Ici et là, hier et aujourd’hui

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« Le lecteur qui lit en diagonale dira que ce qui suit est une biographie. Il aura une raison : j’y retrace mes voyages et mes expériences. Mais qu’il lise un peu mieux ! Je me défends d’avoir conté ma vie. Si jamais je le fais, ce sera autrement, plus intimiste et moins pudique, peut-être. Rien de tout cela ici. Je ne sais trop dire à quel genre se rattache mon texte. En l’écrivant, j’y ai vu un essai. En le relisant, j’ai réfuté ce terme : un essai a un thème ; il le développe et l’argumente. Ici, c’est autre chose : des pays, des gens, hier et aujourd’hui, et quelques aventures. »


Publié le : vendredi 28 novembre 2014
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EAN13 : 9782332588548
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ISBN numérique : 978-2-332-58852-4

 

© Edilivre, 2014

Avertissement de l’auteur

Le lecteur qui lit en diagonale dira que ce qui suit est une biographie. Il aura une raison : j’y retrace mes voyages et mes expériences. Mais qu’il lise un peu mieux ! Je me défends d’avoir conté ma vie. Si jamais je le fais, ce sera autrement, plus intimiste et moins pudique, peut-être.

Rien de tout cela ici.

Je ne sais trop dire à quel genre se rattache mon texte. En l’écrivant, j’y ai vu un essai. En le relisant, j’ai réfuté ce terme : un essai a un thème ; il le développe et l’argumente. Ici, c’est autre chose : des pays, des gens, hier et aujourd’hui, et quelques aventures.

Disons que c’est un témoignage de l’observateur que je fus, placé d’un point de vue qui ne manque pas – j’ai la prétention de le croire – d’un certain intérêt. J’ai fait, en effet, pendant quarante ans un métier d’ingénieur. Les ingénieurs n’écrivent pas beaucoup. Ils laissent cela aux journalistes, aux intellectuels, aux savants, aux inspecteurs d’académie, aux philosophes, aux politiques et aux aventuriers. Que l’un d’eux, saisi par un regret, prenne la plume, est en soi saugrenu. On s’intéresse à l’art, à la philosophie, aux histoires de bandits. Mais aux affaires, aux techniques, aux entreprises, qui s’intéresse à cela ? Qui s’intéresse à un monde vu par un ingénieur ?

J’ai donc relevé le défi, conscient du risque que je prenais. Ma lorgnette peut grossir, rapprocher, éloigner, prendre de la hauteur. Elle n’a, en tous cas, pas trahi ma vision et elle s’est appliquée à rester sur le terrain concret du monde de l’école, de l’armée et de l’entreprise. Lorsqu’elle fouille un coin, c’est pour porter un éclairage et explorer des pistes : comprendre, en quelque sorte, les ressorts des affaires, les agissements des gens, l’histoire de leurs défauts, de leurs échecs et de leurs réussites.

J’ai pas mal bourlingué d’un pays à un autre, d’un événement à l’autre, ballotté que j’étais entre leurs contrastes et leurs contradictions, entre le temps d’hier et le temps d’aujourd’hui. Quelques dimanches solitaires dans des bleds désolants m’ont permis de réfléchir.

J’ai donc écrit ce témoignage pour promener le lecteur dans quelques coins du monde et en des périodes diverses, pour le dépayser, pour mettre sous ses yeux ce qu’il aurait pu voir à ma place, et qu’il aurait peut-être vu autrement. Car j’émets des jugements, des souhaits, et j’exprime des regrets..

J’évoque des personnages ayant existé ou qui vivent encore. J’aurais pu en citer beaucoup d’autres qui m’ont beaucoup appris. Je me suis limité aux plus connus du plus grand nombre. Je les décris comme je les ai vus, avec leurs qualités et leurs défauts. Ils sont tous intéressants. Du moins m’ont-ils tous interpellé par leur exemple, leur charme ou leur caractère. J’espère qu’ils me pardonneront ma franchise : les malmené-je un peu, je n’en éreinte aucun.

Pour rendre la lecture plus agréable et la présentation du monde plus gaie, je me suis laissé aller à l’optimisme vers lequel je penche tout naturellement et j’ai cherché, pour ne pas lasser, à exprimer les choses de la façon la plus condensée possible. Ce sera au lecteur qui ira jusqu’au bout de mon texte de juger si j’ai réussi. Si je l’ennuie, qu’il ferme ce bouquin et veuille bien me pardonner.

