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Guinée, rumeurs et clameurs

De
215 pages
Il s'agit là de réflexions critiques, nées de l'histoire atypique récente, mouvementée et controversée de la Guinée, surgie du "non" au référendum du Général de Gaulle, en 1958, à travers un cheminement d'errance, en dents de scie. Philosophie et politique constituent la trame littéraire de cet interminable drame, de près d'un demi siècle, celui de la révolution et de son pendant militaire, mâtiné de civil, qui a essaimé à travers le monde, et écimé en même temps, les éléments les plus dynamiques de la société.
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GUINÉE: RUMEURS ET CLAMEURS

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus Raymond TSCHUMI, Auxjeunes désorientés, 2004. SOLVEIG, Linad, 1ère partie, 2004. Roger TINDILIERE, Les génies de lafontaine, 2004. Sylvie COIRAUT-NEUBURGER, Penser l'inaccompli, 2004.

Tolomsè CAMARA

GUINÉE. RUMEURS ET CLAMEURS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

A tous les gens que mon regard a dû croiser un jour, sur le parcours de la vie ; à la pensée de mes parents, à celle de Saley et de Banna Salif; à ma tendresse, Oumou SY CAMARA, patiente et indulgente.

Quand de partout et de nulle part, Je ne pourrai être, Indiquez-moi, je vous prie, Le chemin du retour. En attendant, arrêtez le monde, Pour que je m'embarque aussi. T.C.

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6980-2 EAN : 9782747569804

AVANT-PROPOS

C'est aux exilés, qui vivent ailleurs l'amour de leur pays, que je dédie ces bouts de pensée, à bâtons rompus; à des gens de nulle part, exposés, plus que tous, aux incertitudes du quotidien, à la précarité de la vie et au non-sens de leurs actions; à des amis, hommes et femmes, d'un peu partout, que j'ai connus à travers mes aventures et infortunes. Ils me sont chers; mais qu'ils me pardonnent de ne m'être point adressé à eux individuellement. Mon excuse est simple: ils sont si nombreux et ont des inclinations si diverses que je n'ai pu comprimer les pensées et les tempéraments de chacun d'entre eux dans cette dédicace. Ces pages ne les intéresseront peut-être pas, trop préoccupés qu'ils sont, à lire "l'utile", à regarder "l'essentiel" ou en parler, à cultiver des sentiments d'intérêt, à l'instar de la plupart des humains. Moi aussi, je me laisse parfois aller à ce penchant tout humain, qui oublie d'évoquer les futilités, comme si l'inutile n'est pas nécessaire à la vie et que l'utile n'est pas déjà inessentiel à ce qu'il prétend supprimer ou auquel il dit s'opposer. J'ai donc peint des faits anodins, forcé des pensées, d'autant que l'important est, au début, souvent dénué d'intérêt immédiat. C'est après qu'il enfle, grandit et prend des

dimensions colossales, parfois à notre corps défendant. En racontant des expériences vécues, je suis resté accroché à elles, le plus près possible, afin de conserver, à la limite de l'imaginaire concevable, les belles et heureuses illusions de la vie. Ce pourrait être une forme de revanche contre les réalités éphémères et les échecs, ces valeurs qui participent de la joie et du désespoir, de l'engouement et de l'impassibilité. Au sérieux donc, j'ai mêlé l'anodin, le superflu, pour une cohérence compréhensible. Car, quand on a commencé à griffonner des lieux communs, on s'arrête difficilement en chemin. L'existence humaine n'est-elle pas, d'ailleurs, pleine de banalités, de sottises plus ou moins cachées, intentionnellement ou non? Ce que nous offrons aux autres est, la plupart du temps, décanté et n'est que masque. Je n'ai pas échappé à cet artifice, raccourci de la vie, qu'est le choix de l'utile et du nécessaire à l'action, en m'aventurant, délibérément, dans des réalités plus ou moins personnelles ou intéressantes, mais toutes questions de l'être. Ainsi, rien d'humain ne doit paraître incongru et indigeste, ou contradictoire, tant qu'il procède de la dignité et de la liberté. Tout doit tendre à défaire l'esprit de l'étouffement du corps et à a.fftanchir ce dernier de son état physique de matière brute, afin que l'être s'épanouisse harmonieusement.

