//img.uscri.be/pth/2ccf5843a3a1d379617b96b6f09ada5c3610a19b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,75 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Frog

De
243 pages
Octobre 1936 : l'enfant de troupe Jean Clariou, douze ans, entre à l'Ecole militaire préparatoire d'Epinal. Le changement s'avère brutal et douloureux : il passe ainsi du latin-grec à l'algèbre et à la chimie de l'Enseignement primaire supérieur, de la tendresse des siens à la discipline martiale, de la douceur méridionale à la rudesse des marches de l'Est. Cet ouvrage est le récit d'une initiation à la dureté de l'existence et d'une quête perpétuelle de solutions.
Voir plus Voir moins

FROG
Histoire(s) du petit soldat

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03724-3 E~:9782296037243

Edmond Reboul

FROG
Histoire(s) du petit soldat

L'Harmattan

Du même

auteur

Poèmes
Mosaiques, (Regain), 1963. Escale, (Nouvelle Pléiade), 1966. Opus incertum, (Maison rhodanienne de Poésie), 1968. Au jour la nuit, (dito), 1972, (couronné par l'Académie française). n neige, Don Juan, (paragraphes Littéraires de Paris), 1979. Po/ska, (chez l'auteur), 1982. Surgi du Sable, (La Valésoune, Génolhac), 1986. Mémoire d'écume, (Lacour), 198B. Résurrections de Faust, (Lacour), 1989. Saison d'Amour, dessins de Benn, (Lacour), 1991. Mythed'Eb~ (Lacour), 1992. Au pays revenant, (Lacour), 1995. Tenter de vivre, (Lacour), 1997. À ciel ouvert, illustrations de Jean-Marie Granier (Les Presses du Miill), 2000. Palingénésie, poèmes, (Les Presses du Miill), 2004. Faust à Staufen, poèmes, (Les Presses du Midi) 2005. Romans Si toubib, (Julliard), grand prix Vérité, 1958 L'interne des lépreux, (France-Empire), 1970. Ile en péril, (L'Hermès), 1978. Les mirages du désert, (L'Hermès), 1981, (couronné par l'Académie française) Si toubib, grand prix Vérité, rééd.., (Lacour),1997. Amours de Constance, et autres, roman (Les Presses du Miill), 2004. Ki et Wou, roman, (Les Presses du Midi) 2005.

Essais et divers
Le Gourara, étude historique, géographique et médicale, (Inst. Pasteur, Alger), 1953, (prix Larrey de l'Académie de Médecine). Eloge de l'Académie, (Lacour), 1988. Index des Mémoires de l'Académie de Lyon, (Lacour), 1989, (avec C. de Clavières) . Hier, Pont-Saint-Esprit, (Lacour), 1990. RéDexions d'un académicien rustique, (Lacour), 1990. Des jardins de la poésie au jardin secret du poète, (Lacour), 1990. Le Je paré des plumes de Pan, (Lacour), 1991. Regards sur l'Acad. des Sciences, B.- Lettres et Arts de Lyon, (Lacour), 1991. Dans l'aura d'André Chamson, (Lacour), 1993. Musique et poésie, quelques réDexions, (Lacour), 1996. Un soir Pâme du vin... suivi d'Oenomancies, (Lacour),1997. Paul Eluard : scintillements d'une étoile morte, (Lacour), 1997. Le désert, l~omme et la poésie, essai et poèmes (Les Presses du Midi, 2002). Feuillets de route, essai, (Les Presses du Midi 2005). Ecrire des poèmes, essai, manuel (Les Presses du Miill).2oo6.

Pour Elisabeth et Emmanuel lM Janine et Roselyne.

«La discipline faisant la force principale des Armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et une soumission de tous les instants. Les ordres donnés doivent être exécutés immédiatement sans hésitation ni murmure. L'autorité qui les donne en est responsable et la réclamation n'est permise au subordonné que lorsqu'il a obéi. Si l'intérêt du service que la discipline soit ferme, il veut en même temps qu'elle soit paternelle »
ère (Règlement de discipline générale, 1 partie)

«Je veux n'oublier rien, et tout mettre en place. Tâche immense, et qui semble au dessus de n'importe quelle puissance,. c'est pourquoi je la considère par parties, ajoutant une page après l'autre. » (Alain, «Les passions et la sagesse »)

