Henry Frenay

De
Publié par

Henry Frenay (1905-1988) fut une figure emblématique de cette Résistance "intérieure", qu'il avait créée dès l'été 40, et qui devait s'opposer à sa rivale, née à Londres sous les auspices du général de Gaulle. Il a été par la suite ministre de ce même général, avant de s'engager, avec l'impétuosité du militaire et la fougue du militant, dans un ultime combat, pacifique celui-là, en faveur d'une organisation fédérale de l'Europe. Le projet de constitution européenne actuellement en débat ne devrait pas oublier que Frenay fut le précurseur de cette Europe politiquement unie qu'on tente aujourd'hui de mettre en place.
Publié le : vendredi 1 avril 2005
Lecture(s) : 382
EAN13 : 9782296385979
Nombre de pages : 656
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

HENRI FRENAY
Premier résistant de France et rival du Général de Gaulle "I FUR OUVRAGES DU MÊME AU
— Naissance de la pédagogie primaire : 1816-1879. (thèse de lettres, 1981)
— Histoire de l'enseignement primaire, 2 vol. (Nathan, 1983-1984)
— L'enseignement de l'histoire aujourd'hui. Préface de Jacques Le Goff .
(Armand Colin-Bourrelier 1988)
— Histoire de la jeunesse sous Vichy. (Perrin, 1991)
—Histoire de la Milice. ( Perrin, 1997 ), Prix François Millepierres de
l'Académie française, 1988
— Volontaires français sous l'uniforme allemand. (Perrin, 1989)
— Grenoble 40-44. (Perrin, 2001)
— Histoire de l'école. (Imago, 2003)
— Histoire des Groupes francs grenoblois. (Presses universitaires de
Grenoble, 2003)
— La maison d'en face, (roman ,Ed. Alzieu, 2002)
A paraître :
— La morale du corbeau. (roman.)
En préparation :
—L'envers du décors. (roman)
— Parcours d'un collabo. (roman historique)
— Vie et mort du commandant de Reyniès. (biographie) PIERRE GIOLITTO
HENRI FRENAY
Premier résistant de France et rival du Général de Gaulle
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Hargita u. 3 Via Degli Artisti 15 5-7, rue de l'École-Polytechnique
10124 Torino 75005 Paris 1026 Budapest
ITALIE FRANCE HONGRIE
Logiques historiques
Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures
contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au
legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources
historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies.
Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et
de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des
représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.
Déjà parus
Jean-Yves BOURSIER, Un camp d'internement vichyste. Le
sanatorium surveillé de La Guiche, 2004.
Gilles BERTRAND (Sous la direction de), La culture du voyage.
Pratiques et discours de la Renaissance à l'aube du XXe siècle, 2004.
Marie-Catherine VIGNAL SOULEYREAU, Richelieu et la Lorraine,
2004.
Rachid L'AOUFIR, La Prusse de 1815 à 1848, 2004.
Jacques VIARD, Pierre Leroux, Charles Péguy, Charles de Gaulle et
l'Europe, 2004.
Dominique PETIT, Histoire sociale des Lombards, Vie — Ville siècles,
2003.
Gilles DAL, Aux sources du conflit social. La sécurité sociale à ses
débuts : réactions suscitées, arguments échangés, 2003.
Maria G. BRATIANU, L'Accord Churchill-Staline de 1944 ou
l'Arrangement, 2003.
Irène HILL, L 'Université d'Oxford, 2003
Samuel DEGUARA, Robert Fabre, un radical sous la Ve République,
2003.
Anna TRESPEUCH, Dominique et Jean-Toussaint Desanti une
éthique à l'épreuve du vingtième siècle, 2003.
Paul GERBOD, Voyager en Europe (du Moyen Age au IIIè
millénaire), 2002.
Jean-André TOURNERIE, Justice et identité sous la Restauration,
2002.
Antony GIROD-A-PETIT LOUIS, Les dissidenciés guadeloupéens
dans les Foces Françaises libres, 2002.
© L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-7751-1
EAN 9782747577519 CHAPITRE I
LES ANNEES DE FORMATION
Un milieu familial droitier, fortement teinté de cléricalisme
Henri, Auguste, Antoine Frenay' naît à Lyon, 28, Quai Claude Bernard, le 19
novembre 1905 2, du capitaine Joseph Frenay, trente-huit ans, et de Jeanne
Adélaïde, Marguerite Devine', de huit ans sa cadette. Bien que d'origine dau-
phinoise', sa famille est « typiquement lyonnaise, telle qu'on la rencontrait
naguère dans le quartier Perrache, à l'ombre de l'abbaye d'Ainay 5 ». Le père,
qui sera nommé lieutenant-colonel à l'issue de la guerre de 1418 — à la-
quelle il a brillamment participé —, n'est pour l'heure que capitaine — le
grade de son fils en 1940 — et sa solde, de 250 francs par mois, ne permet
guère à sa famille, qui a « trois solides garçons à nourrir' », de faire des fo-
lies. Non pas qu'on ait faim dans la famille — comme cela arrivera plus tard
au clandestin Frenay —, mais le père, qui tient étroitement serré les cordons
de la bourse, n'en attribue pas moins parcimonieusement à son épouse
l'argent du ménage. La somme accordée s'avérant souvent insuffisante, la
maîtresse de maison prend un jour le risque de se plaindre à son mari : « Tu
sais, ce n'est plus possible, je n'y arrive pas. Sur quoi veux-tu que
1 Le nom de Frenay — nom de lieu devenu celui des personnes qui l'habitaient — vient
évidemment du mot « frêne », un bois dur, particulièrement apprécié autrefois pour fabri-
quer les manches d'outils, les lances ou les bateaux.
2 Dès le 30 novembre, Henri Frenay est baptisé dans la paroisse Saint-André à Lyon.
3 Le mariage de Joseph Frenay, lieutenant au 99? régiment d'infanterie, détaché à 1 'Ecole
supérieure de guerre, a eu lieu le 14 décembre 1897 en l'église Saint-François-de-Sales, à
Vienne, dans l'Isère.
4 De 1889 à 1936, fonctionne à Vienne (Isère) une entreprise drapière : « Frenay frères et
Cie », créée par Jean-Baptiste Frenay, né le 9 janvier 1838 à Saint-Genis-Laval (et décédé
en 1877). Jean-Baptiste Frenay eut quatre fils dont trois : Gilbert, Frédéric et Etienne gérè-
rent l'entreprise familiale (300 employés dont plus de 50% de femmes), tandis que le qua-
trième, Joseph (1867-1936), le père de Henri Frenay, fut colonel, avant de s'intégrer à son
tour, à 53 ans, à l'entreprise familiale.
5 Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 42. La famille habite au 19 de la rue Duhamel.
6 Ibid., p. 43. j'économise encore ? » Et le père, glacial : « Sur tout et, si nécessaire sur le
pain'. »
La mère est donc obligée de se débrouiller dans sa cuisine. Elle y parvient
d'ailleurs fort bien. Elle faisait « des prodiges pour l'utilisation des restes »,
reconnaîtra son fils, et sa virtuosité était telle, qu 'Henri Frenay conservera sa
vie durant le souvenir des savoureux plats mijotés par sa mère. Au point que
cinquante ans plus tard, il demandera à sa femme de lui confectionner l'un ou
l'autre de ces succulents mets, « encore parés des vertus que leur a données à
jamais une mémoire d'enfant' ».
Bref, si on n'est pas pauvre chez les Frenay, il faut néanmoins veiller à la dé-
pense. Aussi le petit Henri devra-t-il user jusqu'à la corde les culottes de ses
frères et, la stabilité des programmes aidant, utiliser leurs livres de classe,
sans se soucier des taches qui maculent nombre de leurs pages.
Nous disposons, concernant la situation sociale des Frenay, des confidences
de Pierre de Bénouville, proche ami du futur chef de la Résistance. Ecoutons-
le :
« Henri Frenay est issu d'une famille de cette bourgeoisie si particulière à la
France, de cette bourgeoisie si cruellement dénigrée et qui, génération après
génération, sert le pays et l'Etat avec un désintéressement qui la maintient
toujours dans une aisance matérielle des plus relatives. Il fait partie de cette
classe qui donne des officiers, des hommes de loi, des médecins, mais que ses
traditionnelles obligations, si elles la placent au premier rang, empêchent
toujours de s'enrichir. Cette semi-pauvreté donne à cette classe française une
grande solidité interne et une sorte de dureté qu'elle déploie d'un coup dans
ses conflits'. »
Ses origines familiales situent donc Frenay du côté de la moyenne bourgeoi-
sie, aussi éloignée de l'opulence que de la misère. On parvient même à se
payer une bonne pour les travaux ménagers. Mais une bonne qu'on rétribue
chichement, et qui, lorsqu'elle a le front de demander une augmentation — 30
francs par mois au lieu de 25 —, indigne tout le monde par sa « cupidité, son
absence de conscience et son ingratitude, alors qu'elle est traitée comme la
fille de la maison » 4. A n'en pas douter, une telle attitude ne peut être que « le
1 Frenay (H.), La nuit finira, op cit, p. 43.
2 Ibid.
3 Guillain de Bénouville, Le Sacrifice du matin, Genève, édition de Crémille, t. 1, op. cit., p.
255.
La hausse du coût de la vie, non suivie par celle des soldes, fait, selon J. Nobécourt, que
« la plupart des officiers vivaient dans une véritable pauvreté ». (Cité par Belot (R.), Henri
Frenay, op. cit., p. 26.)
Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p.43.
8 signe précurseur » des « cataclysmes » qui menacent alors le pays. Aussi
s'empresse-t-on d' aller prier Dieu, « le dimanche à la messe de 11 heures à
Sainte-Croix », afin qu'il préserve la France de la subversion communiste. La
peur des « rouges » est en effet fortement ancrée dans l'inconscient familial.
« Avant 1914, il arrivait qu'un cortège socialiste, au chant de L'Internationale
et précédé de drapeaux rouges, défile quai Gailleton, à quelques mètres de la
rue Duhamel où nous habitions. Ma mère fermait précipitamment les fenêtres
comme on le fait lorsque l'orage menace, et, le soir, à la table familiale on se
lamentait en évoquant le spectre de la Révolution montante'. »
L'anticommunisme de Frenay trouve peut-être son origine dans ce souvenir
familiale.
Frenay a donc grandi dans une famille où les valeurs refuges sont celles d'une
droite conservatrice, fortement teintée de cléricalisme'. « J'appartenais, sans
le savoir, à cette droite française, traditionaliste, pauvre, patriote et paterna-
liste' », devait-il avouer plus tard. Et encore, en 1983: « Ma famille apparte-
nait à la moyenne bourgeoisie lyonnaise, avec un horizon politique relative-
ment étriqué et des règles morales strictes'. » On comprend dès lors que la
mère de Frenay ait accueilli avec ferveur la prise de pouvoir du maréchal Pé-
tain, et morigéné son fils lorsqu'elle apprit qu'il s'opposait à son idole. Ce
« frein » maternel, ainsi que le climat dans lequel il a été élevé, expliquent
sans doute le temps mis par le résistant Frenay à prendre ses distances par
rapport au vieux Maréchal.
Le milieu militaire dans lequel il baigne fait naître chez Frenay un patriotisme
farouche, associé à une haine précoce de l'Allemagne'. Frenay vit son en-
Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 42.
2 Un « souvenir » dont il est possible qu'il ait été quelque peu « aménagé » par la suite.
3 Henri Frenay, qui fait sa première communion et sa confirmation à l'église Saint-Nizier de
la paroisse du lycée Ampère à Lyon, sera, sa vie durant, un fervent chrétien.
4 Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 42.
5 Entretien d'Antoine Marès avec Henri Frenay, le 2 décembre 1963, Fondation Jean Mon-
net pour l'Europe, Ferme de Dorigny, Lausanne.
6 L'oncle de Hem -i Frenay, Louis Deville, mobilisé au 299e régiment d'artillerie, et qui de-
vait être tué à la fin du mois de mars 1914, écrit, le 4 août, à ses parents : « Oh ! que c'est
beau le courage cette ardeur de toute cette belle jeunesse, de ces vieux réservistes et territo-
riaux qui tout simplement sans une larme viennent se grouper autour du drapeau insulté. »
Et le fier patriote de terminer sa lettre par un vibrant « Vive la France ». Quant au comman-
dant Frenay, le père d'Henri Frenay, il écrit à son fils, le 4 juin 1916, alors qu'il se trouve
aux armées : « Tu prépares ta première communion. Ce sera pour moi mon cher petit, une
grande peine de ne pouvoir t'accompagner ce jour-là. Il faudra faire une bonne prière pour
les soldats français morts pour leur pays et particulièrement pour ceux qui sont de ta famille
— et aussi pour ceux qui combattent encore. » (Archives Hem -i Frenay fils).
9 fance dans le culte de la « Déesse Revanche » chère à Maurras. Et la déclara-
tion de guerre de 1914 comble d'aise le gamin de neuf ans, martial et cocar-
dier, qu'il est alors. Il en suit passionnément le cours, vivant la guerre comme
s'il y participait. Et, à treize ans, il explose de joie lorsque l'heure de la vic-
toire sonne pour les valeureux « poilus », dont fait partie son père, qui ont
vaincu le « boche » abhorré. Henri Frenay conservera de la « Très Grande »,
le sentiment qu'il est des moments dans la vie d'un peuple où le recours aux
armes s'impose comme l'unique solution. Une solution vitale pour l'avenir de
ce peuple. Le résistant Frenay retiendra cette leçon. L'éducation, foncière-
ment patriotique, nationaliste et puritaine dont Henri Frenay fait les frais, est
surtout l'oeuvre de son père. Sa mère, d'une rare beauté, s'accorde-t-on à dire
autour d'elle, fait curieusement montre dans son jeune âge « d'une frivolité et
d'une légèreté » qui ne s'accordent guère avec « le conservatisme et la ri-
gueur de son colonel de mari ». Aussi les deux époux ne s'entendent-ils
guère. Au point de faire très tôt chambre à part. Encore qu'ils auraient eu peu
souvent l'occasion de partager le même lit, la vie de garnison du père ne
l'autorisant que rarement à passer la nuit à la maison.
Devenu peu à peu étranger à son épouse, qu'il ne rencontre qu'aux heures des
repas, le père se réfugie dans une sorte de rêve éveillé, qui prend pour lui la
forme étrange d'une réalité seconde dans laquelle il se sent parfaitement à
l'aise. Joseph Frenay s'est en effet construit un monde à part, qui n'appartient
qu'à lui, et dans lequel il s'isole, des jours durant, à l'abri des contingences de
la vie quotidienne. Passionné de voyages, mais trop impécunieux pour s'en
offrir, il s'enferme dans sa chambre et parcourt le monde, porté par une ima-
gination précise et concrète, soutenue par un riche arsenal de documents,
cartes, guides et horaires de chemin de fer. L'immersion dans les pays rêvés
est telle, qu'il finira par mieux connaître l'Europe et le Moyen-Orient, ses
pays de prédilection, que s'il les avait réellement visités. Son « escapade
mentale » terminée, le père redescend sur terre, s'aperçoit qu'il a des enfants
et emmène son petit dernier pêcher à la ligne. Une autre de ses passions, qu'il
saura transmettre à son fils.
Un officier brillant souvent critique à l'égard de l'institution militaire.
A Lyon, Henri Frenay suit les cours du lycée Ampère, l'un des principaux
établissements secondaires de la ville, où il est le condisciple du futur résis-
tant Alban-Vistel. Lequel se souvient : « Nous nous étions affrontés le jeudi
sur les terrains de football, lui avant-centre et capitaine (déjà) de l'équipe
première du lycée, moi inter droit ou demi de l'équipe d'Ozanam. Nous nous
10 étions flanqués des coups de pied dans les tibias ; ensemble nous avions cha-
huté un trop timide professeur de physique'. » Adepte de l'effort physique, et
volontiers bagarreur, Frenay n'est-il pas déjà tout entier dans le souvenir de
son ami d'enfance ?
Mais le moment est venu de prendre un état. Son milieu familial ne lui laisse
pas le choix. Il sera militaire. « Je suis fils d'un officier de carrière Saint-
Cyrien et mon frère l'était comme moi-même' », devait déclarer Frenay. Et
encore : « J'ai suivi une carrière militaire, avec ce que cela implique de satis-
factions, et j'en ai éprouvé beaucoup dans le commandement comme dans
l'obéissance3. » « Soldat par tradition' », écrira François Mitterrand, il le sera
également « par vocation ». Toute sa vie, qu'il soit résistant, ministre ou mi-
litant européen, Henri Frenay demeurera le militaire qu'a façonné son entou-
rage familial'.
C'est par la grande porte qu'Henri Frenay entre dans l'armée. A Lyon, le ly-
cée du Parc est incontournable. Après avoir obtenu un bac scientifique, Fre-
nay s'y inscrit pour préparer Saint-Cyr. En 1924, il intègre la prestigieuse
école, promotion du Rif, et en sort en 19267. Le 1" octobre, à sa sortie de
Saint-Cyr, il reçoit son premier galon.
Commence alors pour lui une vie de garnison, à laquelle il se donne avec
coeur. Tout en conservant cependant une certaine liberté de jugement à son
égard. Jeune sous-lieutenant, c'est l'Armée du Rhin qui l'accueille. Il y passe-
ra trois ans, de 1926 à 1929. Affecté au 10e bataillon de mitrailleurs, il sé-
journe à Worms, puis à Zweibrücken, avec le 156e régiment d'infanterie. Fre-
nay fait donc ses débuts militaires dans cette Rhénanie, occupée préventive-
ment par la France, en vertu des dispositions du traité de Versailles.
Après le Rhin, où le retrait de la France se prépare, c'est la Syrie, placée sous
mandat français à la suite de la disparition de l'Empire Ottoman. La région
1 Alban-Vistel, La nuit sans ombre, op. cit., pp. 53-54.
2 Interview de Jeanne Hersch, réalisée par la Fondation Jean Monnet pour l'Europe, 22 avril
1998, C H 1015.
3 Antoine Marès, Entretien avec M. Henri Frenay, 2 décembre 1983, Fondation Jean Mon-
net pour l'Europe.
4 Mitterrand (F.), Henri Frenay, Berty Albrecht, Fondation Jean Monnet pour l'Europe,
1989, p. 8.
5
1998.
6 En 1925, des tribus du Rif s'étaient révoltées, et le maréchal Pétain avait été chargé par le
gouvernement Painlevé de rétablir l'ordre. La promotion du Rif fut ainsi considérée comme
la « promotion Pétain ». Prestigieux et lourd patronage pour le futur résistant.
7 Frenay obtient, à l'examen de sortie de Saint-Cyr, le n°223 sur 298 élèves.
11 est loin d'être calme La France doit en effet y faire face à de nombreuses ré-
voltes nationalistes, comme celle du Djebel Druze. Frenay devait passer trois
années loin du pays (1929-1932) Embarqué à Marseille le 2 juillet 1929, il
débarque à Beyrouth neuf jours plus tard. Affecté au 16C régiment de tirail-
leurs tunisiens, à Sofda (Djebel-Druze) on le retrouve à Lejah, Bosra, Maka-
nène et Damas.
Après avoir savouré sur le Rhin la victoire de la France, c'est sa grandeur en
tant que puissance coloniale, que Frenay est conduit à apprécier au Levant.
Un incident montre la supériorité que s'octroie l'officier « colonisateur ». Le
commandant du 16C régiment de tirailleurs se trouve contraint de le changer
de compagnie, en raison du « mépris » dans lequel il tenait les indigènes et de
la « désinvolture » qu'il manifestait à l'égard des Syriens.
Frenay passe ensuite au 8' bataillon Assyro-chaldéen, et il est en résidence à
Kamechlyé. En mai 1932 — il a alors 27 ans – il rentre en France. Et c'est le
3' régiment d'infanterie alpine, basé à Hyères, qui l'accueille, lui confiant la
responsabilité de la 5' compagnie.
Comment le jeune officier a-t-il vécu ces presque dix années de garnison ?
Bien à n'en pas douter. La vie militaire lui convient. Il l'a choisie et ne le re-
grette pas. Encore qu'il fasse assez vite figure d'officier quelque peu atypi-
que. Pas absolument « aux ordres », comme doit l'être tout bon militaire.
Volontiers non conformiste et d'un maniement pas toujours aisé pour ses
chefs. « Officier très intelligent, énergique et ardent, disent ses supérieurs.
Personnalité accusée. Très vigoureux, sportif, très bon tireur. Au cours de sa
carrière, a souvent fait preuve d'une trop grande confiance en soi et d'un es-
prit critique parfois excessif. Mais il est apprécié aussi comme un entraîneur
d'hommes, à l'allant exceptionnel, qui brille sur le terrain par son coup d'oeil
et son sens de la manoeuvre'. »
Si ses supérieurs s'emploient à vanter les mérites du jeune Saint-Cyrien, ils
n'hésitent pas à placer ça et là quelques piques qui, à travers la prudence du
langage administratif, révèlent la vérité du personnage. « Très bon officier,
instruit, intelligent, animé du meilleur esprit, plein d'entrain et d'activité' »,
lit-on dans son dossier militaire en 1927. Cependant, ce « très bon officier »
en « prend un peu trop à son aise avec le service, ce qui lui a attiré deux légè-
res punitions3 ». En dépit de ces menus écarts, Henri Frenay « doit devenir un
officier de choix », en raison de ses « qualités d'intelligence et de coeur ».
Résumé des notes antérieures à l'année 1939-1940, dossier militaire du colonel Henri
Frenay, Service historique de l'armée de terre, château de Vincennes.
