Henri Raymond

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Cette succession d'entretiens avec Henri Raymond permet de suivre un itinéraire intellectuel vers une histoire architecturale et urbaine de la société. Tout en retraçant les étapes marquantes de la vie de ce penseur représentatif de la sociologie urbaine française, ce recueil entend restituer toute l'épaisseur d'une personnalité faisant fi des conventions et du langage académique. Ce livre permet de renouer avec les profondes réflexions qui ont alimenté les enseignements du sociologue, notamment en Sorbonne, à Paris et Nanterre, à l'école d'architecture de Paris Belleville.
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
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EAN13 : 9782336278377
Nombre de pages : 272
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Henri Raymond paroles d'un sociologue

Villes et Entreprises Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Déjà parus

Jean-Louis MAUPU, La ville creuse pour un urbanisme
durable, 2006.

Catherine CHARLOT-V ALDIEU et Philippe OUTREQUIN, Développement durable et renouvellement urbain, 2006. Louis SIMARD, Laurent LEPAGE, Jean-Michel FOURNIAU, Michel GARIEPY, Mario GAUTHIER (sous la dir.), Le débat public en apprentissage, 2006. Alain BOURDIN, Annick GERMAIN, Marie-Pierre
LEFEUVRE (sous la dir.), La proximité: construction politique et expérience sociale, 2005. Pella HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, La transformation urbaine, 2005. Pella HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, Les sociétés de développement communautaire, 2005. Pella HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, Les hispaniques, 2005. Marta Pedro VARANDA, La réorganisation du commerce d'un centre-ville,2005.

Anne CRATÉ, « Villamon rêve» « Ker Lulu»..., 2005.

Jean-Pierre Frey

Henri Raymond
Paroles d'un sociologue
Vers une histoire architecturale de la société

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kënyvesbolt Kossutb L u. 14-16

Espace

L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan
10124

Italia
15

Fac. Sciences. BP243, Université

Soc, Pol. et Adm. KIN XI - RDC

Via Degli Artisti, Torino

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASa

1053 Budapest

de Kinshasa

ITALIE

Henri Raymond a publié notamment: RA YMOND (Henri), RAYMOND (Marie-Geneviève), HAUMONT (Antoine), HAUMONT (Nicole), L'Habitat pavillonnaire, ISU/CRU, 1966,20 éd. 1971 RAYMOND (Henri), L'Architecture, les aventures spatiales de la raison, colI. Alors, na 4, Paris, CCI/Centre Georges Pompidou, 1984,293 p. RAYMOND (Henri), DUFOUR (Liliane), 1693, Val di Nota, la rinascita doppo il disastro, Catania, Domenico Sanfilippo editore, 1994,314 p. RAYMOND (Henri), Paroles d'habitants, une méthode d'analyse, Paris, L'Harmattan, 2001, colI. Habitat et sociétés, 123 p.

Jean-Pierre Freya publié notamment: FREY (Jean-Pierre), La Ville industrielle et ses urbanités, La distinction ouvriers/employés, Le Creusot 1870-1930, coll. Architecture + Recherche na 25, Bruxelles, Pierre Mardaga Éd., 1986,386 p., 136 ill. FREY (Jean-Pierre), CROIZE (Jean-Claude), PINON (Pierre), Recherches sur la typologie et les types architecturaux, Paris, l'Harmattan, 1991,368 p., FREY (Jean-Pierre), Le Rôle social du patronat. Du paternalisme à l'urbanisme, Paris, L'Harmattan, 1995,383 p.

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattanl@wanadoo.fr @L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-01143-8 EAN : 9782296011434

PRÉFACE
Je garderai toujours d'Henri cette vision quasi cinématographique, tout droit sortie de l'ambiance à la fois captivante et ambiguë de films comme «Un soir, un train» d'André Delvaux ou de « La Peau douce» de François Truffaut, d'un être à l'image un peu floue sur le quai brumeux d'une gare de province. Il s'agissait en l'occurrence de la gare de Bitche où Odile Seyler lui avait donné rendez-vous pour faire le point sur la traduction qu'ils avaient entrepris ensemble de l'ouvrage de Manfredo Tafuri Architettura dell'Umanesimo1. C'était au printemps 1972 et j'avais manifesté auprès d'Odile le désir de rencontrer cet être lointain et évasif, notamment pour lui faire part de vive voix de mon intention de continuer mes études par une thèse en sociologie à l'Université de Nanterre sous sa direction dès la prochaine rentrée. Odile était entrée deux ou trois ans après moi à l'École d'Architecture de Strasbourg. J'ai en effet soutenu mon diplôme d'architecte DPLG au début de l'été 72 et avais pris mes dispositions pour fuir la capitale alsacienne, que je commençais à trouver trop petite, pour monter à Paris. Après un mai 68 qui laissait plus un goût de frustration dans la bouche des agités de la réflexion architecturale qu'il n'avait permis de procéder aux émancipations promises de ce que nous dénoncions à cette époque comme la logique du système capitaliste, je m'accommodais tant bien que mal d'une réalité dont j'avais d'autant plus le désir de découvrir les ressorts qu'elle semblait devoir résolument échapper à mes
I TA FURI (Manfredo), Architecture et Humanisme. de la Renaissance aux réformes. traduction et adaptation: Odile Seyler et Henri Raymond. préface de Henri Raymond, Paris, Dunod-Bordas, 1981, coll. Espace et architecture, 208p.

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Henri Raymond: Paroles d'un sociologue