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Le véhicule toussota un court instant, bruissa, cahota call1ncaha, puis s'arrêta net, retenu par la rambarde, dans un fracas angoissant de crissement de ferraille. Nous venions de mettre la culasse hors d'usage, de couler une des bielles du moteur et de rendre en somme inutilisable notre teuf-teuf Mon neveu et le chauffeur, affolés de voir notre 4x4 rendre l'âme, loin de notre destination, s'improvisèrent aussitôt réparateurs, après un diagnostic rapide et approximatif Ils cherchèrent, vainement, à la hâte, à le remettre en état de fonctionnement normal. Sans succès, ils tentèrent d'autres manœuvres et astuces. Un mécanicien de vélos, installé non loin de là, accourut à son tour à la rescousse, flairant la bonne affaire de la journée, mais ne parvint pas à nous sortir de l'embarras. Le soleil déclinait trop vite, contre notre gré, et l'obscurité devenait de plus en plus profonde, anéantissant les efforts déployés par chacun des réparateurs autour du moteur. Nous ne disposions même pas de torche électrique pour nous éclairer. Et nous ne pouvions abandonner sur place cette carcasse d'engin qui était encore un bijou à bichonner pour son propriétaire. Nous ne pensions même pas prendre le risque de le laisser en stationnement en ce lieu et de rentrer à Conakry tout proche, par d'autres moyens: on pouvait le

voler ou le désosser, avec la complicité de ces gens qui nous entouraient, venus au secours, et qui se désolaient de nous voir dans cette rncheuse situation. Nous restâmes donc là, immobilisés à une trentaine de kilomètres de Conakry, non loin des lampadaires du chantier-campement d'une entreprise de travaux publics, qui ne put, elle aussi, nous apporter de l'aide. Nous y passâmes la nuit, sous une bâche trouée, assis à l'arrière du véhicule, plus trempés que si nous étions directement exposés à la pluie, serrés les uns contre les autres, dans une parade inefficace contre les nuées de moustiques affamés et insatiables qui s'abattirent sur nous, en grappes. Nous n'étions pas loin des marais et des eaux stagnantes des crevasses, lieu de prédilection de ces insectes au corps :fragile, redoutables suceurs de sang. Nous ne parvenions pas à fermer l'œil de la nuit et à récupérer de la force: nous observions, amusés et curieux, le manège de minuscules créatures nocturnes, le passage incessant de bestioles indéfinissables, le tournoiement d'autres variétés d'insectes inconnus, multiples et multicolores, bourdonnants, sans cesse voletant et sifllant, admirables d'agilité, offiant une vision nocturne de toute beauté à l'endroit, mais concert agaçant tout de même pour nous, dont l'esprit, moins serein, était troublé par le souci de trouver un bon mécanicien. Nous étions restés éveillés à égrener les heures interminables qui nous séparaient du jour, avant de rejoindre Matoto où nous habitions. J'y laissai un peu de ma santé. Un soir de week-end, en effet, une forte fièvre s'empara de moi et me retint cloué au lit. Contre elle, des guérisseurs et marabouts du quartier, expérimentés dans l'art divinatoire, se précipitèrent à mon chevet pour étaler leur savoir, tentèrent de m'administrer des potions nllracles dont on n'oubliait pas de vanter les mérites. Mais aucun de leurs bolliments, si joliment tentants pour un malade désespéré, ne m'impressionna ni ne m'encouragea à ingurgiter leurs remèdes. Chacun des visiteurs qui vinrent s'enquérir de ma santé me proposa aussi, 10

