Girolata, en croisière avec Moitessier

De

Dans les années 60, Thierry Dalberto fait du bateau-stop sur la Côte d'Azur. Bernard Moitessier entame sa première croisière à bord de Joshua. Le jeune homme découvre l'univers de la mer, de la navigation à voile sous la houlette de l'immense navigateur. Une escale dans la baie de Girolata, en Corse va changer sa vie.


Publié le : samedi 21 novembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782841413218
Nombre de pages : 240
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Contenu
1.Couverture 2.Pages de Garde 3.Préface 4.Mention Passable 5.Nationales 6 et 7 6. Le Sharpi du Port de Villefranche 7. Mer thyrenienne 8. Elna II 9. Minorque 10. Le Cabanon 11. Serveur 12. Jours de pêche 13. Bernard, Joshua 14. Tous feux éteints 15. Moi-Tessier 16. Vers le Nord 17. Idéogrammes 18. Corsaires 19. Cachalots 20. Retour à Girolata 21. Epilogue 22. Notes 23.Pub
Thierry Dalberto
GIROLATA
Récit
Préface de Jean-Michel BARRAULT de l’Académie de Marine
www.ancre-de-marine.com
À l’école de Moitessier
PRÉFACE
L’élégant récit de ierry Dalberto embaume le fumet désuet et charmant des années soixante, une époque à la fois récente et révolue. En ce temps-là, des cars permettent, à peu de ais, de gagner le Midi en empruntant la pittoresque Nationale 7 jalonnée de restaurants routiers qui rivalisent de gastronomie à bon compte. Les marinas n’existent pas et lesportsdelaCôtedAzurabritentdesyachtsàlancienne,pontsenteck,accastillageenbronze,menéspardes propriétaires fortunés ou des amateurs passionnés. Le jeune ierry, 18 ans à peine, vient de réussir son bac et s’offre des vacances qu’il compte financer grâce à son talent: il a appris chez les scouts marins l’art du matelotage et le pratique avec habileté. Son idée: proposer aux voiliers de rencontre d’embarquer en échange de soins qu’il apportera à leurs filins qu’il ornera de jolies surliures, bonnets turcs, œil épissés, culs-de-porc et autres raffinements… L’idée fonctionne et le garçon passe ainsi de bord en bord, visitant ou ôlant la Corse, Naples, la Sardaigne, les Baléares… Le garçon se révèle non seulement habile gréeur, mais aussi équipier compétent. Il possède un autre atout: ses qualités de cuisinier, appris là encore chez les scouts marins. Après avoir exercé ses talents à bord d’un ketch britannique à gréement aurique, il met son sac à bord d’un superbe voilier de dix-huit mètres, avec skipper, marin et maître d’hôtel, mené par une propriétaire dont le mari est souvent absent. Le garçon y découvre, grâce à la belle anglaise, d’autres voluptés que celles de la barre jusqu’à ce que l’annonce de l’arrivée de l’époux l’oblige à débarquer. L’adolescent devient alors, à Girolata, serveur de gargote, s’improvise mécanicien de groupe électrogène, aide-cuisinier, pêcheur de langoustes. Il y assiste à des péripéties rocambolesques lors de l’escale d’une célébrité de la littérature maritime de l’époque, Jean Merrien, puis à l’arrivée d’un robuste ketch en acier, tout juste sorti de chantier,Joshua. En lui servant son déjeuner, ierry découvre que son capitaine, Bernard Moitessier, a embarqué trois dentistes et leurs épouses en école de croisière, et déplore qu’en l’absence d’un cuisinier, ils se nourrissent de sandwichs et de conserves. Le garçon s’enhardit jusqu’à affirmer que, en l’absence de four, il est capable de réussir un rôti dans une cocotte-minute, une astuce apprise, là encore, chez les scouts marins. Le défi est relevé et le cuisinier ingénieux est embarqué pour une croisière vers l’Espagne et retour à Marseille. Il y bénéficie de l’extraordinaire enseignement prodigué par Moitessier, admire son habileté à manœuvrer dans les ports à la voile pure. Cette navigation sous l’égide de Moitessier sera le couronnement de la saison de voile de Thierry Dalberto. Au fil des pages, se laissent deviner d’autres dons qui ont assuré le succès des longues vacances du jeune bachelier: une constante gentillesse, la disponibilité, la serviabilité. L’évocation de cette croisière d’un équipier habile se mue ainsi en une discrète leçon de modestie et de débrouillardise. C’était hier. C’était jadis. Jean-Michel Barrault