possibilités d'action pour en changer la véritable nature. L'ordre politique et social dominant était encore loin d'échapper aux pesanteurs des héritages du Gaullisme. Il entravait ou travestissait largement nos entreprises gauchisantes visant à échapper aussi bien au poids de la tradition qu'aux retombées trompeuses d'un libéralisme suspecté de gaspillage non seulement par son exploitation éhontée des travailleurs mais aussi et surtout par le développement insidieux de formes nouvelles d'aliénation par la consommation. C'est déjà désabusé et avec des idées comme celles-là, manifestement un peu sommaires mais destinées à conserver un écart critique vis-à-vis de l'idéologie moderniste des Trente Glorieuses finissantes, que j'approchais résolument mais timidement celui qui fut et reste mon maître à penser une sociologie urbaine héritée à la fois d'Henri Lefebvre et de Georges Gurvitch, initiateur d'une sociologie naissante de l' architecture. Porté sur les lectures philosophiques et politiques depuis mes années de lycée largement marquées par la fin d'une Guerre d'Algérie qui n'aura de cesse de me poursuivre jusque dans mes pérégrinations solitaires de par le monde, j'avais découvert le Lefebvre du matérialisme dialectique et du matérialisme historique ainsi que de la critique de la vie quotidienne. Son esprit aussi rebelle que caustique correspondait très étroitement à mes révoltes d'adolescent n'ayant jamais pu dialoguer posément en famille des questions de société, encore moins de ce qui avait déchiré mon enfance et détérioré gravement mon adolescence. La sociologie d'Henri Raymond devait me réconcilier avec une quotidienneté faite de quiétude et d'un temps qui passe sans qu'on s'en aperçoive vraiment. Elle devait aussi m'apprendre à respecter les comportements ordinaires aussi médiocres fussent-ils de prime abord et à faire l'effort de comprendre les raisons de la perpétuation d'attitudes qui finissent par forcer le respect par leur constance et leur détermination. La sociologie de Lefebvre était plutôt faite de moments privilégiés, tantôt de r~volte, tantôt volontiers festifs, plus souvent de vitupérations acerbes contre la bêtise et le conformisme ambiant (même lorsqu'il s'agissait de défendre des pensées supposées avancées et contrer les pesanteurs du bas peuple), surtout dans les milieux bureaucratiques et technocratiques de l'aménagement et de l'urbanisme. J'ai gardé, comme Henri Raymond, cette suspicion à l'égard de ceux qui se mêlent de faire le bonheur des autres malgré et finalement contre eux et une aversion profonde pour une politique dévoyée de la défense des plus faibles et de l'intérêt 8

Préface de Jean-Pierre Frey

général au profit des considérations mesquines et corporatives de technocrates de tout poil. Pour la plupart des étudiants des années soixante-dix, et en particulier les architectes, la pensée d'Henri Raymond coïncidait avec les travaux de l'Institut de Sociologie Urbaine. La fameuse enquête sur les pavillonnaires devait en effet jeter un pont entre, d'un côté, les sociologues portés sur l'habitat, le mode de vie des classes moyennes et une culture populaire intégrant de plus en plus d'éléments d'une modernisation discrète constituant des objets de consommation nouveaux, de l'autre des architectes se détournant des grandes commandes d'équipements au profit d'édifices plus modestes, dont I'habitat social, mais représentant un marché dont ils avaient conscience qu'une large part leur échappait, mais que le bonheur du peuple turlupinait. Bref, tout le monde sentait bien qu'une part grandissante de l'organisation sociale se jouait à des choses à la fois insignifiantes -parce que loin des grandes œuvres légitimes et gratifiantes de la culture dominante- et néanmoins essentielles parce qu'impliquant les masses, c'est-à-dire un nombre considérable de personnes. L'habitant, considéré sous l'angle de l'usage de l'espace et en particulierde ses lieux d'habitation, et de ce fait nommé « usager », devait faire autorité dans la définition des programmes en modifiant l'idée qu'on se faisait de la commande et même en considérant qu'on y avait déjà répondu par des dispositions discrètes adoptées dans l'habitat vernaculaire ou une architecture anonyme loin des battages médiatiques. Dans le fond, il s'agissait de se convaincre que l'habitant le plus ordinaire, comme du reste l'architecte le plus anodin, étaient plus respectables que les jugements d'ordre esthétique visant à les rejeter dans la médiocrité ne voulaient bien le dire. C'est un texte fondamental, mais égaré dans l'accumulation documentaire, intitulé Le Grand panopticum de ['espace qui devait tracer les lignes directrices d'un enseignement de sociologie spécialement conçu pour s'adresser aux étudiants en architecture. Pour avoir partagé cet enseignement dix années durant avec Henri Raymond à UP 8 d'abord (rue du Chevaleret), à l'École d'Architecture de Paris-Belleville (rue Rébeval) ensuite, j'ai encore dans l'oreille aussi bien ses formulations que les réactions contrariées de l'auditoire. Ses propos toujours un peu désabusés et fatalistes tenaient souvent d'une euphémisation systématique des enjeux essentiels qui permettait de faire passer subrepticement l'essentiel du message des sciences sociales à des
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Henri Raymond: Paroles d'un sociologue

étudiants, qui sentaient bien qu'il se disait quelque chose sans trop bien savoir au juste de quoi il s'agissait. Les enseignements ainsi dispensés n'étaient pas de nature à les conforter dans l'idée que l'espace était de l'ordre d'une création sortie tout droit de leur génie inventif. Ils leur suggéraient plutôt qu'il s'agissait d'un produit social à la marge duquel il leur fallait trouver une raison d'exister professionnellement, malgré tout. Une part toujours majoritaire du corps enseignant les incitait malheureusement à se construire contre le sens commun plutôt qu'à se projeter au-delà de la demande sociale. Bref, les enseignements de sociologie les prenaient plus à contre-pied qu'ils ne les caressaient dans le sens du poil. Et plus ils avançaient en âge et dans leurs études, plus ils se mettaient dans la peau d'une élite éclairée pétrie de la conviction de tout mieux savoir que quiconque, et moins ils étaient réceptifs à un discours leur expliquant que le dernier des imbéciles, parce qu'il habitait, tout bonnement, était doté des compétences requises pour organiser son espace, et qu'il y avait là des choses à apprendre et même à reprendre. En fait, c'est sur la question esthétique et les débats sur la légitimité d'une division du travail et des prérogatives corporatistes (les rémunérations aussi) qu'elle engendre que les choses achoppaient. Pour Henri, la sociologie ressemblait à une bouteille jetée au gré des flots dans la mer de l'indifférence technocratique alors que je crois avoir eu le souci de trouver quelque terre ferme au creux du ressac pour imaginer d'autres façons de procéder dans le projet. Mon maniement des images y fut sans doute pour beaucoup. Ma formation initiale d'architecte me rendait en effet plus sensible aux conditions d'exercice d'une maîtrise d'œuvre architecturale et urbaine qu'Henri. Mais je considérais aussi les enjeux de la planification avec plus de détachement que Bernard Huet pour être devenu plus sociologue qu'architecte en suivant les cours d'Henri à Nanterre. Le séminaire du samedi matin dans les locaux largement désertés de la Fac de Nanterre tenait à la fois du sacerdoce et de la visite rituelle au maître permettant de retrouver les copains. C'était un peu comme la messe du dimanche. Nous étions contrariés de sacrifier à la science une grasse matinée ardemment désirée toute la semaine, mais faisions l'effort de venir dans ce trou désertique permettant de nous réconcilier avec les impératifs catégoriques des exigences académiques, tout en nous offrant l'opportunité de voir de nouvelles têtes, et même de draguer. Le séminaire nous offrait surtout la 10

