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HEM Hôpital d'Evacuation Militaire

De
260 pages
Le 8 novembre 1942, les Anglo-Américains débarquent en Algérie, et c'est alors la bataille de Tunisie avec la jonction des "Français libres" et de l'armée Giraud pour porter, avec les Alliés, un dernier coup aux forces de l'axe en terre d'Afrique. Mylène, refusant le pétainisme collaborateur et raciste, partage l'action des femmes combattantes de la 2ème Guerre Mondiale ; plongée dans l'enfer de la survie à l'Hôpital Laveran de Constantine où tout manque pour soigner les malades, elle participera à l'épopée de l'équipe chirurgicale de l'hôpital d'évacuation militaire.
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H.E.M.

HÔPITAL D'ÉVACUATION

MILITAIRE

Du même auteur

CONRAD LE SICILIEN Robert Laffont Paris Prix Bleu 1984 Radio France LE TROISIEME JOUR A CHARRON Baptiste Paris

Mireille ADMENT CACHAU

H.E.M.

HÔPITAL D'ÉVACUATION MILITAIRE

Le cirque des fous

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

A Abdelaziz Khélifa, né dans l'Aurès, Général et Commandeur de la Légion d'Honneur, aimé par ses frères d'armes, figure emblématique des Tirailleurs qu'il a commandés, et digne de leur héroïsme. A l'ami René Salomon Adida, "ignoré" par Giraud, mort pour la France aux Commandos d'Afrique.

Constantine, quartier Velvert, Hôpital Laveran (Arch. Nat.)

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5360-4

Chapitre 1
L'espoir sous les bombes

Par les fentes des lourds contrevents passent de grands rais de lumière: le soleil est déjà haut dans le ciel. Puisqu'on est dimanche, Mylène n'a pas besoin de se lever, mais elle n'aime pas paresser au lit, et puis, qui sait? . . peut être ont- " ILS" débarqué cette nuit. . . Les pieds nus, elle court sur les tomettes rouges, vers la fenêtre. Hélas, la mer est vide; vide, le port où n'a accosté qu'une balancelle venue de Tunisie, avec son chargement de gargoulettes roses. Déçue, Mylène retourne sous les couvertures réchauffer ses pieds glacés; il fait frais en ces jours de novembre, et le soleil matinal n'arrive à ravigoter que les mouettes qui flottent au gré des vagues indolentes. Lorsque Mylène a été nommée au mois d'octobre dans cette ville côtière, elle a tout de suite été attirée par cette drôle de petite maison accrochée au flanc de la falaise qui domine le port. Une chambre y était à louer justement, mais la propriétaire, une vieille dame à demi impotente, frileusement cachée sous un grand châle couleur... poussière, n'était guère chaleureuse, ne cessant de rappeler les articles de "Son" règlement: pas de visites, surtout masculines, pas de rentrées tardives, " ici, c'est une maison

sérieuse, mademoiselle ", et défense d'écouter la radio des Anglais, Notre cher Maréchal nous l'a bien recommandé: écouter ces bandits, c'est absolument illégal. " Agacée, Mylène aurait bien eu envie de lui rétorquer que de toutes façons, elle n'était pas assez riche, elle, pour posséder un poste de T.S.F. Que d'injonctions, mon Dieu! Devrait-elle supporter pour occuper cette pièce glaciale plus que sommairement meublée d'un grand lit et d'une armoire bancale: un évier minuscule servant de lavabo, et une petite table de bois blanc faisant office de bureau et de desserte. Mais Mylène avait ouvert la fenêtre, le paysage, comme une gifle, lui a sauté au visage: Il faisait nuit, et la mer était calme et noire; devant elle, on devinait, sous la lueur des étoiles, la courbe douce de la baie, et le port, à peine éclairé par deux ou trois lampadaires blafards. Mylène se souvint de la fête des lamparos, autrefois, avant que la nuit noire de l'horreur ne vienne obscurcir le monde.. . Il Y en avait, des flambeaux à l'avant des barques de pêche, la mer en était toute dorée... et sur le rivage, se mêlaient la guimauve des mandolines, l'odeur des beignets à la vanille, et les flonflons des manèges de la Place de Marqué. Alors, peu importent les jérémiades de cette vieille femme, et l'inconfort du logement. La jeune fille s'apprête à se lever; dans la pièce contiguë, le bruit de la radio devient perceptible: la

