//img.uscri.be/pth/339b5844e8f7a8f93a5a1fb1cc4b1099b3086771
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Histoires de vie et choix théoriques en sciences sociales

De
251 pages
Ce numéro est consacré à des parcours de femmes. Les trajectoires recueillies illustrent des rapports entre genre et science, entre histoire et oeuvre, comme l'analyse en préambule le propos de Madame Claude Zaidman. Les itinéraires rassemblés ici sont signés Jacqueline Barus-Michel, Monique Chemillier-Gendreau, Sonia Dayan-Herzbrun, Florence Giust-Desprairies, Claudine Haroche, Françoise Héritier et Anne Ancelin Schützenberger.
Voir plus Voir moins

Changement Social

N°lO

Histoires de vie et choix théoriques en sciences sociales

Parcours de femmes

site: W\V\v.librairichannattan. conl diffusion.harmattan@wanadoo. fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9803-9 EAN : 9782747598033

Changement Social

N°lO

Histoires de vie et choix théoriques en sciences sociales

Parcours de femmes

L'Harmattan

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa RDC

-

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Changement Social

Direction Vincent de Gaulejac, Université Paris 7 - Denis Diderot LCS Jean Philippe Bouilloud, Ecole Supérieure de Commerce de Paris ESCP/EAP, LCS
Comité de rédaction Université Paris 7 - Denis Diderot, LCS

France Aubert,

Jacqueline Baros-Michel, Université Paris 7 - Denis Diderot, LCS Jean François Chantat, Université Paris IX
Martine Chaudron, Université Paris 7 - Denis Diderot, LCS

Sabine Delzescaux, Université Paris 7-Denis Diderot, LCS Eugène Enriquez, Université Paris 7 - Denis Diderot, LCS
Laurent Fleury, Université Paris 7 Fabienne Hanique,

- Denis

Diderot, LCS

Florence Ginst Desprairies, Université Paris 8
Université Paris 7 - Denis Diderot, LCS

Dominique Lhuilier, Université de Rouen, LCS Jean Vincent, Institut National Agronomique, Paris Comité Editorial Pierre Ansari, Université Paris 7 - Denis Diderot, France; Ana Maria Araujo, Université de Montevideo, Uruguay; Nicole Aubert, Ecole Supérieure de Commerce de Paris ESCP/EAP, LCS, France; Bertrand Bergier, Université Catholique d'Angers, France; Frédéric Blondel, LCS, France; Robert Castel, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, France; Teresa Carreteiro, Université Fluminense, Rio de Janeiro, Brésil; Adrienne Chambon, Université de
Toronto, Canada; Université Paris 7 Martine Chaudron, Université France; Paris 7

- Denis

Diderot, France; Université de

Bernard Eme, Institut d'Etudes Politiques, Paris, France; Emmanuel Garrigues,

-

Denis Diderot,

Véronique

Guienne,

Nantes, France; Fabienne Hanique, Université Paris 7 - Denis Diderot, France; Claudine Haroche, CNRS, France; Roch Hurtebise, Université de Sherbrooke Canada; Michel Legrand, Université de Louvain la Neuve, Belgique; Alain le Guyader, Université d'Evry, France; Francisca Marquez, Centro de Estudios Sociales y Educacion, Santiago, Chili; Igor Masalkov, Université Lomonossov, Moscou, Russie; Klimis Navridis, Université d'Athènes, Grèce; Max Pagès,
Université Paris 7

-

Denis Diderot,

France;

Françoise

Piotet,

Université

Paris I

Panthéon-Sorbonne; Jacques Rhéaume, Université du Québec à Montréal, Canada; Pierre Roche, CEREQ, Marseille, France; Shirley Roy, Université du Québec à Montréal, Canada; Robert Sévigny, Université de Montréal, Canada; Abderaman Si Monssi, Université d'Alger, Algérie; Jan Spurk, Université d'Evry, CNRS, France; Norma Takeuti, Université de Natale, Brésil; Elvia Taracena, Universidad Nacional Autonoma de Mexico, Mexique.
Secrétariat France Aubert, de rédaction

Université Paris 7 - Denis Diderot

Changement Social

La collection Changement Social publie des recherches, des essais et des études de chercheurs français et étrangers.. Elle s'inscrit dans une perspective clinique qui allie la recherche et l'intervention, en mobilisant des approches sociologiques et psychosociologiques principalement, mais aussi des perspectives politiques, philosophiques, historiques ou psychanalytiques. Prolongement des Cahiers du Laboratoire de Changement Social de l'Université de Paris 7-Denis Diderot, la collection veut promouvoir une sociologie vivante, qui interroge les rapports entre "l'être de l'homme et l'être de la société", à l'articulation du singulier et du collectif, du subjectif et du social. Carrefour d'expériences et de recherches, la collection se veut ouverte à tous les travaux novateurs sur les problématiques contemporaines des changements sociaux.

Sommaire

Avant-propos Faire genre
Claude Zaidman Petite rétrospective à prétention clinique Jacqueline Barns-Michel

p.?

p.9

p.l?

