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Gérard Althabe

De
214 pages
Après avoir mené des recherches d'anthropologie politique en Afrique centrale et à Madagascar, Gérard Althabe a initié un courant de recherches anthropologiques dans les lieux centraux de la société française (périphéries urbaines, administrations et entreprises). Il a ensuite étendu ses investigations en Argentine et en Roumanie. Gérard Althabe raconte son cheminement à Rémi Hess, disciple de René Lourau (1933-2000), son ami d'enfance. A travers sa méditation, ce sont tous les problèmes des sciences humaines qui se sont posés à sa génération qui se trouvent réfléchis et exposés à la génération suivante.
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Gérard Althabe Une biographie entre ailleurs et ici

Collection Anthropologie

critique

dirigée par Gérard Althabe et Monique Selim Cette nouvelle collection a trois objectifs principaux: - renouer avec une anthropologie sociale détentrice d'ambitions politiques et d'une capacité de réflexion générale sur la période présente, - saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques devenus planétaires et les logiques mises en œuvre par les acteurs, - étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les entreprises, les espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc.

Déjà parus
Gérard ALTHABE & Monique SELIM, Démarches présent, 1998. Gérard ALTHABE, Anthropologie 2000. Laurent BAZIN & anthropologie,2001. Monique politique SELIM, d'une ethnologiques au

décolonisation, économiques en

Motifs

Valeria A. HERNANDEZ, Laboratoire: hiérarchies et pouvoirs, 2001. Annie BENVENISTE, Sarcelles, 2002. Figures politiques

mode d'emploi. de l'identité

Science, Juive 2002. à

Bernard HOURS, Domination,

dépendances,

globalisation,

Monique SELIM, Pouvoirs et marché au Vietnam. Tome 1, Le travail et l'argent,. Tome 2, Les morts et l'État, 2003. Carmen OPIP ARI, Le candomblé : images en mouvement. Brésil, 2004. Siio Paulo,

Alina MUNGIU-PIPPIDI & Gérard ALTHABE, Villages roumains. Entre destruction communiste et violence libérale, 2004.

Remi Hess

Gérard Althabe
Une biographie entre aillleurs et ici

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan ItaUa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

KIN XI

1053 Budapest

de Kinshasa

- RDC

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr

@

L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-9214-6 EAN: 9782747592147

Avaut-propos

par Monique SELIM

Ailleurs, ici tel qu'il est offert au lecteur se présente - a posteriori - comme les dernières réflexions d'un anthropologue se prenant pour objet. Il peut être appréhendé de différentes manières, quasi opposées, et a suscité parmi les proches de Gérard Althabe des réactions contrastées, voire contradictoires. Je m'en tiendrai à ma propre lecture, relativisée et modelée par les perceptions recueillies dans un cercle restreint d'affinités. Gérard Althabe recherche les butées, les limites de sa vie en regard d'aspirations initiales autant évidentes qu'Ïnformulables mais il veut aussi mettre à jour sa cohérence sous-jacente, terme auquel il attachait une grande importance dans les recherches menées sur les sujets et leurs trajectoires propres. Au plus loin de la complaisance, ftoid et empreint de négativité me semble-t-il, ce texte interdit l'exercice hagiographique, dans lequel se jouent au mieux la stérilisation au pire le meurtre d'un intellectuel. Il révèle un itinéraire volontairement segmenté, les barrières entre les périodes se dressant comme des défenses que

l'auteur accepte en apparence de laisser tomber dans un «dernier moment» qu'il croit choisir mais en même temps recule. Produit d'une relation et d'une communication forte avec celui qui écoute, note et retraduit - Remi Hess - ce texte est donc tout d'abord l'avers de l'enquête ethnologique sur laquelle Gérard Althabe insistait tant; la demande a changé de côté et la matrice de la connaissance ethnologique que constituent les échanges interpersonnels est déviée: le désir d'intelligibilité s'applique au soi mais le pour-soi est immédiatement destiné à l'autre, comme dans une belle leçon sartrienne. L'espérance de lever le refoulement sur une ligne essentielle de l'anthropologie

