Françoise

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Et si Françoise Giroud était encore plus grande que sa légende ? Plus riche, plus complexe, plus intéressante que l'image d'Epinal de la jeune femme talentueuse qui devint la première journaliste de son temps ?
La trajectoire, on la connaît : engagée par Hélène Lazareff à la création de Elle puis cofondatrice de L'Express, et enfin chroniqueuse au Nouvel Observateur, l'ex script-girl de Jean Renoir avait le sens des phrases assassines : la griffe sous le sourire enjôleur. Compagne et complice de Jean-Jacques Servan-Schreiber, farouche opposante à la guerre d'Algérie, amie fidèle de Mendès France et de Mitterrand, celle qui "inventa" la Nouvelle Vague et roulait en décapotable fut une grande amoureuse, aimant le plaisir autant que le devoir. Femme politique, cette fille d'immigré turcs ne passa jamais son bac, mais devint Secrétaire d'Etat à la condition féminine sous Giscard d'Estaing. Travailleuse acharnée, élégante en diable, éprise de liberté, c'était une visionnaire, qui incarna la naissance de la femme moderne.
Mais on découvre ici que ce tempérament passionné a aussi ses zones d'ombre - expérience de la trahison, coup de folie passionnelle, tentative de suicide, mort d'un fils... Et si une phrase de sa mère, sur son lit de mort, avait déterminé sa trajectoire et son destin ?
A travers le portrait d'une femme d'exception, c 'est une époque de feu que ressuscite ici Laure Adler : un temps, pas si lointain, où l'on savait encore se battre pour des idéaux.

Publié le : mercredi 19 janvier 2011
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EAN13 : 9782246759294
Nombre de pages : 496
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Photo de couverture : © Micheline Pelletier/Gamma/Eydea. © Editions Grasset & Fasquelle, 2011. ISBN : 978-2-246-75929-4
DU MÊME AUTEUR
ALAUBEDUFÉMINISME:LESPREMIÈRESJOURNALISTES, 1830-1850, Payot, 1979. SECRETSDALCÔVE:HISTOIREDUCOUPLEDE 1830À1930, Hachette Littératures, 1983, Pluriel, 2006. L’AMOURÀLARSENIC:HISTOIREDEMARIELAFARGE, Denoël, 1986. LESFEMMESPOLITIQUES, Seuil, 1993 ; Points, 2007. L’ANNÉEDESADIEUX, Flammarion, 1995 ; J’ai Lu, 1996. MARGUERITEDURAS, Gallimard, 1998. ÀCESOIR, Gallimard, 2001 ; Folio, 1993. LESMAISONSCLOSES: 1830-1930, Hachette Littératures, Pluriel, 2002 ; rééd. 2008. LESFEMMESQUIÉCRIVENTVIVENTDANGEREUSEMENT, Flammarion, 2007. FEMMESHORSDUVOILE, Chêne, 2008. L’INSOUMISE, Actes Sud, 2008. LESFEMMESQUIAIMENTSONTDANGEREUSES, Flammarion, 2009. LESFEMMESQUILISENTSONTDANGEREUSES, Flammarion, 2006. DANSLESPASDEHANNAHARENDT, Gallimard, 2005.
« On peut dire qu’une vie, c’est ce chaos d’exister, une existence donc, dès lors qu’elle achoppe sur le peu qui la transforme en destin – c’est-à-dire lui donne sens. Et comme la rencontre d’un sens et d’une existence – l’incarnation du sens – se fait à corps défendant, avec perte et fracas, avec douleur, parfois avec en plus de la joie, cela plus que tout mérite d’être raconté… » Pierre MICHON,
Le roi vient quand il veut
Prologue
Février 2008. Il me fixe rendez-vous un mercredi sur deux à 19 h 30 dans un centre communautaire juif niché dans une rue du Quartier latin. Il vient de Strasbourg donner des cours de Talmud et repart le lendemain. Je sais son temps précieux et m’efforce d’arriver avant lui. J’ai beau faire, même si je ne le vois pas au milieu de ces jeunes qui refont le monde en discutant ferme, tout en ayant le regard fixé sur des ordinateurs, il est déjà là, assis à une table avec son cartable à ses pieds d’où il a extrait des commentaires anciens et contemporains de la Bible.
