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Huang Tu

De
210 pages
Huang Tu (terre jaune) est le nom chinois du loess constituant le sol de la province du Gansu, dans le nord-ouest de la R. P. de Chine. Terre balayée par les vents de sable, habitat troglodyte, agriculture ingrate: la survie y est difficile. Le corridor de Hexi, coincé entre les monts Qilian et le désert de Gobi, fut longtemps emprunté par les caravanes de la Route de la Soie, et par les explorateurs. Aujourd'hui le temps des caravanes est révolu. Le train s'arrête dans des villes tentaculaires aux immeubles babyloniens scintillants.
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Collection "Voyages Zellidja"

Arnaud SAYOUS Prix JEAN-WALTER

2003

"Donner aux meilleurs des jeunes Français le moyen de compléter leurs études par des connaissances qu'ils n'ont pas acquises dans les établissements scolaires et n'acquerront pas davantage dans les grandes écoles ou enfaculté". Jean WALTER (1883-1957)

Architecte, voyageur, passionné de géologie, Jean W AL TER mit à jour un très important gisement de cuivre et de plomb à Zellidja au Maroc. Il voulut contribuer à la formation des jeunes. C'est dans ce but qu'il fonda en 1939 les bourses ZELLIDJA en accord avec le Ministre de l'Education nationale de l'époque, Jean ZAY. Tous les ans, à la suite d'un concours retenant les projets les plus valables, le jury de la Fondation ZELLIDJA * attribue à des jeunes de 16 à 20 ans des bourses pour des voyages répondant aux critères suivants: durée un mois minimum voyage en solitaire remise au retour d'un rapport comprenant l'étude du sujet proposé dans le projet, un journal de route et un carnet de comptes.

Les meilleurs travaux autorisent un second projet pour un deuxième voyage dont le rapport peut permettre à son auteur l'accession au titre de LAUREAT ZELLIDJA. Il arrive que certains rapports présentent un intérêt exceptionnel tant par la valeur de l'étude que par la qualité littéraire dont fait état le journal de route. C'est le cas de Huang Tu -Temjaune de Chined'Arnaud SAYüUS qui est sorti des sentiers battus de la Grande Muraille et du Palais Impérial.
* l'association est placée sous l'égide de la Fondation de France Association des Lauréats Zellidja

5 bis ,Cité Popincourt - 75011 Paris Tél/fax: 01 4021 7532 E-mail:info@zeIlidia.com Site internet: www.zellidia.com 2

Arnaud

SAYOUS

HUANG

TU

Terre Jaune de Chine

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 - Paris (France)

Arnaud Sayous est né en 1980 à Pau, et vit aujourd'hui à Toulouse. Récemment diplômé d'une Ecole d'Ingénieurs en Génie Civil et Urbanisme, il poursuit sa formation à l'Ecole d'Architecture de Toulouse pour participer à des projets de développement urbain durable en Asie.

Illustrations Couverture «Jaune» et Couverture

de couvertures: 1: « Huang» et « Tu », les deux caractères signifiant « Terre» 4 : Les habitants des « Puits du Ciel» de DengJiapo

CopyrightL'fù\~TTA~,2004 ISB~ : 2-7475-7363-X EA~ : 978 2747 573 634

4

A mon Amour...
A ceux qui sontpartis, j'espère qu'il y a des librairies au paradis. . .
A ceux qui sont ici ou là, qui croient en moi, m'aident à me constmire, ceux-là se reconnaîtront...
Et enfin, une grande et belle pensée à mes amis de Chine, inoubliables...

