Futur immédiat

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« Je ne veux pas écrire pour faire de la littérature - je ne cherche pas le beau, je ne cherche rien. Je veux juste dire ce qu’il en est de moi.
Je vais mourir du sida, cette maladie qui décime l'Afrique et dont tout le monde se fout royalement (les beaux discours n'y feront rien!).
J'écris pour qu'on me plaigne, pour qu'on se souvienne de moi, de moi et de Victor. Pour qu'on se souvienne, qu'on reconnaisse ma souffrance, mon désarroi et mon déclin. »
« Plus je m’avance vers ma fin et plus je réfléchis dans le vide mais plus je sens que c’est là qu’opèrent les vérités profondes...L’amour est toujours la meilleure réponse à l’injustice des hommes ».
Walter Benjamin disait que tout roman est un essai sur le monde, et que chaque personnage porte en lui une possibilité de vie.
J’aimerais que vous lisiez l’histoire de Joseph – Noir d’Afrique du Sud, enfant de l’apartheid – comme celle d’un frère que vous auriez pu croiser, un soir, sur le quai d’une gare, ou dans un bar, assis au comptoir, ou dans la salle d’attente d’un médecin.
Je souhaiterais que vous appreniez à l’aimer. Il est un peu ce coin de terre et de ciel que nous portons tous en nous, qui nous chuchote le bonheur d’être et la grandeur d’exister.


Publié le : mardi 10 juin 2014
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EAN13 : 9782332609984
Nombre de pages : 126
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-60996-0

 

© Edilivre, 2014

Citations

 

Et puisque départir me faut,

Et du retour ne suis certain,

– Je ne suis pas homme sans défaut

Ne qu’autre d’acier ne d’étain ;

Vivre aux humains est incertain,

Et après mort n’y a relais ;

Je m’en vais en pays lointain –

Si établis ce présent lais.

François Villon – Lais

Et comme je dois partir

Sans certitude sur mon destin

– Je ne suis pas homme sans défaut

Ni plus qu’un autre fait d’acier ou d’étain ;

Vivre aux humains est incertain

Après la mort il n’y a plus d’âge ;

Je m’en vais en pays lointain –

Ici se trouve mon héritage.

Transposition libre Hervé Miclot
– Les Dons

Futur immediat

 

Un homme meurt

Ceci est son histoire

2003 – fin du mois d’août

Derrière l’incertitude se trouve quelque chose d’irréversible. Et cela, malheureusement, est d’une telle évidence ! Je regarde en moi, je trouve la nuit, et la nuit viendra.

Je relis le cahier, les coudes appuyés sur la table en bois rongée par les vers, près de la misérable fenêtre. Les trains ne cessent de rouler dans la tombée du jour ; je les vois briller déjà de tous leurs feux. Ils me font rêver, ces trains qui roulent si vite, tellement vite que parfois, je me frotte les yeux, mes yeux fatigués, exorbités et rougis. Je les frotte dans l’espoir de remettre mes idées en place. Je cherche à m’orienter, mais je sens que le désert croît au fond de moi, que bientôt je ne serai moi-même qu’un morceau de matière froide, que ma chair se détachera des os, que mes os s’enfonceront dans la terre et qu’ils finiront, un jour ou l’autre, à se confondre avec le sable et la poussière.

Mais avant cela ceux que j’ai connus, ceux que j’ai aimés seront morts eux-aussi.

J’ai apporté tous les livres que j’ai pu, les Proust, Coetzee, Banks, Durrell, mais je n’ai pas réussi à me plonger dans la lecture d’un seul. Je me sens détaché de tout. Maintenant, je me sens prêt pour partir loin d’ici.

Il me semble que je suis triste. L’idée de partir me fait une peine immense, mais ce qui me peine encore plus, c’est que je ne vois pas à qui je pourrais la communiquer, toute cette peine qui m’étouffe.

Les gens qui meurent ont souvent des enfants à qui parler, des conjoints, des parents proches. Moi, je suis seul, aussi seul que le premier homme qui a dû mourir, et qui l’a su.

Quand je reprends courage, je tente de regarder ma propre disparition d’une manière froide, distante, comme s’il s’agissait de la mort d’un autre. Dans ces moments-là j’essaye d’écrire sans trop réfléchir, écrire comme on respire, sans trop faire attention. Ecrire comme on marche, tranquillement, porté par la terre, à l’abri. Ecrire comme on aime…

Je ne suis pas assez vieux pour mourir. Je meurs à l’âge où Mozart aurait pu créer des musiques encore plus belles, où Schubert aurait pu nous léguer des joyaux magnifiques, plus magnifiques encore que La jeune fille et la mort, ou que l’Inachevée ; à l’âge de van Gogh aussi, dans ce désarroi incroyable, et cette force aussi, cette force-là.

J’aimerais écrire jusqu’au dernier souffle. C’est impossible, personne n’a réussi à écrire jusqu’au moment ultime. Personne ne peut témoigner de son passage au néant, surtout s’il est seul, face à lui-même, dans le silence d’un terrain vague, à la lisière d’une ville.

