//img.uscri.be/pth/7792e370350b3fe022e64450b6d3930e562fbd08
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Ibrahima Seydou Ndaw 1890-1969

De
430 pages
"Parmi les hommes politiques sénégalais du XXème siècle, Ibrahima Seydou Ndaw se distingue par la longévité de son engagement, la constance de son combat contre l'injustice ainsi que par son courage dans la défense des faibles et dans le combat pour ses idées. Il a été de toutes les luttes contre l'autoritarisme et l'arbitraire pendant la période coloniale..." (Préface du professeur Amadou Mahtar Mbow)
Voir plus Voir moins

mIbIIbrbrarahahimiima a & & &B B B
7 77SSeSeyeydydo ou u
N Nd daawaw
« L’homme politique utile à son pays ne se mesure pas grâce à son âge, à ses diplômes ou à
sa constitution physique, mais à sa valeur morale et intellectuelle, à ses capacités pratiques
et à son humanisme ; et à sa popularité qui découle d’une confance émanant de la base à
laquelle il est lié par des rapports indiscutables. » Ibrahima Seydou Ndaw
« Je t’aime et te resterai fdèle jusqu’à la mort… Tu peux douter de tout sauf de mon afection
pour toi… Entre les deux amis et les deux hommes de bonne volonté que nous sommes,
il n’y aura jamais aucun malentendu qui puisse résister à une franche explication… »
Léopold Sédar Senghor
« Ibrahima Seydou Ndaw restera dans la mémoire des générations actuelles ou à venir,
comme un des plus grands Sénégalais, un patriote à la fois intransigeant et bienveillant. »
André Guillabert
« Diaraf… n’a jamais triché ni avec les hommes ni avec les événements, parce que la sincérité AbdAAbdobduol Souul Sol Swowow
a été son phare. Idéaliste sans être utopiste, il s’était ancré au réel pour faire œuvre utile. Il
était juste et droit. Mais sa vertu cardinale a été le courage. » Omar Diop, avocat
« Ibrahima Seydou Ndaw s’était déjà forgé une audience personnelle par son attitude de
résistant sous l’Occupation… Et avant l’Occupation par son dévouement à la cause des
victimes des exactions de l’Administration coloniale… C’est la Nation tout entière qui a une IIIbbbrrrAAAhhhIIImmmAAA dette de reconnaissance à sa mémoire… » Mamadou Dia
« Ibrahima Seydou Ndaw était un homme partout présent où l’avenir de ses compatriotes était
1 8 9 0 • 1 9 6 9en jeu. Toute sa vie se réalisa dans la tension et le combat contre toutes les formes d’injustice.
C’était une âme que sa soif ardente de justice avait armée pour les luttes. »P r Mbaye Guèye
SSeSeeyyydddooouuu N NNdddAAAwww
Ancien doyen de la faculté des sciences et technologies de l’éducation et Es EssEsasi asdai i ’dhd’ihs’hitsoitsiotroie rie rpe oplpoitoliilqtiituqiqe uue de u ddu Su éSSnéééngnéaéglgaal l
de la formation (FASTEF) de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar,
AAbdAobudl boSoudol w uSol eSow st tw itulaire d’un doctorat de troisième cycle et d’un doctorat
d’État ès lettres, option histoire. Enseignant-chercheur à la FASTEF, il est PréPfarécPe dfraécfu pe dace dru pofu perofssreeofsuser Aesusmer Auar Amdo amu Mdaodu Maohu Mtaahr Matahr Mbtaor Mwbobwow
auteur et coauteur de plusieurs ouvrages, manuels d’histoire et articles
PosPtofaPsctoe dfsatcfu pe dace dru pofu perofssreeofsuser Aesusser Asuar Asnse Seasnsae Senck e Seckck
scientifques.
41 €
ISBN : 978-2-296-99539-0
m émoires SéSnééSSnéégénnagéélagglaallm émoires& &Bi Bo Bigo ri goa rgparhpa i hep sihe i se s & &B&i oB gi Bor igao rpgahr pai ehp si he ise s
Couverture : Abdoulaye Diallo & Serge Lauret.
Ibr AhIm A Seydou Nd Aw • 1890-1969 Abdoul Sow
Ibr AhIm A Seydou Nd Aw • 1890-1969 Abdoul Sow
Ibr AhIm A Seydou Nd Aw • 1890-1969 Abdoul Sow





















Ibrahima Seydou Ndaw
1890-1969
Essai d’histoire politique du Sénégal





« Mémoires & Biographies »

Collection dirigée
par Pr Abdoul SOW & Dr Abdoulaye DIALLO

Dernières publications

WADE El Hadji Madické, El Hadji Momar Sourang. Un grand notable de
Saint-Louis et fervent mouride, Collection « Mémoires et Biographies »,
n° 6, novembre 2012.
KANE Mamoudou Ibra, KASSÉ El Hadji Hamidou, Mamoudou
Touré. Un Africain au cœur de l'économie mondiale, collection « Mémoires &
Biographies », n° 5, juillet 2012.
NIANG Mamadou, Mémoires synchrones du fleuve de mon destin, collection
« Mémoires & Biographies », n° 4, juin 2012.
MBACKÉ Khadim, Le parcours d’un arabisant de Touba, collection
« Mémoires & Biographies », n° 3, novembre 2011.
SOW Abdoul, Mamadou Racine Sy. Premier Capitaine noir des Tirailleurs
sénégalais (1838-1902), collection « Mémoires & Biographies », n° 2,
septembre 2010.
KÉBÉ Abdoul Aziz, Serigne Abdoul Aziz Sy Dabbâkh. Itinéraire et enseignements,
collection « Mémoires & Biographies », n° 1, juin 2010.









ABDOUL SOW






Ibrahima Seydou Ndaw
1890-1969
Essai d’histoire politique du Sénégal


















































© L’Harmattan-Sénégal, 2012
« Villa rose », rue de Diourbel, Point E, DAKAR

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
senharmattan@gmail.com

ISBN : 978-2-296-99539-0
EAN : 9782296995390









REMERCIEMENTS
Nous remercions toutes les personnes qui ont apporté d’une manière
ou d’une autre leur contribution à ce travail. Nous ne pouvons pas les
citer toutes ici, mais leurs noms figurent dans les sources, les notes de bas
de page du livre et dans notre cœur. À ceux d’entre eux qui, aujourd’hui,
hélas, nous ont quittés : M.M. Thierno Bâ, Abdoulaye Diack, Tidiane
Aw, Mbaye Bineta Thiam, André Guillabert, Maître Moustapha Seck,
toutes nos prières les accompagnent.

Nos sincères remerciements à :
Amadou Lamine Sakho, secrétaire particulier d’Ibrahima Seydou
Ndaw qui nous a introduit et accompagné auprès de personnes
ressources et nous a fourni des informations précieuses
Majib Ndaw, fils d’Ibrahima Seydou Ndaw sans qui ce livre ne verrait
jamais le jour. C’est le devoir accompli du fils ;
Babacar Fall, mon collègue et ami avec qui j’ai partagé toutes les
informations ;
Babacar Ndiaye, Directeur des Archives nationales du Sénégal et son
collaborateur Mamadou Ndiaye ;
Ibrahima Sow, Dominique Zidouemba, Cheikh Diop, Sadibou Sall de
l’IFAN ;
Mme Diallo Joséphine, secrétaire générale de l’Assemblée nationale ;
Khairoul Cissé, Directeur des Archives de l’Assemblée nationale ;
Ndiogou Wack Seck, professeur et journaliste ;
Abdoulaye Diallo et la maison d’édition L’Harmattan-Sénégal qui
nous ont fait confiance ;
Remerciements très particuliers au professeur Amadou Mahtar Mbow
et au professeur Assane Seck, respectivement auteur de la préface et de la
postface.

7











PRÉFACE
Parmi les hommes politiques sénégalais du XXème siècle, Ibrahima Seydou Ndaw
se distingue par la longévité de son engagement, la constance de son combat contre
l’injustice ainsi que par son courage dans la défense des faibles et dans le combat pour
ses idées. Il a été de toutes les luttes contre l’autoritarisme et l’arbitraire pendant la
période coloniale, ce qui lui a valu la prison, et sous Vichy l’internement administratif, et
généralement l’inimitié de tous ceux qui voulaient fonder leur fortune sur la misère des
paysans sénégalais, notamment dans le Sine-Saloum et le Baol.
Quand, après la Deuxième Guerre mondiale, une nouvelle donne politique s’est
amorcée, il a joué un rôle essentiel dans la marche politique du Sénégal. Membre
fondateur, principal initiateur et fervent animateur d’un parti politique, le BDS, qui sut
regrouper les masses populaires et paysannes du pays, maire de Kaolack, Président de
l’Assemblée territoriale puis de l’Assemblée nationale, et quoique paralysé à la suite d’un
grave accident, il a été au cœur de toutes les démarches importantes qui ont marqué le
nouveau destin du Sénégal.
Alors que le pays accédait à l’autonomie interne puis à l’indépendance, il connut de
la part de ceux qu’il avait contribué à hisser au pouvoir, une disgrâce aggravée par des
mesures vexatoires qui furent d’un effet dévastateur sur sa santé. Il mourut en 1969
dans le quasi-dénuement, et, comme généralement au Sénégal, exclu d’une mémoire
collective où ne prennent place bien souvent, en dehors de certains religieux, que des
personnes dont les mérites ne sont pas toujours évidents au regard de leurs actes placés
dans le cadre de l’ensemble des aspirations de la collectivité nationale.
Aussi faut-il savoir gré au Professeur Abdoul Sow de la Faculté des sciences et
technologies de l’éducation et de la formation de l’Université Cheikh Anta Diop de
Dakar, d’avoir tiré son nom de l’oubli en publiant la présente étude. Et surtout en
plaçant le cheminement d’Ibrahima Ndaw dans le contexte global de l’évolution
politique, économique et sociale du Sénégal des débuts de la colonisation, à la suite de la
constitution du territoire pendant la deuxième moitié du XIXème siècle, jusqu’aux
premières années de l’indépendance.
L’idée d’entreprendre cette étude lui est venue à la suite d’une enquête menée auprès
des élèves du Sine-Saloum d’abord, auprès d’étudiants de l’université de Dakar se
destinant à des fonctions d’enseignant ensuite. Ceux-ci ignoraient, dans leur grande
majorité, qui était Ibrahima Seydou Ndaw, à l’occasion de quels événements il a eu à
jouer un rôle dans le Sine-Saloum et dans le reste du Sénégal. Aucun des documents
officiels servant à l’enseignement de l’Histoire ne mentionne son action. Ceci montre
9