Divers chemins vers le politique Monique Chemillier-Gendreau Au risque de la nostalgie Sonia Dayan-Herzbrun p.37

p.6S

Les enjeux d'une position épistémologique Florence Giust-Desprairies
L'apprentissage de la retenue Claudine Haroche Un parcours remémoré Françoise Héritier Eléments d'histoire de vie et choix théoriques Anne Ancelin Schützenberger Travaux universitaires, thèses et habilitation à diriger des recherche p.IS9

p.8S

p.99

p.ll?

p.23?

Avant-propos

Le présent ouvrage rassemble des interventions faites sur plusieurs années au cours d'un séminaire du laboratoire de changement social de l'université Paris 7-Denis Diderot intitulé: histoire de vie et choix théoriques. Au cours de ces séances des figures intellectuelles du monde des sciences humaines ont fait le récit de leur propre expérience.1 Le présent numéro est consacré à des parcours de femmes. En fait à des parcours de scientifiques. L'échelonnement dans le temps des témoignages indique en effet qu'à aucun moment il n'y eut à l'esprit de l'équipe une volonté d'exemplifier un "discriminateur commun". Aucune problématique de ce genre n'a jamais été formulée à nos invités. Par contre le processus fut inverse: à partir des trajectoires recueillies nous donner au passage l'occasion d'une lecture sur les rapports entre genre et science. Histoire aussi de lever des équivoques sur des intentions, en faisant simultanément le point sur une question qui reste quand même largement à l'ordre du JOur.. .

Qui furent, pour les messieurs: Pierre ANSART, Christian BACHMANN, Georges BALANDIER, Raymond BOUDON, Pierre BOURDIEU, Robert CASTEL, Michel CROZIER, André-Marcel D'ANs, Jean DUVIGNAUD, Eugène ENRIQUEZ, Pierre FOUGEYROLLAS, Vincent de GAULETAC, Georges LAPASSADE, Philippe LEJEUNE, Numa MURARD, Gérard NAMER, Edgar MORIN, Serge MOSCOVIQ, Max PAGES, Renaud SAINSAULIEU,Alain TOURAINE, Jean-Pierre VERNANT, Michel WIEVIORKA.

1

Faire genre
Claude ZAIDMAN.

Séparer, pour leur publication, les textes des femmes qui sont intervenues dans un séminaire sur histoires de vie et choix théoriques, de ceux des hommes, les rassembler dans un même ensemble, c'est postuler une différence plus significative entre les groupes de sexes qu'entre les personnes dans le rapport au savoir, ici la production du savoir. C'est en fait, prendre acte que les femmes - scientifiques seraient, sont, différentes. Or, dans ce séminaire, elles le sont bien... par leur nombre: 8 femmes pour 23 hommes. Elles sont "minoritaires" comme le sont toujours aujourd'hui les professeurs d'université ou les directrices de recherche1. En 2002, les femmes professeurs représentaient, toutes disciplines confondues, 15,5% de l'ensemble du corps professoral du supérieur dont par exemple, 16,6 en droit. A l'Université Paris 7-Denis Diderot, en 2001 les femmes représentent 23% du corps professoral. Si en 1981, il n'y avait qu'une seule femme professeur sur 9 en sciences humaines cliniques, aucune sur 5 en sociologie, 2 sur 10 à GHSS (géographie, histoire, sciences de la société), en 2005, on compte à GHSS, 12 femmes pour 15 hommes, en sciences sociales, 4 femmes pour 4 hommes, en Sciences Humaines Cliniques (psychologie et psychanalyse), 4 femmes pour 5 hommes. On constate alors que si la situation continue à stagner dans la plupart des

Professeure des universités, responsable du Centre d'Enseignement, de Documentation et de Recherches pour les Etudes Féministes (CEDREF), Université Paris-7 Denis Diderot (cedref@ccr.jussieu.fr) 1. Soit à peu près la même proportion que celle de l'ensemble des professeures sur l'université Paris 7

.