Préface de Jean-Pierre Frey

possibilité de récolter des bribes d'une parole rare et précieuse aussi bien par son caractère laconique que par sa pertinence. Je saurai toujours gré à Henri d'avoir offert à ceux qui ont eu à cœur de l'entendre cette intelligence érudite irremplaçable et précieuse qui, en peu de mots, sait dire l'essentiel en nous faisant faire l'économie des égarements de lectures stériles ou de préoccupations déplacées. Mélangeant à souhait les références aux auteurs les plus doctes, dans ce qu'ils ont d'essentiel à apporter à l'abord académique d'une question, avec les considérations anecdotiques tirées d'un roman en cours de lecture ou du dernier match de foot pour mettre en valeur la pertinence des faits sociaux les plus anodins, son discours a toujours intrigué par le côté paradoxal de ses énoncés. Si Bourdieu faisait des contorsions au deuxième degré pour éviter que l'on puisse croire ce qu'il ne voulait pas qu'on entende, Raymond disait à l'inverse plutôt bêtement ce qui était inaudible. Ce que nous n'entendions certainement que d'une oreille distraite de prime abord nous revenait par la suite, et le sens finissait par nous en parvenir à la longue. Il y a en somme du Roland Barthes dans cette façon de prendre les choses: telles qu'elles se présentent de prime abord pour le sens commun, avec toute la pertinence d'une épochê due à la force tranquille des convenances ou conventions bien établies avec lesquelles il faut savoir faire, mais dites surtout avec l'ironie grinçante d'une relativisation aussi érudite que discrètement cultivée par les différences de classe et une posture nouvelle dans les énoncés. Il ne s'est jamais agi pour autant de renoncer aux apports du marxisme fortement teinté d'hégélianisme tel que Lefebvre l'avait défendu contre les vents du structuralisme et les marées de la bureaucratisation dogmatique. Il s'agissait à la fois de dire que les choses étaient plus simples que les discours autorisés ne le laissaient entendre, et plus subtiles que les discours normatifs ne l'auraient souhaité. Les professionnels, bureaucrates et autres spécialistes semblent finalement passer leur temps à brouiller en quelque sorte les cartes pour tirer des profits divers des situations passant sous leurs fourches caudines. La réalité sociale apparaît en fin de compte à la portée de plus de monde pour peu qu'on veuille bien se donner la peine de tenir compte des bonnes raisons que chacun a de voir les choses comme il le fait, sans se rendre forcément sans broncher aux raisons invoquées. En engageant la série d'entretiens qui devaient donner naissance à ce livre, j'ai eu l'ambition de donner à Henri la parole Il

Henri Raymond: Paroles d'un sociologue

pour qu'il nous livre en toute liberté ce qui n'avait pas lieu d'être dit habituellement à cause du cadre institutionnel. S'il s'agissait tout de même de lui tirer les vers du nez sur les non-dits de ses écrits et sur la face cachée d'un personnage, qui met une coquetterie certaine à intriguer l'autre sur ses intentions profondes, il ne s'agissait pas pour autant de le soumettre à la torture pour obtenir des réponses claires et nettes à des questions restées en suspens. Il ne s'agissait pas plus d'offrir une vue nouvelle de lui-même à la lumière d'un spot inquisiteur traquant les zones d'ombre. Il restera des trous, des angles morts, des jardins secrets, des ambiguïtés, tout son personnage en somme... Il y a toujours eu trois choses qui m'ont profondément contrarié - mais aussi particulièrement stimulé, comme beaucoup d'autres sans doute- dans sa façon de professer. Il dialoguait du reste plus avec ses étudiants qu'il ne soliloquait en leur présence comme on est porté à le faire dans un amphithéâtre. Il a tout d'abord toujours le défaut de ne pas finir toutes ses phrases, et même de laisser en suspens les plus importantes d'entre elles. On s'accroche, on se torture pour le suivre et quand le mot de la fin est censé mettre un terme à cette incertitude sémantique, qui est sa part de grain de sel dans la cuisine intellectuelle, il s'arrête de dire et ne fait que laisser entendre. Comprend qui pourra ce qu'il peut vouloir dire. Mais peut-être s'agit-il de la sollicitation d'un improbable répondant. La question destinée à clore le débat, du genre: « tu vois ce que je veux dire?» ou «tu me suis?» est d'autant plus contrariante que, si l'on se risque à dire « non », on s'expose à une reformulation qui change plus la donne qu'elle ne lève véritablement le voile sur l'incertitude du sens effectif de la formulation de départ. Il a bien fallu se faire à ces à-coups des énoncés que j'ai la faiblesse d'interpréter comme un trait de caractère plutôt que comme des maladresses d'expression. Il faisait d'autre part montre d'une désinvolture coupable en matière de références bibliographiques. C'était, et c'est de plus en plus, du genre: «comme le dit quelque part Jean-Saul Partres, l'enfer, c'est pas moi »... Et débrouille-toi pour mettre la main sur le document. Et ce n'est rien à côté de son CV et des références à ses propres publications, qui circulent en ayant rompu les amarres des revues ou des ouvrages collectifs. On avait beau le faire répéter, on n'avait jamais droit à une référence complète, fiable, en deux mot « académique» et « scolaire» aux textes et aux auteurs qu'il avait 12

