux français et des voitures blindées allemandes.

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La caserne des pompiers, juste en face de l'appartement, était un point fort de la résistance et des pompiers à plat ventre sur le toit faisaient le coup de feu avec d'invisibles ennemis. Contrairement au plus vraisemblable, il n'y eut aucun combat sérieux dans le quartier, la division Leclerc étant entrée dans Paris par le Sud, la Porte d'Orléans, et non l'Ouest. La capitulation des Allemands dans Paris n'amena guère de changements immédiats, ni pour les approvisionnements ni pour la sécurité. Hitler avait déclaré vouloir se venger par des bombardements aériens malgré le peu d'avions dont il disposait. Il réussit à faire un raid de représailles sur le quartier des Batignolles, à guère plus d'un kilomètre de la maison, qui fut le pire de la guerre. Les explosions se succédaient sans arrêt avec un bruit de gros orage. Il y eut plusieurs centaines de morts. Quand il fut possible de se promener dans Paris, on constata que dans certains quartiers, comme le boulevard Saint-Germain, les tirs avaient été très denses. Encore en l’an 2000, les traces sont encore partiellement visibles sur les pierres de taille de certains immeubles. Le contact avec l'armée de libération et la division Leclerc fut très bref. Les combats se déroulaient maintenant à l'Est de Paris et il n'y avait aucune raison de maintenir des troupes dans la capitale. Ce passage éclair fut cependant très impressionnant par la quantité et la qualité des matériels mécanisés. Cela n'avait rien de commun avec les armées de 1940. Le cheval avait disparu au profit de la jeep, omniprésente, et des camions GMC (General Motors Company) avec une tourelle de mitrailleuse à coté du chauffeur. Ces engins, que j'eus souvent l'occasion de conduire par la suite, étaient d'une robustesse sans égale et s'accommodaient des terrains les plus difficiles. Le cours de la vie reprit assez lentement mais avec cet immense soulagement de voir les Boches partis, c’est-à-dire avec la certitude que les choses allaient s'améliorer. Les distributions de chocolat et de chewing-gum aux enfants quand passaient les convois militaires laissaient désormais la place à un ravitaillement de masse mieux organisé. Par insuffisance de connaissance de l'anglais, on demanda aux Américains des cargaisons de "corn" en pensant obtenir du blé. Nous en fûmes réduits à manger pendant plusieurs mois du pain de maïs, jaune, plat et compact. La guerre s'acheva comme il est dit dans les livres d'histoire. L'image finale la plus terrible fut celle des déportés rapatriés, hébergés à l'hôtel Lutétia. Ce fut un véritable sentiment de stupeur que de voir ces squelettes vivants habillés de leur pyjama de bagnard. Jamais personne n'avait pu imaginer l'horreur du traitement qu'ils avaient subi. Je repensais à Jean Servranckx, reçu à l'X en 1938, le plus jeune de sa promotion, dont la

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dernière image fut pour moi celle d'un garçon rayonnant en grand U (uniforme) à la sortie de la messe de St Ferdinand des Ternes. Il avait fait de la résistance à Tulle comme ingénieur de l'armement et était mort au début de 1944 au camp de Mauthausen en Autriche. Plus tard, en 1989, j’y suis passé avec ma fille, mais n'ai pu supporter longtemps de me trouver dans ces lieux. J'ai associé la mémoire de Jean Servranckx à celle de mon grand-père Le Bourdais dans mes prières pendant de très longues années.

