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Fuir Brazzaville-Sud, otages des milices

De
147 pages
Ceci est le journal que l'auteur, étudiant congolais, a tenu pendant la guerre à huis-clos du Congo-Brazzaville de 1998-1999. Le 18 décembre 1998, les miliciens "Ninjas" du "Pasteur" N'tumi opposés au gouvernement congolais font une percée jusque dans les quartiers sud de Brazzaville. La réplique froide et brutale des forces gouvernementales jettera sur les routes de l'errance des centaines de milliers d'habitants. La guerre les rattrapera jusque dans leur village...
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Fuir Brazzaville-Sud,

otages des milices

www.librairieharmattan.com Harmattanl @wanadoo.fr

@L'Harmattan,2005 ISBN: 2-7475-9179-4 EAN: 9782747591799

Issangh'a Mouellet Wa Indo

Fuir Brazzaville-Sud, otages des milices
Journal d'un étudiant congolais pendant la guerre du 18 décembre 1998

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hm'll1attan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

Konyvesbolt Kossuth L u. 14-16

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KtN Xt de Kinshasa - RDC

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Université

A mes parents: Papa, Maman ; A mes frères et sœurs: une pensée affectueuse pour Dolly, le « grand Ami de toutes les luttes pour la survie» ; A mes amis: pensée particulière pour Nadira, Paul-Jaurès, Jean-Marie, Jean-Flavien; A toutes les victimes anonymes de ces guerres.

1 La traversée du Pool

* * *

Brazzaville Lundi, 14 décembre 1998 Vers 911.Voilà quatre mois que la crise du Pool dure. Les forces de Brazzaville affrontent les miliciens Ninjas du pasteur Ntoumi. Et les veillées funèbres naissent par dizaines dans les camps militaires oÙ sont cantonnées les nouvelles recrues Cobrasl sans compter celles qui sont organisées dans la cité... Depuis quelques jours, les détonations d'armes lourdes ont commencé à résonner aux portes de la capitale. C'est dire que les forces de Brazzaville reculent. La tension est grande. Pour nous, originaires des régions traversées par le chemin de fer2, la peur ne se cachait plus. Plus de chemin de fer, plus de voie de sortie. Connaissant la facilité avec laquelle les Congolais font l'amalgame de sang, quand on partage la même région qu'un leader politique: pour le gros de la troupe - les chairs à canons -, on cachait très mal notre affiliation ethnique aux Ninjas noyés dans le messianisme néo-matsouaniste incarné par Ntoumi. Tout le monde à Brazzaville savait que la guerre s'y déporterait tout en souhaitant le contraire. Vers llh, lorsque le trafic ferroviaire fut brutalement arrêté, beaucoup analysaient l'éventualité de la traversée du fleuve Congo. Mais par quels moyens? Avec quelles chances, les grands points de sortie étant gardés par les Cobras? Nous nous sommes réveillés ce matin loin du vacanne des gros véhicules fatigués de transport et des « cent-cent »3 venant de l'autre rive du Djoué. Tout le long de l'avenue Matsoua, des petits groupes se sont formés. On s'interroge. Le tonnerre des canons se fait plus menaçant. Les magasins d'alimentation et les quincailleries des Ouest-Africains qui contrôlent le commerce du pays sont fermés. Lundi, c'est le jour du ramassage des ordures du marché Total certes; cependant
I Milices du pouvoir de Brazzaville. 2 De Brazzaville à Pointe-Noire, le Chemin de Fer Congo-Océan (CFCO) traverse les régions du Pool, de la Bouenza, du Niari, pour aboutir à PointeNoire dans le Kouilou.
3 Taxis collectifs.

12 même les vendeurs par-terre sont absents. Les prestataires du service pousse-pousse et les désœuvrés venus de la RDC (République Démocratique du Congo), eux, sont debout depuis bien longtemps. Pourquoi l'avenue de l'OUA est-elle désespérément vide? C'est de la bouche d'un officier aussi effrayé que nous que sort la réponse: « A partir de ce lundi, plus aucun véhicule n'a le droit d'entrer dans la ville par le pont du Djoué ». Ceux qui habitaient cette zone, les fonctionnaires, les débrouillards qui gagnaient leur vie grâce à de petits boulots au centre-ville étaient invités à faire le voyage à pied. Les plus courageux des vendeurs par-terre ont finalement installé leurs produits. On a peur. Et on réfléchit. Au cas oÙ les Ninjas entreraient dans la ville, les Cobras et les forces angolaises4 se replieraient d'abord dans la zone Nord. Le problème c'est d'éviter d'être au mauvais endroit, au mauvais moment. Progressivement, la masse reprend ses droits. On espère, on espère. .. Soudain, un PMAKs hurle des rafales. Les vendeurs par terre se dispersent dans une pagaille incroyable. Les désœuvrés dits « chégués» entrent en scène pour piller mais échouent. Une unité spéciale d'intervention de la police appuyée par de nouvelles recrues de la présidence est venue arrêter un malfrat, nous dit-on. Personne ne demande son reste: on s'enferme dans les maisons.
* * *

Brazzaville Mardi, 15 décembre

1998

8h. Le marché Total essaie de vivre comme si tout était normal. Mais l'atmosphère est lourde d'appréhension. Rien que pour circuler dans le quartier, on se force à prendre l'air malheureux à chaque treillis croisé. Dolly, mon frérot, élabore des stratégies « d'évacuation». Je ne cesse de rire lorsqu'il assène qu'il nous vengera des pertes de 1993 et 1997.