J’ai toujours la sensation de le déranger, même s’il prétend le contraire. A mon invitation, il se lance dans de longs commentaires de la Genèse, analyse un fragment de l’Ancien Testament traduit récemment par un collectif de poètes, en énonce les contresens, revient à l’origine du texte. Difficile de l’interrompre et d’évoquer la raison de nos rendez-vous. Alors j’attends. Je l’écoute, fascinée par la qualité de ses propos, son exigence, sa rigueur morale. Je sais qu’un jour, de sa sacoche, il sortira les lettres.
« Nicolas chéri, mon petit Nicolas »… Les lettres s’étendent sur plusieurs années, mais s’intensifient puis se dramatisent lors de l’été 1989, juste avant le mariage de leur destinataire. J’ai la sensation, en les lisant, d’un harcèlement, d’un questionnement douloureux, d’une volonté sauvage de ne pas dire, d’un évitement existentiel. Nicolas acquiesce. Il l’a, en effet, bombardée de lettres, à l’époque, pour qu’elle avoue enfin. Pour lui, c’était d’une importance capitale. Sa vie, son destin, dépendaient de sa réponse. Nicolas avait, en effet, décidé d’étudier dans une yeshiva et la question de savoir s’il était juif ou non lui avait été posée : Françoise ne répondant pas, Nicolas devait se convertir. Elle l’a laissé faire sans rien lui dire. Quatre ans plus tard Nicolas tombe amoureux et redemande à sa grand-mère, dans le cadre de la préparation de son mariage, s’il est juif. Là, les défenses, enfin, tombent : elle avoue. Nicolas s’est marié à la synagogue, Nicolas a continué ses études rabbiniques. Sans doute envisage-t-il déjà, lui qui a pressenti à vingt ans son origine, qu’il voudra et saura enseigner la Bible. Il est aujourd’hui rabbin au rabbinat de Strasbourg et l’auteur d’un livre remarquable, L’Idolâtrie ou la question de la part. Nicolas est l’aîné des quatre petits-fils de Françoise Giroud. Sans lui, je n’aurais pu comprendre le cheminement intérieur, les épreuves, la douleur, quelquefois la honte, les adversités endurées par Françoise, sa fragilité aussi, elle qui savait masquer par son sourire, son attitude, que certains jugeaient altière, voire hautaine, ses zones d’ombre, des pans entiers de sa vie qu’elle avait dissimulés et qu’un petit-fils, au mitan de cette vieillesse qu’elle haïssait tant, venait, au nom de l’amour, lui rappeler, lui réclamer, la suppliant de dire enfin la vérité… Mai 1999. Françoise m’a appelée il y a quelques jours pour me demander si cela ne m’« ennuierait pas » (sic) de venir déjeuner chez elle. Je l’admire depuis longtemps – je fais partie de cette génération de filles qui ont commencé tôt dans le journalisme et qui l’ont toujours tenue pour une figure tutélaire. J’ai eu l’occasion de l’interviewer à de nombreuses reprises lors de la publication de ses livres et elle n’a pas ménagé son temps lorsque je lui ai demandé de participer à une enquête sur les femmes et la politique. Françoise est une femme qui garde ses distances et met à distance : la glace n’avait pas été rompue. Aussi
suis-je étonnée, intriguée et intimidée par cette invitation. Je lui demande si je peux apporter quelque chose : je sais qu’elle a des difficultés à se déplacer. Elle me répond : non, Blanche s’occupera de tout, et insiste : nous serons en tête à tête, je déteste les déjeuners mondains, vous n’allez pas vous ennuyer avec une vieille dame comme moi ?
J’arrive avec des fleurs qu’elle pose puis oublie sur la table basse. Je me suis trompée. Françoise n’est pas une femme à fleurs. D’ailleurs, pas besoin de bouquet dans cet appartement inondé de soleil avec le pouce de César dans l’entrée, des toiles de maîtres au mur entre les bibliothèques et des sculptures contemporaines au sol.