5

A V ANT-PROPOS

« Huang Tu »),ou « Tern Jaune »),c'est le nom que les Chinois donnent au loess qui constitue le sol du Gansu, l'une des provinces les plus pauvres du Nord-Ouest de la République Populaire de Chine. Le loess, déposé jadis par les vents qui balayaient le désert de Gobi, fait vivre aujourd'hui des millions de personnes qui y ont creusé des maisons troglodytes pour survivre au climat difficile. Dans un de ses livres, l'écrivain chinois Han Su Yin affirme que pour connaître vraiment la Chine, l'étranger doit découvrir la Chine des minorités. C'est sur son conseil que j'ai décidé de traverser la province du Gansu, l'une des plus pauvres et des plus reculées du pays, pendant l'été 2002. Le corridor de Hexi, pris entre les monts Qilian et le désert de Gobi, fut longtemps emprunté par les explorateurs et les caravanes de la Route de la Soie. C'est aussi par ce chemin que sont arrivés en Chine de nouveaux courants d'idée comme le bouddhisme et que des peuples barbares se sont intégrés aux Han. «Terre Jaune », avec tout ce que cela peut suggérer: la couleur de la terre, la couleur de la peau, les caprices du Fleuve Jaune, la cohabitation entre les minorités ethniques, le partage du territoire, les échanges économiques et culturels entre ces différentes communautés, leur rapport à la terre, l'adaptation de leur habitat à l'environnement naturel... La réalisation de ce projet a été possible grâce au soutien de la Fondation Zellidja, laquelle m'avait déjà permis de voyager en Inde et au Népal deux ans auparavant. Je tiens à remercier sincèrement tous les membres de la Fondation qui m'ont fait confiance, et j'encourage tous ceux qui ont des « envies d'ailleurs» à réaliser leurs rêves.

« On Jit comme totgotlrs un voyage au loin de ce qui n'était qu'un voyage au fond de soi. .. »)

Victor Ségalen, « La Grande Statuaire », Flammarion, 1972

7

R

ffm;r

TERRE JAUNE

9

AUX DIX MILLE ANNEES

Ces barbares, Ils vénèrent

écartant

le bois, et la brique

et la terre, bâtissent

dans le

roc t!fin de bâtir l'éternel! des tombeaux d'être dont la gloire est d'exister vieux et des temples de pierre encore,. des ponts trop dure dont en renommés Ils vantent

pas une assise ne joue. que leur ciment durcit avec les soleHs,. les lunes meurent ces barbares!

polissant leurs dalles,. rien ne digoint la durée dont ils
s'qffùblent ces ignorants,

Vous!.fils de Han, dont la sagesse atteint dix mille années et dix mille dix milliers d'années, gardez-vous de cette méprise. Rien d'immobile n'échappe aux dents qffamées des âges. La durée n'est point le sort du solide. L'immuable n'habite pas vos murs, mais en vous, hommes lents, hommes continuels. Si le temps ne s'attaque à l'œuvre, c'est l'ouvrier qu'il mord. Qu'on le rassasie: ces troncs pleins de sève, ces couleurs vivantes, ces ors que la pluie lave et que le soleil éteint. Fondez sur le sable. Mouillez copieusement votre argile. Montez les bois pour le sacnjice : bientôt le sable cédera, l'argile goiflera, le double toit criblera le sol de ses écailles: Toute l'tiffrande est agréée!
Or, si vous devez subir la pierre insolente et le bronze orgueilleux, que

la pierre et que le bronze subissent les contours du bois pénssable et simulent son iffort caduc: Point de révolte: honorons les âges dans leurs chutes successives et le temps dans sa voracité.

Victor Ségalen, « Stèles », Librairie Générale Française, Paris, 1999

11

Il plaît de voir ici le laboureur ne pas se contenter d'écorcer, d'irriter, de strier la surface poreuse de la terre à laquelle est suspendue sa - mais la pénétrer de toute sa personne, en faire sa maison, sy réfugier, eny abritant aussi sa moisson. [..J Ici, toute la semaille enfouie d'abord sous le champ même qui l'a produite, - et qui continue à en lever une autre, est ensuite consommée dans l'ombre familiale et l'humidité jaune de ce champ. Puis elle lui revient et le çycle local recommence.

faim,.