FAUX DÉPART

Cela commençait plutôt mal: voyage long, pas vraiment joyeux, ville sombre et glaciale, hôtel vieillot et bon marché, dîner spartiate. Les ressorts du matelas, sur le lit marqué de griffures, imposaient leur présence et les grincements des boiseries achevaient de perturber un sommeil hanté à la fois de rêves de gloire et d'inquiétudes devant l'inconnu. Emmanuel, simple et modeste, était capable de tout percevoir à travers des riens: un regard, le frémissement d'une menotte dans sa poigne de dur à cuire, un toussotement gêné suivi d'une déglutition trop visible et son cœur ardent se trouvait aussitôt en alerte. «Ça va, petit? » Une distraction s'imposait entre le débarquement dans cette horrible gare et le retour à l'Hôtel sans joie: « Tu sais, je suis déjà venu ici, quand j'étais soldat, après ma première blessure en 1916. L'hôpital complémentaire qui m'avait reçu convalescent n'était pas loin du centre: alors j'ai bien visité la ville. Il faudrait voir trois endroits dont je me souviens encore: la place de Jaude, la cathédrale et la fontaine Sainte Allyre ». Et à peine eurentils pris possession de l'humble chambrette, qu'ils repartaient, bien couverts, arpenter les rues de la ville, sans trop s'attarder devant ces magasins pleins de tentations, avant d'aller faire une prière et humecter leurs doigts d'eau bénite dans cette grande église sombre où, près du chœur se dressait, somptueuse, la cathèdre de monseigneur l'évêque. On y respirait plus une odeur de moisi que d'encens, et la lourde tristesse des lieux incitait l'enfant

à haler son père, un peu comme un chiot qui tire à longueur de temps sur sa laisse pour avancer plus vite vers la station suivante. «Ça sera fermé, papa, dépêchonsnous. » Ouf, le porche fut franchi sans regret, semblait-il. Et par un chemin compliqué, dans le dédale des rues, avec l'aide successive de quelques passants, fut atteint ce lieu magique où les dieux gaulois semblaient avoir rejoint la sainte éponyme. Un prospectus mal imprimé remis avec le billet d'entrée (demi-place pour le fiston) apprit aux visiteurs que la sainte en question était en fait un saint homme, qui avait été évêque de Clermont il y a bien longtemps; mais le rédacteur n'établissait pas de cause à effet entre le prélat canonisé et la fontaine miraculeuse. Rien de miraculeux, d'ailleurs, dans cette source, bien mise en valeur pour impressionner le visiteur, avec ses cascades successives où mijotaient, dans de faibles plans d'eau, de petits objets variés qui recevaient le baptême permanent d'eaux auvergnates fortement chargées de calcium, déposant sur le support, par touches infinitésimales, une fme couche calcaire transfigurant objets et moulages. Le résultat n'était d'ailleurs pas laid et l'enfant, manifestement excité, l' œil avide, examinait les résultats dans la vitrine de vente: « C'est comme les stalactites, dis, papa?» Et papa d'opiner en se disant que la comparaison n'était pas si bête. Car il était fier de son petit, Emmanuel, sa deuxième grande joie au terme des horribles quatre années de guerre et après son mariage avec une jolie fille du littoral, lui, l'homme des montagnes et des vallées. .. La nuit avait paru longue dans ce mauvais lit, entre les ronflements d'un voisin et les éclats de lumière qui provenaient d'une enseigne extérieure. Et la crainte du lendemain, d'un avenir non imaginé et d'ailleurs inimaginable. Réveil morose, temps gris, café au lait au goût bizarre, et attente prolongée d'un car brinquebalant