Mon enfance et mon adolescence sont étroitement attachées au souvenir de la pêche à la crevette, soit dans les rochers de la côte, soit aux îles SaintQuay, quand l’ampleur de la marée permettait aux bateaux de pouvoir aller s’y échouer. J’avais acquis une connaissance détaillée de tous les trous où ces malheureuses crevettes pouvaient se cacher et même du moment où il fallait y pêcher, compte tenu de la hauteur de l’eau et du moment du flux. Je pratiquais aussi la pêche aux ormeaux (les ormiers comme on dit à SaintQuay, les abalones des restaurants asiatiques ou les haliotides des savants). Cette pêche implique de retourner des tonnes de rochers ou de passer la main dans les fentes pour y traquer cet animal sans autre défense que son adhérence à son support. Avec le recul, je suis assez horrifié de mon manque d’éducation écologique qui m’amenait à prendre de tout petits ormeaux ou à laisser retournés les rochers, livrant aux rayons du soleil des tas de microorganismes qui ne m’avaient rien fait. Bref, j’étais un horrible prédateur inconscient, mais je m’amusais bien et contribuais sérieusement à la diversité des hors d’œuvre : crevettes, étrilles, bigorneaux n’avaient qu’à bien se tenir. Evidemment, le plat de roi était le homard. Ma plus belle prise fut une pièce d’un kilo exactement pris sur la côte, en présence de mon ami Serge, le jour de Pâques. Il faut dire que nous avions le culte de la balance et à chaque retour de pêche mon père et moi pesions nos prises, qui, dans les bonnes marées, pouvaient atteindre 750 grammes de crevettes roses pour chacun de nous. Ces performances ne pouvaient s’obtenir qu’aux îles Saint-Quay où ces petites bêtes avaient le temps de se reproduire entre deux très grandes marées. Le spectacle de la famille à la pêche valait le déplacement. C’était une affaire du plus haut sérieux au point que mon père voyait dans mon admission dans le Corps des Ponts une opportunité d’aller aux îles avec la vedette des Phares et Balises, ce qui l’aurait gonflé d’orgueil. Malheureusement, je n’ai jamais été nommé à Pontivy ni ailleurs en Bretagne et ces espoirs furent vains. Nous dûmes régulièrement payer notre passage à l’un ou l’autre des pêcheurs du port (le Grand Jules ou Fanchec) qui conduisaient quelques privilégiés sur les lieux de pêche au lieu d’aller au

La pêche à la crevette

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maquereau comme les autres jours. Pour qui n’a jamais participé à de telles expéditions, il est difficile d’imaginer le spectacle. Les îles sont à moins d’un mille de la côte et ne sont, à marée haute, que quelques têtes de rochers complètement nus. Les bateaux de pêche, au nombre de plusieurs dizaines, quittent le port au milieu de la marée descendante et jettent l’ancre au bout d’une vingtaine de minutes entre ces têtes de roches, apparemment en pleine mer. Le temps de pique-niquer, la mer descend avec une telle rapidité que le bateau se trouve à sec sur le sable, ce qui permet aux pêcheurs de descendre se précipiter sur les trous qu’ils connaissent et où il faut être le premier pour avoir la chance de faire des trouvailles intéressantes. Le harnachement comprend des espadrilles à semelles de corde qui ne dérapent pas trop sur le goémon, un haveneau, ni trop grand ni trop petit pour pouvoir pêcher dans les trous, un crochet en fer pour les crabes ou les éventuels homards, un couteau pour détacher les ormeaux et naturellement un panier en osier pour mettre la pêche, recouverte de goémon pour la maintenir au frais et éviter que les étrilles ne massacrent les crevettes. Naturellement, la mer remonte aussi vite qu’elle a descendu. La marée montante se remarque à quelques débris de coquillages flottant à la surface. Si l’on connaît les bons passages, on peut prendre au flux bien plus de crevettes qu’en les cherchant dans leurs trous ; on a à peine le temps de poser son filet qu’il faut le remonter avec une dizaine de prises car si l’on attend trop, les crevettes arrivées au fond du filet voient leur chemin barré et repartent en passant l’information à leurs collègues. La connaissance des îles est tout à fait nécessaire pour ne pas se laisser cerner par la marée et le retour au bateau s’effectue quand celui-ci commence à flotter et que le sable, qui couvrait des hectares quelques minutes auparavant, a entièrement été recouvert par le flot.