en toute innocence, des comprimés qui lui restaient du traitement d'une maladie similaire, ou achetés à la hâte chez le "marchand-tablier", tous de qualité douteuse. Chacun s'inquiétait pour moi, s'apitoyait sur mon sort. Mais poliment et fermement, je rejetai ces soins aux effets bénéfiques discutables, surtout ces pilules plus ou moins périmées, exposées aux intempéries, vendues aux malades désargentés et sans espoir. Contraint de supporter la douleur atroce, je rassemblai mes dernières forces contre la maladie et attendis sagement de me soumettre au diagnostic du médecin, le lendemain. Mon premier voyage à Bigori ressemblait plus à un éprouvant rallye Paris - Dakar qu'à une ballade de touristes désœuvrés. Harassant pour le moteur de la vieille jeep empruntée, je ne sais à qui, par mon neveu, il fut exténuant pour nous. Avec le mauvais état de la route, non bitumée à l'époque, nous étions tout couverts d'une terre ocreuse qui collait à la peau en sueur qu'elle rendait grenue. En croisant d'autres véhicules, nous étions tantôt pris dans des tourbillons de poussière latéritique, assombrissant le champ de vision, tantôt éclaboussés par une eau trouble emprisonnée dans des nids de poules. Nous roulions en hivernage, en fin de saison plus exactement, sur une route crevassée et boueuse qui, par moments, emballait et figeait sur place n'importe quel engin en piteux état comme notre moyen de locomotion. Pour cette première aventure à travers le pays, partout, il n'y avait que des routes cabossées, truffées d'ornières, pièges à enlisement pour les véhicules qui ne pouvaient s'en dégager, rivés à la vase gluante, des jours durant. On ne rencontre plus de ces difficultés sur ce tronçon, d'à peine trois cents kilomètres, qui sépare Conakry de Boké. En effet, peu de temps après notre passage, la route fut agrandie et recouverte d'une épaisse couche d'asphalte qui me fit oublier, des années plus tard, par amnésie, les détails du combat titanesque que nous y livrâmes pour parverrir à Bigori. Le voyage pouvait durer plusieurs jours et prendre des proportions dramatiques, à cause du Il

mauvais état de la route et de fréquents accidents. Nous perdîmes un temps infini et précieux à négocier le droit de continuer notre voyage aux nombreux barrages dressés sur les routes par la police, trouvaille de notre ancienne milice sous la Révolution, méthode restrictive des libertés d'une autre époque, pratiquée naguère par la Gestapo. Aucun conducteur ne traversait ces barrières sans qu'il ne fût racketté par les agents routiers, pour tel ou tel défaut relevé sur le véhicule ou tout autre motif fantaisiste. Les sommes encaissées venaient en complément de leurs salaires hypothétiques et insuffisants. C'était presque de la rapine officialisée, ce mode de paiement illicite pour des infractions avérées ou non, qui ne profitaient pas au Trésor Public. Après une longue attente, éreintante, au débarcadère de Boffa, nous traversâmes la Fatala sur un bac, sans incident mécanique, pressés d'entamer la dernière portion de ce qui ne me paraissait au départ qu'une simple excursIon. Une semaine plus tôt, nous étions partis de l'aéroport de Roissy, ma femme et moi, refaisant le chemin du retour au pays. L'Airbus d'UTA nous avait ballottés des heures durant, entre ciel et terre, au-dessus des nuages compacts et serrés, en direction de Gbessia. Je n'avais encore jusqu'ici pas osé franclrir les limites de la Guinée en venant de l'extérieur, après les avoir traversées, en cachette, vingt ans plus tôt, pour fuir le régime despotique qui s'y était installé. Nombreux, nous nous étions tenus éloignés de la dictature qui y régnait, de la mort qu'elle drainait avec elle et qui rôdait en permanence dans les multiples cellules concentrationnaires, disséminées à travers le pays. A présent que les symboles de la peur et du militantisme des membres du parti unique avaient presque disparu, on se pressait aux portes du pays, cherchant chacun à en ramener les pénibles impressions de ce qui avait pu s'y passer. La Révolution et son leader s'étaient écroulés de maladie et de vide, minés de l'intérieur. La population, bien que fataliste, attendait, depuis longtemps, ce changement, pendant que 12