politique dont Gérard Althabe se réclamait - les rapports de classe - se révèle ici imprégner jusqu'à l'obsession le regard
qu'il porte sur lui-même: l'origine sociale se retrouve inscrite comme clé de décryptage de l'idiosyncrasie de l'anthropologue. Allant plus loin, Laurent Bazin - qui a eu la générosité de préparer l'édition du manuscrit auquel Valeria A. Hernandez avait consacré de longues heures pour l'établir dans la forme

que Gérard Althabe avait laissée sur sa table - voit dans cette
appartenance sociale ainsi reconstruite l'unicité de l'œuvre et de l'individu: de l'image de la servilité du père à l'analyse des collectivités serviles lointaines, un fil herméneutique pourrait être tissé. Quelles que soient les méditations sur ce point que ne manqueront pas d'inspirer ce texte, il convient de souligner la place centrale qu'y occupe l'aliénation sans que nul ne soit tenu de bâtir des identifications déterministes. Le dédale des miroirs dans lesquels s'expose l'aliénation déploie des matériaux de

réflexion pour toutes les sciences humaines et sociales - dans leurs versants critiques et cliniques - sans oublier la psychanalyse. De la problématique personnelle à l'engagement politique, en passant par l'objectivation théorique, les chemins qui sont désignés ouvrent un champ de réflexivité indispensable au chercheur sur lui-même et ses schémas interprétatifs. D'aucuns

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penseront qu'il vaut mieux se débarrasser le plus vite possible des scories émotionnelles dans lesquelles la classe sociale fonctionne comme contenant et contenu, véhicule et réceptacle; d'autres estimeront qu'il s'agit là d'un ressort de productivité nodal qu'il est donc bon de conserver avec une certaine distance faute de pouvoir l'anniliiler. Dans tous les cas l'aliénation comme paradigme heuristique est enrichie à l'encontre des courants actuels qui y repèrent une notion obsolète. En rupture avec une « sociologie du soupçon », la centralité de l'aliénation, telle qu'elle se voit proposée par Gérard Althabe, a pour caractéristique de montrer le caractère toujours inextricable des échappées libératoires et des réenfermements oppressifs, d'une ambivalence donc constitutive des logiques et des processus. C'est sur ce terreau qu'il s'est édifié, souhaitant pointer les contradictions sans jamais céder à leur recouvrement cogniti£ faute de pouvoir toujours les dominer socialement.

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L'entretien et l'événement

présentation de ce livre

Alors que nous considérions, Gérard Althabe et moimême, Ailleurs, ici comme un texte pratiquement terminé - il
tendait vers sa forme définitive (nous en avions encore parlé le 26 mai 2004) - mon co-auteur décède le 9 juin 2004, d'un arrêt cardiaque. C'est un « événement» qui traverse et termine notre « entretien ». Ces deux concepts sont au cœur d'Ailleurs, ici. Le jour de ses funérailles au cimetière de Boulogne, le 14 juin, j'explique mon désarroi aux proches, présents ce jour-là. Ils m'encouragent à mener à bien notre projet. Je décide alors de relire ce texte, et de le préparer pour l'édition, même si la disparition de Gérard en détermine nécessairement sa forme de ftagment, de chantier interrompu, de «ruine» au sens des Romantiques allemands, c'est-à-dire d'un « morceau» qui dit le « tout». Finalement, à la demande de Valeria Hernandez et Frédéric Althabe, la version que je retravaille est écartée, au profit d'une autre version qui se trouvait sur le bureau de Gérard au moment de sa mort.