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vOIsIne doit être réveillée. C'est une demoiselle, professeur d'anglais au Lycée de Jeunes Filles. Très réservée, elle n'échangeait avec la jeune institutrice qu'un petit salut rapide lorsqu'elles se croisaient dans le couloir, mais, à travers la mince cloison, Mylène pouvait reconnaître, nuit et jour, les coups de timbales lancinants rythmant les indicatifs de la B.B.C. et les trompettes exaltantes de Water Music annonçant" les Français parlent aux Français". Mylène aurait tant aimé pouvoir écouter messages et paroles, mais elle n'osait aborder cette personne peu communicative. Cependant, un jour, Mlle G. ayant laissé, par mégarde, entrouverte sa porte, Mylène avait discerné, dans l'escalier, la présence de la propriétaire: se déplaçant sur ses chaussons de feutre, elle ne faisait aucun bruit, mais heureusement pour les jeunes filles, son emphysème chronique trahissait ses déplacements par une petite toux irrépressible. Elle eut la présence d'esprit de se précipiter en hurlant à tue-tête" bonjour, Mme F.., que c'est gentil de nous rendre visite, vous venez sûrement pour la douche qui fuit? . .. ", et elle l'avait fermement entraînée vers l'espèce de buanderie qui servait de salle de bains. Ce répit avait permis à la voisine de changer les longueurs d'ondes, et de se présenter, l'air innocent devant la vieillarde qui n'avait eu plus qu'à battre en retraite piteusement. A présent, les deux filles ont des rapports plus amicaux: Mlle G... a dit mille fois merci, et donne souvent des informations.. .pourtant elle n'a jamais invité sa jeune collègue à pénétrer dans sa chambre.

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Elle reste toujours étrangement discrète. Vêtue de tailleurs genre Chanel, impeccablement coiffée de boucles dorées savamment étagées à l'aide d'épingles à cheveux. ;... .Aimable, mais secrète! Par la fenêtre ouverte sur un ciel de soie, parviennent les bruits du port qui se réveille: quelqu'un frappe sur une coque métallique quelque part dans le bassin de radoub, et le son léger remplit l'horizon. Les mouettes, lasses d'attendre la sortie des pêcheurs qui n'ont plus le droit d'aller en mer, se sont envolées, et tracent de grandes broderies blanches de leurs ailes déployées. De petits coups discrets, répétés, résonnent sur la porte: celle-ci s'ouvre sans cérémonie: une tête passe dans l'entrebâillement, bardée de gros bigoudis roses et bleus! " ILS "ont débarqué cette nuit, du côté d'Alger, je vais tout de suite au Lycée, "... et la porte se referme. Mylène reste abasourdie: est arrivé. enfin, ce jour tant attendu

Le bruit du maillet sur la carène continue allègrement ; l'horizon, devant la fenêtre est toujours aussi vide. Elle se jette sur ses vêtements: il faut en savoir plus! Mais, à côté, un bruit de pas pressés dans le couloir indique que Mlle G. s'en va.. . La porte du sous-sol claque, elle est partie! Mais, que va-t-elle faire au Lycée, un dimanche, à sept heures du matin ?..

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Une idée incongrue traverse l'esprit de Mylène : a-telle eu le temps d'ôter ses bigoudis? Bigoudis roses et bleus! V oilà donc le secret de la coiffure de Mlle G.

Or, comme toutes les semaines, Mylène va déjeuner chez sa grand-mère qui habite dans un des faubourgs de la ville, au joli nom de Quartier de l'Espérance; aussi décidet-elle d'y aller tout de suite, d'autant que celle-ci possède une T. S. F. Elle rafle au passage le linge qu'elle devait laver, et se précipite au dehors. Tout est calme; cependant, au détour d'une ruelle, la jeune fille croise un petit groupe d'hommes: silencieux, l'air belliqueux, portant à l'épaule un fusil! Mylène ne s'y connaît guère en armes à feu, bien que son père possédait autrefois une carabine avec laquelle il tirait les grives, le jeudi, sous les oliviers Pourtant ces pétoires semblent dater de l' avantdernière guerre. Dans la ville basse, le quartier arabe, seuls les cafés maures sont ouverts. De vieux phonographes à pavillon pleurent leurs musiques lancinantes; les hommes, accroupis devant des tables basses, jouent au jacquet en silence; pas le moindre signe d'agitation! Pourtant, au bas de la Rue Nationale, là où commence l'Avenue Raymond Barrot, un canon de 75 s'abrite derrière quelques sacs de sable; un tirailleur sénégalais, gris de peur, est posté pour le garder. C'est l'entrée de la ville: c'est d'ici que partaient autrefois, les corso fleuris du printemps. Les beaux chars décorés de fleurs fraîches, portant des fillettes vêtues de