ABDOUL SOW
comment dans notre pays, comme du reste dans une grande partie du continent,
l’enseignement de l’histoire récente est souvent biaisé, parfois même travesti pour
complaire à ceux qui étaient ou qui sont encore au pouvoir.
Cela ne concerne pas le cas d’Ibrahima Seydou Ndaw. De nombreux événements,
qui ont des incidences souvent directes dans les crises qui ont marqué l’histoire de notre
pays à la veille ou après l’indépendance, sont loin d’avoir révélé leurs secrets. Aussi, le
travail du professeur Abdoul Sow apporte-t-il des éclaircissements utiles sur certains
aspects de la « face cachée de notre démocratie » pour reprendre le titre d’un ouvrage
posthume d’un autre enfant du Sine-Saloum, feu Babacar Niang.
Pour mener à bien son étude, le professeur Abdoul Sow a eu recours à plusieurs
sources qu’il cite à la fin de cet ouvrage. Parmi ces sources figurent des publications
diverses, des mémoires de maîtrise d’étudiants ou thèses de doctorat, des articles de
journaux et périodiques, des documents provenant des archives de la famille Ndaw dans
lesquelles figurent notamment des correspondances échangées entre Ibrahima Seydou
Ndaw et Léopold Sédar Senghor. D’autres documents proviennent des archives
nationales du Sénégal, du Conseil colonial, de la municipalité de Kaolack, de
l’Assemblée territoriale, du Conseil d’État, des Archives d’outre-mer à Aix-en-Provence,
en France. À cette documentation s’ajoute une quarantaine de témoignages oraux ou
écrits de personnalités diverses qui ont travaillé ou qui ont des liens divers avec Ibrahima
Seydou Ndaw.
Les recherches du Professeur Abdoul Sow établissent qu’Ibrahima Seydou Ndaw,
personnalité au destin peu commun, est né à Sokone, d’un père originaire de Saint-Louis
du Sénégal, ce qui lui conférait la qualité de citoyen français par laquelle il échappait au
régime de l’indigénat, et d’une mère niominka et, ce, peu de temps après que les Français
ont commencé, en s’appuyant sur des chefs coutumiers prêts à les servir, à coloniser le
Sine-Saloum en soumettant les populations à leur volonté et en leur imposant une
économie dominée par la culture de l’arachide destinée à alimenter les usines de la
métropole.
C’est à Saint-Louis du Sénégal qu’il reçut l’éducation qui fortifia son caractère.
L’instruction religieuse, d’abord, dans des écoles coraniques qui n’enseignaient pas que le
Coran, puisque les élèves étaient initiés à l’histoire, au droit musulman, à la morale
sociale, et l’enseignement français à l’École Duval dans le quartier Sindoné, autrement
appelé « Kërtiane » où se côtoyaient chrétiens et musulmans. Si sa socialisation
commence dans le milieu traditionnel du Sine-Saloum, cette région où adulte il passa la
plus grande partie de sa vie, c’est à Saint-Louis que s’y ajoutèrent les ferments de la
révolte face aux iniquités, le sens de la démocratie qu’il a souvent opposé à ses adversaires
politiques, et cette ouverture d’esprit qui a fait de lui un leader toujours à l’écoute de ses
mandants et constamment sensible à l’évolution du monde.
10









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
Son expérience de la Première Guerre mondiale au cours de laquelle il fut enrôlé dans
l’armée française et envoyé en France, son séjour après la Guerre dans la ville de Lyon où
il put s’initier au journalisme, améliorer sa connaissance du français et sa formation
politique, contribua sans nul doute à lui donner cette tranquille assurance qu’il ne cessa
de manifester dans les circonstances les plus difficiles. Revenu au Sénégal, il fut d’abord
traitant, et sans doute cultivateur en même temps, les deux occupations étant souvent
menées de front.
Dès lors, la production et la commercialisation de l’arachide n’eurent aucun secret
pour lui. Le traitant était, en effet, l’intermédiaire obligé entre le commerce européen –
représenté par des compagnies généralement du sud et du sud-ouest de la France qui
écoulaient les productions de la métropole et le riz importé d’Indochine sur place – et les
paysans qui leur fournissaient les graines d’arachide exportées vers l’Europe pour
alimenter les usines de la métropole. La culture de l’arachide fut pratiquement imposée
aux paysans sénégalais au détriment des cultures vivrières avec l’institution de l’impôt
personnel que chaque individu était obligé de payer nommément en numéraires qu’il ne
pouvait se procurer qu’en entrant dans le circuit des échanges commerciaux.
Ibrahima Seydou Ndaw entama une carrière d’agent d’affaires en 1927, après avoir
obtenu l’agrément officiel des autorités. Il faut dire que le métier de traitant devenait de
plus en plus incertain depuis que les maisons de commerce, voulant sans doute limiter la
montée d’une petite bourgeoisie autochtone frondeuse et revendicatrice, avaient commencé
à favoriser les commerçants libano-syriens à leur détriment. Ceux-ci, arrivés au Sénégal
èmeà partir de la fin du XIX siècle étaient enclin à s’installer de plus en plus à l’intérieur
du pays et même parfois dans les centres les plus reculés. Leur docilité et leur soumission
aux exigences du grand commerce étaient d’autant plus assurées, qu’outre les avantages
qu’ils tiraient des facilités qui leur étaient accordées, ils étaient en permanence sous la
menace d’expulsion, étant considérés comme des étrangers même après la dislocation de
l’Empire ottoman et l’établissement par la Société des Nations du mandat de la France
sur le Liban et la Syrie. De nombreux traitants privés, dès lors, des avances qui leur
étaient consenties en marchandises et en numéraires durent restreindre ou cesser leurs
activités, certains étant même acculés à la faillite pendant la crise de 1929.
Le métier d’agent d’affaires qu’il exerça avec talent après celui de traitant, ouvrit à
Ibrahima Seydou Ndaw de nouveaux horizons puisque son action s’étendait désormais
dans l’ensemble du Sine-Saloum et même au-delà. Dès lors, sa renommée ne cessa de
croître du fait du courage qu’il mettait, d’une part, à défendre les causes qui lui étaient
confiées et d’autre part, à lutter contre les iniquités dont étaient victimes les indigènes. Les
« avocats en cafetan » comme on les appelait du fait du vêtement qu’ils portaient, étaient,
à défaut d’avocats défenseurs, les seuls à assister les justiciables devant les tribunaux
indigènes, présidés par des administrateurs investis par ailleurs de l’autorité
administrative, et devant les juridictions coutumières dont les membres étaient nommés
11








ABDOUL SOW
par les mêmes autorités. Ils faisaient en même temps les démarches administratives et
servaient d’intermédiaires obligés entre les autorités diverses et les administrés qui avaient
affaire à l’Administration et qui, pour la plupart ignoraient tout de la langue des
colonisateurs et des normes et comportements que ceux-ci imposaient aux populations.
Ce métier, aujourd’hui disparu, a eu ainsi son heure de gloire. Des hommes comme
Ibrahima Seydou Ndaw, et Ibrahima Ndaw en particulier, furent, en effet, de véritables
remparts contre les exactions auxquelles se livraient souvent gendarmes, policiers, chefs
coutumiers et même administrateurs sur des indigènes dépourvus de toute protection. Le
professeur Abdoul Sow mentionne dans son étude plusieurs cas où son intervention
personnelle fut salutaire. Outre son action directe sur le terrain pour mettre fin à toutes
sortes de dénis de justice, Ibrahima Seydou Ndaw, utilisa son expérience journalistique
acquise à Lyon pour dénoncer dans la presse locale les cas les plus flagrants en opposant
à leurs auteurs l’obligation de respecter les principes républicains de la justice et de la
sauvegarde de la dignité de chacun.
Dès lors, c’est tout naturellement qu’il s’engagea dans l’action politique qui, à
l’époque tournait essentiellement autour de trois hommes : Blaise Diagne, le tout puissant
député du Sénégal qui, avait joué un rôle majeur pendant la Première Guerre mondiale
dans le recrutement de soldats africains, Galandou Diouf, son partisan puis son
challenger, Lamine Guèye le premier et brillant avocat sénégalais. Celui-ci, associé, avec
Galandou Diouf, à Blaise Diagne, se détacha de lui en même temps que Galandou
Diouf puis vola de ses propres ailes pour affronter ce dernier après la mort de Blaise
Diagne. C’est avec les partisans de Galandou Diouf, et fort de sa plume acérée
qu’Ibrahima Seydou Ndaw combattit les partisans de Blaise Diagne, en particulier les
chefs de canton et les fonctionnaires indigènes qui, profitant de l’impunité que leur
conférait l’appui du député du Sénégal, se permettaient de commettre toutes sortes d’abus
au détriment des paysans.
Ses articles de l’époque méritent d’être relus de nos jours. Ils montrent ses talents de
polémiste et révèlent son courage face aux autorités coloniales et aux puissants du jour. Il
y défendait, certes, le respect des principes de liberté et ceux de la dignité humaine, mais
aussi le droit des paysans à bénéficier d’une juste rémunération sur l’arachide produite ;
il y dénonçait les pratiques des usuriers de tout bord qui profitaient de la détresse des
paysans pendant les périodes de soudure pour les rançonner, de même que celles des chefs
coutumiers peu scrupuleux qui forts du système des prestations obligatoires lié au régime
de l’indigénat faisaient travailler gratuitement les indigènes dans leurs entreprises
agricoles. Il prit également la défense des commerçants indigènes du Sine-Saloum soumis
au dictat du grand commerce.
Son action politique s’élargit bientôt et prend un tour plus idéologique avec son
adhésion au parti socialiste sénégalais de Lamine Guèye qui fusionna en 1938 avec la
SFIO. Le combat contre Galandou Diouf prit une tournure nouvelle alors que se profile
12









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
la Seconde Guerre mondiale qui commence en septembre 1939. Avec la Guerre, les
activités politiques sont pratiquement gelées avant d’être suspendues avec la défaite de la
France en juin 1940 et l’installation du gouvernement de Vichy qui régnera sur le
Sénégal jusqu’à la fin de l’année 1942.
Sous ce gouvernement, dont les orientations étaient nettement autoritaires et même
racistes, il subit les déboires que l’on sait. Il était déjà étroitement surveillé par
l’administration coloniale comme les autres indigènes qui avaient effectué un séjour en
métropole. La plupart d’entre eux étaient fichés à la sureté et leurs déplacements, leurs
actes et leurs contacts notés par des agents secrets qui rendaient compte aux autorités,
sans que les intéressés ne le sachent. Or, Ibrahima Seydou Ndaw n’avait jamais caché
ses convictions républicaines et son attachement à la démocratie, qu’il n’hésitait pas à
exprimer ouvertement.
Mais, c’est après la Deuxième Guerre mondiale, avec les importants changements
institutionnels intervenus dans les rapports entre la métropole et ses colonies, que se
révèlent le sens de l’organisation politique et le leadership d’Ibrahima Seydou Ndaw. Il
intervient, désormais dans tous les débats publics prenant notamment la défense des
intérêts des commerçants du Sine-Saloum, luttant pour l’octroi du droit de vote aux
femmes indigènes qui en étaient privées alors que les Françaises en bénéficiaient à l’égale
de leurs homologues de la métropole. Sa participation active aux élections diverses qui
eurent lieu à partir de l’année 1945 et surtout ses résultats dans celles-ci lui donnèrent
une place de plus en plus importante sur la scène politique sénégalaise. Il fut notamment
un des artisans de l’élection pour la première fois comme député au Parlement français de
Léopold Sédar Senghor futur président de la République du Sénégal.
Senghor, né hors des quatre communes de Saint-Louis, Rufisque, Dakar, Gorée et,
quoique n’étant plus sujet français ayant accédé à la nationalité française par
naturalisation au moment de passer l’agrégation de grammaire en France au milieu des
années 1930, fut choisi par Lamine Guèye pour être candidat au siège de député réservé
au deuxième collège, celui des sujets français, alors que lui-même, Lamine Guèye, se
présentait au siège réservé aux citoyens français (Français et originaires des quatre
communes). Senghor, alors peu connu, et ne résidant pas au Sénégal, car il était resté en
France pour y enseigner après son agrégation, c’est Ibrahima Seydou Ndaw qui lui offrit
le Sine-Saloum comme circonscription électorale. C’est donc du Sine-Saloum, alors
circonscription la plus peuplée du pays avec la Casamance, et avec le soutien constant
d’Ibrahima Seydou Ndaw, que commença l’ascension politique de Senghor.
Des contradictions se révélèrent bientôt au sein de la SFIO tant au niveau de
Kaolack qu’à celui du Sénégal et même dans les rapports avec la direction du Parti en
France, alors peu sensible aux aspirations qui s’exprimaient dans les colonies à la suite
de la Seconde Guerre mondiale. La crise interne qui couvait depuis plusieurs mois
aboutit à la rupture qui eut lieu en 1948 alors qu’Ibrahima Seydou Ndaw, victime d’un
13








