Gaston Monnerville (1897-1991) - Un destin d'exception

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?Un homme au destin exceptionnel, tel fut Gaston Monnerville, par sa spectaculaire ascension sociale, par l’exemple d’intégration républicaine qu’il représente, par le modèle de vie qu’il nous offre.


Descendant d’esclaves des Antilles, petit boursier de Cayenne, Monnerville devint un avocat à l’éloquence éclatante, défenseur des victimes du racisme, radical-socialiste épris des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité.?Député de la Guyane puis secrétaire d’État aux Colonies avant la Deuxième Guerre mondiale, il s’implanta ensuite dans le Lot et, pendant près de vingt-deux ans, présida le Conseil de la République, puis le Sénat.
En octobre 1962, Gaston Monnerville s’insurgea contre la décision du général de Gaulle de soumettre à référendum un projet de loi instituant l’élection du président de la République au suffrage universel, jugeant la procédure contraire à la constitution.?C’est la raison pour laquelle il taxa de « forfaiture » – le mot fit mouche – le Premier ministre Georges Pompidou. De Gaulle ne lui pardonnera pas cet affront, et durant plus de six années, Monnerville dut effectuer sa « traversée du désert ». L’avenir et sa « justice immanente » devaient finalement lui donner raison.


Professeur émérite d’histoire contemporaine, Jean-Paul Brunet retrace l’itinéraire exemplaire de cet homme d’État dont la vie fut consacrée à la défense du droit et qui apparaît comme une conscience de la République.

Publié le : dimanche 1 septembre 2013
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EAN13 : 9782844509352
Nombre de pages : 260
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II.TI MOMO OU LE SYNDROME DE L’ESCLAVE LIBÉRÉ
Gaston Monnerville naît le 2 janvier 1897 à Cayenne, en Guyane fran-çaise, cette « France équinoxiale » – comme il l’appellera plus tard –, ou selon la belle expression de Jaurès, cette « parcelle de France palpitant sous d’autres cieux ». Rattachée à la France depuis 1635, la colonie est immense, 2 avec ses quelque 90 000 km , mais ses richesses naturelles restent potentielles et sa population, à peine plus de 30 000 personnes, bien réduite par rapport à celles de la Guadeloupe et de la Martinique qui dépassent l’une et l’autre les 200 000 habitants. La population se concentre sur la côte, à Saint-Lau-rent-du-Maroni, centre du bagne, et à Cayenne le chef-lieu qui ne compte pas plus de 10 000 âmes.
Paysages luxuriants, épaisse forêt d’arbres de trente à cinquante mètres de hauteur que seules les rivières permettent – à peine – de pénétrer, vacarme d’oiseaux et de singes, sournoiserie de reptiles et d’araignées géantes, fleurs tropicales, parfums exotiques, la nature majestueuse et envoûtante de la Guyane a été popularisée par le filmJean Galmot aventurierdans lequel, malgré les entorses faites à l’histoire, Gaston Monnerville se plaisait à retrou-ver, au soir de sa vie, la munificence de son pays natal. Mais méfions-nous des visions touristiques pour citadins en mal de dépaysement, car le pays est pauvre et ingrat. Sans doute y a-t-on découvert de l’or en 1855, et des milliers d’orpailleurs y ont débarqué : on en dénombre alors 7 000, il y en aura 12 000 en 1911 ; même s’ils sont à l’origine de 90 % des exportations en valeur de la Guyane, à vrai dire, dans leurs exploitations rudimentaires qu’ils limitent aux alluvions superficielles, ils gagnent leurs grammes d’or à la sueur de leur front. La forêt est riche en bois d’ébénisterie et de construction navale, mais les communications manquent pour les en rapporter, de même pour l’exploitation du latex. Sur la bande côtière, le sol est d’une fertilité éton-nante : cacao, café, cannelle, vanille, canne à sucre, banane, cultures indus-trielles, plantes aromatiques et tinctoriales, oléagineux, coton dont on peut faire trois récoltes par an, élevage bovin même. Mais il manque des routes et des capitaux. Surtout le climat est malsain, avec son hygrométrie courante de plus de 90 % et son paludisme endémique qui, avec le manque d’hygiène, le sous-équipement médical et la malnutrition, contribue à une mortalité considérable, bien supérieure à la natalité. En sorte que si chacun peut acqué-rir à bon marché une parcelle de terre, il limite à peu près sa production aux nécessités de sa propre consommation. Il n’est pas besoin d’aller chercher très loin les causes de « l’indolence créole » que soulignent tous les observa-teurs extérieurs.
