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François Arago, l'oublié

De
208 pages
Chef d’État éphémère au printemps 1848, François Arago est resté dans l’histoire comme une figure marquante de la Seconde République. Sa renommée scientifique, aujourd’hui plus discrète, fut aussi plus précoce. Formé à l’École polytechnique, il débute sa carrière en 1806 par la mesure du méridien de Paris, une aventure qui lui ouvre les portes de l’Académie des sciences à l’âge de 23 ans.
Membre du Bureau des longitudes puis directeur de l’Observatoire, il compte parmi les organisateurs de la recherche française. Savant « universel » à l’image de son collègue et ami Humboldt, il s’illustre tant par ses propres travaux que par le concours qu’il apporte à ses pairs dans les domaines de l’optique, de l’astronomie, de l’océnographie et, déjà, de la climatologie.
François Arago ne s’est pas contenté de soutenir et de faire avancer la science. Il l’a vulgarisée par des cours publics, médiatisée en publiant son Astronomie populaire, encouragée dans ses applications pratiques et industrielles comme le daguerréotype, l’électroaimant ou les machines à vapeur haute pression.
De l’homme d’État, du pédagogue et du savant, cet ouvrage aborde toutes les facettes, racontant une vie où l’engagement citoyen et l’ambition scientifique ont été étroitement liés.
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Du même auteur

 

 

Écosystèmes pélagiques marins, avec P. Tréguer, Masson, 1986

Cycle de l’eau, Hachette, 1996

Océans et atmosphère(collectif), Hachette, 1996

El Niño. Réalité et fiction, avec B. Voituriez, Unesco, 1999

Le changement climatique, avec H. Le Treut, Unesco, 2004

Explique-moi… le climat, Unesco/Nane, 2005

Écologie du plancton, Lavoisier, 2006

Les puits de carbone, avec B. Saugier, Lavoisier, 2008

Qu’est-ce que l’écologie ? Une définition scientifique, Vuibert, 2010

Virer de bord. Plaidoyer pour l’homme et la planète, L’Harmattan, 2011

De la vague à l’âme : un demi-siècle de la vie d’un océanographe, Club des Argonautes, 2014

Les Saharas cachés, Société des Écrivains, 2014

Oser la décroissance, L’Harmattan, 2015







 

Suivi éditorial : Iris Granet-Cornée

Correction : Catherine Garnier

Conception graphique : Farida Jeannet

 

© Nouveau Monde éditions, 2017

170bis, rue du Faubourg-Saint-Antoine, 75012 Paris

ISBN : 978-2-36942-436-9

Guy Jacques

 

françois arago
l’oublié

 

 

 

 

Collection Histoire des sciences
dirigée par Denis Guthleben








 

Remerciements

 

 

« L’on devrait aimer à lire ses ouvrages à ceux qui en savent assez pour les corriger et les estimer. Ne vouloir être ni conseillé ni corrigé sur son ouvrage est un pédantisme. Il faut qu’un auteur reçoive avec une égale modestie les éloges et la critique que l’on fait de ses ouvrages. La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire ; et de quelques autres, c’est de n’écrire point. »

La Bruyère, Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, « Des ouvrages de l’esprit », note 16

Ce livre ne serait pas ce qu’il est sans l’appui de trois personnes. Tout d’abord ma compagne, Odile, qui a lu et relu, chapitre par chapitre, ma prose souvent déficiente. Michel Cadé, professeur émérite à l’université de Perpignan, spécialiste du mouvement social, des partis, des syndicats et organisations politiques de la Révolution française à aujourd’hui et auteur de plusieurs articles sur Arago, l’homme politique. Il m’a indiqué un certain nombre d’imprécisions, notamment sur le père de François Arago, et m’a incité à plus d’indulgence avec la ville d’Estagel qui est plus impliquée dans le souvenir des Arago que je ne l’ai cru tout d’abord. Enfin, Albert Bijaoui, astronome, ancien élève de l’École polytechnique, spécialiste du traitement d’images en astrophysique et en cosmologie, qui s’est toujours passionné pour François Arago. À la différence de bien de ses collègues, il est un ardent défenseur du savant et de l’homme politique, ce qui nous rapproche. Lui qui a tout en main pour rédiger un ouvrage de référence sur Arago a accepté de passer des heures à critiquer et à améliorer le mien !