2 Bénouville (P.), Le Sacrifice du matin, op. cit., p. 204.
op. cit., p. 20. 3 Henri Frenay. De la Résistance à l'Europe,
12 Eloge similaire l'année suivante, alors qu'il est au 156e régiment d'infanterie
à Zweibriicken. Frenay est alors déclaré « ardent », « intelligent », possédant
« beaucoup de moyens », et animé d'un « excellent esprit ». Il monte par ail-
leurs fort bien à cheval et se révèle « tireur remarquable ». Henri Frenay a,
selon son supérieur, le colonel Sonnerat, qui manifestement le tient en grande
estime, « les petits défauts et les grandes qualités de la jeunesse ». Et s'il est
« un peu étourdi et exubérant », il est aussi très franc et très droit, très allant,
prêt à tous les efforts et à tous les enthousiasmes ». Et le notateur de
conclure : «A l'étoffe d'un excellent officier qui mérite à tous points de vue
d'être conseillé, guidé et poussé. »
Un rapport de 1931, signé par le colonel Monin, commandant du 16' RTT, se
montre plus dur à son égard, le trouvant « très prétentieux et très orgueil-
leux », et demandant en conséquence de le « surveiller de très près ».
A son retour en France les appréciations ne varient guère, mélangeant com-
pliments et critiques.
« Il réussit brillamment dans les sports militaires » (Frenay est un sportif, on
ne le dit pas assez), « et il se signale par la vivacité de son intelligence, son
caractère droit et franc, et son tempérament de chef ». Mais cet « entraîneur
d'hommes » possède d'autres qualités, relevées pour la première fois par ses
supérieurs, et notamment celle d'être un « conférencier brillant » et de possé-
der une « forte culture ».
En 1934 le général Lafforgue résume parfaitement la personnalité de Frenay
au regard de ses supérieurs, « tempérament ardent attiré par l'action, qui a
parfois besoin de s'ordonner. Esprit vif, prompt à la décision. Personnalité
accusée et sympathique. D'un maniement un peu délicat, mais doué d'un en-
semble de qualités qui annoncent un chef. Type d'officier comme j'en sou-
haiterais beaucoup. Chaudement appuyé ».
Frenay est en somme un officier plein de qualités, et appelé à un bel avenir,
mais qui doit être quelque peu tenu en laisse. L'esprit « culotte de peau »
semble lui être étranger. Tout montre qu'il n'entend pas renoncer à son indé-
pendance d'esprit, et déposer au vestiaire l'« esprit critique » dont il fait
preuve à l'égard de la « grande muette ».
Si l'armée est la « grande muette », Frenay n'a nullement l'intention de
l'imiter. Bien que l'armée représente la meilleure part de sa vie, il n'entend
pas se laisser « dévorer » par elle. Devenir un pion anonyme, soumis et sans
pensées propres, noyé au sein de la gigantesque machine à broyer les person-
nalités que peut être l'armée, très peu pour lui ! Traiter Frenay de
« contestataire », au sens actuel du terme, serait cependant excessif. Redi-
sons-le, l'armée est son milieu de vie naturel. La hiérarchie lui paraît néces-
13 saire — d'autant qu'il y participe. Le règlement militaire également. Si rigou-
reux et sans nuance soit-il. Sous réserve cependant d'être parfois tourné par
certaines fortes personnalités. Comme lui, bien entendu ! L'obéissance aveu-
gle n'est en effet pas son fort. Durant ses années de garnison, perce déjà chez
le jeune officier, le tempérament qui le conduira à s'affranchir de l'autorité du
maréchal Pétain, et à parler ferme à Jean Moulin, voire au général de Gaulle.
Bref, à endosser l'uniforme du parfait rebelle.
Le jeune et brillant officier, dont l'esprit est en perpétuelle ébullition, n'est
cependant pas homme à se satisfaire des activités ternes et routinières de la
vie de garnison. Le train-train militaire ne tarde pas à lui peser. Il éprouve le
besoin de s'ébrouer. D'aller voir ailleurs. C'est ainsi qu'il décide de préparer
l'Ecole supérieure de guerre, dans laquelle il entre, en novembre 1935, et qui
le fait capitaine d'infanterie, breveté d'état-major, pour être affecté à l'Etat-
major de la 17 Région militaire. Il a alors tout juste atteint la trentaine, et
déjà rencontré celle qui devait orienter durablement sa vie : Berty Albrecht.
A l'Ecole de guerre l'horizon intellectuel de Frenay s'élargit
En novembre 1935, tandis que Berty Albrecht se prépare à entrer, un an plus
tard, à l'Ecole des surintendantes d'usine, Frenay intègre la 57e promotion
d'une autre école, plus prestigieuse, l'Ecole de guerre, dans laquelle il entre à
31 ans, alors que la moyenne d'âge des promotions est de 34 ans. L'accès à
cette grande école est particulièrement ardu. Paradoxalement, une seule
épreuve du concours d'entrée se rapporte à l'activité militaire, celle concer-
nant la tactique. Il faut, pour aborder les autres épreuves : culture générale,
histoire, géographie, langue, posséder un large savoir, que Frenay n'a pas eu
l'occasion d'acquérir au cours de sa scolarité. Et pas davantage lors de son
parcours militaire. Aussi se met-il résolument au travail, entre 1932 et 1935,
afin d'accéder au niveau culturel requis. Se replongeant dans les livres, une
« première évolution », d'ordre intellectuel, se produit chez Frenay. « C'est
ainsi, écrit-il, que mon horizon s'est sensiblement élargi », « ma curiosité a
été éveillée à bien des problèmes que jusque-là je n'avais pas abordés'. »
Quant à son « horizon politique » il ne fut pas modifié. Il faudra attendre ses
rencontres avec Berty Albrecht, tandis précisément qu'il se trouve à l'Ecole
de guerre, pour que se produise la « seconde évolution », qui devait marquer
le futur résistant, et qui touchait celle-là à « l'ordre politique ».
Marès (A.), Entretien avec M. Henri Frenay, Fondation Jean Monnet, op. cit., p. 1.
14 Frenay juge l'enseignement donné à l'Ecole de guerre passablement suranné.
On en est encore à enseigner l'histoire-bataille, alors que l'Ecole des Annales,
avec Marc Bloch et Lucien Febvre, ont mis l'accent, non plus sur
« l'événementiel », mais sur les hommes, les sociétés, et l'économie. Surtout,
dans le domaine de la logistique et de la tactique, l'utilisation des chars
d'assaut est à peine mentionnée. Par contre, ce que Frenay apprécie à l'Ecole
de guerre, ce sont les conférences que d'éminents universitaires, comme An-
dré Siegfried ou Jacques Bardoux, viennent y prononcer.
Henri Frenay fait figure d'étudiant zélé, travaillant ferme et ne regimbant pas
trop face au code et à la discipline militaires. Mais on lui reproche cependant
de « manquer parfois de pondération ». Les appréciations de ses supérieurs
correspondent à celles de sa vie de garnison. En 1936, il est qualifié de
« nature sympathique, vive, qui se bonifiera avec le temps ». Le fait qu'il de-
vra « se bonifier avec le temps », donne toute sa signification contestataire au
qualificatif « vive ». Un bon point pour lui, il traduit parfaitement l'allemand.
L'année suivante, on lui attribue un « tempérament énergique, un caractère
ouvert et franc », mais « une tendance à se décider rapidement », et un esprit
« un peu impulsif dont le jugement a besoin de s'affirmer », et qui doit pren-
dre « de la maturité et de la pondération ».
Berty Albrecht, bourgeoise au grand coeur gagnée par le socialisme
« Je fis la connaissance de Mme Albrecht, à l'automne 1935, sur la Côte
d'Azur ; elle y terminait ses vacances dans sa splendide propriété en compa-
gnie de son mari, de son fils et de sa fille, alors âgés respectivement de 15 et
11 anse. » Assez rapidement, semble-t-il, le jeune officier, à peine trentenaire,
et la femme ayant dépassé la quarantaine, se sentent attirés l'un par l'autre.
« Jusque là, écrit sa fille Mireille, bien que très courtisée, elle ne s'était inté-
ressée à aucun homme en particulier, même si elle avait de nombreux amis
Nous retenons l'orthographe adoptée par la fille de Mme Albrecht. Suivant les auteurs,
sont mentionnées les déclinaisons suivantes : Bertie, Berthie, ou encore Berthy.
Selon Mireille Albrecht, c'est en août 1934 que Berthy rencontre Henri Frenay, « amené
par une amie commune ». (Albrecht (M.), Vivre au lieu d'exister, op. cit., p. 88). Frenay est
alors en garnison à Hyères et Berty séjourne dans sa propriété, « La Farigoulette », à
Sainte-Maxime. Un an plus tard, une photographie montre Henri Frenay soufflant à plein
poumon dans un cor de chasse, avec auprès de lui, sur un bateau de pêche, une jeune
femme qui sourit. Ce cliché représente le seul témoignage iconographique d'une rencontre
aussi « inattendue », qu'« improbable », (R. Belot ).
2 Frenay (H.), Vie et mort d'une française, Combat (Alger), 28 août 1943, in Cerf-Ferrière
(R.), Chemin clandestin op. cit., p. 42.
15 masculins. Avec Henri c'est différent : il est bel homme, plein de vie, amu-
sant et la fait beaucoup rire. Elle ne le reverra que deux fois, et ce n'est que
l'été suivant, Henri étant en garnison à Hyères, qu'ils feront plus amplement
connaissance'. » Mais qui était cette mère de famille de quarante-deux ans, à
l'intelligence flamboyante, et dont les yeux bleu clair avaient une telle inten-
sité, qu'ils ont frappé tous ceux qui l'ont connue ?
Berty Albrecht — Berthe Wild, de son nom de jeune fille 2 —, est née à Mar-
seille en 1893, de parents suisses et de confession luthérienne'. L'atmosphère
familiale est fortement marquée par le protestantisme. La vie est austère chez
les Wild, et la discipline rigoureuse. Berty, qui avait de réelles dispositions
musicales et un beau timbre de voix, aurait volontiers fait carrière dans le
chant. Comme l'y incite d'ailleurs le directeur de l'Opéra de Marseille. Mais
sa famille juge cette activité par trop frivole. « Ma fille sur les planches ja-
mais », dit sa mère'. Berty ne sera donc pas chanteuse, mais, son brevet supé-
rieur obtenu, infirmières. Une profession qui lui permettra du moins
d'épancher le trop plein de dévouement qui l'habite.
En 1914, Berty se rend à Londres pour perfectionner son anglais. Elle trouve
une place de surveillante dans un pensionnat de jeunes filles, et rencontre un
jeune homme de vingt-sept ans, Frédéric Albrecht', chargé par ses parents de
la chaperonner, dans ce lieu de perdition que risquait d'être pour la jeune fille
la capitale britannique. Accueillant à la gare Victoria celle qui, dans son sou-
venir — il avait autrefois séjourné chez ses parents —, était une gamine es-
piègle de neuf ans, il constate, avec une heureuse surprise, qu'il se trouve face
à une ravissante jeune fille de vingt-et-un printemps. C'est le coup de foudre.
De nationalité hollandaise et financier de son état, Frédéric Albrecht milite,
en dépit de sa situation sociale, au sein des mouvements pacifistes. Ce qui ne
Albrecht (M.), Vivre au lieu d'exister, op. cit. , p. 89.
2 Berty est le surnom que lui donnera son père, et qu'elle gardera sa vie durant.
3 Bien que d'origine française, le père de Berty avait la nationalité suisse, les ancêtres de
Berty ayant émigré dans ce pays à la suite de la Révocation de l'Edit de Nantes. Déclarée à
sa naissance « bourgeoise du canton de Saint-Gall », Berty possèdera la double nationalité
jusqu'à sa majorité, où elle optera pour la France. A Marseille, le père de Berty était négo-
ciant en bois précieux et exotiques.
4 Albrecht (M.), Vivre au lieu d'exister, op. cit., p. 184.
5 C'est en 1913 que Berty obtient le diplôme d'Etat d'infirmière.
6 Frédéric Albrecht, né à Fribourg, est hollandais et vit à Londres. Ayant, après la guerre,
quitté Londres pour Rotterdam, c'est là qu'il épouse Berty, et que ses deux enfants naîtront.
En 1924, la famille s'installe à Londres.
Berty avait connu Frederic Albrecht, fils d'un marchand de bois exotique, lors d'un stage
effectué par ce dernier dans la maison de commerce de son père à Marseille. Berty était
alors une petite fille, et Frederic avait douze ans de plus qu'elle.
16 semble pas déplaire à Berty . Tant et si bien que, le 18 décembre 1918, les
jeunes gens se marient'. Deux enfants ne tarderont pas à naître, Frédéric et
Mireille.
Bourgeoise élégante et comblée, mariée à un riche banquier de la City, Berty
Albrecht aurait pu couler des jours tranquilles, dans le luxe et la facilité. Les
distractions mondaines ne manquaient pas pour meubler la vacuité des jours.
Mais très vite, Berty prend conscience de la futilité d'une existence qu'elle
n'a pas choisie. La vie oisive qu'elle mène lui pèse chaque jour davantage,
car elle ne correspond en rien à ce qu'elle avait rêvé dans sa studieuse jeu-
nesse marseillaise. Les jours se traînent lamentablement et Berty s'ennuie.
« Femme de coeur, écrira Henri Frenay, elle ne pouvait se satisfaire de la vie
mondaine à laquelle sa fortune et ses relations lui donnent droit e. » D'autant
que son ménage ne tarde pas à battre de l'aile, Berty prenant progressivement
conscience que ses idéaux et ceux de son mari divergent totalement. Se déta-
chant de son époux, Berty opère un retour sur elle-même. Elle n'est décidé-
ment pas faite pour courir les grands couturiers et parader dans les cocktails.
La Bible, qu'elle a longuement méditée dans son enfance protestante, l'a ou-
verte à l'amour des autres. Son tempérament ardent et passionné a fait le
reste. Elle découvre qu'elle ne peut se détourner de la misère du monde. Faire
comme si elle n'existait pas. Tenter de l'oublier en plongeant dans une vie
mondaine stupidement anesthésiante. Elle doit au contraire s'employer à la
détecter autour d'elle, cette misère, pour la soulager. Plus largement, elle doit
lutter pour la faire disparaître de la surface de la terre. Son désir de « rendre
l'homme moins malheureux et l'humanité meilleure », comme elle l'écrit
dans le premier numéro de la revue qu'elle a fondée, la conduit à s'intéresser
aux problèmes sociaux et à découvrir le marxisme et le socialisme, qui luttent
pour l'émancipation du monde ouvrier. Son adhésion aux thèses de Marx ne
va pas sans surprendre ses amis. Sans les inquiéter cependant. Cela lui passe-
ra, dit-on. Et son entourage de se montrer amusé par la nouvelle marotte de
leur chère Berty, qu'ils traitent volontiers de « révolutionnaire de salon ».
Autre sujet de moquerie, et même de scandale autour d'elle, tout en se pas-
sionnant pour la promotion de la « classe ouvrière », Berty prend en charge
une autre cause, plus brûlante encore, celle de l'émancipation des femmes.
L'élément déclencheur de cette passion nouvelle, est la découverte du mou-
Epousant une protestante, alors qu'il est catholique, Frédéric Albrecht devait être excom-
munié.
La vie et la mort de Mme Albrecht, héroïne de la Résistance française, racontées par
Henri Frenay, chef du mouvement Combat, op. cit.
17 vement pour le « Birth Control », mis à la mode par les docteurs Norman
Hare et Magnus Hirshfeld, et le sexologue Havelock Ellis.
C'est à Londres, au milieu des années vingt, écrit Annie Fourcaut', que Berty
« découvre au-delà de la City une Angleterre bouillonnante d'idées neuves.
Elle s'en empare, avec une passion de connaître et d'agir dont l'acuité révèle
l'insatisfaction à laquelle sa situation l'a conduite. C'est alors (...) qu'elle
rencontre les trois grandes réalités sociales qui vont donner un cours nouveau
à sa vie : le courant féministe, le Birth Control, et le mouvement ouvrier. »
Fortement marquée par l'impérieuse logique et la vertigineuse générosité des
idées qu'elle découvre, Berty ressent de plus en plus durement le gouffre qui
s'est creusé entre ses aspirations profondes, portées par les idées subversives
qui bouillonnent dans sa tête, et le milieu mesquin, étriqué et sans idéal, dans
lequel elle est condamnée à vivre. Bientôt, sa détermination est prise. Elle
doit rompre avec un univers qui ne correspond plus à ce qu'elle croit. A ce
qu'elle est. Il lui faut changer de cap et s'engager dans une existence nou-
velle, dont elle sent confusément qu'elle lui procurera la joie de vivre qu'elle
ne connaît plus dans la vie dorée qui est la sienne.
Et c'est ainsi qu'en octobre 1932, Berty se retrouve à Paris, en compagnie de
ses deux enfants. La France, pays où elle est née, lui a toujours paru plus ou-
verte aux idées nouvelles que l'antique Albion. Ayant loué un appartement
avenue Victor-Emmanuel (aujourd'hui Franklin Roosvelt), elle s'engage à
corps perdu dans l'action militante. Elle peut enfin se laisser aller à la vérité
de sa nature. Le vernis mondain qui la brimait craque de toute part. Elle est
libre et elle est heureuse. La bourgeoise collet monté de Londres s'estompe,
faisant place à la militante, dont les convictions socialistes s'affirment chaque
jour davantage. Elle rencontre Victor Basch, professeur d'esthétique à la Sor-
bonne et président de la Ligue des droits de l'homme, Paul Langevin, Léon
Blum et Marcel Cachin. Mais également Jacques Duclos et Maurice Thorez.
Elle est en outre en étroite relation avec Gabrielle Duchêne, la fondatrice des
Amis de l'URSS. Dans la foulée de la fondation du Comité de vigilance des
Intellectuels Antifascistes, Berty se retrouve « compagnon de route 2 » du
1 Annie Fourcaut a étudié la vie militante de Berty Albrecht dans un ouvrage collectif pu-
blié en 1979 et intitulé : Femmes extraordinaires.
2 A l'automne 1934, Berty accompagne un groupe de médecins, en voyage d'information à
Moscou. Durant les sept mois de son séjour en URSS, elle découvre, avec admiration, la
manière dont le régime soviétique prend en compte les droits de la femme. On sait que
l'intelligentsia parisienne, à l'image d'André Gide, valorisait alors fortement l'URSS. Berty
rendit chaleureusement compte de son voyage dans un article intitulé : La femme et
l'enfant en Russie soviétique, publié dans le numéro de février du Problème sexuel.
18 Parti communiste. Sans qu'elle ne s'inscrive d'ailleurs jamais au parti, esti-
mant ne pouvoir profiter de l'argent de son capitaliste de mari et adhérer à un
parti qui voue aux gémonies ce même capitalisme. Le fascisme et le national-
socialisme sont ses cibles favorites, et Berty Albrecht devient une apôtre pas-
sionnée des droits de l'homme. Elle milite à la Ligue qui porte ce nom, aux
« Amis de l'URSS », au « Comité d'aide à l'Ethiopie », victime de
l'agression italienne (où elle rencontre Pierre Cot et son ami Dolivet, futures
bêtes noires de Frenay), et enfin au « Comité international de coordination et
d'information pour l'aide à l'Espagne républicaine », laquelle se trouve sur le
point de basculer, après l'Allemagne et l'Italie, dans le fascisme. Alors
qu'affluent dans cette terre d'asile qu'est la France, nombre de personnes
fuyant Hitler et son régime de dictature, Berty Albrecht s'intéresse à ces exi-
lés, créant à leur intention un « Comité pour l'accueil des réfugiés antifascis-
tes », et transformant son luxueux appartement de la rue Victor-Emmanuel en
un lieu d'accueil où se retrouvent, aux côtés des réfugiés, nombre
d'intellectuels et d'hommes de gauche qui commencent à prendre conscience
du danger hitlérien Ainsi naît, en marge de la société parisienne, une sorte de
« salon », où l'on évoque sans fard la montée du nazisme. Henri Frenay, qui a
rejoint Berty à Paris en octobre 1935, au moment où il s'apprête à entrer à
l'Ecole de guerre, et à laquelle le liera désormais un « attachement profond »,
participe à tous ces débats. Et c'est dans le salon de Berty Albrecht qu'il dé-
couvre la gauche et son rêve de paix universelle. Ce qui, sans en faire pour
autant un socialiste, n'en provoque pas moins chez lui un véritable —
l'expression n'est pas trop forte — séisme intellectuel.
Berty se dépense sans compter. Elle est partout. Dans son salon, où elle débat
avec ses amis des problèmes sociaux ou politiques du moment, dans la rue, où
elle descend pour défiler au nom des causes qui lui sont chères, dans des halls
de hasard enfin, où elle participe à d'innombrables meetings. Surtout, Berty,
qui est nommée membre du comité exécutif de la « Ligue mondiale pour la
réforme sexuelle sur une base scientifique », se lance dans l'édition et fonde,
en novembre 1933, une revue trimestrielle, à laquelle elle donne un titre qui
n'a pas manqué de choquer : Le Problème sexuel. Morale eugénique, hygiène,
législation'. Sous le patronage de Victor Basch et de Paul Langevin,
L'admiration de Berty pour l'URSS devait être mise à mal par le régime stalinien, qui remit
en cause tout ce qui l'avait séduite lors de son voyage à Moscou.
' La revue a été publiée grâce à la générosité du mari de Berty, qui a accepté de financer
cette nouvelle « folie » de son épouse.
19 l'ancienne suffragette' se propose d'examiner, à la lumière « de la raison
éclairée par la science », « toutes les questions relatives à la vie sexuelle et à
ses conséquences ». C'est ainsi qu'elle évoque l'éducation et l'union sexuel-
les (« Mariage. Union libre. Prostitution ») ; la procréation (« Restriction des
naissances. Malthusianisme et « birth control 2 ») ; la maternité (y compris la
« maternité hors mariage ») ; et enfin les « lois relatives à la vie sexuelle » (
« Liberté et responsabilité sexuelles. Protection sanitaire, etc. »). Le but de
Berty Albrecht est double, d'une part, « sortir les femmes de
l'obscurantisme » dans lequel on les enferme, en leur apprenant tout ce
qu'elles doivent savoir sur le sujet tabou de la sexualité, et, d'autre part, leur
permettre la libre disposition de leur corps, en leur conférant « le droit à
l'utilisation des moyens anticonceptionnels et à l'avortement libre 3 ».