ABDOUL SOW
grave accident, est hospitalisé à Dakar plusieurs mois durant. Quoique paralysé des
quatre membres et privé de toute possibilité de se mouvoir tout seul, il garda toute son
énergie et toute la vigueur de sa pensée. Il semble même que son immobilisation rendait
sa détermination plus grande et sa volonté d’agir plus vive. C’est ainsi que de son lit
d’hôpital à Dakar et avec Léon Boissier-Palun avocat et futur président du Grand
Conseil de l’AOF, il convainc Senghor de rompre avec la SFIO et Lamine Guèye et de
créer un nouveau parti.
La rupture accomplie, il fut, avec Mamadou Dia qui parcourut alors tout le Sénégal
pour mettre en place le nouveau parti, le principal organisateur du Bloc démocratique
sénégalais, le BDS, qui bientôt domina la vie politique sénégalaise. Toutes les élections
ultérieures furent emportées par le nouveau parti ce qui confirmait l’attachement que les
masses populaires ouvrières et paysannes avaient pour ses dirigeants en particulier dans
le Sine-Saloum. Cette région, principal centre de production de l’arachide qui faisait la
force économique du Sénégal, attirait de plus en plus de populations venant du nord du
pays et jouait un rôle majeur dans la vie du pays sous l’impulsion d’Ibrahima Seydou
Ndaw.
Le BDS dont le congrès constitutif eut lieu à Thiès en 1949, n’en connut pas moins,
par la suite des dissensions internes prémices des futures crises qui auront raison d’un
long compagnonnage entre ses différents dirigeants. En attendant, la longue carrière
politique d’Ibrahima Seydou est couronnée par son élection en 1952 à la présidence de
l’Assemblée territoriale du Sénégal. Il devient un élément central de la vie politique
économique et sociale du Sénégal, intervenant dans tous les débats internes et orientant les
prises de décision en vue notamment de l’amélioration de la condition des masses rurales.
L’autorité morale dont il jouit et la place centrale qu’il occupe dans le dispositif politique
du pays font de lui le point de convergence des aspirations de tous ceux qui se sentaient
lésés, d’une manière ou d’une autre par des mesures prises par les autorités
administratives ou qui n’étaient pas satisfaits de leur condition : fonctionnaires, étudiants
en Europe, commerçants, sans parler des paysans dont le sort a toujours été au centre de
ses préoccupations.
En 1956, le BDS renforcé par l’adhésion d’un groupe d’intellectuels ayant fait leurs
études dans les universités françaises et, pour certains de retour au Sénégal depuis peu, et
encouragé par ceux-ci, entreprit un vaste effort de regroupement de toutes les forces
politiques du pays. Ce processus aboutit à la création du BPS à la suite de la fusion
entre le BDS et l’UDS. Puis ce fut la naissance de l’UPS à la suite de l’accord conclu
avec le parti socialiste de Lamine Guèye qui s’était désaffilié de la SFIO métropolitaine.
L’évolution politique s’était du reste accélérée avec la mise en place de la Loi-cadre de
1956, par la création en 1957 du premier gouvernement autonome sous la direction de
Mamadou Dia.
14









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
Dès lors, les tensions internes empirent avec la mise en cause de la place centrale
d’Ibrahima Ndaw dans le Sine-Saloum par le jeune ministre de l’Intérieur originaire de
Kaolack, qui lui mène une guerre sans merci et le projet de transfert de la capitale du
pays de Saint-Louis à Dakar, qu’il ne partage pas. Les autres évènements qui
contribuent à l’aggravation des conflits internes sont liés à la situation nouvelle créée par
le retour du général de Gaulle au pouvoir en France en 1958 et l’accélération de
l’évolution politique qui en résulte : le Congrès du Parti du regroupement africain en
juillet 1958 à Cotonou, parti dont l’UPS est membre, qui opte pour l’indépendance
immédiate, le referendum de 1958 et les scissions qu’il provoque avec, notamment la
création d’un nouveau parti le PRA/Sénégal qui milite pour l’indépendance immédiate,
la Confédération africaine et le socialisme.
Au sein de l’UPS, entre Ibrahima Seydou Ndaw et ses autres camarades surgit une
autre pomme de discorde : l’adoption de la première constitution du Sénégal par
l’Assemblée territoriale transformée en Constituante, procédure qu’il considérait comme
peu démocratique préférant le recours à un referendum. Une nouvelle scission éclate au
sein de l’UPS qu’il quitte en 1959 pour devenir le Directeur politique du Parti de la
Solidarité sénégalaise créé par le marabout Cheikh Tidiane Sy. Il ne tardera pas à y
revenir. Nommé président honoraire de l’Assemblée nationale, il fut destitué quelques
années plus tard et, infirme et âgé, il connut une vie difficile sans aucune commisération
de la part de ceux qu’il avait contribué à hisser au pouvoir. À sa mort à 79 ans, en
1969, les éloges ne manquèrent pas de la part de certains de ceux qui l’avaient renié
pour ensuite faire tout pour le faire oublier.
L’importance du travail que le professeur Abdoul Sow lui a consacré réside non
seulement dans le rappel qu’il fait de la vie et de l’action d’un homme qui a été associé à
toutes les péripéties de la vie politique du Sénégal de la fin des années 1920 à celles qui,
ont suivi l’indépendance, mais aussi dans celui des évènements marquants auxquels il a
été associé et qui sont une part importante, mais peu connue, en dehors des protagonistes,
de la mémoire collective du peuple sénégalais. Son travail éclaire sur bien de points les
facteurs subjectifs qui ont notamment déterminé notre évolution politique. Il ouvre, par
ailleurs de nombreuses pistes de recherche qui, nous voulons l’espérer, aviveront la
curiosité de nouvelles lignées de chercheurs soucieux de contribuer à approfondir des
situations et des comportements qui ont eu des conséquences sur la marche de notre nation
face à des besoins de rupture qui nécessitaient une forte cohésion nationale.

Paris, 18.09.2012
AMADOU MAHTAR MBOW,
Ancien Ministre, ancien Directeur général de l’UNESCO

15













INTRODUCTION
Cet ouvrage sur Ibrahima Seydou Ndaw, président de l’Assemblée
territoriale du Sénégal remonte aux années 1995-1996. À l’époque nous
avions demandé à des élèves professeurs en formation à l‘École Normale
Supérieure de recueillir, dans le cadre de leur mémoire de fin de
formation, des traditions orales sur quatre personnalités du Sine-Saloum :
1Ibrahima Seydou Ndaw , Valdiodio Ndiaye, deux figures politiques et
deux chefs religieux, El Hadji Ibrahima dit Baye Niasse, grand marabout
de Kaolack, et El Hadji Abdou Kane, cadi et imam Ratib de la grande
2mosquée de Kaolack. En 2010, une étudiante du département
d’histoire-géographie de la Faculté des Sciences et Technologies de
l’Éducation et de la Formation (FASTEF) nous propose de travailler en
mémoire de spécialité sur le Parti de la solidarité sénégalaise (PSS) de
Cheikh Tidiane Sy, son guide religieux. La condition était qu’elle
recueille l’avis de Serigne Cheikh Tidiane Sy, fondateur du PSS sur
toutes les questions. Mais cet objectif n’a pas été atteint. Le 17 avril 2010,
en plein séminaire au Centre de recherche Ouest Africain (CROA /
WARC en anglais), notre collègue Saliou Ndiaye, doyen de la Faculté des
Lettres et Sciences Humaines (FLSHS), devenu recteur par la suite, nous
met en contact téléphonique avec Majib Ndaw, le fils d’Ibrahima Seydou
Ndaw. Après un bref échange, nous lui proposons de lui rendre visite
(droit d’aînesse oblige) pour discuter du projet d’écrire la biographie de
son père. Une semaine après, nous nous retrouvons avec messieurs Majib
Ndaw et Kéba Sakho, le fils adoptif et secrétaire particulier d’Ibrahima
Seydou Ndaw. Ils nous informent sur les archives écrites et disponibles de
la famille – dont le dossier documentaire que nous avons encadré –, sur
les sources orales (témoignages de personnes interviewées) et sur tous les
autres documents qu’ils ont collectés et conservés. Enfin, ils nous ont

1 Mamadou Habib Ba. (1996). Dossier documentaire pédagogique : « Ibrahima Seydou
Ndaw ». Département Histoire-géographie. École Normale Supérieure, Université de
Dakar, Sénégal. Cet élève professeur a interviewé Amadou Cissé Dia, Mamadou Dia,
Majib Ndaw, et Kéba Sakho.
2 Fatou Wélé Mbodj. (2010). Ibrahima Seydou Ndaw : une figure historique. Mémoire
de spécialité d’histoire. Département Histoire-Géographie. Faculté des Sciences et
Technologies de l’Éducation et de la Formation. Université Cheikh Anta Diop.
17








ABDOUL SOW
indiqué les probables sources à collecter. Un mois après cette rencontre,
nous donnons notre accord pour écrire le livre.
L’idée d‘un livre sur Ibrahima Seydou Ndaw est partie de plusieurs
constats. D’abord, comme professeur au lycée de Kaolack (1978-1985),
en enseignant « La décolonisation au Sénégal » ou « La marche vers
l’indépendance du Sénégal » dans les classes de terminale et de troisième,
nous n’avons jamais parlé du rôle joué par cet homme à nos élèves.
Ensuite, devenu conseiller pédagogique itinérant des lycées et collèges des
régions de Kaolack, de Tambacounda et de Fatick, nous avions constaté
cette lacune lors des inspections et des sessions de formation et de
renforcement des connaissances. En 1995-96, dans le cadre du
laboratoire d’histoire orale du département d’Histoire-géographie de
l’École Normale Supérieure de Dakar devenue la Faculté des Sciences et
Technologies de l’Éducation et de la Formation, nous avons fait un
sondage avec le groupe d’élèves professeurs d’une trentaine d’étudiants
titulaires d’une licence, d’une maîtrise d’histoire – géographie ou d’un
DEA pour certains. Un seul dit avoir entendu parler d’Ibrahima Seydou
Ndaw dans sa famille. En 2009-2010, le même exercice est repris, mais le
résultat reste le même. En 2010-2011, le sondage touche un plus grand
nombre avec la massification des étudiants répartis en deux cohortes : sur
les 93 étudiants titulaires d’une licence pour la majorité, une seule
étudiante connaît Ibrahima Seydou Ndaw ; parmi les 29 étudiants
titulaires de maîtrise et ayant fait deux ans de formation, seuls deux
soutiennent avoir entendu parler de l’homme. S’y ajoute le fait que le
personnage est ignoré par tous les manuels d’histoire du moyen
secondaire. Nous prendrons le dernier manuel paru sur le marché pour
illustrer nos commentaires. Le livret d’histoire et de géographie publié en
2011 par le ministère de l’Enseignement du préscolaire, de l’élémentaire,
du moyen secondaire et des langues nationales en partenariat avec
l’USAID traite aux pages 64-68 la leçon intitulée « La vie politique au
Sénégal de 1944 à 1962 ». Les personnages considérés comme de
grandes figures de l’histoire politique du Sénégal sont identifiés : dans le
document nº 1, les auteurs du livret dressent une liste de 11 personnalités
et dans le document nº 4, elles sont au nombre de 19, soit 30
personnalités au total que l’élève est censé connaître à la fin de son cycle
moyen. Aucune mention n’est faite d’Ibrahima Seydou Ndaw. Pourtant
en examinant les noms listés, l’on se rend compte que certains de ces
personnages ont pu étudier grâce à l’intervention d’Ibrahima Seydou
Ndaw ou à son soutien financier. D’autres ont été parrainés par lui sur le
18