-

Victor Ségalen, « Briques et Tuiles », in Œuvres Complètes, R. Laffont, Paris, 1995

TERRE DE LOESS

Dans la Chine du Nord-Ouest, le sol est majoritairement composé de ce que l'on appelle communément « Huang Tu», la « Terre Jaune », c'est à dire de loess, un limon d'origine éolienne. On a souvent du mal à distinguer si cette matière s'approche davantage de la terre, de la pierre ou du sable. Elle se matérialise tantôt sous la forme de poussières, légères comme de la farine, dans les rues de Lanzhou, tantôt sous la forme de falaises cohérentes, lisses et abruptes au bord des routes, tantôt en éboulis de pierres déchiquetées. Le loess peut aussi dessiner des collines aux douces rondeurs, cultivées en terrasses ou boisées, comme dans les campagnes autour de Lanzhou ou dans la province du Shaanxi. La formation du loess a commencé lors des glaciations du Quaternaire. A l'origine, c'est un gigantesque dépôt éolien, arraché aux roches superficielles des steppes du nord, balayées par les vents froids et secs. Les particules de quartz, d'argile et de calcaire qui le constituent sont très fines (de 4 à 50 micromètres). En se consolidant au fil du temps, le dépôt a formé un sol meuble et friable, parfois stratifié, poreux et par conséquent perméable. Ses propriétés physiques en font une bonne terre arable. Le loess peut aussi perdre sa cohérence 12

si sa teneur en eau s'affaiblit, lors des sécheresses par exemple, et devenir pulvérulent (les fameuses poussières qui envahissent les rues dans certains coins de Lanzhou). Le grand plateau de loess occupe une bonne partie du Nord-Ouest de la Chine (275000 km2), entre le plateau de l'Ordos au nord, la chaîne des monts Qinling au sud et Lanzhou à l'Ouest, d'où il est prolongé par les déserts du Taklamakan et de Gobi. Il se situe à une altitude moyenne de 1500 mètres. L'épaisseur de la couche de loess peut atteindre 10 mètres par endroits. Lorsque sa partie supérieure se décalcifie, elle se transforme en lehm, une argile siliceuse jaune, grise ou rougeâtre, pouvant être utilisée comme terre à briques. L'érosion emporte alors le lehm en formant des gorges, laissant parfois des concrétions calcaires que l'on appelle «poupées de loess ». Le plateau est traversé au nord par le Fleuve Jaune, le Huang He, long de 5000 kilomètres, qui a plus de quarante affluents et confluents de taille conséquente. Le Huang He traverse neuf provinces avant de se jeter dans la Mer Jaune, faisant vivre 110 millions de personnes dans son bassin. Ce fleuve est turbulent et capricieux, même si son débit est plus faible que celui du Fleuve Bleu. Au cours de l'histoire écrite, le Huang He aurait déjà eu quinze cours différents et les hommes ont dû se battre pour réussir à le traverser ou se protéger contre ses inondations. Il y a toujours eu une relation ambiguë entre les hommes et le fleuve: celui-ci fait vivre les populations en arrosant leurs terres, mais il peut parfois se mettre en colère pour punir ceux: qui voudraient le dompter. Ses inondations ont toujours été très meurtrières. De plus, comme le loess est relativement meuble, le fleuve l'érode a une vitesse impressionnante. On estime qu'il charrie jusqu'à 2100 tonnes par km2 et par an. D'importants travaux ont été réalisés pour maîtriser ses caprices. Les grands barrages, comme celui de Lujiaxia, permettent, en plus de la production d'énergie hydroélectrique, d'éviter les inondations. Le plateau de loess et le bassin du Huang He sont connus pour être le berceau de la civilisation chinoise. Des textes relatent que ces régions étaient fertiles, recouvertes de gras pâturages où paissaient de nombreux troupeaux de moutons. De nombreuses légendes populaires mettent en scène les esprits du Huang He. Un poème de Li Bai, écrit sous la dynastie des Tang, raconte que l'eau du Huang He vient du ciel. Parmi les esprits terrestres les plus importants, l'Oncle Hebo commande le Huang He. Son visage est blanc et son corps très 13