Ses deux enfants, Mireille et Frédéric, devaient par la suite rendre hommage
au militantisme de cette grande figure du féminisme, que la Résistance devait
porter au pinacle... et à la mort :
« Berty Albrecht, héroïne de la Résistance, c'est vrai. Pourtant, sa résistance a
commencé bien avant juin 1940.
Elle était déjà résistante lorsqu'elle défendait la cause des femmes, celle des
ouvriers, ne se contentant pas de vaines paroles, mais passant à l'action. Elle
n'en tirait aucun orgueil, ne se vantait pas, ne se considérait pas comme quel-
qu'un d'exceptionnel. Elle défendait ses convictions avec vigueur, sans
s'occuper de ce que l'on pourrait penser d'elle'. »
Participant, les 22 et 23 novembre 1975, à un colloque de l'Union des fem-
mes françaises (UFF) portant sur « Les Femmes dans la Résistance », Frédé-
ric Albrecht déclare :
« La lutte de Berty a débuté bien avant la Résistance, et son combat durant
celle-ci n'a été que l'aboutissement normal et inévitable de son comportement
précédent. (...) Le combat mené par Berty pour que soient reconnus les droits
A Londres, « capitale du féminisme », Berty avait suivi de près l'action des suffragettes
Mrs Pankhurst et de ses deux filles, qui avaient fondé l'Union sociale et Politique des
Femmes (WSPU).
2 Dans le premier numéro de la revue, paraît la proposition de loi communiste réclamant la
liberté de la contraception et de l'avortement, alors qu'une loi de 1920 réprimait
l'avortement et la propagande anticonceptionnelle.
3 La revue n'eut que dix numéros. Elle cessa de paraître en juin 1935. Elle eut cependant, en
dépit de sa courte existence, une réelle influence. Hommage lui sera rendu par Louis Ara-
gon qui, après la mort de Berty Albrecht en juillet i943, déclara que cette « mort tragique »
« devrait toucher » ceux qui lisaient l'intéressante revue scientifique qu'elle avait fondée ».
(Albrecht (M.), Berty. La grande figure de la Résistance, op. cit., p. 75).
4 Albrecht (M.), op. cit., postface.
20 de la femme dans la société l'a tout naturellement amenée à lutter pour que la
femme prenne conscience de ses devoirs politiques (...). C'est ainsi que ma
mère a été conduite à s'occuper d'une façon active et clandestine des réfugiés
républicains espagnols, des réfugiés juifs de l'Allemagne nazie, à trouver de
l'argent pour l'envoi d'ambulances au Négus pendant la guerre
d'Abyssinie... 1 »
Et Frédéric d'ajouter : « Son activité sous le Front populaire a été intense. Je
la vois encore jeter des tracts par les fenêtres de sa Peugeot au moment des
grèves ; je vois encore les grandes affiches placardées dans les rues parisien-
nes : « Tous ce soir à la Mutualité pour écouter notre camarade Berthie Al-
brecht! »
Ce militantisme tous azimuts ne suffit cependant pas à l'insatiable Berty. Elle
souhaite s'avancer plus avant au service de l'humanité souffrante. Mais il lui
faut pour cela accéder à une fonction qui institutionnalise son action humani-
taire. Et c'est ainsi que, bien qu'ayant dépassé la quarantaine, elle décide, en-
couragée par Frenay qui, admis à l'Ecole de guerre, devient lui aussi étudiant
à Paris2, de se présenter à l'examen d'entrée de l'Ecole des surintendantes
d'usine de Paris, qui prépare ses élèves, selon Henri Frenay, à « organiser ra-
tionnellement » le travail social.
Au mois de juin 1936, Berty Albrecht avait donc pris rendez-vous avec
Jeanne Sivadon, sous-directrice de l'Ecole, qui raconte son entrevue avec
celle qui devait devenir sa collègue en résistance :
« J'ai vu arriver dans mon bureau une jeune femme, mais qui était déjà d'un
certain âge, et j'ai appris rapidement qu'elle avait quarante-trois ans. L'âge
d'entrée dans notre école se situait entre dix-neuf et quarante ans, mais on
pouvait demander une dérogation au ministère de la Santé publique qui était
notre ministère de tutelle, et j'ai tout de suite pensé qu'il y aurait une déroga-
tion à demander. Comme je lui demandais pourquoi elle avait envie de faire
ses études de surintendante, la raison qu'elle m'a donnée était celle-ci : « J'ai
envie que ma vie serve à quelque chose, qu'elle serve à rendre service à ceux
qui auraient besoin de moi. » Or, je pensais bien que la bonne volonté ne
suffit pas, je sais bien qu'il faut connaître les lois sociales, qu'il faut connaître
les institutions, je sais bien qu'il faut une préparation. Je déteste le travail
d'amateur. Donc, si je veux vraiment travailler dans les problèmes sociaux, je
veux avoir une vraie formation, et c'est pour ça que je viens dans cette
école. » Pendant qu'elle me parlait, je la regardais, et j'étais frappée par
l'impression de clarté qui se dégageait d'elle. Elle était physiquement claire,
Guérin (A.), Chronique de la Résistance, op. cit., p. 557.
2 Fondée en 1917, cette école était agréée par l'Etat.
21 avec des cheveux blond argenté, une peau très claire, un tailleur bleu clair. Et
puis surtout, elle avait les yeux d'un bleu... d'un bleu de myosotis, d'un bleu
ardent. Je ne pense pas qu'une seule personne qui a rencontré Mme Albrecht
ait pu oublier son regard et ses yeux. Elle portait un joli petit chapeau, un ca-
notier noir avec une guirlande de fleurs dont la dominante était des myosotis
tout à fait de la couleur de ses yeux. Mme Albrecht était très agréable à regar-
der'. »
Admise à l'Ecole des surintendants d'usine, Berty Albrecht, qui doit effec-
tuer, au cours de sa deuxième année d'études, un stage en entreprise, échoue,
en juillet 1937, à l'atelier de marquage des Galeries Lafayette, où elle est en-
gagée comme manutentionnaire, et où elle passe ses journées à coudre des
étiquettes sur des gants. Berty fait alors connaissance avec les cadences du
travail en entreprise — qu'on ne qualifiait pas encore d'« infernales », mais
qui l'étaient —, ainsi qu'avec l'autoritarisme méprisant — le sifflet toujours
aux lèvres — du personnel de surveillance. Le rapport Femmes à l'usine
qu'elle rédige à l'issue de son stage — et qui obtient la note 18 /20 — est un
témoignage de valeur sur la condition ouvrière à la fin des années trente'.
En octobre 19383, Berty Albrecht débute sa carrière de surintendante à Paris,
dans l'entreprise « Barbier, Benard et Turenne » (BBT), qui fabrique des ap-
pareils d'optique pour la marine, et où elle est chargée de mettre en place le
service social rendu obligatoire par le gouvernement du Front populaire. Un
an plus tard, elle est mutée à la Manufacture d'armes de Saint-Etienne, avant
d'être affectée, début avril 1940, à l'usine Fulmen à Clichy, où elle remplace
l'assistante sociale. C'est enfin à Vierzon, ville coupée en deux par la ligne de
démarcation, où son entreprise a été évacuée, que l'armistice la surprend.
Sortes d'assistantes sociales, les surintendantes d'usine ne seraient pas éloi-
gnées — selon Henri Frenay —, de jouer le rôle de responsables syndicales,
car elles servaient de « trait d'union entre le monde ouvrier et le patronat», et
défendaient « les intérêts des ouvriers auprès du patronat ».
Henri Frenay devait évoquer, avec « une profonde émotion, le dévouement de
cette femme magnifique », la « profonde générosité » et « l'indomptable
énergie » avec lesquels elle servait « la cause ouvrière ».
Albrecht (M.), Berty. La grande figure de la Résistance, op. cit., pp. 93-94.
2 « Excellent rapport, indiquent les notateurs, qui témoigne d'un très juste esprit
d'observation et d'un jugement sain. » (Albrecht (M.), Vivre au lieu d'exister, op. cit., p.
123). Ce rapport est publié in extenso dans le livre d'Annie Fourcaut, Femmes à l'usine.
Berty termine ses études de surintendante en juillet 1938. Elle est classée 8e sur une pro-
motion de 25 élèves.
22 « Il était très difficile d'échapper à son regard »
Après leur première rencontre à la Farigoulette, belle demeure possédée par
Berty Albrecht à Sainte-Maxime, Berty et Frenay se revoient une ou deux
fois, mais ce n'est que l'été suivant, alors que Frenay est en garnison à Hyè-
res, que « des liens plus solides se construiront entre eux' ».
Le charme de Berty Albrecht tient essentiellement à sa personnalité. Ce qui
ne veut pas dire qu'elle soit dotée d'un physique sans intérêt. Nombre de té-
moignages assurent le contraire. Dont celui de son fils Frédéric, qui explique,
au colloque de la Sorbonne, que sa mère n'avait rien de l'ingrate darne pa-
tronnesse, ni de l'austère militante qu'on aurait pu imaginer, mais qu'elle était
une « femme terriblement vivante (...), gracieuse, ravissante (...), terrible-
ment coquette — je la revois encore avec ses voilettes et ses mouches, ce qui
était à la mode à l'époque — elle était brillante, très moderne, adorait rece-
voir, jouait du piano et avait une voix de soprano léger adorable. Elle parlait
sept langues, se passionnait pour l'architecture et les meubles anciens, savait
arranger un bouquet à la perfection, était une cuisinière émérite' ».
Et Annie Fourcaut d'ajouter : « elle est élégante, raffinée séduisante ; elle
porte des voilettes, des mouches, des chapeaux avec des plumes de coq qui
ravissent ses amies. Son parfum préféré est Amour Amour de Patou ; sa mo-
diste, son esthéticienne viennent la voir à domicile. Enfin, c'est une femme
extrêmement féminine, gaie, attirante, brillante. »
Elle était « jolie », assure de son côté sa fille, et le portrait qu'elle en trace
mérite d'être cité : « Son visage à l'ovale un peu arrondi était d'un style clas-
sique, le nez légèrement busqué, la bouche bien dessinée, le teint clair et lisse,
le menton rond. Ses fins cheveux, blond cendré, étaient coiffés en ondulations
dégageant les oreilles, petites et particulièrement bien faites. Si l'on ajoute à
cela son port de tête à la fois gracieux et noble, elle avait le style que l'on voit
sur les portraits de femmes du XVIIIe siècle. Ce qui donnait sa personnalité à
ce visage un peu sévère était le regard d'extraordinaires yeux bleus, couleur
gentiane, si expressifs que la parole semblait superflue. Quand j'étais petite,
si j'avais fait une bêtise et que j'étais confrontée à cette intensité bleue, je pré-
férais avouer tout de suite... ! Il était très difficile d'échapper à son regard, on
était en quelque sorte fasciné, et je ne sais si elle avait pleinement conscience
du phénomène. Mais je suis certaine qu'il l'a beaucoup aidée à convaincre
son auditoire'. »
' Albrecht (M.), Berty. La grande figure de la Résistance, op. cit., p. 83.
2 Guérin (A.), Chronique de la Résistance, op. cit., p. 558.
3 Albrecht (M.), op. cit., p. 80.
23 Ce qui frappe surtout chez Berty, se sont donc surtout ses yeux, son regard.
Tous ceux qui l'ont approchée en ont été saisis. L'une des dirigeantes du
mouvement Combat se souvient :
« Je suis allée au Commissariat au chômage (...) et je me suis trouvée devant
une femme qui écrivait derrière un bureau, qui n'a pas levé la tête (...) Et
puis, d'un coup, elle m'a regardée. J'ai vu ses yeux bleus stupéfiants, extraor-
dinaires, des yeux très violents, très brillants...' »
Le général Maurice Chevance-Bertin, l'un des premiers compagnons de Fre-
nay, et son ami fidèle, se trouve lui aussi pris sous le choc du regard de Berty.
Il écrit dans son livre : Vingt mille heures d'angoisse :
« Je la revois, élégante dans son tailleur gris, debout devant la banque qui sé-
parait ma boutique en deux dans toute sa longueur. Ce qui frappait avant tout
était son regard : deux yeux bleu clair, qui vous saisissaient, vous mettaient à
nu. Un de ces regards qui évaluent, qui pèsent, auxquels on ne peut échapper.
Mais aussi un regard de vérité intérieure, un regard qui ne pouvait mentir, pas
plus qu'on ne pouvait lui mentir. » Pointe dans ce portrait, la fascination
qu'exerce la belle Berty sur le rugueux militaire.
Berty est de taille modeste. Un mètre cinquante et un. Mais les camarades de
Mireille se souviennent d'elle « comme d'une très grande femme ». « Ta
mère mesurait au moins 1 mètre 75 », disent-elles à Mireille, dans une exagé-
ration inconsciente révélant, non leur souvenir concernant la taille de Berty,
mais la trace laissée dans leur mémoire par sa forte personnalité. Or Berty se
désole de sa petite taille. D'autant qu'elle a tendance à l'embonpoint. Je ne
veux pas « ressembler à un pot à tabac », disait-elle. Autre motif
d'insatisfaction, sa poitrine, qui était « assez forte ». En dépit de ces
« défauts », qu'elle s'emploie à masquer en choisissant judicieusement ses
vêtements, Berty Albrecht est incontestablement agréable à regarder. « Son
corps aux jambes fines et joliment galbées était bien proportionné », dit sa
fille. Elle prenait d'ailleurs grand soin de son corps, et son action militante ne
l'empêcha jamais de surveiller de près la naissance de ses rides, de traquer le
moindre de ses cheveux blancs, et de faire de longues stations chez son coif-
feur et son esthéticienne.
Berty Albrecht et Henri Frenay, l'union dans la différence
Berty Albrecht et Frenay se retrouvent à Paris, dans l'appartement de
l'avenue Victor-Emmanuel. Se développe alors entre le jeune officier et celle
Guérin (A.), Chronique de la Résistance, op. cit., p.559.
24 qui lui apparaît, selon la belle expression de son ami Pierre de Bénouville,
comme une « belle épée avec d'inoubliables flammes dans les yeux », une
« solide et profonde affection' ». « C'est à partir d'octobre 1935, écrit Frenay,
date à laquelle je suis entré à l'Ecole de guerre, que j'ai retrouvé Berty, et que
nous avons eu des relations fréquentes pendant les deux années qui ont suivi.
C'est là où nous avons fait l'un et l'autre une connaissance approfondie ; nous
avions elle et moi, indépendamment de ce qui pouvait nous rapprocher sur le
plan affectif, des préoccupations politiques, et je dirais même éthiques, sinon
semblables, du moins voisines. Cela, bien que nos cheminements pour en ar-
river où nous en étions au moment de notre rencontre aient été très diffé-
rents'. »
effet ne semblait devoir rapprocher ces deux êtres. Frenay éprouve Rien en
pour la politique « un intérêt modéré 3 ». Ce qui est un euphémisme. Il est par
ailleurs « marqué par ses origines », et son « atavisme familial » le porte du
côté d'une « droite française traditionnelle et nationaliste ». Très attaché à sa
mère, Frenay vénère les vertus familiales et pratique assidûment un christia-
nisme de stricte obédience. Quant au socialisme, il est pour lui, comme pour
sa famille, l'ennemi dont il faut à tout prix se garder.
Berty est tout autre. De douze ans l'aînée de Frenay, elle est de religion pro-
testante, et n'admire pas particulièrement la gent militaire. Alors que la mère
du jeune officier est un modèle de femme au foyer, Berty est séparée de son
mari et s'est lancée dans la politique. C'est-à-dire dans une activité d'homme
à laquelle une femme ne cède pas sans déchoir. Une politique qui se situe en
outre à l'opposée de celle à laquelle on est attaché chez les Frenay. Une poli-
tique que déteste la famille, catholique et conservatrice, dans laquelle est né le
capitaine Frenay. Berty, qui aurait pu viser plus haut, se résout à embrasser la
carrière d'infirmière, afin de soulager la misère des autres. Il y a en elle plus
que du dévouement, de l'apostolat. Même si elle adore ses enfants et éprouve
de l'affection pour son mari, une telle femme, à l'idéal tumultueux et à
l'altruisme exacerbé, doté en plus d'un sens exaspéré de la justice, ne pouvait
se résigner à vivre dans le cocon douillet d'un milieu familial protégé des hor-
reurs du monde, et feignant d'ignorer les nuages qui s'amoncellent au-delà du
Rhin. Aussi a-t-elle largué les amarres, pour se retrouver, avec ses deux en-
fants sur les bras, à Paris, où ses convictions de gauche ne font que s'affirmer.
Frenay (H.), Combat, op. cit., p. 43.
Albrecht (M.), Berty. La grande figure de la Résistance, op. cit., p. 84.
3 Entretien de Jeanne Hersch réalisé par la Fondation Jean Monnet pour l'Europe, 22 avril
1998.
25 C'est alors que Frenay entre dans sa vie. Berty et Frenay n'étaient certes pas
« programmés » pour s'aimer. C'est pourtant ce qui advint...
Écoutons la fille de Berty décrire l'événement, qui devait bouleverser, pour le
meilleur et pour le pire, la vie de sa mère : « Elle a quarante-deux ans, un ma-
ri, deux enfants, une vie très organisée, est engagée politiquement. Soudain,
« tombe » dans sa vie un homme de trente ans, qui deviendra une partie
d'elle-même. On pourrait dire qu'il a été « l'homme de sa vie », mais ce n'est
pas tout à fait l'expression qui convient. Elle a connu de grands moments de
bonheur, a vécu pleinement sa féminité, mais n'a ni divorcé, ni habité avec
lui. Elle a maintenu notre équilibre familial, et sa nature ne se prêtant guère à
la dissimulation, je ne peux qu'admirer la façon dont elle s'y est prise. Sans
doute n'était-elle pas ce qu'on appelle une « grande amoureuse ». Elle avait
besoin de l'enrichissement qu'apporte un amour partagé, mais n'en aurait pas
pour autant changé quoi que ce soit à la vie de ses enfants. Nous passions
d'abord, c'était clair. Notre rythme d'existence ne fut en aucune façon pertur-
bé'. »
En dépit des qualités contradictoires qu'il découvre en elle : « Un coeur gros
comme une maison qui s'alliait parfois à une extrême dureté' », Frenay
s'attache à Berty, fasciné par son étonnante vitalité, son intelligence hors pair,
sa force de caractère et son extraordinaire ouverture au monde. On ignore —
Berty la protestante, comme Frenay le catholique, ayant toujours été très pu-
diques sur ce sujet — la part de l'attrait sensuel dans leur relation. Certains
indices, parcimonieusement dévoilés par l'un ou l'autre, donnent à penser
qu'il a joué, contrairement à ce que laisserait croire le ton neutre et distancié
employé par Frenay et Berty lorsqu'ils évoquent leurs relations, un rôle non
négligeable. Ce qui est certain, c'est que Berty se déclare comblée d'avoir,
pour la première fois auprès d'elle, un homme « qui l'écoute, qui s'intéresse à
ce qu'elle fait », et qui, plein de verve et de gaieté, sait la divertir. Henri Fre-
nay, écrit Mireille Albrecht, est « un être plein d'entrain et de gaieté qui sait
distraire Berty, la faire rire, ce dont elle a grand besoin. Elle n'est pas d'un
naturel triste, mais le fond de son caractère est sérieux, grave même, et il est
bon que quelqu'un la sorte de temps en temps de ses préoccupations'. »
Femme sensible, en dépit de sa froideur apparente, Berty a souvent besoin,
privée qu'elle est de la présence d'un mari, auquel la lie cependant toujours
des sentiments d'estime et d'amitié, d'être soutenue par un homme Un
homme solide et réfléchi, mais qui sache en même temps goûter aux plaisirs
Albrecht (M.), Vivre au lieu d'exister, op. cit., p. 91.
2 Albrecht (M.), Berty. La grande figure de la Résistance, op. cit, p. 84.
3 op. cit., p. 90.
26 de la vie. Et les lui faire partager. Il arrive à Berty de connaître des moments
de déprime. « Je suis très surmenée, plus que tu ne peux penser, j'ai un gros
cafard et je me démène tant que je peux, écrit-elle un jour à une amie. J'aspire
ma chère Elodie à un peu de calme, un peu de sérénité, un peu de paix de
coeur et de l'esprit. J'aspire aussi souvent à la mort, mais avec les enfants ça
paraît difficile de prendre cette solution... Et puis ma vie a été très compli-
quée, j'ai gravement été malade cet hiver'. »
Ayant vu agir Berty Albrecht, et ayant pu mesurer la vitalité qui est en elle, la
passion avec laquelle elle va jusqu'au bout de ses convictions, on a du mal à
l'imaginer sujette à ce genre de crise. Il est vrai que l'avenir s'assombrit en
cette année 1939. La guerre s'avance à grands pas, avec les risques qu'elle
fait peser sur son couple, mais aussi sur ses idées, que le nazisme ne manque-
ra pas de combattre.
Un couple étrange, foncièrement atypique, s'est donc constitué, entre
l'officier rigoureux et rationnel, dont les pieds sont solidement ancrés au sol,
et la passionaria exaltée, tout entière vouée à « l'humanité souffrante ». Entre
ces deux « marginaux » de haut vol, « en dissonance par rapport aux valeurs
dominantes de l'époque 2 », qui ont su s'affranchir de leur milieu d'origine,
restreint par le protestantisme pour l'une, le catholicisme pour l'autre, pour
aborder d'autre horizons, concernant aussi bien leur vie privée que leur rela-
tion au monde.
La fille de Berty se dira frappée par la « simplicité » et le « naturel » avec
lesquels Henri Frenay est entré dans la vie de sa mère, jouant un peu, à
l'égard de ses enfants, le rôle d'un oncle aimable et respecté. Et cela sans
drame aucun pour l'époux demeuré en Angleterre, Frenay et lui ayant conclu,
selon Mireille Albrecht, « une sorte de « gentleman's agreement' », qui leur
permet de conserver, bien que cela puisse « paraître surprenant à première
vue », des relations « tout à fait cordiales ». Bref, nous nous trouvons en pré-
sence d'un « faux ménage », qui fonctionne tout aussi bien qu'un vrai, et qui
semble parfaitement admis et apprécié par son entourage.