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robes de fées, avançaient dans l'allée rectiligne, bordée de palmiers, sous une pluie de pétales de roses. Là, commence la campagne: les petites exploitations maraîchères des Mahonnais et des Maltais, toute une population laborieuse, venue des îles, a défriché cette plaine limoneuse. On peut voir, derrière les grillages à demi effondrés sous le poids des volubilis, des treillis de roseaux escaladés de tomates et de haricots verts. La maison des grands-parents est un petit édifice à un étage. Une galerie dessert les appartements, un escalier raide y aboutit. Grand-mère n'arrive pas à s'y habituer. Elle était si bien au ravin des Béni-Mélek, où la tonnelle, de plain-pied, donnant sur la rue, lui permettait de voir passer les gens, discuter avec les voisins, devenus des amIS. Maintenant, elle est calfeutrée dans ce logement sans fleurs, puisqu'elle a tant de difficultés à se déplacer.. .mais son mari a décidé, sur un coup de tête, de déménager. Heureusement qu'elle n'a pas perdu le goût de faire la cuisine: depuis ce matin, elle est en train de préparer une daube provençale, debout devant son potager. Déjà, sur le feu de charbon, glougloute la grosse cocotte de fonte rouge: le ragoût sent bon la tomate frite, et le romarin. Les doigts de Mémé embaument l'ail et l'oignon. Mylène se demande comment elle fait pour se procurer, malgré les restrictions, le moelleux morceau de viande, les grosses pâtes qui baignent dans le jus savoureux! Hélas, dans les armoires, sur les étagères, les piles de draps ajourés, les taies d'oreillers volantées, tout ce linge, si soigneusement brodé par de patientes petites filles, a très sérieusement diminué! 12

Le soleil danse sur les casseroles récurées, les touffes d'herbes aromatiques pendent au plafond près des grappes de raisins d'hiver; sur le rayonnage du fruitier dorment les melons de Noël et les calebasses aux couleurs vives dont Grand-père a le secret. Mylène voudrait bien s'attarder dans cette cuisine magique, mais grand-mère n'est pas de bonne humeur aujourd 'hui ; " te voilà de bien bonne heure ce matin". " Je suis venue laver mon linge, mais je voulais vous dire: les Alliés ont débarqué dans la nuit. " Mémé explose: " tu as encore écouté cette Radio Londres. Tu sais bien que c'est défendu? Un de ces jours, tu vas avoir des ennuis sérieux. Mon poste, à moi, "il" n 'a rien dit... alors c'est des mensonges." Ainsi rabrouée, Mylène se réfugie dans la petite cabane de jardin qui sert de buanderie; ici aussi, le soleil joue sa féerie avec ses bandes de lumière où " dansent des atomes dorés". Une grosse tarente, accrochée au mur, la regarde d'un œil éberlué. Dans la cour, une grande discussion éclate: le GrandPère est en train de vendre sa récolte de verveine à un vieil Arabe qui, depuis des années, passe tous les six mois. La jeune fille peut sentir l'odeur du feuillage froissé posé sur le ciment; les deux hommes se disputent pour quelques pièces. " Ak Arbi, J'te jure, Missieu Prospéro, à ce prix-là, je suis ruiné. " Mais Grand-Père, en Gascon têtu, s'obstine dans son offre, au bout d'un moment, cependant, ils transigent, et les deux compères, ravis, chacun persuadé d'avoir roulé l'autre, topent solennellement, et s'en vont boire une citronnade bien fraîche.