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Cayenne rassemble donc tous ceux qui peuvent ne pas vivre ailleurs. e Bourg colonial duXVIIIsiècle, ses rues à angle droit sont orientées vers l’est-nord-est, afin que les vents alizés qui soufflent de cette direction puissent apporter un peu de fraîcheur. La maison natale du jeune Gaston, au 22 rue du Collège, est une de ces maisons coloniales en bois, où une véranda et des couloirs ouverts permettent à l’air de circuler. Le soir, tout le monde va se promener sur la place des Amandiers, au bord de la mer, à la recherche d’un peu d’air frais. La population est issue d’un immense brassage de races, depuis que les Amérindiens originels ont été rejoints par le « bois d’ébène », c’est-à-dire les esclaves noirs prélevés en Afrique au cours de l’effroyable traite de trois siècles. Il y a là des blancs métropolitains, de moins en moins nombreux, des blancs créoles, des noirs, des travailleurs amenés d’Asie, et toute une gamme de métis et mulâtres. Dans cette société multiraciale, le racisme esta prioriimpensable. En fait les clivages sociaux, dont la hiérarchie se fonde sur l’aisance financière et la maîtrise de la culture française, recou-pent assez largement la couleur de la peau, encore que rien ne soit prédéter-miné : nombre de blancs, chez les bagnards libérés et quelques orpailleurs, figurent parmi les pauvres ; et certains éléments de la petite bourgeoisie noire ou mulâtre sont à force de travail en cours d’ascension sociale et investissent les emplois de fonctionnaires et les professions libérales.
Les Monnerville ne sont pas originaires de Guyane, mais de la Marti-nique, exactement de Case-Pilote sur la côte occidentale de l’île. Le père de Gaston, qui se prénomme Marc Saint-Yves d’après l’état-civil – son prénom usuel est le dernier, comme c’est souvent le cas en Martinique – est un petit fonctionnaire issu de l’enseignement primaire supérieur, et sur l’acte de nais-sance de Gaston, il est porté comme comptable à la direction du port ; en 1910, il sera commis de mairie. Dans son livreTémoignage, Gaston Mon-nerville passe rapidement sur les raisons qui ont amené ses parents à venir en Guyane, et il ne dit mot sur les circonstances de sa naissance – sans doute parce qu’il ne leur accordait pas une importance excessive ou qu’il les consi-dérait comme trop personnelles, mais elles sont fort intéressantes.