Il arrivait à Berty de douter. Comment était-elle parvenue, vu son âge, à atti-
rer l'attention du jeune et bel officier qui partageait sa vie ? L'amour qu'il di-
sait lui porter serait-il durable ? Ne risquait-il pas de rencontrer une autre
femme, plus jeune et plus experte en séduction, qui le lui ravirait ? A certains
moments, surtout lorsqu'elle était à bout de fatigue, son imagination enfiévrée
1 Lettre de juillet 1939. Berty ayant été atteinte d'une grave infection intestinale, se repose
dans le petit village Pyrénéen de Porté, où Henri n'a pu l'accompagner.
2 Henri Frenay. De la Résistance à l'Europe, op. cit., p. 25.
3 Albrecht (M.), Berty. La grande figure de la Résistance, op. cit., p. 85.
27 lui montrait un essaim de ravissantes jeunes femmes papillonnant autour de
son amant.
Sa différence d'âge avec son séduisant officier, ravivait chez Berty les com-
plexes que sa petite taille, son visage jugé anguleux et ingrat, et jusqu'à ses
seins qui tendaient à prendre trop d'ampleur, avaient depuis longtemps fait
naître dans son âme inquiète et perpétuellement torturée. Or, de cette diffé-
rence, Frenay ne se préoccupait pas. Son attachement à Berty Albrecht allait
au-delà des contingences relatives à sa date de naissance. « La différence
d'âge ne m'a jamais gênée, écrit-il. Je crois que cela la gênait, elle, enfin ce
n'est pas le mot, elle la ressentait, moi non. »
Tentant d'analyser les liens qui l'unissent à Berty, Frenay déclare : « J'ai
toujours cru ressentir en elle un sentiment entre l'amour maternel et l'amour
tout court. Il y avait probablement des deux. Il y avait de sa part vis-à-vis de
moi un sentiment protecteur. » Que Berty ait joué à l'égard de Frenay les mè-
res protectrices, semble une évidence. Mais il y avait bien d'autres liens entre
eux. « Notre entente a été très complète sur tous les plans. Nos liens ont été
ressentis, par elle comme par moi, comme étant d'une exceptionnelle qualité.
Avoir en même temps une communication physique accompagnée dans la
pensée et dans les élans c'est une chose extrêmement rare. »
Berty ouvre à Frenay de nouvelles « fenêtres »
Le principal apport de Berty à la construction de la pensée du futur patron de
Combat réside dans la maturité politique qu'elle lui permet d'acquérir. C'est
elle en effet qui lui ouvre les yeux sur la tragique réalité du monde, et no-
tamment sur l'irrésistible montée de l'hitlérisme. Berty n'a pas ri, comme
beaucoup, lorsque le livre fétiche de Hitler : Mein Kampf, a été publié en
France. Et elle a conduit Henri Frenay à prendre ce livre tragiquement au sé-
rieux. Pour elle, la guerre est inévitable. Non pas entre la France et
l'Allemagne, mais entre le nazisme et la démocratie. Berty et Frenay évo-
quent douloureusement à Sainte-Maxime, « la marée hitlérienne en Allema-
gne, et la faiblesse à son égard des grandes nations démocratiques' ».
« C'est dans cette propriété (la maison de Berty à Sainte-Maxime), où je de-
vais revenir ensuite si souvent, que nous échangeâmes nos premières impres-
sions sur l'inquiétude que nous ressentions l'un et l'autre devant la marée hi-
tlérienne en Allemagne et la faiblesse à son égard des grandes nations démo-
cratiques.
La vie et la mort de Mme. Albrecht, héroïne de la Résistance française, racontées par
Henri Frenay, chef du mouvement Combat, op. cit.
28 Nous nous retrouvions à Paris, en son appartement de l'avenue Victor-
Emmanuel. Femme de coeur, elle ne pouvait se satisfaire de la vie mondaine à
laquelle sa fortune et ses relations lui donnaient accès. Elle consacrait toute
son activité à secourir les réfugiés allemands, dans les propos desquels je
m'instruisis sur la brutalité et la cruauté sadique des maîtres du Reich. »
Cette prise de conscience du danger du nazisme s'accompagne chez Frenay,
toujours grâce à Berty, d'une découverte qui devait bouleverser son système
de pensée, celle d'un monde inconnu, jusqu'alors perçu comme foncièrement
hostile et pervers, le monde de la gauche. Cette gauche, dont les effectifs
avaient triplé au temps du Front populaire, et qui tentait de mobiliser
l'opinion contre une idéologie qui était l'ennemie jurée des droits de l'homme
et du socialisme. Au fur et à mesure que Berty avance dans sa démonstration,
Frenay se sent de plus en plus proche de ses idées. Et il devra reconnaître que
son amie a contribué à « l'éclairer politiquement », en exerçant sur lui une
« influence démystificatrice' », qui devait l'aider à prendre ses distances par
rapport à ses préjugés de classe. Au point que Frenay aurait presque fini par
se prendre réellement pour un homme de gauche. Ce qui donnera l'occasion à
son ami Bénouville, homme de droite s'il en fut, de le ramener gentiment sur
terre. « Je lui ai dit qu'il se croyait de gauche, alors que c'était un vrai homme
de droite. » Certes, encore que Frenay n'ait jamais été d'Action française
comme son ami.
« Berty Albrecht, devait-il confier en 1983 à A. Marès, était une femme re-
marquablement intelligente, d'un coeur innombrable, généreuse, ouverte au
monde bien que d'origine protestante — ce qui parfois n'a pas pour effet
d'élargir les horizons — et résolument de gauche, sans avoir jamais été ins-
crite à un parti politique. C'est à elle que je dois une évolution profonde, as-
sez rapide et définitive : en rentrant chez elle et en écoutant les personnes
qu'elle recevait, j'ai eu tout d'un coup l'impression que des fenêtres nouvel-
les s'ouvraient dans les maisons que j'avais jusque-là habitées. J'y rencontrais
presque uniquement des gens de la gauche, des militants socialistes, commu-
nistes, syndicalistes et j'ai vu avec surprise que ces personnes n'étaient pas
comme mon éducation avait tenté de me les faire connaître, c'est-à-dire, en
schématisant, « Satan ». Mais qu'ils étaient apparemment très sincères, intel-
ligents, généreux. C'est ainsi que j'ai été amené à comprendre que mon édu-
cation avait été infiniment trop rigide, trop fermée et trop sectaire. J'ai été
amené à lire des journaux que je n'aurais jamais été tenté d'acheter. Tout cela
se passait au début de l'année 19352. »
Bourdet (CL), L'Aventure incertaine, op. cit., p. 67.
2 Marès (A.), Entretien avec M. Henri Frenay, Fondation Jean Monnet, op. cit., p. 2.
29 Soucieux d'approfondir la doctrine qu'il découvre, Henri Frenay endosse des
vêtements civils et s'en va assister, le soir à la Mutualité, aux cours de vulga-
risation du marxisme organisés par Berty, et assurés par un agrégé d'histoire,
pour l'heure communiste, mais qui devait virer au maoïsme, Jean Baby.
On est à l'époque du Front populaire. Lequel aurait été, selon Chevance-
Bertin très bien accueilli par Henri Frenay. La guerre d'Espagne éclate, et ap-
paraît avec elle le risque d'une troisième dictature en Europe, donnant la main
au nazisme allemand et au fascisme italien. Le « peuple de gauche » se mobi-
lise. Les meetings succèdent aux meetings. Henri Frenay, l'homme de droite
partiellement « retourné » par Berty Albrecht, passe de l'un à l'autre. Ainsi
s'ancrent plus profondément dans son esprit ses convictions nouvelles, tandis
que se dresse entre lui et son milieu d'origine, « une invisible mais pesante
barrière' », et qu'il se glisse peu à peu dans la peau de ces « aventuriers so-
ciaux », dont parle Jean-Pierre Azéma 2.
Frenay ne se laisse cependant pas convertir au socialisme. Ce n'était
d'ailleurs pas le but de Berty Albrecht. Simplement, il en découvre concrète-
ment l'existence et prend conscience de ce qu'il peut apporter à tous ceux
qu'oppriment la misère et la servitude. A tous ceux également qui craignent
que bientôt, les tentacules de la pieuvre nazie ne s'étendent sur l'Europe en-
tière.
A Strasbourg, Frenay s'initie au nazisme
Au sortir de l'Ecole de guerre, le 10 septembre 1937, Frenay a 32 ans. Il
pourrait se laisser aller à une paisible vie de garnison, ponctuée par une régu-
lière progression de carrière. Mais ses préoccupations sont ailleurs. Elles
concernent la menace de guerre qui chaque jour se précise. Berty Albrecht et
lui la voient venir cette guerre. Ils ont la sensation quasi physique de son im-
minence. « Pour elle comme pour moi, écrira plus tard Frenay, la guerre était
inévitable. Nous savions d'une absolue certitude qu'aucune concession ne sa-
tisferait le Moloch hitlérien et que, dans un avenir proche, deux formes de ci-
vilisations se heurteraient. Nous savions que la France allait bientôt subir la
grande épreuve. Nous décidâmes de nous y préparer afin de mieux servir. »
« Servir », un mot que Frenay, à l'instar du Maréchal Pétain, affectionne.
Sauf que pour lui, « servir », deviendra très vite synonyme de « désobéi? ».
' Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 44.
2 Azéma (J.-P.), Nouvelle histoire de la France contemporaine, op. cit., p. 120.
3 Henri Frenay, Désobéir c'est servir, Combat, n°45, 15 juin 1943.
30 Mais pour « servir », il faut savoir. Connaître l'état politique, militaire et psy-
chologique de l'Europe, et Berty Albrecht qui, « par ses origines et son itiné-
raire », est « une sorte de fille de l'Europe », lui sera d'un précieux secours.
C'est surtout la situation de l'Allemagne qu'il faut apprendre à connaître.
L'Allemagne, d'où semble partir le grondement des orages à venir. Et ce sont
enfin « les mécanismes du nazisme », le système de pensée qui règne en maî-
tre outre-Rhin, qu'il faut s'efforcer d'appréhender. Le Centre des Hautes Etu-
des Germaniques de l'Université de Strasbourg' lui semble un observatoire de
choix pour « apprendre » l'Europe et percer à jour la terrible idéologie qui la
menace2. Quelques places étant réservées aux meilleurs officiers sortant de
l'Ecole de guerre, Henri Frenay postule et est retenu. Nous sommes alors en
19373 .
Il devait, en 1972, préciser les raisons qui l'ont conduit à Strasbourg :
« Cependant en France, l'opinion était loin d'être unanime sur cette Allema-
gne nouvelle qui succédait au régime de Weimar. Bien des gens voyaient en
elle le meilleur rempart contre le communisme et ne prêtaient qu'une oreille
distraite aux inquiétantes rumeurs qui venaient d'outre-Rhin Les scandales
financiers tenaient plus de place dans les journaux que les propos ou les vi-
sées du nouveau maître de l'Allemagne. Il fallait voir clair, aller au-delà des
informations incomplètes qui parvenaient à nous. C'est ce qui me décida à
Créé à Mayence en 1922, le centre s'est replié à Strasbourg en 1930, après la fin de
l'occupation de la Rhénanie. Sa mission est « l'étude in vivo, résolument pluridisciplinaire,
de l'histoire politique, juridique, économique, culturelle et artistique de l'Allemagne et des
pays rhénans » (R. Belot, Henri Frenay, op. cit., p. 55). En 1932, son directeur est le géo-
graphe Henri Baulig, qui, professeur à l'université de Strasbourg de 1919 à 1947 et disciple
du géomorphologue américain W. M. Davis, rédigea le tome XIII de la Géographie Univer-
selle de P. Vidal de La Blache, consacré à l'Amérique septentrionale (1935). Sur l'histoire
du centre, voir Corine Defrance, Le Centre d'études germaniques : Mayence, Strasbourg,
Clermont-Ferrand 1981-1939, Revue d'Allemagne et des pays de langue allemande, jan-
vier-mars 1937, t. XXIX .
2 Belot (R.), Le rôle du Centre d'études germaniques dans la formation des officiers à la
vigilance antinazie. Tentative d'évaluation et d'approche prosographique à travers
l'itinéraire d'Henri Frenay, Revue d'Allemagne et des pays de langue allemande, octobre-
décembre 1937, t. XXIX, n°4, p. 667-701.
3 Le stage des officiers — le centre reçoit essentiellement des étudiants de l'université pré-
parant l'agrégation — dure 8 mois et se termine par la soutenance d'un mémoire. Frenay
entre au centre le 4 novembre 1937 et en sort le 30 juin 1938. Parmi ses condisciples, le ca-
pitaine Charles de Cossé-Brissac qui, comme lui, participera à la section allemande du 2e
Bureau, avant d'être affecté, en juin 1942, à la tête de la firme fictive « Technica ». L'ami
de Frenay devait être arrêté à Lyon en février 1943.
31 demander de suivre pendant un an les cours du Centre d'études germani-
ques'.»
« Au centre d'études germaniques, devait encore déclarer Frenay dans ses
Mémoires, nos professeurs tels René Capitant 2, qui deviendra un compagnon
et ministre de De Gaulle, Redslob, Schlagdenhaufen et beaucoup d'autres
m'ont enseigné ce qu'est le national-socialisme 3. J'ai lu Mein Kampf dans le
texte et le Mythe de XXe siècle de Rosenberg. Je sais ce que signifie le culte
de la race et du sang, la suprématie des Aryens sur les races d'esclaves. »
A Strasbourg donc, nouvel élargissement de l'horizon politique d'Henri Fre-
nay4. Etudiant le national-socialisme dans les textes, il a la révélation de ce
qu'est réellement le phénomène nazi, dont il découvre qu'il est « bien autre
chose » que le simple « phénomène naturel de l'exaspération du sentiment
nationaliste allemand ». Ce qui le conduit à réaliser, qu'être antinazi, n'est
pas être antigermanique, et que l'Allemagne de Hitler n'est pas celle de Goe-
the ou de Heine. « A tous ces professeurs, écrira plus tard Frenay, au Centre
lui-même, je dois beaucoup. J'ai contracté à leur endroit une dette de recon-
naissance que ne s'éteint pas avec l'aveu que j'en fais aujourd'hui. (...) Petit
à petit se dessinaient devant nous la nature exacte et l'importance du danger
qui planait sur l'Europe. Mais en même temps, nous apprenions à faire la dif-
férence entre l'Allemagne, où nos professeurs pour la plupart avaient étudié
puis enseigné, et la caricature affreuse qu'en donnait le nazisme. Combien de
Frenay (H.), Hommage au Centre, Association des anciens du Centre d'études germani-
ques, janvier 1972, cité par Belot (R.), Henri Frenay, op. cit , p. 53.
2 René Capitant était au centre le cotuteur de Frenay. Professeur à l'université de Stras-
bourg, replié à Clermont-Ferrand, puis muté à Alger en 1941, il devait jouer un rôle impor-
tant dans le ralliement au général de Gaulle de l'Afrique du Nord, alors sous l'emprise gi-
raudiste et américaine, en créant, avec Paul Coste-Floret, la branche algérienne du mouve-
ment Combat.
3 A Strasbourg, devait écrire l'abbé René de Norois, Frenay « se heurte au national-
socialiste, comme on se heurte à un animal dangereux, toutes ses énergies rassemblées, prêt
à bondir ... » (Pierre de Norois, Compagnon de la Libération. Aux origines d'un grand
dessein. Réflexions d'un ami et d'un témoin, in Chilina Frenay, Témoignages pour Henri
Frenay, op. cit., p. 30).
4 A Strasbourg, Frenay rédige, de sa propre initiative, un rapport sur le fonctionnement pé-
dagogique du centre. Ce mémoire de dix-sept pages prouve les qualités d'analyste politique
de celui qui était le plus brillant officier de sa promotion. Assorti de nombreux tableaux, ce
mémoire témoigne du goût de Frenay, que nous retrouverons dans la Résistance, pour les
graphiques et les diagrammes.
32 fois n'ai-je pas relevé dans la bouche de nos maîtres un accent de tendresse
pour ce pays qu'ils aimaient, mais qui, si justement alors, les inquiétait'. »
Ajoutons que les graines que Berty avaient semées, fructifient à Strasbourg.
René Roos, qui a connu Frenay à ce moment-là, devait écrire : « Je m'étais lié
avec lui et avais constaté que presque tous les Cyrards évoluaient très rapi-
dement. Arrivés au Centre avec une mentalité conservatrice, et parfois réac-
tionnaire, ils en ressortaient avec une mentalité d'humanistes'. » Et René
Ross d'assurer que Henri Frenay était alors « libéral, sinon de gauche ».
Durant son année d'études à Strasbourg Frenay rédige un mémoire sur la mi-
norité allemande de Haute-Silésie polonaise, qu'il signe le 1" juin 1938. A la
veille de la guerre. Ce sujet austère lui permet de s'ouvrir à l'un des problè-
mes du moment, résultant de la « mauvaise paix » de 1919, à savoir
l'existence de petites communautés allemandes, opprimées par les pays qui
les englobent, et qu'Hitler, pour qui elles sont des « lambeaux arrachés à la
chair allemande », entend réunir au grand Reich allemand.
Henri Frenay tire plusieurs leçons de son séjour à l'Université de Strasbourg.
Une leçon de géopolitique tout d'abord, qui complète la « leçon d'Europe »
prodiguée par Berty Albrecht. Frenay réalise alors que l'Europe est un espace
complexe, dans lequel les minorités opprimées sont autant de poudrières ris-
quant à tout moment d'exploser. La deuxième leçon est une leçon de résis-
tance. Ces peuples, placés sous un joug étranger, ne peuvent retrouver leur li-
berté qu'en résistant à l'oppresseur, en se révoltant. Et qu'importe si, dans le
cas étudié, ce sont des minorités allemandes qu'il défend contre l'Etat polo-
nais. Frenay devait d'ailleurs insister par la suite sur l'influence de son séjour
à Strasbourg concernant son entrée en résistance :
« Je force à peine les termes si je dis que c'est ici même (Strasbourg) que la
Résistance que j'ai faite a pris naissance. Sans l'enseignement qui m'a été
dispensé, je ne sais pas si j'aurais réagi de la même manière. Si j'ai pu trouver
en moi la détermination de fonder notamment Les Petites Ailes Française
l'Armée Secrète, c'est parce qu'au Centre on m'avait (sic), Vérités, Combat,
enseigné le caractère de la guerre qui menaçait. »
Dernière leçon enfin, les peuples d'Europe, pour vivre en paix, doivent faire
bloc contre le nazisme pervers et dominateur, et oublier à terme leurs querel-
les nationales, pour s'unir dans le cadre d'une grande Europe.
Association des anciens du Centre d'études germani-' Frenay (H.), Hommage au Centre,
ques, janvier 1972, cité Belot (R.), Henri Frenay, op. cit., p. 53.
2 Lettre de René Roos au général de Bénouville, 7 novembre 1989. Fonds J. Cherasse, cité
par Belot (R.), Henri Frenay, op. cit., p. 83.
33 On peut donc légitimement penser que Frenay le résistant et Frenay
l'européen, sont en germe dans le séjour effectué au Centre d'Etudes Germa-
niques de Strasbourg.
Ajoutons que Frenay a acquit, au travers de l'enseignement universitaire reçu
à Strasbourg, un certain nombre d'outils méthodologiques, concernant la col-
lecte et le traitement de l'information, l'analyse des faits, la construction d'un
argumentaire et la rédaction de textes, qui lui permettront de multiplier les ar-
ticles dans des journaux clandestins, et de rédiger maints rapports à
l'intention de ses troupes ou de Londres.
Frenay propagandiste de l'antinazisme
Ayant été initié à la réalité du nazisme, Frenay monte au créneau pour faire
connaître sa calamiteuse découverte. Affecté, en 1938, à la sortie du Centre
de Strasbourg„ au 2e Bureau de l'état-major de la 17e Région à Toulouse', et
chargé des cours de perfectionnement des officiers de réserve d'état-major, il
déclare, en septembre, que « l'armée allemande est animée d'une mystique
aux dangereux effets 2 », et qu'elle « partira demain, non plus comme à une
guerre fraîche et joyeuse, mais comme à une croisade », chefs et soldats étant
« inspirés par une foi quasi religieuse ». Pour comprendre ce que sera l'esprit
de l'armée allemande, il suffit, assure Frenay, d'entendre à la radio « les hur-
lements de la foule, ce délire frénétique, cette hystérie collective » qui ac-
compagnent les discours du Führer.
Au début de 1939 le « missionnaire » Frenay, fort de « l'effet considérable »
produit sur son auditoire par ces décapantes envolées oratoires, entreprend de
parcourir les villes du Sud-Ouest pour traiter, à l'intention notamment des
membres des services de renseignement, de « l'idéologie nationale-socialiste
à la conquête de l'âme allemande ». La guerre, déclare Frenay, sera pour
l'Allemagne le moyen d'« extirper l'hérésie et (de) faire triompher la Vérité
éternelle ». Et l'orateur d'affirmer : « Les hérétiques, ce sont les démocrates,
les rationalistes, les humanistes, les libéraux. C'est nous, messieurs. Aussi la
guerre que nous serons peut-être appelés à subir sera la guerre des idées dont
les bombes seront les meilleurs arguments.
Ce que nous aurons à défendre, c'est un bien plus précieux encore que nos
existences, nos foyers et la douce terre française. C'est la liberté de nos es-
prits, c'est notre conception du monde et de la vie.
Frenay sera alors chargé d'une tâche qu'il prendra soin d'occulter, l'organisation d'un
camp où devaient être rassemblés quelque 30 000 réfugiés antifranquistes.
'Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 27.