 

 

 

Préface

 

 

Spécialiste du plancton et de l’écologie, j’estime cependant avoir quelque légitimité à écrire un ouvrage sur François Arago car je me suis déjà intéressé à lui, avec un article, « François Arago, l’océan et le climat », publié en 2009 dans La Météorologie, et avec des conférences, après avoir travaillé une trentaine d’années au laboratoire… Arago de Banyuls-sur-Mer. Une fois la retraite venue, j’ai étudié l’œuvre de ce savant. Dans l’article précité je me limitais aux travaux d’Arago consacrés à l’océan et au climat, un aspect loin d’être dominant dans son œuvre protéiforme.

Cet ouvrage est plus ambitieux car il embrasse aussi bien l’homme politique que le scientifique. Cette double approche est rare dans les ouvrages consacrés à François Arago, certains s’intéressant même à un aspect partiel de ces deux carrières : la relativité ou la lumière, son parcours politique dans les Pyrénées-Orientales, etc. À mon avis, il n’y a d’ailleurs pas de véritable césure entre Arago le scientifique et Arago le politique car il fut scientifique jusqu’à sa mort. L’année 1830 est cependant une année charnière car elle marque son entrée en politique « politicienne » (il était déjà un « politique » dans le milieu scientifique) et, en même temps, son élection comme secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences.

Quel meilleur qualificatif accoler au nom de François Arago ? Dans la littérature lui sont associés, pêle-mêle, les termes suivants : « acteur de son temps », « génial », « cœur fidèle », « esprit universel », « défenseur du patrimoine », « plus grand cœur et plus forte tête », « historien méconnu », « homme généreux ». Or, plus je m’intéressais à Arago, lisant presque tout ce qui a été écrit sur lui et analysant avec le plus d’objectivité possible ses travaux, plus j’étais convaincu qu’il fut un grand savant. S’il est un peu dans l’ombre, c’est qu’il n’a pas attaché son nom à une découverte emblématique, à la différence de certains de ses contemporains. Mais je suis affirmatif, ce fut un scientifique de premier plan par l’ensemble de son œuvre de recherche et par tout ce qui doit, selon moi, compter chez un savant : ouvrir à d’autres des voies de recherche, valoriser leurs travaux, faciliter les développements techniques de certaines découvertes, promouvoir la science. La reconnaissance internationale, particulièrement aux États-Unis, y compris dans des articles récents, de la valeur de ses recherches, notamment en amont de la relativité et pour la promotion de la photographie, contraste avec leur peu d’écho en France. La qualité de « mal-aimé » renvoie particulièrement à son département d’origine, aucune action d’envergure n’ayant jamais été lancée dans les Pyrénées-Orientales pour mettre en lumière soit François Arago soit l’ensemble de la fratrie. Je pense, évidemment, à la création d’un musée dont on comprend mal l’inexistence, notamment à Perpignan, Estagel n’ayant probablement pas la taille nécessaire à une exploitation correcte d’un tel édifice. Le défilé des marins du destroyer Arago dans les rues d’Estagel en 1970 n’est certes pas une démonstration suffisante, mais cette ville paraît la plus concernée du département par Arago : tenue de conférences, vie de l’association culturelle Villa Stagello qui s’intéresse à l’histoire d’Estagel­ et organise une fête annuelle consacrée à François Arago, centrée sur le 31 août (la première statue d’Arago a été inaugurée à Estagel le 31 août 1865). J’espère mener, en parallèle à l’édition de cet ouvrage, une action de sensibilisation auprès de personnalités influentes du département et de la région, en n’oubliant pas qu’un certain nombre de documents, d’appareillages, de souvenirs existent à Paris : à Polytechnique, à l’Académie des sciences et, surtout, à l’Observatoire.

On pourrait encore le qualifier d’« incompris ». L’adjectif « méconnu », déjà appliqué par François Sarda à… Étienne Arago « écrasé par l’aura et la gloire de son frère aîné », « Victor Hugo des Pyrénées-Orientales », serait en revanche excessif. François Arago a compté pas mal de laudateurs, mais l’excès de leurs propos nuit à leur crédibilité. D’autre part, il a connu des détracteurs féroces, tant pour son œuvre scientifique – la controverse étant inhérente à la construction des connaissances scientifiques (Mauger-Parat et Carolina Peliz, 2013) – que pour sa carrière politique. Il est certes légitime de se poser des questions telles que : Arago fut-il ou non républicain ? Arago fut-il un grand scientifique ou un savant modeste ? Comment concevoir que ses œuvres complètes, publiées de manière posthume par Jean-Augustin Barral (entre 1854 et 1862), représentent dix-sept volumes et plus de onze mille pages ? Même si quatre volumes sont consacrés à son cours d’Astronomie populaire et trois à des Notices biographiques, il semble impossible qu’un tel ensemble matérialise les résultats des recherches propres d’un individu, quelles que soient ses connaissances et sa capacité de travail.