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
plan politique ou nommés conseillers territoriaux ou ministres dans le
premier gouvernement du Sénégal de 1957 du fait de son influence. On
comprend évidemment que c’est par ignorance de la part des auteurs de
ce « livret » qu’Ibrahima Seydou Ndaw ne figure pas parmi les
personnalités politiques de 1944 à 1962 qui ont été identifiées.
Il serait intéressant de faire un sondage à plus grande échelle pour voir
si les Sénégalais en général et la jeunesse en particulier connaissent ce
personnage.
Ces différents constats nous amènent à nous poser la question
suivante : pourquoi l’un des plus grands hommes politiques que le
Sénégal compte depuis plusieurs générations, sinon le plus grand, compte
tenu des conditions physiques dans lesquelles il a joué son rôle, pourquoi
un homme qui s’est distingué par une totale efficacité a-t-il été totalement
gommé de l’histoire du Sénégal à la manière stalinienne ? Pour faciliter la
compréhension de cette problématique, nous analyserons d’abord les
différents actes qu’il a posés depuis son retour de la Première Guerre
mondiale jusqu’à son engagement politique. Ensuite nous expliquerons
comment cet homme a influé sur les grands événements de 1947 à 1951.
Comment les hautes charges qu’il assumait ont fait d’Ibrahima Seydou
Ndaw l’un des plus grands hommes politiques sinon le plus grand du
Sénégal, l’interlocuteur des autorités coloniales de 1952 à 1959. Notre
dernière hypothèse cherche à élucider tout le mécanisme mis en place
dans le dessein d’écarter ou d’isoler cet homme si puissant, au point que
son nom ait disparu de l’histoire politique du Sénégal.
En écrivant ce livre sur Ibrahima Seydou, nous nous sommes fixé trois
objectifs : corriger certaines affirmations et autres anachronismes
historiques usités durant plusieurs années par les différents auteurs et qui
ont fini par faire école ; permettre d’enseigner aux élèves sénégalais la
véritable histoire politique de leur pays pour qu’ils ne soient plus abusés
par certaines personnes mal intentionnées qui racontent les événements
politico-historiques ou font réécrire l’histoire du Sénégal en se donnant les
bons rôles ; enfin, rendre justice à tous les Sénégalais qu’on a voulu
3gommer de l’histoire de ce pays pour des raisons occultes .
Les sources ne nous ont pas posé de problèmes, au contraire. Plusieurs
ouvrages ont été publiés de 1945 à nos jours, période qu’on peut qualifier
de récente. C’est une époque de bouillonnement politique, d’idées et de

3 Nous avons publié en 2010 un livre sur Mamadou Racine, le premier capitaine noir des
Tirailleurs sénégalais, Dakar, L’Harmattan-Sénégal.
19








ABDOUL SOW
réformes institutionnelles au Sénégal, riche en journaux et autres
périodiques conservés et accessibles à la bibliothèque de l’IFAN. Le
multipartisme aidant, les journaux sont abondants et variés. Ils animent
des débats contradictoires, ce qui est une aubaine pour tout chercheur
qui se donne la peine et le temps de les consulter, mais aussi pour le pays,
du point de vue de la liberté d’expression. Les numéros manquants des
journaux tels L’AOF ou/et le quotidien L’Action française ont été consultés à
la Bibliothèque nationale de France à Paris.
Les dossiers du Conseil colonial de 1925, 1927 et 1946, du Conseil
général de 1947, 1948 à 1952, ceux qui datent de la création de
l’Assemblée territoriale de 1952 jusqu’à l’apparition de l’Assemblée
nationale en 1960 sont à la disposition des chercheurs. Que les
documents se présentent sous forme de procès-verbaux, de
comptesrendus ou de minutes, ils sont une source incontournable pour celui qui
veut comprendre et analyser les événements qui se sont déroulés durant
cette période de grands changements de l’histoire politique du pays. Les
archives nationales du Sénégal (ANS) constituent une autre source
inépuisable : les séries 1G/2G/17G/20G et VP115 du bureau du
Conseil d’État nous ont été d’un grand apport. Elles sont complétées par
les séries 5D1/ 5D13-5D14/ 5D15-5D17 des Archives régionales de
Dakar (ARD) et des Décisions municipales des Archives de la
municipalité de Kaolack de 1956-1957. Les Archives d’Aix-en-Provence
contiennent les doubles de Dakar, mais nous avons pu obtenir quelques
documents photocopiés sur Kaolack.
Les archives privées de la famille d’Ibrahima Seydou Ndaw sont aussi
très riches et comprennent des correspondances diverses, manuscrites et
dactylographiées, des articles de journaux, des photos, des documents
divers : procès-verbaux de réunions politiques, documents de justice et
administratifs, tracts et autres. Les témoignages recueillis sont au nombre
de 44 dont 10 manuscrits et 34 témoignages oraux constitués des
interviews enregistrées de personnalités qui ont réellement connu
Ibrahima Seydou Ndaw. L’intérêt est tel que certains ont accepté un
deuxième enregistrement ; d’autres l’ont fait par téléphone ou ont
demandé spontanément à apporter leur contribution. La confrontation
de cette documentation riche et variée nous a aidé dans notre volonté
d’être plus objectif dans l’analyse des événements car, comme dirait
l’autre, c’est du choc des idées que jaillit la lumière.
Tout au long du livre, nous avons cherché à ne pas tomber dans le
subjectivisme ou le parti pris régionaliste. C’est pourquoi à chaque
20









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
confrontation des sources ou des points de vue des uns et des autres, nous
avons appliqué le principe de la probabilité historique.
Ce livre comprend quatre parties et 12 chapitres. Dans la partie I, il
est question du combat et des engagements politiques d’Ibrahima Seydou
Ndaw. Le chapitre 1 décrit l’homme et son parcours et les chapitres
suivants évoquent ses combats et son engagement politique. Dans les
chapitres 5, 6 et 7 de la deuxième partie intitulée « les grands événements
politiques de 1947 à 1951 », nous nous intéressons à sa représentativité
par les élections, suite à son engagement politique et à l’évolution du
puissant parti socialiste, la Section sénégalaise de la SFIO, qui voit naître
sur ses flancs le Bloc démocratique sénégalais en 1948. La partie III traite
du couronnement de la longue carrière d’Ibrahima Seydou et évoque
dans ses chapitres 8, 9 et 10 les plus hautes fonctions qu’il a occupées, les
réalisations et les différentes réformes politiques, institutionnelles et
économiques qu’il a initiées. Les chapitres 11 et 12 de la quatrième partie
cherchent à élucider les causes de sa disgrâce, les brimades et les
humiliations que ses anciens protégés lui ont fait subir et une véritable
politique d’isolement orchestrée tant au niveau du pouvoir central et de
l’Assemblée qu’au niveau de la région du Sine-Saloum en intimidant et
en menaçant toute personne qui ose le fréquenter, uniquement dans le
but de le réduire au silence pour toujours, de lui contester un droit, une
4liberté que même le système colonial ne lui avait jamais contestés.

4 Lettre adressée à Monsieur Léopold Sédar Senghor, président de la République
du Sénégal, par Ibrahima Seydou Ndaw le 16 août 1966.
21





















PREMIÈRE PARTIE

IBRAHIMA SEYDOU NDAW :
COMBATS ET ENGAGEMENTS POLITIQUES













CHAPITRE PREMIER

L’HOMME ET SON PARCOURS
I. Portrait de l’homme
Ibrahima Seydou Ndaw est né officiellement le 13 juillet 1890 (sa date
de naissance réelle est le 13 juillet 1889) à Sokone dans le cercle de
Foundiougne. Son père, Seydou Ndaw, originaire de Saint-Louis,
sousofficier du Génie commandé par Faidherbe, est venu s’installer après sa
démobilisation dans ce village du Saloum devenu protectorat
français, pour y exercer le métier de traitant. Sa mère, Gnima Dianko ou
Mbodé, est une Niominka originaire de Sangako et sœur d’un marabout
du Bour Sine Coumba Ndoffène nommé Mamadi Mbodé. Ibrahima
Seydou Ndaw appartient à la famille du « Beuleup Pass ». Il est un cousin
5du roi du Djolof Bouna Alboury Ndiaye . Ce lien de parenté s’explique
par le fait que les rois du Djolof prenaient épouses parmi les femmes
Ndaw de Pass, aussi les frères de ces dernières sont les oncles des enfants
issus de ces mariages. Cette branche de la famille des Ndaw a migré du
Djolof au Saloum, dans la région de Ndoucoumane, en gardant les
attributs de son origine d’où son titre de « Beuleup Ndoucoumane ». Pour une
autre version, le grand-père paternel d’Ibrahima Seydou, du nom de
Sandéné Cod Fal, est un Guélwar qui a été Bar Saloum à Kahone. La
mère de ce dernier est une Guélwar originaire du Cayor qui s’était mariée
6avec Biram Ndao Codou Niambe . Lors de l’entretien que nous avons eu

5 Archives privées de la famille d’Ibrahima Seydou Ndaw détenues par son fils Majib
Ndaw et son secrétaire particulier Amadou Lamine Sakho. Lettre de Mamadou Lamine
Diop, 122, rue Blanchot Dakar, 23 octobre 1977 à Abdou Majib Ndaw. Il rapporte que
c’est le roi du Djolof qui, de son vivant lui avait expliqué ses liens de parenté avec
Ibrahima Seydou et qu’il en a informé Samba Diabaré Samb, griot authentique du
Djoloff.
Lors de l’entretien que nous avons eu avec Samba Diabaré Samb en compagnie de
Kéba Sakho le 26 décembre 2010 dans sa maison aux HLM, il nous a fait la généalogie
d’Ibrahima Seydou Ndaw.
6 Archives privées de la famille Ndaw. Lettre d’Ibrahima Ndao dit Ibou Fatou Kathial.
erMaléme-Hodar département de Kaffrine, 1 octobre 1983, à Abdoul Majib Ndaw. C’est
après avoir écouté à la radio des historiens raconter l’histoire de ses ancêtres qu’il s’est
permis d’écrire pour lui fournir des renseignements sur leur ascendance.
25








ABDOUL SOW
avec Samba Diabaré Samb le 26 décembre 2010, il nous a refait la
généalogie d’Ibrahima Seydou Ndaw.
L’année 1889, date de sa naissance, coïncide dans le Sine-Saloum
avec un climat de fin de conquête, un début de pacification et de mise en
valeur des régions de l’intérieur. Le 11 mai 1887, avec la défaite des
troupes de Saer Maty commandées par Mamour Ndary à Goumbof, le
Saloum et le Sine sont placés sous protectorat français. L’année suivante,
le chef lieu du cercle est transféré de Kaolack à Foundiougne
(188871897) .
Carte 1. Cercle du Sine-Saloum.