34 Voilà ce qu'il faut dire et répéter autour de nous. Il n'y a plus que cela qui
compte. »
« J'ai tenté alors, devait écrire Frenay dans son Hommage au centre, de faire
comprendre autour de moi le danger mortel qui nous menaçait. (...) Chaque
fois, je réunissais quelques dizaines ou quelques centaines d'officiers de ré-
serve, devant qui j'expliquais la nature profonde du nazisme et les valeurs
fondamentales qu'il menaçait. Je crois pouvoir dire que grâce au Centre, j'ai
contribué à réarmer moralement une partie de ce Midi languedocien où il fait
bon vivre et pour qui le Rhin est si loin. »
Ses supérieurs ne tardent pas à reconnaissent les talents de conférencier de
Frenay. Son chef d'état-major note, le 29 septembre 1939, qu'il « a fait des
conférences d'instruction Deuxième et Troisième Bureau tellement appré-
ciées de ses différents auditoires que sa collaboration à toutes sortes de cours
a été sollicitée de tous côtés ». Henri Frenay se montre à cette occasion, « un
brillant officier d'une intelligence exceptionnelle, d'une culture générale très
remarquable ». « Instructeur d'élite », Frenay se trouve à l'aise dans « les
questions les plus neuves et les plus difficiles » et apte à prendre les
« initiatives les plus hardies ». Appréciation prémonitoire s'il en est.
L'influence de Berry Albrecht et son année passée à Strasbourg ont fait
d'Henri Frenay un autre homme Sa fougue naturelle, il allait désormais la
mettre au service de la cause qu'il venait de faire sienne. L'« éveil politi-
que » l'emportant sur le « traditionalisme » familial, le Frenay résistant n'est
pas loin de naître. Mais il lui faudra, pour parfaire son désir d'engagement et
d'action, qu'il connaisse les épreuves de la guerre et de l'occupation.
Cette évolution, la dernière que Frenay devait connaître au cours de ses an-
nées de formation, l'ultime rapport que lui consacre l'autorité militaire, en
1939, la laisse deviner : « Très actif, ardent, énergique, aime à se dépenser
pour le bien du service, capable des initiatives les plus hardies. »
Des qualités qu'il saura faire fructifier dans la Résistance.
Fait prisonnier, Frenay s'évade et rejoint Marseille
Puis, c'est la guerre. Le capitaine Frenay est affecté à l'Etat-major du 17e
Corps d'armée, à Ingwiller, puis au 3° Bureau du 43e Corps d'armée de forte-
resse, dirigé par le général Lescanne, et chargé de protéger la ligne Magino.
Très vite, son Corps est contraint de faire retraite jusqu'au pied des Vosges.
L'ennemi continuant sa progression, le général Lescanne, se trouve acculé sur
le Donon, qu'il constitue en réduit défensif, déclarant que son PC, installé
35 dans un abri en béton datant de la Première Guerre mondiale, « sera défendu
jusqu'à la dernière extrémité » et que « personne ne se rendra' ».
Le 14 juin 1940, Frenay écrit à sa mère :
« Il est probable que tout est perdu. Je vous envoie ci-joint un chèque de 20
000 francs à percevoir au Crédit Lyonnais de Toulouse.
Prenez une auto, même un taxi, et allez toucher cet argent. Cela vaut mieux.
Je suis désespéré. J'espère qu'on se battra encore.
Tendrement
Y ouyou2. »
Le 16 juin, le maréchal Pétain, à peine nommé chef du gouvernement, lance
un Appel aux Français. Diffusé à la radio le 17 juin, cet appel est entendu par
Frenay, alors qu'il n'entend évidemment pas, le lendemain 18 juin, celui du
général de Gaulle,
Frenay décrit l'événement dans La nuit finira :
« Brusquement, au travers du grésillement, nous entendons : « Le maréchal
Pétain vous parle. » Cet appel, tous les Français de ma génération le connais-
sent, mais peut-être ceux qui l'ont écouté en direct, comme moi, pendant les
combats et dans le bruit des canons, peut-être ceux-là n'ont-ils pas oublié la
douloureuse densité des mots que nous entendions et qui, inexorablement,
lourdement, tombaient comme les notes d'un glas :
« ... Je fais le don de ma personne à la France pour atténuer son malheur...
C'est le coeur serré que je vous dis qu'il faut cesser le combat... Je me suis
adressé cette nuit à l'adversaire pour lui demander s'il est prêt à rechercher
avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l'honneur, les moyens de mettre
un terme aux hostilités... »
Pas un mot entre nous pendant un long moment. Mâchoires serrées, mon re-
gard fuit celui des autres, car je sais que j'y verrais des larmes comme celles
que je sens sur mes joues.
Là-bas, on entend le tac-tac des mitrailleuses. Ils ne savent rien, heureuse-
ment, mais demain... ?
— Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible, répète sans cesse, hébété, le
capitaine X... En un mois, nous ne pouvons pas être définitivement battus.
— On ne peut pas comprendre, se dit à lui-même, à voix basse, le lieutenant
Y... Mais le Maréchal est là. Il imposera le respect aux Allemands ! Tout de
même ! C'est Pétain !.
Pour moi aussi, Pétain est un grand nom. Alors... ? »
1 Cité par Belot (R.), Henri Frenay, op. cit., p. 91.
Ibid, p. 92.
36 Dans un rapport adressé au général d'armée, secrétaire d'Etat à la guerre, en
octobre 1940, Frenay écrit : « Ce fut la période la plus difficile de notre brève
campagne. Chacun avait entendu le discours radiodiffusé du maréchal Pétain
annonçant l'ouverture des négociations avec l'ennemi. Le sort du Pays était
fixé, il ne restait plus qu'à sauver notre honneur de soldats. Il convient de
rendre hommage à la magnifique tenue de nos troupes qui se sont battues
alors que tout était perdu, que l'Armistice n'était plus qu'une question de
jour'. »
Contrairement à d'autres résistants, Henri Frenay a donc connu la guerre. La
vraie guerre, atroce et meurtrière, et pas seulement cette fausse guerre bapti-
sée par dérision : « La drôle de guerre ».
Le 22 juin c'est l'armistice. Mais les combats se poursuivent dans le « réduit
des Vosges ». Trois jours après la signature de l'armistice, Frenay et le 43e
CA sont faits prisonniers. Le 26 juin, le général Lescanne « un vieux brave' »,
adresse à ses hommes l'ordre général n°91, qui « sonne comme un coup de
canon », et sera le dernier :
« Sourd aux bruits d'armistice qui peu à peu gagnaient en consistance, défen-
dant sans espoir une cause où tout était perdu sauf l'honneur, privé de toutes
relations avec les années voisines et avec les ressources du pays, réduit aux
seules munitions, aux seuls approvisionnements que, par des prodiges
d'ingéniosité, d'activité, son Etat-major recueillait dans les dépôts épars et
oubliés, luttant jour et nuit, sans sommeil, avec des troupes arrivées à
l'extrême limite de l'effort humain, il a tenu bon, encerclé par seize divisions
allemandes, jusqu'à l'épuisement de ses ressources et de ses munitions.
Son chef a refusé de l'associer à la capitulation générale des Ille, Ve et VIIIe
Armées. Le 43' a tenu deux jours de plus. (...) Il a tenu jusqu'au 24 juin le
dernier coin de la terre d'Alsace, le point le plus septentrional du front fran-
çais, il a tiré là-haut le dernier coup de canon.
Restez fiers. Restez confiants. Restez fidèles les uns aux autres. Les jours de
deuil auront leur fin. »
Des paroles qui devaient s'inscrire en lettres de feu dans l'esprit d'Henri Fre-
nay.
Ses supérieurs couvrent d'éloges le comportement du capitaine au cours de
ces tragiques journées : « Officier plein d'allant, affecté au 3' Bureau du 43°
CA, écrit le général Vidal. S'est dépensé sans compter pendant la période ac-
tive de mai juin 1940. A exécuté de façon brillante des liaisons difficiles avec
' Cité par Belot (R.), Henri Frenay, op. cit., p. 91.
' Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 18.
37 les unités engagées dans une dure retraite, faisant preuve d'une énergie et
d'un courage exemplaire. »
Frenay obtient en outre, le 21 juin 1940, au col du Donon, une citation :
« Officier courageux ayant assuré en juin 1940, dans les Vosges, pendant les
dernières journées de la campagne, la liaison avec les unités d'infanterie.
Grâce à son activité et à son mépris du danger, a assuré à ces unités, malgré
les communications précaires, l'appui de l'artillerie et le ravitaillement en
munitions. A relevé par son rayonnement les courages ébranlés par les bruits
d'armistice de plus en plus consistants, au moment où les troupes ne luttaient
plus que pour l'honneur des armes, devant les attaques allemandes répétées'.
N'ayant qu'une seule idée en tête, poursuivre le combat, Frenay ne se satisfe-
ra pas longtemps de sa condition de prisonnier. Capturé le 25 juin, il s'évade
le 26, en compagnie de l'adjudant Bourguet 2. « C'est au crépuscule après plu-
sieurs tentatives infructueuses que, d'un bond, nous sautons sur la route entre
deux sentinelles'. »
Le risque est énorme, « tout prisonnier évadé repris après le 30 juin (devant
être) passé par les armes immédiatement et sans jugement », selon une déci-
sion du général commandant le XXVe CA allemand.
Les deux compagnons, « au prix de fatigue et de dangers perpétuels' », tra-
versent les Vosges, « passant d'un col à un ballon », avant d'atteindre le Jura,
par la Haute-Saône. Quinze jours de marche, la nuit de préférence, en évitant
soigneusement routes et chemins. Quinze jours durant lesquels Henri Frenay
est devenu clandestin avant l'heure. Après avoir troqué leur uniforme contre
un costume civil, les deux évadés franchissent, le 3 juillet, près d'Arbois, la
ligne de démarcation, « cachés sous des colis et des sacs » empilés dans une
camionnette à bord de laquelle un voyageur complaisant les avait pris. « En
approchant de Lyon, ma ville natale, les paysages me deviennent de plus en
Cette citation fut homologuée par le général Huntziger, le 4 juillet 1941. Elle comporte
l'attribution de la Croix de guerre 1939-1940, avec étoile de vermeille. ( O.G. n°657/C du
04. 07. 1941.)
« Signe des temps ! écrit Frenay, dans La nuit finira, je ne trouve pas un officier pour
m'accompagner. Tous ont confiance dans la parole du vainqueur ». Ce « vainqueur » qui
avait d'ailleurs déclaré aux prisonniers : « Dans quelques jours vous serez rendus à votre
gouvernement. »
3 Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 19.
Le colonel commandant son unité devait décerner un blâme à Henri Frenay, pour s'être
évadé, et n'avoir pas partagé le sort de ses hommes faits prisonniers.
4 Appréciation de ses supérieurs pour l'année 1940. (Dossier militaire du capitaine Henri
Frenay).
38 Mémoires : Bourg-en-Bresse, plus familiers, devait écrire Frenay dans ses
Mâcon, les coteaux du Beaujolais, la Saône paresseuse, les toits de moins en
moins pentus et dont les tuiles romanes annoncent déjà la Provence. »
Le 9 juillet, Frenay est à Lyon. Ce même jour, à Vichy, Pétain devient maître
de la France. Parvenu dans sa ville natale, le premier soin de Frenay est de
télégraphier à sa mère : « Evadé. Arriverai à Ste-Maxime dès que possible.
Tendrement. Henri Frenay. »
« Notre retour, devait écrire Frenay, avait duré exactement 15 jours, dont 14 à
travers les bois et les champs. Si mon camarde et moi avions maigri respecti-
vement de 11 et 9 kilogrammes, nous étions cependant largement récompen-
sés par cette inoubliable impression de liberté que l'un et l'autre, en silence,
nous ressentions'. »
C'est en train que Frenay termine sa traversée du territoire Embarqué à Per-
rache, il prend la direction de Sainte-Maxime, où il parviendra aux alentours
du 15 juillet. Sur le point d'arriver, Frenay devait déclarer avoir songé à sa
famille, à ses amis, dont il aurait bientôt des nouvelles. C'est surtout Berty
Albrecht, qui avait été son mentor socio-politique, en même temps que son
amie, qu'il aurait alors évoquée. « Longuement je pense à elle, écrira-t-il dans
La nuit finira ; je la connais depuis cinq ans et nous sommes liés d'une pro-
fonde amitié. Je revois sa villa, La Farigoulette, à Beauvallon ; sa famille, ses
enfants, nos sorties en mer, Pampelonne, Camarat, puis Paris. C'était
l'époque du Front populaire pour lequel elle militait. Son enthousiasme était
grand et total son besoin d'engagement.
« Où peut-elle bien être en ce moment ? Après l'Ecole des surintendantes
d'usine, elle avait été engagée aux usines Fulmen. Elle y était encore le 9 mai
au soir, il y a un peu plus de deux mois, quand, ma permission finie, elle me
raccompagna sur le quai de la gare de l'Est. Le lendemain même, la ruée al-
lemande se déclenchait. Elle en avait comme moi le pressentiment. A-t-elle
été mêlée au flot des réfugiés ? Et Mireille et Freddy, ses enfants ? Est-elle
revenue à Paris ? Comment la retrouver ? »
Frenay finira par recevoir, par l'intermédiaire de sa famille, une « brève let-
tre » de Berty Albrecht. Une lettre qui est pour lui « un cri de détresse et aussi
un cri de révolte, le cri d'un blessé grave qui veut encore combattre 2 ». Berty
et Frenay sont toujours sur la même longueur d'onde. Aussi est-ce côte à côte
qu'ils vont continuer la lutte. Mais l'enjeu de leur combat présentera désor-
mais, au sens propre du terme, un caractère vital.
op. cit., p. 96. Cité par Belot (R.), Henri Frenay,
2 La vie et la mort de Mme Albrecht, héroïne de la Résistance française, racontées par M.
Henri Frenay, op. cit.
39 Les retrouvailles avec sa mère sont émouvantes, mais brèves. La vie doit
continuer. Le 27 juillet 1940, Frenay est affecté, sur recommandation du très
anglophile colonel Louis Baril, qui apprécie cet ancien stagiaire du Centre
d'études de Strasbourg, à l'état-major du commandant d'armes de la place de
Marseille. Il se retrouve donc au sein de cette armée d'armistice qui, pour lui
et nombre de ses camarades, ne peut qu'être destinée à préparer la reprise des
combats. Qui plus est, c'est au 2 e Bureau que Frenay est versé, un organisme
dont certains des membres — qualifiés par la suite de « maréchalo-
résistants », se préoccuperont eux aussi, tout en restant fidèles au maréchal
Pétain, de préparer secrètement la revanche.
Nommé adjoint au major de garnison de la 15 e région militaire, c'est l'esprit
bouillonnant de projets de revanche que le capitaine Frenay rejoint la citée
phocéenne. Il a trente-cinq ans.
40 CHAPITRE II
PREMIERS PAS DANS LA RESISTANCE
Réveiller les Français sans les diviser
« Accepter ? Se coucher ? Se résigner ? » Pour le capitaine Frenay, « il ne
peut en être question ». Lui, qui n'a « pas assimilé la défaite' », qui « ne la
comprend pas » à qui elle « est étrangère ». L'officier courageux, qui a fait
ses preuves au combat dans les Vosges, demeure encore plongé « dans
l'univers qui a précédé la guerre, lorsque la France était forte, respectée pour
sa lointaine victoire de 1918. » Mais, dès son retour, ses yeux se dessillent.
Frenay est confronté à une réalité qui le navre. Il trouve un pays qu'il ne re-
connaît pas. « Chacun est rentré chez soi », selon la formule de Jean Cassou.
Et Frenay constate avec honte le « lâche soulagement » des Français, face à
l'armistice. Une majorité de gens autour de lui acceptent sans rechigner la dé-
faite, trouvant même du confort à la situation, et les occupants fort
« corrects ». Frenay a du mal à comprendre : « De ces gens qui m'entourent,
je suis séparé par un abîme. » J'ai échappé à la défaite en m'évadant. « Je suis
libre, mais eux, mes voisins, ne le sont plus. Ils sont des vaincus, je ne le suis
pas. » « La France, dans sa majorité était pétainiste, assise, scléro-
sée » confirmera Emmanuel d'Astier, le fondateur du mouvement de résis-
tance Libération.
Cette population amorphe, soumise, comme anesthésiée, ayant abdiquée toute
fierté nationale, il convient, estime Frenay, de la réveiller. De lui ouvrir les
yeux. De lui faire comprendre que s'opposer aux Allemands, n'est pas
s'opposer au Maréchal, mais au contraire souscrire à ses voeux secrets. Lui
qui a battu les « boches » en 1918, et qui pour l'heure est contraint de ruser
avec eux. L'action de la Résistance naissante prendra donc la forme, avant
d'avoir les moyens de passer à l'action armée, d'une « guerre psychologi-
que ». Mais une « guerre » difficile à conduire, car il ne faut surtout pas divi-
ser les Français. « Je n'ai jamais pensé, devait déclarer Frenay, que tous les
honnêtes gens étaient d'un côté, et que tous ceux qui ne nous suivaient pas ou
Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 25. nous étaient opposés étaient de « mauvais Français ». Penser autrement eût
été méconnaître gravement et injustement la situation psychologique du Pays.
Le traumatisme provoqué par une défaite fulgurante, la caution donnée au
nouveau régime (celui de Vichy) par son fondateur le maréchal Pétain, au-
réolé du prestige de ses étoiles et de son passé militaire, le discrédit jeté sur le
régime défunt, les effets d'une propagande insidieuse, n'avaient pu avoir
d'autre résultat que de précipiter la majorité du Pays, singulièrement en zone
libre, derrière le « vainqueur de Verdun », afin de soutenir ses efforts tendant,
disait-il, à la rénovation nationale'. »
Dans cette « Résistance » d'avant la « Résistance », Frenay devait s'engager
avec, selon le colonel Passy', « un dynamisme souvent brouillon », mais
compensé par « une évidente générosité de coeur ».
Querelle autour d'un manifeste
Celui que Laure Moulin devait qualifier de « courageux pionnier de la Résis-
tance », se met donc à l'ouvrage. L'arme essentielle de la résistance à
l'occupant est pour l'heure la propagande. Il s'agit de faire partager aux Fran-
çais l'idée que rien n'est perdu. Que l'Angleterre n'est pas atteinte 3. Que
l'armée d'armistice attend, l'arme au pied, en Afrique du Nord, le moment
d'agir. Bref, que la France peut se ressaisir. Après avoir convaincu, il faudra
se mettre en état d'agir. Et pour cela recruter, s'organiser, s'armer. Tel est le
but du « manifeste » que, sans en avoir parlé à personne, Frenay couche sur le
papier, après avoir rejoint le midi de la France.
« Le soir, seul dans ma chambre', je rédige un manifeste. Il dit pourquoi on ne
peut et on ne doit accepter la défaite, pourquoi on ne peut et on ne doit affi-
cher une mentalité de vaincu. Le combat n'est pas fini. Il est d'abord celui de
Cité par Belot (R.), Henri Frenay, op. cit., note 17, p. 99.
2 Dès juillet 1940, de Gaulle avait nommé à la tête du 2' Bureau de son Etat-major (rebapti-
sé SR, puis, en 1942, BCRA : Bureau Central de renseignements et d'action), le capitaine
Dewavrin, alias « Passy ». Polytechnicien et professeur de fortifications à Saint-Cyr, De-
wavrin, après avoir été rapatrié de Norvège, s'était rallié au général de Gaulle et avait re-
joint Londres. Il avait alors 29 ans. A la tête du BCRA, Passy devait assurer les liaisons
entre la France Libre et la Résistance intérieure. Passy avait pour adjoint l'officier de ré-
serve, André Manuel.
3 Frenay assure, dans ses Mémoires, que sa décision de « résister », qui s'est traduite par la
rédaction d'un manifeste, a été très précisément prise le 27 juillet 1940, après avoir appris
le rejet par Churchill des propositions de négociation présentées par Hitler.
Pour Jacques Baumel, le manifeste a été rédigé par Frenay, avec le capitaine Chevance et
quelques amis, « sur une table d'un café du Vieux Port », (Baumel (J.), Résister. Histoire
secrète des années d'Occupation, op. cit., p. 64.
42 l'esprit contre la barbarie et le paganisme en attendant et préparant le recours
aux armes des Français pour leur libération'. »
Frenay travaille à son texte une partie de la nuit. Inquiète, sa mère frappe à sa
porte.
« — Mon petit que fais-tu donc si tard ?
— Je pense à ce qui se passe, maman, et j'essaie de mettre un peu d'ordre
dans mes idées. »
Cachant à sa mère la décision qu'il vient de prendre, Frenay considère la ré-
ponse qu'il lui a faite, et dont il dit ignorer pourquoi elle a spontanément jailli
de ses lèvres, comme son « premier acte clandestin ». Il n'est pas innocent
que ce soit sa mère qui l'ait provoqué.
Son texte rédigé, Frenay médite sur le parti qu'il vient de prendre, et
s'interroge sur la manière dont son manifeste sera reçu. « Maintenant, dans
ma chambre, je suis seul. Allongé tout habillé sur mon lit, par la fenêtre je
vois les étoiles — je n'ai pas sommeil. Dans ma tête les idées affluent et
s' entrechoquent. Je suis agité mais heureux de la détermination que j'ai prise.
La défaite nous a plongés dans la nuit, mais demain la nuit finira. »
Ce document capital, qui peut être considéré comme la charte de la
« première Résistance », impulsée par Frenay dans le Sud-Est de la France, a
malheureusement disparu. « Ce texte, écrit Frenay en 1973, je ne l'ai plus.
C'est pour moi un grand regret (... ) Je me rappelle seulement la dernière
phrase : « ...Puisse le Maréchal Pétain vivre assez longtemps pour assister au
couronnement de notre oeuvre. » Plus de trente ans après sa diffusion, Frenay
n'hésite donc pas à « signer » son manifeste, en rappelant la déclaration
d'allégeance au maréchal Pétain qu'il contenait, et cela en dépit des reproches
que lui vaudra sa franchise.
Or, il se trouve, que fouillant en 1989 dans les archives du BCRA, à la Bi-
bliothèque nationale, cet infatigable dévoreur de vieux papiers qu' est Daniel
Cordier', découvre un texte, non signé et non daté, intitulé : « Manifeste de la
Révolution nationale' ». Beaucoup plus « étoffé, précis et circonstancié », que
1 Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 28.