Ailleurs, ici est donc le produit d'une rencontre, mais aussi d'une forme de travail, l'entretien, dans une forme particulière que je vais décrire, et que nous avions, Gérard et mo~ produite d'un commun accord, très spontanément, du fait de nos expériences professionnelles antérieures. Gérard a beaucoup pratiqué l'écoute: il avait une théorie de l'entretien qu'il expose d'ailleurs dans ce texte. Ainsi, à propos de ses enquêtes en Afrique, il dit: « Mon principe était de me laisser emporter dans les événements et les échanges, de les suivre dans leur propre temporalité. J'évitais au maximum que ma pratique d'enquête ne se constitue en sphère extérieure au quotidien du village. Par exemple, les entretiens que je pouvais organiser ne visaient pas à ce que les gens me donnent des informations sur leur généalogie ou autre, mais ces entretiens n'étaient que des commentaires que mes interlocuteurs me faisaient des événements advenant dans le quotidien, ainsi telle cérémonie, tel conflit et son règlement, etc. Ce que je parvenais à saisir, dans le développement des échanges, était produit par les ancêtres, les dieux, les esprits possesseurs, mais aussi les Européens, les fonctionnaires. Comment toutes ces figures jouaient-elles un rôle, comment occupaient-elles la place de médiateurs dans la communication interne? » Ce texte et la posture ffidiquée ici m'obligent à raconter notre rencontre, et à préciser la manière dont nous avons été conduits à produire ce texte ensemble. En effet, notre travail en commun a été le produit d'une conjoncture, c'est-à-dire d'événements qu'il me faut essayer d'expliciter, de mettre à jour pour notre lecteur, mais aussi pour moi-même... Dans un entretien sur ses enquêtes sur le résidentieL Gérard ajoute: « Comment préciser l'objet de ce type de recherche? C'est un objet extrêmement limité: il s'agit d'appréhender la sociabilité, telle qu'elle émerge de la cohabitation. Je veux .saisir cette sociabilité, dans les événements tels qu'ils se déroulent dans cette situation, et que j'observe; je la saisis aussi 12

dans les entretiens, dans lesquels les gens me font les commentaires sur cette sociabilité. La compréhension des échanges qui se nouent passe par ma propre implication. C'est une question épistémologique. » Cette question épistémologique de l'implication, oblige à clarifier comment nous nous sommes trouvé, Gérard Althabe et moi-même, impliqués l'un par rapport à l'autre. Pour rendre compte et de la généalogie de ce texte, et de notre implication dans ce projet, il me faut évoquer la médiation de René Lourau (1933-2000), qui a vécu, presque vingt ans, dans la même maison que celle de Gérard Althabe (de 1935 à 1953). Par deux fois, il fut le passeur, le médiateur entre Gérard Althabe et mo~ la première fois de son vivant, la seconde fois lors de son décès. Du vivant de René Lourau A son étudiant en sociologie de Nanterre, que j'étais entre 1968 et 1970, René Lourau a d'abord fait lire son ami, l'anthropologue Gérard Althabe, dès la parution d'Oppression et libération dans l'imaginaire (Maspero, 1969). Ensuite il me le fit rencontrer, lorsque Gérard Althabe rentra du Congo en juin 1972 ; René l'invite alors à la « Villa du Parc Montsouris », où se déroule la première Rencontre internationale d'analyse institutionnelle qu'il organisait avec Georges Lapassade, Antoine Savoye, Patrice Ville, et moi-même!. Gérard évoque cette réunion dans plusieurs textes récents2.
Sur cette rencontre: Groupes d'analyse institutionnelle, « Les analyseurs arrivent », Les temps modernes n0317, Paris, décembre 1972. 2 Voir notamment: L'analyse institutionnelle hier et aujourd'hui, sous la direction de Rezki Assous, collection « Transduction» dirigée par Benyounès, AISF, Université de Paris 8, 2003, pp. 13-16. Aussi, le texte « Gelos, en Béarn... », dans la seconde partie de ce livre.
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René Lourau m'invite encore à travailler avec Gérard en mars 1976. Cette année-là, Gérard était investi dans la défense d'un groupe de travailleurs sociaux à Nantes, qui devaient passer en justice parce qu'ils avaient distribué des préservatifs à un groupe d'adolescents! Dans ce contexte de lutte politique s'inscrivant dans un terrain qu'il étudie, Gérard invite René et ses amis à venir prendre part au mouvement. Je vais passer 4 jours en sa compagnie à Nantes, avec un groupe d'une vingtaÏne d'étudiants, dont une quinzaine d'assistantes sociales en formation3. Le jour du procès, une banderole «Mouvement institutionnaliste» est suivie par un groupe, dans lequel René Lourau et son fils Julien, Michel Authier, ma fille Hélène et moi-même... À l'époque, l'analyse institutionnelle était fortement militante4.. . Ensuite, nous nous sommes vus de temps à autre. Chez René Lourau, ce fut exceptionnel, car Gérard vivait un certain