beaucoup d'entre les exilés, contraints à se résigner, n'espéraient plus le retour au pays. A l'extérieur du tenitoire, tout semblait figé pour nous, le temps arrêté aux mêmes événements qui nous avaient fait partir vers d'autres cieux : dénonciations, arrestations, exécutions, ou tout simplement conditions de vie matérielle insupportables. Dans les campagnes et les villes de la Guinée, on était habitué aux situations tragiques, théâtralement conçues pour inciter à la mobilisation populaire et à la vigilance contre l'ennemi de la Révolution. Mais bien des années après notre indépendance, bien que nous sentions l'hostilité extérieure vellir de partout, nous, militants de base, ne savions toujours pas contre quoi, ni contre qui nous nous révoltions. La réalité était moins palpable, l'opposition physique contre un ennemi réel n'était pas visible, malgré de perceptibles visées extérieures de reconquête qu'on signalait à nos frontières. En fait la Révolution vint à nous, impromptu, comme la guerre survient aux peuples. Elle traversa nos vies qu'elle remodela, avec ses dégâts matériels, ses destructions du paysage, ses victimes innocentes, ses vaincus et ses triomphateurs. Nos ennemis se nommaient « impérialisme », « colonialisme », « néocolonialisme» ; nous ne les connaissions que par ces concepts encore nouveaux pour nous, ces néologismes, que nous apprenions à réciter par cœur pour les tellir éloignés de notre territoire. Une débauche d'énergie, gaspillée par un monde tentant de sortir la tête de l'eau, en vain. C'est ce qui faisait vivre et exister la Révolution. Alors que j'avais épuisé de prier tous les dieux, même ceux qui n'étaient pas miens, pour qu'ils nous aident à retourner dans notre pays, libres de toute menace, le changement intervint un beau jour, sans prévellir, par la mort du "dictateur du peuple". Apatrides, nous étions restés trop longtemps ailleurs, presque assimilés aux citoyens des pays d'accueil, ou pareils à ces oiseaux migrateurs qui se refusent d'être d'un lieu, loin d'imaginer que nous reverrions un jour nos parents ou ce qu'il en restait. Pour les citoyens d'un pays sans terre 13

que nous étions, la Guinée ne nous apparaissait plus qu'en souvenir de plus en plus lointain, en rêve inaccessible. Résidant ailleurs, exclus des orientations politiques et administratives que le pouvoir avait du mal à mettre en place, nous voyions la vie de nos parents s'écouler comme un événement étranger, qui ne nous concernait pas tout à fait. Nous eûmes donc du mal à croire à notre réveil brusque à un monde éblouissant d'espoirs qui surgissait devant nous et à faire face à la nouvelle réalité. Nous étions certes riches d'expériences, mais nous étions matériellement démunis: la plupart du temps, beaucoup d'entre nous vivaient au jour le jour. Car bien que nous nous répétions le retour au pays et en parlions à nos enfants nés à l'étranger, nous n'étions pas préparés à retrouver si brutalement nos familles restées sur place. Nous nous contentions de fixer une date pour notre retour, chaque fois remise à plus tard, et encore et toujours, jusqu'au renoncement définitif au projet, nous résignant à nous accrocher à la vie ailleurs. Mais c'est cette éventualité d'un retour dans nos villages et nos villes qui atténuait la dureté des affres de nos aventures. A présent, nous cessions d'être les «mauvais Guinéens», les «contre-révolutionnaires». Mais nous restions, malgré tout, des étrangers dans le pays qui nous avait vus naître ou grandir un moment. Nous savions que ceux qui étaient restés, qui avaient sauvé la maison de l'incendie et de la ruine complète, ne nous feraient pas cadeau de notre droit de revenir dans notre pays, que les choses ne se présenteraient pas pour nous comme sur un plateau d'argent. Ils ne nous laisseraient pas diriger le pays, convaincus que nous revendrions ce qu'ils avaient réussi, avec la Révolution, à épargner, en se privant. Ils seraient meilleurs vendeurs, eux, si ignorants des lois du marché libre, plus habitués au troc de nos matières premières qu'à l'économie de marché. Ils apprendraient. Notre présence au pays ne signifiait-elle pas notre triomphe contre le carcan social de protection qu'ils avaient bâti autour d'eux? Pourquoi nous pardonner notre 14

inuption dans cet univers qu'ils maîtrisaient parfaitement? Ils n'avaient pas besoin de notre assistance, d'une collaboration partagée. Politiciens chevronnés, ils étaient habitués à diriger. Nous ne serions donc pas les bienvenus chez eux, chez nos parents et amis d'enfance. Nous, longtemps diabolisés par des cadres politisés, fanatisés, qui n'entendaient pas perdre, sans coup férir, leurs maigres privilèges et leurs prérogatives, l'esprit révolutionnaire, indépendantiste et écorché, qui rejetait tout corps étranger. Ils nous faisaient déjà grief d'être partis vers des horizons meilleurs, d'avoir refusé courageusement de subir la dictature, les souffrances et les humiliations infligées à tous, d'avoir attendu le moment propice pour rentrer au bercail. Mais n'avions-nous pas, nous auss~ des raisons de leur en vouloir, eux qui étaient restés au chaud à la maison, malgré le chaudron politique menaçant entretenu par leur complicité, avec l'espoir clamé partout, qu'à la fin des tracas endurés, ils seraient seuls à décider, sans nous, de l'avenir de notre pays. Problème. Comment donc peut-on reprocher à quelqu'un d'avoir fui la répression inévitable pour un espoir de liberté et de bien-être ailleurs? Il n'en est pas moins un patriote; on ne sert pas forcément mieux les intérêts de son pays en refusant le concours de l'extérieur, sous prétexte de se préserver de son influence. Pourquoi le fugitif: une fois la tempête passée, ne retournerait-il pas dans son nid, réparer les dégâts, avec l'aide des victimes rescapées, restées sous le toit abîmé? A-ton plus de droits que tous, parce qu'on est toujours resté sur place? Croit-on mieux appréhender la situation intérieure pour n'avoir jamais été absent du terrain de l'action, ou pour avoir pris du recul par rapport au drame? Non, au lieu de construire ensemble le pays, nous sommes restés longtemps accrochés au clivage perceptible entre Guinéens de l'intérieur et Guinéens de l'extérieur, qui a contribué à fragiliser le socle national d'unité, à créer des antagonismes, aux conséquences dramatiques que sont inimitié, non-utilisation efficiente des compétences et pauvreté aggravée. 15