Cela m’aurait probablement aidé, d’avoir quelqu’un avec moi. Cela m’aurait très certainement aidé qu’une personne me suive et me filme. Il aurait été absolument magnifique qu’une personne me suive, m’accompagne jusqu’à la limite, qu’elle me permette de retranscrire les ultimes fragments de lucidité. Il eut été absolument génial qu’une personne me filme, qu’elle me fasse exister, après moi.

Le désir de tout comprendre, de tout saisir, d’exercer le pouvoir de la conscience, de tout intégrer dans les filets d’une représentation sans limite.

Espoir insensé.

Voici ce qui va se passer. Je vais marcher, je vais traîner ma carcasse jusqu’au bord des rails. J’ai repéré un endroit, qui m’a paru agréable. D’un côté, il est bordé d’arbres, je crois que ce sont des ormes. De l’autre, des herbes folles, que le vent chahute par intermittences. Quand un train passe les herbes folles frissonnent, mais pas autant qu’on aurait pu l’imaginer. Quant aux arbres, ils semblent parfaitement indifférents. Je vais me mettre à l’affût des trains, et quand je l’aurai décidé, je me jetterai résolument sous les roues de celui que j’aurai choisi. Je n’ai aucun critère. Au fond ça m’est assez égal, mais je n’aimerais pas me rater. Ce serait moche. Moche, sale et douloureux.

Je sais que ce sera une rude épreuve pour les passagers. D’abord, du fait de l’arrêt brutal du train, ils vont être surpris, complètement désorientés. Un véritable bouleversement. Il risque d’y avoir des blessés, mais rien de grave, comparé à mon propre sort. Je n’en veux à personne. La malchance, c’est tout. Le destin, très peu pour moi. Il n’y a rien de déterminé, même si, au fond, les choses s’enchaînent la plupart du temps derrière notre dos. On y est pour pas grand-chose.

Le train va mettre un temps infini avant de s’arrêter tout à fait. Ensuite, il va falloir comprendre ce qui s’est passé, expliquer aux passagers. Pas facile de dire aux gens qu’un homme est mort. Qu’il est mort, là, sous leurs pieds, pour ainsi dire, sans qu’ils le sachent, sans qu’ils s’en doutent, bien que cela ne recèle rien de bien original, de bien extraordinaire. Des gens meurent tous les jours sous les trains, volontairement ou non.

Certains des passagers vont être fortement contrariés, non pas du fait de ma mort, (pour eux ce sera un mort anonyme, un mort comme on entend à la radio), mais parce que leur soirée va s’en trouver fortement bouleversée.

Quand j’y pense je ne peux m’empêcher de sourire doucement. Certains vont pester contre moi, d’autres vont aussitôt téléphoner pour prévenir ceux qui les attendent, qu’ils ne s’inquiètent pas, c’est juste un léger retard, ils seront à la maison dans la nuit, avant minuit très certainement, tout dépend du temps que le train mettra à repartir. Et puis, trop compliqué d’en amener un autre, là, en rase campagne. Il faudra faire avec (fait chier tout de même ce mec, il pouvait pas choisir une autre manière de mourir !). Je suppose que des hommes, ou des femmes, se rendaient à un rendez-vous amoureux, légitime ou non, avaient programmé leur soirée pour connaître un plaisir des plus délicieux. Je regrette par avance de briser leur attente, je regrette de différer leur rencontre. Un mort c’est souvent encombrant pour ceux qui en sont les victimes. Les victimes qui n’ont rien à voir avec lui. Un peu plus et on devrait mettre à l’amende tous ceux qui viennent troubler le bon déroulement des plans, projets et perspectives. Oui, mettre à l’amende, sanctionner lourdement, voire arrêter et jeter en prison tous ceux qui viennent perturber l’organisation générale, glisser leur corps dans les rouages, le maudit grain de sable qui fait dérailler les machines. Il faudrait se donner les moyens d’anticiper sur les décisions, rationnelles ou irrationnelles, méditées ou totalement imprévisibles, qui viennent saboter le rythme général des activités. Une société digne de ce nom ne peut accepter ce genre de perturbations parfaitement indignes de ses capacités organisationnelles.

Par ma faute certains vont peut-être rater quelque chose d’important, un rendez-vous d’affaire, un contrat à signer. D’autres ne vont pas pouvoir être au chevet de leur grand-mère, qui sera morte lorsqu’ils arriveront à l’hôpital. Ils pesteront contre moi, contre cet imbécile qui n’avait rien d’autre à faire que de se jeter sous les rails du train, de leur train, du train qu’ils avaient pris dans l’espoir d’arriver à temps, à temps pour tous les faits qui s’intègrent dans la vie, qui prennent place dans le cercle des vivants. Mais un mort que l’on ne connaît pas, et qui, de surcroît, vient chambouler tout ce qui était jusqu’alors si bien agencé, un mort à qui on n’a rien fait, que l’on aurait pu même aider, qui aurait même pu devenir un ami, leur ami, un mort que l’on ne connaît pas et dont la mort déclenche une telle avalanche de conséquences désastreuses, un mort capable de revêtir tout à coup, et à leur détriment, une importance si grande, c’est vraiment, mais vraiment un véritable scandale !