long, comme celui d'un dragon. Il est connu pour être un coureur de filles. Lorsqu'il est en colère, il déclenche des inondations. Chaque année, dans certains villages, on fait des sacrifices, accompagnés de cérémonies publiques, pour le calmer et protéger ainsi les hommes et les troupeaux. On jette pour cela un animal dans le cours d'eau. Autrefois même, des jeunes filles étaient sacrifiées, on les offrait en mariage à l'Oncle Hebo. Une autre légende raconte que dans les montagnes Qilian, le fleuve passait d'un grand lac à un petit torrent, car deux collines étaient très proches l'une de l'autre, et formaient ainsi une porte. Les carpes qui vivaient dans le torrent rêvaient de franchir cette porte pour aller nager dans le lac. Celles qui y parvinrent se transformèrent en dragon. C'est ainsi qu'un adage populaire a été inventé: « la carpe saute à travers la porte du dragon ». Aujourd'hui, on l'emploie pour décrire quelqu'un qui arrive à monter dans l'échelle sociale de manière étonnante, ou pour un étudiant qui entre à l'université. A Lanzhou, sur l'une des rives du fleuve, une statue est érigée. Elle représente une mère et ses enfants. La mère personnifie le Huang He, ses enfants sont le peuple chinois.

ARCHITECTURES

DE TERRE

Comme dans toute culture, la terre est l'élément nourricier pour les Chinois. Le caractère qui signifie la terre, « Tu », est issu de la représentation simplifiée de l'autel du dieu du sol, de forme phallique. Aujourd'hui encore, la terre tient une place importante dans la culture chinoise, et en particulier pour les populations rurales des régions du Nord-Ouest. Si elle est peu à peu supplantée par le béton, la terre était jusqu'à récemment le premier matériau de construction dans les régions du Nord-Ouest, car elle est partout disponible en quantité; sa mise en oeuvre est simple et économique. Dans les campagnes, les constructions en béton, en briques de terre cuite et en terre crue coexistent, s'alliant parfois. La maçonnerie faite à partir des briques de terre cuite, produites notamment dans la région de Linxia, s'est développée pour une meilleure résistance aux intempéries. Mais les techniques de terre crue sont encore utilisées dans les campagnes 14

reculées. Par exemple, le village tibétain de Xiahe est presque entièrement construit en terre crue. Il existe trois techniques principales de construction en terre crue: l'adobe, le pisé et le torchis. La technique de l'adobe consiste à confectionner des briques en tassant, à la main, de la terre argileuse et sableuse dans des moules. Le loess est la matière idéale. Une fois démoulées, les briques sont mises à sécher au soleil; elles sont ensuite montées avec un mortier fait de la même terre. Cette technique, librement modulable, permet toutes sortes d'architectures: murs épais à plusieurs couches, murs ajourés pour les séchoirs à raisin, voûtes... On peut aussi recouvrir les murs d'adobe par un enduit de terre et de paille hachée. La technique du pisé consiste à compacter de la terre non tamisée dans un coffrage fait de rondins de bois empilés. Les murs de pisé sont généralement très épais et résistants. Ils sont très appropriés pour la construction des murs d'enceinte qui délimitent les cours intérieures des habitations. Les portions de la Grande Muraille restaurées à Jiayuguan sont en pisé. Les tronçons vestiges que l'on voit près de Yumen Guan le sont aussi. On peut encore distinguer les différentes couches qui les constituent. Quant au torchis, c'est un mélange de terre et de paille hachée. Autrefois, on l'utilisait en remplissage des ossatures de bois qui constituaient la structure des maisons. Cette technique n'est plus beaucoup employée. Aujourd'hui, on utilise le torchis seulement en enduit. Pour le rendre imperméable, on mélange à la terre de la soude ou de l'eau salée. Le mur qui forme l'enceinte des cours intérieures peut être en pisé ou en adobe, même si l'habitation est en briques de terre cuite ou en béton. Le pisé est reconnaissable par ses stries qui rappellent les couches de terre successive. Les briques d'adobe sont soit laissées nues, soit recouvertes d'un enduit de torchis, ce qui donne au mur un aspect plus lisse. La base de l'enceinte est souvent constituée de pierres empilées de manière très compacte. L'eau est la seule ennemie des constructions de terre. Mais dans le Gansu, comme la pluviométrie est faible, ces constructions ont une bonne tenue dans le temps. Il faut simplement effectuer régulièrement des réparations d'entretien, à l'aide de quelques briques d'adobe ou d'un peu de torchis. Lorsque l'on voit l'état dans lequel se trouvent actuellement Yumen Guan, la Porte de Jade, ou les tronçons de muraille qui l'entourent, on ne peut douter de la pérennité des constructions de terre crue. 15