Après l'accueil enthousiaste et les salutations de circonstance, chaleureuses, chacun entrevoit encore, autour des discussions anodines et oiseuses, les difficiles retrouvailles de deux mondes, qui sont restés longtemps séparés l'un de l'autre. L'un, «le vrai Guinéen », celui qui pense avoir épargné à tous la reconquête coloniale, se donnait le droit exclusif de tenir le pays en otage contre une ouverture véritablement fraternelle; l'autre, en quête de reconnaissance, cherchait à récupérer ses parcelles de terre abandonnées dans sa fuite vers l'espoir. L'un avait subi, quotidiennement, le poids de la dictature répressive et de la misère matérielle, autant écrasant que l'exil et la souffrance morale, parfois matérielle, supportés par l'autre. Et chacun s'en tenait à ses raisons, obstinément, sans concession aucune, en même temps que chacun traînait intérieurement sa culpabilité, plus ou moins fondée, et se contentait de recouvrir ses cicatrices de mots d'oubli. Sur du vieux, on cherchait à bâtir du neut: tout au moins autre chose, comme si on allait tous dans le même sens et qu'on avait débattu sur toutes les questions. Mais comment se retrouver ensemble et éviter que les nouveaux errements et les monstruosités enfouies se superposent, si on n'établit pas le constat du passé? Pour avancer sans encombre, on ne doit pas hésiter ou craindre de faire l'inventaire ou le procès des anciens. C'est à ce prix, à la suite d'une volonté d'approche critique du passé, fût-il insupportable et douloureux, que s'obtient le pardon et se consolide l'unité nationale. On ne se reconstruit pas en ruminant sa haine et sa vengeance, ou en continuant à entretenir et à alimenter les rancœurs, en bombant le torse pour mieux s'ancrer dans ses appuis et avantages sociaux. Mais nous avançons avec des stigmates toujours visibles de notre passé révolutionnaire, responsable de nos malheurs; et de ce fait, celui-ci reste encore propice à une réhabilitation par ces anciens responsables, qui osent toujours en revendiquer la filiation, sans regrets.

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Dans notre pays, il y eut beaucoup de morts, des gens valides disparus trop tôt, pour rien. Pour servir la Révolution ou pour avoir trahi ses nobles idéaux, alléguait-on. Nous apprimes très tôt, à nos dépens, à mourir, nombreux, en masse. Dès que nous fûmes délivrés du colonialisme, aussitôt responsables de nous-mêmes, nous nous précipitâmes sur l'autel des sacrifices, livrer au bourreau nos premières victimes innocentes. Nous inaugurions ainsi, avec empressement, le rituel des condamnations, des incarcérations et des exécutions sommaires auquel l'opposant identifia le régime par la suite. Pour tremper nos caractères de révolutionnaires inflexibles, la mort de l'autre, devenue quelconque, devait servir d'exemple, afin d'expurger le mal en chacun de nous. Les purges, de plus en plus fréquentes, se succédèrent à la cadence des défiances et de la peur de perdre notre :fragile souveraineté. On décima, sans discernement, jusqu'à l'excès, tout obstacle à l'idéal de société que nous imaginions atteindre. On ne s'émouvait pas, du moins on ne le faisait pas paraître, de voir disparaître à jamais un "contrerévolutionnaire"; on ne s'en plaignait pas. Cette mort-là n'était pas sacrée. Qu'importaient la déchéance de l'autre et les sacrifices d'une séparation définitive!