MENTION PASSABLE
Le sac était fini, ses formes parfaites, pas la moindre bosse. Il ne manquait plus que la petite drisse neuve en Tergal pour le fermer, je la sortis de ma poche, la passai rapidement dans les œillets. Un joli nœud de carrick pour terminer, une vraie coquetterie… et réussi du premier coup! Quoi de plus banal qu’un sac marin: un cylindre de toile grossière commun à tous les marins du monde. Mais avec des variantes de couleurs, de taille, de poignées, de sangles… celui-ci était un modèle « sac annexe » de la Marine Nationale, gris délavé avec une poignée de toile renforcée le long de la hauteur et une sangle permettant de le porter en bandoulière, bien placée d’un côté de la base à l’autre côté du sommet, et réglable par une belle boucle en bronze. Grâce à cela, le sac s’ajustait sur mon dos, presque comme un habit sur mesure. Mon nom avait été imprimé avec des lettres au pochoir quand j’étais allé faire le stage sur l’ Étoile , la grande goélette de la Royale: ce nom sur ce sac m’avait fait rentrer dans la corporation très fermée de ceux qui savent naviguer à la voile hauturière : à l’époque, c’était deux ans avant Tabarly et nous étions peu nombreux. Dans mon sac, les vêtements étaient disposés l’un contre l’autre sur la périphérie et tout ce qui pouvait provoquer la moindre bosse était replacé au milieu avec les petits effets, les chaussettes, les quelques objets de toilette, les carnets, quatre petits livres, mon carnet fédéral de moniteur de voile, un petit sac de toile cirée avec des crayons, une petite bouteille d’encre de Chine, une plume fine, une en bambou, quelques outils, trois pelotes de fils à voile de différentes grosseurs, un rouleau de fil de fer, deux épissoirs, un en acier, l’autre en buis qui brillait tellement il avait été poli, tous mes trésors. Je partais pour une durée indéterminée et l’itinéraire de ces vacances ne dépendait que des Dieux, et en particulier Éole. Je savais seulement qu’il commencerait au bord de la Méditerranée et c’est là que je me rendais dès aujourd’hui. La fermeture de mon sac était la conclusion de mes études secondaires: le bac acquis avec mention « passable », ce qui voulait dire que, comme pendant quasiment toutes mes études, je n’avais fait que me hisser juste au-dessus de la moyenne avec le minimum d’efforts. Mais ce coup-ci cette mention un peu lamentable voulait dire que j’avais échappé à tous les oraux de rattrapage et que j’avais donc au moins dix jours de vacances de plus que mes copains. La prime légitime à ma paresse constructive! Enfin une vraie récompense!
J’avais vu mon nom sur la liste affichée à l’entrée du Lycée Victor Duruy, là où j’avais été convoqué pour le bac. Si le premier jour, j’avais ressenti quelque chose de bizarre à pénétrer pour la première fois dans un lycée de filles, la concentration sur les épreuves s’était finalement bien passée. Avant même celles-ci, j’avais déjà 10 points, acquis dans une grande piscine de banlieue nord qui puait le chlore, moi qui nageais comme un fer à repasser et détestais être dans l’eau, j’avais réussi mes deux longueurs de grand bassin, touchant au but bon dernier sous les huées sympathiques de mes copains, mais heureux d’y être arrivé. Et pendant les épreuves, une vraie catastrophe en allemand, des maths minables, une philo très faiblarde, une bonne copie en français, mais probablement survolée trop vite par l’examinateur (ou alors, un examinateur sans aucun sens de l’humour – il fallait oser l’humour au bac!), un