On a fait beaucoup de suppositions sur le nom de Monnerville. C’est celui d’une petite bourgade de la Beauce, située à 13 kilomètres au sud d’Etampes ; Orville pour sa part désigne un village proche de Malesherbes, qui se situe comme Monnerville à la périphérie d’une zone où les toponymes se terminent souvent par le suffixe « ville », ce qui atteste une fondation à l’époque carolingienne. Certains ont émis l’hypothèse d’une adoption de ces patronymes après l’abolition de l’esclavage. On sait en effet que les anciens esclaves, qui n’avaient généralement qu’un prénom ou un sobriquet, durent choisir un patronyme. Ils optèrent rarement pour un nom dérivé de celui de leur ancien maître, plus souvent pour leur ancien prénom ou pour un prénom du calendrier, pour des noms d’instrument de travail, des noms évoquant la nature, ou encore des noms de ville : il y eut des Pari ou Paris, des Padou etc. Pourquoi pas, à l’instigation d’un métropolitain originaire d’Ile-de-France, des Monnerville ou des Orville ? Mais la piste est fausse. Les recherches
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e généalogiquespermettentderemonterauXVIIsiècle, où l’on retrouve la trace en Martinique d’un ascendant de la mère de Gaston, Jean Orville, né en 1644 à Dinan, manufacteur de canne à sucre, et décédé en 1731 à la Martinique. Quant au nom de Monnerville, il fut porté par un Français originaire de Nor-mandie, Asselin de Monnervillle, né en 1778, qui fut marguillier de Case-Pilote. Il eut un enfant, qu’il reconnut, d’une esclave noire, Pierre Monnerville – car durant la Révolution française, la première partie du patronyme avait disparu. Ce Pierre Monnerville, le grand-père de Gaston, fut instituteur, puis négociant et exerça les fonctions de maire de Case-Pilote ; c’est à lui que l’on doit la belle fontaine qui orne encore aujourd’hui la place de la commune.
Née à Case-Pilote en 1860, la mère de Gaston, MarieFrançoiseOrville, était couturière de son état à sa naissance en 1897. D’après les témoignages familiaux et quelques vieilles photographies, elle était incontestablement plus noire et son ascendance d’esclave était beaucoup plus prononcée que celle de Saint-Yves Monnerville. Né lui aussi à Case-Pilote en 1857, ce dernier était pour sa part un sang-mêlé très proche de l’aristocratie blanche ; on trouve aujourd’hui en Martinique des Monnerville aux yeux bleus… C’est la raison pour laquelle on peut penser que leur liaison ne fut pas acceptée par le milieu familial et que le couple s’expatria.
C’est sans doute aussi la même raison qui, jointe aux habitudes locales, entraîna Saint-Yves à ne pas se marier, même quand sa femme lui eut donné six enfants. Nés respectivement en 1888 et en 1892, Victor et Yvonne s’ap-pelèrent Orville jusqu’à leur reconnaissance par leur père, en mars 1895. En revanche Just (né en février 1895) et Gaston furent reconnus dès leur nais-sance. Mais il faudra attendre 1910 et une maladie de Françoise pour que leurs parents se marient : l’état-civil de Cayenne précise qu’à la date du 25 avril de cette année-là, la future épouse étant malade et dans l’impossibilité de se déplacer, l’officier d’état-civil se rendit dans une maison sise 7, rue Vol-taire – la famille avait alors déménagé – où, toutes portes et fenêtres ouvertes, les deux futurs époux comparurent publiquement devant lui. En fait l’attitude de Saint-Yves Monnerville reflétait parfaitement les coutumes locales qui ne portaient guère au mariage, car les sociétés guyanaise et antillaise subissaient encore toute la tradition de leur passé d’esclavage. Les populations dont elles étaient issues, on le sait, provenaient essentiellement d’Europe et d’Afrique, mais aussi d’Asie et du Moyen-Orient. Leur métissage et l’atténuation des clivages ethniques et culturels avaient été favorisés par plusieurs facteurs : l’exiguité de chacune de ces collectivités au sein de zones géographiques elles-mêmes réduites ; le découpage des territoires occupés en plantations qui fonc-tionnaient de manière presque autonome ; l’adoption du catholicisme comme religion commune. Dans ce cadre qui fonctionnait donc comme un véritable creuset culturel, beaucoup d’unions étaient des unions libres, durables ou épisodiques, et les naissances généralement illégitimes. Les familles, très larges, élevaient quantité d’enfants, sans se préoccuper à l’excès de quel lit ils étaient issus. Ces habitudes multiséculaires ne pouvaient disparaître d’un coup en vertu de l’abolition de l’esclavage. Dans la société guyanaise de 1930,
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de nombreux couples vivaient encore en union libre. Le recensement de la population effectué en 1931 l’atteste : sur les 24 471 habitants qu’il a cernés (les bagnards semblent ne pas comptés dans le total et nombre de personnes vivant en brousse y ont visiblement échappé), il ne décompte que 3 138 marié(e)s et 878 veufs ou veuves, alors qu’il y aurait 15 249 adultes, parfai-tement équilibrés entre les sexes (avec même une légère prédominance fémi-nine) ; la proportion de célibataires (qui, compte tenu des enfants, atteignent le chiffre de 19 164) apparaît donc considérable et montre que le mariage n’était pas institutionnalisé dans la colonie.