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Sur la table de la salle à manger, la cocotte met sa tache rouge; toute la Maison sait que chez Madame Cachau " on va manger des macaronis à la daube" ; l'odeur s'en répand dans la cour. Pour Mylène, qui n'a pas pris de nouniture depuis la veille, et, d'ailleurs pour qui ce repas dominical est le seul convenable de la semaine, c'est l'occasion de remercier Mémé avec gratitude. Grand-Père grogne dans sa moustache: "ce serait meilleur avec du fromage", mais toutes ses rides frémissent de plaisir. Cependant, la vaisselle à peine rangée, la jeune fille court décrocher et rassembler son linge déjà sec, embrasse tout le monde et, avec un peu de rancœur, s'en retourne vers la ville. Un dimanche, comme tant d'autres dimanches, où l'on ne peut communiquer, parler de ses rêves et de ses ambitions! Elle en a l'habitude, avec son père, qui voue au Maréchal une véritable vénération parce qu'il avait servi sous ses ordres à Verdun. Il y a eu tant de discussions orageuses qu'elle a été contente de quitter la maison pour ce poste de monitrice d'Education Physique et de Loisirs: ce titre pompeux, à la mode comme: " une âme saine dans un corps sain ", pour être obligée de faire pratiquer aux écoliers une gymnastique nouvelle, et, bien sûr, des loisirs dirigés, ponctués de saluts olympiques le bras tendu, la main ouverte, " à la Romaine! " Pendant qu'elle ruminait ses réflexions moroses, la jeune fille est anivée au bas de la Rue Nationale. Le canon a été retiré! La rue monte entre deux hautes arcades, toute droite jusqu'à l'église entourée de ficus aux feuillages sombres. Pourquoi ne pas tenter sa chance au local des Eclaireurs, proche? Celui-ci est, en effet, ouvert.

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Dans la grande pièce sombre, que ne peuvent éclairer des fanions colorés accrochés aux murs lépreux, ils sont une demi-douzaine de garçons, unis par le même espoir de la libération de la France. Ils ont tous appris quelque chose, mais toujours par des on-dit... Il y aurait des combats au Maroc... A Alger, tout semble bien aller... Ils sont assis autour de la table massive qui sert aussi bien d'établi que d'échafaudage, tous lassés de ne servir à rien, de perdre leur temps dans des manifestations aussi illusoires que dangereuses. " Dès que nous en saurons un peu plus, clame Milo, je m'engagerai. " Milo est devenu le chef de file du petit groupe depuis qu'il a été arrêté, le mois passé au cours d'un rassemblement silencieux. Il faisait nuit, il faisait froid, la lueur pâle des lampadaires, au travers des feuilles de ficus, éclairait à peine les silhouettes des manifestants grelottant autant de peur que de froid. Lorsque les Agents sont venus disperser ces jeunes audacieux, Milo a-t-il eu un geste malencontreux? Bref! Il s'est retrouvé au Commissariat; les autres l'ont attendu des heures, glacés d'inquiétude... Lorsqu'il est apparu sur le perron, c'était, pour nous, le héros. "Nous nous engagerons dans n'importe quelle Armée.! 'important est de partir combattre. " Mylène se plaint: " si vous partez tous, je vais rester toute sellle. Après tout, ce n'est pas parce que je suis une femme que je ne peux pas me rendre utile: je viendrai vous soigner si vous êtes blessés... " Un grand éclat de rire, et ils scellent leur enthousiasme d'un serment enfantin.

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Dehors, la vie reprend dans la banalité d'un aprèsmidi de dimanche, avec le lent cheminement des promeneurs, selon la coutume, sur la place Marqué, l'esplanade centrale où se termine la grand' rue. Des groupes de jeunes filles croisent des groupes de garçons oeillades en coulisse, sourires échangés... Seuls les fiancés vont par couple, suivis d'un chaperon qui s'ennuie à mourir. De jeunes parents poussent des landaus somptueux, ou bien traînent des petites filles enrubannées. Des ballets de calèches ramènent de la plage des familles éreintées. Dans la maison, toujours aucun bruit. A l'étage noble, la propriétaire se terre, redoutant les courants d'air. Elle ne revit qu'une fois par mois, quand elle reçoit pour goûter quatre ou cinq veuves, lesquelles grignotent de leurs lèvres desséchées des petits gâteaux rances, en même temps que la réputation de leur voisin. Avec tous ces ragots, on va pouvoir en écrire, des lettres de dénonciations! Ce n'est pas possible que mademoiselle G. ne soit pas encore rentrée... Elle qui, les jours de congé, passe son temps à corriger les copies de ses élèves ou à fureter dans son poste! Déçue, la jeune fille s'accoude à la fenêtre.- Comme toujours le spectacle de la mer l'apaise; le soleil est en train de se coucher derrière Sriggina, l'lIe Rouge; des nuées pourpres s'étalent dans le ciel d'opale, l'eau calme est dorée. Ce qui serait bien, ce serait de prendre une barque et ramer,... ramer... jusqu'à ce disque étincelant qui s'engloutit dans cette onde féerique, pour disparaître, à jamais, avec lui.