2 Daniel Cordier était l'ancien secrétaire de Jean Moulin, et son homme lige, qui consacra
une large partie de sa vie à défendre la mémoire de son patron, contre Henri Frenay no-
tamment, qui l'accusait d'accointance avec le PC. (Voir chapitre XVI, Le temps des polé-
miques.)
3 Daniel Cordier reconnaît ne pas être le premier à avoir mis la main sur un « manifeste »
émanant, si non de Frenay lui-même, du moins de son mouvement, le MLN. Jean-Marie
Guillon, dans sa thèse sur la Résistance dans le Var, et Jean-Louis Cuvelliez, dans son mé-
moire-maîtrise sur le mouvement Combat en Haute-Garonne (1987), l'avaient précédé.
(Cordier (D.), Jean Moulin. L'Inconnu du Panthéon, t. 3, pp. 954-955.)
43 l'appel à la résistance lancé par le général Cochet, le 6 septembre 1940, le
« manifeste » déniché par Cordier semble bien être un texte majeur, destiné à
placer sur les rails la Résistance française.
Ceci étant, une interrogation majeure apparaît d'emblée : ce manifeste est-il
bien celui que Frenay déclare avoir rédigé, le 27 juillet 1940, dans sa petite
chambre de Sainte-Maxime ? Les résistants devaient se déchirer, autour de
cette question cruciale.
Le document publié par Cordier devait en effet faire couler beaucoup d'encre,
et déclencher d'infinies controverses. Ce n'est pas tous les jours qu'un docu-
ment de cette importance est mis au jour. Accompagné d'une excitante aura
de mystère, et d'une prometteuse réputation sulfureuse, le texte « Cordier »
fait converger vers lui l'attention, non seulement des résistants, mais égale-
ment des historiens, depuis les plus sérieux jusqu'aux amateurs sans scrupule,
uniquement en quête de révélations susceptibles d'attirer sur eux l'attention
du public, en mobilisant les médias.
Pourquoi tant de bruit autour de ce texte ? Pour la simple raison qu'il
contient, concernant Henri Frenay, l'un des « grands » de la Résistance, des
« révélations » qui « dérangent' », et brouillent l'image qu'on avait de lui.
Le manifeste tendrait en effet, selon son découvreur et exégète, à rien moins
qu'à mettre Pétain, la Révolution nationale et la Résistance, dans le même
sac.
Tentons de démêler les fils de ce qui fait figure d'imbroglio historico-
idéologique, en évoquant les interrogations que pose ce document, jeté par
Daniel Cordier en pâture à la sagacité des historiens et à l'avidité des médias,
en réponse, assurent les partisans de Combat, à son incapacité à riposter aux
attaques de Frenay, lors de la fameuse émission des Dossiers de l'écran, le 11
octobre 19'77, au cours de laquelle Frenay évoqua le cryptocommunisme de
Jean Moulin.
La première question suggérée par ce texte, concerne évidemment son auteur.
Qui l'a rédigé ? La perplexité est permise, face à un document non signé', et
qui, devant être diffusé clandestinement, n'a pas été publié. Daniel Cordier
l'attribuant d'emblée à Henri Frenay, en raison notamment de la présence de
la « fameuse phrase » (J.-P. Azéma ) : « Puisse le maréchal Pétain vivre assez
longtemps pour assister au couronnement de son oeuvre », provoque une levée
1 Azéma (J.-P.), Contre une histoire pieuse, op. cit., et Cordier (D.), Jean Moulin. l'Inconnu
du Panthéon, t. 3, op. cit., pp. 1331-32.
2 Aucun des exemplaires retrouvés n'est signé. Chevance assure pourtant que le texte que
lui a remis Frenay à Marseille, en août 1940, était signé « Molin », premier pseudonyme de
Frenay, et abréviation de « Mouvement de Libération nationale ».
44 de bouclier chez les fidèles de Frenay, qui estiment que le contenu de ce texte
— un hommage à Pétain et un antisémitisme avéré — ne peut émaner d'Henri
Frenay.
La première personne à monter au créneau est Chilina Frenay, la veuve du
capitaine. Le Monde ayant, à l'automne 1989, publié de larges extraits du ma-
nifeste, avec un commentaire de Jean-Pierre Azéma, Chilina répond, en po-
sant publiquement à Daniel Cordier, dans ce même journal, une série de
questions — qui n'entraîneront d'ailleurs aucune réponse. Pourquoi Cordier
n'a-t-il pas interrogé les témoins pour rédiger son livre' ? Les Bourdet, Bé-
nouville, Monod, Teitgen et autre Chevance-Bertin , étaient tout disposés à
l'éclairer. Pourquoi surtout, n'avoir pas parlé du manifeste avec celui à qui il
l'attribuait, et avoir attendu sa mort (1988) pour le révéler 2 ?
L'ancien résistant, et auteur d'une magistrale « Histoire de la Résistance en
France », Henri Noguères, prend le relais, déclarant « sérieusement contesta-
bles » les révélations de Cordie?. Puis c' est le tour de Claude Bourdet de
s'élever, dans le Nouvel Observateur dont il est le fondateur, contre la
« tentative de faire passer Frenay pour un homme de droite et un vichyste, sur
la foi d'un texte que Frenay aurait rédigé en novembre 1940, et dont ni moi,
ni sans doute les autres adjoints de Frenay n'ont jamais eu connaissance 4 ».
Claude Bourdet assure par ailleurs, qu'il reçoit « tous les jours des coups de
téléphone indignés d'hommes et de femmes d'orientation politique différente,
qui ont été choqués, blessés par les divagations de Cordier sur Frenay 5 ». En
terminant la lettre qu'il adresse à Hessel, un ami de Cordier, Claude Bourdet
déclare que le texte publié est « un faux », et que Cordier n'aurait jamais dû
faire figurer le nom de Frenay au bas d'un document, dont la responsable du
service des Archives, elle-même, assure qu'il est impossible de l'attribuer « à
qui que ce soit ».
Après ces propos mesurés, viennent les outrances. Voire les injures. Un an-
cien de Combat, fidèle de Bénouville, Armand Magescas, accuse Cordier de
n'avoir « pas hésité à utiliser un faux pour tenter de salir la mémoire d'Henri
Frenay ». « En vérité, conclue Magescas dans la lettre qu'il adresse à Cordier,
' Il s'agit de Jean Moulin. L'Inconnu du Panthéon, publié en 1989, un an après la mort de
Frenay, dont une postface de 122 pages traite, de manière précise et détaillée, du
« Manifeste de la Libération nationale », démontrant qu'il émane bien de Henri Frenay.
2 Voir chapitre XIV, Chilina interpelle Daniel Cordier.
3 Noguères (H.), Les biographies les plus longues ne sont pas forcément les meilleures, Le
Monde, 15 novembre 1989.
' Bourdet (CL.), Cordier va trop fort, Le Nouvel Observateur, 26 octobre 1989.
5 Bourdet (CL.), Lettre à Stéphane Hessel, 10 novembre 1989, cité par Belot (R.), Henri
Frenay, op. cit., p. 169.
45 vous n'êtes pas historien, mais un faussaire, un menteur et un jean-foutre.
Soyez assuré de mon mépris'. »
Charles Benfredj, l'avocat de Frenay, enfonce le clou, en prenant violemment
à partie Daniel Cordier, l'accusant d'avoir « tenté d'attribuer faussement, de
mauvaise foi et avec préméditation à un disparu la paternité d'un texte igno-
minieux2 ».
Dans le but de démontrer que le document « Cordier » est bien un « faux »,
les partisans de Frenay, décident de l'« autopsier » (R. Belot), et Combat de
se livrer à une « opération vérité », en dépêchant aux Archives nationales, le 8
novembre, trois compagnons de la Libération : le général Chevance-Bertin,
Claude Bourdet et l'abbé René de Naurois, auxquels se joignirent Jacqueline
Bernard et Mireille Albrecht. Bénouville, l'organisateur de cette « Leçon de
choses archivistique « (R. Belot), fait parvenir aux membres du
« commando » une grille de lecture, élaborée par Pierre-Henri Teitgen, com-
portant les points suivants : « 1. Le texte que présente M. Cordier comme
étant celui qu' à rédigé Frenay est-il effectivement classé dans les Archives
nationales ? 2. Est-il manuscrit ou dactylographié ? 3. Est-il daté et signé ? 4.
S'il peut être daté, est-ce du 27 juillet 1940, date à laquelle Frenay déclare
dans son ouvrage La nuit finira (p. 28) qu'il a rédigé son manifeste, et donc
avant l'entrevue de Montoire, ou bien est-ce après cette entrevue, en novem-
bre 1940 comme le soutient M. Cordier ? 5. Le texte des Archives nationales
contient-il des annotations susceptibles d'en révéler l'origine telles que puise
être écartée toute possibilité de manipulation 3 ? »
A la suite de cette contre-enquête, Combat publie le communiqué suivant :
« De cet examen il résulte que le document conservé aux Archives ne com-
porte aucune indication permettant de l'identifier avec le manifeste authenti-
que rédigé par Frenay le 27 juillet 1940. Ce manifeste authentique, le docteur
Recordier et sa fille, le Général Chevance-Bertin, le général F. Guinot et le
colonel Teulière l'ont eu entre les mains dès juillet-août 1940. C'est un texte
manuscrit, d'une page et demie, qui était signé Molin (contraction de Mou-
vement de Libération Nationale) : il ne contenait aucune des phrases exploi-
tées par Daniel Cordier pour attribuer à Henri Frenay des sentiments et des
projets qui n'étaient absolument pas les siens. »
Conclusion : le texte publié par Cordier existe bien. Ce dernier n'est donc pas
un faussaire, mais le doute subsiste quant à la paternité d'un tel texte.
' Lettre du 19 décembre 1989. Cette lettre commence par « Monsieur (si l'on peut dire) ».
2 Benfredj (Ch.), L'affaire Jean Moulin. La contre-enquête, op. cit., p. 130.
3 Cité par Belot (R.), Henri Frenay, op. cit., p. 170.
46 Les « fans » de Frenay ne désarment cependant pas, expliquant que la décou-
verte de Cordier serait celle d'un faux, rédigé par le BCRA, dans le but de
déconsidérer celui avec qui Londres n'avait guère d'atomes crochus. J.-P.
Azéma estime qu'il s'agit-là d'une « pure malveillance », la preuve ayant été
faite que le document a été transmis à Londres, en 1941, par le réseau du co-
lonel Rémy, et archivé par les services de la France Libre, avant de parvenir
aux Archives nationales, où Daniel Cordier l'a découvert.
Robert Belot devait mettre un terme à ce « psychodrame national », en dé-
montrant que « Frenay était bien l'auteur du texte incriminé' ». Tout milite,
écrit cet auteur, en faveur de cette thèse : le ton, les mots, les expressions du
manifeste, la position politique de Frenay à ce moment-là, ainsi que le
contexte de la France non occupée 2.
Deuxième interrogation, à propos de l'énigmatique manifeste : sa date, ainsi
que les conditions de sa rédaction. Deux témoignages à ce propos. Celui de
Frenay tout d'abord, qui assure, nous l'avons vu, que son texte a été rédigé à
Sainte-Maxime le 27 juillet 1940, et celui de Chevance-Bertin, qui le date du
mois d'août de la même année. Or, non seulement les dates ne coïncident pas,
mais de plus, note Daniel Cordier, elles ont évolué « au fil du temps ». Ce
dernier en tient pour novembre, le manifeste qu'il a exhumé faisant mention
de la rencontre de Montoire, laquelle a eu lieu le 24 octobre 1940.
Pour tenter de clarifier ce problème de datation, il faut se référer à Claude
Bourdet, qui déclare que le texte qu'il a consulté aux Archives nationales, est
« un long document de trois grands feuillets format anglais, tapé au BCRA en
1941, sur un original qui leur a été apporté par Rémy ». Or le texte rédigé par
Frenay à Sainte—Maxime, et montré à Chevance, était manuscrit et très court.
Chevance confirme : le texte que lui a remis Frenay, n'est pas celui découvert
aux Archives nationales. La conclusion dès lors s'impose, elle est tirée par
Daniel Cordier : il existe deux versions du manifeste, l'une très courte, grif-
fonnée à la hâte par Frenay devant sa mère, durant sa fameuse nuit à Sainte-
Maxime, et une autre, postérieure, prenant pour base le manuscrit de l'été
1940, mais dactylographiée et plus élaborée, car destinée à être diffusée.
C'est ce second texte qui aurait été découvert aux Archives Nationales. Alors
que sa version manuscrite aurait été rédigée, comme l'affirme Frenay, le 27
juillet 1940, la seconde daterait de novembre, soit après la création, en sep-
tembre, du mouvement baptisé « La Libération nationale ».
Belot (R.), Henri Frenay, op. cit. , p.182.
2 Pratiquant un « recoupement lexical » entre les formules figurant dans le manifeste et
celles répandues dans la presse clandestine du MLN, Robert Belot conclut à une proximité,
voire à une parfaite identité.
47 Si l'on en vient maintenant au contenu du manifeste on comprend qu'il a pu
choquer, et que certains auraient souhaité l'occulter.
Parmi les thèmes évoqués, trois retiennent plus particulièrement l'attention,
car révélateurs des idées de Frenay à l'époque, ainsi que du contenu idéologi-
que de la « première Résistance ».
Le thème concernant le « maréchalisme » du futur patron de Combat est sans
ambiguïté. Le manifeste est, à l'évidence, profondément marqué par la per-
sonnalité de cet « homme respecté » qu'est « notre Maréchal ». «Malgré la
défaite, y lit-on, malgré les deuils, malgré les restrictions, le Peuple français
confiant dans le maréchal Pétain s'est, pour la première fois depuis de nom-
breuses années repris à espérer. » Cette profession de foi maréchaliste doit
être tempérée par la seconde partie du paragraphe, que Daniel Cordier omet
de citer, et où il est dit : « Cet espoir est-il justifié ? L'oeuvre de redressement,
si rapidement annoncée, peut-elle, dans les circonstances présentes, être me-
née à bien ? Nous ne le pensons pas. » Ce qui n'empêche pas le manifeste de
se terminer par la célèbre invocation à Pétain : « Puisse le maréchal Pétain
avoir une vie suffisamment longue pour nous soutenir alors de sa haute auto-
rité et de son incomparable prestige. »
Cette phrase, qu'on a tant reprochée à Frenay, non seulement il ne la renie
pas, mais il affirme même dans ses Mémoires, nous l'avons vu, que c'est la
seule de son manifeste dont il se souvienne. Il est clair que si cette phrase
paraît aujourd'hui scandaleuse, c'est parce qu'on a oublié ce qu'était la Ré-
sistance de 1940, et qu'on la voit avec les yeux de 1944.
En même temps qu'il fait ouvertement confiance à Pétain, le manifeste se dé-
clare partisan affirmé de la Révolution nationale : « A l'oeuvre du maréchal
Pétain nous sommes passionnément attachés. Nous souscrivons à l'ensemble
des grandes réformes qui ont été entreprises. Nous sommes animés du désir
qu'elles soient durables et que d'autres réformes viennent parachever cette
oeuvre'. » Le manifeste apporte cependant une restriction de taille à l'éloge de
la politique du maréchal Pétain, lorsqu'il affirme que : « La Révolution natio-
nale nécessaire ne se fera pas tant que l'Allemagne sera à même de dicter sa
volonté. » La Révolution nationale, aussi bénéfique soit-elle, ne pourra donc
être mise en oeuvre qu'une fois la Libération intervenue. Premier objectif,
donc, fortement affirmé par Frenay, et pas seulement dans le manifeste :
« Bouter le Boche hors de France. »
1 Cordier (D.), Jean Moulin, L'Inconnu du Panthéon, t. 3, op. cit., p. 991.
Ainsi, le manifeste se montre-t-il « pétainiste », et pas seulement « maréchaliste », selon la
typologie des historiens. (Voir chapitre IV, Frenay englué dans le mythe Pétain.)
48 Cette allégeance au maréchal Pétain et à sa politique, englobe Montoire et la
collaboration, celle-ci étant qualifiée de « mal nécessaire » qui « profite » à la
Résistance, car elle lui permet de « conserver une partie de nos libertés », et
donc de « gagner du temps ». Encore une affirmation qui ne devait guère ser-
vir la mémoire d'Henri Frenay.
Promaréchaliste, le manifeste l'est de toute évidence. Mais qui ne l'était pas à
l'époque ? Qui n'était pas persuadé du double jeu du Maréchal ? Et Frenay
comme tout le monde, qui estimait, selon Chevance, que lui et ses amis de-
vaient « faire officieusement ce que le Maréchal ne peut faire officielle-
ment ». D'ailleurs, pour mobiliser les Français, ne convient-il pas de ne pas se
les aliéner, en prenant à partie celui que, dans leur grande majorité, ils vénè-
rent à l'égal d'un saint patron. Il a fallu, écrira Frenay, « agir avec prudence,
nuancer les critiques, vis-à-vis de Vichy' ». C'est également le point de vue
du résistant Jacques Baumel. Décider, écrit-il, « au tout début, de ne pas
heurter de front le pétainisme ambiant e » relève d'une décision tactique qui ne
remet pas en cause « la nature même de l'engagement, de l'acte de résister ».
Et Baumel d'accuser : c'est l'hostilité de Daniel Cordier à Frenay qui l'a fait
insister sur le côté « maréchaliste » du « manifeste ».
Notons que Claude Bourdet devait, le temps passant, se montrer plus nuancé
concernant la non- attribution du manifeste à Henri Frenay. Le doute com-
mençait en effet à s'insinuer en lui : « Je dois dire, écrit-il en 1991 à l'abbé
René de Naurois, que je ne suis pas très optimiste, d'autant que je me de-
mande si notre dossier est aussi bon que nous l'avons cru au départ. Notre
optimisme était fondé sur ce que nous savons d'Henri et sur son attitude en
1941-1942. Mais la découverte de ces documents en 1941 pose certaines
questions. Je crains que ces textes émanant du Mouvement de Libération Na-
tionale n'aient malgré tout quelque chose à faire avec Frenay. Il est difficile
d'oublier l'anti-gaullisme, ou au moins le non-gaullisme d'Henri dans les
premiers mois de la Résistance. L'attitude vis-à-vis de Pétain, dans les pre-
miers temps, correspondant au même état d'esprit 3. »
Curieusement, le manifeste n'évoque à aucun moment le général de Gaulle.
Il prend par contre, à l'égard de la France Libre, une position dans laquelle
de Frenay avec Jean Moulin. « Le mouve-sont en germe les démêlés futurs
ment de Libération nationale est un mouvement profondément français. Ja-
Témoignage du 9 décembre 1955, Azéma (J.-P.), Contre une histoire pieuse, op. cit.
Histoire secrète des années d'Occupation, op. cit., p. 121. Baumel (J.), Résister.
3 Lettre de Claude Bourdet à René de Naurois, Paris, 7 janvier 1991, cité par Belot (R.),
Henri Frenay, op. cit., p. 183.
49 mais nous ne serons les mercenaires de l'Angleterre. Nous n'accepterons
d'elle ni ordres, ni subsides. »
Deux phrases du manifeste ont fait hurler : « Tous ceux qui servent dans nos
camps, comme ceux qui s'y trouvent déjà, seront des Français authentiques.
Les Juifs serviront dans nos rangs s'ils ont effectivement combattu dans une
des deux guerres. » Jean-Pierre Azéma explique cette prise de position, jugée
aujourd'hui scandaleuse, en assurant qu'il serait naïf de croire que « tous les
résistants étaient vaccinés contre l'antisémitisme ambiant' ». Et Jean Lacou-
ture d'ajouter que « cette erreur » n'a pas empêché « le fondateur et anima-
teur de « Combat » d'être pendant quatre ans au premier rang de ceux par qui
la France va être arrachée au nazisme' ». Henri Frenay, nous le verrons,
n'était pas le moins du monde antisémite. René Roos, qui l'a connu à
l'époque de son séjour au centre d'études germaniques de Strasbourg (1937-
1938), en témoigne. Mais son attachement — sentimental et tactique — à la
personne du maréchal Pétain, l'a conduit à prendre en compte l'ensemble de
ses décisions, y compris les plus discutables, comme l'instauration d'une
collaboration d'Etat ou la proclamation de lois d'exclusion concernant les
étrangers et les Juifs. A propos de ces derniers, le manifeste reprend d'ailleurs
les termes mêmes employés par Pétain à leur propos.
Quant au pseudo-antisémitisme de Frenay, écrit Claude Bourdet à René de
Naurois, « je n'ai pas de souvenir de ce genre, et certainement j'aurais refusé
de participer à un mouvement qui aurait affiché de pareilles positions. Mais...
cela ne devait pas être tellement rare dans les milieux militaires de cette épo-
que. L'antisémitisme a pratiquement disparu, depuis la guerre, à la suite de
l'Holocauste, mais à cette époque-là, on n'était pas encore conscient de cette
perspective, surtout s'il s'agissait de militaires comme Frenay' ».
Et Claude Bourdet de conclure, à propos des deux reproches de pétainisme et
d'antisémitisme fait à Frenay, en évoquant « une évolution de la pensée de
Frenay à mesure qu'il a compris ce que c'était, de tout point de vue, que le
régime de Vichy. Cette évolution s'est d'ailleurs produite en ce qui concerne
le gaullisme puisque, lors de ses premières rencontres avec Chevance, après
le retour de Moulin en France, en janvier 1942, Henri hésitait encore à se dire
gaulliste, alors que la plupart des membres de Combat, à la base, n'avaient
aucune hésitation ».
Cordier (D.), Jean Moulin. Azéma (J.-P.), Contre une histoire pieuse , op. cit. et
L'Inconnu du Panthéon, t. 3, op. cit., pp. 1331-32.