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l'air de nous dispenser de lire dès lors qu'il nous en avait transmis la substantifique moelle. Je n'ai de ce fait eu de cesse de me précipiter en bibliothèque pour lire avidement tout ouvrage ou auteur mentionné dans ses cours ou au détour d'une conversation. J'aurais fait quelque économie en ayant disposé dès le départ de l'orthographe exacte de leur nom ou des titres de leurs ouvrages. La plupart de mes petits camarades n'ont pas eu ces réflexes et ces scrupules, suivant implicitement les injonctions du maître disant à mots couverts qu'on aurait tort de se torturer à ce point et que ce qu'on savait déjà, notamment en venant l'écouter, était censé suffire largement à notre soif de savoir. Combien de fois ne m'a-t-il pas dispensé de venir à ses cours et séminaires! Il s'étonnait en effet de me voir persister à venir écouter ce qu'il craignait volontiers devenir des redites, voire du radotage. C'est qu'on ne se lassait pas de l'entendre discourir! Je prenais moi-même un plaisir constamment renouvelé à l'entendre dire les choses dans un ordre, et parfois un désordre, toujours différent. Et pour cause, puisque rien ne fut jamais écrit de ses leçons autrement que par quelques gribouillis sur des feuilles volantes. Ceci m'amène à ma troisième contrariété: les propos étaient toujours joyeusement écourtés par une interjection du genre: « Bon, ça devrait suffire pour aujourd'hui» ou bien: «commencez par digérer ça et après on verra », quand ce n'était un plus prosaïque « ça va être l'heure de manger quelque chose, vous ne pensez pas? ». On le pensait tellement que nous le suivions volontiers au restaurant histoire de joindre l'utile à l'agréable et de prolonger les séances de travail par des réunions moins formelles et beaucoup plus conviviales. Le restaurant de camionneurs de la Porte de Passy a ainsi succédé au Soleil d'Agadir de Nanterre et à quelques autres le samedi midi. Mais surtout les relations amicales et affectives grâce à des invitations plus ciblées à ses divers domiciles ont largement permis de compenser les déficiences croissantes des équipements universitaires. Tout en mélangeant habilement, mais avec plus ou moins de bonheur selon les personnes et les situations, vie privée et vie publique -et en nous faisant bénéficier de ses talents culinaires tout en conservant un régime drastique destiné à maintenir sa ligne et sa forme-, il devait conserver une part d'un mystère savamment entretenu sur une totalité de son existence qui est comme une intégrité dont il a toujours su ne pas se départir.

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Henri

Raymond: Paroles d'un sociologue

Ce sont sans doute ce renvoi systématique à la quotidienneté et au langage ordinaire, ainsi que la volonté de livrer des images plutôt que simplement des mots, qui incitent Henri Raymond à faire alterner systématiquement expressions ou interjections familières -quand ce n'est pas argotiques- et discours plus docte et souvent très abstrait. Je partage suffisamment cet engouement pour le langage fleuri et ses réticences à faire dans l'académisme guindé pour avoir souhaité transmettre via cet ouvrage une parole plutôt qu'un texte. On sait l'importance qu'ont pu revêtir et que revêtiront encore pour longtemps pour lui la libre expression de la parole de l'uomo qualunque, le caractère non directif des entretiens en sociologie et le dépouillement méthodique de leur contenu. C'est la raison pour laquelle j'ai voulu conserver au récit qui va suivre la forme non pas la plus brute des enregistrements, mais des énoncés qui permettront à ceux qui le connaissent et qui ont gardé en mémoire sa voix et son élocution de retrouver, le temps d'une lecture, les moments de plaisir d'une écoute captivante. Que Roberta Shapiro avec qui nous avons partagé la presque totalité des entretiens trouve ici l'expression de notre gratitude. Nous remercions aussi Séverine Duchemin et Grégory Busquet pour leur contribution à la retranscription de certaines des bandes, Amine Benaïssa pour son avide relecture et ses remarques toujours judicieuses, Bernard et Laurence Godec ainsi que Thierry Paquot pour leurs conseils avertis.

Jean-Pierre FREY

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AVANT-PROPOS
La vie quotidienne: essai de renouvellement

Je pars de l'idée que la vie quotidienne n'est pas une casserole où l'on verse une soupe, tantôt amère comme chicotin, tantôt nourrissante comme les blancs ruisseaux de Canaan. La vie quotidienne est une propriété qui fait corps avec nous. Propriété dont nous extrayons du sens, le sens de la vie, justement. Jusqu'ici c'est tout simple. Mais, pour commencer, il faut couper les ailes à de.!lxévasions proposées l'une par Henri Lefebvre, et c'est l'évasion vers l'utopie; l'autre proposée par Josemarfa Escriva, et c'est le Paradis2. Ces deux regards symétriques ne disent rien sur la vie quotidienne. Ils regardent tous les deux ailleurs, du côté du possible, mais pas de la vie quotidienne. Donation J'ai écrit quelque part Ge ne me souviens plus très bien où) que la vie quotidienne est une donation. En fait, cela répondait à une remarque de Marx qui affirme dans le Manuscrit de 44: «biologiquement, l'homme est donné ». Affirmation en gros acceptable, améliorée par Lefebvre et Régulier dans leur article sur la

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Vair notamment : ESCRIVA DE BALAGUER (Josemarfa)

saint, La

Grandeur de la vie ordinaire, Paris, Le Laurier, 1998,61 p.

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Henri Raymond: Paroles d'un sociologue

rythmanalyse3. À mon sens, c'est la première assertion possible sur l'homme, en tant qu'espèce (avec bien d'autres). Mais il y a un autre sens de ce terme «donation ». C'est celui qui, dans l'histoire concrète, concerne les périodes où l'espoir d'une vie quotidienne est pour ainsi dire octroyée par les puissances supérieures (Henri IV et la Poule au Pot) ou encore arrive comme ça, par hasard (les Trente Glorieuses en Europe depuis 1950). Je ne fais pas allusion ici à MM. Mitterrand, Churchill, Thatcher, etc., dont les malaises, pâmoisons et autres indispositions m'indiffèrent, mais aux autres innombrables vrais sujets historiques d'une histoire non écrite (mes cousins, tiens, héros de cette histoire non écrite, tout comme j'écris ces lignes, tout comme je suis présentement). Vaste domaine historique que ne comble pas la collection La Vie quotidienne à, qui pioche volontiers dans le connu pour en extraire une idée de l'inconnu (mais les crottes de Louis le Quatorzième, ce n'est pas ce qui nous intéresse ). Propriété La vie quotidienne de quelqu'un est sa propriété; ce n'est pas seulement affaire de statut, mais affaire d'existence. La privation de vie quotidienne induit un trouble de la personnalité. Trouble très bien décrit par les écrivains (et je signale en passant que Anne Gotman a donné, dans un texte récent, la mesure conceptuelle de ce que l'on peut appeler « existence»). La vie quotidienne s'apprend; elle est également l'objet d'appropriation et de perte. Je me demande comment les sociologues peuvent la saucissonner en domaines qui ne reposent que sur les statistiques fournies par les États. Assez bizarrement, c'est Holderlin qui a exprimé ça avec la douleur de ne pouvoir, lui, avoir une vie quotidienne: «Je vivrai simple et tranquille, tandis qu'au-dehors le Temps formidable et mouvant soulèvera toutes ses vagues» (traduction Bianchis). La vie quotidienne: autonomie et hétéronomie