Faire genre

disciplines scientifiques2 et sur l'ensemble des universités et institutions de recherche3, en ce qui concerne Paris 7 et les sciences humaines et sociales, elle a nettement évolué en 20 ans... Les femmes dont les interventions sont ici publiées ont en commun, à partir d'histoires personnelles très différentes, d'être des femmes de "réussite", des femmes qui font partie des femmes reconnues par leurs pairs et ayant accédé à des titres et fonctions sanctionnant l'entrée dans les plus hauts niveaux d'enseignement et de recherche. Alors il nous faut les considérer comme des pionnières, celles qui ont ouvert la voie à une plus large reconnaissance des femmes scientifiques dans l'institution universitaire dans les années 80. Dans les années 60, les féministes anglo-saxonnes se sont intéressées à la façon dont l'apport des femmes à la science avait été occulté, accréditant l'idée d'une incompatibilité entre femmes et sciences, d'une difficulté particulière aux femmes à entrer dans une pratique scientifique créatrice. Mais elles relatent aussi comment, pour leur part, les premières femmes scientifiques reconnues par les institutions de recherche, ayant assimilé l'idée dominante d'une science une et neutre, ont "oublié" leur appartenance de genre pour mieux, derrière leurs blouses, se faire admettre de leurs collègues hommes censés être eux aussi asexués, en tant que scientifiques bien sûr. Cette tentation reste encore répandue dans les milieux scientifiques malgré le mouvement féministe et le développement des recherches sur le genre, comme en témoignent, par exemple, les discussions tant autour de l"affirmative action" appelée politique de discrimination positive en France, que de la féminisation des noms de métiers. Beaucoup de femmes scientifiques refusent de penser en termes de discrimination ou de sexisme tant elles craignent de se voir dévaloriser dans leur compétence personnelle. Tant elles craignent aussi que leur pensée ne soit taxée d'un féminin spécifique qui les exclurait de sa portée universelle, expérience que décrit si bien Simone de Beauvoir. "Je suis agacée parfois au cours de discussions abstraites d'entendre des hommes me dire: "vous pensez telle chose parce que vous êtes
2. A l'université Paris 7, l'accès au professorat de physique est plus limité, actuellement (4 femmes pour 51 hommes) qu'en 1981 où exerçaient 4 femmes sur 40 hommes. 3. 30 % de chercheurs au CNRS 10

Claude Zaidman

une femme",. mais je savais que ma seule défense, c'était de répondre: ''je la pense parce qu'elle est vraie" éliminant par là ma subjectivité,. il n'était pas question de répliquer: "Et vous pensez le

contraire parce que vous êtes un homme" ,. car il est entendu que le
fait d'être un homme n'est pas une singularité,. un homme est dans son droit en étant homme, c'est lafemme qui est dans son tort".4 Certaines féministes sont tombées dans le piège ainsi tendu, affirmant la possibilité d'une autre science ou d'un autre accès à la science qui serait le fruit d'une spécificité féminine fondée en nature. Or si les études sur les pratiques scientifiques permettent de mettre en évidence des différences dans les choix d'objets et dans les comportements scientifiques de certaines chercheuses, il est pour autant difficile de renoncer au rationalisme et à l'universalité potentielle de la pensée scientifique sans adhérer à une forme d'essentialisme qui affirme non seulement la dualité des genres féminins et masculins mais encore la dualité de l'espèce humaine. D'autres théoriciennes par contre ont développé une réflexion plus épistémologique sur les rapports entre sciences et genre5. Certaines chercheuses telle Sandra Harding avec sa théorie du "stand point", rejoint les critiques politiques de l'idéologie de la "neutralité" de la science qui fonde les rapports entre science et pouvoir et les enrichit grâce au point de vue spécifique des femmes dans leur expérience historique de "minoritaires". Le, la scientifique, comme tout un chacun-e, est pris dans un contexte historique, social et personnel visà-vis duquel il se positionne. Prendre conscience de ce conditionnement (et, en premier, pour les femmes, leur position de dominée), le revendiquer dans son travail, le confronter à d'autres, en accepter la discussion, permet à la fois d'exprimer un point de vue (stand point) qui sinon n'existerait pas et de prendre une distance critique permettant une objectivité nettement plus acceptable et

4. Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, Gallimard, 1949 5. Je renvoie ici aux textes de chercheuses anglo-saxonnes publiés par le CEDREF in Sciences et Genre. L'activité scientifique des femmes: Etats-Unis, Grande Bretagne, France, coordonné par Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Hélène Rouch, Claude Zaidman, collection des Cahiers du CEDREF, série "Colloques et travaux", 2003. Il

Faire genre

efficace que la prétendue objectivité du scientifique "neutre" (et donc asexué)6. Dans ce séminaire portant sur histoire de vie et choix théoriques dont le principe même incite à revisiter le lien entre l'histoire individuelle et le développement d'une oeuvre scientifique, les femmes qui ont pris la parole ont presque toutes mentionné explicitement au détour de leur récit de vie, comment leur "être femme" et ses limitations sociales leur a été rappelé, soit dans l'enfance ou le temps des études, soit au cours de leùr vie professionnelle. Certaines ont dû faire face dès l'enfance à la limitation de leurs ambitions. Dans nos temps d'égalité proclamée, ce qui nous reste de l'histoire du rapport des femmes à la science, ce sont les interdits et freins dans l'accès et la reconnaissance, la légitimité dans la production du savoir. Les femmes se doivent de transmettre, de soutenir et d'aider, mais non de produire, sinon à oublier la "modestie" propre au sexe féminin. Françoise Héritier: "Mes parents tenaient à ce que les filles aient les mêmes possibilités que le garçon, donc accès à l'enseignement supérieur, pour que nous ayons nos chances professionnelles. Et simultanément, sans qu'il y ait de contradiction apparente dans l'esprit de mes parents, sur la nécessité de la modestie des ambitions possibles féminines, dans le domaine professionnel, et de la modestie des comportements". Claudine Haroche: "Ainsi, très vite, j'ai eu dans ma famille le sentiment que les femmes et les hommes n'avaient pas les mêmes possibilités, les mêmes chances, les mêmes choix, le même statut, la même autonomie. Aux uns s'offrait un éventail de possibles: une certaine autonomie, un futur inconnu et peut-être plein de promesses, d'événements et de rencontres intéressantes, un avenir créatif; aux autres semblait réservée une dépendance économique, affective et intellectuelle dans un milieu plus ou moins fermé". Toutefois, dans leur récit des origines de leurs choix scientifiques, l'accent reste mis, non sur les obstacles mais sur ce qui a permis de les surmonter, ce qui dans l'histoire de leur famille et de leur vie souvent intriquées dans le tissu de l'histoire de notre temps, colonisations,
6. Hélène Rouch, Introduction, Sciences et Genre, op.cit.