I
Dans le couffin bressan

J’ai cru longtemps que notre cuisine était un modèle de propreté. Balayée qu’elle était par ma mère chaque matin, lavée à grandes eaux une fois par semaine par la femme de ménage qui m’en chassait, je n’imaginais pas qu’elle pût être plus nette. Dans les taches de rouille qui faisaient des auréoles sur la cuisinière à charbon, je voyais des îles exotiques. Elles me faisaient rêver. Je m’inventais des continents, des pays. Au fil des jours, au gré des giclements de l’eau dans la marmite de soupe, certains en engloutissaient d’autres. Les vaincus mettaient des semaines à se ratatiner avant de disparaître. Des forces géostratégiques implacables étaient à l’œuvre au cœur de notre maison. Elles rendaient cette dernière, à mes yeux de gamin, plus passionnante encore, plus digne du culte que je lui rendais. Notre foyer était – j’en étais sûr – un parangon de bon goût. Sauf les latrines, dans la cour, qui sentaient fort. Mais c’était les latrines, et on ne pouvait attendre qu’elles fleurent bon. Quand le camion des vidangeurs venait pomper la fosse, je fuyais dans le jardin voisin pour voler aux lilas l’illusion d’un parfum.

Quelle surprise, jeune homme, dans mes premiers voyages en Suisse, de découvrir qu’il y avait des gens maniaques, dont les sanitaires reluisaient et sentaient la lavande et qui briquaient leur demeure à s’en rendre malades. La nôtre souffrait mal la comparaison. J’appris ainsi que mon jugement était imprégné des odeurs du berceau et qu’à n’avoir connu, comme mes parents, que mon premier logis, je n’aurais jamais aspiré à un plus grand confort. De ce constat data le changement de mon regard sur lui, sur ma ville et mes concitoyens. Non que je les reniai, bien au contraire : je sus qu’ils étaient fragiles et les aimai autrement, dans une autre perspective, plus consciemment, avec une indulgence qui appelait l’affection. Ils n’étaient plus le centre du monde, mais qu’une parcelle vulnérable d’un ensemble inquiétant.

Je revois une grand-tante de quatre vingt cinq ans dans le fatras de sa bimbeloterie. Nous lui rendions visite, mes parents et mes frères, une fois par an, le premier janvier, pour lui souhaiter la bonne année. C’était la première visite d’une tournée qui occupait l’après-midi entière et qui me bassinait. Cette tante avait un fils et une fille d’une soixantaine d’années, tous deux célibataires et certainement puceaux. Le trio semblait sorti d’un roman de Balzac. Ils recevaient dans une pièce sombre qui masquait leurs rides et qui nous empêchait de mesurer, d’une année sur l’autre, la progression de leur décrépitude. La poussière recouvrait tous les meubles et faisait éternuer mon père, légèrement allergique. Mais ces trois vieux qui ne demandaient à Dieu qu’à vivre encore un peu étaient si pittoresques d’insignifiance et d’inutilité que je ne pouvais me retenir d’un élan de tendresse.

En franchissant les mers, plus tard, je découvris qu’il existait des lieux bien plus pittoresques que ma petite patrie et que le monde était peuplé de toutes sortes de gens : des riches, des misérables, des pingres, des entrepreneurs et des fatalistes, des propres et des cochons, des snobs, des élégants, des fagotés dans des hardes étranges, sous des cieux peu cléments où soufflaient des typhons.

Chez moi, ma foi, ce n’était pas si mal.

*
*       *

C’était notre maison. Pas davantage que ma mère, elle ne se discutait. Elle était le centre d’un monde à l’horizon borné, mais qui me suffisait. J’y étais né un dimanche de 1930, à cette époque où l’on naissait chez soi. Elle était située dans la Grande Rue de Louhans et datait de l’ancien régime, comme toute la rue. Son classement en antiquité excusait donc beaucoup d’imperfections.