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LEFEBVRE

(Henri), RÉGULIER

(Catherine),

« Le projet rythmanalyse

»,

in: Communications, n° 41, 1985; LEFEBVRE (Henri), RÉGULIER (Catherine), «Essai de rythmanalyse des villes méditerranéennes », in: Peuples méditerranéens, n° 37, octobre-décembre 1986; LEFEBVRE (Henri), Éléments de rythmanalyse, introduction à la connaissance des rythmes, préface de René Lourau, Paris, Éditions Sylepse, 1992, 114 p. 16

I-De Montargis à Paris

La sociologie est pleine de ce duo infernal. L'autonomie ne semble pousser que dans les prisons sous le souffle de romanciers ou de journalistes, mais je soupçonne lesdits de jeter un œil sur leur propre misère et y voir ce qu'on leur a appris à y voir: l'affreuse prison de ceux que leur propre vie quotidienne habite et qui soupirent après une liberté imaginaire. Quelle bêtise! Quand les sociologues parlent d'hétéronomie, ils veulent dire qu'on est vous et moi manipulés, victimes des sollicitations du marché, de l'idéologie, toutes choses que nous avons intériorisées et qui nous gouvernent du dehors. Méfiance! Si on interroge la racaille des banlieues sur leurs copains, ceux qui ont eu la chance, jouant au foot, d'acheter une belle bagnole qu'ils sont venus faire admirer aux copains, sont ils haineux? Non. Ça ne les empêchera pas, la conjonction venue, d'exprimer la haine d'une société que ressent leur interlocuteur, heureux de trouver en eux un sentiment qu'ils sentent vaguement devoir exister chez la racaille; ressentiment légitime (ils en sont certains). Et c'est dès lors, toute la question de la légitimité qui s'impose, c'est-à-dire la question: a-t-on le droit d'inventer les sentiments de quelqu'un sur sa vie, sachant qu'il est « dans l'interaction» et que sa réponse peut être entièrement dictée par ce fait, hétéronome? Fumeux, oui, certes, mais, à tout le moins, assez probable. Je crois que la question qui se pose ici mériterait bien des enquêtes. Il y a la réponse du mec qui, interrogé par un journaleux à peine réveillé, esquive les responsabilités dont il a peur, en faisant appel à son sens inné de « ce qui circule », comme les gens du XIXc arrondissement qui, questionnés sur de vagues exactions, argumentent sur le manque d'équipements culturels du XIXe arrondissement de Paris comme si on était non à Paris 19, mais à Pétaouchnock. Jean-Pierre me dit: «J'attends ton complément ». Mais comment « compléter» ce qui va, de toute façon, rester à l'état inachevé comme (me dit Valérie) l'auteur de ces propos? Bref, comme la Science, mais de façon plus discrète, je m'enfonce dans l'ignorance. C'est l'un de mes thèmes favoris: de montrer que la Science, loin de dissiper l'ignorance, ne fait qu'en créer de nouvelles zones. Au fur et à mesure que sa lampe torche avance, le cône de la lumière dessine les ténèbres. Deux volumes parus ces temps-ci à Paris

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Henri Raymond: Paroles d'un sociologue

illustrent ce point de vue: L'Univers chiffonné de M. Luminet4 et L'Univers élégant de M. Greenë Tous deux éclairent involontairement tout ce que nous ignorons sur l'univers. À lire ces deux volumes, ensemble, ça fait plus d'ignorance que de savoir. L'élégance de M. Greene consiste du reste à dessiner sur chaque page de son ouvrage un grand point d'interrogation. Les journaux ont, il y a peu, fait des tartines sur le « déchiffrement» du génome humain. En fait, pourquoi le cacher? il s'agissait bien davantage de la découverte du cryptogramme du génome humain dont, à l'heure qu'il est, nous ignorons encore entre 95 et 99 %. J'avais exprimé ces pensées sous la forme d'un petit papier à publier dans une discrète revue: Sigilla, qui me l'a refusé. Il me reste deux incomplétudes à pourvoir. J'ai intitulé l'une «tirer les sonnettes ». Ça concerne la France et la recherche scientifique: dans les années 50, il y avait en France des gens, pas très nombreux mais disposant d'une influence allant au-delà des frontières disciplinaires. Ils s'appelaient Friedmann, Stœtzel. Je cite ceux que j'ai connus. Ces gens-là repéraient les talents et «poussaient» d'autres personnes, sans trop se soucier du reste. Dilatation de l'univers des sciences sociales? Ces chercheurs de talent ont plus ou moins disparu. Remplacés, hélas !, par des trugludus de la direction du CNRS qui se soucient très peu des talents, assurant chaque année le quota de gens, médiocres ou pas. En France, le CNRS distingue les talents par une distribution de médailles en chocolat garni or, argent, bronze. Et basta ! Où sont les tireurs de sonnettes? Or le talent, surtout dans les sciences dites « humaines », c'est capital; autrement on est un triste fonctionnaire qui remplit ses pages au long d'une carrière à l'ancienneté, tout à fait conscient que ça ne sert à rien et qu'il va se retirer en pensant que le CNRS lui a volé sa vie (t'inquiète pas mon vieux, les retraités de chez Renault ont la même impression). Jean-Yves Toussaint, par exemple, voilà un mec qui a écrit une thèse sur la bureaucratie, un chef-d'œuvre; voilà
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LUMINET (Jean-PieITe), L'Univers chiffonné, Paris, Fayard, 2001 ; édition
et augmentée, Gallimard, 2005, colI. Folio-essais 449, 487 p.

revue
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GREENE (Brian), L'Univers élégant, une révolution scientifique, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, l'unification de toutes les théories de la physique, traduit de l'américain par Céline Laroche, préface de Trinh Xuan Thuan, Paris, R. Laffont, 2000 ; Gallimard, 2005, colI. Folio-essais 451, 656 p. 18

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quelqu'un qui attend qu'on vienne tirer sa sonnette. Brigitte Dussart, autre cas d'école, voilà une fille qui fait une découverte fondamentale: chez I'habitant, la parole prime sur le dessin. Manque de chance, c'est dans une thèse, et combien de types du CNRS vont écouter ce qui se dit dans les thèses 7 Résultat, elle s'arrache de temps en temps un article, mais personne ne s'est jamais occupé de valoriser ce qu'elle fait. Temps perdu, argent perdu pour l'employeur (mais le CNRS est-il un employeur 7). Alors, les gens se débrouillent tout seul. Jean-Pierre Frey, parlons-en: il a édifié une œuvre donc, après tout, il peut être satisfait. Mais la direction du CNRS s'y est-elle intéressée 7 Mystère. La direction du CNRS n'est pas là pour ça. Que font les aimables amis de la valorisation de la recherche 7 Il y a des chercheurs un peu timides quand vient le moment de la distribution des prix. Il faut les tirer par la manche pour qu'ils montent sur l'estrade. Vous croiriez que je réclame pour ma pomme 7 Pas du tout. J'ai eu une médaille du CNRS; je ne suis pas à plaindre. Je ne les ai pas revus depuis; je suppose qu'ils sont trop occupés à lire des rapports. Enfin je n'en sais rien.