12

Claude Zaidman

immigrations, guerres, génocides, leur a conféré cette force, cette "autorisation" à s'exprimer pleinement en tant que femmes chercheures. On retrouve beaucoup de volonté d'autonomie ou d'indépendance, mais aussi de révolte contre l'injustice, celle faite aux femmes mais aussi de manière plus générale toutes les injustices, toutes les oppressions. La question devient comment les hommes, comme membres d'un groupe dominant défendent les positions de pouvoir qu'ils occupent dans et par la science, face à la surscolarisation des femmes, à leur entrée de plus en plus massive dans l'Université et la recherche. C'est le sexisme du milieu professionnel qu'il faut surmonter, la mysoginie de certains collègues. Monique Chemillier-Gendreau évoque avec une relative indulgence, le poids extrêmement fort du paternalisme masculin qu'elle a toujours ressenti dans sa pratique professionnelle, Pour Sonia Dayan, très soutenue dans ses études par sa famille, "lefait d'être femme, la façon douloureuse d'envisager la question s'est vraiment posée à moi à partir de mes années d'université, en raison de l'attitude de mes camarades garçons et en raison du harcèlement sexuel dont j'ai été l'objet, en particulier d'un de mes professeurs... ". Rappelons que ce problème du harcèlement reste malheureusement lui aussi d'actualité7. De façon plus insidieuse, pèsent sur les femmes des contraintes plus ou moins cachées qui entravent leur carrière ou progression dans la carrière. Il s'agit du temps, du rapport différencié au temps, dû au maintien de cette division sexuelle du travail qui attribue aux femmes la responsabilité de l'espace domestique (travail ménager), celle des enfants et des personnes âgées8. Toute femme engagée dans une carrière se trouve confrontée au problème de ce que le discours commun, les autorités, appellent pudiquement la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle. En cela elles diffèrent de leurs collègues. "Etre mariée, avoir 4 enfants et mener une vie intellectuelle et professionnelle sans interruption,

7. Voir CLASCHES : Collectif de Lutte Anti-Sexiste et contre le Harcèlement dans l'Enseignement Supérieur. (clashes@aoI.com) 8. Je renvoie ici aux travaux de Dominique Fougeyrollas-Schwebel , notamment l'article "Travail domestique" in Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2000. 13

Faire genre

suppose des moments assez difficiles" nous dit très pudiquement Monique Chemillier-Gendreau. Cela suppose aussi des choix liés à la disponibilité. Chacun sait qu'un des moyens subtil et efficace de discrimination est la non-prise en compte des différences sociales, ici le maintien de la division sexuelle du travail autour de la reproduction sociale. C'est bien du côté des pratiques professionnelles au quotidien qu'il faut rechercher cette production d'une différence entre les sexes. Les réunions, heure et durée, les colloques à l'étranger, les déplacements liés au développement de la carrière, par exemple, sont autant de points d'achoppement invisibles qui freinent les canières féminines. Les femmes chercheuses subissent comme toutes les autres femmes le fait que la reproduction sociale leur est principalement à charge. Certes, ces mêmes femmes peuvent disposer d'atouts supplémentaires par rapport à d'autres femmes travailleuses en déléguant à leur tour auprès d'autres femmes, les domestiques, les bonnes autrefois, les femmes de ménage, gardiennes d'enfants, aides aux personnes âgées, plus souvent de nos jours. Toutefois la gestion de ces palliatifs à une prise en compte par l'ensemble de la société du jeune enfant ou des personnes âgées, repose toujours sur les femmes avec cette "double charge mentale" qui handicape, en limitant la disponibilité totale attendue de brillants chercheurs. Si les intervenantes dans ce séminaire ont, comme on le voit en les lisant, su triompher des obstacles et difficultés communes à l'ensemble des chercheuses, on peut s'interroger sur leurs prises de position éventuelles par rapport au mouvement féministe contemporain. Là encore on remarque d'une part que le féminisme est mentionné dans presque tous les textes mais à des titres très différents selon les auteures. En d'autres termes, il n'a pu laisser indifférentes les femmes sans pour autant marquer les histoires personnelles et les choix théoriques de la même façon. Seule Sonia Dayan apparaît comme revendiquant et le mouvement et les choix théoriques qu'il a pu engager. Ayant comme beaucoup de jeunes femmes militantes vécu mai 68 à la fois dans l'enthousiasme et dans le traumatisme d'être une fois encore renvoyée hors de l'espace public mais comme militante cette fois, le mouvement des femmes dans les années 70 lui redonne la force de parler et d'écrire: "le mouvement des femmes m'a dénoué la gorge et délié les doigts, comme à beaucoup d'autres. " 14