Mes parents tenaient un petit commerce d’horlogerie bijouterie. Je vois encore mon père à quatre pattes sur les carreaux de son petit atelier situé dans un fond de cour, une balayette à la main, cherchant la pièce minuscule qu’il venait de laisser tomber. La retrouver dans la poussière tenait du miracle. Il y passait des heures. Il n’aurait plus, aujourd’hui, ce tracas : on ne répare plus les montres ; on les jette ; pour un abonnement à une revue, on en a une gratis. La technique et la productivité sont passées par là et ont chassé les horlogers des villages.

Tout bijoutiers qu’ils étaient, mes parents n’étaient pas très riches : des petits boutiquiers de province, comme tous les commerçants de la ville. Levés tôt, tôt couchés, une vie bien réglée : aujourd’hui comme hier, demain comme aujourd’hui, au rythme des affaires dépendantes des récoltes. De vacances il n’était pas question. Avec leurs bicyclettes, où seraient-ils allés ? Ils trouvaient leur bonheur derrière le magasin, dans la salle à manger, qui tenait lieu de salon, où ils faisaient de la musique. Mon père avait appris le haut-bois au conservatoire de Strasbourg, pendant son service militaire. Il était très fier d’y avoir décroché un accessit. Ma mère avait appris le piano, assez pour ne pas faire trop de fausses notes. Le soir, quand ils n’étaient pas trop las, ils s’emparaient de leurs instruments et se mettaient à jouer. Assis dans un fauteuil, j’écoutais avec enchantement les trilles des partitions des concertos de Bach. Ils m’ont appris à aimer la musique et à retenir des mélodies par cœur. Je leur dois cette compagnie précieuse, dans mes promenades, d’andantes et de rondos, que je siffle ou chantonne pour scander mon effort et conforter ma joie. Ils n’ont pas su, hélas, convaincre leur rejeton d’apprendre le solfège. Cet écot à payer à l’art des mélodies me rebutait profondément.

La Grande Rue de Louhans est un monument historique. Elle est classée. Ses pavés du moyen âge, tout de guingois, dissuadent heureusement les voitures de s’y aventurer. De chaque côté de la rue, de larges arcades protègent les promeneurs des intempéries. Le badaud fait les arcades à l’abri de la pluie pour lécher les vitrines. Pour être exact, l’initié ne fait que l’arcade sud, toujours, comme tous les initiés, mais sans savoir pourquoi. L’idée ne lui vient pas de se poser la question. Quand il la parcourt, il a l’impression qu’elle a, avec succès, su refuser au temps son rythme extravagant qui le malmène presque partout ailleurs : ses larges dalles, les trappes en bois des caves, foulés et polis par les semelles de dizaines de générations, le narguent par leur endurance. Que n’ont-ils essuyé de semelles crottées de paysans madrés, usé de clous de brodequins de beaux permissionnaires, lorgné de petits dessous coquins de donzelles en goguette avant de connaître enfin la douceur Adidas ?

Comme toutes les maisons de cette rue, la nôtre se caractérisait par son étroitesse et sa grande profondeur. Elle prolongeait le magasin jusqu’à des cours, un petit jardin et des escaliers en colimaçon qui donnaient accès aux appartements des étages supérieurs. Des fenêtres de ces derniers, on aperçoit encore les cours, les encorbellements et les balcons des maisons attenantes. Pour descendre à la cave, il fallait lever le lourd trappontin métallique qui en barrait l’accès et descendre des escaliers raides et glissants, avec l’impression de descendre au tombeau. Peureux que j’étais, je ne m’y aventurai qu’à ma dixième année. Des rats nous y disputaient le fromage, qu’il fallait mettre sous cloche, avec un gros couvercle. Ces caves sont encore là. Les rats aussi, sans doute. En se faufilant un peu plus en profondeur, par d’étroits couloirs, on parvient, aujourd’hui comme alors, à déboucher dans la rue parallèle, dite des Dodânes, que le monopole commercial que s’est arrogé la Grande Rue rend d’un tristounet désespérant. Sur une porte d’un de ces couloirs se trouve encore une inscription à la craie, qu’il y a cinquante cinq ans, enfant, j’avais tracée pour me distraire. Quand je me rends à Louhans, je fais régulièrement un pèlerinage jusqu’à cette porte, pour m’étonner et me réjouir, une fois de plus, que le temps, dans sa rage destructrice, ait de si étranges oublis. Comme cet oubli, non moins étrange, de ces odeurs tenaces de moisi au relent spécifique, qui imprègnent encore les murs, telles que mon nez d’enfant pouvait les renifler. Un jour je montrerai tout cela à mes petits enfants. Je les leur ferai sentir, surtout. C’est par le nez, d’abord, qu’on retient les choses.