10

qui emportait ses passagers dans un tintamarre de bruits divers. La campagne était aussi grise que le ciel: on se serait cru au cœur de l'hiver, et les corbeaux avaient pris possession du territoire. Emmanuel aurait bien donné quelques explications sur le pays et sa richesse, enfin, ce qu'on en disait dans les livres, mais il préféra respecter le silence quelque peu renfrogné de son fils. Enfm apparut le village, ou plutôt le bourg, aussi peu reluisant que la morne plaine qui venait d'être traversée. Descendus du car, tête à droite, tête à gauche, quelques pas hésitants et l'éternel recours à un monsieur à casquette, empaqueté dans une sorte de pelisse sans âge: explications laborieuses, doigt pointé dans une direction, puis dans une autre, non sans quelques passages sur l'occiput, sous le couvre-chef soulevé pour l'occasion. . . L'entrée n'avait rien d'exceptionnel pour un établissement d'éducation: elle avait même plutôt bonne mine et annonçait une résidence sinon charmante et champêtre, du moins des bâtiments réguliers et bien équilibrés dans un ensemble imposant, certes un peu gris, plutôt terne. « C'est là », dit Emmanuel. Il ne pouvait pas se tromper: au dessus du portail se déroulait une sorte de banderole métallique où s'inscrivait en grosses lettres le nom de la caserne: « Ecole militaire préparatoire ». - Te voilà chez toi, annonça le père en passant affectueusement la main sur la tête de l'enfant. Le petit opina du bonnet en émettant une sorte de grognement ambigu. Ils entrèrent dans le poste de garde. Tandis qu'Emmanuel exposait son cas au planton puis au caporal appelé en renfort, l'enfant, soudain alerté par un martèlement sourd, était ressorti: planté sur le seuil, bouche ouverte, oeil écarquillé, il regardait surgir de l'allée, entre deux bâtiments, un puis deux, trois et quatre

Il

groupes de soldats miniatures, chacun d'une trentaine d'individus en colonnes par trois qui, dans un ordre parfait, défilaient au pas cadencé. Les accompagnaient des gradés reconnaissables à leur taille, au képi et aux galons, qui scandaient joyeusement la progression par des « un, deux » sonores que reprenaient à leur tour les sous-officiers suivants, en écho, quoique avec des accents personnalisés et des modes différents: «ln, di ! ln, di !» ou «Une, deuh! Une, deuh!» ou encore «Ong, doux! Ong, doux...!» Quatre sections se suivaient ainsi, presque identiques, petits en tête, grands derrière, tous vêtus de bourgerons d'un gris bleu délavé, coiffés d'un calot à deux cornes proéminentes, et chaussés de sabots comme ceux des « gavachs » cévenols, responsables de ce fracas rythmé et lancinant, qui ne cessa que lorsque les sections, s'étant rangées côte à côte sur un front de douze colonnes, furent brutalement stoppées par un commandement guttural qui semblait venir du ciel: «Cooom... pagnie , halte! » Soudain le silence, plus rien ne bougeait, carré figé, comme inexistant... - Repos! Aussitôt, les rangs d'onduler, un brouhaha de s'élever tandis que les sous-officiers se rassemblaient autour d'un militaire doré sur tranche, qui donnait l'impression d'être le chef. C'est lui qui avait dû crier et arrêter la troupe. Jean croyait rêver! En fait, c'était une sorte de cauchemar éveillé: il se voyait dans une cour de prison, avec des petits comme lui, embrigadés, habillés uniformément de méchantes hardes, ensabotés, obéissant au doigt et à l' œil, sous les glapissements de gardeschiourme géants: il ne leur manquait que la chaîne et le boulet, ou les fers! Etait-ce là ce qui l'attendait, à peine son père aurait-il quitté les lieux ?

12

- On va s'occuper de vous, claironnait le chef de poste à la cantonade. Le commandant est prévenu de votre arrivée. En attendant qu'il puisse vous recevoir, on va vous installer dans le bureau de la première compagnie, celle où sera affecté ce jeune homme! Le danger se précisait. Un deuxième classe rébarbatif en tenue de sortie, - drap bleu clair, ceinturon, molletières et calot - leur fit signe de le suivre et les amena dans le bâtiment voisin jusqu'à une pièce proche de l'entrée où, dans un parfum de mauvais tabac, officiait un adjudant entouré de deux petits gradés, tous trois fort occupés. On leur désigna des chaises, contre le mur. Les visiteurs s'assirent en silence, assistant au défilé que leur arrivée n'avait pas interrompu. Un à un, des élèves entraient, saluaient, enlevaient leur coiffure dégageant ainsi une chevelure symbolique, taillée à l'ordonnance, nuque rasée. Ils aboyaient leur nom et leur numéro matricule et, à la demande du préposé - «Vide tes poches! » - se délestaient, qui d'un canif, qui d'un couteau suisse, qui de quelques pièces de monnaie: après avoir retourné leurs poches et récupéré leur mouchoir, un bonbon ou un vieux crayon tout mordillé, ils se recoiffaient, saluaient et tournaient les talons, au sens propre, en exécutant un demi-tour stylé et sans doute réglementaire. Ebahi, Jean coula un regard en direction de son père qui, lui, n'avait pas l'air outre mesure étonné. Un planton vint les distraire du spectacle, apportant un message à l'adjudant. Celui-ci hocha la tête et les interpella: «Bon! Je m'occuperai de vous plus tard. Le commandant vous attend: on va vous conduire à son bureau ». Comme soulagés, ils se dressèrent avec un bel ensemble et suivirent leur guide. Dans l'allée, redevenue déserte après qu'eût été dépassée l'arrière-garde de la compagnie, Jean saisit la
13