Claude Zaidman

Quant aux choix théoriques, le plus significatif en la matière me semble celui de Françoise Héritier qui déroule l'ensemble de son œuvre, décrit l'enchâmement de ses recherches et découvertes qui la conduit, j'ai envie de dire, tout naturellement, à produire une théorie des rapports de sexe, de la prohibition de l'inceste à "la valence différentielle des sexes". Mais c'est dans le rapport à l'avenir que nous retrouvons la fragilité des acquis sociaux des femmes. Ces inquiétudes exprimées pour les générations suivantes expriment bien les deux formes de production de la différence entre les sexes face à l'activité scientifique. D'abord, la division sexuelle du travail, présente dans l'organisation du travail comme dans la famille: "Je suis de la génération au cours de laquelle s'est produit un changement qualitatif avec l'entrée des femmes dans le travail.. .et l'on pouvait espérer que les difficultés, les revendications exprimées sur les conditions de travail, les crèches, les aides ménagères, la part des hommes dans la vie familiale, que tout cela étaient des conquêtes en cours qui se consolideraient. Nous pouvions nous dire que nos filles et nos belles-filles auraient une autre vie que les nôtres. Mais les jeunes femmes d'aujourd'hui connaissent des difficultés très comparables à celles de la génération qui a précédé. Il y a eu des changements, mais ils ne sont pas fondamentaux". (Monique Chemillier-Gendreau). Derrière cet aspect matériel des rapports sociaux de sexe, l'aspect symbolique des formes de domination masculine: l'interpellation permanente des femmes sur leurs compétences, leur accès à la production, ici la production théorique. "Nous, les femmes de cette génération qui avons dépassé la soixantaine, n'avons pas encore intégré la légitimité de notre "réussite".. .Ce que j'espère, c'est que les femmes de la génération qui suit ne se poseront plus la question: estce que je le mérite ?" (Françoise Héritier). Par cette lecture partiale et biaisée des textes proposés - cette thématique du genre n'était pas proposée aux intervenant-tes - nous avons tenté de répondre à la question initiale: quel sens une publication séparée? Une autre lecture des textes, une lecture complète des textes présentés, permettra peut-être au lecteur de formuler une autre réponse en s'interrogeant cette fois sur la relation entre le fait d'être un chercheur "femme" et la dimension théorique des travaux et recherches. 15

Petite rétrospective à prétention clinique
Jacqueline BAR US-MICHEL

.

Non seulement, comme j'ai pu l'écrire, le chercheur est le premier objet de sa recherche, et une démarche qui se prétend clinique (pas seulement en situation, ni en relation, mais en prise, en résonance, ce qu'on appelle implication) ne peut le dispenser d'examiner comment ce sont ses propres mystères qu'il interroge à travers les objets choisis autant que construits, mais il n'est pas sans intérêt de repérer comment son histoire personnelle, et je ne veux pas seulement dire son curriculum vitae, se répercute dans ses hypothèses et dans ses analyses. Cela ne veut pas forcément dire (mais cela peut) que cellesci sont ainsi marquées du sceau infamant de la dérive égocentrique mais simplement que les avatars de l'histoire personnelle en sont un élément moteur, qui ont provoqué des choix théoriques et des propositions parfois originales, ce qui est l'espérance de tout chercheur. TIn'est alors pas vain pour le chercheur de tenter de mettre en lumière les relations entre son histoire, sa démarche et ses objets. "On ne vous demande pas de raconter votre vie", je l'ai entendu dire et peut-être me le suis-je laissé aller à dire à des étudiants "cliniciens" en proie à leur mémoire. Pourtant qui dit 'mémoire' et qui dit 'clinique' devrait se sentir incité à se pencher sur son passé et sa réflexion dans ses objets. Les chercheurs, il faut bien le dire, escamotent cette part de l'implication, ou, s'ils l'effleurent in peto, ne l'exposent pas à leur public ou plus ou moins à leur corps défendant et sur le tard (Bourdieu). Danger de l'exhibitionnisme, d'être taxé de nombrilisme ou d'un subjectivisme incompatibles avec l'esprit scientifique? Et si, au contraire, l'éclairage ainsi porté garantissait de dérives toujours possibles dans le domaine sensible des sciences humaines où l'idéologie comme l'inconscient sont tapis à tous les détours? Une façon de s'exposer à la critique. Quoi qu'il en soit, l'intitulé de ce séminaire invite à faire le pas, et un clinicien a encore moins le choix de se dérober à l'exposition.

. Professeure

émérite, Université Paris 7 -Denis Diderot.