Avec les odeurs, il émane de ces recoins biscornus beaucoup de poésie, à défaut de confort. C’est dans une chambre du fond de cette maison, accessible par un escalier extérieur dont les marches en bois de chêne craquaient sous les pieds, que je suis né. Je ne sais quel optimiste baptisa salle de bain la petite pièce attenante, équipée d’un lavabo, d’un broc et d’une bassine, pièce dans laquelle, plus tard, mon frère et moi couchèrent, et dont la sage femme, Madame Monteil, spécialisée dans la mise au monde des Louhannais, dut se contenter. Elle devait être rompue à cette hygiène d’arrière-boutique. Qui, dans cette petite ville, pouvait naître autrement ? L’eau chaude au robinet était un luxe rare. Elle la faisait chauffer sur un petit réchaud. Encore suis-je né sous la lumière de l’électricité, vers huit heures du soir. Mon père, né dans cette même chambre, trente ans avant, n’avait pas eu cette chance. C’est la lampe à pétrole qui a dû éclairer son arrivée dans le monde. A part cette intrusion d’une ampoule électrique, nos deux naissances ont dû se ressembler beaucoup : plus poètiques mais plus risquées sans doute que celle du bébé d’aujourd’hui, né dans une clinique aux murs blancs, baigné dans les antiseptiques, tripoté par des infirmières au SMIG, dans un dortoir tout blanc, bercé par le choc des talons sur un dallage sonore et par le tintement des cuillères sur les fioles de médicaments.

*
*       *

Louhans est le chef-lieu de la Bresse bourguignonne, entre Saône et Jura, entre le Doubs au nord et, au sud, les confins arbitrairement définis par la frontière entre Rhône-Alpes et Bourgogne, elle-même résultant de la démarcation dessinée par la Convention entre les départements de l’Ain et de la Saône et Loire. Si je m’y attarde un peu, c’est pour montrer combien elle offre, aujourd’hui encore, du monde d’hier, de singuliers vestiges. Ne se distinguerait-elle que par ses monuments, ses églises, son habitat, surgis de la glaise de l’ancien lac bressan, elle ne mériterait pas une attention soutenue. Mais c’est de sa vie-même, de ses us et coutumes, de sa sérénité un tantinet désuète, que jaillit un passé presque partout ailleurs violé et outragé par le spectacle et le concert de la modernité.

Il y a encore à Louhans, tous les lundis, un marché agricole dont les rites n’ont presque pas varié depuis des siècles. Les paysannes en sabot, qui viennent vendre leurs poulets, engraissés à la ferme et tassés dans des cages en bois héritées de leurs grand-mères, sont les clones authentiques de leurs aïeules lointaines. Les maquignons en blouse, avec leurs gros bâtons, pérennisent à l’envi cette importance de la parole donnée, au temps de leurs ancêtres, en se tapant dans les mains pour conclure leurs affaires. Les beuglements des vaches sont ceux qu’entendaient les paysans d’antan qui payaient la gabelle. L’octroi, acquitté par les charrettes aux entrées de la ville, n’a disparu que ces dernières années, et si les autos ont remplacé les chars à bras, elles sont priées de rester à l’écart des sacro-saintes coutumes, dans de discrets parkings, à l’ombre des platanes. La Grande Rue leur est, bien entendu, formellement interdite. Elle bruit des cris des marchands ambulants, des forains de tous genres. C’est la cour des miracles, le cirque dans la rue. Où que l’on aille, c’est en jouant des coudes dans une foule compacte où se côtoient les fermières bressanes venues de leurs villages immuables et les touristes venus de leurs cités prendre un bain de sagesse dans les rythmes passés. Chacun s’avance, d’un pas lent, qui, villageois bressan, à la recherche de bibelots pour orner la chaumière, qui, passant, à la quête d’une ambiance où apaiser ses peurs. On remonte le temps en remontant la rue. Un vieux pilier de chêne ploie sous la voûte de l’arcade qui abrite un camelot. Des odeurs d’épices relèvent les relents d’un égout. Au carrefour avec la rue de l’hôtel de ville, un orgue de Barbarie égrène une mélodie ancienne. Ce que le nez, les yeux, l’ouie, ici, perçoivent, c’est ce que percevaient les poilus, les Marie-Louise en permission, les sauniers descendus du Jura, à la recherche de clients. Le temps, ici, marque une pause. Ici, c’est du concret, du réel, des odeurs fortes, des bonnes affaires, de la quincaillerie, de l’habillement, de la ripaille de qualité. Le jour du marché, c’est la tête de veau dans tous les restaurants. La Mère Jouvanceau la fait comme personne. Foin de ces grandes surfaces où les vendeuses se déplacent en patins à roulettes ; foin de l’informatique. Ici, le virtuel n’a pas sa place ; les abstractions et le gigantisme inspirent la méfiance..