En tout cas Gaston Monnerville assumera totalement, sa vie durant, la lignée qui l’a vu naître. Contrairement au comportement courant des métis, il mettra même l’accent sur son sang noir, sur sa condition de descendant d’esclave. De là résultent chez lui deux attitudes ou sentiments : d’abord l’amour de la République en général, de celle de 1848 en particulier, avec l’exaltation constante du nom de Victor Schœlcher. Né à Basse-Terre en Mar-tinique de parents alsaciens, devenu député de la Martinique et ministre de la Marine, Schœlcher fit adopter par le gouvernement provisoire de la Seconde République, le 4 mars 1848, le principe de l’abolition de l’esclavage. Les Antilles et la Guyane appellent « le Libérateur ». Aux Antilles, il n’y a pas un village qui n’ait une place ou une rue Victor-Schœlcher, pas une mairie où ne soit accroché son portrait. En Guyane, les enfants des écoles chan-taient : « La montagne est belle. Schœlcher y brille comme une étoile à l’Orient ». Par ailleurs, selon l’analyse de Philippe Martial, l’affirmation de son origine traduit chez Monnerville la volonté de se prouver à lui-même comme aux autres qu’ »un descendant de noirs peut devenir le plus civilisé des hommes ». De ses études primaires jusqu’à la présidence du Sénat, il va donc continûment viser à l’exemplarité et « se condamner à la perfection ». C’est sans doute cet élément psychologique qui entraînera Monnerville, une fois pour toutes et contre certaines évidences, à nier le racisme dont il pourra être victime.
Gaston – en fait l’état-civil porte : Charles François Gaston – naît le sixième et dernier enfant de la famille Monnerville. Il décrira son père comme un homme tolérant et « d’une grande bonté » ; sa mère comme un exemple de courage, d’énergie et de stoïcisme : « c’est elle qui a forgé notre volonté, qui a entretenu en nous le goût du labeur, le sens des responsabilités ». La famille se compose alors, semble-t-il, de sept personnes. Un garçon, le cadet, est mort, au moins quinze ans plus tôt, dans des circonstances affreuses : son aîné, le « Grand Frère », encore enfant, voulant l‘embrasser un soir dans son berceau, une bougie à la main, mit le feu à sa moustiquaire. Plus tard, quand il aura une dizaine d’années, le jeune Gaston se verra appeler une nuit par son « Grand Frère » âgé de vingt-et-un ans, qui traînait avec lui ce souvenir traumatisant et qui agonisait vraisemblablement d’une crise de paludisme ou des suites d’une tuberculose : « Promets-moi de travailler comme tu l’as fait jusqu’à présent ; nos parents font beaucoup de sacrifices. Continue comme tu as commencé, fais plaisir à maman ». Bouleversé, Gaston promet ; le
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drame ne fera que renforcer sa détermination. Un troisième frère, semble-t-il, mourra par la suite. En sorte que Gaston vivra surtout avec sa sœur Yvonne, née en 1892, et son frère Pierre (Pierre Alexandre Just – les prénoms étant cette fois enregistrés dans le bon ordre), né le 24 février 1895, avec lequel il conservera sa vie durant des liens très étroits.