coup de pot en anglais, histoire géo affligeant, physique chimie pas mal, sciences naturelles éblouissantes et un 16 en dessin qui allait me permettre de passer juste, juste, avec 10,2 de moyenne: mention passable! Ça y était: l’appartement était désert, personne à qui dire au revoir: ça avait été déjà fait - brièvement – pendant le petit-déjeuner. Les frères et sœurs étaient déjà, qui dans des colos, qui chez une marraine ou dans la maison des grands-parents, Papa bossait dur même s’il n’aimait pas son travail et Maman était allée se reposer chez sa sœur. Sac en main, je claquai la porte et dévalai l’escalier. Dehors, le temps était clair, déjà chaud et l’air de Neuilly sentait l’asphalte surchauffé. Moins de cent mètres après être sorti dans la rue, je retrouvais l’odeur fabuleuse des chevaux qui ont embaumé toute mon enfance: le marché de Neuilly était équipé de supports, tables et toiles d’auvents que transportaient de gigantesques chevaux de trait attelés à de grands chars presque surannés, mais si pratiques, dont le plateau était à quelques centimètres du sol, ce qui évitait les manipulations fatigantes. Et ces chevaux habitaient de l’autre côté du petit jardin de notre immeuble, face à ma fenêtre d’où ils m’envoyaient leurs messages, leur odeur si particulière, et leurs hennissements. En pleine agglomération parisienne, mon enfance avait été un peu rurale… et j’adorais ça! J’étais déjà parti comme ça, libre avec une envie de liberté totale, mais là, c’était vraiment spécial : c’était le voyage aventures auquel j’avais pensé depuis des années, programmé depuis des mois, même s’il n’y avait pas grand-chose à programmer, au moins tout était calé dans ma tête, même ce qui relevait d’une totale imagination: si mon plan fonctionnait, je partais pour une superbe croisière en voilier, et sans bourse délier. Petit scout marin (il y en avait plein à l’époque, même à Paris), j’avais tout de suite été passionné par le matelotage, l’art de parer et réparer les cordages. Et j’étais très bon en surliures, épissures en long, épissures en œillets, têtes de turbans et réparations en tous genres. Et chaque fois qu’à l’occasion de camps (en Bretagne presque toujours), de vacances au bord de la mer ou de visites à des membres de ma famille qui avaient la chance d’habiter le long des côtes, j’avais remarqué, en flânant sur les ports que les grands yachts qui n’avaient visiblement pas mal navigué avaient souvent des cordages en mauvais état. Il n’y avait encore que très peu de ports de plaisance et les yachts étaient souvent amarrés avec et contre les bateaux des pêcheurs et les vieux cordages élimés leur donnaient aux uns et aux autres un air de famille et une certaine harmonie. Il fallait donc repérer de grands yachts avec des cordages en mauvais état et leur proposer de m’embarquer à leur bord, d’y avoir le gîte et le couvert en échange de réparations des différents cordages du bord, et cela tant qu’il y en avait à réparer. Puis, un bateau ravaudé me laisserait dans un port où j’en trouverais un autre, et ainsi de suite! Si je me débrouillais bien, je devais arriver à faire une bonne partie de la Méditerranée sur les plus beaux vieux gréements de l’époque, acajou et cuivres, et sans débourser un sou, en échange d’un travail somme toute modeste! C’était le plan de ces vacances! Et je ne doutais pas une seule seconde que ça ne pouvait pas marcher! Je m’engouffrai dans la bouche de métro Pont de Neuilly et une bonne demi-heure plus tard, j’étais arrivé Porte de la Chapelle. Remonter un peu la rue de la Chapelle, Rue des Roses (elle était encore pavée de ces grands pavés rectangulaires qui faisaient tellement vibrer les vélos que leurs sonnettes tintaient toutes seules!) et j’arrivai Rue de l’Évangile, presque face au grand portail en camaïeu de bleus des Transports Eclair.