Source. Fouquet, J. (1958).
Un accord du 28 novembre 1891 entre le gouverneur Lamothe et le
Bour Saloum Guedel Mbodj confirme le droit d’installation des Français
acquis le 18 mars 1861. Aux quatre premières maisons de commerce
installées depuis 1862, à savoir Barrere, Maurel et Prom, Boutit, Dupuy,
8d’autres suivent entre 1864-1885 . Pour des raisons commerciales et

7 Dessertine, A. (1959). Un port secondaire de la côte occidentale d’Afrique, Kaolack.
Étude historique, juridique et économique des origines à 1958. Kaolack : Chambre de
commerce.
8Fouquet, J. (1958). La traite des Arachides dans le pays de Kaolack, et ses conséquences
économiques, sociales et juridiques. Saint-Louis : Centre IFAN-Sénégal. Les grandes
26









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
stratégiques (dixit Faidherbe), l’administrateur Noirot nommé en 1889 à
la tête du cercle dont le chef-lieu est Foundiougne, mise sur Kaolack qui,
à ses yeux, avait plus d’avenir. Il construit d’ailleurs au sud de la ville de
Kaolack en 1895 un pont en bois qui permet de traverser le Saloum. Par
un règlement du 11 mai 1895, le cercle de Foundiougne regroupe le Sine,
le Saloum et le Niombato (territoires de protectorat) et les districts de
9Foundiougne, Fatick, Joal et Kaolack . En 1897, Foundiougne perd son
rang de chef-lieu du cercle au profit de Kaolack. Un arrêté du 4 mai
1908 divise le cercle du Sine-Saloum en trois circonscriptions, et celui du
4 avril 1910 le réorganise en cinq circonscriptions : le territoire relevant
directement de Kaolack, chef-lieu du cercle, et des résidences de Fatick,
10Foundiougne, Malem et Nioro, composés de cantons .
L’administration directe s’implante progressivement dans le
SineSaloum entre 1890 et 1914 et se substitue à l’autorité traditionnelle locale.
Babacar Fall (1993) explique que le décret du 23 octobre 1904, en
supprimant les pays de protectorat, « démembre les grands
commandements territoriaux et transforme les chefs traditionnels en
auxiliaires, simples instruments de la politique et de l’administration
11coloniales ». Ce nouveau système a pour piliers les commandants de
cercle et les chefs de canton. Les habitants de ces régions annexées sont
des sujets placés sous le régime de l’indigénat avec un arsenal juridique
inique. Ces mesures administratives sont prises pour faciliter l’exploitation
économique. Dans le cas du Saloum, l’organisation de l’économie de
traite des arachides laissée pendant longtemps aux maisons de commerce
intéresse l’autorité coloniale qui la réoriente pour la satisfaction des
besoins en matières premières des industries de la France.
Même si Ibrahima Seydou Ndaw est né dans un tel contexte politique
et économique à Sokone, en pays de protectorat, de par la citoyenneté de

maisons commerciales bordelaises et marseillaises suivantes ouvrent des succursales :
Maurel Frères, Buhan et Teisseire, Chavanel, Vézia, Devès et Chaumet, Peyrissac ; la
liste est complétée par la SCOA, la CFAO, NOSOCO et V.Q Petersen.
9 Dessertine, A. Op. cit.
10 ANS. 1G 359. Arrêté portant division des territoires du cercle du Sine-Saloum en cinq
circonscriptions. 1. Résidence de Kaolack comprend les cantons suivants : Kahone Ngay,
Kaolack Laghen, Diokoul Gandiaye, Nguer ; 2. Résidence de Fatick : Diakhao, Diob
Dioine, Maroutte, Sanghaï, Diouroup-Djilasse, Ngayokhène ; 3. Résidence de Foundiougne :
Djilor-Foundiougne, Niom-Bato ; 4. Résidence de Malème : Ndoukoumane-Paffa,
Coungheul, Pakala Mandar ; 5. Résidence de Nioro : Oualo-Rip, Niom-Rip, Sabakh-Rip,
Kayemar Diama.
11 Fall, B. (1993). Le travail forcé en Afrique-Occidentale française. (1900-1945).
27








ABDOUL SOW
son père, il bénéficie des avantages du statut d’un originaire de
SaintLouis. Ce qui explique certainement que très jeune, il est envoyé dans
cette ville par son père auprès de sa famille pour son éducation. Il y
fréquente la daara du marabout Abdoulaye Mathurin et l’école primaire
Victor Duval où il obtient le certificat d’études primaires en 1909 presque
à l’âge de 20 ans. Cela n’a rien de surprenant dans la mesure où les
enfants fréquentaient la daara jusqu’à un âge assez avancé avant de
rejoindre l’école française. Pour son cas, il est resté dans la daara jusqu’en
1906 date de la mort de son serigne ou maître d’école coranique. Durant
ce séjour prolongé dans la daara, il a appris non seulement le Coran et la
Souna, mais aussi l’histoire de l’islam et le droit musulman ; il devient à
cet âge un érudit et cette formation de base lui donne des aptitudes dans
certains domaines comme par exemple le droit coutumier. En plus, le
jeune homme avait déjà fait ses humanités coraniques dans l’école
coranique que dirigeait son oncle à Sangako, avant de se rendre à
SaintLouis. Après cette formation, Ibrahima Seydou est inscrit à l’école
française d’où il sort trois ans plus tard diplômé. Mais il interrompt ses
études et rentre à Sokone pour aider dans ses activités son père dont l’état
de santé se dégradait sans cesse. Rien de plus normal dans la société
traditionnelle où l’enfant mâle doit assister le père, voire prendre le relais
ou hériter du poste qu’il occupait de son vivant ou avant sa retraite.
Ibrahima Seydou n’avait pas le choix, malgré le souhait de ses maîtres qui
le trouvaient intelligent, vif d’esprit et doté d’une mémoire prodigieuse.
Son père meurt en 1910. Ibrahima Seydou est recruté comme agent d’un
commerçant du nom de Pascal Bohvan. Deux ans plus tard, Ibrahima
Seydou Ndaw monte ses propres affaires commerciales à Foundiougne et
à Sokone, tout en se lançant dans l’agriculture.
Ses origines et l’éducation reçues nous permettent de comprendre la
personnalité et le devenir d’Ibrahima Seydou. Mbaye Guèye explique ses
traits de caractère par son appartenance aux Beuleup Ndoucoumane - en
d’autres termes ses origines guélwar ou royales - et par l’éducation
ancestrale qu’il a reçue et qui
s’est toujours attelée à instaurer un équilibre harmonieux entre
l’homme et son milieu en l’attachant à garder et à fructifier en lui
les valeurs morales et la noblesse des sentiments. Parmi ces valeurs
on décèle la vaillance militaire, le courage civique, une absolue
28









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
intrépidité morale, le tout sustenté par une absolue générosité
12extrême aux dires de ceux qui l’ont connu et fréquenté .
Cette générosité lui vaut d’ailleurs le titre de « milliardaire sans
coffrefort » et sans compte bancaire. En d’autres termes, ses biens servaient à
alléger les souffrances des populations, ce qui explique pourquoi il ne
pouvait accumuler une fortune malgré les moyens qui s’offraient à lui
13pour être un homme riche .
En 1934, lors d’un différend avec Galandou Diouf, Ibrahima Seydou
lui répond dans le journal L’AOF en faisant son propre portrait à partir
d’une sorte de profession de foi :
Durant ma vie, je n’ai jamais su tenir ma tête qu’autrement haute
et je n’ai jamais varié dans mes opinions… Je ne connais ni les
pirouettes politiques, ni l’humiliation de la honte… J’ai la
prétention d’être utile à mes congénères et si je ne suis pas un
danger pour les honnêtes gens et pour les fonctionnaires
consciencieux qui servent fidèlement la France républicaine aux
colonies, je le suis pour les autres, aussi bien dans le domaine
14administratif que dans le domaine politique .
Ce courage légendaire et sa disponibilité pour les faibles et les démunis
lui valent le titre de « Lion du Sine-Saloum ». Son dévouement inlassable
est récompensé en 1948 au lendemain de son accident par le titre de
chevalier de la Légion d’honneur,
la seule distinction qui réponde à son inlassable dévouement pour
ce pays qu’il a tant servi, dans sa passion de la Justice, de l’Égalité,
dans son ardente foi de socialiste convaincu de la grandeur de
15l’Idéal auquel il s’est donné totalement .
Le 23 juin 1958, le président de la République française confère à
Ibrahima Seydou, président de l’Assemblée territoriale du Sénégal, la
décoration de Commandeur de l’Ordre de l’Étoile Noire. Il faut savoir

12 ème Conférence du professeur Mbaye Guèye le 14-08-1999 lors du 30 anniversaire du
décès de Ibrahima Seydou Ndaw.
13 Témoignage de Elhadj Cheikh Mohamed Fadel Kane, chef du bureau de classe
exceptionnelle des services financiers, en retraite à Matam, officier de la Légion
d’honneur, Grand officier de l’ordre national du Sénégal. Il était chef du bureau régional
des Affaires domaniales du Sine Saloum de 1933 à 1935 et voisin d’Ibrahima Seydou
Ndaw. Non daté.
14 L’AOF, samedi 25 septembre 1937. « Réponse à Beuleup ».
15 Diop, O. « Ibrahima Seydou Ndaw, Chevalier de la Légion d’honneur ». L’AOF du 04
avril 1948.
29








ABDOUL SOW
que bien avant cette distinction, lors du voyage du consul général du
Liban à Kaolack accompagné des archevêques de Beyrouth et d’Alep, il a
été question, pour le consul appuyé par des personnalités libanaises du
Sénégal, de demander au président de la République de bien vouloir
décerner une des plus hautes distinctions honorifiques du pays au
Président Ibrahima Seydou Ndaw.
Ibrahima Seydou affirme dans une correspondance de 1965 à
Senghor son attachement à son pays et son patriotisme sans faille en ces
termes : « j’ai toujours estimé que, authentique enfant de ce pays où
j’entends demeurer jusqu’à ma mort, je dois lui faire, en toutes
16circonstances, le don de ma personne . »
Les membres du bureau politique de son parti, le parti socialiste réunis
17lors des cérémonies du cinquantenaire expliquent le début de son
engagement politique par son sens de la responsabilité, sa propension à
faire siens les problèmes des autres ; ses compagnons politiques le
décrivent aussi comme quelqu’un qui se bat avec sa foi, avec sa
conviction et avec sa rigueur pour l’application du droit et pour le respect
de la dignité humaine. C’est un humaniste convaincu. Cette rigueur peut
être illustrée en partie selon Mbaye Mbengue par « le culte des mots
18précis » qu’Ibrahima Seydou essayait de développer chez ses
interlocuteurs ; il lui arrivait de corriger lors d’une discussion quelqu’un
quand le mot utilisé n’est pas conforme ; il rappelait toujours aux
personnes de son entourage, qu’elles n’avaient pas le droit d’inventer des
mots qui ne se trouvaient pas dans le dictionnaire, et de consulter le Littré
si elles ignoraient le sens d’un mot. C’est pourquoi Mbaye Mbengue,
Guénoune Ndiaye et Mamadou Samb, trois directeurs d’école qui
soutenaient Senghor l’appelaient « Littré ». Ceux qui fréquentaient
Ibrahima Seydou étaient frappés par sa maîtrise de la langue française
alors qu’il n’était titulaire que d’un certificat d’études primaires. Pour dire
simplement que les diplômes ne suffisent pas à donner les qualités
humaines, car en Afrique il existe d’autres critères pour assumer des
responsabilités : l’éducation reçue, le sens de la responsabilité, la
connaissance de la société dans laquelle vous vivez et la façon dont les

16 Archives privées de la famille Ndaw. Lettre d’Ibrahima Seydou Ndaw à M. Léopold
Sédar Senghor. Dakar, le 27 juillet 1965.
17 Archives privées de la famille Ndaw. Membres du bureau politique de l’UPS.
Cérémonies du cinquantenaire.
18 Entretien avec Mbaye Mbengue. Mercredi 25 novembre 2009.
30