Gaston est d’un tempérament vif et turbulent, mais c’est un enfant éner-gique et qui est épris d’une envie irrésistible d’apprendre. Dès qu’il pénètre en classe, il se concentre dans un silence quasi religieux. Au soir de sa vie, il reconnaissait ses traits de caractère : « placide comme le Guyanais, sujet à de brusques colères comme l’Antillais ». En tout cas, comme son frère Pierre, il est toujours le premier de sa classe. Il gardera toujours le souvenir ému de ses maîtres, qui avaient été formés eux-mêmes sur place par les instituteurs envoyés outre-mer par Jules Ferry, et qui , au-delà de la promotion sociale dont ils bénéficiaient, donnaient à leur métier l’allure d’un apostolat. Chaque samedi, venait la leçon d’instruction civique et morale. Les enfants pronon-çaient avec ferveur les termes du tryptique : « Liberté, Égalité, Fraternité ». C’est là bien entendu le slogan révolutionnaire. On sait moins que c’est l’ac-clamation usuelle des diverses obédiences de la Franc-maçonnerie. Or un grand nombre d’hommes de la petite bourgeoisie de Cayenne appartenaient à cette organisation, plus précisément à l’une de ses obédiences, la Grande Loge de France qui avait été fondée en 1894 et se donnait, comme le Grand-Orient-de-France, la mission de travailler dans la discrétion à « l’amélioration matérielle et morale de l’humanité ». Jules Ferry, Ferdinand Buisson, Camille Sée, presque tous les initiateurs de l’enseignement primaire laïque, gratuit et obligatoire, étaient maçons, sans oublier le « libérateur » Victor Schœlcher.
Sans que jamais ils aient parlé aux enfants de leur appartenance, les maî-tres d’école de Guyane les éduquaient dans l’esprit de dévotion à la mère-patrie, une mère-patrie humiliée et souffrante depuis qu’elle avait été amputée de l’Alsace et de la Lorraine. La leçon d’instruction civique et morale, relate Monnerville dansTémoignage, se terminait - les enfants tous debout – par un chant patriotique, leChant du départ,Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lor-raine, ou surtoutLa Marseillaise, dont les enfants possédaient chacun un exemplaire encadré des couleurs nationales et illustré d’images d’Epinal. Ce n’était pas là des chants de revanche, dira-t-il plus tard à ses collègues du Conseil de la République.
« Il n’était pas question de nous dresser dans une revanche, même patriotique, contre quelque pays que ce fût. On voulait simplement nous apprendre que la France était une et que les provinces qui lui avaient été arrachées malgré elle devaient revenir dans son sein pour reconsti-tuer l’unité nationale ».
Monnerville restera en contact avec l’un de ces maîtres, Ulrich Sophie, qui devait être un temps maire de Cayenne et terminer sa vie au cours des années 1960 dans une commune de la banlieue parisienne.
Un enseignement civique donc, un enseignement classique également. Les familles de l’élite locale étaient à ce point imprégnées des humanités clas-
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siques qu’elles donnaient couramment à leurs enfants des prénoms inspirés de l’Antiquité : Thémistocle, Thrasybule, Aristobule, Sévère, voire Néron… Le frère aîné de Gaston s’appelait Épaminondas. La mode, heureusement pour Gaston, l’épargna. Quand après avoir passé son certificat d’études pri-maires, il fut d’âge à fréquenter le « grand collège », c’est-à-dire les premières classes de l’enseignement secondaire, ses professeurs l’initièrent au latin, à l’anglais, à la littérature française, en utilisant des « méthodes actives ». Ils faisaient jouer aux élèves les rôles des personnages de Virgile, de Corneille ou de Racine, leur faisant réciter sur un ton démonstratif les fables de La Fontaine. Monnerville racontera plus tard qu’il discourait en anglais avec certains de ses camarades et même qu’il interpellait en latin les animaux domestiques dans la cour familiale! Il n’aura garde d’oublier un curé de la « cathédrale » de Cayenne, qui avait remarqué ses dons et lui avait donné quelques cours de latin.