Henri RAYMOND

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DE MONTARGIS À PARIS

1- DE L'INSOUCIANCE A L'ENGAGEMENT L'enfance à Montargis La première chose dont je me souviens, c'est à huit ans d'avoir été mordu à l'épaule par mon jeune frère en traversant la place de la République. Il devait avoir quatre ans puisque nous avons quatre ans d'écart. La place de la République était un lieu extrêmement convivial, pour les enfants tout au moins, parce que, à l'époque, il n'y avait pas de bagnole. Elle était ceinte de tilleuls, assez moches d'ailleurs, et en son centre s'élevait une statue de Gaillardin qui, comme son nom l'indique, était un robuste Solognot, qui avait repoussé les Anglais de Montargis aux environs de l'année 1429. Cette statue a une certaine importance car je suis photographié devant avec mon frère en tenue d'écolier avec un cartable chacun et des blouses en satinette noire. Cette satinette servait à la fois pour les corsages des grands-mères et pour les tabliers, les sarraux des écoliers à une époque, assez courte d'ailleurs, où nous étions tous les deux premiers de la classe. Je ne parle pas de mon frère, qui était tout le temps premier, mais pour moi, qui ne l'étais véritablement qu'une fois tous les cinq ou six ans. Bref, ma mère avait cru devoir choisir cette occasion pour faire cette photo. Tout cela a joué un grand rôle dans mon développement car j'ai été obsédé, possédé, obnubilé par l'idée que seuls les enseignants étaient des gens bien et qu'il fallait absolument appartenir à cette catégorie d'individus qui était, pour ainsi dire, la crème de la société et le sel de la terre. Mes parents ne faisaient pas dans la nuance car ils étaient tous 21

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les deux des intellectuels rentrés. Ma mère, parce qu'elle avait été reçue au certificat d'études première du canton et que mon grand-père avait dit que tout ça c'était bien joli mais que la queue des vaches, c'était beaucoup plus important que le reste de l'univers. Mon père, parce qu'il était le frère puîné de quatre mâles et que les études pour quatre mâles représentaient une dépense que mon grand-père n'avait absolument pas les moyens de soutenir. À l'époque, je me rappelle qu'il s'agissait des années 1900, les enfants de la campagne, des fermiers pauvres, n'accédaient pratiquement jamais à des fonctions intellectuelles. Donc, comme ils étaient intelligents, ils en avaient conçu une certaine revendication sociale qu'ils avaient reportée sur leurs enfants, lesquels d'ailleurs ont tout à fait obéi à leurs suggestions. Ce qui prouve... Ce qui ne prouve rien, mais enfin ça pourrait prouver quelque chose si on voulait s'en donner la peine. La Place de la République, les petits copains, l'école... sexuelle parce que la fille de la femme de ménage avait consenti à me laisser voir ses parties intimes. Ce qui m'avait donné, comme elle avait six ans ou sept ans, l'image d'une chose assez agréable, finalement, pas déplaisante dans son fond et qui n'avait fait qu'accentuer mes penchants hétérosexuels, extrêmement prononcés. Vous aurez ainsi ma biographie intégrale! - Combien d'enfants étiez-vous dans la famille? - Nous étions deux, c'était le nombre accepté pour les bourgeois progressistes et illuminés qu'ils étaient. Mes parents étaient des bourgeois ou plutôt d'une bourgeoisie ascendante connue en ville pour offrir du boulot et susceptible de monter des entreprises. Ma mère était quelqu'un d'extrêmement intelligent, capable, avec énormément de sens artistique et pratique. Elle avait monté, comme ça, à partir de rien et sans rien savoir, une maison de modiste. Ce qui ne m'a impressionné que très longtemps après, évidemment. Comme il se doit. Ils étaient donc dans la frange SFIO de la scission de Tours, qui se situait aux alentours de ma naissance [1921] et qui a vu dans les campagnes une partie de la gauche évoluer vers la Social-démocratie -dans le Loiret ou dans la région de Montargis- sous l'influence d'amis revenus du front avec mon père. Ils revenaient de la Guerre et étaient des pacifistes enragés, à qui la notion de révolution permanente émise par Trotski ne pouvait guère signifier que le casse-pipe prolongé. Ce qui ne les arrangeait pas parce qu'ils en sortaient et qu'ils n'avaient pas envie de refaire ce tour qui leur avait déjà largement suffi. Il est très clair qu'ils étaient du côté du progrès. Il est non moins 22