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C'est alors qu'elle prend conscience de sa solitude et de sa désespérance. Elle finit par se coucher, mais la nuit se passe en réveils, en sursauts, pour guetter un retour éventuel, mais en vain! D'ailleurs, quelque chose la tracasse aussi: elle est un peu anxieuse de ce qui l'attend demain. La Directrice de l'école où elle a cours, l'ayant convoquée dans son bureau, et sur un ton peu amène, l'a apostrophée: " Mademoiselle, je viens de constater, à mon grand étonnement, que vous ne faites partie d'aucune de nos ligues patriotiques.. .c'est bien dommage! Quand on occupe un poste comme le vôtre, destiné à donner à nos enfants le sens de l'honneur, on a besoin de se ressourcer. Je crains que cela ne nuise grandement à votre carrière. J'espère que dès lundi, vous vous empresserez d'y remédier... Sinon, je serais obligée de signaler votre cas, qui est une honte pour notre Etablissement. " Aucune illusion à se faire, tant pis, la jeune monitrice aimait ce métier où son expérience de cheftaine lui servait beaucoup.. .Elle aimait ces marches libres dans la campagne par les matins légers qui sentent la menthe sauvage, ces chants joyeux dans les stades, le regard confiant des petites filles à qui elle apprenait à aimer la liberté. .. Il ne lui restera plus que la nomination dans un poste du bled, à une demi-journée, sur un dos de mulet, du village le plus proche. Cependant, l'accueil qu'elle reçoit a vite fait de la rassurer: oubliées les ligues patriotiques, oubliées les

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menaces de révocation: la Directrice la prend par l'épaule, très affectueusement, avec un sourire contraint: " Vous savez mon enfant, je pense que vous devez renoncer à sortir, cela peut être dangereux! Il faudra assurer votre leçon dans la cour de récréation... cependant, je vous demanderai de ne pas faire de bruit pour ne pas gêner vos collègues... " Comme elle est aimable! Il faut croire que les affaires des Alliés ne vont pas si mal! Pourtant, comment empêcher cinquante enfants de clamer leur enthousiasme lorsqu'un but est atteint, ou de chanter à pleine voix leur joie de vivre... Mylène se résout à tasser ses élèves dans le coin le plus reculé de la cour et à leur raconter une histoire... bien sûr, il s'agit d'une princesse captive et d'un preux chevalier qui va la délivrer; elle arrive ainsi à atteindre l'heure de la sortie, mais la Directrice surgit à nouveau toute effarée: "Les écoles seront fermées à partir de demain, en raison des évènements. " Devant la porte de la maison stationne une grosse conduite intérieure, coffre ouvert: le fils de Mme F... est en train de charger de grosses valises. C'est un bellâtre aux cheveux gominés, qui vient de temps en temps en permission chez sa mère: elle est très fière de son uniforme noir - il est gradé dans une des quelconques légions, peut-être les Kadets ? Il impressionne tout le quartier avec ses magnifiques bottes de vrai cuir noir! Mais aujourd 'hui, il n'est pas si fanfaron: le teint gris, le cheveu en bataille, il semble affolé! Alors, que d'ordinaire, il passe devant la jeune fille sans la regarder, ilIa prie, très poliment de passer voir 18