Finalement, après avoir vu quel enthousiasme populaire déclenchèrent à Perpignan les huit élections successives de François Arago à la Chambre des députés et en tenant compte également du fait qu’il demeura une figure emblématique pour la classe ouvrière au xxe siècle, je compris qu’Arago fut moins « mal-aimé » qu’« oublié » par son dé­par­tement d’origine, les Pyrénées-Orientales, qui, justement, n’aurait jamais dû se rendre coupable de cet oubli.

Par curiosité, j’ai obtenu de deux enseignants du lycée François-Arago de Perpignan qu’ils demandent à leurs élèves de seconde, à la rentrée, qui était Arago. Cet exercice n’a évidemment pas valeur de statistique et je ne suis pas certain qu’il eût été très différent avec une autre personnalité locale dans un lycée portant son nom. Sur soixante-dix élèves, trente déclarent ne rien savoir de lui. Huit en font un écrivain. Selon la définition qu’en donne le Larousse – « qui compose des ouvrages littéraires » –, ce terme pourrait s’appliquer à deux de ses frères mais pas à lui. Je soupçonne certains lycéens d’avoir confondu Arago avec Aragon car l’un d’entre eux est affirmatif : « François Arago était un poète. Il a écrit plusieurs œuvres dont LeRoman inachevé. » Dix en font un homme politique, huit un scientifique, deux élèves seulement lui attribuant ces deux emplois : « À mon avis, François Arago a été physicien et homme politique » ; « Je pense que François Arago est un astronome, physicien, homme politique du xviiie siècle ». Il est pour d’autres : « architecte très renommé du xixe siècle », philosophe (trois réponses), militaire, résistant, bienfaiteur, défenseur des droits l’homme, « qui a contribué aux droits de la scolarité » ! Certains donnent des précisions parfaitement exactes mais surprenantes : « Je ne connais pas grand-chose de François Arago, mais je sais qu’il a été un acteur principal dans la décolonisation de la plupart des colonies françaises à travers le monde », « Il a notamment exercé à l’Académie des sciences », « Je crois qu’il a été président du Conseil », « Une salle de la célèbre École polytechnique de Paris porte son nom ». Un élève enfin s’amuse de son ignorance : « François Arago est français. »

Il paraît que la chronologie historique a tendance à s’estomper. Il n’est donc pas étonnant que ces réponses situent Arago à des époques diverses entre le xvie et le xxe siècle. Notons que l’amicale des anciens d’Arago a édité, à l’occasion du bicentenaire de ce lycée perpignanais en 2008, une plaquette d’une vingtaine de pages très documentée.

Brillant orateur, ayant occupé des postes majeurs tant en politique (ministre de la Marine et des Colonies le 24 février 1848, puis ministre de la Guerre le 5 avril de la même année, puis un temps chef de l’État de fait) que dans le domaine scientifique (directeur de l’Observatoire de Paris et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences), François Arago a toujours fait l’objet d’avis divergents. On ne peut mieux le souligner qu’en comparant les dires de James Lequeux (2008) et d’Emmanuel Grison (1987, 1989). Pour le premier, astronome à l’Observatoire de Paris : « On ne rend pas assez hommage à ce grand homme qu’est François Arago. C’est l’un des plus grands scientifiques français, astronome génial et fondateur de l’astrophysique. François Arago est une figure dominante de la science française de la première moitié du xixe siècle. » Quant au second, professeur honoraire à l’École polytechnique de Paris, il écrit : « Arago grand physicien et illustre professeur à l’École polytechnique ? Mais c’est la géométrie et les mathématiques appliquées qu’il y enseigna, et jamais la physique. Arago grand savant ? Mais il y a bien des physiciens et même des astronomes plus célèbres que lui et, dès son temps, l’Académie des sciences comptait parmi ses membres des savants, anciens polytechniciens comme lui, dont l’œuvre et le rayonnement scientifique furent plus illustres. » Reste à se demander si le véritable domaine d’excellence de François Arago ne serait pas, à défaut de la politique ou de la science, la vulgarisation scientifique. Lisons à ce sujet ce qu’écrivait Charles Augustin Sainte-Beuve dans ses Causeries du lundi le 20 mars 1854 :