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clair que l'idée d'une nouvelle castagne ne leur plaisait pas du tout. Ils n'avaient pas envie de recommencer. C'est ainsi qu'ils sont passés à la SFIO, probablement en majorité dans l'arrondissement de Montargis ou dans le Loiret puisque le chef du mouvement, qui était un ami de mon père, est devenu député dès la première occasion, c'est-à-dire, je crois, en 28, avec la victoire du Cartel des gauches. Je vous dis ça parce ce que j'ai vécu ça minute par minute. J'ai aussi vécu ces épisodes du mur d'argent, c'està-dire d'un gouvernement acculé à des choses déplaisantes, ou à la démission, parce que la Banque de France, les grandes banques, les grandes entreprises ne voulaient pas d'une politique qui eût simplement retardé l'apparition de la grande crise économique de 29. Ce n'est pas par hasard si tous les gouvernements de gauche dégringolent à cette période. Et je dois dire de ce point de vue que l'avènement du gouvernement Jospin me fait assez penser à ces moments d'enthousiasme suivis du choc contondant des réalités. Bon, voilà des petits souvenirs. Petit souvenir aussi d'un môme trimballé dans les meetings et admis à la table paternelle non pas pour motiver ses opinions, mais pour exprimer des opinions conformes à celles de la famille, ce qui n'est pas tout à fait pareil. La famille prospère, tout de même. Elle prospère jusqu'au moment où elle décide d'acheter une maison, un pavillon au lieu-dit Le Patis, dans une sorte de très grande place, qui faisait au moins un hectare et même plus. Elle faisait 200 mètres sur 200, c'est-à-dire 4 hectares. Je dirais qu'elle faisait 4 hectares et (il y avait un kiosque en son centre) je vérifiais le rapport entre les espaces libres et l'espace organisé. Et puis à côté il y avait un petit théâtre qui avait été érigé en souscription par la bourgeoisie montargeoise. Petit bijou, qui témoignait d'un certain allant intellectuel beaucoup plus important qu'à Orléans, par exemple, qui est pourtant le chef-lieu du département. Orléans était une ville bourgeoise rancie où il ne se passait pas grand-chose. À Montargis, il se passait des choses, d'autant plus qu'on avait un train pour Paris qui mettait une heure, une heure trente, et ce dès la période 1930. Je dois ajouter que, en ces jours où, comment dire? nous voyons le mouvement gay se répandre sur Paris, nous avions nous aussi un petit mouvement gay à Montargis, plus modeste vu l'époque, plus discret aussi, mais, enfin, tout de même assez affiché pour que le maire de la ville, l'illustre Baudin, eût fait peupler le stade et divers endroits de la ville d'éphèbes empruntés à un de ses amis conservateur au Louvre. 23

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C'est-à-dire que l'ami en question avait été chercher au Louvre quelques éphèbes un peu indécis. Ils sont d'ailleurs toujours en place parce qu'ils étaient en pierre, ces éphèbes, et quand les Allemands sont passés pour ramasser le bronze, ils n'ont pas voulu s'intéresser à ces chefs-d'œuvre. C'étaient des œuvres d'anciens prix de Rome, pas plus moches que d'autres, soit dit entre nous, mais qui pour nous avaient cette marque particulière d'être l'œuvre d'un maire homosexuel. Ce qui aujourd'hui nous installe en bonne place dans l'intellectualité mais, à l'époque, se murmurait sous le manteau. D'ailleurs, cette anecdote m'avait en fait été communiquée aux environs de 1936 par le professeur Lefebvre, qui avait, je ne sais trop pourquoi, ajouté son nom à une liste d'union des gauches pour les élections municipales et avait été élu conseiller municipal de Montargis. Distinction qui n'a jamais paru l'affecter outre mesure du reste, parce ce qu'il ne faisait dans ce conseil municipal que des apparitions tout à fait épisodiques. Lefebvre était alors membre de la section du PC de Montargis ou de quelque section du PC, ce qui ne signifiait pas grand-chose parce qu'un intellectuel comme lui était totalement isolé dans une section à majorité ouvrière écrasante, où les gros bataillons étaient fournis par les ouvriers de Langlée et de l'usine Hutchinson. Langlée et Hutchinson, chez nous, c'était l'enfer, l'enfer bourgeois. C'était là où on tombait quand on n'avait pas réussi à s'insérer dans la bourgeoisie. La bourgeoisie étant faite d'une bourgeoisie de robe, assez réactionnaire et traditionnelle, et puis d'une nouvelle bourgeoisie de commerçants, d'employés divers. Tout ça jouait un rôle parce que Langlée était une sorte de... Devenir ouvrier, c'était vraiment... non pas déchoir, mais, être condamné aux travaux forcés. Ce n'était pas la dignité qui était atteinte, c'était la capacité de vivre, ce qui n'est pas pareil. On ne considérait pas les ouvriers de Langlée comme des sous-hommes. On les considérait simplement comme des gens qui travaillaient dur et dans des conditions très pénibles. Il faut dire que les usines de caoutchouc de l'époque, c'était pas de la tarte. Je ne sais pas si c'est vraiment plus remarquable maintenant, mais enfin, on savait bien qu'il fallait beaucoup en rabattre pour y aller. Une fois tombé là-dedans, il n'était pas évident d'en sortir. Une des plus grandes crises familiales correspond justement au moment où mon oncle Fernand, qui était resté sur ses terres des environs de Lorris et qui nourrissait de son mieux une famille de cinq à six enfants, avait des dettes. Il fut ainsi question à un moment donné qu'il s'embauche à Langlée. Chose que nous 24

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considérions comme la dernière des choses à faire. Je me souviens que mon père... et ma mère.. .Mon père, parce que c'était du côté paternel, et ma mère, parce qu'elle suivait le mouvement, avaient banqué pour l'installer dans une ferme dans la Beauce. Ce qui se combinait avec l'apparition de l'Office du blé, c'est-à-dire avec le fait que les agriculteurs allaient devoir vendre leurs produits à un tarif défini par le gouvernement. Choix fait par la bourgeoisie réactionnaire de l'époque, qui n'était pas plus libérale que la bourgeoisie actuelle, c'està-dire extrêmement peu, malgré ses déclarations outrancières et tout à fait fantaisistes. l'en fais un tableau marxiste, mais je crois que, vraiment, c'est la vérité! Voilà des gens qui se retrouvent dans des situations telles qu'ils sont surdéterminés. Il n'y a pas à chiquer, hein! Il faut dire que Langlée est une usine qui a conservé une certaine réputation. Elle a disparu maintenant mais c'est l'usine où Chou En-laï avec certains de ses copains sont venus travailler dans la période 1920-1930. Comment ils ont réussi à économiser le billet de retour, alors, ça ? Ça, je ne comprends pas très bien. Seuls mon frère et moi n'étions pas dans une situation surdéterminée, parce que, nous nous élancions vers les cimes du savoir, l'un par la grande route et l'autre par des sentiers légèrement contournés. Mon frère prépara dès son plus jeune âge les grandes écoles, d'où étaient sortis, je vous le rappelle, Jaurès, Herriot, Briand, tous des fils de la laïque, quand même. Donc toutes les grosses têtes, les grosses têtes de gauche de la Troisième étaient sorties de là. Les uns étant tout le temps à gauche, les autres tantôt à gauche et tantôt à droite, Léon Blum, j'en passe et des meilleurs. C'étaient les héros de la famille, ça. Mon père disait toujours: « Ils sont sortis de Normale. » Quand ma mère disait ça à ses clientes, les clientes répondaient « Ah ! il veut être instituteur! » Ça donne tout de suite une image allusive, certes, mais comment ne pas être allusif dans ce monde... Image allusive, peut-être, mais de la différence de vision qu'on peut avoir quand on est paysanne à la campagne et quand on est une dame de ]a ville, déjà un peu culturée, ayant lu Léon Blum, justement: Du mariage. Ouvrage indigeste au possible dont j'avais essayé de lire des fragments dans l'espoir d'y trouver des passages cochons, mais tout à fait en vain car c'était une lecture sérieuse et je ne vois pas très bien ce que Gringoire pouvait avoir à lui reprocher. On se rapproche ainsi peu à peu du baccalauréat... Étant l'aîné, c'était moi qui donnais à mon frère le plus mauvais exemple. Heureusement que mon frère avait très rapidement 25