Je ne peux m’empêcher de sourire en imaginant ce qui va se passer dans quelques minutes, une heure, deux heures tout au plus. Si j’attends trop au bord des voies j’aurai trop froid. J’aurai trop froid à demeurer sans rien faire, me contentant d’exister avant ma propre disparition. Je n’ai pas assez d’imagination pour penser ce que je penserai alors. Peut-être que la pensée va s’arrêter, une fois la décision prise. Ou bien, la pensée va gagner en intensité. Peut-être vais-je tout comprendre, ou m’apercevoir qu’il n’y a rien, mais vraiment rien à comprendre. Qu’il n’y a qu’à constater. Mais on ne peut pas s’empêcher de broder. Le cerveau est ainsi fait qu’il rajoute du réel au réel. Comment donc saisir ce qu’il y a, effectivement, à saisir ? On ne peut pas se mettre à l’écart, on ne peut pas voir les choses telles qu’elles sont. Trop difficile, il faudrait penser sans penser, être et ne pas être.

Je me suis acheminé vers davantage de méditations.

Plus je m’avance vers ma fin et plus je réfléchis dans le vide mais plus je sens que c’est là qu’opèrent les vérités profondes.

Le vent s’est levé subitement. Les feuilles ont tourbillonné dans l’espace comme des grappes d’insectes. Le vent me picote la peau du visage. Il est chargé de sable, de fines particules de terre, qui s’incrustent dans les pores et creusent leur nid douillet. Tant de choses se passent que l’on ne perçoit pas. On prête attention à ce qui nous est utile pour vivre, s’orienter, organiser, inventer. On ne fait pas suffisamment attention aux choses, pour elles-mêmes. On se conduit en maître du monde. Au fond, nous sommes naïfs, naïfs et superficiels. La vraie réalité nous échappe. Avons-nous progressé ?

Moi je suis là, sur cette petite partie de l’écorce terrestre, et moi je vais mourir, vous comprenez ?

Et après ma mort je suppose que rien ne va changer. Que je sois mort ou non, que je sois vivant ou non, cela ne change rien à l’affaire ! Pour moi, ça change tout ! Mais je n’aurai pas les moyens de le concevoir, je ne serai plus.

Je me souviens de cette nouvelle de Tolstoï, la mort d’Ivan Ilitch, oui, je crois que c’est le titre. Un homme d’une soixantaine d’années rencontre une jeune femme dans un train. Assis dans le même compartiment ils échangent des propos sur la vie, sur la mort, sur le sens de la vie. Et puis, cette phrase, prononcée à mi-voix, par l’homme qui sait qu’il va mourir d’un cancer. Je suis passé à côté de quelque chose. A côté de quoi ? lui demande la jeune femme, belle, intelligente, attentive. Justement, je ne saurais le définir.

Tout comme cet Ivan Ilitch, il me semble parfois que je suis passé à côté. La vraie vie est ailleurs, a dit Rimbaud. Le sentiment de vivre et de se regarder vivre…

La nuit est tombée entièrement. Les trains sont moins nombreux. Il va bien falloir que je me décide. Il ne s’agit pas de traîner avec ça. Il faut savoir se déterminer, conduire sa vie avec détermination.

J’ai les deux cahiers avec moi. J’écris péniblement, avec ma lampe de mineur posée sur mon front. Les deux cahiers sont un peu comme des enfants. Ils sont à protéger. J’aimerais que quelqu’un les trouve, s’en occupe, les lise, les diffuse. Je sais que rien n’est garanti.

Voilà ce que j’envisage. Je vais attendre un train, là, juste au bord des rails. Je vais le regarder s’approcher de moi, rouler, glisser vers moi, entraîné par toute la force des machines, par tout le progrès humain. Je suppose qu’au moment où il va me happer, j’aurai à peine le temps de réaliser ce qui se passe. Il faut que j’écrive jusqu’à la dernière extrémité. Et puis, avant de me jeter sous les roues, jeter les cahiers vers le talus. A moins que je ne décide de les enterrer, comme si j’assistais à mon propre enterrement. Tout à coup cette idée, mais oui, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Je vais les poster, les adresser à Paméla. Elle saura quoi en faire, elle connaît des personnes bien placées. On peut toujours espérer ! Et si la poste les perd, et si Paméla n’en fait rien ? Cela ne dépend pas de moi, je ne serai plus là pour tenter quoi que ce soit. Mais tout de même…

Joseph, viens Joseph, lance-toi, n’aie pas peur, le train est là, tout près, à moins de trois minutes, il va assez vite, il me semble. J’écris, stop, laissons le cahier.

Je fermerai les yeux.

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