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*       *

Je conseille au touriste curieux la visite du château de Pierre de Bresse : un château Renaissance, de fort jolie prestance, au nord de la région. Il abrite un musée dit écomusée, riche en informations sur l’économie régionale. On y apprend que la Bresse bourguignonne comptait, au début du vingtième siècle, 100000 âmes et qu’il ne reste que 50000 descendants vivants dans la région. Si l’on se représente que les familles, en 1900, avaient de nombreux enfants, on entrevoit tout de suite l’importance de l’émigration qui s’est produite depuis le début du siècle et s’est accélérée depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. C’est probablement une centaine de milliers d’enfants du pays qui sont partis pour d’autres horizons. J’en suis, ainsi que mes deux frères, et de nombreux cousins. Un de mes enfants, est à Grenoble. Deux autres sont à Paris, un autre à Lyon. Jamais, mon grand-père n’aurait imaginé que sa progéniture se disperserait ainsi. Il construisit, en 1935, une grande maison qu’il destinait à la recevoir : il avait prévu des greniers transformables en appartements, dans lesquels il voyait sûrement trotter ses descendants. S’il avait su !.

La Bresse louhannaise s’est dépeuplée parce qu’elle n’a pas voulu de l’industrie et qu’elle s’est repliée sur ses terres agricoles. Les maires de ses petites villes, plutôt conservateurs, n’ont rien fait, dans la période des trente glorieuses où tout était possible, pour attirer les entreprises. Qui sait, dans leurs bagages, quel électorat elles auraient amené qui aurait tout changé ? La productivité agricole a fait le reste. Si, comme partout ailleurs, la région a intégré entre les deux guerres quelques immigrés espagnols et italiens qui se sont avérés d’excellents artisans, elle a tout ignoré des grandes immigrations d’après la deuxième guerre mondiale, faute d’usines qui auraient pu les attirer. Les artisans, les commerçants, les quelques fonctionnaires, sont donc restés entre eux, pour vendre leurs services et leurs marchandises aux fermiers dont la richesse croissante de ceux qui demeuraient compensait l’exode de ceux qui s’en allaient. Les édiles, pour remercier leurs administrés, pour l’essentiel des commerçants, de leur fidélité, les ont préservés de ces hypermarchés qui les auraient détruits. L’économie de la région n’a donc pas connu ces bouleversements du gigantisme, au contraire de beaucoup d’autres que l’industrie, la grande distribution, a transformées, défigurées et toujours enlaidies. Elle s’est contentée de dépeupler les hameaux, mais sans chambouler les mœurs ni les paysages.

Dans ce pays légèrement vallonné, les haies, les bosquets, les étangs, ont, pour l’essentiel, été préservés. Ce n’est point ici que l’on voit des champs plats, à perte de vue, qui invitent à voir loin. Point non plus de ces montagnes qui défient l’ambition. L’horizon, ici, est proche. Mais franchissable, rassurant. C’est à la sagesse, à la modestie, qu’il invite : chacun dans sa cuvette. Le pays qu’il enclot se complaît sur lui-même, au rythme des saisons. En été, il pense à la récolte d’automne, en automne, aux labours. Cela fait son bonheur. Dans son humilité, il a forgé sa sagesse et son conservatisme. Comment, aussi modeste, aurait-il engendré de grands hommes de guerre, de plume, ou de robe ? S’il y eut quelques chefs, ils furent “de cuisine” : Fernand Point, né à Louhans, l’as des chefs cuistots, illustre, à lui seul, toute sa philosophie.