Petite rétrospective

à prétention clinique

Qu'on se rassure (?) je ne dirai pas tout: l'exhibition se donne les limites du voyeurisme suspecté autrement dit du contrôle que l'on pense pouvoir garder sur l'auditoire ou le lectorat. Il est donc là à la fois question de narcissisme et de pouvoir (fragilité, maîtrise, séduction). L 'histoire commence avec le nom. Barus, inscription phonétique sur les registres paroissiaux, de Baruch, prénom de ce fait transformé en patronyme, du père d'une famille d'origine juive (marrane) espagnole, chassée d'Espagne en 1492 et réfugiée sur les premiers contreforts des Pyrénées françaises, établis là depuis, baptisés, ayant perdu toute notion de leur origine. Propriétaires devenus prospères, se succédant, quasiment depuis deux siècles, de pères en fils aînés, à la mairie de leur village. Mes cousines habitent toujours la vaste maison familiale élevée en 1870 par un arrière grandpère, jouxtant la maison plus modeste qui avait servi jusque-là. Mon grand-père étant puîné n'a pas hérité des propriétés, terres et métairies, favorisé sans le savoir pour une ascension sociale, il est donc parti à Toulouse faire ses études à l'Ecole normale, il est devenu instituteur, s'est marié à une jeune institutrice toulousaine dont il a eu mon père, fils unique. Mon père a fait son droit puis est rentré dans l'administration, fiscaliste, il était en fin de carrière conservateur des hypothèques. TIa épousé ma mère, jeune pharmacienne orgueilleuse, je suis la fille unique issue de ce mariage malheureux. Ma mère était d'une famille albigeoise, sa mère était la fille chérie et capricieuse d'une famille de propriétaires cossus de Carmaux, son père, prestigieux à mes yeux par son allure, ses yeux bleu lumineux, sa chevelure immaculée et sa distinction, avait fait carrière dans l'administration (direction des impôts), il s'affichait anticlérical, ouvert aux idées neuves et pour autant d'une grande exigence (austérité) morale. Son propre père, franc-maçon et socialiste, directeur de l'école d'Albi, avait été l'ami de Jaurès, je me rappelle l'avoir rencontré une fois par hasard lors d'une randonnée et avoir été impressionnée par sa prestance, sa longue barbe blanche, sa canne à pommeau, mais j'ai été soustraite à sa fréquentation parce que depuis son veuvage, il entretenait une maîtresse, conduite fortement désapprouvée par mon grand-père. A noter qu'après la mort de son père, mon grand-père, par 18

Jacqueline Barus-Michel

sens du devoir, entretint discrètement la maîtresse devenue âgée, jusqu'à sa mort. Ce grand-père fut un résistant efficace pendant la guerre (réseau de renseignements, organisation de filières vers l'Espagne), ce que nous ne sûmes qu'après. Est-ce que mon admiration à distance pour ce grand-père est à l'origine de mes propres exigences en matière de morale, traduites par le souci affiché de l'éthique? Pour autant je suis profondément une Barns et non une Garrigues, patronyme de ma mère. A part ma mère, rien que des fonctionnaires dans ma famille. D'où un certain amour de la sécurité, contrebalancé par le goût pour la révolte, manifesté plus tard par une participation enthousiaste au mai 68. Je suis née à Bordeaux et y ai grandi jusqu'à 14 ans. Je me sens de cette ville, dont je retrouve toujours avec plaisir la beauté architecturale, de cette région aussi. La poésie des landes, les plaisirs du Bassin et de l'océan m'ont, quand je fus devenue parisienne, beaucoup manqué. Dès la naissance de ma fille, j'ai acheté une petite maison landaise au bord de l'océan mais encore en forêt pour l'enraciner elle aussi dans ce pays. Ma mère et mon père ne se sont pas entendus loin de là, les scènes entre eux ont toujours été violentes, je ne sais à quelles hasardeuses circonstances je dois mon existence tout à fait contraire aux vœux de ma mère. Mon père qu'elle narguait de sa prétendue supériorité sociale et de ses manières mondaines l'a empêchée d'exercer sa profession, elle n'a pu avoir une pharmacie qu'à l'issue d'une grave dépression sans doute sur injonction des psychiatres, devant laquelle mon père, prenant peur, a fini par s'incliner. Pendant mon enfance, ma mère, alors que sa maternité avait été un drame pour elle, a rabattu sur moi ses aspirations hystériquement possessives. Mon père, lui, a dénié un attachement, je crois, réellement profond pour me rejeter vers ma mère et exercer sur nous deux une irascibilité et une violence au moins verbale, à mon égard sous la forme paradoxale d'exigences impossibles assorties de condamnations méprisantes autant que définitives. Ma mère, lucide ou pas, après des manifestations d'un amour immodéré dans mon enfance, mêlait âprement rejet et possessivité à mon égard, plus tard, elle en fit autant pour ma fille. A la fin de sa vie, veuve d'un remariage, elle s'est accrochée à moi et, autant par compassion qu'instruite par la psychanalyse, j'ai réussi à lui construire 19