Mes parents ont toujours attaché de l’importance à mes études. Peut-être même n’ont-ils eu qu’un fils dans l’idée que cela leur permettrait de mieux s’en occuper. Après avoir appris à lire et à écrire, il était temps d’entrer au lycée. Nous étions à mi-distance du lycée Pasteur, boulevard d’Inkermann à Neuilly et du lycée Carnot dans le XVIIe arrondissement mais ce fut au premier que je fus inscrit, ce qui permettait un trajet à pied plus agréable. J’entrais à Pasteur dans la classe de 9ème, aujourd’hui CE2, sous la houlette d’une grosse dame sans âge au teint bilieux, Mme Aussel. C’est en me conduisant en classe que ma mère lia connaissance avec Mme Orl.. Elles sympathisèrent autant que moi avec son fils Serge qui devint mon meilleur ami d’enfance. En 8ème, mes souvenirs deviennent extrêmement précis. Mon

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professeur, Mme Noiville, était d’une qualité exceptionnelle. Je crois qu’elle était agrégée, comme son mari, professeur d'histoire dans les grandes classes. Elle avait choisi la huitième par vocation, jugeant que c'était une classe importante pour l'avenir des enfants. Le fils, Jean Noiville, fit Normale Supérieure Lettres, puis l'ENA et entra au Quai d'Orsay où il fit une brillante carrière. Je le retrouvai quand il était directeur pour l'Asie et pus grâce à lui rendre visite à ses parents peu avant leur mort dans les années 1980. J’ai suivi quelques-uns des camarades de classe de cette époque : leurs carrières se sont avérées du même niveau que celui des étudiants de Math Spé d’un bon lycée parisien. On y trouve un autre X de ma promotion, D., dont je n’ai jamais compris qu’il ait eu le prix d’excellence à ma place, un Normalien et quelques ingénieurs des plus grandes Ecoles. Il y avait entre nous une saine émulation sans aucune agressivité. A l’époque, le programme de la 8ème, aujourd’hui CM1, comprenait l’étude des fractions et nous étions capables d’additionner des fractions de dénominateurs différents. Mon père eut l’idée de me tester en me posant un problème qu’il jugeait impossible à résoudre à mon âge et me promit 100 francs de l’époque si j’y arrivais (cela correspondrait peut être à 200 €, mais cette comparaison n’a aucun sens). Inutile de dire que j’étais émoustillé et que j’étais bien décidé à trouver la solution. Il s’agissait du partage d’une tarte : le père coupait la tarte en deux et gardait la moitié pour lui ; la moitié restante était coupée en deux et la mère prenait la moitié de cette moitié restante ; le quart restant était encore coupé en deux et le fils en prenait la moitié, soit un 8ème ; le 8ème restant était découpé selon le même procédé, moitié pour le père, moitié du reste pour la mère, moitié du reste pour le fils et ainsi de suite jusqu’à la dernière miette, c’est-à-dire jusqu’à l’infini. La question était de savoir quelle part de l’ensemble du gâteau le fils aurait en fin de compte. Evidemment mon père voyait là une série géométrique dont un élève de 8ème ne pouvait faire la somme. Je ne sais pas comment je me suis débrouillé mais en quelques secondes je lui déclarais que la part du fils serait de 1/7 de la tarte, le raisonnement étant qu’au premier partage le fils reçoit 1/8, la mère 2/8 et le père 4/8. Ainsi sur 7/8 partagés, le fils en reçoit 1/8 et comme le partage se fait sur la même base jusqu’à la fin, il aura au bout du compte 1/7 de la tarte. Cette solution ne faisait appel qu’à mes connaissances d’enfant de huit ans et mon père n’avait pas pensé traiter la question aussi simplement. Il fut vraiment très heureux de me donner ces 100 francs et moi de les recevoir. Je crois que j’ai eu beaucoup de chance mais cela rassura mon père sur mes capacités.