Parler de M. Arago est une difficulté pour tout le monde peut-être d’ici à quelques années encore, surtout si l’on avait la prétention de le juger à la fois comme savant, comme professeur et comme homme public, en s’attachant à démêler en lui avec précision les diverses capacités dont il était pourvu et les influences générales qu’il a exercées ou subies. Pour moi, qui n’ai pas même l’honneur de comprendre et de lire dans leur langue les mémoires de haute science où il s’est montré inventeur, ces considérations sur les profondes et fines parties de l’optique et du magnétisme où il a gravé son nom ; qui n’ai eu que le plaisir de l’entendre quelquefois, soit dans ses cours à l’usage des profanes, soit dans les séances publiques de l’Académie, je ne puis ici que m’approcher res­pec­tueu­sement de lui par un aspect ouvert à tous ; je ne puis que l’aborder, si ce n’est point abuser du mot, par son côté littéraire.

Après une biographie succincte de François Arago et, plus largement, de la famille Arago, je naviguerai entre les écrits proches du dithyrambe et ceux voisins du réquisitoire pour situer, en visant l’objectivité, l’apport de François Arago, le savant, le passeur d’idées, l’organisateur, le politique et le vulgarisateur. Pour me faire une opinion, j’ai également lu Armand Audiganne (1857), Hervé Faye (1897), Roger Hahn (1970), Jean-Paul Poirier (2003) et Pierre Duvergé (2009). L’éclectisme caractérise tellement Arago que Jean-Philippe Guinle en fait même un « historien méconnu de la Révolution française » (2009), même s’il note, dans ses Notices biographiques, quelques inexactitudes et quelques exagérations, et que Julia Fritsch (2009) s’interroge sur son statut de « défenseur du patrimoine »…

Arago fut honoré à l’étranger. Il reçoit, en 1825, la médaille Copley de la Société royale de Londres (le prix Nobel de l’époque), et il est accueilli aux académies de Berlin, de Munich, de Madrid ou de Saint-Pétersbourg. « Oublié » il le fut avec ses frères dans leur département d’origine, le Roussillon, devenu à la Révolution française les Pyrénées-Orientales après la réunion du Roussillon, de la Cerdagne, du Conflent, du Vallespir, des Aspres, des Albères, de la Salanque et du Capcir. Pourtant, ce département n’est pas si riche que cela en personnalités de premier plan. Les deux colloques François Arago, tenu du20 au 22 octobre 1986 (Cahiers de l’université de Perpignan, 1987), et Les Arago acteurs de leur temps, du 12 au 14 novembre 2003 (Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 2009), constituent un maigre apport pour une telle famille. Ce livre, je l’espère, contribuera à réparer ce désamour.

 

 

1

Les Arago

 

 

La dynastie Arago

03.tif

Inauguration de la statue de François Arago à Perpignan,
sur la place qui porte son nom le 21 septembre 1879, en présence du ministre
de l’Instruction publique, Jules Ferry. Le Monde illustré.

 

 

Jean-Louis Debré, dans Dynasties républicaines (2009), parle, avec juste raison, de la « dynastie » Arago sous le titre « Les Arago sur le chemin de la République ». Combien de familles françaises ont eu le privilège de voir siéger dans la même assemblée un père (François), son fils (Emmanuel), son frère (Étienne) et son beau-frère, Claude-Louis Mathieu, mari de Marguerite Arago ? C’était au sein de l’Assemblée constituante de 1848. Élue le 23 avril au suffrage universel, elle proclame la République le 4 mai 1848 et élabore la Constitution de novembre 1848 ; elle laissera place à la nouvelle Assemblée législative le 26 mai 1849. Notons que ce chapitre de Debré commence par le discours de Jules Ferry (membre d’une autre « dynastie républicaine » !), ministre de l’Instruction publique inaugurant la statue de François Arago à Perpignan le 21 septembre 1879 : « Les travaux immortels et la gloire scientifique de François Arago font partie de l’histoire de l’humanité. La postérité avait pour lui commencé pendant la vie. » Dithyrambe quand tu nous tiens… Debré indique d’emblée que le parcours d’Arago n’a pas suivi un chemin aussi rectiligne que l’affirment certains de ses laudateurs, à tel point que le conseil municipal de Paris refuse, en 1886, de participer à une souscription pour lui ériger une statue­ parce que son républicanisme n’est pas assez avéré. Il n’en demeure pas moins que François Arago, son père François Bonaventure, son frère Étienne et son fils Emmanuel ont tous quatre contribué à façonner une histoire de notre République.