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
19gens vous perçoivent . Le mérite d’Ibrahima Seydou est d’avoir su
combler l’écart entre lui et les « diplômés » jusqu’à jouer le premier rôle
pendant longtemps dans un pays comme le Sénégal qui comptait
beaucoup d’intellectuels.
Pour les populations sans défense, Ibrahima Seydou, cet homme de
cœur aux innombrables qualités est non seulement leur « avocat en
caftan » mais mieux, il n’exigeait aucune rémunération pour le soutien
qu’il apportait aux démunis ; seule la satisfaction morale qu’il en tire lui
suffit. Il fallait voir devant la barre du tribunal plaider « ce célèbre et
robuste géant redressant son torse large, soulevant les bras en rejetant les
pans de son ample caftan fixant son regard étrange sur la cour. Il était
20magnifique, et forçait l’admiration et le respect ». Selon certaines
21sources, ce sont ces paysans qui lui ont donné le titre de Diaraf ,
c’est-àdire le justicier. Il a assisté aussi le monde rural pendant les périodes de
soudure durant lesquelles, les cultivateurs étaient victimes de certains
usuriers. Pour les aider à subvenir à leurs besoins les plus élémentaires,
Ibrahima Seydou Ndaw achetait des céréales (maïs, semoule) qu’il prêtait
aux paysans du Sine-Saloum, à charge pour eux de payer après la vente
22de leurs récoltes . Il importait directement de France ces céréales que les
23bateaux déchargeaient dans le port de Kaolack .
Cette popularité au niveau des populations rurales, il la doit à sa
capacité de réflexion sur leurs conditions et à sa philosophie de l’action
qui font de lui un pragmatique à la recherche constante de solutions aux
problèmes de ces populations sans défense. À la mort d’Ibrahima Seydou
24Ndaw, Albert Bachir lui a rendu un hommage lors d’une conférence. Il
le présente en un « grand seigneur » pour ceux qui ne l’ont pas connu,
« en brave pour ceux qui l’ont combattu avec loyauté », et le donne en
exemple « pour ceux qui l’ont aimé ».
L’ancien maire de Kaolack, Mamadou Bâ (Dr Bâ) explique
qu’Ibrahima Seydou Ndaw « de caractère intelligent mais autoritaire,
affable mais coriace avec ses adversaires, tenait le Saloum dans ses

19 Entretien avec Amadou Mahtar Mbow, mardi 24 novembre 2009.
20 Témoignage d’El Hadj Abdoulaye Yérim Ndiaye juge de paix à la retraite, Avenue
Lamine Guèye Thiès, paru dans Le Témoin du 3 au 9 septembre 1998.
21 Ce titre est assimilé à justicier pour les populations.
22 Témoignage écrit d’Amadou Sèye de la RTS. Sans date.
23 Témoignage dactylographié de Ndiaye Abdoulaye Yérim. Septembre 1998.
24 Albert Bachir Médecin libanais, établi à Dakar.
31








ABDOUL SOW
25mains ». Lui-même reconnaît ce côté coriace quand il écrit dans un de
ses articles que « si dans ma longue et modeste carrière politique je n’ai
pas l’habitude de polémiquer au moyen d’arguments qui relèvent de la
poubelle, j’ai pour principe de ne jamais laisser le dernier mot à
26l’adversaire » . C’est ce que Janet G. Vaillant. (2006) semble confirmer
en présentant Ibrahima Seydou Ndaw comme
un ennemi implacable et puissant, un homme d’une intelligence
extraordinaire d’une forte personnalité. Juriste autodidacte et
homme proche du peuple, il défendait avec brio les populations de
Kaolack et du Sine-Saloum. En conséquence, il s’était acquis des
soutiens nombreux et sur lesquels il pouvait compter dans le
SineSaloum, la région la plus densément peuplée et le centre de
27l’important commerce de l’arachide .
L’ancien maire complète le portrait en ces termes : « à côté de la
grandeur de l’homme, il y avait certains traits peu flatteurs. Notamment
son goût prononcé pour les honneurs, la rancune et la rage qu’il
28nourrissait à l’égard de ceux qui ne partageaient pas ses opinions . Ce
jugement un peu singulier venant d’un de ses adversaires politiques est
ébranlé par les faits : un homme qui aime les honneurs ne cède pas sa
place de leader politique du Sine-Saloum, la région qui permet d’élire
tous les chefs politiques du Sénégal aux postes de responsabilités de
quelque nature que ce soit ; Abdou Anta Ka avait écrit lors de son décès
en 1969 qu’Ibrahima Seydou Ndaw,

Un homme devant qui s’inclinaient des hommes plus instruits : des
gouverneurs de l’époque, des universitaires, des industriels […]. Le « self
made man»[qui] dictait aux rapports de force sa volonté. Mieux,[…] il
dessinait au fil des années le visage futur du Sénégal, tel un sculpteur,usant
de tous les matériaux, faisant fi des intérêts industriels, mené par le destin
de son pays, abandonnant aux médiocres les prestiges régionaux, claniques
29et oraux .

25 Mamadou Bâ, chirurgien de l’hôpital, ancien maire de Kaolack. Entretien avec
Mbaye Ndiaye, juillet 1988.
26 Ndaw Ibrahima Seydou. « Lettre ouverte à Djim Momar Guèye ». L’AOF, vendredi
21 février 1947.
27 Janet G. Vaillant. (2006). Vie de Léopold Sédar Senghor. Noir, Français et Africain.
Paris, Khartala-Séphis. p. 271.
28 Mamadou Bâ, op. cit.
29 Dakar-Matin 20 août 1960.
32









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
30Pour un ancien chef de canton , certains membres de son entourage
avaient des comportements qui desservaient son image de marque.
31Un autre ancien maire de la ville décrit la stratégie mise en place par
Ibrahima pour contrôler la région. Il avait rassemblé dans sa maison des
gens qui y passaient la journée. Ces derniers constituaient les éléments
d’un réseau d’influence et d’information qui lui a permis de mettre la
main sur la ville. Dans chaque quartier, il avait des représentants qui
l’informaient des problèmes. De temps en temps, une fois informé, il
faisait le tour de ces quartiers pour saluer ses proches et régler certains
problèmes. Nous pensons que son statut d’agent d’affaires et d’avocat en
caftan a beaucoup contribué à asseoir son autorité et à faire de lui le
véritable notable de la ville, car un nombre considérable de personnes
profitait de ses services et de sa générosité.
G. Wesley Johnson. (2010) qui a interviewé en 1963 Ibrahima Seydou
Ndaw dans sa villa située sur la corniche à Dakar la décrit comme « the
very picture of a political baron’s residence. His garden, terrace, and even hallays in his
vast house were filled with Senegalese come to ask political favors or simply to find a lace
32to camp out while conducting business in the city …” Wesley Johnson le présente
comme « le chef politique à Kaolack… capitale d’une riche région produisant des
arachides… Maître du patronage politique, homme d’affaires perspicace et actif dans le
parti, Ibrahima Seydou Ndaw, n’était sûrement pas membre de l’élite
33sénégalaise . »
34Pour un autre de ses proches qui a vécu avec lui à Kaolack, la force
d’Ibrahima Seydou réside dans sa politique de proximité avec les masses
populaires ; il était un grand humaniste qui partageait avec les gens tout
ce qui passait entre ses mains, c’est pourquoi il est mort sans laisser une
fortune.
Mbaye Ndiaye (1988) a fait le portrait de trois hommes politiques du
Sine-Saloum à partir de témoignages oraux. Pour ce qui concerne

30 Thierno Ciré Sow ancien chef de canton. Entretien avec Mbaye Ndiaye en
juillet 1988.
31 Abdoulaye Diack, ancien maire, ancien député et ancien président du Sénat. Entretien
enregistré le 5 novembre 2009.
32 G. Wesley Johnson. (2010). « Les élites au Sénégal pendant la période
d’indépendance ». In L’Afrique noire française. L’heure des indépendances. Sous la direction de
Charles-Robert Ageron et Marc Michel. Paris : CNRS-Editions, 1992, 2010.
33 Ibid. pp. 62 et 64.
34 Entretien avec Ousmane Diagne, Chef supérieur de la Khadrya, en présence d’un de
ses amis de Rufisque venu lui rendre visite ce jour, le jeudi 30 décembre 2010.
33








ABDOUL SOW
Ibrahima, certains observateurs et ses amis lui reconnaissent des talents
de grand stratège, son caractère affable et intelligent et sa combativité
devant ses adversaires. D’autres, parmi lesquels, ses détracteurs mettent
35en relief son « caractère vindicatif et rancunier et son paternalisme » .
Souleymane Ndiaye, en sa qualité de secrétaire général du syndicat
unique de l’enseignement laïc (SUEL) et responsable des revendications,
est reçu par Ibrahima Seydou, Président de l’Assemblée territoriale pour
demander son appui pour l’octroi d’une indemnité de logement aux
instituteurs. Il décrit cet homme dont il ne partage pas les idées sur
plusieurs points comme quelqu’un « de grand par la taille, courageux
dans ses prises de position, redoutable en polémique, qui savait se
montrer efficace et magnanime quand il était suffisamment
36responsabilisé ». Il ajoute avoir été bien reçu par ce « sexagénaire
handicapé physiquement, pourvu d’une grande capacité d’écoute et de
37réplique ». Un autre leader syndicaliste, Mbaye Thiam, vante sa
générosité sans limites et affirme avoir été beaucoup encouragé par
Ibrahima Seydou dont les conseils lui ont permis de réussir dans le
38syndicalisme .
Un jeune militant du parti, Mbaye Jacques Diop, qui l’a côtoyé de
1954 à 1958 et qui a séjourné à Kaolack pendant un mois lors des
renouvellements des instances du parti et de la vente des cartes ne dit pas
autre chose à travers la description qu’il fait d’Ibrahima Seydou Ndaw :
Un homme de grande valeur bien que handicapé, qui avait le sens
de l’écoute, un leader d’une forte impression assis sur sa chaise
roulante, une voix forte qui portait et qui impressionnait ; et il ne
39fallait pas qu’il se fâche .
Cette capacité d’écoute de Diaraf est confirmée par une autre
personnalité politique, Assane Seck qui avait l’habitude de lui rendre
40visite et pour recueillir les conseils du sage .