main de son père et freina la marche: « P'pa, dit-il à voix basse pour ne pas être entendu du militaire qui les précédait, p'pa, allons-nous-en, j'veux pas rester là ! » Et de serrer avec force les doigts de son père. Ainsi parvinrent-ils au P.C. annoncé par leur cicérone, - le P.C., c'est le poste de commandement, expliqua le père: au premier étage du grand bâtiment à vocation administrative était installé le commandant et son Etat-major. L'escalier était large, les murs revêtus d'une peinture de couleur ocre, manifestement bon marché (<< Bonalo » nota Emmanuel in petto, en connaisseur) et une petite odeur de vénérable moisi flottait par instant. Long couloir, long tapis, atmosphère feutrée, quelques rumeurs de voix assourdies et ponctuant ce silence relatif, le martèlement d'une machine à écrire, interrompu régulièrement par le retour râpeux du chariot.

Ils s'assirent sur le canapé, seul mobilier avec des
chaises, dans la salle d'attente au parquet ciré, dont les murs étaient ornés de gravures à thème militaire, un plan de fortification, bien caractéristique de Vauban, des sousverre où plastronnaient des cavaliers rouge et or, tout droit sortis d'une épopée napoléonienne, et deux portraits de messieurs, très dignes, l'un à barbiche, l'autre à moustache et favoris, célébrités nationales ou locales, allez savoir ! Emmanuel possédait l'art de se présenter en s'inclinant respectueusement et il le fit avec d'autant plus de naturel qu'à ses yeux, un commandant était un personnage d'un niveau élevé, quasiment mythique: au cours des quatre années passées sous les drapeaux, il n'en avait jamais rencontré un exemplaire, sinon à bonne distance, lors d'une prise d'armes.

- Chef de bataillon Guerroyer, dit sobrement l'officier, en jetant un coup d'oeil en coin à la boutonnière

14

très décorée de son interlocuteur puis sur son futur subordonné qui ne savait pas trop quelle attitude adopter. Manipulant nerveusement dans sa poche quatre sous et un caillou fétiche, il observait son père dans son périlleux exercice oratoire. - Nous n'avons pas compris, mon commandant, pourquoi le petit a été affecté à Billom : nous avons une école comme la vôtre à Autun, quarante kilomètres de chez nous à peine. Les trains ne sont pas commodes pour arriver ici. C'est long pour venir, il faut changer plusieurs fois et les horaires nous obligent à coucher à l'hôtel. Alors... - Oui... Oui, je comprends, je comprends. Le commandant lissa sa moustache et hocha la tête. Nous allons voir ce qu'il est possible de faire. Autun, ditesvous! Pourquoi pas ? Mais cela ne dépend pas de moi. La décision doit être prise à Paris. Emmanuel le remercia d'une courbette encore plus réussie que la première et fit un signe encourageant à son fils, dont le visage avait repris sa mine normale, rieuse et espiègle. - Bien! Je vous conseille d'aller déjeuner. Mais auparavant, vous pouvez faire le tour du quartier. Vous verrez, il est vieux, mais ne manque pas de charme. Revenez me voir à quatorze heures. D'ici là... Troisième courbette, digne, mais adaptée à la situation. Jean se crut obligé d'imiter son père et se souvint à point du temps où il était enfant de choeur et s'inclinait pour un amen ou un benedictus devant M. le Curé.
L'air, toujours aussi froid (<< Le fond de l'air est frais », remarqua Emmanuel) leur parut plus léger et le