J’étais un vrai privilégié: cette compagnie honorablement connue dans la profession et qui avait une flotte de plus de trente camions dans toute la France, des entrepôts dans la plupart des grandes villes régionales, m’avait adopté quelques mois auparavant, alors que je faisais du stop en pleine nuit d’hiver, sur une côte de Bourgogne, ma vieille moto en panne à côté de moi. Le chauffeur était un véritable Hercule : il avait mis la moto dans la caisse et moi dans la cabine, et, en arrivant à Paris au siège, j’avais eu droit à un repas revigorant, un café du tonnerre et surtout à la gentillesse de toute l’équipe. C’était un peu avant Noël et je les avais remerciés en leur apportant une grosse boîte de chocolats que j’avais soustraite à mes parents: ils en avaient déjà reçu plusieurs et ne s’aperçurent jamais de rien. Depuis, au lieu de me placer sur le bord de la route le pouce bêtement levé comme la plupart de mes copains, j’avais une place dans le prochain camion en partance pour où je voulais! C’était la fin de l’après-midi, mais la lumière n’avait presque pas faibli. Le portail s’ouvre, les deux battants ensemble avec une précision d’horlogerie, manœuvrés par deux personnes dont on ne voyait que les mains: un grand semi bleu avec un tracteur à capot gigantesque s’en échappe dans un vrombissement spectaculaire, amplifié par les murs de la rue qui, au fur et à mesure que le camion la parcourt, semble changer de largeur. « Mon » camion était au fond de la grande cour, contre l’entrepôt. C’était un camion presque neuf, à cabine avancée et c’était quelque chose de tout nouveau à l’époque. Les chauffeurs avaient très mal accueilli cette innovation en disant qu’ils étaient désormais aux premières loges en cas de choc alors que les grands capots les protégeaient… Très vite, ils allaient changer d’avis en découvrant que la vision panoramique de la route la rendrait plus sûre, tout comme la vue précise de l’avant pendant les manœuvres… sans oublier qu’ils allaient gagner un mètre et demi sur la longueur du convoi, ce qui le rendait nettement plus maniable. Le chargement était terminé et le chauffeur fermait les portes de la caisse qui claquaient, tournait les poignées, remettait les élastiques de la bâche: il était jeune, très brun, s’appelait Marcel, avec un bel accent parisien, et rayonnait d’un calme impressionnant. En quelques secondes, j’avais en lui une confiance absolue.
NATIONALES 6 ET 7
À l’époque, si les Boulevards des Maréchaux permettaient déjà de contourner la capitale, mais avec des embarras de circulation à presque chacune des Portes, pas de périphérique et seulement deux petits bouts d’autoroutes, celle de l’Ouest qui partait de St Cloud, mais n’allait pas très loin et l’ébauche en béton de ce qui serait plus tard le début de l’A6. Du quartier de la Chapelle, comme tous les autres (beaucoup de compagnies de transports y avaient leur siège), en partance vers le sud, mon chauffeur allait traverser tout Paris pour prendre la direction de Corbeil et Fontainebleau. Mon sac était calé derrière mon siège: Marcel passa la première, l’avant de la cabine se souleva légèrement et le semi commença à sortir de la cour avec un ronronnement de vrai plaisir que je partageais totalement. Gare de l’Est, République, Bastille, la Seine franchie au Pont d’Austerlitz, Place d’Italie, et Paris que l’on quitte par la Porte d’Italie, même si cette fin d’après-midi était encore encombrée, peu de gens étaient partis en vacances, ça circulait bien et toujours cette fabuleuse impression dans une cabine de camion, qu’on voit tout, aussi bien les décolletés que les calvities, qu’on surplombe! Nous avions donc bien roulé dans un trafic fluide jusqu’à la première difficulté: la descente de Corbeil-Essonnes, frein moteur au maximum en seconde tout au long de l’immense ligne droite qui descend d’abord et remonte ensuite, avec toujours quelques véhicules abandonnés dans le bas! C’est là que j’ai appris la règle d’or de toujours descendre une côte sur le rapport inférieur de vitesse avec lequel on serait monté, la seconde règle étant, quand on a choisi sa vitesse, de ne pas même essayer de la changer pendant qu’on descend. C’était ça l’assurance-vie des chauffeurs de l’époque. Et puis un peu plus tard Fontainebleau, sa forêt, le carrefour de la Croix du Grand Veneur, le château qu’on entr’apercevait de la route et puis la grande patte d’oie avec la nationale 7 en plein Sud et la nationale 6, plein est. C’est cette dernière direction que l’on prenait, même quand on allait sur la Côte d’Azur. Question d’habitude probablement. On s’arrêtait à Pont-sur-Yonne, un peu avant Sens, dans un immense Routier équipé d’un très beau parking, avec des arbres et de l’ombre. Première surprise, le patron d’Eclair avait demandé à mon chauffeur de me prendre avec lui à table et sur le compte de la maison. Décidément, j’avais la cote.
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