LES YAO DONG, OU L'HABITAT TROGLODYTE

La maison troglodyte est une autre forme d'architecture de terre. Seulement, la terre n'est pas apportée de l'extérieur, mais «utilisée» sur place par enlèvement. De plus, le « creusé» n'exclut pas le «construit». Des bâtiments non troglodytes peuvent être ajoutés aux grottes, tant que l'existence de la cour intérieure est respectée. En chinois, le nom des habitations troglodytes est «yao dong». On en trouve dans les provinces du Henan, du Shanxi, du Shaanxi et du Gansu, c'est à dire dans des zones géographiques à faible pluviométrie, et où la couche de lœss est épaisse. Actuellement, 40 millions de personnes vivraient dans les yao dong.Ceux-ci ne sont donc pas un habitat primitif, comme les habitations creusées en poche du néolithique, mais une évolution parallèle de l'habitation traditionnelle chinoise. Cette évolution est un témoignage de la formidable capacité d'adaptation acquise par les hommes dans un environnement naturel difficile. Dans ces régions arides, on trouve peu d'arbres. Il fut donc impossible d'utiliser le bois comme principal matériau de construction. On ne trouvait pas non plus suffisamment de pierre de taille. Les deux seules solutions furent alors d'utiliser la terre crue (adobe et pisé) ou de creuser; c'est cette dernière solution que les hommes ont choisi lorsque le relief le permettait. Les nombreux avantages en sont présentés par la suite. On trouve deux types de configuration de yao dong: les troglodytes latéraux, comme ceux de Yu Zhong, creusés horizontalement dans des falaises ou des ravins de lœss formés par l'érosion, et les troglodytes en puits, comme à DengJiapo, quand il n'y a pas de falaise. Pour ces derniers, le « Puits du Ciel» est d'abord creusé verticalement dans le sol, les pièces sont alors creusées dans ses parois. A ces deux configurations viennent s'ajouter les alliances de « creusé» et de « construit », comme on peut en voir dans les régions de Yan'An et de Yulin, au nord du Shaanxi. Les yao dong latéraux sont creusés sur un plan rectangulaire étroit et profond, la largeur valant généralement la moitié de la profondeur. En élévation, on donne à la voûte une forme semicirculaire, parabolique ou en ogive, suivant les traditions régionales. Une forme optimisée a pour but de reprendre au mieux les efforts 16