sa mère qui finit de se préparer. C'est fou ce que tout le monde est poli aujourd'hui! Pour la première fois, Mylène est reçue dans le salon. C'est aussi la première fois qu'elle voit Mme F... sans son éternelle robe de chambre grise: debout, son sac à la main, elle regarde d'un œil atone les petits guéridons encombrés de statuettes de faux-marbre, les bibelots de mauvais goût qu'elle va devoir laisser: " Mademoiselle, je dois partir soigner ma sœur qui a eu un malaise; je vous laisse dans la maison, j'ai toute confiance en vous. Vous déposerez l'argent du loyer dans la boîte aux lettres, s'il vous plaît. " Voilà donc Mylène dans cette grande maison devenue un peu trop silencieuse. Le matin, bien qu'elle n'ait rien à faire, elle descend vers la Place Marqué où les balustres sont roses de soleil: le ciel est lumineux, d'une transparence de pierre précieuse - Les jeunes, puisqu'ils n'ont pas classe, en profitent pour faire leur promenade un peu plus tôt que d'ordinaire. Dans le ciel si pur, on distingue, à peine, un ronronnement légèrement cadencé... Le bruit s'amplifie peu à peu. Les visages se lèvent, anxieux; on ne distingue rIen. Cependant des hommes, revenus de France après la retraite et l'armistice de Pétain, s'interrogent: " on dirait bien le bruit d'un avion allemand" ; ils l'ont assez entendu pour le reconnaître... La Place, doucement, se vide... Il vaut mieux continuer la passaggiata sous les Arcades. Personne ne veut avouer sa peur.

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L'avion exécute un grand moment sa ronde inquiétante au-dessus de la ville, puis il s'éloigne... tout simplement. Durant quelques jours, il va ainsi faire sa visite à partir de onze heures et les fanfarons proclament" tiens, il a du retard... enfin ! Voilà notre vieil ami! " Et personne n'interrompt plus sa promenade au bon soleil d'automne. Désoeuvrée, Mylène attend l'après-midi avec impatience, le petit groupe ayant pris I'habitude de se réunir. Mais, très vite, les vides se font sentir; déjà deux d'entre eux ont réussi à s'engager et ont disparu de la ville. Cependant, on ressent une impression bizarre de pagaille, d'hésitations... D'ailleurs, les collaborateurs relèvent la tête... on dit même qu'une délégation des volontaires de la Légion Française des Combattants serait partie attendre les Alliés sur les Allées Barrot avec... une gerbe de fleurs!
Les fleurs se sont fanées, et toujours Anglaise ou Américaine. pas d'Année

Par une voisine des Grands-parents rencontrée par hasard, la jeune fille apprend que ceux-ci se sont réfugiés sur les hauteurs de la ville, dans une minuscule pièce, leur maison étant située en face du dépôt d'essence. La voisine, pressée, est partie sans donner leur adresse... Il faudrait les chercher? Aller les voir? mais Mylène se sent engluée dans cette ville, dans cette attente qui n'en finit pas. Il Y a des alertes la nuit... Finie, la visite anodine de l'avion de reconnaissance... La sirène retentit chaque nuit, lugubre... même si, le plus souvent, c'est pour rien. Au début, Mylène ne descendait pas à l'abri, une cave réquisitionnée, sous l'un des plus beaux immeubles en 20

face de la Mairie; mais sa maison est si drôlement accrochée en haut de la falaise qu'elle a l'impression que la moindre explosion la ferait glisser jusqu'en bas. L'abri sent le pipi de chat; chacun a déjà pris ses habitudes: le propriétaire des lieux, sans doute, a installé un magnifique fauteuil Voltaire, d'autres ont apporté des caisses pour s'asseoir. là que je me mets d'habitude. n n. Je regrette, Monsieur,

Il s'y tient des discussions sordides:
n

n

Madame, c'est

j'étais là avant vous. ..

Des bébés braillent, des vieux s'époumonent à tousser dans cette vieille poussière qu'agitent les enfants qui courent. Mylène ne descendrait à aucun prix l'escalier savonneux; elle se contente de rester sous le porche avec quelques hommes qui parlent haut, et évoquent des souvenirs de guerre à qui mieux mieux. La lune est au-dessus d'eux, calme et ronde, comme un gros fromage blanc. Tout au fond de la rue sombre, on aperçoit la silhouette d'un petit soldat coiffé d'un drôle de casque plat. Depuis hier, on rencontre des patrouilles de Tommies. Ils sont arrivés discrètement, par petites escouades, mais ce qu'ils ont vite appris, ce sont les délices du vin de la Région, voire de l'anisette. Celui-ci, à sa démarche incertaine, a eu des rendezvous répétés avec Bacchus! Que vient-il faire dans ce quartier isolé, sans café ouvert? Dans tous les cas, il s'est perdu; aussi, est-il heureux de s'approcher du petit groupe.