15

chemin vers la sortie beaucoup plus court. D'un commun accord, ils avaient renoncé à admirer les beautés annoncées, d'autant plus qu'un clairon lançait aux quatre coins de la caserne quelque ordre mystérieux, répété par une sorte d'écho et que d'un peu partout surgissaient des silhouettes pressées: « Il sonne le rassemblement, ce doit être l'heure du rapport!» observa sentencieusement Emmanuel qui avait l'air de s'y connaître. « Après, ce sera

la soupe ». Et il modula avec une évidente satisfaction les
premières notes du refrain connu: « C'est pas d' la soupe, c'est du rata, c'est pas d' la...» Il s'interrompit brusquement, regarda l'enfant qui attendait la suite et prit un air décidé: « Allez, on y va ! » Ils retrouvèrent avec plaisir les petites rues, puis le centre et admirèrent pour le principe l'église et la mairie, la statue d'un inconnu, aussi, qui se dressait sur la place. Un peu plus loin Emmanuel fit une halte devant le monument aux Morts, parcourant des yeux la longue liste de ceux qui avaient disparu pendant la dernière guerre, comme s'il comptait y trouver le nom d'un ami ou d'un parent. Le nôtre peut-être, se dit Jean. Il savait que son père avait échappé de peu à la mort, une nouvelle fois en 1918, blessé à la tête par un éclat d'obus: impossible de l'extraire malgré une trépanation, en un point du crâne qu'il fallait aborder avec précaution dans les élans de tendresse. En une zone précise du côté gauche, on sentait battre comme un coeur, et cela impressionnait l'enfant. Tout comme cette expression bizarre qu'il entendait parfois dans la bouche de son père évoquant des séquelles, quelque chose comme « une amie à nos psi 1». Ce qui était sûr, c'est que le paternel voyait très mal du côté droit, ce qui le faisait taxer parfois d'impolitesse quand il croisait quelqu'un du mauvais côté et qu'il ne soulevait pas son chapeau.
1

hémianopsie

16

Un petit café-restaurant leur parut sympathique et ils entrèrent accueillis par une chaleur douce et le sourire épanoui de l'imposante patronne: « Tenez, mettez vous là, vous serez bien! Je vous apporte le menu! » - Tu vas voir, on va se régaler, annonça Emmanuel qui, depuis ses quatre ans d'abstinence et de régime, avait toujours tendance à se rattraper avec constance et assiduité. Il n'y avait pas de carte, ni d'option. C'était le menu du jour, geme campagnard - terrine maison, potée auvergnate (forcément !). Et un flan. Un petit pichet de vin fut partagé de façon assez inégale mais Jean se sentit malgré tout revigoré et prêt à affronter les aléas de l'après-midi. La discussion, animée, roulait sur les charmes désuets de l'établissement, et surtout sur cette atmosphère si particulière qui faisait évoquer ces maisons de redressement dont on menace les mauvais sujets. - Je t'en prie, p'pa, ne me laisse pas là. Je préfère l'autre école! - Mais grand nigaud, tu ne la connais pas. - Je sais bien mais ce sera sûrement mieux. Et puis le pays ne me plaît pas... Le café n'était pas mauvais. Ils firent durer le plaisir et après avoir payé l'addition, Emmanuel demanda s'ils pouvaient, sans déranger, rester encore un peu au chaud, en attendant de retourner à l'école. A deux heures précises, ils furent introduits chez le commandant. Installé devant son vaste bureau, il leur fit signe de s'asseoir en face. Derrière lui, à côté du portrait du Président de la République, était fixé un beau drapeau bleu, blanc, rouge dont le tissu soyeux accrochait des reflets, avec des inscriptions brodées et des franges dorées, comme les ornements de fête de monsieur le Curé. Ce devait être le drapeau de l'Ecole et Jean s'imagina, pendant quelques instants, vêtu d'un uniforme chamarré, défilant devant le

17

front des troupes, chargé, honneur insigne, de porter l'emblème. La voix du commandant le ramena à une réalité plus prosaïque. - Voilà, commença-t-il, mains jointes comme pour une prière, son regard bleu fixant le père dans les yeux. Le général chargé des écoles, enfin, son adjoint, a trouvé votre requête recevable. Seulement il y a un hic: Autun est plein à craquer! C'est l'école la plus recherchée, celle vers laquelle convergent à un moment ou à un autre les meilleurs élèves des écoles dites de base, comme celleci... Bref, pas de place pour votre fils. Le ministère vous propose donc soit de le laisser ici, où on n'est pas mal, soit de l'affecter dans un autre établissement semblable, pas plus proche de votre domicile, malheureusement, mais plus facile à atteindre en train.. - A quel endroit, mon commandant? - A EpinaI, dans les Vosges. Cette école est assez récente. Elle a remplacé, il y a deux ans, les écoles militaires préparatoires de Rambouillet et de SaintHippolyte du Fort, dans le Gard. Cette dernière, vous avez dû en entendre parler. J'ai vu dans votre dossier que vous êtes originaire du Midi et même né, je crois, pas bien loin de ce petit patelin? - Oh oui, mon commandant, si je connais! C'était même là que je croyais mettre mon fils. Tout près de nous, dans un beau pays, et une très bonne réputation en plus. Et puis j'ai appris qu'on l'avait fermée. Cela ne nous a pas empêchés de donner suite au projet. D'ailleurs, de mon côté, j'ai dû venir travailler en Bourgogne! - Bien! Reste à décider, maintenant. Que choisissez-vous? Voulez-vous consulter le Chaix ? - Inutile, mon commandant, puisque vous me dites que les communications sont plus faciles, nous irons à EpinaI.