Le jeune Gaston travaillait beaucoup. Comme toute la famille, il se levait « au pipirite chantant », du nom de l’oiseau annonciateur de l’aube. Après les cours, les jours de congé, il s’en allait vers la mer, au-delà de la place des Amandiers, et parfois juché sur un rocher ou sur un tonneau, déclamait de mémoire des vers ou des tirades classiques. Avec quelques amis, il lui arrivait d’imiter les plaidoiries des avocats de la cour d’assises. Le plus souvent, il s’isolait et dévorait les livres de la bibliothèque familiale et tous ceux qui lui passaient sous la main. Comme pour toute la jeunesse, Alexandre Dumas était un de ses préférés, d’autant que c’était un « sang mêlé ». La passion générale pourLes Trois Mousquetaireset le sens chatouilleux de l’honneur qu’elle nourrissait avaient popularisé la pratique de l’escrime. Gaston s’y exerça à l’âge de quatorze ans et devait longtemps la poursuivre en métro-pole. Victor Hugo était un autre de ses grands hommes. Un de ses profes-seurs, Henry Chatellier, lui avait donné un exemplaire desChâtiments; il y annotait ses impressions au crayon et en déclamait des passages vengeurs en regardant le large. Il devait le conserver pieusement jusqu’à sa mort.
On doit à ce stade se poser le problème de la déculturation et de l’assi-milation culturelle. Disons d’emblée que, pour n’être pas inexistante, la cul-ture locale n’était pas particulièrement riche. La littérature créole n’avait pas encore percé, ce qu’elle ferait à la fin de l’entre-deux-guerres grâce aux efforts du défenseur de la culture nègre Léon Damas, qui serait avec Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire un des fondateurs du mouvement « Négritude ». Pour l’heure, la culture créole reposait surtout sur la chanson, dont la fonc-tion – nous dit Serge Mam Lam Fouck – était avant tout de renforcer la pro-ductivité du travail et la solidarité dans l’accomplissement des tâches quotidiennes… En un milieu encore marqué par l’analphabétisme (le taux e en était de 44 % au début duXXsiècle, contre plus de 80 % en 1848), son rôle était aussi politique : elle servait de support aux querelles électorales et à la satire des mœurs, et les classes populaires véhiculaient à pleine voix les textes au vitriol composés par des chansonniers réputés. Culture créole, cul-
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ture française, l’inégalité, legs de l’histoire, était patente et les Guyanais n’avaient vraiment pas le choix. Ce n’est pas à dire que Monnerville et ses condisciples aient méprisé la culture créole, loin de là. Monnerville devait toujours rester fidèle à sa Guyane natale. DansVingt-deux ans de présidence, il mettra en exergue d’un paragraphe cette citation de Bernanos, tirée des « Enfants humiliés » : « Ma fidélité à mon pays est celle des bêtes et des arbres. Rien ne fera jamais de moi un déraciné […] Tant que je vivrai, je tiendrai au pays, comme à l’enfance ». Jusqu’à la fin de sa vie, il appréciera les traditions antillaises. Recevant ses compatriotes, il aimera échanger avec eux quelques paroles en créole et pousser la chansonnette, déguster avec eux après le punch traditionnel quelque columbo de poisson. Au demeurant les maîtres et les professeurs de son enfance savaient faire la part des choses. Ils faisaient apprendre aux enfants l’Histoire de Francede Lavisse qui proclamait que les Gaulois, avec leurs yeux bleux et leur longue chevelure blonde, étaient les ancêtres des Français, mais ils leur faisaient comprendre qu’il ne fallait pas prendre ce type d’assertion au premier degré. Ils leur apprenaient la géographie de la France – n’était-ce pas « le programme » ?! –, mais lors des « leçons de choses », ils abordaient l’histoire et la géographie du pays guyanais, la