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Mylène, avec bonheur essaie son anglais scolaire et joue les interprètes; on en profite (pourquoi pas, puis qu'on a affaire à un spécialiste), pour lui demander si l'avion qu'on entend rôder depuis un grand moment, est un ennemI. La jeune fille a bien du mal à comprendre son accent rocailleux, loin des mélodies scolaires de Milton ou de Byron, mais il affirme, avec tellement de conviction, que la Royal Air Force est la reine du ciel, qu'on a plaisir à le croire. Dans son parler" petit nègre", qui va devenir la langue de la guerre: "no stuckas.. ..spitfires.. .they are the best in the sky. . ." Cependant, le grondement de l'appareil s'amplifie; il devient si énorme qu'on n'existe plus. Juste au-dessus de nous, le ciel est une immense flamme; l'air solidifié éclate en mille morceaux. Le bruit de la bombe emplit l'espace, le réduit à néant. Le Tommie hurle: " no spitfires... STUCKAS... " en même temps qu'il se précipite dans l'escalier. Toute la troupe éperdue de nos fanfarons le suit dans une galopade effrénée! ! Mylène, plaquée contre le mur rugueux, est à demi renversée, piétinée: elle se relève avec peine, tout lui fait mal; elle n'est pas blessée, mais ce qui lui est le plus pénible, c'est le sentiment subi d'une humiliation... de n'avoir été plus rien qu'un objet gênant le passage, un obstacle qu'on foule aux pieds, et cela lui fait plus mal que ses quelques contusions. Derrière la Mairie, du côté du port de marchandises, s'élèvent de grandes flammes. 22

L'avion est reparti. Les occupants de l'abri poussent les grands cris d'une terreur abjecte; la jeune fille secoue machinalement les plâtras, et s'en va dans la rue d'un pas incertain; non qu'elle soit tellement courageuse, mais l'idée de se retrouver dans la poussière de l'abri, la poussière de la cave, avec ceux qui l'ont bousculée pour se cacher plus vite lui est insupportable. Elle n'aspire plus qu'à une chose: s'allonger dans des draps propres. Epuisée par ces nuits sans sommeil, elle va tenter de dormir, voilà tout. Elle est seule dans la rue ! Que vient faire toute seule, dans la nuit une jeune fille bien élevée? C'est irréel et inconvenant.. . La lune est ronde et froide sur la mer; elle est froide sur la ville...On y voit comme en plein jour. Les ombres cauchemardesques s'allongent sur la chaussée; il va falloir remonter l'escalier abrupt qui mène en haut de la falaise. .. ..marche après marche... combien y en a-t-il encore? Mylène s'était amusée à les compter Elle en a oublié le nombre. . . .Elle a oublié! . . . Mylène se traîne... Qu'il serait bon de s'asseoir quelques instants sur la vieille pierre familière, et de reprendre ses esprits... là encore, toute son éducation l'en empêche. Une jeune fille de bonne famille ne s'assied pas dans la rue, à trois heures du matin; mais la douleur à la gorge qu'elle ressentait depuis deux ou trois jours s'est accentuée. Que fait-elle dans cette baraque sinistre, avec personne pour apaiser sa fièvre? À se nourrir des 23

