Golda

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En 1938, Golda est au goulag, au fin fond de la Sibérie. Elle a 4 ans. Avec ses parents et son petit frère de 2 ans, ils ont fui les massacres perpétrés par les Allemands en Pologne. Arrivés en Russie, ils ont été arrêtés et déportés dans un camp de travail. Après avoir réussi à s'enfuir du Goulag, ils ont traversé la Russie pour arriver aux confins de l'Asie. Après la guerre, ils ont parcouru l'Europe libérée d'un camp de personnes déplacées à un autre et manqués d'être massacrés lors d'un pogrom. A l'automne de sa vie, Golda voit les images refoulées réapparaître : son enfance, la vie quotidienne sous le régime stalinien.
Publié le : vendredi 6 mai 2016
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EAN13 : 9782140009280
Nombre de pages : 192
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Graveurs de Mémoire
G
Michel KRENGEL
Golda Une enfant au goulag
Graveurs de Mémoire
Golda Une enfant au goulag
Graveurs de mémoire Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de textes autobiographiques, s’ouvre également aux études historiques. Depuis 2012, elle est organisée par séries en fonction essentiellement de critères géographiques mais présente aussi des collections thématiques.Déjà parus Eyrignoux (Pierre),Adolescents en Algérie, Djidjelli, une terre dans la peau, Petite Kabylie, 1954-1962,2016. Bousquet (Bertrand),Prêtre de Paris, Une vie en Église,2016.
Wamba (Philippe),Parenté, L’Odyssée d’une famille en Afrique et en Amérique,2016.
Guibourg (Catherine), Vayssettes-Vergès (Marie-Antoinette), Hier ne finira jamais, Résister hier et aujourd’hui,2016. Schmitz (Alain),Le temps d’une vie, Pilote de brousse, tome2,2016. Schmitz (Alain),Le temps d’une vie, Les ailes, tome1,2016.
Jacquemart (Anne),Quand le clairon sonne, Mémoires de guerre d’une petite fille sage de paris (1939 – 1945),2016.
Ozwald (Michel),Parcours d’un combattant, La revanche d’un pupille de l’Assistance publique,2016. Sigalas-Royer (Raymonde),Sauve qui peut ! 1940, Mémoires d’une jeune fille sous l’occupation,2016. Taïeb (Yves),L’enfant et la boutargue, Souvenirs,2015.
Bessard (Xavier),Un directeur export au travers des continents, Pérégrinations d’un expert,2015. Chebrou (Jacqueline),Une jeune fille raconte…, Carnet de guerre, 1939-1945,2015.
Michel KRENGELGolda Une enfant au goulag
© L'HARM ATTAN, 2016 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Parishttp://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08940-9 EAN : 9782343089409
Tu prendras bien un verre de thé
Le ciel est blanc, d’un de ces blancs profonds, pe-sants, impénétrables dont on n’imagine pas voir le fond. Il tombe de gros flocons sur Paris. De l’étage élevé où nous nous trouvons, à travers la fenêtre, on aperçoit les toits recouverts d’une épaisse couche de neige. C’est une vision inhabituelle et étrange de la ville, vue d’en haut. Le regard plonge sur la rue où quelques rares pas-sants emmitouflés pressent le pas. – Tu prendras bien un verre de thé ? – Oui, volontiers. Les paroles de Golda m’ont laissé songeur. Il est des mots, des expressions qui ont, dans un certain contexte, un pouvoir magique. Ils peuvent déclencher des rémi-niscences, faire remonter à la surface des images, des sensations enfouies, des souvenirs que l’on croyait effa-cés. Il en est de même pour les odeurs, les sons, le retour sur des lieux évocateurs. Ce sont nos madeleines, de toutes sortes. Ce verre de thé que me tend Golda me réchauffe les mains et la mémoire par la même occasion. Toute une histoire se met en route. Il m’évoque le froid, des pays au
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climat rude. Il me ramène aussi loin en arrière. Il y a longtemps que je n’ai plus entendu une telle proposition. Je me souviens. C’était « gluss tei » que l’on disait en yiddish. C’est toute une tranche de vie qui ressurgit. Tout un monde où l’on buvait le thé dans un verre. Je revois, chez mes grands-parents, le samovar en cuivre, si brillant à force d’avoir été astiqué, avec sa forme ventrue et le petit robinet qu’on tournait pour laisser couler le liquide. Le verre était parfois décoré de motifs à fleurs aux couleurs vives. La boisson, d’une couleur dorée, dégageait une vapeur odorante. On la buvait très sucrée. Ce « verre », c’était très particulier. Il fallait savoir le tenir entre le pouce et l’index car il n’avait pas d’anse, le saisir fermement et faire bien attention à ne pas se brûler les doigts. Il se trouvait parfois dans un porte-verre en métal, avec une anse finement ciselée. Il avait bien un cousin, le mazagran, dont l’usage était plutôt réservé au café. C’était très différent de boire le thé dans une tasse de porcelaine. Celle-ci pouvait parfois être finement déco-rée. Mais c’était une autre culture. Cela devenait alors « a cup of tea », aux arômes délicats venus de contrées lointaines, du fin fond de la Chine ou de Ceylan, aux noms anglais, Darjeeling ou bien Earl Grey, ou encore thé au jasmin. Et bien d’autres. Non, ce verre, c’est du cœur de l’Europe ou du fin fond de la Russie qu’il vient. Dans ces contrées où sévit le froid, c’est d’une boisson revigorante que l’on a besoin. On y boit de la vodka. Et on en consomme énormément. C’est la boisson natio-nale.
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Je revois les réunions, quand mes parents retrou-vaient des amis. Le thé, très sucré, était synonyme de convivialité, de réunions, de moments heureux. Les femmes papotaient en dégustant leur boisson tandis que les hommes jouaient à la belote, devant un verre de vodka ou discutaient de politique. Boire un « gluss tei », cette phrase, faite d’un mélange de français et de yiddish, c’était le lien entre deux cul-tures. Celle à laquelle on s’était intégré et l’autre, celle des origines que l’on n’avait pas oubliées. On n’entend plus beaucoup parler le yiddish ; il n’y a plus beaucoup de lèvres pour le porter. Bien de ses lo-cuteurs ont disparu. La guerre a taillé dans leurs rangs et beaucoup de ceux qui en ont réchappé et en gardaient la pratique sont morts. Les autres, encore présents, mais très âgés, voient le vide s’installer autour d’eux. Nos enfants, nos petits-enfants ne le parlent pas. Ils ne l’ont pas entendu à la maison. Oui, c’est sûrement de notre faute. Mais on a été élevé avec la langue française, on a été à l’école, on s’est imbibé de cette culture. On a même parfois appris le latin, la langue de la chrétienté. Nos parents voulaient tellement s’assimiler et voir leurs familles intégrées. Pourtant, entre l’humour à base d’autodérision, les lamentations, les oïe, oïe, elle était vivante cette langue, si imagée et riche en métaphores. Elle ne pouvait s’imaginer qu’accompagnée par le geste, faite pour le théâtre, la discussion, la conversation, l’échange. Dans cet appartement, au confort douillet, coquet-tement décoré, j’aperçois sur les meubles des cadres
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