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Après la déclaration de guerre le 3 septembre 1939, mes parents jugèrent préférable de me faire faire ma 7ème au lycée Anatole Le Braz de SaintBrieuc. En réalité, c’était une classe de préparation au certificat d’études primaires. Cet examen se passait vers 12 ans pour les élèves qui n’allaient pas au-delà et certains, peu doués, étaient encore plus âgés. Avec mes 9 ans et mon côté parisien dégourdi, j’agaçais fortement nombre de ces garçons qui cherchaient à prendre une revanche en me rendant la vie impossible aux récréations, leur seul avantage sur moi étant la force. Ma mère dût même intervenir auprès de certains parents pour faire cesser des brimades qui me révoltaient J’ai gardé un souvenir sinistre de cette année scolaire mais en revanche une très grande fierté d’avoir passé une année dans ma ville natale et de ne pas y avoir vécu que pour les vacances. Cependant cette année fut très enrichissante car je pris conscience que l’humanité n’est pas constituée d’une majorité de gens bien élevés et intelligents. En outre nous avions un instituteur, M. Jouany, vrai grognard de la République, qui fit mon admiration par son dévouement et son patriotisme. Il nous apprenait la Marseillaise et le Chant du départ en nous accompagnant sur son violon et nous imposait une rigueur et une discipline qui contribuèrent profondément à ma formation. L’examen pour l’entrée en 6ème eut lieu à la fin de l’année scolaire et j’en garde un souvenir bien plus ému que de tous les autres examens et concours ultérieurs. Ma mère était venue me chercher à la sortie avec un sandwich au pâté de foie dont j’ai encore le goût en bouche. J’ai relaté dans le chapitre sur la guerre l’arrivée des Allemands à SaintBrieuc. L’armistice permit à mon père de nous rejoindre et à la famille de rentrer à Paris. J’avais 10 ans et la vie reprit son cours au lycée Pasteur. Mes professeurs de 6ème étaient tous d’une grande qualité, surtout le professeur de latin, Ecochard, qui nous faisait jouer le rôle de sénateurs ou de questeurs de la Rome antique. Seul le professeur d’histoire, Locussol, n’avait aucune autorité et se faisait chahuter de façon scandaleuse. Je comprenais mal l’attitude de mes camarades qui troublaient les bons principes qu’on m’avait inculqués. Pendant quelques cours il fut remplacé par un certain Henri Petiot, plus connu sous le nom de Daniel Rops, historien célèbre et futur académicien que nous appelions Ramsès II à cause de son physique de momie, mais il était passionnant. Pour entrer en 4ème, je devais opter ou non pour le grec. Après beaucoup d’hésitations et au désespoir de notre professeur, Lecoq, je me contentais du latin qui était d’ailleurs ma meilleure matière. Bien entendu, je n’avais pas de difficultés particulières en maths mais mon père se crut obligé, pour me pousser, de me faire donner deux ou trois cours particuliers vers la troisième. Il paraît que le professeur lui dit que je

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devrais faire polytechnique sans difficultés, ce qui confirmait mon père dans l’idée qu’il était un excellent géniteur. En seconde, il me fit faire tous les exercices possibles d’un livre de trigonométrie, certains plusieurs fois, sous le prétexte que j’en serai débarrassé et que cela me servirait plus tard. La philosophie de mon père, que j’ai toujours trouvée étonnante, était qu’il fallait travailler dans sa jeunesse pour obtenir des diplômes qui permettent de ne rien faire plus tard. Il avait adopté ce système pour lui-même mais il n’avait pas poussé le raisonnement jusqu’à devenir fonctionnaire. Je n’avais pas subi de crise d’adolescence particulière mais étais devenu beaucoup plus remuant, aimant chahuter, tout en restant toujours aussi consciencieux dans mes études. Plus précisément, comme j’avais beaucoup de facilités, je faisais très vite mes devoirs et jouais comme un gamin le reste du temps. A part l’escrime que je pratiquais régulièrement, je n’étais attiré par aucun sport et passais l’essentiel de mes loisirs avec Serge, soit à bricoler (ce fut ma seule expérience de travail manuel), soit à nous promener au bois de Boulogne en discutant. Le centre de ma vie était la classe, aussi bien pour ce qu’on pouvait y apprendre que pour les relations avec les camarades. Vers la troisième, je pris de l’assurance et fus assez souvent choisi comme chef de classe. La libération de Paris, en août 1944, précéda de peu mon entrée en seconde. Nos camarades juifs réapparurent, en particulier Grodner qui trouvait le moyen d’être premier en tout et, de ce fait, m’agaçait quelque peu (il passa son bac à la fin de la seconde et fit polytechnique un an avant moi). Les années 1945 et 1946 furent pour moi le début de l’adolescence. Le bac se passait alors en deux parties, réparties sur deux ans. La première partie me causa une surprise. Ma matière la plus faible était le français et je n’avais la moyenne aux compositions qu’avec difficulté. En fait, la lecture des œuvres au programme ne me passionnait pas et je préférais les livres d’aventures (j’avais lu tous les Jules Verne avec un bel esprit de système). Pour le bac de français, j’avais estimé que certains auteurs revenaient très souvent et qu’il valait mieux bien connaître les plus célèbres que d’avaler l’ensemble du programme. De plus, comme j’avais peu de goût pour la littérature, cela se répercutait sûrement sur ma façon de traiter les sujets et j’étais absolument dépourvu de pensée personnelle. Je pris le parti d’acquérir une certaine érudition sur deux ou trois auteurs qui avaient de fortes chances d’être choisis pour sujet de l’épreuve. Je faisais cela sans aucun enthousiasme, simplement comme technique pour avoir une note convenable. C’est ainsi qu’il y eut un sujet sur Victor Hugo pour lequel j’étalais sans scrupules des connaissances sans le moindre intérêt, comme la date de parution des Burgraves. L’examinateur, impressionné par cette