malaise à parler avec René de leur enfance commune à Gelos.
Dans les années 1970-1980, il refusait la nostalgie, mais aussi un certain rapport de René à l'institution (qu'il aura du mal à expliciter du vivant de René). Plus souvent, nous nous sommes rencontrés dans des situations institutionnelles, comme les jurys de thèses... Ains~ le 28 juin 1983, je me souviens que René Lourau fit soutenir un Africain très impliqué dans le mouvement de l'analyse institutionnelle: Kahenga Tata, qui avait écrit une thèse sur Non-sens du sens et sens du non-sens, L'idéologie éducative de l'Église catholique au Zaïre et le ludique scolaire zaïrois, essai d'analyse institutionnelle. R. Lourau m'avait proposé de présider cette soutenance (ce qui m'impressionnait, car
3 Je raconte ce stage, en détail, dans « La sexualité et le travail social (un stage-intervention à Nantes », dans Remi Hess, Le temps des médiateurs, le socianalyste dans le travail social, Paris, Anthropos, 1981, pp. 291 à 314. 4 Gérard Althabe, Remi Hess, René Lourau, « Le sociologue, le travailleur social et le loulou », Le Monde, Libres opinions, 10 mars 1976.

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j'étais alors un jeune directeur de recherche). G. Althabe, troisième juré, était empêché de présider cette soutenance à l'université par son statut de directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Sur le malaise vis-à-vis de René Lourau, Gérard s'explique dans un entretien publié en 2003. Ce malaise avec René vient du fait que celui-ci tente de se construire comme chef d'école. Pour lui, cette posture empêche de développer la discussion ; elle appelle les disciples. Il dit: « René était un séducteur intellectuel. C'était un type qui avait une très grosse capacité d'analyse, en particulier théorique. Il était d'une créativité évidente... Le problème de ces personnages, c'est qu'ils s'enferment dans leurs constructions intellectuelles et qu'ils ne peuvent plus écouter autre chose.» Et il poursuit: «Personnellement, j'étais réticent à discuter avec lui, justement parce qu'il n' acceptait pas de discuter véritablement. C'était quelqu'un d'absolument charmant sur le plan personnel, il était même affectueux; mais en même temps, il n'acceptait plus la discussion, le débat. Je suis un peu gêné de parler de cela, parce que je ne suis pas du

tout au cœur, je suis un peu en dehors... »
La mort de René Lourau en 2000 Après la mort de René, le Il janvier 2000, Gérard Althabe et moi-même, nous nous sommes vraiment rapprochés. Découvrant que nous habitons à une station de métro l'un de l'autre (il est à Abbesses et moi à Lamarck-Caulaincourt, dans le ISe arrondissement), nous partageons volontiers, chez Lucette et moi, un repas le plus souvent le soir, pour évoquer la mémoire de René, et discuter de l'état de l'analyse institutionnelle. Au hasard des rencontres, se sont joints volontiers à nos discussions Georges Lapassade, Pierre Lourau, le frère aîné de René, Patrice Ville, Christine Delory-Momberger, Thomas et