Avant le repas, Françoise me montre, avec une gaieté enfantine, son ordinateur, et sa dextérité à l’utiliser, elle qui, pendant plus de cinquante ans, fut la reine du plus rapide cliquetis de machine à écrire et inventa un système de calibrage pour envoyer – sans qu’ils puissent être jamais coupés – ses papiers auNouvel Observateur. Nous sommes mardi. Elle vient juste de terminer son article. Vous voulez y jeter un œil avant qu’on ne passe à table ? Au menu, rosbif purée. Françoise agite une cloche pour appeler Blanche. Etrange, cet usage d’un autre temps, qui contraste avec le ton d’égalité qu’utilisent ces deux femmes pour communiquer. Après le café, Blanche se retire. Nous restons dans la petite salle à manger : « On est bien à table », me dit-elle. Puis elle me confie combien elle a souffert après la disparition de son fils. Et le bouleversement qu’elle a ressenti à la naissance de son premier petit-fils. Elle poursuit : « Je suis bien placée pour savoir que les plaies ne se cicatrisent jamais. Le temps c’est de la foutaise. Mais la naissance de Nicolas a été pour moi comme un nouveau commencement. Je ne me suis pas trompée. Il m’a toujours beaucoup donné, puis, quand il a grandi, il m’a séduite par la forme de son esprit, même s’il avait son côté rebelle, voire sauvage. En ce moment, il m’envoie des lettres très, trop personnelles. Comminatoires, même. Je n’ai pas envie de répondre, mais encore moins de me dérober. » Elle s’arrête net, me propose un autre café et change de sujet. Je suis loin de m’imaginer que, dix ans plus tard, j’aurai en main cette correspondance et comprendrai ce qui la tourmentait, la harassait, la harcelait à cette époque.
Dire la vérité ou se taire ? Perpétuer le mensonge pour ne pas trahir ? Elle sera souvent écartelée entre ces deux attitudes, et ce n’est pas pour rien qu’un de ses ouvrages s’intituleSi je mensJe n’ai pas la prétention de pouvoir faire toute la lumière sur ce personnage public qu’était Françoise Giroud. Christine Ockrent, on s’en souvient, a publié en 2003, quelques mois après sa mort,Françoise Giroud, une ambition française.Ma démarche est autre : grâce à des archives inédites et des entretiens, je tente de restituer le destin d’une femme exceptionnelle qui en des temps tourmentés sut être une actrice de l’histoire contemporaine.
Ce livre est aussi un livre de reconnaissance. Françoise Giroud nous a donné la possibilité de croire que nous pourrions, nous aussi, entrer dans ce sacro-saint métier masculin, et volontiers machiste, du journalisme. Elle a formé toute une génération de journalistes
femmes, brillantissimes, qui continuent à exercer leur métier sous la responsabilité d’hommes qui règnent en patrons dans la presse actuellement. Elle, c’était la patronne.
Françoise ne s’est jamais mise sous la protection d’un homme, même si elle a aimé – ô combien ! – les hommes, à la fois charnellement, intellectuellement, professionnellement.
Parmi eux, indiscutablement, l’élu fut Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Passion dense, nourrie au feu des événements, profondément égalitaire, longtemps réciproque, nimbée de grâce et de générosité, et qui bascula en drame pour elle et entraîna pour lui la perte de ses idéaux. Françoise faillit en mourir. JJSS s’en trouva transformé. La fin de cette histoire d’amour signe aussi la fin d’une époque. De cette sinistre période, elle dira qu’elle en est sortiecalcinée, puis s’est relevée. Fidèle à elle-même. JJSS continuera son chemin en professionnalisant sa passion pour la politique, mais en perdant ce génie qui lui avait permis de faire du journalisme. Françoise eut plusieurs vies et sut brouiller les pistes. Elle s’échappait toujours et n’aimait pas parler d’elle. Elle préférait parler des autres, écrire sur les autres, comprendre les autres.
Françoise échappe à toute définition, à toute convenance, à toute étiquette.
Françoise l’indomptable, Françoise la panthère – c’est ainsi qu’elle signe une lettre adressée à Jean-Jacques en Algérie –, Françoise la sarcastique, qui savait, d’un coup de plume, ternir une réputation, Françoise l’inventrice, détectrice de nouveaux talents en politique, littérature, cinéma, Françoise qui savait humer l’air du temps et nommer les courants avant même qu’ils surgissent dans l’opinion publique, Françoise l’engagée des causes humanitaires qui ne ménageait ni son temps ni son énergie, Françoise l’infatigable travailleuse, toujours en train d’écrire, d’imaginer un projet, Françoise qui ne savait pas s’arrêter d’être une roulée-boulée dans la vie, toujours un concert, un article, un voyage, un livre, jusqu’aux derniers jours, Françoise qui ne croyait guère en elle-même et qui, jusqu’à la fin, chercha sa véritable identité, effaçant ses origines et écrivant d’innombrables lettres aux autorités administratives du pays qui l’avait vue naître pour obtenir un acte de naissance officiel…
Françoise, une sans-papiers ? Oui, et qui en a souffert toute sa vie.