dus à la poussée des terres du dessus. La hauteur d'une pièce est comprise entre 2.5 m et 3 m. Il faut laisser à peu près la même hauteur de terre au-dessus. voire plus, pour éviter l'effondrement ou les infiltrations d'eau. Après avoir creusé, il faut attendre un certain temps et guetter l'apparition des fissures pour s'assurer de la bonne résistance de la voûte. La surface de la voûte est ensuite aplanie avec des instruments de bois et recouverte de chaux ou d'un enduit de torchis. L'entrée est alors rebouchée par un mur, fait de briques de terre cuite ou d'adobe. dans lequel on laisse une porte et une petite ouverture, au sommet, pour l'aération. On peut éventuellement faire des grandes fenêtres. dans le cas de pièces adjointes. Les deux pièces communiquant par un petit tunnel, comme c'est le cas chez Chang Fei, à Yulin. Dans d'autres cas, pour les troglodytes réaménagés par Ren Zheng Ying à Yu Zhong ou pour les semitroglodytes de la région de Yan'An et Yulin, le mur plein traditionnel est remplacé par des baies vitrées ou des treillis de bois. Lorsqu'une famille veut creuser son yao dong, l'orientation de la falaise influe beaucoup le choix du site. La falaise doit être exposée plein sud ou sud-est. afin d'avoir un ensoleillement maximal. Il faut aussi prendre en compte d'autres facteurs climatiques comme l'exposition aux vents ou à la pluie. La qualité de la terre, c'est à dire sa stabilité, sa capacité porteuse, et sa perméabilité, sont. bien entendu. les premiers critères de choix d'un site. Le loess est une terre idéale, car il est très homogène. Pour les troglodytes en puits, on creuse d'abord un grand trou carré, le fameux «Puits du ciel », d'environ dix mètres de côté.

Celui-ci jouera le rôle de cour intérieure. Des escaliers permettent de
descendre de l'esplanade-toit à un chemin, qui fait office de rue. Le long de ce chemin s'alignent les lourdes portes de bois qui marquent l'entrée de chaque maison. Derrière cette porte, un tunnel, un peu plus large qu'une pièce classique, mène au « Puits du Ciel ». On peut penser que les yao dongen puits sont une forme plus élaborée que les latéraux. En effet, leur plan est beaucoup plus proche du modèle idéal de la maison traditionnelle chinoise, car non seulement il est symétrique et orienté. mais en plus, c'est un carré. De plus, la dimension sociale des villages de troglodytes en puits est très habilement pensée. L'esplanade-toit est un premier espace public, de 17

rassemblement. Elle pourrait être comparée à nos «places du village ». On y fait sécher les meules de foin, on s'y rencontre pour discuter, etc. Depuis l'esplanade-toit, on peut voir ce qui se passe en bas, dans chaque «Puits du Ciel », mais pas à l'intérieur des grottes, qui sont l'espace intime. Les escaliers ou les sentiers donnent accès à un second espace public de circulation qu'est «la rue ». De cette «rue », on a accès à l'espace semi-privé des «Puits du Ciel », par un tunnel sombre et une lourde porte de bois. Cet accès est donc limité. Le lien entre ces différents espaces, bien délimités et à des niveaux divers, est très subtilement orchestré. « Un pour tous, tous pour un, mais chacun chez soi! » Les habitations semi-troglodytes sont une autre évolution des yao dong latéraux. Les grottes «sortent)) des falaises. La partie non troglodyte est construite en pierre de taille ou en maçonnerie de briques de terre cuite. La forme en voûte de briques est prolongée à l'identique de la voûte creusée. Les grottes sont parfois complètement dégagées de la falaise. Dans la région de Yan'An, certaines sont même construites sur des terrains plats. Dans ce cas, on a entièrement construit la voûte, au lieu de la creuser. Un remblai de terre tassée, de grande épaisseur, remplace la masse de terre qui se trouve naturellement au-dessus des grottes creusées. Ces yao dong artificiels permettent davantage de libertés architecturales tout en gardant les bienfaits climatiques du troglodyte. Les murs de façade, en brique, peuvent être traités de manière très élaborée. On peut aligner plusieurs grottes et les faire communiquer entre elles par des tunnels. On peut aussi avoir plusieurs niveaux. Les grottes de l'étage supérieur se trouvent alors en retrait par rapport à celles de l'étage inférieur. Des escaliers et un balcon sont alors aménagés. Ce balcon sert de toit aux grottes inférieures. La maison de Chang Fei, près de Yulin, est semi-troglodyte. Elle est constituée de trois couples de grottes communiquant entre elles. Une porcherie et un poulailler en briques ont été construits, pour fermer la cour intérieure d'une part, et dégager des grottes d'autres part, afin de loger les nouveaux membres de la famille. L'un des trois couples de grottes, construites par le grand-père de Chang Fei, était, en effet à l'origine, destiné à abriter les animaux. Mais il n'avait pas prévu que la famille s'agrandirait autant. 18