2 Lacouture (J.), Pour l'honneur d'un ami, op. cit.
3 Cité par Belot (R.), Henri Frenay, op. cit., p. 183.
50 L'évolution de Frenay est particulièrement nette en ce qui concerne sa posi-
tion par rapport au « problème juif ». Dans le rapport qu'il rédige, à
l'occasion de sa deuxième rencontre avec Pucheu, le 6 février 1942, Frenay
s'émeut de la manière dont les Juifs sont traités par le gouvernement : « La
solution apportée au problème juif a soulevé l'indignation des consciences
chrétiennes qui refusent de voir s'implanter en France le mythe de la race et
du sang'. » Pour le MLN, et donc pour Frenay, s'il existe « un problème
juif », celui-ci n'est en aucun cas à « placer sur le plan racial' »Al
concerne « l'immigration récente des Juifs étrangers » et « le problème du ca-
pitalisme juif, de la finance juive qui avait pris dans l'économie nationale une
place intolérable ».
Autre prise de position du manifeste, que Frenay devait développer par la
suite jusqu'à la démesure : l'anticommunisme. « Nous ne tolérerons pas plus
dans notre pays l'ingérence bolchevique que l'ingérence nazie. Nous triom-
pherons de l'ennemi intérieur, comme nous avons triomphé de l'ennemi exté-
rieur. »
Le manifeste — et c'est l'un de ses points forts —, ne se limite pas à
l'examen de la situation dans les années quarante. Il voit plus loin, évoquant
un certain nombre de perspectives d'avenir. Il ne suffit en effet pas de chasser
l'envahisseur allemand, encore faut-il, après la victoire, ne pas revenir au
fonctionnement délétère de la Ille République, mais entreprendre les
« grandes réformes politiques, économiques et sociales dont la guerre a mon-
tré la nécessité ». La Résistance ne cessera de développer cette idée, et Frenay
en particulier, qui tentera de la mettre en oeuvre à la Libération.
Curieusement, le « Manifeste de la Révolution nationale » évoque très peu
l'organisation du mouvement créé par Frenay. Il y a là une lacune qu'il
convient de signaler, de la part de celui qui a écrit : « Nos intentions seront
stériles si elles ne sont soutenues et exprimées par une solide organisation'. »
Et qui explique longuement : « C'est encore à Ste-Maxime, où parfois en fin
de semaine je vais voir ma famille, que je mets au point, d'abord dans mes ré-
flexions puis sur le papier, le schéma d'organisation que je vais appliquer.
Rétrospectivement, j'en tire une certaine fierté. Ce schéma sera affiné par
l'expérience, je le compléterai au fur et à mesure des nouveaux besoins, mais
Cité par Belot (R.), Henri Frenay, op. cit., p. 269.
MLN. Position de notre mouvement vis-à-vis de certaines organisations ou mouvement
(sic) d'opinion en France, pièce n°5. Fonds J.G. Barlangue, Toulouse, cité par Belot (R.),
Henri Frenay, op. cit., p. 197.
3 Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 33.
51 c'est de lui qu'est sortie l'organisation que progressivement la Résistance
française tout entière adoptera. »
Concernant l'organisation de la future Résistance, le manifeste fait unique-
ment état du recrutement. « Si tu viens à nous, nous te demanderons tout : ton
travail, ton argent, et peut-être ta vie. En contrepartie nous ne te donnerons
rien, si ce n'est la joie profonde, exaltante, de travailler à la résurrection de la
Patrie'. »
Empruntons notre conclusion à Jean-Pierre Azéma qui, à la suite de Daniel
Cordier, a finement analysé le texte du manifeste. Une conclusion qui met en
garde contre une vision naïve et idéalisée de la Résistance, fort éloignée de la
réalité d'une période complexe, dure et parfois ambiguë. « Un pareil texte dé-
range. Il dérange surtout une histoire un peu trop pieuse, par trop convenue. Il
aura au moins le mérite de nous rappeler ce qu'ont pu être en 1940 les retom-
bées traumatisantes de la défaite militaire et de l'effondrement de l'Etat.
Mettre entre parenthèse les incertitudes, les hésitations, les contradictions, de
bon nombre de résistants de la première heure, réécrire en un mot une geste
lisse et simplifiée, serait rendre finalement inintelligible et bien appauvri leur
combat'. »
Les premiers compagnons
C'est à Marseille que Frenay commence à appliquer la première partie du
plana qu'il a en tête, à savoir recruter de militants en vue de constituer le
1 Cordier (D.) Jean Moulin. L'Inconnu du Panthéon, t. 3, op. cit., p. 1063.
Daniel Cordier tronque, dans le tome 3 de son Jean Moulin, cette portion du manifeste qui
se poursuit ainsi : « Il en est parmi nous qui ne verrons pas notre victoire. Non pas que nous
en doutions, mais parce que nous aurons à combattre. Réfléchis. Si nous te parlons franc,
c'est qu'il n'est pas chez nous de place aux tièdes et aux médiocres. Que ceux-ci se retirent.
Nous vaincrons sans eux. » (cité par Belot (R.) Henri Frenay, op. cit., p182). R. Belot voit
dans ce paragraphe, « qui montre à la fois le patriotisme inflexible, le courage, l'idéalisme
de son auteur », l'une des preuves que le manifeste est bien de Frenay.
Selon Chevance-Bertin, Frenay, ne fait aucunement, dans son manifeste, l'impasse sur les
problèmes d'organisation de son mouvement. « Il indique, écrit-il, le schéma de
l'organisation à monter, compartimentée en sizaines et autres centaines. » (Chevance-
Bertin, Vingt mille heures d'angoisse, p. 28.)
2 Azéma (J.-P.), Contre une histoire pieuse, op. cit. et Cordier (D.), Jean Moulin.
L'Inconnu du Panthéon, t. 3, op. cit., pp. 1332-1333.
3 Contrairement à certains officiers, qui estiment pouvoir préparer la libération du territoire
dans le cadre de l'armée d'armistice, c'est en dehors de cette armée, à laquelle pourtant il
appartient, que Frenay entend agir. Il se situe donc d'emblée dans l'illégalité, fidèle à sa ré-
putation de rebelle qui ne l'a jamais quitté.
52 mouvement de résistance dont l'organisation figure en toutes lettres dans ses
cartons. Le « pionnier par excellence » (Jean Lacouture) se dépense sans
compter, multipliant les rencontres et les entretiens, suscitant partout le
« bouche à oreille » et récoltant finalement nombre d'adhésions, du seul fait
de son charisme et de sa puissance de persuasion. Nul ne résiste à son enthou-
siasme, à sa foi, à la force de son idéalisme. « Lorsque Frenay parle, note
Chevance-Bertin, les gens sont convaincus. Entraînés. Ils se trouvent mora-
lement brutalisés, coincés par des arguments sans recours. Ils n'osent pas ri-
poster. Et ils s'engagent. (...). Je crois d'ailleurs qu'à la base de tout mouve-
ment de Résistance, il y a ce souffle particulier de certains, des premiers. » Et
encore : « Il y a dans la personnalité de Frenay à cette époque, un rayonne-
ment, une passion telle que c'est avec du vent et rien que du vent mais sur une
foi extrêmement ardente, que tout le système va se trouver bâti. » Et Jacques
Baumel de renchérir : « On était immédiatement frappé par sa force de
conviction (sans parler de l'énergie de sa poignée de main) et par la précision
d'une l'éloquence à laquelle on ne résistait pas longtemps. Il possédait au plus
haut point le talent de convaincre, d'entraîner ses interlocuteurs beaucoup
plus loin que ceux-ci ne l'avait voulu au départ'. » Bref, conclut Jacques
Baumel, Frenay faisait figure de « moine-soldat », tout entier habité par sa
mission, implacable perfectionniste, inclassable bâtisseur ».
Marseille, où Frenay commence son « apostolat », « s'est installée dans la
défaite », comme elle se serait installée dans la victoire'. Mais si elle n'est
plus la « ville animée, gaie, bruyante' » qu'elle a été, elle représente pour
Frenay un incomparable basin de recrutement pour la Résistance. Là se presse
en effet une foule cosmopolite de réfugiés, venus du Nord et de l'Est de la
France, mais également de toute l'Europe, fuyant les persécutions nazies.
Parmi ces réfugiés, de nombreux Juifs. Siège du Centre américain de secours
(CAS) qui aide les réfugiés politiques à gagner les Etats-Unis, Marseille de-
vait être qualifiée de « première capitale de la Résistance ». Frenay se sent
d'autant plus à l'aise à Marseille, que ce « port-refuge » est en outre le siège
d'une intense activité antiallemande au sein de l'armée d'armistice. Sous des
« étiquettes fantaisistes 4 », comme « Service des menées antinationales », ou
« Service des Travaux ruraux »(TR), le 2e Bureau est en effet très actif,
s'opposant en sous-main à l'occupant, et mettant en oeuvre, sous l'autorité du
Baumel (J.), Résister. Histoire secrète des années d'Occupation en France, p. 63.
2 Amouroux (H.), La grande histoire des Français sous l'occupation, t. 4, Le peuple ré-
veillé, juin 1940-avril 1942, op. cit., p. 169.
3 Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 29.
Baume! (J.), Résister. Histoire secrète des années d'Occupation, op. cit., p. 46.
53 capitaine Paul Paillole — un ami du docteur Recordier et un condisciple de
Frenay à Saint-Cyr i —, de multiples activités de contre-espionnage.
C' est naturellement clans les milieux militaires que Frenay commence à pros-
pecter. L'opération est délicate. Voire « scabreuse ». Il s'agit en effet,
« prudemment, mais systématiquement, à chaque occasion' », de sonder les
sentiments de ses interlocuteurs, et de les amener à « exprimer leurs opinions
sur la défaite, l'Allemagne, le nazisme, l'occupation ». Frenay constate que
peu de personnes partagent son point de vue, et sont prêtes à s'engager dans
la « fantomatique aventure » (R. Belot) qu'il leur propose. « Dans la
deuxième quinzaine d'août 1940, écrit-il, envisager la défaite de l'Allemagne
et proposer à quelqu'un d'y contribuer était du domaine de l'aliénation men-
tale. On me le répondit bien souvent. »
La première recrue est le docteur Marcel Recordier, officier de réserve du
corps de santé, un vieil ami rencontré au 3°régiment d'infanterie alpine où il
effectuait une période, alors que Frenay y commandait une compagnie.
« Grand comme Raimu, auquel il ressemble fort, provençal autant que lui,
bon comme le bon pain' », Recordier interroge son ami, miraculeusement re-
trouvé : « Que vas-tu faire maintenant ? » Frenay sort de sa poche son fameux
manifeste, « que personne encore n'a vu ». Le brave docteur est d'emblée
conquis.
Après Marcel Recordier, Maurice Chevance, rencontré au bar du cercle mili-
taire, le 14 ou le 15 août 1940. Lieutenant d'infanterie coloniale en instance
de congé d'armistice, — « une force de la nature : solide, large d'épaules, nu-
que puissante » — Chevance, passionné par les problèmes de l'Afrique
noire, et qui, arrivé à Marseille en septembre 1940, se propose de fonder, pour
mieux faire connaître cette région de l'Empire, une « agence de bagages »
pour tous ceux — surtout des militaires — qui se rendent ou reviennent des
colonies, adhère lui aussi à l'idée de Frenay : « Il faut, lui dit ce dernier, faire
une armée secrète qui, le moment venu, frappe l'ennemi dans le dos. Il faut
préparer des Vêpres siciliennes, organiser une sorte de nuit de la Saint-
Barthélemy 5. » Et comme Chevance interroge : « Mais à quoi ça sert si les
Allemands gagnent la guerre ? », Frenay réplique, péremptoire : « Les Alle-
mands perdront la guerre. » Frenay s'empresse ensuite de remettre à Che-
1 Appartenant à la promotion précédente, Frenay aurait appris à Paillole à se mettre au
garde-à-vous.
2 Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 31.
3 Ibid., p 30.
4 op. cit., p. 32.
5 Chevance-Bertin (général M.), Vingt mille heures d'angoisse, op. cit., p. 28.
54 vance son mystérieux manifeste, qu'il présente comme le « bulletin de nais-
sance » du mouvement en gestation'.
L'agence de Chevance ne tarde pas à jouer le rôle de vivier pour le recrute-
ment des futurs résistants. Ceendant, la plupart d'entre eux estiment que pour
s'opposer aux Allemands, il faut gagner l'Angleterre, et c'est parce que
l'agence de Chevance passe pour « l'antichambre de Londres » (R. Belot),
qu'ils s'adressent à elle. Ce qui ne fait pas l'affaire de Chevance, qui
s'évertue à expliquer que « la résistance ne se faisait pas du tout à Londres »,
et que, « si tous les meilleurs partaient pour aller se battre, c'était bien, mais il
ne resterait plus personne pour se battre ici ». Or, « la Résistance, c'est en
France (...) Si vous partez nous ne pourrons rien organiser ».
Progressivement, une équipe se constitue. Jean-Louis Belpeer, adepte
d'Emmanuel Mounier et futur stagiaire d'Uriage, s'y agrège. Puis l'ingénieur
chimiste démocrate-chrétien Jean Gemâhling, qui sera chef du service de
Renseignement du mouvement', et encore l'ancien syndicaliste et ex-militant
communiste Marcel Degliame Bref, Frenay a commencé, selon le mot de son
futur adjoint, Claude Bourdet, à « faire quelque chose ».
Mais son enthousiasme se trouve souvent « douché ». Qu'il est donc difficile
de « désintoxiquer » les gens. Nombreux sont en effet ceux qui ne prennent
pas au sérieux ces utopistes qui rament à contre-courant. Frenay devait en
faire l'aveu en 1948: « ... que de rebuffades, que de déceptions. Combien de
fois les uns et les autres ne sortent-ils pas leur couplet sur la nécessité de la
lutte (on ne parle pas encore de résistance), l'espoir qu'il faut conserver !
Combien de fois, ne sont-ils pas écoutés avec un sourire désabusé ou mo-
queur, combien de fois par la suite ne doivent-ils pas être poliment ou brus-
quement éconduits ! L'Angleterre semble aux abois, la politique de collabo-
ration amorcée à Montoire donne le départ à la croyance du double jeu qui
égare tant de Français. Hitler triomphe. Que représentent leurs quelques
hommes et leurs quatre sous ? Evidemment rien, aux yeux des « sages et des
« réalistes ».
Face aux hostiles ou aux indifférents, il y a en effet les « réalistes », qui esti-
ment que l'entreprise résistante manque de « sérieux ». André Malraux est de
« Jeune officier colonial jeté dans la guerre et la défaite, je ne sait pas encore, devait dire
Chevance-Bertin, que la Résistance, où je serai « Nef bis ». — Frenay étant « Nef » — fera
de moi un général » (Chevance-Bertin (M.), Vingt mille heures d'angoisse, commentaire
d'une photographie de Chevance-Bertin).
Gemâhling aimait à dire « qu'à son tout début, la Résistance, c'était 80% de renseigne-
ments et 20% d'action de propagande », (Baume' (J.), Résister. Histoire secrète des années
d'Occupation, op. cit., p. 63).
55 ceux-là, ainsi qu'en témoigne Claude Bourdet, rapportant la conversation
qu'il a eue avec l'écrivain en 1941 :
« Notre conversation fut assez brève, et je crois que je puis, sans trop trahir
l'exactitude historique, la reproduire de la façon suivante. Pour commencer,
l'écrivain renifla d'un de ces reniflements puissants et inattendus qui sont de-
venus célèbres par la suite, mais qui, sur le moment, m'impressionna encore
davantage. Puis il dit : « Avez-vous de l'argent ? » C' était à peu près comme
de demander à un chrétien quand il a vu Jésus-Christ pour la dernière fois. Je
balbutiai je ne sais quelle excuse ou explication pitoyable. Nouveau renifle-
ment, nouvelle question : « Avez-vous des armes ? » Nouveaux balbutie-
ments, mêlés de quelques espoirs en forme de prévisions plus ou moins opti-
mistes, et d'ailleurs incertaines quant au lieu, la date et la nature. « Bon ! fit
Malraux, revenez me voir quand vous aurez de l'argent et des armes'. »
Tandis que Frenay se livre à Marseille à une action souterraine de tous les
instants, afin de mettre en route son mouvement de résistance, le général Voi-
sin le couvre d'éloges, dans un rapport du 25 novembre 1940 :
« Affecté depuis le mois de juillet au Bureau de Garnison de Marseille, cet of-
ficier n'a cessé d'y rendre d'excellents services. Il y a notamment fait preuve
d'une vive compréhension et d'une activité toujours heureuse grâce à la sû-
reté de son jugement, à son esprit pratique et réalisateur. De caractère géné-
reux, d'une franchise absolue, le capitaine est un officier qui mérite toute
confiance, mais qui doit, pour fournir son plein rendement être commandé
avec énergie en raison de sa forte personnalité parfois ombrageuse. Officier
vigoureux, d'une excellente conviction. A pousser. »
Ce n'est pas dans l'armée, mais dans la Résistance que la « forte personnali-
té » de Frenay devait donner toute sa mesure.
Frenay organisateur-né
Le système : « Un ami amené par un ami qui lui-même amène un ami' »
fonctionnant parfaitement, de nombreux militants se découvrent. Mais très
vite, Frenay réalise que les activités de ses premières recrues : propagande,
distribution de tracts, traçage de « V » sur les murs, ne sont qu'un prélude à
une action plus conséquente, et qu'il faut passer, selon la formule de Jean-
Pierre Azéma, d'une « juxtaposition de destins individuels » à une organisa-
tion, solidement structurée en vue de la lutte armée. Le moment semble en ef-
fet venu pour Frenay de ne pas se contenter d'agir « par le verbe », mais de
1 Azéma (J.-P.), Jean Moulin, op. cit., p. 144.
2 Bénouville (P. de ), Avant que la nuit ne vienne, op. cit., p. 104.
56 mettre au point les formes d'une future action militaire. Même si celle-ci re-
lève du long terme. Or cette action suppose le groupement des militants au
sein d'une structure appropriée, qui fera d'eux des « résistants ». Et Frenay de
concevoir le schéma de l'organisation dans lequel il entend insérer ses mili-
tants, révélant ainsi, pour la deuxième fois, après la rédaction de son mémoire
au Centre d'études germaniques de Strasbourg, les qualités organisationnelles
que nous aurons souvent l'occasion de noter chez lui.
Il se trouve en effet que le breveté d'état-major Henri Frenay est, dans ce do-
maine encore, l'homme de la situation. Expert en agencement de structures,
en vue de leur donner un fonctionnement cohérent — maniaque de
l'organisation, diront certains —, doué d'une remarquable capacité
d'abstraction, en même temps que d'un « optimisme rare » (Claude Bourdet)
concernant le devenir de ses audacieuses constructions théoriques, Henri Fre-
nay conçoit de toute pièce, et d'un seul élan, l'organisation du Mouvement
de Libération nationale — premier mouvement le résistance français —, des-
tiné à rassembler les énergies éparses. Claude Bourdet s'émerveille de voir
son patron « développer sur le papier ses schémas d'organisation, avec de
grandes accolades et des interconnexions verticales et horizontales entre ser-
vices nationaux et directions locales...' »
C'est à Sainte-Maxime, raconte-t-il, un soir après dîner, tandis que sa mère,
assise à ses côtés, lui tricote une paire de bas de laine pour remplacer ceux
abandonnés dans sa cantine au Donon, lors de son évasion, que Frenay établit
l'organigramme de son futur mouvement. Un mouvement fortement hiérar-
chisé, qui devrait comporter les branches classiques de tout état-major, char-
gées l'une du recrutement, et donc de la propagande, l'autre du renseigne-
ment, et la dernière de l'action.
Ecoutons Frenay détailler les rouages de l'organisation qu'il a imaginée :
Le ROP est une « sorte de plaque tournante où chaque « nouveau » doit en-
trer, soit pour y rester et alors se consacrer au Recrutement, à l'Organisation,
et à la Propagande, soit éventuellement, en fonction des aptitudes et des
goûts, en sortir pour être affecté au Service de Renseignement (SR) ou au
Choc (Formation paramilitaire).
Le ROP, puis le Choc seront articulés en sizaines et en trentaines'. Chaque
chef de sizaine ne devra connaître que ses cinq hommes et son chef de tren-
taine, celui-ci ne connaîtra que les cinq chefs de sizaines placés sous ses or-
Bourdet (Cl.), L'Aventure incertaine, op. cit., p. 34.
2 Dans cette organisation toute militaire, imaginée par le Saint-cyrien Frenay, la sizaine
comprend cinq hommes et un chef, la trentaine cinq sizaines, cinq trentaines forment un
groupe, cinq groupes une section, et cinq sections une troupe.
57 dres. Au-dessus de la trentaine, on retrouvera l'organisation administrative :
cantons, arrondissements, départements ; plus tard on parlera de région.' »
C'est dans le Choc que se rassemblent les meilleurs éléments du MLN. Cha-
cun, tout comme dans les organisations pétainistes, doit prêter serment sur le
drapeau2, et porter au revers droit du veston une épingle à tête de verre blan-
che. Et Frenay de reconnaître que « c'est lentement, difficilement, inégale-
ment, que cette organisation est entrée dans les faits ». Ce qui ne saurait sur-
prendre, la réalité éprouvant toujours mille difficultés à se couler dans un
schéma, aussi lumineusement clair fut-il sur le papier.
Ce plan, « longuement mûri », puis jeté en une nuit sur le papier, Frenay le
présente, « avec chaleur, assurance et autorité » à ses partisans, usant de cette
« voix chaude et pressante » qu'il sait irrésistible. Et le groupe initial de
s'élargir. Le capitaine Henri Aubry, membre de l'infanterie coloniale, y entre,
après que Chevance l'a dissuadé de partir pour Londres, et en a fait son ad-
joint. Puis c'est le tour du jeune Jacques Baume', qui devient l'adjoint
d'Aubry. Et Frenay de continuer à harceler Chevance : « Vous avez trouvé
des types ? Combien en avez-vous ? Parlez-moi de votre première sizaine », 3
et de « taper » ses amis pour rassembler l'argent nécessaire au fonctionne-
ment d'un mouvement qui, pour l'heure, n'est encore que largement
« virtuel », mais auquel la passion de Frenay confère une existence quasi ré-
elle'. Au point que ses interlocuteurs, se laissant convaincre que
« l'invraisemblable était possible », croient déjà voir le Sud-Est de la France
couvert d'un maillage serré de réseaux de résistance.
