Hussards de la République

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Il s'agit ici de mémoires d'hommes qui, toute leur vie, se sont placés au service de l'Etat et ont su assumer leurs fonctions sans jamais se départir de leur humanisme. L'auteur y parle de son père et de son grand-père, instituteur laïque de la IIIe République, pour qui la laïcité était une véritable mission, ce qui a d'ailleurs incité l'auteur à intégrer les "carnets" de son aïeul dans lesquels, il revenait sur son enfance et sa "guerre", la première guerre mondiale. A travers ce récit, le lecteur est convié à la traversée d'un siècle.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296364509
Nombre de pages : 214
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Hussards de la République

CÇ) L'Harmattan, ISBN:

2004

2-7475-6662-5

EAN : 9782747566629

Hussards de la République

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6662-5 EAN : 9782747566629

Catherine

Payen

Hussards

de la République

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

À ma mère.

AVANT -PROPOS Mon père nous a quittés le 21 avril 2000. Un grand vide s'est installé. Le patriarche s'en est allé. Nos longs échanges sur la marche du monde me manquent ainsi que les conseils qu'il prodiguait sans jugement sans oublier sa compréhension de l'évolution du siècle. Il était alors âgé de quatre-vingts ans et il a vu naître ce nouveau millénaire, ce à quoi il tenait particulièrement. Il a laissé de nombreux écrits et j'ai voulu transmettre le plus fidèlement possible ses mémoires. C'est une mission que je me suis assignée, un hommage à celui qui m'a toujours enseigné la liberté de penser et d'agir, et qui a su me faire comprendre qu'il n'y avait pas d'autres richesses que celles de l'esprit. Ce travail s'adressait au départ à ses cinq petits-enfants. Quatre d'entre eux ont partagé avec lui une part de leur enfance, lorsqu'ils passaient leurs vacances dans la maison familiale du Mourillon, à Toulon. Son départ les a marqués, chacun à leur manière, en fonction de leur caractère. Ils l'ont plus ou moins exprimé, mais tous ont perdu un repère et ont pris conscience du rôle qu'il jouait

dans l'unité famiJiale. Ma fille, âgée de cinq ans lorsqu'il est parti, en a peu de souvenirs. car elle a surtout côtoyé un homme malade. Elle comprenait qu'il ne fallait pas le fatiguer. Mais, en dépit de cette période difficile pour lui, il a su l'accueillir, elle qui est arrivée dans notre famille à quinze mois, venant de Madagascar. Peu de temps après sa mort, elle a souhaité afficher une photo de son grandpère dans sa chambre. Plus j'avançais dans la rédaction de ce livre, plus j'ai eu envie de sortir du cadre strictement famiJiaI pour témoigner d'une époque, en intégrant également les
« carnets» où mon grand-père paternel racontait son

enfance et «sa» guerre, la première guerre mondiale. C'est donc aussi à la traversée d'un siècle que je convie le lecteur... Il s'agit ici des mémoires d'un homme qui, toute sa vie, s'est placé au service de l'État et a su assumer ses fonctions sans jamais se départir de son humanisme. Il s'est inscrit dans la lignée de son père, instituteur de la Ille République, pour qui la laïcité était une véritable mission. Je dois sans doute à mon grandpère ma connaissance de l'orthographe et de la grammaire. EUe me fut dispensée avec amour, mais d'une main de fer. Il me semble enfin que ces deux témoignages n'ont rien perdu, hélas, de leur actualité... C.P.

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Les carnets de mon grand-père

UNE ENFANCE AU MOULIN Sur l' Auzon, à Coclois était édifié un moulin dont les bâtiments ont été détruits vers 1968. Il possédait deux paires de meules, actionnées par une turbine, que faisait tourner une modeste chute d'eau. Les meules écrasaient le blé, un tamis séparait la farine et le son. Les meules broyaient aussi d'autres céréales (orge et seigle) pour l'alimentation du bétail, des porcs tout particulièrement. Je suis né au moulin de Coclois, le dimanche 2 novembre 1889, à une heure et demie de l'après-midi. J'ai appris bien plus tard que l'àccouchement présenta quelques difficultés et que le médecin accoucheur, le docteur Bertrand, de Nogent-sur-Aube, un ami de la famille, fut contraint d'utiliser les forceps. J'étais, m'a-t-on dit, un gros bébé de huit livres. Mon père, heureux d'avoir un fils, n'attendit que quelques instants pour aller constater mon poids sur la bascule du moulin; initiative peu opportune, puisque le changement de température m'occasionna une grave inflammation des yeux. Je signale en passant que mes parents s'étaient unis à Coclois, en 1888. Si ma mère était célibataire, mon père, par contre, était veuf et avait un