4

5

Les forces angolaises prêtent main forte au pouvoir depuis octobre 1997.
Fusil d'assaut Kalachnikov AK 47.

13 JOh. Tous les jeunes Brazzavillois piétinés, « suffoqués» dans leur être, pensent à une fortune facile; Dolly, pour prendre son exemple, devait passer son baccalauréat et voir venir, entreprendre la marche de l'aventure à l'étranger. Nombre de ses amis se retrouvent aujourd'hui en Afrique de l'Ouest ou en Europe. Le Congo-Brazzaville est devenu un chantier d'instabilité chronique. Vers 14h. La boulangerie de la gare routière fonctionne à plein régime. Les bus se livrent une lutte sans merci pour rafler le plus grand nombre de clients. La phan11acie Socophar est fermée. Devant le dépôt Baco-viande de l'actuel hOllli11e d'affaires libanais le plus en vue du pays, de jeunes recrues vident le pick-up Nissan qui leur apporte joumellement leur ration de poisson frit... Tout paraît nomm!. La psychose nous ronge de l'intérieur. 1611.Les canons se sont tus. Pour combien de temps? Nous démarrons avec quelques amis une nouvelle partie de notre jeu favori du moment: la lecture des heures qui passent... Une bOill1emajorité de ces frères dans la peur est convaincue de l'implication des rebelles de l'UNIT A6 aux côtés des Ninjas. Carte à l'appui, je démontre l'absurdité d'une telle affirmation. Pour mes amis, c'est une sorte de consolation, un cri de désespoir à peine perçu par eux-mêmes. Je reviens sur le repli des Cobras en cas de débâcle. Je soutiens fermement que leur priorité sera d'atteindre le QG de Mpila, les quartiers Sud de Brazzaville étant acquis à l'ancien régime. Il y a aussi une certaine méconnaissance du terrain. Les frères dans la peur ne semblent pas convaincus. Tout comme hier, un PMAK rugit à nouveau. Cette fois, c'est dit, les Cobras veulent piller le marché Total et, par la suite, les quartiers Sud. Les désœuvrés de l'ère Mobutu, venus de la RDC voisine essayent de jouer leur carte (piller). Mais ils échouent de nouveau. Des commerçants perdent quand même trousses et caisses de marchandises. Et toutes les portes du marché sont à présent fermées. L'anne crépite pendant deux minutes environ.

6

Union pour l'Indépendance au pouvoir de Luanda.

Totale de l'Angola,

à l'époque

opposition année

14 17h. C'est déjà la nuit à Bacongo. Le pillage attendu n'est pas venu. Il paraît qu'une nouvelle recrue en mal de chanvre s'est mise à tirer en l'air pour obliger le foumisseur à faire l'impossible.
* * *

Brazzaville Mercredi, 16 décembre

1998

7h. La joumée commence timidement. Malgré l'absence de circulation, on sent comme une faible reprise du quotidien. Les amles n'ont pas chanté. La veille, sous la pression de Dolly, on a fait nos bagages. Il dort paisiblement. L'air de rien, je lui pince le mollet; cela lui arrache un cri. Du regard je lui indique le sac qui n'attend que le feu vert des annes. Il encaisse avec un sourire et prend le pari, assurant que je lui donnerai bientôt raison.
9h. Sally est avec moi. Ma pauvre chérie est triste, et c'est visible. Dolly est sorti il y a une dizaine de minutes; je lui ai demandé de rentrer à la moindre alerte. Je lis la peur du moment dans les yeux de ma grande. Plus encore, depuis trois ou quatre jours, on craint que nos «petits n'aient pas raté l'avion» Imaginez si l'apocalypse nous tombe dessus demain ou après demam . . .

- Que deviendrai-je? Ils vont me rejeter! J'étouffe ses craintes dans un long baiser. Mon petit génie sourit. Je connais son courage. Son histoire est déjà pathétique, et sa propre famille n'en connaît qu'une partie. Lorsque je relis notre amour, je plaide coupable. Je l'aime. Elle le sait; je l'aime peut-être un peu trop. «Amour irrationnel », m' a-t-elle souvent reproché avec cette fierté au féminin que se partagent les femmes entre elles. Et mon petit génie sourit encore. Elle a besoin de me voir pour se rassurer. Elle va faire le marché du .lour. 9h45. Nous faisons notre marché comme un vieux couple. Dans le marché personne ne parle politique et artillerie lourde. Cependant tout le monde y pense assurément. J'ai peur à mon tour. Sally se montre véritablement femme, ma felmne. Tout dans sa personne me confère le pouvoir traditionnel de guide. Je