Récolter de l'argent est le complément indispensable du recrutement. Che-
vance, qui en est chargé, le sait fort bien. Il explique : « Il s'agit d'aller dire
aux gens ce que nous faisons et de solliciter leur aide. Les sommes que nous
recueillons ne sont pas des sommes importantes. Je me souviens d'une espèce
de carnet rouge que j'ai porté sur moi pendant des mois et sur lequel
j'inscrivais à la dernière page : 5 F, 10 F, 15 F, 20 F. Ce qui était une somme
maximum. J'avais d'ailleurs un système astucieux qui me permettait
Frenay (H.), La nuit finira, op. cit. , p. 34.
« Sur le drapeau de la France, je jure fidélité, dit le serment prononcé par les membres du
choc, au Mouvement de libération nationale dont le manifeste m'a été communiqué. Je
m'engage solennellement (sic) à obéir aux ordres de mes chefs en tout temps et en tous
lieux, fût-ce au péril de ma vie. Je jure de ne rien divulguer à autrui de ce que je pourrai
connaître sur le Mouvement et sur ses chefs. » (Cité par Belot (R.), Henri Frenay, op. cit.,
p. 148).
3 Bénouville (P.) Le Sacrifice du matin, op. cit., p. 127.
'1 Ce mouvement embryonnaire, encore appelé « Organisation Molin », devait intégrer le
mouvement du général Cochet.
58 d'attaquer mes interlocuteurs. Je m'arrangeais pour leur dire, dans la conver-
sation : « Croyez-vous que les Anglais gagnent ? » Ils répondaient en géné-
ral : « Mais oui, ils gagneront. » « Est-ce que vous seriez prêts à faire
n'importe quoi pour qu'ils gagnent ? » « Oui, je ferais n'importe quoi. » Et
quand les gens avaient lâché la fameuse phrase de mon système, je leur di-
sais : « Donnez-moi 5 francs, donnez-moi 10 francs. » en somme je les taxais
en leur expliquant que moi je m'occupais de cette victoire, et que l'obole irait
aux bonnes oeuvres. »
Frenay écrit dans ses Mémoires qu'il se souvient, « comme si c'était hier »,
du « premier billet de mille francs » donné par le lieutenant Teulières. Quant
au joaillier parisien André Schwob, il joua les mécènes par l'intermédiaire du
docteur Recordier.
Commencent alors à se dessiner, à Marseille et dans les alentours, les pre-
miers linéaments de l'« utopie réaliste » conçue par Henri Frenay. Mais il lui
faut, pour « animer (son) schéma' », et dépasser le stade de la « fronde en pe-
tits comités », garnir de noms les cases de son organigramme de direction, et
surtout, recruter des hommes pour alimenter ses futures sizaines C'est-à-dire,
encore et toujours, « convaincre, argumenter, transformer des Français décou-
ragés, sceptiques, passifs, en des militants prêts à l'action 2 ». Aussi redouble-
il d'efforts avec ses amis, multipliant les « campagnes de propagandes », et
n' hésitant pas, « pour ajouter l'argument du nombre à celui des idées 3 », à
bluffer sans vergogne — un « bluff patriotique » — à propos des effectifs de
son mouvement. Tout créateur de mouvement est forcé, devait écrire Alban-
Vistel, « de tromper pour attirer, séduire, engager. Mais ce mensonge est la
seule arme du solitaire qui a décidé d'agir 4 ». Frenay ne s'en prive pas.
« Comment aurai-je recruté le premier adhérent s'il avait su qu'il était le pre-
mier ? », glisse-t-il dans un sourire.
Henri Frenay ratisse large. Il ne se soucie pas de l' orientation politique ou re-
ligieuse des personnes qu'il recrute. « Il faut utiliser tous les éléments anti-
allemands, écrit-il, quelles que soient leurs tendances politiques nouvelles. »
Ou encore : « Nous n'attachons aucune importance à l'appartenance politique
passée de ceux qui viendront à nous. » Et pas davantage à leur rang social.
Frenay exige simplement d'eux l'adhésion à un « credo » tenant en deux pro-
1 Alban-Vistel , La nuit sans ombre, op. cit., p. 55.
2 Chevance-Bertin, (général M.), Vingt mille heures d'angoisse, op. cit., p: 48.
3 Kedward (H. R.), Naissance de la Résistance dans la France de Vichy, op. cit., p. 56.
4 Alban-Vistel , op. cit., p. 39.
59 positions simples, mais audacieuses pour l'époque : « Les Anglais ne
s'effondreront pas et les Allemands seront battus'. »
Et c'est ainsi que, grâce à la véritable « chasse à l'homme » (J. Baumel)
conduite par un petit groupe de patriotes fous d'action, grossissent les rangs
de ces « premiers porteurs d'étincelle », qui formeront plus tard les cohortes
musclées du mouvement Combat et de l'Armée secrète.
Frenay et Berty Albrecht, les retrouvailles et l'action commune
« Je vais vous laisser la région de Marseille », dit un jour Frenay à Chevance,
après avoir été affecté, le 17 novembre 1940, au 2' Bureau de l'état-major de
l'armée à Vichy'. Frenay souhaite laisser en de bonnes mains son organisa-
tion. Or, Maurice Chevance, jeune officier sorti du rang, bon organisateur, et
jouissant de toute sa confiance, lui semble l'homme idoine.
Chevance se récrie. Sera-t-il capable de diriger une aussi « puissante organi-
sation ». Frenay ordonne et Chevance s'incline. « Je lui laisse quelques adres-
ses, (ainsi que) le schéma de l'organisation. » Une organisation dont Frenay
reconnaît qu'elle est « encore plus théorique que réelle 3 ». Ce qui ne
l'empêche pas de déclarer à Chevance que la Région est « à peu près organi-
sée », et « qu'il y avait dans chaque département un responsable départemen-
tal ». Surtout, Frenay confie à Chevance, « la mission prioritaire de recruter,
recruter encore, de former sizaines et trentaines ». Ce qui était on ne peu plus
nécessaire, les effectifs du Mouvement de Libération nationale ne dépassant
pas alors quelques dizaines de militants.
Ses arrières assurés, Frenay part pour Vichy, où il arrive le 16 décembre,
deux jours après que la presse eut annoncé l'arrestation de Laval. Frenay re-
joint Vichy « plein de curiosité, d'inquiétude et d'espoir4 », avide qu'il est de
Ses ennemis devaient reprocher à Frenay le caractère trop « ouvert » de son recrutement,
ce qui risquait de faire de Combat un mouvement « attrape-tout, sans base idéologique
commune, sans colonne vertébrale ». (Chevance-Bertin (général M.), Vingt mille heures
d'angoisse, op. cit., p. 38.)
2 On s'est interrogé sur les raisons de la mutation de Frenay à Vichy. S'agissait-il de neu-
traliser un officier, dont la réputation de rebelle inquiétait, ou au contraire de regrouper à
l'Etat-major de l'armée les officiers dont les sentiments antiallemands étaient connus. La
position du 26 Bureau fait pencher en faveur de cette seconde hypothèse. En dépit des clau-
ses d'armistice, le 2e Bureau comporte en effet toujours une « section allemande », dans la-
quelle l'Allemagne n'est pas en odeur de sainteté, et où Frenay pourra recueillir nombre
d'informations en vue de ses publications de résistance.
Frenay (H.), La nuit finira, op. cit. p. 39
4 Ibid., p. 40. « Drôle d'idée que de concevoir que la capitale du régime vichyssois puisse
être la source d'un « espoir ! » note Robert Belot, (Henri Frenay, op. cit., p. 116.)
60 « voir de près ce gouvernement » et de tenter de percer à jour « ses intentions
réelles' ». Il prend aussitôt contact avec son patron, le lieutenant-colonel
Louis Baril, chef du 2' Bureau, « un homme grand, mince, distingué, moins
de 50 ans 2 », dont il constate avec satisfaction qu'il ne porte pas les Alle-
mands dans son coeur. « Je suis fixé, écrira-t-il dans La nuit finira, Baril est
antiallemand, il ne peut donc que condamner la collaboration (...). En tout
cas, le 2e bureau est entre de bonnes mains'. »
A Vichy, Frenay n'a pas l'intention de dételer. Il compte au contraire profiter
des avantages qu'offre la capitale de l'Etat français pour poursuivre la tâche
entreprise, notamment dans le domaine du renseignement. Le 2° Bureau, au-
quel il est affecté, se livre en effet dans ce domaine à de multiples activités
occultes, bravant l'interdiction des conventions d'armistice'.
Frenay est d'autant plus avide d'agir, qu'il va bénéficier du soutien de Berty
Albrecht, venue le rejoindre à Vichy.
Vers la fin de son séjour à Marseille, Frenay avait reçu une « longue lettre »
de son amie, qui lui laissait entendre qu'elle était, tout comme lui, engagée
dans l'action. « Repliée à Vierzon avec les usines Fulmen, son travail, pour le
moment, l'empêche de se déplacer. Elle me laisse entendre à demi-mot ses
sentiments et même ses activités ; plus tard elle me dira que, spontanément,
elle « faisait » déjà du renseignement et du passage de ligne. Avec une nuance
d'inquiétude, elle me demande quelles sont mes réactions devant les événe-
ments. Ma réponse la rassurera. Nous nous sommes écrit régulièrement jus-
qu'à la fin de l'année où nous allions sous retrouver pour faire ensemble une
longue routes. »
On imagine les sentiments de Frenay lorsque le contact est rétabli avec son
amie. Celle qui était un peu à l'origine de son engagement présent et qui, de
l'homme coincé dans ses opinions de droite, avait presque fait un homme de
gauche. Il fallait au plus vite qu'ils se rencontrent. Et c'est ainsi que Berty
1 Témoignage d'Henri Frenay, février, mars et avril 1948, A N 72 A J .
'Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p.41.
3 Le colonel Baril devait être relevé de ses fonctions le 23 mars 1942, et « exilé » en Afri-
que du Nord. Baril n'hésitait en effet pas à assurer que « la loi du nombre jouera en faveur
de l'Angleterre et de l'Amérique », quand il ne s'entremettait pas avec l'ambassade de
France à Washington, en vue de faire parvenir des renseignements militaires aux Etats-
Unis.
4 Jacques Baumel assure que l'armée avait maintenu à Vichy des services de renseignement
qui « jouaient ouvertement contre Vichy », et qui firent notamment exécuter, à l'insu du
Maréchal, une centaine d'agents secrets à la solde de l'Allemagne. (Baumel (J.), Résister.
Histoire secrète des années d'Occupation, op. cit., p. 45).
5 Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 39.
61 débarque un jour à Vichy, où elle est parvenue à se faire affecter, comme ins-
pectrice, à la direction régionale du Chômage Féminin. Berty a alors qua-
rante-sept ans. « Elle n'a pas changé, note Frenay, peut-être un peu maigri :
bouche volontaire, yeux bleus très clairs, coiffure sévère où les cheveux
blancs commencent à se mêler aux cheveux blonds, élégance toujours so-
bre. » Les deux amis parlent longuement. Frenay devait plus tard raconter
cette entrevue décisive :
—« Ce soir de décembre 1940 où, après sept mois, je retrouve Berty, je sais
donc, avant qu'elle ne parle, que dans la situation du moment, rien ne peut
vraiment nous diviser. Je lui explique ce que j'ai entrepris, les mobiles de
mon action, l'organisation prévue, les premiers résultats, les projets pour la
propagande et le renseignement.
—« Henri, me dit-elle, rien au monde ne pouvait me faire plus plaisir que ce
que vous venez de me dire. Malgré votre lettre, je n'étais pas rassurée. J'ai vu
autour de moi, depuis l'armistice, tant de veuleries, tant de lâchetés, j'ai vu
des gens biens, et probablement courageux, si égarés par les évènements et la
propagande que j'ai redouté pour vous la contagion. Je suis si heureuse de sa-
voir que vous êtes un « rebelle ».
Puis, après un moment d'hésitation :
—Mais, Henri, vous êtes plus jeune encore de caractère que d'âge s. Avez-
vous bien mesuré la folie de votre attitude et les dangers qu'elle vous fera
courir car la guerre n'est pas un jeu : jetzt, dit-elle en Allemand, ist es kein
Kriegspiel aber ein grausamer Krieg 2.
— Berty, je sais ce que je fais. Je ne suis plus un enfant. Dans ce combat dont
l'enjeu est si grave, on ne peut être absent. Le gouvernement s'est vu imposer
de strictes limites à son action. Ce qu'il ne peut faire, nous le pouvons, nous,
les rebelles', pour reprendre votre expression. Nos efforts, ne seront peut-être
qu'une goutte d'eau dans l'océan de la guerre. Du moins aurons-nous témoi-
gné, et puis, ne croyez-vous pas qu'être en paix avec sa conscience a son
prix... et qu'il est bon de pouvoir se regarder dans la glace sans détourner la
tête ?
— Elle sourit ; puis prenant l'accent de Grock, me dit :
— Voulez-vous que je travaille avec vous ?
Un sentiment de protection, quasi maternel, perce à travers cette réflexion de Berty Al-
brecht. La réponse de Frenay montre qu'il a perçu ce sentiment.
2 Maintenant on ne joue pas à la guerre, mais c'est la guerre dans toute sa cruauté.
3 C'est nous qui soulignons.
62 C'est ainsi que commença entre nous, dans la Résistance, cette collaboration
confiante de tous les instants que rien ne devait interrompre, hormis ses pri-
sons et la mort qu'elle se donna i »
Frenay a conscience de la nécessité d'amplifier l'action de propagande entre-
prise à Marseille. Pour émouvoir vraiment l'opinion publique, le bouche à
oreille ne suffit plus. Il faut l'accompagner de la diffusion de documents.
Bulletin D'où la rédaction d'innombrables tracts, et surtout la création d'un
d'information, tiré seulement à 18 exemplaires, et dont le premier numéro
paraît au début de 1941. Frenay et Berty tapent eux-mêmes à la machine ce
premier bulletin, avant de l'expédier, inséré dans le magazine Marie-Claire
ou l'hebdomadaire allemand Signal, à tous les sympathisants du mouvement.
Notamment à ceux du midi, où Chevance, qui étend considérablement son ré-
seau, est fortement demandeur'. Tous ces envois sont accompagnés d'un mot
d'ordre impératif : « Copiez et faites circuler », selon le système éprouvé de
la « boule de neige ». Quant au contenu de ces documents, il porte essentiel-
lement sur les intentions des Allemands, et le pillage de la France qui en ré-
sulte, la politique du gouvernement de Vichy étant passée sous silence. Les
renseignements diffusés sont puisés dans les informations de la BBC et de la
radio de Genève, ainsi, surtout, qu'auprès des services de Renseignement de
l'armée, où Frenay a ses entrées, ayant été chargé par Baril d'assurer une liai-
son quotidienne entre le 2' Bureau, le ministère des Affaires étrangères et le
service de renseignement 3 .
Le développement des activités d'information et de propagande de son mou-
vement, c'est à Berty Albrecht qu'il le doit. Henri Frenay ne l'ignore pas.
Conscient de sa dette, il devait, dans Combat du 28 août 19434, rendre à sa
collaboratrice et amie un hommage appuyé : « C'est avec elle que commença
le Mouvement qui devait devenir « Combat ». C'est en grande partie à cause
de son dévouement et de son courage que le Mouvement s'est développé à
une époque où tout semblait perdu, où seuls quelques fous inconscients conti-
nuaient un combat désespéré. C'est elle qui dactylographia les premiers bul-
letins de propagande modestement tirés à dix-huit exemplaires, c'est elle,
avec quelques autres, qui recueillait un peu d'argent des mains de ceux qui,
Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 44-45.
2 Après avoir été l'adjoint de Aubry, Jacques Baumel, un étudiant en médecine d'une
vingtaine d'années, fils d'un médecin de Marseille, se vit confier par Chevance la direction
du ROP. Jacques Baumel, devait ensuite devenir le secrétaire de Frenay à Lyon, et jouer un
rôle important dans la Résistance.
3 Dirigé par le colonel Rivet, qui avait refusé de prêter serment au Maréchal, le SR était
comme une « enclave clandestine » (R. Belot) au sein de l'Etat.
4 Berty Albrecht est décédée le 6 juin 1943.
63 bien qu'incrédules, regardaient avec sympathie notre folle entreprise ; c'est
elle qui fit les premiers voyages pour solliciter des adhésions nouvelles. C'est
elle, qui fut un des pionniers de ce vaste Mouvement qui, maintenant,
s'appelle la Résistance française et qui alors n'en portait pas le nom. »
A Vichy, Frenay fait une rencontre importante, celle de Robert Guédon, un
ancien camarade de l'Ecole de guerre — où d'ailleurs, se souvient Frenay, il
se faisait remarquer « par une agilité intellectuelle d'autant plus déconcertante
qu'elle était servie par un débit oratoire hors du commun s ». Capitaine
comme Frenay, Robert Guédon est, comme lui encore, lié au service de Ren-
seignement de l'armée. Ce qui intéresse particulièrement Frenay, c'est que
son ami a créé en zone Nord, à Granville, un réseau de renseignement, doté
déjà de nombreux correspondants, et en liaison étroite avec l'Angleterre. Les
deux hommes, qui s'estiment fort, décident de travailler ensemble. Grâce à
Guédon, le MLN lance sa première antenne hors de sa zone d'origine, avec la
participation de la sous-directrice de l'Ecole des surintendantes d'usine,
Jeanne Sivadon, laquelle réside 1, rue Princesse, dans le e arrondissement, et
que Berty Albrecht a mise en contact avec Guédon.
Frenay, qui ne croit plus à l'armée la quitte
A Vichy, Henri Frenay vit chaque jour plus difficilement la contradiction en-
tre l'armée, à laquelle il appartient, et dont « la loi fondamentale est
l'obéissance », et « sa condition de rebelle, assumant tous les devoirs de
l'action clandestine ». En outre, son action militante lui prend de plus en plus
de temps. Or ce temps, après lequel il ne cesse de courir, contraint de se livrer
à une double activité, il a le sentiment de le gaspiller dans « le train-train de
l'armée d'armistice' ». Une armée, à l'égard de laquelle il prend peu à peu ses
distances, étant bientôt convaincu que, prisonnière de sa tradition
d'obéissance et de fidélité, elle ne déviera jamais du chemin sur lequel le
pouvoir vichyssois l'a engagée. Ayant vécu au sein de ce lambeau d'armée
que les Allemands ont concédé à la France, Frenay a appris à la connaître. Et
il en est arrivé à la conclusion qu'elle n' est plus « au service de la nation »,
mais à celui d'un « pouvoir éphémère », qui trahit ses intérêts et manque à
1 ' honneur.
Frenay (H.), La nuit finira, op. cit., p. 50.
'Bourdet (Cl.), Questions dans la nuit, op. cit.
3 Le Drame de l'Armée française, Combat (Alger), 2 janvier 1944, in Frenay (H.), Combat,
éd. Denoél, op. cit., pp. 119-120.
64 Pour « continuer de servir », Frenay doit donc rompre avec ce qui représente
pourtant sa seconde famille. Il se confie au capitaine Paul Paillole, responsa-
ble du centre d'espionnage français, qu'il rencontre à Marseille, chez son ami
le docteur Recordier, où il est venu se remettre du « coup de massue » du
communiqué du 19 janvier 1940, annonçant les retrouvailles de Pétain et de
Laval:
« Je ne resterai pas dans l'Armée. Malgré le patriotisme de la plupart des
militaires, elle est aux ordres de chefs et d'un gouvernement eux-mêmes aux
ordres de l'ennemi. Non seulement elle sera paralysée dans ses velléités de
résistance, mais encore elle cautionne la politique de collaboration (...) Le
relèvement de la France exige une action d'une autre envergure et d'un autre
caractère. Il faut appeler à la résistance dans tous les milieux. Il faut se battre
par tous les moyens, non seulement contre l'occupant, mais aussi contre le
régime qui accepte sa loi. Il faut se battre même si le sang doit couler. Peut-
être faudra-t-il des martyrs. C'est à ce prix que nous nous redresserons'. »
Mais son attachement à l'armée est encore fort. En outre, est-il correct de
démissionner en période de guerre ou d'armistice. N'est-ce pas déserter ? Une
décision ministérielle du 25 octobre 1940, prise par le général Huntziger,
ministre secrétaire d'Etat à la Guerre, intitulée « conduite morale et pratique
de l'année », lève les derniers scrupules de Frenay. Cette circulaire, qualifiée
de « scélérate » par Robert Belot, stipule que pour un militaire, « Obéir aux
ordres de ses chefs et à ceux du chef de l'Etat, ne veut pas dire exécuter avec
plus ou moins de conviction des ordres qu'on ne peut éluder. L'époque en
effet ne saurait se contenter de tiédeur ni tolérer des réticences de coeur et de
l'esprit. Elle exige la ferveur. Telle est la règle imposée à tous ceux qui en-
tendent demeurer dans l'armée. A ceux qui n'admettraient pas cette disci-
pline, il est facile et honnête de s'en aller en profitant des conditions honora-
bles offertes par les diverses mesures de dégagement.
Tous les membres de l'année doivent donc, s'ils entendent y demeurer, se
faire « partisans », et montrer un « attachement total » au régime de la Ré-
volution nationale. Comme les préfets, auxquels Marcel Peyrouton, ministre
de l'Intérieur, demande d'être les « propagandistes de la vérité, de l'espoir, de
l'action libératrice, les défenseurs de la France meurtrie par vingt ans
d'erreurs et de folies' », les militaires doivent se muer en thuriféraires de cette
' Frenay (H.), cité par Paul Paillole, Services spéciaux (1935-1945), op. cit. p. 276.
2 Circulaire du 15 octobre 1940.
65

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.