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Elisabeth von Salis (de Zurich), et quelques autres, ma fille Charlotte, par exemple. En effet, Gérard a été ébranlé par la mort de René, son ami. Des gens proches, Suzanne Chazan par exemple, m'ont dit que Gérard a changé brusquement en janvier 2000. Effectivement, Gérard m'a raconté combien il avait été impressionné, le 18 janvier 2000, par le nombre d'étudiants en larmes à Rambouillet. Dans cette transe du deuil partagé, il redécouvre sa relation à René, au milieu de ce cimetière glacé, du jour le plus froid de l'hiver, quelque temps après la tempête du siècle. La disparition d'un proche fait prendre conscience parfois que le narcissisme de la petite différence qui nous opposait de son vivant est balayé par la prise de conscience de tout ce qui nous rapproche de lui. Gérard accepte de m'aider à gérer l'héritage pédagogique de René, plus ou moins laissé en friche par les membres du Laboratoire de recherche en analyse institutionnelle. Ceux-ci se sont lancé, du vivant de René, dans une guerre universitaire sectaire, accusant notre maître de « laxisme », quand celui-ci tentait d'aider, avec quelques autres, les étudiants pauvres et/ou étrangers à conduire à bien leur thèse. Dans l'univers symbolique des sciences de l'éducation de Paris 8, après la mort de René, je prendrai, avec Patrice Ville, sa place dans le jeu du «tiers exclu ». Cette solidarité d'avoir été, ensemble, les «mauvais objets» de nos collègues de l'université, me décide à projeter la rédaction d'une biographie de René Lourau. Je suis soutenu dans ce projet par Georges Lapassade, Hubert de Luze qui me signe un contrat éditorial, et quelques autres. Ce projet devient un énorme chantier qui me fait explorer de nombreux dossiers, ouverts par René Lourau tout au long de sa carrières. Dans ce
5 Un premier chapitre de ces recherches est paru: Remi Hess, Voyage à Rio, sur les traces de René Lourau, Paris, Téraèdre, 2003, 158 pages. Ailleurs, ici en est le second.

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projet, Gérard m'aide en me racontant l'enfance de René. Un premier texte, produit ensemble le 27 mai 2000, «Gelos, en Béarn, matrice du rapport au monde de René Lourau », paraît dans le numéro spécial de Pratiques de formation, consacré à

René Lourau (novembre 2000) que je coordonne avec Jacques
Ardoino et Georges Lapassade. Ce texte consacré à René, mais dont la dimension autobiographique pour Gérard lui-même est massive, plaît beaucoup à Gérard qui le photocopie et le diffuse à ses amis anthropologues. La gestion de l'héritage pédagogique de René Lourau On a vu que, du vivant de René Lourau, la soutenance de thèse était un dispositif6 qui permettait à René de rencontrer Gérard. Le moment des soutenances de thèses qu'avait dirigées René Lourau me rapprocha de Gérard. Il fallait faire soutenir les thèses suivies par notre ami, avant sa disparition. Plusieurs étudiants se tournèrent vers moi pour organiser le suivi de leur fin de parcours. Gérard Althabe accepta de me seconder, en participant à plusieurs jurys. Les deux premiers, cela se justifiait à mes yeux, par le fait qu'on y parlait d'Afrique: Le 26 mai 2000, ce fut la soutenance d'Ahondio Korornba Ourega, Un lieu de transfert du pouvoir et du savoir: la plegbagestuologie. Danse traditionnelle chez les Dida Watto Mamelé, sous-groupe des Akan de Côte d'Ivoire (jury: R. Hess, directeur; Gérard Althabe; Sophie Caratini ; Pascal Dibie; Ayala Bakaba, présidente; Roger Tebib; Driss Alaoui). Gérard évoque cette soutenance, où plusieurs dizaines d'Africains furent présents, dans son texte sur Gelos.

6 Sur ce dispositif: Remi Hess, Produire son œuvre, le moment de la thèse, Paris, Téraèdre, 2003. Ce livre est déjà traduit, ou en cours de traduction au Brésil, en Chine, aux Etats-Unis et en Italie.