C’était il y a sept ans. Caroline Eliacheff, qui venait de classer les papiers de sa mère et s’apprêtait à faire une seconde donation à l’IMEC (l’Institut de la Mémoire de l’Edition Contemporaine), retrouve dans un vieux carnet de sa mère le nom et le numéro de téléphone d’une dame qui habite près de Versailles et dont Françoise lui avait parlé à plusieurs reprises en lui disant qu’elle avait été « très bonne avec elle à une période difficile ». « Je ne l’ai jamais rencontrée, me dit Caroline, je ne sais pas ce qu’elle représente pour ma mère et ma grand-mère, mais tu devrais essayer de la voir. »
J’ai au téléphone une charmante vieille dame, enthousiasmée à l’idée de parler de Françoise Giroud : « Dépêchez-vous, je vais avoir cent ans dans trois semaines. » Elle m’invite le lendemain, à l’heure du thé.
La cérémonie eut lieu dans sa chambre : elle m’expliqua, sans se plaindre, qu’elle ne pouvait plus bouger de son lit depuis des années. Elle avait conservé une mémoire intacte et l’esprit vif, mais sa voix n’était plus qu’un murmure. Elle attendait la mort calmement et ne comprenait pas pourquoi elle tardait tant. De sa famille et de ses amis, elle était la seule désormais à prier devant son crucifix et, par vagues incontrôlables, à se remémorer son passé.
Elle l’avait vue arriver au domicile familial avec sa sœur Djénane et sa mère : « Deux jeunes femmes brunes, l’aînée ravissante, l’autre plus petite et lourdaude, mais bonne parleuse, et leur mère élégante, imposante, une dame qui avait des manières, quoi, et ça se voyait que la vie l’avait, comme on dit dans nos milieux, déclassée. » Elle cherchait un logement pour elles trois, mais ne disposait pas de beaucoup d’argent. Une de ses amies lui avait dit qu’elle pourrait peut-être échanger de menus services de couture et de gouvernante, moyennant un logement gratuit en haut de l’immeuble, dans cette rue déserte en bas des Champs-Elysées. L’affaire fut vite conclue et toutes trois s’installèrent dans l’immeuble pendant plus d’une année. Elles y vécurent en parfaite harmonie avec cette famille française bien née, qui accueillit à bras ouverts ce trio féminin très soudé. Elle ne se souvenait pas de la date exacte. C’était au tout début des années trente. Françoise sortait souvent et s’habillait d’un rien : « Elle avait du chien, sourit la vieille dame sous ses draps. Djénane était plus réservée, très protectrice avec sa mère, elle portait des bracelets aux deux poignets, avait un ovale ravissant, était plus présente que Françoise et aidait sa mère aux travaux de repassage, de couture et de préparation des réceptions de la maison. La mère, du jour au lendemain, nous quitta en nous disant que désormais tout irait mieux pour elles trois, qu’elles auraient un toit. » Françoise resta en contact jusque dans les années soixante avec cette dame. Elle l’invitait à déjeuner au Fouquet’s. J’eus l’occasion de revenir à trois reprises : à chaque fois mon interlocutrice me parlait avec admiration de l’itinéraire de Françoise, de son ascension sociale : « Mais comment a-t-elle fait, elle, la jeune fille pauvre, pour arriver au sommet ? », ne cessait-elle de répéter.