Cet exemple montre qu'il est possible d'allier le creusé et le construit pour créer des unités, d'habitation et de travail, modulables à volonté. Le principal avantage de l'habitat troglodyte est la régulation thermique. Les grottes restent fraîches l'été et pas trop froides l'hiver, ce qui est intéressant pour des régions à climat continental. Cette propriété est due à l'inertie thermique de l'épaisse couche de terre qui entoure les grottes. Celle-ci stocke beaucoup plus la chaleur que les murs et les planchers d'une maison classique. En plus de l'isolation thermique, la terre permet aussi l'isolation phonique. Enftn, comme l'orientation est primordiale pour les Chinois, lesyoo dongbénéftcient en général d'un ensoleillement maximal, à toutes heures de la journée et en pleine saison. Dans le cas des yoo dongen puits, ce sont les pièces de vie qui sont creusées face au sud ou au sud-est. L'entrée est généralement dirigée vers le nord. Aux avantages climatiques s'ajoutent une stabilité vis-à-vis de l'effondrement et une résistance aux séismes importantes. Cette résistance est même supérieure à celle des maisons construites en surface. Les séismes étant assez fréquents et violents dans le Nord-Ouest de la Chine, les constructeurs de yoo dongont, peu à peu, amélioré le tracé des voûtes pour que celles-ci reprennent au mieux les efforts verticaux et horizontaux. On verra aussi dans le troglodytisme une manière de vivre naturelle et proche de la terre, d'autant plus que les yoo dong s'intègrent parfaitement au paysage. Cela peut donner d'excellents enseignements aux partisans de l'architecture bioclimatique et paysagère. Mais, à tous ces avantages, s'opposent aussi des inconvénients majeurs: le manque de lumière tout au fond des grottes, car les ouvertures ne sont généralement pas complètement transparentes. La ventilation n'est pas non plus toujours bien assurée, et de fait, des problèmes d'humidité se posent: beaucoup de troglodytes sont victimes de maladies respiratoires. On dit pourtant, là-bas, que les gens qui habitent les yoo dong vivent plus vieux que d'ordinaire. Les anciens sont heureux d'y habiter, mais les jeunes s'y refusent désormais. Dès qu'ils ont de l'argent, ils construisent des maisons traditionnelles, car les yao ckJngsont entourés de l'image ambiguë qu'a toujours eu le monde souterrain. Si la terre est la matrice qui fait germer la vie, c'est aussi le tombeau, le monde des morts. 19

VIVRE A DENG ]IAPO

En contrebas du village de Deng liapo, une dizaine de puits s'aligne sur une vaste esplanade qui fait office de « place du village ». On peut y faire sécher les fruits ou les meules de foin. Certains puits sont abandonnés à la végétation.