35 Ndiaye, Mb. Op. cit. En annexes les portraits d’hommes politiques kaolackois à travers
des témoignages oraux. Il s’agit de Valdiodio Ndiaye, Djim Momar Guèye et d’Ibrahima
Seydou Ndaw, p. 102.
36 Témoignage écrit de Souleymane Ndiaye. 1997.
37 Ibid.
38 Témoignage oral de Mbaye Thiam. Jeudi 29 octobre 2009.
39 Entretien avec Mbaye Jacques Diop, le 16 février 2011 à Rufisque en présence de
Babacar Fall.
40 Entretien avec Assane Seck, ancien ministre, le samedi 07 novembre 2009 à 11H.
34









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
Un de ses compagnons de lutte, El Hadj Moustapha Wade, affirme
que son père lui avait décrit Ibrahima Seydou avant leur rencontre qui
remonte du temps de la loi-cadre comme l’incarnation de la dignité. Il dit
avoir éprouvé depuis ce jour une grande admiration pour l’homme et il
ajoute :
Si j’ai pris grand intérêt à son école et à tout ce qu’elle recelait
d’intelligence et d’intuition politique, c’est parce que j’ai vu en ce
grand maître, homme de pensée et d’action, de générosité sans
borne et de don de soi, un incomparable passeur de frontières, un
nationaliste intransigeant et ouvert à la fois, un guide riche de tout
41ce que les idéologies pouvaient lui apporter .
Le secrétaire particulier qui était à son service de 1957 à sa mort nous
le décrit comme suit :
Patriarche de la grande famille des pionniers de notre
indépendance, Ibrahima Seydou Ndaw, de par son génie créateur,
son courage légendaire, son dévouement et sa sollicitude, a
pendant les 43 ans qu’il a consacrés au service de son pays,
accompli une gigantesque œuvre nationale qu’il serait inadmissible
et condamnable de chercher à voiler… Du reste, aucun homme
politique sénégalais n’a aussi efficacement que lui combattu le
colonialisme par la plume et par l’action. Sa contribution à l’éveil
42de la conscience nationale a été des plus méritoires .
Pour nous, Ibrahima Seydou Ndaw dit Diaraf est une légende, voire
un mythe. Nous retenons que c’est un grand notable, sinon le plus
important de Kaolack, le leader politique le plus puissant de la région
chez qui il fallait passer pour avoir les suffrages du cercle, respecté mais
43craint, l’homme qui prend la « défense de la veuve et de l’orphelin », en
d’autres termes, le protecteur des populations rurales et de tous les faibles,
victimes des abus de l’autorité coloniale et de ses affidés, au moment où il
fallait beaucoup de courage pour oser s’opposer aux institutions
coloniales. Un personnage qui ne laisse personne indifférent. Il est celui
qui a le plus marqué les Kaolackois de la génération d’avant et de ceux de
notre génération charnière d’avant indépendance. Il est dommage que ce
digne fils du Sine-Saloum, incarnation des valeurs cardinales de notre
société, soit méconnu par la jeunesse actuelle. Le traditionaliste Samba

41 Témoignage de El Hadj Moustapha Wade, DES Lettres, Licencié en Droit. In
Memoriam. À la mémoire du Président Ibrahima Seydou Ndaw (Paix sur lui) 1999.
42 Amadou Lamine Sakho dit Kéba secrétaire particulier d’Ibrahima Seydou Ndaw.
43 Cette expression est de Cheikh Alioune Ndaw. Entretien le 8 mai 2010.
35








ABDOUL SOW
Diabaré Samb affirme qu’Ibrahima Seydou était un homme unique à
cause de son Djiko (comportement) : son titre d’avocat en caftan
symbolisait son amour pour Askan wi ou le peuple ; il était un homme du
refus avec les qualités suivantes : Goré ou honnêteté, Fit ou courage, Diom
44ou honneur, Tabé ou générosité .
Le 22 mars 1948, en compagnie de Léon Boissier-Palun, Ibrahima
Seydou est victime d’un accident de la route à la sortie de Thiès qui
provoque une paralysie totale irréversible : il en souffre jusqu’à la fin de sa
45vie . À ce propos, Latif Coulibaly (1999) a commis quelques erreurs
historiques (p.29-30) : il ne s’agit pas de l’assemblée du Grand Conseil de
l’AOF, mais d’une réunion du Conseil général de mars-avril ; elle n’a pas
erété tenue les 1 et 2 septembre, et l’accident n’a pas eu lieu le 3
septembre, mais elle s’est tenue du 18 mars au 23 mars. Ce 23 mars en
ouvrant la quatrième séance à 9 heures, le président Bonifay, informe les
membres de l’accident en ces termes :
ème… Notre collègue Ibrahima Ndaw, Conseiller général de la 3
Circonscription, Président de la commission permanente du
Sénégal, a été victime d’un accident d’automobile alors qu’il se
rendait de Saint-Louis à Dakar. À l’heure actuelle, d’autres
nouvelles nous sont parvenues. À l’origine, elles
étaient alarmantes ; mais par notre collègue Delmas, qui a pu le
voir hier à Dakar, nous sommes pratiquement rassurés sur son sort.
On a craint une lésion de la colonne vertébrale. Certes, le choc fut
violent, les hommes de l’art n’ont pu encore se prononcer, mais
nous avons tout lieu de croire que notre collègue est actuellement
46hors de danger…
Dans une lettre adressée à Senghor, Ibrahima Seydou confirme cette
date du 22 mars. La voiture du gouvernement du Sénégal, une traction
avant, est conduite par un chauffeur sénégalo-marocain de grande taille
nommé Abdou Latif Benjeloun. Ayant quitté Saint-Louis, ils font escale à
Thiès dans un restaurant situé juste après le passage à niveau (aujourd’hui
s’y trouve une banque). Au moment de repartir, Boissier demande au
chauffeur de le laisser prendre le volant ce que ce dernier refuse. Boissier
demande à Ibrahima Seydou d’intervenir, et l’affaire est réglée. Boissier
devient le chauffeur. Ibrahima s’assoit à côté de lui, et le chauffeur

44 Entretien avec Samba Diabaré Samb. Op. cit.
45 Ndao, E, I. (2003). Sénégal. Histoire des conquêtes démocratiques. Dakar : NEA.
46 Conseil Général du Sénégal. Session ordinaire de mars-avril 1948. Procès-verbal de la
séance du 23 mars. 9 heures. Quatrième séance.
36









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
s’installe derrière. À la sortie de Thiès, la voiture dérape, fait des
tonneaux et le passager de devant est éjecté. Selon les premiers témoins,
on a trouvé Ibrahima sous la voiture. Ils ont essayé de soulever la voiture
et à chaque tentative la voiture retombe sur le corps de l’accidenté. Alors,
47il s’en tire avec une colonne vertébrale cassée .
Seuls certains détails permettent de comprendre le degré de handicap
d’Ibrahima : de mars à octobre 1948, il avait le plâtre des pieds au cou ;
la rigidité des doigts de ses mains accentuait son incapacité ; il ne pouvait
rien faire de lui-même. Pour qu’il fume, par exemple, on lui allumait la
cigarette et on la plaçait entre l’index et le majeur. Pour ses déplacements
on le mettait sur une chaise roulante. Quatre jours après son accident, le
48destin le frappe à nouveau avec le décès de sa fille aînée . Alors, on peut
se demander où cet homme puise sa force pour supporter tous ces
malheurs qui lui tombent dessus, pour réussir à vivre et à mener ses
activités politiques sans interruption toujours avec « la même énergie
49intérieure ». Sa foi en Dieu en tant que croyant musulman, la
conviction d’être investi d’une mission pour ses semblables et pour son
50pays qu’il « aimait au-delà de ses limites humaines » expliquent en
partie la force qui lui a permis de survivre à cet acharnement du destin.
Estimant sa présence aux côtés de Senghor indispensable à un moment
difficile de son avenir politique, il décline l’offre du ministre français de la
Santé. En effet, une semaine après l’accident d’Ibrahima, le ministre avait
mis un avion sanitaire à la disposition du professeur Merle d’Aubigny qui
51avait été chargé de son évacuation . Sublime sacrifice au nom de
l’amitié, de la fidélité et des intérêts supérieurs du Sénégal. Cet acte n’est
pas un geste isolé, car sa vie rime avec sacrifices et confirme son crédo,
c’est-à-dire faire don de sa personne à son pays en toutes circonstances.

47 Version d’Amadou Lamine Sakho dit Kéba 2010. Même version qu’Abdou Latif
Coulibaly et El Hadj Ibrahima Ndao.
48 Copie littérale d’acte de décès. Registre de l’année 1948, nº 15/1948, le 26 mars 1948.
La fille d’Ibrahima Seydou Ndaw, Aïda Ndaw décède le 26 mars 1948 à 17 heures à
Kaolack. Le certificat de décès infirme l’affirmation de Latif Coulibaly qui écrit page
31 : le jour de son accident, Aîda Ndaw, sa fille ainée, décède par suite de couches à Kaolack.
49 Abdou Anta Ka. “ In Mémoriam. El Hadji Ibrahima Seydou Ndaw aimait le Sénégal
au-delà de ses limites humaines ». Dakar-Matin du 19 août 1969. Article repris dans Le
Matin du jeudi 13 août 1998. Il faut préciser qu’Ibrahima Seydou n’a pas effectué le
pèlerinage à La Mecque.
50 Ibid.
51Archives privées de la famille Ndaw. Lettre d’Ibrahima Seydou Ndaw à M. Léopold
Sédar Senghor Président de la République du Sénégal. 27 juillet 1965.
37








ABDOUL SOW
Plusieurs versions existent sur la cause de l’accident. Celle qu’on a
racontée à tous les jeunes de Kaolack de notre génération des années
1950-1960, c’est la conséquence de son différend avec le marabout Baye
52Niasse qui l’avait menacé . Dans tous les cas selon l’adage wolof, « tomber
warale aaye gaaffe / c’est la coïncidence qui fait le coupable », l’événement
eut lieu. Nous pensons que son combat contre les chefs indigènes et autres
fonctionnaires a pu leur donner de bonnes raisons pour haïr Ibrahima
Seydou. Certainement, des personnes qu’il a dû blesser ou humilier
auraient tenté de se venger en ayant recours à des pratiques mystiques.
Lui-même affirmait, avant son accident, être un danger pour tous les
fonctionnaires malhonnêtes. Il y a en plus la main du destin comme
l’avait prédit son oncle avant son installation à Kaolack. Oui, le destin,
car c’est après son accident en 1948 qu’il a le plus influé sur la vie
politique du Sénégal. Que serait devenue l’évolution politique du Sénégal
si Ibrahima Seydou Ndaw n’avait pas eu cet accident qui l’ampute des
53trois quarts de ses capacités physiques et le paralyse à vie ?
Cet homme devenu handicapé était une véritable force de la nature
avec ses 2 mètres et sa centaine de kilogrammes. Deux indicateurs le
confirment : à chaque fois qu’il donnait une gifle à quelqu’un, ce dernier
se retrouvait par terre. Pour une infraction grave, un commissaire de la
police de Kaolack avait arrêté, un jeune commerçant (nous tairons la
cause et son nom, car c’était un grand notable décédé aujourd’hui et dont
la famille vit toujours à Kaolack). Il lui avait mis les fers aux pieds et
l’avait exhibé. Informé par un de ses amis (notable) apparenté
certainement à la personne arrêtée, Ibrahima Seydou se rend au
commissariat et au cours de la discussion, il gifle le commissaire blanc qui
enlève séance tenante les chaines du jeune homme. Une autre fois, lors
du combat opposant son lutteur Diéry Sadio à Médoune Khoulé,
l’arbitre s’est trouvé dans l’incapacité de les séparer. Il s’est tiré de cette
situation par Ibrahima Seydou qui s’est interposé, grâce à sa stature
imposante, entre les protagonistes. Il avait aussi des problèmes pour
trouver des chaussures adaptées à ses pieds sur le marché, alors il en
commandait. Nous pensons que la force psychologique qui lui a permis

52 Abdou Latif Coulibaly. (1999). Op. cit. Page 29. Selon des témoignages qu’il a recueillis,
le marabout Ibrahima Niasse défié par Diaraf sur son engagement politique et ses dons
mystiques supposés aurait tenu les propos suivants : « Concernant Ibrahima Seydou, je le
corrigerai à la hauteur de son impertinence et de son arrogance, sans jamais lever la main physiquement sur
lui ».
53 Archives privées de la famille Ndaw. Lettre à M. Léopold Sédar Senghor secrétaire
général de l’UPS du 18 juillet 1968.
38