fils de son premier mariage, Georges, né le 17 avril 1877. Mon grand-père maternel, Hippolyte Finot, qui exploitait à Coclois, une modeste entreprise de menuiserie, est décédé alors que j'avais quatre ou cinq ans; je ne conserve donc de lui qu'un très vague souvenir. Ma grand-mère, née Aventine Buridant est morte en 1907 (j'étais alors élèvemaître, en deuxième année, à l'Ecole normale d'instituteurs de Troyes) après avoir, durant de longs mois, souffert du mauvais état de son cœur. Elle a désiré que ses obsèques soient purement civiles. À l'époque de ma naissance, mon père était, depuis plusieurs années déjà, meunier à Coclois. Il était secondé par un employé, dont le rôle essentiel était d'assurer les tournées, c'est-à-dire d'aller, avec un véhicule hippomobile prendre livraison, à Coclois, et dans une dizaine de localités voisines, des graines à moudre et de transporter au domicile des clients, les denrées (farine et son) résultant de l'action des meules. Tout le travail concernant la meunerie était assumé par mon père. Je n'ai vécu à Coclois que les neuf premières années de mon existence; aussi les souvenirs de cette période sont-ils imprécis; seuls sont demeurés en ma mémoire les faits qui m'avaient particulièrement frappé ou intéressé.

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Je me souviens parfaitement du décès de ma grand-mère paternelle pour la raison suivante: cette bonne grandmère, qui était impotente, ne quittait guère son lit ou son fauteuil. Elle était très pieuse et un gros chapelet était son compagnon de tous les instants. Le soir, à mon retour de l'école, j'allais dans sa chambre pour l'embrasser. Elle me retenait et je devais égrener le chapelet avec elle, réciter des Pater et des Ave. Cette occupation ne convenait aucunement au bambin de cinq ou six ans que j'étais alors. Je préférais, et de beaucoup, le jeu en compagnie des petits voisins. Aussi, est-ce avec une satisfaction réelle que j'appris le décès. Finies les fastidieuses prières quotidiennes. L'attitude de mon autre grand-mère, ne me satisfaisait pas toujours. La brave femme avait pour son petit-fils une sorte d'adoration. La chaumière qu'elle habitait étant proche de l'école, elle venait souvent, quelques instants avant l'heure de la classe de l'aprèsmidi, m'embrasser dans la rue (les élèves jouaient dans la rue, car la cour de l'école était fort exiguë). Ces.effusions, en présence de mes camarades, me déplaisaient. n me semblait que les copains regardaient la scène d'un œil narquois. Pourtant, elle tenait une large place dans mon cœur d'enfant. Avant de relater l'aventure dont je fus le héros alors que j'avais sept ou huit ans, il est utile que je m'étende

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quelque peu sur les conséquences du voisinage des lits de l'Aube et de l'Auzon. Presque chaque hiver, à la suite d'une période de pluies, les deux cours d'eau sortaient de leurs lits. Les débordements de l'Auzon, s'ils eussent été seuls, n'auraient eu aucun effet néfaste; mais l'Aube, rivière beaucoup plus importante, répandait ses flots dans toute la vaIJée. Le niveau de l'eau de son affluent montait rapidement et avec une importance telle, que le moulin était isolé, que le courant pénétrait dans la grange, dans l'étable, dans l'écurie et parfois, mais plus rarement, au rez-de-chaussée du moulin et de l'appartement. Il fallait, alors, déplacer le bétail que des voisins abritaient aimablement. Les volailles que l'on ne pouvait capturer trouvaient un refuge sur les branches d'un gros pommier et demeuraient ainsi perchées pendant des jours. Le moulin était relié au village par une chaussée qui, elle aussi, était submergée. Cette chaussée était pourtant en remblai et son niveau dépassait de près d'un mètre celui des terrains qui la bordaient. Un petit bateau, que mon père manœuvrait habilement, était le mode de transport occasionnel pour aller au village. Pour me rendre à l'école, je montais en bateau et mon père m'attendait après la classe pour rentrer à la maison. Un jour, mon père n'était pas au rendez-vous, retenu sans doute par quelque besogne urgente. J'attendis quelques instants son arrivée, puis je

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m'impatientai et j'eus alors le comportement saugrenu suivant: je savais qu'un voisin possédait de grandes bottes qu'il utilisait pour la pêche. Je connaissais l'endroit où les bottes étaient placées. J'allai les chercher, les chaussai, et, en cet attirail, m'aventurai sur le chemin recouvert d'une trentaine de centimètres d'eau bouillonnante. J'éprouvai évidemment, quelques difficultés pour me déplacer. Mais lorsque j'eus parcouru une vingtaine de mètres, je me trouvai dans un endroit où le courant, plus violent, menaçait de m'entraîner dans le terrain en contrebas. Conscient du danger, je pris alors une décision qui n'était pas dépourvue de logique: je m'assis dans l'eau froide, en cette position le niveau atteignait mes épaules, et j'attendis. Mon attente fut brève. Mon père arriva avec son bateau, m'embarqua et, lorsque nous fûmes à destination, m'administra sans précaution une magistrale correction. Je l'avais bien méritée. Je garde le souvenir pénible des violents désaccords qui surgirent entre mon père et ma mère, ma mère et mon frère Georges qui, à l'époque où se situent les événements, était un jeune homme de dix-neuf ans. Mes parents possédaient un petit coffre fort, placé dans leur chambre à coucher. Dans ce coffre, mon père rangeait tout l'argent qu'il possédait. Cela ne constituait pas une fortune, mais le montant suffisait pour faire face aux dépenses de la