- La famillelia
Madame lia Lingge descend la rampe et pousse la porte de bois du tunnel qui mène à son « Puits du Ciel ». La quiétude qui y règne est surprenante: un puits pour recueillir l'eau de pluie, une petite tonnelle recouverte de vigne et de fleurs grimpantes, des outils agricoles assez rudimentaires, en bois pour la plupart, quelques chèvres qui bêlent dans l'une des pièces. A l'intérieur de son « Puits du Ciel ), le micro climat est étonnant. lia Lingge habite l'une des pièces avec son mari. Le premier de ses deux fils en habite une autre avec sa femme et leurs deux enfants. Liang Chongqing, l'étudiant de Xi'An qui est mon guide, m'explique que deux enfants sont tolérés dans les campagnes car une paire de bras supplémentaire est indispensable pour travailler aux champs. Le deuxième fils de lia Lingge vit dans une maison récente, au village, car il est plus fortuné que le premier. La pièce où la vieille dame nous accueille mesure environ trois mètres de haut pour cinq mètres de profondeur. Nous nous asseyons sur son kang, le lit de briques qui peut ici accueillir jusqu'à quatre personnes. On peut le chauffer par-dessous, l'hiver, grâce à un petit four. La régulation thermique des troglodytes se confirme: il fait très frais ici, alors que l'air estival est étouffant à l'extérieur. Le mari de lia Lingge a creusé cette maison il y a vingt ans, seul, à l'emplacement que le chef du village leur avait attribué. Cela lui a pris quatre ans. Partout dans le secteur, la terre jaune est propice au creusement, les maisons s'écroulent rarement. On peut même faire passer une voiture sur l'esplanade-toit. Les quelques fissures, que l'on distingue dans la voûte, ne semblent affecter que superficiellement l'enduit. Bientôt, leur maison sera détruite; car le gouvernement a pour projet d'établir des champs de maïs à la place, considérant que ces terres sont actuellement « gâchées ». La famille lia va encore 20

continuer à vivre dans le « Puits du Ciel» pendant deux années. Il leur faudra alors reconstruire une nouvelle maison ailleurs. Jia Lingge et son mari ont déjà 62 ans. «Nous n'avons pas le choix... » souligne Jia Lingge en riant, avec un peu d'amertume, et beaucoup de résignation. Le gouvernement leur donnera une petite compensation financière qui ne sera pas suffisante pour construire une nouvelle habitation décente. Jia Lingge est étonnante de vivacité. Elle paraît en bonne santé et rit sans arrêt. Elle raconte qu'elle a quand même parfois des difficultés à monter et descendre la rampe de terre. C'est pour cela qu'elle préfère rester discuter avec ses amies au coin de l'esplanade, juste au bord du sentier. Son père est mort il y a un mois, à 84 ans. Ses yeux se mouillent mais elle ne quitte pas sa mine ensoleillée. Son mari, 62 ans également, continue de travailler dur aux champs, toute la journée. Je veux bien croire que la vie à Deng Jiapo, aussi rude qu'elle soit, n'en demeure pas moins saine et agréable.

- La famille Sun
Sun Xuemin vit seul avec sa femme. Ils ont quatre £1ls.L'un d'eux habite au village dans une maison moderne, les trois autres sont partis vivre en ville. Ils reviennent régulièrement, pour aider à la récolte du maïs et des pommes. A Deng Jiapo, tout le monde ou presque est paysan. La pièce où Sun Xuemin nous reçoit est recouverte de papiers journaux qui font office de papier peint, pour ne pas se salir avec la terre. De gros sacs de maïs sont entreposés au fond. Sun Xuemin est ici depuis trente ans, et il n'a jamais regretté de ne pas vivre en ville. «Ici, l'air est pur et on n'a jamais trop chaud ou trop froid. Et puis, ici, on est plus libre qu'en ville. », remarque-t-il. Chongqing évoque les inconvénients de l'humidité et du manque de lumière du jour. Mais Sun Xuemin n'y voit là aucun inconvénient, il s'y est habitué, et cela ne lui pose aucun problème. Il ne sait pas quand le gouvernement les expulsera, et espère qu'on leur donnera sufftsamment d'argent pour reconstruire une vie ailleurs. Mais Sun Xuemin trouve qu'ils sont trop vieux, lui et sa femme, pour déménager. Il pense que cela va leur être très difficile. Cela me fait remarquer que les vieux d'ici ont l'air beaucoup plus jeunes qu'en ville, ils semblent même plus agiles. Tous les habitants du village sont très proches et cela se voit. Aujourd'hui, tous ceux qui ne sont pas 21