Sans doute, en soi, rien n'est sacré et l'interdit peut être partout levé. Et mort, qu'importe qu'on soit jeté dans une fosse ou qu'on soit laissé en décomposition dans une poubelle! On n'en souffrirait pas, puisqu'on ne serait plus. Qu'importe de mourir ici ou là, puisque c'est de la même mort inéluctable qu'on meurt. Où que nous soyons, nous sommes condamnés à mourir et le temps finit par effacer tout sentiment de tristesse et de regret éprouvé par les vivants. On meurt de la même mort. Mourir vieux ou jeune, quelle différence les gens font-ils entre ces deux âges, si ce n'est qu'il y a un être qui a vécu (suffisamment peut-être !) et que l'autre est encore plein d'insouciance et d'espoir. L'une ou l'autre mort conduisant au même non-sens final, on pourrait penser qu'il n'y a pas à regretter de partir maintenant ou à préférer goûter encore aux délices de la vie. Mais la vie sociale et la morale devraient nous élever au rang du respect de nous-mêmes. Nous n'avons pas à justifier nos actes et ce que nous croyons répondre à l'intérêt général par la tuerie; il n'y a pas de mort juste, même lorsqu'elle survient avec l'usure lente du vieillissement. Il n'y a aucune solution convenable et préférable pour mourir; face à l'inévitable, il n'y a que des attitudes provisoires à observer ou à prendre, individuellement et collectivement: prévention, combat, fuite ou résignation. Avec la fuite, on ne parvient à s'éloigner d'un danger fatal que pendant un temps limité. Elle n'est pas viable, de même que la résignation, sans effort de retarder l'échéance, est inacceptable; l'un et l'autre agissements expriment notre incapacité à trouver une solution de survie quelconque. A plus ou moins long terme, la fuite ne sauve point du néant: où ne trouve-t-on pas la mort? La mort elle-même est fuite de la vie, en même temps qu'elle est absence, vide laissé par l'autre qui nous quitte, destructrice, horrible et inacceptable. On pourrait se résigner à l'idée que nous sommes condamnés à mourir, quoi que nous fassions. Notre raison de vivre, le combat pour la vie, est aussi la non-raison de vivre, la mort. 18

Nous ne la contournons que le temps de nous familiariser avec elle, le temps du sursis. Néanmoins on ne doit pas accepter passivement une mort qu'on peut éviter ou dont on peut retarder la venue. La résignation est faiblesse; d'avance, c'est la mort qui, généralisée, pourrait se traduire par un holocauste. Evidemment, on ne peut, tout le temps, refuser de mourir. Au regard du devenir inéluctable de tout, l'espèce humaine est si peu de chose que, malgré la célébrité ou la grandeur qu'elle se donne, elle est vouée à mourir, tôt ou tard, de mort physique, définitive. La mort vient toujours à bout de la vie qu'elle permet d'être, paradoxalement, par un retour des choses. Elle est en perspective dès la naissance. Elle est le terme de nos efforts pour prolonger notre existence; on n'en revient pas, enrichi d'expériences, refaire le combat. La mort aurait d'ailleurs été plus insupportable s'il nous était possible de renaître, de nous mesurer de nouveau à elle pour une nouvelle défaite inexorable. On ne se mesure pas à elle. On va à elle et on la devient, sans avoir le choix de la rejeter; l'issue de l'affrontement n'est jamais, à long terme, à l'avantage de l'individu. Ce n'est pas évident que la mort engendre la vie, puisqu'elle désagrège au lieu de refaire l'unité première. Ce n'est pas le composé primitif qui revient à la vie, mais les éléments de la totalité qui servent à recomposer d'autres vies ou qui se constituent des individualités à part : la mort de la totalité signifie la vie des éléments qui, à leur tour, deviennent des totalités nouvelles. Et c'est dans cette transformation que réside le tragique: savoir par exemple qu'on vieillit, que la maladie peut tout rendre inopérant, que l'on n'échappera pas à la mort. Ce qui était n'est plus et on ne peut plus se cramponner à rien d'égal. Pourquoi donc mourir de mort inutile, celle qu'on peut éviter, alors qu'on a intérêt à vivre? Quel que soit ce qu'on pourrait supposer au-delà de la vie terrestre, nous ne devons point mourir de ce monde avant terme. Mais c'est dans cette 19