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conscience professionnelle et apparemment pas agacé par l’ineptie de mon approche, me gratifia d’un 16/20, note dont je ne m’étais jamais approché dans mes compositions de français. Mes notes dans les autres matières tournant autour de 14, j’eus sans difficulté la mention bien. En classe de Mathelem (terminale), je me sentis plus d’assurance, en particulier grâce à un excellent professeur de philosophie, Devaud, mutilé de guerre dont la femme fut longtemps sénateur et mourût centenaire. J’étais nettement en tête de ma classe avec les premiers prix de maths et de philo, ce qui me permit d’avoir aussi la mention bien à la deuxième partie. Ces résultats me donnaient accès sans difficulté aux classes préparatoires aux Grandes Ecoles et je fus inscrit à Janson, dans la classe d’un professeur remarquable, Marion, qui avait une réputation de terreur. La classe comptait une quarantaine d’élèves, tous titulaires de mentions au bac, le plus souvent une mention bien. Ce fut très impressionnant de voir l’espèce de décantation qui se fit en quelques jours entre ceux qui suivaient le rythme et le niveau des cours et ceux qui perdaient pied irrémédiablement, souvent malgré un travail acharné. Je constatais avec plaisir que je tenais très bien le choc sans plus de travail qu’auparavant. Depuis cette époque, je suis convaincu qu’il est impossible de savoir à l’avance si un adolescent sera ou non capable de suivre ce genre de classes avec aisance. Au bout de quelques semaines, Marion, pour garder le rythme de ses cours ne faisait plus passer au tableau que trois ou quatre d’entre nous. S’il lui arrivait d’en appeler un autre, il se faisait vider inexorablement en moins d’une minute pour débilité mentale. Les privilégiés étaient Jean-Paul Lacaze, qui fit l’X et les Ponts un an avant moi, Claude Jansen, qui avait eu deux mentions très bien au bac, aussi brillant en lettres qu’en maths, qui devint après l’X banquier chez Worms et président de l’INSEAD, moi-même et, de temps en temps, mon vieux camarade du lycée Pasteur, Jean-Pierre Mayer qui devint peu après Maillant, lui aussi du corps des Ponts. L’année de Maths Sup fut aussi pour moi l’occasion de m’ouvrir à la vie mondaine. Je me mis à beaucoup danser. Pour compléter mes occupations, suivant l’exemple de mon père qui avait passé sa licence en droit à l’Ecole des Mines, je m’inscrivis en première année de droit, avec l’intention délibérée de ne pas assister aux cours. Je pris une semaine pour lire les cours juste avant l’examen et fus recalé de très peu, avec un 9,5 de moyenne. Je ne peux pas dire que je me sois vexé de cet échec car j’avais vraiment cherché à en faire le minimum. Cela me donna cependant une culture générale que je ne regrette pas en droit civil, en droit constitutionnel, en droit romain et quelques autres matières du même genre. L’Ecole des Ponts se chargea par la suite de me former, sérieusement cette fois, en droit administratif, l’une des matières importantes du métier.