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Le 18 juillet 2001, ce fut le tour de Ben Moussa

Koulibaly, avec une thèse sur La réforme de l'enseignement en
République de Guinée (1984-2000) et la formation de formateurs avec leurs nouveaux rôles (jury: Gérard Althabe, Christine Delory-Momberger, R. Hess, directeur, Augustin Mutuale). Mais, le lendemain de l'attentat de New York, le 12 septembre 2001, ce fut encore la soutenance de thèse d'Etat de Patrice Ville. Cette soutenance avait un caractère particulier du fait du contexte mondial qui venait de changer, mais aussi du fait que Patrice Ville était l'enseignant le plus proche de René Lourau. Patrice avait co-animé avec René Lourau le séminaire de 3e cycle durant des années. L'institution le menaçait de lui retirer ce séminaire, car il n'avait pas soutenu son habilitation. Patrice avait été inscrit en thèse d'Etat avec René Lourau durant vingt années! Georges Lapassade obligea Patrice à prendre au sérieux la mise en forme de sa thèse et à la soutenir. En tant que retraité, celui-ci ne pouvait pas être directeur du travail. Il fallait trouver un collègue qui supplée officiellement René Lourau. Ce fut Jean-François Degrémont, aujourd'hui directeur de la formation permanente de Paris 8. La thèse: Une socianalyse institutionnelle, Gens d'école et gens du tas, thèse d'état était une présentation de l'utilité de l'intervention d'analyse institutionnelle dans les centrales nucléaires françaises. Aux côtés de Jean-François Degrémont, on trouvait dans le jury: Gérard Althabe, Jacques Guigou, Georges Lapassade, Jacques Pain, Pierre Carlier, Christian Hulin, et moi-même. Cette thèse impressionne Gérard qui l'évoque lorsqu'il évalue l'analyse institutionnelle en juin 2002. Il y voit un contre-exemple de l'évolution de l'AI vers la sociologie abstraite: « Au départ, il y avait une volonté d'intervention dans des situations concrètes, dans des entreprises, dans des écoles; et il y avait une pensée théorique qui était alimentée par ces actions. Peu à peu, j'ai l'impression que les interventions 18

dans les situations concrètes perdent de leur importance. À un moment donné, l'analyse institutionnelle est devenue une pensée qui s'est développée, par elle-même, avec parfois des interventions concrètes. Par exemple, la thèse de Patrice Ville est remarquable, j'étais membre de son jury, on voit que les concepts qu'il élabore sont des concepts qui surgissent de ses

interventions directes dans des situations concrètes7.»
Juste après la soutenance de Patrice Ville, il y eut encore le 21 septembre 2001, Michèle Dujon qui présenta un voyage initiatique au Vietnam (jury: Gérard Althabe, René Barbier, président, Christine Delory-Momberger, Pascal Dibie, Georges Lapassade, Remi Hess, directeur, M. Phan Huy Duong). Enfin, le 18 décembre 2001, Lucia Ozorio soutient sa thèse sur Les politiques participatives de santé, une analyse institutionnelle du Parque Royale de Rio de Janeiro (jury: Gérard Althabe, Jorge Campos de Valadares, Christine DeloryMomberger, Pascal Dibie, Remi Hess, directeur, Patrice Ville, président). À elle toute seule, cette thèse nous fait découvrir l'engagement de René Lourau à Rio, pour soutenir les personnes qui travaillent dans les favelas... Lucia Ozorio marquera notre groupe de son empreinte, au cours de cette année 2001. Apprenant le décès de Gérald Althabe, Lucia Ozorio, l'auteur de cette recherche, dit que Gérard Althabe fut pour elle un vrai compagnon de route, un ami, un frère: «En regardant la photo que Patrice nous envoie, sa joie attire mon attention. C'est la joie qu'il a su si bien partager avec nous, dans des situations difficiles. Gérard a été très important au moment de ma soutenance, par sa façon singulière d'intervenir par rapport aux institués académiques, par sa capacité critique irréductible contre les profits productivistes, capitalistes et bureaucratiques. Sa pensée

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Intervention en juin 2002, colloque de Saint-Denis et René Schérer.