fuite en avant de nous-mêmes que se trouve le salut de l'être; le mieux-être ne serait pas possible, s'il n'y avait pas de changement. Faut-il donc minllniser la mort afin de mieux la supporter? On n'y réussit pas tout à fait, bien que les souffrances matérielles, la misère de l'esprit, les sévices intellectuels et moraux, les tortures physiques et les révoltes contre les injustices, maux que traîne l'humanité, nous ramènent constamment à la banalité de la mort. La présence inévitable de la mort chasse tout courage lucide de mourir. Même la réflexion philosophique qui invite à la sérénité, à l'oubli de soi, de l'individualisme, ou la science qui enseigne et crée, par la technique, des espoirs d'immortalité, ne suffisent pas à exorciser la mort. Plutôt donc que d'éviter ridée de la mort, il vaut mieux en prendre conscience, afin de mieux aimer la vie et la respecter. L'absence en nous de ridée de la mort, de notre finitude individuelle certaine, nous ferait oublier que la puissance qui nous permet de nous imposer aux autres est limitée: nous commettrions des atrocités, des folies dictées par l'ignorance et la mégalomanie. Cependant, il n'est facile de supporter ridée de la mort que si on considère qu'on a pleinement rempli la vie qu'on quitte, qu'on lui a donné un sens utile grâce à nos œuvres. Toutefois, il faut se battre pour la vie, espérer, même dans une résistance à l'issue incertaine, à l'échec inévitable. Face à l'absurde, il n'y a parfois que le combat absurde qui vaille. On n'a pas à accepter l'inadmissible. Tant qu'on peut lutter, on ne doit pas se résigner à la mort, surtout quand elle vient d'une condamnation de justice, même inévitable, même si la raison de mourir est plus forte que celle de vivre. C'est dans notre acharnement à nous mainterrir devant le péril constant de la mort que se trouve la solution de l'immortalité, c'est-à-dire de la survie de nos œuvres. La vérité est moins dans une impossible suppression définitive de la mort que dans notre pouvoir de résister longtemps encore.

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La force de vivre doit nous retellir plus que l'invitation à abandonner ce qui nous reste encore d'infime. Il n'y a pas de mort qui se justifie, même pas la condamnation à mort pour "haute trahison" ou "menace à la sécurité de l'Etat". Comment peut-on tuer de façon juste? Il n'y a pas de raisons qui vaillent que l'on soit exécuté, assassiné, ou que l'on se suicide, pour lesquelles nous devons être prêts à périr. Nous devons nous élever contre ce qui peut disposer impunément ou non de la vie de quelqu'un. Exécuter ou assister satisfait à l'exécution d'un condamné à mort, quel que soit le crime, n'est-ce pas une forme d'assassinat, un moyen détourné de satisfaire notre propre inclination refoulée de crinllnalité ? On ne lutte pas contre la criminalité en condamnant un criminel à mort. On la favorise au contraire, on cultive sa propre criminalité qu'on prétend combattre. Pourquoi celui qui condamne ne serait-il pas criminel à son tour ? Nous devons résister contre les motifs justifiés ou non, les causes naturelles ou sociales, toutes nos manières de procéder pour disposer de nous-mêmes. Tuer la mort, celle qui tend à nous faire peur et à entretellir nos angoisses, est le seul acte violent que nous devons nous autoriser. Il n'y a de droit humain valable que celui qui cherche à récupérer une vie, qui ne sacrifie personne. Un principe humain, si nécessaire soit-il, reste gratuit s'il ne peut garantir la liberté d'être et de différence à ceux sur qui il s'applique. Tournons donc le dos à n'importe quelle loi et à n'importe quel usage, quelle que soit la justesse de leurs fondements ou de ce qu'ils entendent réaliser, dès lors qu'ils sacrifient la vie d'êtres humains. L'amour à l'égard de l'être humain, qui qu'il soit, devrait être plus fort que toute autre raison. Certes on ne peut élaborer les institutions que relatives, c'est-à-dire liées aux intérêts du groupe; elles sont faites pour conférer moyens de contrôle, de domination des uns contre les autres, ou pour préserver les conquêtes indispensables au maintien des systèmes étatiques, politiques, religieux et sociaux. La loi n'en serait pas une si, indifféremment, elle 21