A ces dispositions conservatrices a contribué également, et certainement beaucoup, la richesse de la terre. Constituée de limons, sablonneuse, légère, sans un caillou, elle offre aux maraîchers de Sornay, de Branges, de Vincelles, de la vallée de la Seille, ses gras sillons qui s’ouvrent comme du beurre sous le soc de la charrue. Forte de l’expérience des guerres et des invasions du passé, la population sait qu’elle est capable de subsister en autarcie sur ses pommes de terre, ses carottes, ses asperges, ses haricots, ses petits pois, sur son bétail, son beurre, sur ses poulets, ses chapons, sur les poissons de ses étangs et de ses nombreuses rivières. Les vagues des grandes secousses sociales et des révolutions ne sont plus qu’un clapotis léger quand elles s’échouent sur ces terres qui les boivent. Seule, la guerre garde le pouvoir d’effrayer avec sa liste de noms sur le monument aux morts. La déclaration de guerre et la mobilisation générale, début septembre 1939, consternèrent plus d’un bourgeois qui n’avaient pas voulu y croire. Mais la nouvelle en rentrait par la porte du jardin. Elle parvenait à la famille, sous la tonnelle, toute embaumée du parfum des rosiers, comme si elle s’excusait. Très vite, on décidait que le conflit serait court : une promenade de santé, une embrassade de l’ennemi et un retour à la maison. Cette guerre fut niée avant d’être perdue et fut perdue pour avoir été niée. Elle s’est vangée d’avoir reçu trop peu de considération, de ne pas avoir été prise au sérieux. Dans la Bresse bourguignonne, elle sut cependant se faire discrète : La ville de Louhans ne vit vraiment les Allemands que par deux fois : en 1940, quand ils descendirent vers le sud en triomphateurs, et en 1944, quand ils remontèrent en vaincus et firent sauter tous les ponts qui enjambent les rivières. Ce fut certes un événement. Mais comme il en faut bien pour donner aux gens de quoi causer pendant longtemps. Nous nous étions enfuis à bicyclette, à quelques kilomètres, avant l’entrée de la soldatesque en ville, dans une ferme qu’exploitaient des clients. Nous y passâmes deux jours. Le deuxième jour, après midi, une jeep s’arrêta devant la ferme : des Américains qui venaient en reconnaissance et qui nous interrogèrent sur ce que l’on savait. Nos réponses évasives furent notre contribution à la victoire. Mais de retour chez nous, nous constatâmes piteusement que la maison avait été pillée. Le haut-bois de mon père avait été volé avec quelques outils et tout était sens dessus dessous.

De disette, pendant toute cette période de la guerre, il ne fut guère question. Les jardins et les champs pourvurent largement à l’alimentation des petites villes bressanes, et, de surcroît, à celle de quelques citadins lyonnais venus s’aventurer à la quête d’une motte de beurre, d’une douzaine d’œufs, ou d’un jambon pour mettre dans le saloir.

Pays de cocagne, en somme, que cette douce Bresse, pour peu qu’on s’accommode des potins sans grandeur, qui narguent la Une des journaux parisiens. A l’écart de la grande voie de communication que constitue la Saône, elle s’est trouvée épargnée par les grandes turbulences et les grandes transhumances : un morceau de France, comme une plante dont les racines plongent au plus profond de son passé, pour lui garder sa fraîcheur, pour la préserver des vents violents de la modernité.

Je conseille aussi la visite de l’hôtel Dieu de Louhans. Réplique, en plus petit, des hospices de Beaune, il était encore en activité au début des années soixante dix. C’est là que venaient mourir les indigents, les vieillards esseulés, sous l’œil sévère de religieuses qui offraient au bon Dieu les souffrances de leurs malades dans un esprit d’absolu désintéressement. Les bourgeois, ceux qui avaient les moyens, la grosse majorité, mouraient chez eux, là où ils étaient nés. Ce privilège du lieu de la naissance et du lieu de la mort a, de nos jours, à peu près disparu. On ne verra plus, dans les siècles à venir, apposées sur les murs, ces inscriptions : « ici est né le Maréchal Machin, ici est mort Untel ». Untel aura rendu l’âme dans la chemise standard, aseptisée, d’un centre hospitalier, sous les yeux d’infirmières revendiquant un treizième mois, avant de faire un séjour dans une case de la morgue à six degrés Celsius. L’émotion aura perdu ce que l’hygiène aura gagné.