Une source complémentaire pour écrire l’histoire des Arago est Lucie Laugier (1822-1900), femme de l’astronome Ernest Laugier et fille de l’astronome Claude-Louis Mathieu (Lucie est donc la nièce des frères Arago), qui a publié une Biographie de la famille Arago, texte déposé aux Archives nationales (cote 348 AP) et annexé à l’ouvrage de Muriel Toulotte Étienne Arago, 1802-1892. Une vie, un siècle (1993). D’autres informations sont puisées chez l’abbé Jean Capeille dans son Dictionnaire de biographies roussillonnaises (1914) et les lecteurs particulièrement intéressés pourront directement lire Arago parler de lui-même dans Histoire de ma jeunesse (1854). Quant à François Sarda dans Les Arago. François et les autres (2002), il parle « d’aragocratie » en se référant à l’année 1848 où François devient ministre, Étienne directeur des Postes, Emmanuel commissaire de la République. Aux élections législatives où des candidatures multiples sont admises, François est en bonne place sur une liste parisienne. Mais le 23 avril, jour du scrutin, c’est dans les Pyrénées-Orientales que l’aragocratie triomphe ! Sur 36 763 suffrages exprimés (l’électeur pouvait voter pour plusieurs candidats), François Arago en obtient 36 390, Théodore Guiter 31 443, Emmanuel Arago 30 370 (il sera réélu député dans les Pyrénées-Orientales en mai 1849 et en novembre 1871 et élu dans la Seine en 1869), Étienne Arago 25 364 (il sera réélu dans les Pyrénées-Orientales en février 1871), Pierre Lefranc, qui n’est pas catalan mais dirige alors L’Indépendant1, seulement 14 597. Avec 14 597 voix Hippolyte Picas est battu et Victor Arago est le parent pauvre avec 5 772 suffrages. À Paris, François est brillamment élu avec 243 000 voix, à peine moins que Lamartine, en tête avec 259 800, mais loin devant ses collègues du gouvernement. Cette élection sauve Picas car François Arago optant pour Paris, Picas est élu lors de l’élection complémentaire et Victor Arago de nouveau battu.

 

Les parents d’Arago

La saga Arago débute à Estagel en 1630 quand Mathias Arago s’y installe. Peut-être même l’arrivée des Arago dans le Roussillon date-t-elle de 1292, moment où l’on trouve la trace d’un Johannes d’Aragon, connu sous le nom d’Arago ou d’Argo, s’établissant à Tautavel. La famille Arago a toujours été une famille de notables, beaucoup étant consuls de leur village. Le caractère, l’engagement politique de François Arago ne peuvent être compris sans se référer à ses parents et à son village, Estagel. C’est ce qu’a compris Étienne Frenay dans son opuscule Arago et Estagel son village natal (1986), dont je reprends ici les grandes lignes.

Quelques mots d’abord sur Estagel, village du canton de Latour-de-France, au confluent de l’Agly et du Verdouble, rivières qui connaissent de redoutables crues. Pour André Tourné dans « François Arago, un élu du peuple » (1987), les Estagellois deviennent français de cœur non pas suite au traité des Pyrénées en 1659 mais bien au moment de la Révolution française de 1789. Comptant aujourd’hui environ deux mille habitants, Estagel connaît une période faste à la fin du xixe siècle avec près de trois mille habitants. Plus loin dans le temps, Estagel connut également une certaine prospérité au xive siècle, envoyant même des députés aux corts de Catalogne. La seconde moitié du xvie siècle et les guerres avec la France lui sont particulièrement funestes. En 1543, les soldats français brûlent son église et détruisent une partie des fortifications. Le traité des Pyrénées, signé en 1659 sur l’île des Faisans au milieu de la Bidassoa, rattache à la France le comté du Roussillon, les pays de Vallespir, de Conflent et de Capcir et les bourgs et villages de l’est du comté de Cerdagne. Estagel connaît alors une certaine prospérité comme carrefour entre Perpignan, Toulouse, la liaison avec Millas et le col de la Bataille qui donne ainsi un accès vers l’Espagne.