quignons de ce pain lourd et noir des restrictions, et surtout à se sentir inutile, tellement inutile. Il faut qu'elle rentre à la maison; son père saura bien la soigner, il a passé tant de nuits à son chevet lorsqu'elle était petite. Ils étaient alors si complices. . . Oh, bien sûr, ce ne sera plus la même chose, maintenant il y a une autre femme dans sa maison. Lorsque Mylène a décidé quelque chose, elle a vite fait de la réaliser: elle file à la gare qui paraît intacte. Elle a de la chance, les communications interrompues viennent d'être rétablies: il y a un train pour Constantine demain matin à sept heures; il faut régler son départ en une demijournée. Elle entasse ses affaires dans la grosse valise en carton dont le couvercle a vite fait de bomber; une corde pour consolider, et la voilà prête, sans avoir le temps de dire au revoir à personne. Avant de s'en aller, elle se décide à essayer d'élucider le départ si précipité de Mlle G. Elle s'approche de la porte de la chambre abandonnée, et tourne le loquet...elle s'ouvre sans difficulté. Sur la commode est installé le gros poste de radio; c'est un récepteur énorme avec de drôles d'accessoires: pas une T. S.F. Ordinaire, sûrement... Les affaires du jeune professeur traînent un peu partout; elle n'a rien emporté! Emplie de crainte, Mylène ne s'attarde pas: elle referme la porte silencieusement; elle comprend maintenant qu'elle ne saura jamais ce qu'est devenue Mlle
Goo.

Le soleil est à peine levé lorsque la jeune fille claque derrière elle la porte du sous-sol. Une légère hésitation, un 24

pincement au cœur lorsqu'elle entend le bruit métallique de la chute du trousseau dans la boîte aux lettres... Maintenant, c'est trop tard, il n'y a plus de retour possible: affolée par sa peur, ou intentionnellement, la logeuse est partie si précipitamment qu'elle n'a pas laissé d'adresse. Traînant, plutôt que portant sa monstrueuse valise elle descend la rue en pente; le plus difficile c'est dans l'allée recouverte de mâchefer noir qui mène à la gare sur lequel rien ne glisse; épuisée, inquiète, elle arrive sur le quai. Comment n'a-t-elle pas pensé, une seconde, que son train pouvait être annulé. Heureusement, il est là, tout fumant d'escarbilles. Elle ne sait pas où elle trouve la force de hisser son fardeau jusqu'au compartiment... Les cheminots ont récupéré, on ne sait où ? Ces vieux wagons de bois: les banquettes de lattes sont étroites, mais elle peut s'y allonger; évidemment, le départ fixé pour sept heures n'a lieu qu'à neuf heures. La locomotive pousse de terribles soupirs embués de vapeur; on avance de quelques mètres pour s'arrêter, soudain, avec des secousses qui vous projettent en avant, dans un haut-le-cœur... Enfin, voilà la pleine campagne. Au bord de la rivière, les trembles argentés, qu'on appelle ici saf-saf, agitent leurs feuilles lumineuses; cependant la plaine noire, où courent les rangs de vigne purpurine, cède vite la place à des collines broussailleuses. Les minuscules gares, aux noms de généraux vainqueurs, sont ombragées, d'eucalyptus dont les branches flexibles dessinent de grands gestes lents. Le train accélère: il prend son élan pour escalader la chaîne de montagnes qui barre I'horizon. Avec le mauvais 25

charbon de la guerre, c'est un exploit que de grimper jusqu'au col d'El Kantour sans l'aide d'une deuxième locomotive, souvent appelée en renfort. Exténué, le train s'arrête avec de longs gémissements. D'ordinaire, la pause étant assez longue, les voyageurs descendent sur les quais pour se rafraîchir de "gazouzes" tiédasses conservées dans des bidons de zinc emplis d'eau, mais, surtout pour se régaler de saucisses grillées sur le charbon de bois! Des petits Arabes passent le long des wagons, proposant des œufs durs ou des "kesseras" (galettes de froment) noircies des flammes de broussailles. Mais personne, aujourd'hui, n'attendait ce train inopiné. La gare est déserte avec de grands tourbillons de poussière sur les quais abandonnés. L'attente se prolonge, on ne sait pas pourquoi! Personne n'ose descendre de peur d'un départ précipité: les banquettes sont dures; les compartiments, mal aérés, sentent de plus en plus le " renfermé". Allons-nous rester là, abandonnés jusqu'à la fin de cette guerre qui n'en est pas une? De cette libération qui ne libère rien? Enfin le convoi repart, tout doucement, sans prévenir; la montée est toujours dure: il y a de profonds ravins aux parois rouges comme du sang, des agaves accrochés aux falaises des oueds desséchés, et, au milieu de la pierraille...de temps en temps, un grand cyprès, tout seul, au milieu de nulle part.. .si on avait le temps, mais on n'a jamais le temps de s'arrêter, on verrait qu'il y a tout autour des tombes enfouies sous les buissons d'épineux.

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