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
de vivre 21 ans après son accident malgré son état de santé dégradant, il
l’a puisée dans sa force physique.
On lui reconnaît des pouvoirs mystiques que mes interlocuteurs ont
illustrés par de nombreux exemples. Mais même si nous les comprenons,
il nous est difficile de les restituer tels quels. Cependant pour Abdou Anta
Ka, Ibrahima Seydou avait une autre mystique : l’amour du Sénégal
audelà de ses limites humaines et la mystique du partage de la vie qui est
54essentiellement sénégalaise .
Cette force psychologique est ébranlée lors d’un meeting à Kaolack,
comme il l’a confié à ses proches. Il en a beaucoup souffert. Alors qu’il
prenait l’air dans la cour de sa maison, les échos du meeting lui
parvenaient grâce au vent. Un des orateurs disait : « lafagne bi sonale na
gnou »/ cette personne handicapée nous crée trop de problèmes. Ce ne
sont pas seulement les propos qui l’ont blessé, mais la personne choisie
par ses adversaires pour les prononcer. Il s’agit du fils d’un de ses amis,
qui a grandi avec ses enfants dans sa maison si bien que certains
pensaient qu’il était son fils. Ce jour, le lion, terrassé par l’adversité et la
55méchanceté, demanda à son garde du corps, Sitafa Sarr de le ramener
dans sa chambre où il s’enferma. L’enseignement à tirer de cet
événement est que malgré l’apparence d’un homme dur, Ibrahima est un
sentimental. Nous croyons aussi qu’il a dû vivre le comble de la
déception, lui qui, en homme de principes, s’est toujours battu pour que
dans les partis politiques, véritables écoles de formation des militants, le
débat des idées soit la règle.
D’autres connaissances attestent de ce trait de caractère chez
56Ibrahima Seydou. Pour Elhadj Diouf , il était un homme de valeur, pétri
d’humanisme, de dignité et doté d’un courage politique extraordinaire et
quand il prenait position, il était intraitable. Ousmane Camara déclare
qu’à Saint-Louis, au lycée Faidherbe, les Saloum Saloum étaient fiers
d’avoir leur champion au Conseil général. Il reste un modèle pour ceux
de sa génération, car il s’était battu pour sa région, ce qui explique que
certains l’ont combattu en prétextant son régionalisme étroit. Il était aussi
un modèle dans « l’adversité et dans la franchise » pour ses camarades

54 Abdou Anta Ka. Op. cit.
55 C’est un Sérère de Ndionewar (une des îles du Saloum) identifiable par le nom de sa
mère : Sitafa Mougni Sarr. Mougni = patience.
56 El Hadji Diouf, procureur de la République et ancien ambassadeur, a rappelé les
relations entre son père et Diaraf et les services rendus par ce dernier à sa famille vivant à
Ndoffane. Entretien, samedi 21 novembre 2009.
39








ABDOUL SOW
comme pour ses adversaires. Il ne savait pas transiger avec la justice, car
57disait-on, Ibrahima « amna lou mouye bagne »/ il était un homme du refus.
Quand on a des hommes avec des valeurs et des principes moraux aussi
élevés, il faut en faire des monuments et les montrer, non pas pour
évoquer un passé nostalgique, mais pour aider une jeunesse en quête
perpétuelle de repères souvent étrangers. Thierno Ba, professeur, ancien
ministre, Amadou Nicolas Mbaye, notaire, Abdoulaye Diack expert
comptable, ancien député, maire de Kaolack, ancien ministre, Moussa
Diouf ingénieur aéronautique, Cheikh Alioune Ndao professeur, écrivain
qui bénéficia d’une subvention pour éditer son livre intitulé Kayré et les
deux cités plus haut, le qualifient de mécène. Nous reviendrons sur cette
question du mécénat.
La première rencontre entre Amadou Mahtar Mbow et Ibrahima
Seydou, qu’il ne connaissait que de nom, remonte au milieu des années
1950, car il s’était distingué durant la période coloniale par la
détermination et le courage avec lesquels il a pris la défense des
populations faibles et démunies contre l’arbitraire. Mbow dit admirer en
lui
sa force de caractère, sa ténacité et son amour pour notre pays et
pour son peuple. Le combat politique a été pour lui un combat
pour la liberté, pour la dignité et pour le bien-être des Sénégalais. Il
plaçait ce qu’il considérait comme étant l’intérêt du peuple
audessus de toute autre considération, refusant en toute circonstance
d’agir autrement que selon sa conscience. Homme d’honneur,
58homme d’autorité, il était aussi un démocrate convaincu .
Ibrahima Seydou est un homme de réseau au sens positif du terme.
Partout où il a séjourné, il a créé et/ou fréquenté des cercles ou des
grands-places. À Saint-Louis : Saliou Faza Ndiaye, Lamine Guèye,
Daouda Ly (père d’Abdoulaye Ly), Aby Kane Diallo, Boubacar Diop
(père de Fatou Diop, épouse de Mamadou Dia), Alpha Ba, Amadou
Thiam Bouba, Abou Diakhaté, Ibrahima Télémaque Sow (maire de
Saint-Louis), Sidy Sibi dit Doudou.
À Foundiougne, ses relations sont Amadou Bâ (père de Thierno Bâ),
Ibou Diop (plus connu sous le nom d’Ibou Diop Sandikoly), Pierre Sané,

57 Ousmane Camara magistrat et ancien ministre parle d’occasion de payer sa dette à
Ibrahima Seydou Ndaw. Nous y reviendrons quand nous traiterons son élection à la tête
de la mairie de Kaolack. Entretien enregistré le lundi 9 novembre 2009.
58 Témoignage manuscrit d’Amadou Mahtar Mbow. Rabat, le 12 août 1999.
40









Ibrahima Seydou Ndaw. 1890-1969. Essai d’histoire politique du Sénégal
Mar Codé Fall, Soulèye Gning, Amadou Diallo Mour et Ousseynou
Seck.
À Sokone : Galaye Cissé, Ibrahima NDaw Émile, Ismaïla Kandj,
Birane Sakho, Lafleur Sène, Ibou Diagne, Ibou Dianko, Oumar Diouf,
Saloum Ndiaye et Madiagne Diassé.
À Kaolack où il s’est définitivement installé, ses amis ou camarades
sont nombreux : Nicolas Mbaye, Ibrahima Ndiaye, Baba Balayéra, Ibou
Diop (qui ne résidait pas à Kaolack) avec qui il partageait la passion de la
chasse ; Amath Ba et Amadou Makhtar Gaye avec qui il jouait aux jeux
59de dames. Ses autres distractions sont la lutte et les courses de chevaux .
Les autres amis sont Massyla Ba, Alioune Badara Guèye, Mamedine
Sougoufara, Ibrahima Samb, Iba Der, Ousmane Kane, Ahmed Niass,
Amadou Niang Ngouye Sigui, Baïdy Banel Sow, Galandou Diouf
(employé à la Douane de Kaolack était plus un camarade d’Ibrahima
Seydou qu’un ami), Alcaly Diouf, Bakary Diouf, Oumar Malé Guèye,
Ismaïla Diouf, Dr Bathily, John Badiane, Souleymane Dramé, Amadou
Thiam Bouba, Louis Diène Faye (père de Caroline Faye) et Yoro Ba.
Plusieurs de ses amis venaient lui rendre visite dans sa maison à
Kaolack. Parmi les Saint-Louisiens, il s’agit de Saliou Faza Ndiaye,
Doudou Siby, Ibrahima Télémaque Sow et Papa Konaré. De Thiès, le
visiteur le plus fréquent est Iba Caty Ba. De Dakar, ce sont Ibrahima
Sow, Abesse Sow, Seyni Mbengue, Adama Lo, Amadou Assane Ndoye.
Toutes ces personnes sont des notables, autorités politiques ou
religieuses, des « gens représentatifs » dans leur région ou ville. Nous
avons délibérément choisi de citer tous ces noms pour que, d’une part, les
jeunes puissent connaître les acteurs qui sont les pionniers, une race de
grands hommes qui ont contribué à faire de ce pays ce qu’il est
aujourd’hui et que tout individu aimerait côtoyer. Nous l’avons fait aussi
pour montrer d’autre part qu’un tel carnet d’adresses et de fréquentations
révèle un homme qui exerce une grande influence sur les gens, mais aussi
qui a su établir de solides rapports avec ceux qu’il a connus partout où il a
séjourné. Dans le Sine-Saloum, les relations avec de telles personnalités
constituent un soutien inestimable surtout sur le plan politique. Ibrahima
Seydou devient le leader incontournable du Sine-Saloum, statut qui lui a
permis de parrainer Senghor et de le soutenir lors de son différend avec la
SFIO de Lamine Guèye.

59 Il était propriétaire de quatre chevaux : Latyr Khaïry, Justin, Crétin, Ndèye Ndaw.
41








ABDOUL SOW
Ibrahima Seydou a su établir de bonnes relations avec des marabouts
du pays et a rendu de grands services à certains d’entre eux. En effet, sa
profession d’agent d’affaires lui a permis de nouer de solides liens d’amitié
avec Mouhamadou Moustapha Mbacké, le premier khalife de
Khadimou Rassoul, mais aussi avec ses frères Falilou Mbacké et
Mouhamed Bassirou Mbacké qui avait pris femme dans la même famille
que lui à Kaolack, de même qu’avec leurs cousins Modou Awa Bala
Mbacké de Darou Mohty et son frère Cheikh Awa Bala de Darou
Marnane. Un jour, Ibrahima se rend à Diourbel sur invitation de Serigne
Mouhamadou Moustapha ; après l’entrevue, Ibrahima propose au
marabout de lui donner l’autorisation de régulariser les terres ou « Ale »
en wolof (traduction libre = domaine forestier) appartenant à son vénéré
père. Nanti de l’autorisation de Serigne Mouhamadou Moustapha
Mbacké, Ibrahima Seydou de retour à Kaolack entreprend toutes les
démarches d’immatriculation de ces terres au domaine de Kaolack dont
dépendaient à l’époque Diourbel et Kaffrine. L’agent d’affaires Ibrahima
Seydou obtient une réquisition sous immatriculation auprès du receveur
des domaines de Kaolack déposée le 30 avril 1929 pour une superficie de
400 ha. Titre foncier créé le 11 août 1929 au nom de Mouhamadou
Moustapha Mbacké. En guise de remerciement, le marabout Serigne
Mouhamadou Moustapha Mbacké offre à Ibrahima Seydou Ndaw, sa
60première voiture .
Avec la famille d’Abdou Kane de Kaolack, les relations étaient aussi
bonnes : il a eu à prendre sa défense dans l’affaire de la mosquée de cette
ville. À la mort d’Elhadj Abdou Kane, il est intervenu pour que les
enfants du défunt conservent le titre d’imam. En effet, suite à ce décès, les
gens se sont réunis dans la mosquée pour désigner un autre imam. Le
choix s’était porté sur une personne qui n’était pas de la famille Kane.
Ibrahima s’était opposé en avançant comme argument que le défunt
avait laissé des enfants instruits capables de prendre le relais de leur père.
Au cours de la discussion, Ibrahima Seydou sort son pistolet et tire en
l’air : c’est la débandade. Aussitôt après avoir tiré le coup de feu, il a remis
le pistolet à son compagnon Ibou Diop Sandicoly. Entre-temps, la police
située à quelques centaines de mètres, alertée, arrive rapidement sur les
lieux. Ibrahima, dominant les policiers par sa stature, est encadré et
bousculé jusqu’à la police : ils n’osaient pas l’enchaîner comme cela se
faisait d’habitude. À la police, il est fouillé mais aucune arme n’est trouvée
sur lui. Le commissaire ordonne sa libération, mais Diaraf l’apostrophe

60 Source. Archives famille Ibrahima Seydou Ndaw.
42