Jean Daniel a bien vu les choses quand il affirme dans son dernier livreLes Miens: « On ne comprend rien à Françoise Giroud, c’est ma conviction, si l’on oublie que le milieu, la famille, le sexe, les origines étaient considérés par elle comme autant de handicaps, d’obstacles et même de prisons. »
De son enfance, de son adolescence, de son apprentissage de l’âge adulte, Françoise ne parlait guère. Quelques bribes dans certains de ses livres. Quand on la sollicitait sur le sujet, elle répondait qu’elle avait exercé de nombreux petits boulots, que la chance l’avait servie lorsqu’elle était entrée dans le milieu du cinéma : on connaît la légende, la petite scripte qui
se fait remarquer par ses qualités, son sens de l’organisation, puis pour sa remarquable prolixité d’écriture, l’aide décisive de Marc Allégret, l’amour fou mais sans réciprocité, le chagrin d’amour… mais avant ? Dans les cartons soigneusement conservés par sa fille Caroline Eliacheff, il y a des papiers de famille, des correspondances, des photographies, des documents, mais aussi un arbre généalogique de la famille Gourdji, nom véritable de Françoise dite Giroud, reconstitué par une cousine archéologue, qui fait apparaître l’ancienneté et les origines aristocratiques de cette famille, ainsi que ses nombreuses ramifications dans l’Europe méditerranéenne. Il y a aussi des articles de journaux et, notamment, trois articles de la presse new-yorkaise datant de l’année 1916, qui témoignent de la présence du père, organisateur à New York de meetings et de conférences destinées à soutenir le mouvement des Jeunes-Turcs, qui s’était opposé à l’alliance avec l’Allemagne dès 1914. D’où vient Françoise Giroud ? De quel passé a-t-elle hérité ? Pourquoi ce sentiment de chute sociale, certes, mais également de perte des racines, des origines, ce brouillage d’identité, ce sol qui se dérobe sous le pied, cette absence de repères ?
Vendredi 28 juin 1996 : Françoise entreprend de mettre en ordre ses affaires en vue, dit-elle, de sa disparition plus ou moins prochaine. Il y a tant et tant de papiers, d’articles, de lettres d’amour et d’amitié, de paperasserie administrative, de contrats d’édition, que devant tout ce fouillis, ce misérable petit tas de secrets, elle se sent découragée et semble renoncer. Mais l’obsession de la mort – elle a toujours dit qu’elle s’en fichait mais qu’elle la sentirait venir et qu’elle se battrait jusqu’au bout – la taraude : elle ne veut pas laisser sa vie en vrac. Françoise est une femme d’ordre, une femme qui se soucie, quelquefois jusqu’à la pose, de la représentation d’elle-même. Elle décide donc de s’y remettre : classer, jeter, trier. Elle jettera beaucoup, peut-être trop, avoue-t-elle. Son attitude est-elle dictée par le fait qu’elle ne souhaite pas qu’après sa mort un biographe fureteur puisse faire son miel de tout cela ? Veut-elle maîtriser ce que ses futurs biographes ne trouveront pas ? Comment alors expliquer qu’à l’abbaye d’Ardenne, siège de l’IMEC, où j’ai passé des journées entières, séduite par le génie du lieu, vingt-cinq cartons, soigneusement répertoriés, contiennent ses correspondances, ses articles, ses manuscrits, et certains de ses papiers les plus personnels ? Françoise a beaucoup jeté mais n’a pas tout jeté. Caroline a exécuté les ordres de sa mère en confiant à l’IMEC ce qu’elle avait gardé, photographies comprises. Caroline a laissé aux chercheurs ce que sa mère a bien voulu ne pas détruire : un puzzle d’éléments qui composent l’itinéraire d’une vie difficile, tourmentée, volontaire, romanesque ; le portrait d’une personne qui, au départ, n’avait rien pour elle, si ce n’est sa volonté de se sortir de la pauvreté et du déclassement, une prodigieuse intelligence matérielle, pour utiliser le vocabulaire de Marguerite Duras, qui entendait ainsi une perception immédiate des choses, une compréhension naturelle et rapide des situations, sans oublier ce désir de parvenir au bonheur le plus vite possible, le plus longtemps possible. On ne retient pas la vie qui s’en va. Vendredi 28 juin au soir : Françoise a terminé : certains papiers sont partis en fumée, d’autres ont été jetés à la poubelle. Le passé est enfin balayé, se dit-elle, heureuse de se sentir tout d’un coup plus légère.
Et moi qui relis ces phrases de son journal où elle critique violemment les biographes indélicats, je me sens de plus en plus embarrassée… Comment ne pas la trahir tout en essayant d’approcher ses vérités ? Peut-être en tentant d’appliquer sa méthode : composer, par fragments, un portait sans retouches.
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