Petite rétrospective à prétention clinique

un personnage de mère aimante auquel elle a cru, habillé duquel, je crois qu'elle a eu une mort plus paisible. Sa lourde névrose fut évidemment pour quelque chose dans mon orientation vers la psychologie, mon intérêt pour la psychopathologie, ma curiosité pour les mécanismes de la folie, mon envie de comprendre et réparer, enfin ma pratique de psychothérapeute pendant de longues années. L'attitude de mon père, homme excessif en tout, est par réaction pour beaucoup dans mes révoltes, mes options politiques, mon refus de subir une autorité, mon besoin d'exercer une analyse critique sur tout ce qui se donne comme allant de soi, conforme et même normal. Il faut dire que mes parents, aussi "dingos" qu'ils soient, affichaient un conformisme de .pensée (est-ce que ça s'appelle pensée?) sous le boisseau duquel ils m'ont fait vivre ou feindre de vivre toute ma jeunesse. Bien sûr, les analyses critiques que je n'ai cessé de faire du mythe du Père primitif et de la figure du Père chez Freud et chez Lacan doivent beaucoup à cette histoire même si, à mes yeux, elles n'en restent pas moins valables et aussi les interrogations sur la démocratie et la nécessité ou non d'une figure (autorité) charismatique qui m'ont fait écrire quelques articles ici ou là. Elles ont aussi déterminé mes options politiques, mon bOITeurdu conservatisme. Je ressemble physiquement beaucoup à mon père et aussi à sa propre mère dont je dirai quelques mots après. Malgré la détestation qui a fait l'essentiel de nos relations pendant mon enfance et mon adolescence, je sens combien je tiens de lui: mon appétit de jouissance, une certaine énergie, le côté passionnel et excessif, le goût pour l'improvisation comique, l'esprit de provocation, la prétention littéraire, toutes choses que l'on peut retrouver, je pense, dans mes manières d'être, de parler ou d'écrire. Tout cela parce que (ou grâce au fait que) j'avais sans doute senti qu'il m'avait aimée au tout début de ma vie, puis que ma mère l'en avait empêché et l'avait écarté de moi. Dans ses dernières années, il a partiellement manifesté son attachement, sous la forme d'une demande d'attention et d'une confiance rongées par une rivalité compulsive qui le faisait toujours se comparer bruyamment à moi, évidemment en ma défaveur. Il faut parler de ma grand-mère paternelle à qui, à partir de l'âge de 15 ans, j'ai fait jouer un rôle très important, voulant trouver en elle l'origine des traits dans lesquels je souhaite me reconnaître: enseignante appréciée de ses élèves et de ses collègues, respectée dans 20

Jacqueline Barus-Michel

les milieux de l'enseignement à Toulouse, lectrice insatiable, esprit libre, et surtout femme de gauche (ce qui mettait en fureur mon père devenu quasiment d'une droite extrême). Elle m'a donné lors de mes débuts dans la vie, l'attention et la compréhension que me refusaient mes parents. C'est en référence à ma grand-mère paternelle et, à moindre degré, à mon grand-père maternel que je me tiens pour athée, désuètement anti-cléricale, de gauche, amoureuse des livres. Son mari, mon grand-père, homme très effacé et même falot, ne m'est rien. Au début des études secondaires au lycée de Bordeaux, le choix de mon orientation (scientifique ou littéraire) est devenu un enjeu entre mes parents, soldé par un choix bâtard (section B) dont j'ai souffert. Désormais, il était convenu pour mon père que j'étais un "cancre", ne pensant qu'à lire, avec passion, mais en cachette puisque cela faisait figure de vice. L'autre passion, pour la peinture, ne s'exerçant que sur les reproductions laissait indifférent. Au lycée Hélène Boucher, à Paris, après la littérature, je fus enchantée par la philosophie où je brillais, encouragée par Madeleine Barthélémy, se réclamant du mouvement chrétien Le Sillon (Marc Sangnier), elle épousa plus tard Jacques Madaule. C'est au cours de cette année de philo que je pris goût entre autres, aux mystiques espagnols, goût qui ne s'est pas démenti et insuffle des travaux encore récents sur l'expérience mystique et religieuse, la croyance, mais la psychanalyse est passée par là. Après le bac, les rapports avec mon père se sont aggravés, nous ne nous sommes plus parlé dès que j'ai entrepris des études quasi clandestines puisqu'il prétendait que, hors l'Ecole des Chartes, je ne pouvais ni ne devais entreprendre autre chose que la dactylographie pourquoi j'étais juste assez bonne. Je me suis réfugiée en khâgne au lycée Fénelon où je subissais mal l'atmosphère étouffante des classes à concours, dans la seuIe intention de m'inscrire parallèlement et clandestinement à la Sorbonne pour une licence de psychologie, ainsi qu'à l'Institut de Psychologie, pour les diplômes qui y étaient proposés (psychopathologie et psychopédagogie) ouvrant apparemment les portes de la profession. Mon père affichant le plus grand mépris pour ce genre d'études se tint dans l'ignorance de mes résultats aux examens et des mentions que je glanais. Pourquoi des études de psychologie? Dans le secret de mon âme, j'hésitais entre art et littérature. Le dessin ou l'archéologie me tentaient puisque écrire n'est pas un métier rentable, l'atmosphère des prépas me 21