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pris le leadership intellectuel dans la famille, « intellectuel» au sens scolaire mais, quand même... Par conséquent, il pansait les blessures que j'infligeais à mes pauvres parents, qui voyaient cet individu décrit par l'unanimité de ses professeurs comme «peut mieux faire. » Syllabes qu'on m'a répétées des centaines de fois. C'est tellement vrai!... C'est une vérité qui ne cesse de vous accabler quand on n'est pas entré à Normale sup. Parce que, après Normale sup., on ne peut plus mieux faire. On est fini. Chose dont ne se rendent pas compte les gens qui sortent de Normale sup. C'est aussi une grande vérité, ça. Ma mère était modiste. Oui mais, à l'époque, le chapeau était un signe de distinction bourgeoise dont on n'a plus maintenant aucune idée. Une femme sans chapeau, par exemple, ne pouvait pas aller à un enterrement, ne pouvait pas assister à un mariage, ne pouvait pas conduire un enfant au baptême... Il Y avait comme ça toute une série d'attributs vestimentaires qui classaient. Non pas que les femmes du peuple n'eussent pas les moyens de s'offrir un chapeau, mais qu'on ne devait pas sortir sans. Mais une fois lancé là-dedans, toutes les gradations sont possibles. Ma mère occupait ainsi dans la ville le sommet de la hiérarchie de la mode car, ignorant tout de la mode, elle avait pris le parti qui s'imposait, à savoir aller copier les modèles parisiens. Elle allait donc à Paris, en général avec sa première ouvrière, quand elle en a eu une, mais, son premier chapeau, elle l'a fait comme ça, sans apprentissage, quoi. Elle s'est décidée à faire des chapeaux et elle a réussi de manière assez foudroyante... Foudroyante, il ne faut pas exagérer mais, si, quand même! Quand on a un atelier avec une dizaine d'ouvrières, c'est quand même assez foudroyant. Les demoiselles modistes étaient en général d'extraction campagnarde. Elles entraient en apprentissage présentées par leurs parents. Les moins douées sortaient de là pour entrer dans le mariage; les plus douées montaient leur petite entreprise dans des villes pas trop avoisinantes, pas trop lointaines non plus, de telle sorte qu'il m'est arrivé assez souvent d'aller visiter une patronne modiste ancienne ouvrière. On suivait ces dames de loin? C'était un monde absolument charmant. Ça sentait un peu la gutta-perca. Il y avait quelques tissus du genre crêpe Georgette, très utilisé pour les deuils. Les deuils se faisaient en crêpe Georgette, je me souviens très bien... Je ne me souviens pas d'ailleurs. C'est comme ça. Ce n'est pas un souvenir, c'est simplement que le crêpe Georgette, c'est pour les deuils. Puis il y avait tout un ensemble de crêpes variés. Je ne sais pas si vous êtes au courant mais le chapeau doit être fait sur un support qui s'appelle la 26

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sparterie. La sparterie, c'est une sorte de tissu végétal, fait probablement avec des fibres assez résistantes. Donc, j'ai vécu dans ça, avec les moules, la colle, parce qu'en effet on mettait de l'apprêt pour tenir les chapeaux. Et puis alors les chapeaux étaient des sortes d'édifices variés dont la célèbre chanson de Maurice Chevalier donne une image plaisante. Donc la modiste, c'était quand même Paris. Paris jouait le rôle d'une sorte de capitale, capitale de tout, quoi. C'était la capitale des affaires politiques, qui n'avait qu'un rapport assez lointain à mon avis avec le reste des affaires, mais bon... Paris, c'était l'endroit où les Français faisaient semblant de jouer à la grande puissance, d'ailleurs c'est ce qu'ils continuent à faire. Ça, de ce point de vue, ça n'a pas changé. C'est-à-dire que, quand on émet des propositions dans certains articles, on est toujours obligé de dire « oui, mais enfin, je dis ça mais après tout, ça concerne le quarantième, non le quatrevingtième de l'humanité... le centième... » Bon alors il y a eu la crise de 1931 où le commerce a pas mal souffert. Mon père vendait de l'assurance. Il était assez baratineur, mon père, et l'assurance lui convenait parfaitement. Elle convenait à son goût de bougeotte, à sa capacité relationnelle. Ça convenait aussi au fait que les femmes, les futures assurées, étaient souvent seules à la maison et comme c'était un homme assez robuste de ce point de vue... il n'était pas très robuste d'un autre point de vue mais, de ce point de vue-là, il était très très robuste. Il arrivait à faire des tournées... considérables, et à vendre des assurances en même temps, d'ailleurs, parce qu'il disait à la femme: «écoute ma cocotte, tu vois ton mec, etc., etc. » et puis il lui fourguait, ou tout au moins il préparait le terrain pour une assurance vie. Ce qui rapportait beaucoup d'argent. L'assurance vie, je ne sais pas trop pourquoi, dans ce monde... je dirais presque préindustriel de la campagne française, avait beaucoup de charme. On croyait que c'était du solide, que les compagnies d'assurance ne feraient pas faillite... D'ailleurs c'est vrai, elles n'ont jamais vraiment fait faillite. Donc !, nous arrivons au baccalauréat. J'avais poursuivi des études qui s'avéraient de plus en plus un à-côté de mon existence. Je dois dire que toutes les études que j'ai faites étaient un peu comme ça. J'ai fait des études en étudiant autre chose. Quand j'étais au collège, j'étudiais tout ce qu'il y avait à côté du programme et qui me paraissait plus marrant que le programme. Le latin m'emmerdait, d'ailleurs le latin, c'est vrai, c'est emmerdant. J'ai fait une incursion vers le grec, qui ne m'avait pas vraiment convaincu. J'aimais la science. Mais 27

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