François Bonaventure Arago (1754-1814), le père de François Arago, est un pagès, c’est-à-dire un paysan relativement aisé qui, grâce à son oncle, vicaire de la paroisse, suit, à Perpignan, des études de droit. En 1779, il épouse une paysanne, elle aussi relativement aisée, du village voisin de Corneilla. Marie Roig eut onze enfants et mourut en 1845, à l’âge de 90 ans. Ses deux premiers enfants sont des filles, Marie-Rose et Marie-Thérèse, qui meurent très jeunes, en 1780. Suivent encore deux filles, Rose (1782-1832) et Victoire, qui meurt en bas âge en 1783. François est l’aîné des garçons. Il est suivi de Jean (1788-1836), qui deviendra général dans l’armée mexicaine, de Jacques (1790-1854), écrivain, dessinateur et explorateur, de Victor (1792-1837), polytechnicien puis officier dans l’armée française, de Joseph (1796-1860), qui rejoindra Jean au Mexique où il deviendra colonel, et d’Étienne (1802-1892), dramaturge et homme politique, directeur des Postes en 1848 et maire de Paris en 1870. Citons également Emmanuel Arago (1812-1896), fils de François, député et sénateur à plusieurs reprises des Pyrénées-Orientales et de Paris, « préfet » du gouvernement provisoire de 1848, ministre plénipotentiaire à Berlin et ambassadeur à Berne. Le couple Arago souffrit de la Terreur et des persécutions religieuses qui gagnèrent tardivement le Roussillon. François Arago évoque les prières de sa mère et le Dieu devant lequel elle s’agenouillait avec émotion. Même Étienne, son plus jeune fils, agnostique proclamé, prononce sur la tombe de sa mère un éloge émouvant et confesse son amour pour celle « qui cherchait à ramener dans le giron de l’Église ceux qu’elle voyait s’en écarter mais sans aigreur ni tyrannie et loin de maudire elle se contentait de prier pour ceux qui ne croyaient pas comme elle ».

 

04.tif

La maison natale des Arago à Estagel dans les Pyrénées-Orientales. Abritant aujourd’hui une pharmacie elle porte deux plaques : l’une, récente, en façade, marque la naissance du savant ; une autre, à peine lisible sur la façade latérale, détermine la période d’implantation de la famille. On peut y lire « Mossiou Arago » avec les dates « 1650 », « 1758 », « 1768 ». Les archives permettent de constater qu’un Mathias Arago fut consul d’Estagel après 1650.

 

 

 

 

 

À 27 ans, François Bonaventure fait donc partie des personnes qui dirigent le village. Monarchiste constitutionnel, il devient républicain et il prend position pour les Jacobins2, le plus célèbre des clubs politiques de la Révolution française (il a même, pendant quelques mois, succombé à la mode du changement de prénom, se faisant appeler Cognée Arago !), même s’il s’en éloigne un peu quand, sous l’impulsion de Robespierre, se prépare la Terreur. Il est membre de la Société populaire perpignanaise, un club des Jacobins reproduisant les codes de la franc-maçonnerie (même mode d’admission, même organisation intérieure, mêmes ramifications, mêmes engagements, même système mécanique de transmission d’ordres). Élu consul d’Estagel en 1781, et ce jusqu’en 1786, il est, en avril 1789, l’inspirateur du cahier de doléances de sa ville qui confirme l’attachement au roi, à la religion et à la patrie. C’est un partisan convaincu de l’indivisibilité de la République et d’une forte centralisation, lui qui vit pourtant en province. Devenu premier consul en 1790, il permet la construction de chemins, de moulins, d’une école pour les filles, etc. Il s’élève contre les privilèges de la ville de Perpignan dont des habitants sont devenus propriétaires à Estagel, possédant plus de la moitié du terroir arrosé, en payant, avec un régime fiscal favorable, leurs impôts à Perpignan. Il devient commandant de la Garde nationale quand la Convention déclare la guerre à l’Espagne, solidaire des Bourbons chassés du trône de France. Il s’engage alors dans la lutte contre les Castillans qui s’emparent, en avril 1793, de la moitié du Roussillon. Élu en 1791 au conseil départemental, il entre ensuite au directoire départemental.