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Je passais en Maths Spé, toujours au lycée Janson de Sailly, dans la classe du Bouf (Bouffard), charmant professeur parent de relations de ma mère. Le fils Bouffard était dans la classe de son père et nous partageâmes plus tard le même casert à l’X. Le Bouf avait la réputation de faire « intégrer » chaque année de cinq à dix de ses élèves mais dans des rangs médiocres, tandis que le Pic (Picardat), professeur de l’autre taupe, avait moins de reçus, mais toujours dans les premiers. Le programme de la taupe me parut plus facile que celui d’hypotaupe (Maths Sup), vraisemblablement à cause de la dureté du régime de Marion, et je ne me souviens pas d’avoir travaillé très intensément. Au contraire, je me suis mis à danser comme un forcené, souvent avec deux ou trois sorties par semaine. Comme j’étais largement en tête de ma classe, je n’avais pas grande inquiétude pour le grand événement des concours de fin d’année. Le concours d’entrée s’étale sur un temps assez long : il comporte une semaine d’épreuves écrites puis, pour ceux qui ont des notes suffisantes et sont déclarés sous-admissibles, deux séries d’oraux, le petit O, purement matheux, qui permet d’accéder à l’admissibilité mais dont les notes n’interviennent pas dans le classement, et le grand O aux épreuves plus nombreuses. Si les notes de l’écrit sont suffisamment élevées, on est dispensé du petit O et déclaré « grand A » (grand admissible), avec de très fortes chances d’être reçu. En cas d’échec, les admissibles conservent leur admissibilité pour le concours suivant et sont donc dispensés du petit O. En 1949 j’avais été sous-admissible puis admissible mais, surpris de ce succès je n’avais pas préparé le grand O et j’échouais de quelques places. Mon père m’avait tellement répété qu’il était pratiquement impossible « d’intégrer » la première année que j’avais passé le concours pour voir, sans imaginer être reçu. En 1950, fort de l’expérience de l’année précédente, j’avais une totale certitude de réussir, aussi absurde que cela paraisse. Le fait d’avoir été absent des cours pendant les trois derniers mois de l’année, en principe les plus importants, n’avait en rien émoussé mon moral, au grand étonnement du docteur Cojean, qui devait craindre, en plus d’une éventuelle tuberculose, un dérangement du cerveau. Par sécurité cependant et sur l’insistance de mon père, je m’étais inscrit au concours des Mines de Paris que lui-même avait réussi en 1921. Je prévoyais également de me présenter à Normale Supérieure mais ma santé flageolante m’y fit renoncer. En ce qui concerne les Mines, j’eus des notes qui m’étonnèrent beaucoup, autour de 17/20, je crois, dans toutes les matières ce qui me valut d’être reçu 4e avant les démissions. En fait une grande quantité de « taupins » se présentaient à plusieurs concours et ceux

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qui étaient reçus à l’X ou à Normale renonçaient aux Mines et démissionnaient. Ainsi le premier reçu et entré aux Mines pouvait très bien n’avoir été que 100e ou 150e au concours d’entrée. Avec mon rang de classement, je n’entendis plus jamais mon père me dire que le concours de son Ecole était très difficile. Le concours de l’X de 1950 se déroula selon mes prévisions ; j’eus seulement une assez forte émotion au cours d’une des deux épreuves écrites de maths en m’apercevant au milieu du temps imparti que j’avais fait une erreur importante qui rendait faux tout le travail déjà fait. Je demandais donc une autre copie et me mis à tout recommencer. Je ne crois pas avoir travaillé aussi vite de ma vie et réussis à finir l’ensemble de l’épreuve dans la moitié du temps restant. A l’oral, j’étais toujours très à l’aise, recherchant même des camarades pour assister au spectacle de mon interrogation de maths. Sur l’ensemble du concours, mes notes furent de quatre points supérieures à celles que j’avais eues l’année précédente, et cela dans toutes les matières. Curieusement, j’avais sensiblement les mêmes notes partout, qu’il s’agisse des maths, de la géométrie descriptive, de la physique, de la chimie, du français ou de l’allemand. Cela me permettait d’être grand A, en plus de l’admissibilité acquise en 1949. Je me retrouvais donc reçu 17e sur 187, notre promotion étant la moins nombreuse du siècle. Aujourd’hui, les promotions sont de près de 300, effectif qui m’aurait permis d’être reçu largement en 1949.