vie de ses paysans, les problèmes économiques qu’il lui fallait affronter. Dans la société cayennaise, les loisirs étaient mesurés. Gaston accompa-gnait parfois ses parents à des soirées musicales où se produisaient des orchestres ou des chansonniers. Il suivait parfois aussi son frère et sa sœur aux bals, très fréquentés. Il y dansait la béguine, mélange de jazz africain et de musette début de siècle. Ce n’était pas une passion : plus tard, il détestera danser. Il préférait en tout cas, les jours de congé, quand il ne travaillait ni ne lisait, partir en pleine nature chasser les colibris et les oiseaux-mouches, ou s’essayer à pêcher quelque poisson. Lors des sessions de la Cour d’assises, il se glissait avec quelques camarades près de la salle d’audience, attentif aux plaidoiries des avocats que, de retour chez lui, il s’ingéniait à répéter devant son auditoire, debout sur un tonneau, avec force gestes et grandiloquence. Il aimait passer de longs moments en solitaire au bord de l’océan, déclamant ses textes, regardant au loin l’ilôt de l’ « Enfant perdu » qui servait de repère aux navires, admirant les évolutions des magnifiques trois-mâts comme le Bélem qui faisait le lien avec le Havre. Puis il regagnait le domicile familial à la nuit tombée – sous cette latitude, elle s’abat d’un coup – ; des voix lui recommandaient : « Rentre, Ti-Momo! » Ti-Momo ? Il était le dernier de la famille, et il était petit de taille, contrairement à son frère Pierre. Lui-même devait atteindre 1 mètre 62 à l’âge adulte, son frère 1 mètre 76, en sorte qu’on parlait déjà du « Petit Momo » et du « Grand Momo ». Si on le pressait ainsi de rentrer chez lui, c’est que la nuit était propice aux mauvais coups. L’insécurité était surtout le fait des bagnards libérés qui ne pouvaient rentrer en métropole. La loi du 30 mai 1854 avait transformé la Guyane en « terre de la grande punition », selon les vœux de Napoléon III
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qui avait voulu rendre « plus efficace, plus moralisatrice, moins dispendieuse et plus humaine » la peine des travaux forcés, et la mettre au service de la colonisation française. La population pénale était considérable et, selon les années, représentait 19 % à 22 % de la population totale de la colonie (7 012 personnes en 1906, sur 30 808 Guyanais). Le drame surtout était que la « transportation » était assortie du « doublage » : tout individu condamné à moins de huit ans de travaux forcés était astreint, après avoir purgé sa peine, à un séjour en Guyane d’une durée égale à cette dernière ; et les condamnés à plus de huit ans de travaux forcés devaient y rester jusqu’à la fin de leur vie. C’est dire que les libérés, les uns enchaînés à la colonie, les autres inca-pables de réunir l’argent de leur voyage de retour, avaient abandonné tout espoir. Ils trouvaient parfois à s’occuper comme ouvriers, quelquefois comme garçons à tout faire, mais leurs tâches étaient épisodiques ; la plupart vivaient misérablement de la charité publique ou de menus chapardages ; les mauvais coups leur étaient systématiquement attribués. Comme nombre de ses contemporains, Monnerville était attristé que la Guyane fût devenue une véritable léproserie. Quand il aura accédé aux responsabilités publiques, il engagera tous ses efforts pour en obtenir la suppression.
La présence de ces bagnards et de ces libérés, presque tous blancs, n’était d’ailleurs pas faite pour renforcer le mythe de la supériorité de l’homme blanc. C’est ce qui, de concert avec l’absence de grands propriétaires terriens et donc de concurrence économique entre noirs et blancs, contribue à expli-quer que, contrairement aux îles des Antilles, le racisme n’ait guère eu de rai-sons de s’implanter en Guyane.