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maison et à celles du commerce de grains. Mon père constata. que, de temps en temps, de petites sommes manquaient. Puis, les disparitions furent plus importantes. Pour mon père, l'auteur des vols ne pouvait être qu'un membre de la famille, son épouse ou son fils Georges, car il excluait a priori l'idée qu'un étranger puisse accéder au coffre. Ma mère et mon frère plaidaient, tous deux, non coupables, mais mon père inclinait à croire que son épouse était l'auteur des vols qu'elle commettait pour avantager son propre fils. Les soupçons, les disputes menaçaient de désunir à tout jamais la famille. Un incident qui pouvait paraître banal mit un terme à cette histoire: un après-midi, mon père était absent, ma mère se trouvait seule avec l'employé, un nommé Bouvin, demeurant à Pougy. Bouvin, descendant du premier étage du moulin, s'écrie: « Patoune, il y a un incendie à Avant; on voit du grenier, une épaisse fumée.. montez vous rendre compte ». Ma mère gravit l'escalier et constata qu'aucune fumée n'obscurcissait le ciel, d'ailleurs sans nuage. Elle en fit la remarque à Bouvin qui prétendit avoir vu une fumée. Le lendemain matin mon père constata qu'une somme s'élevant à plusieurs centaines de francs avait disparu du coffre (c'était à la fin du XIXe siècle une somme importante).

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Nouvelles explications familiales, dépourvues d'aménité évidemment. Mais ma mère songea à la scène de la veille. Bouvin n'aurait-il incité sa patronne à monter au grenier du moulin que pour avoir le loisir d'aller au coffre en toute quiétude? Elle fait part à mon père de ses soupçons; elle est lasse de souffrir, elle désire que la gendarmerie de Ramerupt soit alertée sans retard. Mon père a préféré, et il eût raison, ne laisser le soin à personne d'enquêter. Il se rendit à Pougy et, sous prétexte d'achats, lia conversation avec divers commerçants. Il se comporta fort adroitement et apprit que Bouvin avait fait, ici et là, d'importantes acquisitions et qu'il avait payé comptant. Or, le salaire qu'il percevait mensuellement ne lui permettait pas d'acquitter des dépenses d'un tel ordre. Fort des renseignements obtenus, il appréhenda son employé et, très fermement, lui signifia qu'il était disposé à porter plainte. Bouvin avoua, reconnut par écrit les vols qu'il avait commis et signa une reconnaissance de dettes. Mon père lui laissa un délai raisonnable pour le remboursement. Naturellement, Bouvin quitta la maison et la région, mais mon père continuait à s'intéresser à lui. Quelques mois plus tard, il apprenait que son malhonnête employé allait contracter, aux environs de Troyes, une union avec une jeune fille d'excellente famille. Il fit le déplacement, présenta la reconnaissance de dettes aux

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parents de la fiancée et obtint sans difficulté le remboursement. Satisfait du résultat, il revint au moulin de Coclois et, en souriant, confirma à sa femme que l'on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même. En dehors des événements que je viens d'évoquer, aucun fait saillant n'a marqué ma vie d'enfant dans mon village

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four, étaient travaux fatigants et fastidieux. Il était plus commode, plus agréable, de se pourvoir de pain auprès du boulanger qui arrêtait sa voiture, au moins deux fois par semaine, au seuil de chaque maison. Pour satisfaire sa clientèle, le boulanger était tenu de fournir un pain blanc, fabriqué avec une farine débarrassée au maximum du gluten. Il convient de remarquer que la qualité et la saveur de l'aliment n'étaient pas, de ce fait, accrues, bien au contraire. Mais la mode était au pain blanc. Or, le moulin de Coclois, équipé de ses seules meules, ne pouvait produire une farine répondant à la mode du moment. Conséquences, les boulangers n'étaient plus les clients du meunier de Coclois. Mon père demanda alors à la marquise des Réaux, d'équiper son moulin de cylindres, outillage plus perfectionné qui permettait d'obtenir une belle farine blanche. La marquise n'accepta pas d'engager les dépenses nécessitées par une transformation des appareils de mouture des grains. Mes parents quittèrent donc Coclois et louèrent le moulin de Vaucogne dont le propriétaire était un ancien notaire. Auguste Soyer, qui était meunier à Vaucogne avant mon père, n'avait pas réussi à conserver sa clientèle. C'était pourtant un ouvrier sérieux, un homme sobre et honnête. Mon père le garda à son service et, pendant les dix années qu'il remplit les fonctions de garde-moulin, il donna toute satisfaction. Il était l'employé le mieux rétribué de la région, Il recevait

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