Ma famille est peu nombreuse. Ma mère était fille unique. Ma grand-mère maternelle, née Débart, n’avait qu’un frère avec lequel elle était brouillée et dont je n’ai jamais entendu parler. Mon grand-père maternel, Albert Le Bourdais, n’avait qu’une sœur, Madeleine, qui épousa un certain Camus, artisan fabricant de bronzes, et resta sans enfant. Je m’entendais très bien avec mon grand-père que j’ai toujours connu à la retraite et qui prenait plaisir à me promener dans Saint-Brieuc et à me présenter aux notables de ses relations. Avec le recul du temps, je pense qu’il était assez mauvais gestionnaire de ses rentes, placées en obligations, ce qui entraîna qu’après sa mort en 1942, ma grand’mère, sans ressources, s’établit chez mes parents jusqu’à sa disparition en 1958. Du côté paternel, mon grand-père, Gaston, était particulièrement brillant. Normalien et agrégé de philo, il demanda pour son premier poste d’enseignant une ville maritime de l’Ouest et fut affecté à Tulle. Il démissionna aussitôt et commença une carrière d’avocat à Rennes où il fut adjoint au maire. Il entra ensuite dans la carrière préfectorale et fut sous-

Histoires de famille

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préfet à Morlaix, Castres, Castelsarassin et Rambouillet. Ce dernier poste est important car il comporte l’organisation des chasses présidentielles avec les réceptions de souverains et chefs d’Etat étrangers. Il fut alors nommé préfet à Paris, directeur général des travaux de la capitale. A ce titre, son nom figure dans la liste des personnalités qui décidèrent de la construction de la mosquée de Paris pour honorer la mémoire des musulmans de nos colonies morts pour la France pendant la guerre de 1914-1918. Vraisemblablement franc-maçon et d’esprit très ouvert, j’ai conservé de lui un cours de philo qu’il n’a peut-être jamais professé, quelques discours sur l’instauration des retraites ouvrières et des photos en uniforme de sous-préfet. Il mourut en 1929 des suites d’une opération bénigne d’une hernie. Je ne l’ai donc jamais connu. Ma grand’mère paternelle, née Renée Percevault, dite Nène, s’intéressait beaucoup aux voyages. Elle parcourut toute l’Europe (je fis un détour en revenant d’Iran par le lac de Bled en Slovénie simplement parce qu’elle m’en avait vanté la beauté) et vécut son veuvage de façon très indépendante, toujours pleine de gentillesse. Du côté Malherbe, mon père avait un frère, Pierre, et une sœur, Juliette. Pierre, épousa une certaine Yvonne Lehmans dont il eut deux enfants, mes cousins germains, Gilbert et Joëlle, sensiblement de mon âge, qui eurent chacun deux enfants. Gilbert ne fut jamais très malin, nous avons un peu joué ensemble quand nous étions tout petits et mon souvenir le plus vif est d’avoir cassé, avec nos têtes, dans une bagarre, la plaque en fonte de la cuisinière de mes parents sans qu’aucun de nous n’attrape de bosse. Pierre fit une carrière dans la marine de commerce, d’abord embarqué comme mousse pour assouplir son caractère, selon les méthodes énergiques de son père. Ce fut lui qui rétablit le contact avec nos cousins du Pérou en 1928. Il vécut à Saint-Nazaire avant la guerre et à Casablanca après, comme agent de la Compagnie Générale Transatlantique. Quant à Juliette, son mari, Pierre Garnier, était expert-comptable ; elle eut d’abord deux enfants, Jean-Pierre et Renée, dite Poupette, puis, après la mort accidentelle de Jean-Pierre tué en tombant sous les roues d’un moulin à eau lors d’un camp de scouts, elle mit au monde deux autres garçons, Henri et Jean-Michel, le second étant mon filleul. Mes parents se connurent chez les Barast, qui habitaient Dinan, dans une agréable propriété appelée Le Prieuré. Marcel Barast était une relation de mon grand-père Le Bourdais et sa femme, dite tante Loute, était une Percevault, sœur de Nène. Tout naturellement, Marcel Barast devint mon parrain, ma grand-mère Le Bourdais étant ma marraine. Les Barast avaient un fils, Pierre, ami et partenaire de tennis de mon père. Pierre, dans les métiers de la reliure, épousa Denise Lehmans et eut trois enfants, Nicole,