Déjà bien affirmé, le caractère de Gaston Monnerville se trempa au contact de l’injustice. En 1910, son père fut révoqué par le gouverneur de la colonie, Rodier, pour n’avoir pas accepté de faire allégeance au candidat qu’il soutenait lors d’une élection législative. Deux années durant, le temps que le Conseil d’Etat cassât la mesure, la famille Monnerville connut la gêne et même la faim, tandis que s’altérait la santé de Saint-Yves. Cette épreuve fut pour le jeune Gaston un véritable traumatisme ; peut-être entra-t-elle plus tard dans sa décision d’aborder la carrière d’avocat. Mais comme les siens, il n’assimilait nullement la France, terre de l’idéal, aux comportements indignes de fonctionnaires qui agissaient en son nom. « La France – écrit-il dansTémoignage– « était pour nous, pour moi, comme un bien mystique dont rêvaient nos jeunes années ».
A l’école, le jeune Monnerville, assoiffé de savoir, s’acharnait au travail et accaparait tous les prix. Un épisode qu’il a raconté à de nombreux témoins et souligné dansTémoignagea valeur emblématique à cet égard. En 1908, alors qu’il venait d’entrer au « grand collège » en classe de sixième, le répé-titeur cria : Levez-vous ! « Voici un ancien élève du collège », leur dit-il en leur présentant un compatriote d’allure athlétique, vêtu d’un costume d’of-ficier, qui venait de pénétrer dans la classe. « Comme vous, il a commencé ses études secondaires ici. Devenu boursier de la Guyane, il les a continuées au lycée de Bordeaux. Il vient d’être reçu brillamment au concours de sortie
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de l’Ecole coloniale, et il va servir, comme administrateur adjoint en Afrique, où il représentera la France. Il honore la Guyane. Prenez exemple sur lui. Il s’appelle Félix Éboué ». Cette visite marqua profondément les enfants et en incita un bon nombre à redoubler d’efforts pour pouvoir l’imiter. Le jeune Gaston savait en effet que, comme pour la plupart de ses camarades, sa famille n’avait pas les moyens de l’envoyer poursuivre des études en métro-pole. Le foyer Monnerville était en outre secoué par l’absence du père, dont l’état de santé s’était détérioré après sa révocation et que l’administration avait accepté d’envoyer suivre des soins en France. A son retour de métro-pole, en proie à une neurasthénie prononcée qui le cloîtrait dans le mutisme, il avait rejoint la Martinique où son séjour se prolongeait, de sorte qu’à l’été 1912, il n’avait pas revu les siens depuis deux ans. Le seul espoir de Gaston était d’être reçu au concours des bourses, à la fin de la classe de troisième sur laquelle se terminait l’enseignement en Guyane. Une à trois bourses étaient offertes, selon les années. En 1911, il n’y en eut qu’une, et ce fut Pierre Monnerville qui, reçu premier, en bénéficia. Il partit pour Toulouse en disant d’un ton sans réplique à son jeune frère, qui l’avait toujours suivi an dans sa scolarité avec un an d’intervalle : « Je t’attends l’année prochaine à Toulouse ». En 1912, trois bourses furent octroyées. Gaston fut effectivement reçu premier ex-aequo, et il partit au cours de l’été, avec ses deux camarades, sur un vieux paquebot qui devait rallier Saint-Nazaire, compte tenu des escales, en pas moins de vingt-trois jours. Il réalisait son rêve, voir la France, y pou-suivre ses études. « Va, mon fils, et tâche de bien faire » lui dit sa mère, sur la coupée du bateau, en refoulant ses larmes. Une version analogue de la scène, relatée elle aussi par Gaston Monnerville quarante ou cinquante ans plus tard, porte que sa mère, les yeux pleins de larmes, lui aurait dit : « Bon voyage et deviens un homme ». Quinze ans, se couper de son milieu, savoir que compte tenu du coût du voyage, on ne reviendra pas de sitôt, partir pour un pays qu’on idéalise sans doute mais où vous attend seulement un frère, il y fallait du caractère. L’ado-lescent n’en manquait pas. Mais son énergie indomptable suffirait-elle à for-cer le destin ?
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