18

- Parfait, j'avertis Paris. Il regarda sa montre. Vous avez largement le temps de reprendre le car pour Clermont. Après... Il acheva sa phrase par un petit geste de la main. Cela ne le concernait plus.
Ah, que ce pays était beau, quand on le quittait! Après la grisaille et les angoisses du matin, Phébus saluait de quelques rayons, dans une gloire solaire bien réussie, l'heureuse issue de la journée.

19

SURSIS

Presque dix heures! La mère de Jean eût un petit sourire. Quelle chance de pouvoir dormir aussi longtemps! Trop heureuse de retrouver son fils, ne serait-ce que pour quelques heures, elle avait admis qu'après toutes ces émotions (Emmanuel avait été prolixe) l'enfant méritait bien une grasse matinée! D'autant plus que ni lui, ni personne, ne savait ce qui l'attendait, là-bas dans les Vosges, ce pays perdu, inconnu des méditerranéens, sûrement un pays de sauvages: « Qui préfères-tu, ton père ou ta mère? J'aime mieux le lard! » Elle avait retenu cette plaisanterie entendue un jour dans la bouche d'un ami de son mari qui avait longtemps séjourné du côté de Mirecourt: d'accord, c'était exagéré, caricatural, mais tout de même... Il n'y a pas de fumée sans feu, non? Soudain, baillant et se frottant les yeux, l'enfant apparut sur le pas de la porte et gratifia sa mère d'un gentil sourire avant de se jeter dans ses bras; il pensait encore aux reclus de Billom et au grand danger qu'il avait couru. Maman était douce, elle sentait bon et elle lui parlait comme à un grand: à la maison, il était quelqu'un. Il demanda des nouvelles de sa sœur; elle était en classe depuis le matin de bonne heure. L'institutrice, une demoiselle prolongée, à moustaches et à blouse grises, ne plaisantait pas en cas de retard, et pas davantage avec la discipline et la tenue: fille ou garçon, tout élève devait porter un tablier noir, bien fermé, parfois rehaussé d'une soutache rouge ici et là, pour faire plus gai sans doute. (Jean n'aimait pas voir sa sœur vêtue de cette sorte; cela faisait orpheline et pensionnaire.) Comme elle était drôle et

affectueuse, il s'entendait parfaitement bien avec elle et elle lui manquait déjà, comme les indispensables disputes qui surgissaient dans différents cas de figure, jeux plus que conflits. Comment allait-il faire quand la séparation se prolongerait? - Tu es prêt? s'enquit Marie en lui tendant un bol de chocolat au lait fumant. Sous le regard déçu de son fus, elle crut bon d'ajouter: je ne t'ai pas fait de tartines, c'est trop tard et nous mangerons tôt. Votre train part à deux heures. Le voisin viendra vous prendre vers une heure et demie pour vous emmener à la gare de Meursault. Jean fit la grimace; les motifs ne manquaient pas: régime ballon, odeur contrariante d'un pot-au-feu en train de cuire et surtout rappel impitoyable du proche départ vers des terres inconnues et un peuple aux mœurs bizarres à en juger par les premiers contacts avec leurs congénères du Massif central. Il haussa les épaules, siffla un petit air pour se donner du courage et s'attaqua au contenu de son bol, trop chaud pour être avalé en quelques rapides lampées. - Tu connais les Vosges, maman ? Marie fit non de la tête. Languedocienne, elle n'avait jamais quitté ses rivages méridionaux sauf pour suivre Emmanuel en Cévennes quand, après le mariage, il fallut faire le tour de la belle famille. Et puis aussi, récemment, pour venir s'installer dans la Côte de Beaune: la crise avait fait des ravages, Emmanuel avait perdu son emploi, la société qui l'employait depuis plusieurs années ayant fermé ses portes. Que de misères pendant deux ans ! Heureusement qu'il avait pu prétendre à un emploi réservé et qu'il s'était courageusement mis à préparer le concours des Indirectes: un succès, mais en contrepartie, l'obligation d'émigrer sous des cieux nordiques... Ce voyage suffisait: elle ne reprendrait le train que pour retourner dans son pays. L'exil était tempéré par la frn des gros soucis et des