sur Georges Lapassade

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libertaire a contribué à la construction d'une science non normalisée, avec un esprit interdisciplinaire. Il savait très bien maî-

triser les idées généreuses au service du monde. »
Ces 5 thèses avaient été suivies par René Lourau. En deux ans, ce moment de la soutenance de thèse nous avait rapprochés, Gérard et moi. Le contexte de production d'Ailleurs, ici Dans le contexte que je viens de décrire, à l'occasion de la production du texte sur Gelos, j'avais fait partager à Gérard une technique déjà expérimentée avec d'autres. À ce moment-là, comme à d'autres périodes de sa vie, Gérard me disait avoir des problèmes d'écriture. Il avait du mal à écrire. En mai 2000, j'avais donc proposé à Gérard, plutôt que d'écrire un texte, de se raconter; je prenais sa parole directement à l'ordinateur. Je tentais d'opérer une traduction de son oral en mon écrit, de manière à rendre au lecteur le climat, la chaleur de la parole de Gérard. Ainsi, Gérard avait pu corriger immédiatement ce texte, où il évoquait leur enfance et adolescence commune. Cette technique lui sembla vraiment intéressante, et lors d'un repas en octobre 2001, je donnais à Gérard Le sens de l'histoire, moments d'une biographie, mon histoire de vie, que je venais de raconter à Christine DeloryMomberger, et de publier8. Gérard lut ce livre très vite, et il fut tellement enthousiaste de cette lecture, de la construction de ce texte, selon ma logique des moments, que j'eus l'idée de lui proposer de me raconter son histoire de vie, que je prendrais ainsi au fil de sa parole, comme Christine avait pu le faire avec mol.
8 Christine Delory-Momberger, Remi Hess, Le sens de ['histoire, moments d'une biographie, Paris, Anthropos, coll. « Anthropologie », 414 pages.

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Ayant bénéficié du travail d'écriture de Christine, celle-ci ne jugeant pas souhaitable que je vive avec elle la réciproque de ce chantier, je me sentais redevable à la communauté d'une histoire de vie. L'itinéraire de Gérard me concernait tout particulièrement. Ce que j'avais pu lire de lui n'était pas éloigné de notre domaine. Les choses se firent très vite. Le 13 novembre 2001, Gérard s'installa dans mon bureau, dans un fauteuil profond que j'y avais installé pour lui, et nous avons commencé alors ce chantier. L'idée était de prendre son histoire dans un temps assez ramassé. Nous avons produit un chapitre par rencontre. Après la saisie, Gérard va boire un café. Je retravaille alors le texte à chaud. Je l'imprime et l'enregistre sur une disquette. Gérard reprend ce texte et le corrige à tête reposée, chez lui, avant la séance suivante. Il me rapporte les corrections qu'il propose, et il poursuit alors le récit. Nous avons produit un chapitre par séance. Celles-ci eurent eu lieu les 13, 14, 21 novembre 2001, 12 et 22 décembre 2001,8 et 30 janvier 2002 et l'épilogue a été saisi le 5 février 2002. Je dois ajouter, concernant notre méthode de travail, que Gérard prépare ses prises de parole. Lors de mes séances avec Christine, je me préparais en pensant à ce que j'allais exprimer. Mais je ne prenais pas de notes. Par contre, Gérard venait dans mon bureau, avec un sac bien rempli. Ses prises de parole se faisaient, après une relecture approfondie de textes antérieurs. Il arrivait avec des notes. Mais je l'obligeais à l'improvisation pour expliciter ses positions, car je me trouvais un peu extérieur par rapport à son monde, à l'anthropologie africaine, notamment, et cette extériorité lui demandait une parole peut-être plus didactique, que celle qu'il aurait eu avec quelqu'un de son laboratoire ou de son séminaire. Gérard m'avait pourtant donné le 14 novembre un certain nombre de ses ouvrages. Sur Les fleurs du Congo (2nde éd. L'Harmattan, 1997), il écrivit: «14 novembre, une étape de notre voyage actuel ». Gérard m'invitait à lire ses travaux pour

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