Petite rétrospective

à prétention clinique

dégoûtait des concours. L'université était pour moi synonyme de liberté, la Sorbonne le temple du savoir. Je ne sais quelle amie me parla de la psychologie en disant que c'était tout à fait pour moi. Je m'inscrivis et je pense que ce fut à mon insu une façon de conjuguer les fouilles archéologiques renoncées et les fascinations littéraires entretenues par mes lectures, parmi lesquelles Proust a toujours tenu une place exceptionnelle. Je rencontrai alors l'œuvre de Freud, ce qui dans la sorte d'attente léthargique où il me semble que je restais pendant mes études, n'eut ses effets qu'après coup. Maintenant, je peux dire que Proust et Freud président en sous-main à mes choix théoriques. C'est avec Lagache dont je suivais les cours, que je devais quelques années plus tard entreprendre une psychanalyse. Je ne peux pourtant pas dire que j'aie été marquée profondément par des professeurs au cours de mes études. J'avalais les enseignements, les stockais pour un usage ultérieur. Je m'imbibais cependant, à travers Merleau-Ponty, de phénoménologie, puis de philosophie existentialiste avec Sartre. J'attendais surtout l'envol. Dès avant la fin de mes études universitaires, le torchon brûlait entre moi et mon père, ma mère vivait pour sa pharmacie, ils ont divorcé avec bruit et fureur au moment où je pouvais enfin les quitter ayant trouvé un poste de psychologue à Tours. A l'époque, encore à Paris, mes amours m'avaient apporté une impulsion salutaire, me délivrant du milieu étouffant de la famille: mes poumons se sont remplis d'air dans les milieux intellectuels et artistiques où elles m'avaient introduite. A Tours, à partir de 55, je fus psychologue, psychothérapeute assurant les consultations dans les services psychiatriques, comme expert auprès de la Cour d'appel d'Orléans, les expertises auprès du tribunal pour enfants, puis dans les procès d'assises, la fonction de psychologue dans les centres d'enfants et adolescents délinquants et cas sociaux de la région tourangelle. Je faisais fructifier mon stock universitaire. J'avais alors deux centres d'intérêt fort: la psychanalyse (à travers la mienne propre) et les psychothérapies de cas lourds qu'on qualifierait aujourd'hui de border line avec lesquels j'avais quelques succès; l'autre centre, extraprofessionnel, concernait la fréquentation du milieu artistique qu'on aurait pu ne pas s'attendre à trouver à Tours où pourtant régnait une femme d'un caractère exceptionnel, à l'histoire mouvementée, qui se trouvait être présidente de la Sauvegarde de 22

Jacqueline Barns-Michel

l'Enfance et de l'Adolescence qui m'employait. Elle avait su capter l'amitié, et me la faire partager, de Max Ernst, Dorothée Canning, de Calder qui habitaient en Touraine, d'Olivier Debré, puis de passage, leurs amis, Man Ray, Alexéieff ... Autour de Richter s'organisaient les festivals de la Grange de Meslay, je participais aussi activement par des comptes-rendus dans les journaux, au festival de court-métrage; enfin j'en passe, l'excitation était intense. Ce fut pour moi une époque très riche, pleine de rencontres, d'amitiés fortes, de discussions passionnées artistiques, politiques... j'en oubliais toute carrière. C'est à Tours que je connus celui qui devait devenir mon mari, le père de ma fille, mais le mariage ne se fit que plus tard, en 1972 et à Paris. Je lui dois la deuxième partie de mon nom: Michel, c'est sa mentalité d'artiste qui m'a séduite. Cependant j'eus soif d'élargir mon horizon de psychologue et surtout le tête-à-tête psychothérapique, aussi passionnant qu'il fut, me paraissait une goutte d'eau par rapport à l'océan de détresse, assise sur mon fauteuil, l'absence totale de prise en compte du politique m'empêchait de me sentir vraiment confortable malgré la vie très agréable que je menais. Je m'inscrivis alors au PSU. J'avais terminé en cinq ans ma psychanalyse. Je pris contact avec les van Bockstaële, fondateurs du Centre de socianalyse, je revins à Paris régulièrement pour m'initier avec eux à "l'analyse expérientielle" et suivre leur effort pour construire un équivalent de la psychanalyse appliquée au sociologique, effort toujours poursuivi. Bien qu'aujourd'hui leur réputation se soit fort estompée, à l'époque ils entretenaient une certaine effervescence autour d'eux, je leur dois mon savoir-faire dans l'analyse des groupes. La rupture fut motivée par certaines contradictions entre ce qu'ils professaient et ce qu'ils pratiquaient au sein de l'équipe. Peut-être aussi étais-je rendue mal à l'aise par leur côté gagneur Ge n'ai jamais été très à l'aise par rapport à l'argent, ce qui me fait malheureusement préférer souvent le bénévolat ou pratiquer des tarifs peu ordinaires, faut-il associer à cela que ma mère, comme la sienne, était d'une avarice que j'ai toujours qualifiée de sordide: incapable de la moindre générosité sous le prétexte d'être prétendument toujours en manque malgré l'état réel mais secret de sa fortune). Cette expérience de plusieurs années est entrée en concordance avec des intérêts pour l'institution, j'avais introduit des pratiques de groupe 23