22

embarras d'argent. Emmanuel ne serait plus chômeur: il était maintenant fonctionnaire et bénéficierait d'une retraite. Mais que de mal pour s'adapter à ces gens qui avaient un tel accent, bien pire que celui des perpignanais, rouleurs de r impénitents. Et en plus, il fallait s'habituer au petit sourire en coin qui naissait sur les visages chaque fois qu'elle ouvrait la bouche: l'accent, bien sûr, mais en sens inverse... Et puis ce climat rigoureux, cet hiver sans espoir, la grisaille, les brumes, la neige, dont elle pressentait les prochaines rigueurs. Alors, les Vosges... Elle vint s'asseoir près du garçon et lui prit la main. - Tu sais, Jean, les Vosges, c'est comme partout. Il y a du soleil, des nuages, de la pluie, des beaux jours et des mauvais. Les gens n'y sont ni meilleurs, ni pires que chez nous. En outre, c'est une région qui fut très éprouvée par la guerre comme l'Alsace et la Lorraine, pour qui ton père s'est battu en 14-18 et a été blessé quatre fois. Ce sont de bons français, des patriotes. Ne t'en fais pas. Tu t'adapteras au pays et aux gens! Et puis, que tu apprennes à travailler là-bas, à Billom ou à Autun, quelle importance? C'est ton avenir qui compte, ta situation. Le reste... Elle mentait un peu et, en opinant gravement de la tête, Jean fit de même. - Tu as raison, maman. Tout de même, les Allemands, ils ne seront pas bien loin. Sur la carte, on le voit bien: les Vosges et le Rhin, ça se touche. Si Hitler nous fait la guerre, on sera aux premières! - Ne dis pas de bêtises. La guerre, on en sort à peine: on ne va pas recommencer! Si ton père t'entendait... Jean hocha la tête, se contentant de répondre silencieusement par une moue dubitative. - Tes affaires sont prêtes?

23

- Je vais voir si je n'ai rien oublié. Ça me fait drôle de m'en aller avec mon baluchon: c'est comme si je vous quittais pour de vrai! Marie sourit sans grande conviction. Ce départ l'affectait plus qu'il n'y paraissait. En fait, elle en voulait un peu à son mari : on ne fait pas un petit soldat d'un enfant comme Jean, si doux, si tendre, si affectueux. Qu'allait-il devenir là-bas ? « Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine... » Les refrains patriotiques chantaient dans sa mémoire, et dans l'ombre, une jeune fille pleurait.« Mort au Champ d'honneur! » Les deuils! En avait-on souffert de cette peur constante de voir arriver le maire ou les gendarmes ou encore le facteur avec un lettre officielle. Tous les jours, des proches, des amis apprenaient la mort d'un des leurs. La famille n'avait pas été épargnée. La guerre: pas seulement des privations, des soucis, des changements de métier. Après les inquiétudes, le silence, l'impossibilité de savoir, ou seulement de situer un être cher sur la carte de France, Aux «Armées» ou «Au front». Et le pire! Non pas l'anivée des Boches qui, disait-on, violaient, pillaient et coupaient les mains des enfants, mais la disparition des siens, dont on savait seulement qu'ils avaient été tués au combat, et à peine où ils étaient inhumés. Autour d'elle les héros s'étaient multipliés: autant de disparus. Et d'abord son grand frère, un jeune et beau garçon qui laissait une femme malade et une petite Claire dont il avait fallu s'occuper. Emmanuel, lui aussi, avait perdu son frère, sans parler des cousins et amis. Lui au moins, il était revenu. Abîmé, certes, handicapé, mais vivant et heureux de l'être! La gueITe ! Les boches! Et voilà qu'on en reparlait, et que cet Hitler, sa Gestapo et ses SS entrâmaient les dangereux voisins d'outre-Rhin vers de nouvelles aventures? Ça ne fmirait donc jamais?
24