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François et Didier. J’eus surtout l’occasion de connaître Nicole, un peu plus jeune que moi. Mon père fit des études scientifiques, pour ne pas faire comme son père, très exigeant en matière de lettres, mais aussi car les maths ne demandent aucun effort quand on les comprend facilement. Il entra à l’Ecole Nationale des Mines de Paris en 1921 et exerça diverses professions : stagiaire dans le cabinet d’architecte Plouzey, analyste financier au Crédit Lyonnais, ce qui lui donna le goût de la Bourse, ingénieur chez Renault où il rédigea le manuel d’utilisation d’une voiture, puis ingénieur au Tube d’Acier, rue Daru, et, dans le même groupe, directeur des canalisations de gaz à Entrepose, entreprise de Travaux Publics, rue de Courcelles. Avant la guerre de 1939, je l’ai connu au chômage pendant quelques mois, ce qui fut très mal ressenti par ma mère. Etudiant, il fut amené à conduire le métro et les tramways pour remplacer les conducteurs en grève (ce qui serait fort mal vu aujourd’hui). Il avait aussi son permis de conduire les trains à vapeur mais il ne passa jamais son permis de conduire les voitures, malgré son passage chez Renault. A Entrepose, il avait une voiture avec chauffeur, ce qui convenait bien à son ego. La grande passion de mon père était d’inventer des jeux de société. Deux d’entre eux furent édités chez MIRO company : le Chicago qui connût un succès plus qu’honorable, et le Royal Steeple Chase, très joli mais aussi compliqué que le bridge, qui ne fit pas un tabac. Il inventa bien d’autres jeux pour lesquels je servais de cobaye, ce qui me vaccina définitivement contre ce genre d’occupation, et fut toujours intéressé par des récréations mathématiques comme les carrés magiques ou par la recherche des phrases les plus courtes contenant toutes les 26 lettres de l’alphabet (je me souviens de : coq, flambez du whisky, j’ai vingt prix ! qui compte 29 lettres avec seulement la répétition du a et du i) A sa retraite, qu’il prit dès qu’il put, à 60 ans, il s’occupa avec une collection de timbres et à suivre les cours de la Bourse, passions qu’il ne réussit pas non plus à me transmettre. En revanche, il aimait assez les voyages, à condition qu’ils soient confortables. Il préférait le bateau mais il pratiqua beaucoup le train pour son métier. Je me souviens de sa fierté de faire des bridges avec des grands pontes de la SNCF qui avaient des cartes de circulation gratuites. Il était ravi que le contrôleur salue tous ces braves gens avec considération. Ce qu’il ne supportait pas du tout, c’était la déficience du service de la SNCF ou plus précisément des compagnies régionales qui existaient avant la nationalisation des chemins de fer. A chaque fois que quelque chose n’était pas à sa convenance, il entrait dans des colères homériques contre les contrôleurs et demandait le carnet de réclamations dont chaque gare doit disposer. Mon père avait sûrement raison mais le contrôleur terrorisé n’y pouvait visiblement pas grand-chose.

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