L’apothicairerie est le joyau de l’Hôtel Dieu. Des pots en faïence, bruns et bleus pâles, hispano-mauresques du XVème siècle y côtoient des faïences de Nevers, d’un magnifique bleu vif.. Les verres soufflés contiennent encore des poudres que les apothicaires de ces temps reculés pilaient dans des mortiers d’étain. Quelle ne serait pas leur déception devant les boîtes en carton de nos médicaments, qui s’accumulent dans nos placards après avoir dépassé la date de péremption.

*
*       *

Ainsi ai-je l’impression, lorsque je vais à Louhans, deux ou trois fois par an, d’un bain dans le passé. Le fait d’y être né et d’y avoir vécu mon enfance y est certainement pour beaucoup. Mais la chance d’y retrouver les rues, les cours, les maisons, les arcades, les marchés, tels que je les ai connus, avec leurs odeurs, leurs couleurs, leurs bruits, avec leurs pavés, avec mon inscription à la craie sur une porte qui n’a pas été ni repeinte ni lavée depuis cinquante cinq ans, cette chance pare les souvenirs d’une saveur charnelle, réveillant des cases de la mémoire endormies depuis longtemps, des papilles nasales engourdies par les ans. Dans un monde qui change à un rythme effréné, où nos repères disparaissent comme des feuilles mortes, bien vite pourries sous les couches des suivantes, ces quelques repères-là, immuables, fossilisés, me rassérènent et me renforcent dans ma conviction que la vitesse est dangereuse. A trop accélérer, quel mur allons-nous donc franchir, qui fera éclater notre société, disparaître peut-être notre espèce ?

II
L’école

C’est l’école qui a le plus marqué mes souvenirs d’enfance. Chaque matin, avant de quitter la maison, j’appelais un camarade de mon âge, qui habitait deux étages plus haut : « Jean ! » Il passait le nez par la fenêtre pour faire savoir qu’il avait entendu. Etait-ce d’ailleurs possible de ne pas entendre, dans ces cours fermées, qui résonnaient comme des citernes ? Tout le quartier savait qu’il était huit heures. La mère Boissy, curieuse, au premier étage, en profitait pour faire semblant d’étendre son linge. Un roquet jappait en proportion de son insignifiance.

Nos tabliers noirs, nos ceintures de cuir, nous donnaient cet air sérieux qui s’est perdu bien vite et que, de retour du Japon, j’ai retrouvé vingt ans plus tard, rhizome lointain de nos habitudes perdues, près de Balbek, dans une communauté maronite francophone, à l’époque où le Liban était encore en paix et indépendant : les mêmes tabliers noirs et les mêmes ceintures.

Cartables à la main, nous partions pour parcourir les huit cent mètres qui nous séparaient de l’école des garçons. Celle des filles était un peu plus loin. On y accédait par un autre chemin, de sorte qu’on ne rencontrait pas ces demoiselles. Ainsi, je crois, n’ayant pas eu de sœur, n’avoir eu de relation quelconque avec une fille, ne serait-ce que verbale, que bien après la puberté. Aussi idéalisai-je longtemps les jeunes filles en fleur, voyant en elles des êtres parfaits, sur le sexe desquels j’ignorais tout, et dignes de n’entendre que de la poésie, loin, en tous cas, de la portée du garçon bêta que je pensais être. Cette ségrégation des sexes par l’école n’est sans doute pas pour peu dans la crainte qu’adolescent j’eus d’aborder une fille et dans le respect que je portais naturellement à ces mystérieuses concitoyennes. Sans doute y en allait-il de même pour nombre de mes condisciples. C’est une bonne chose que les garçons d’aujourd’hui se déniaisent plus tôt mais c’est dommage que l’amour se réduise à une sensualité primaire où s’abîment ses mystères et ses subtilités.

Un peu avant d’arriver à notre destination, nous passions devant les grilles de l’hospice des vieillards, derrière l’Hôtel Dieu, à côté des bancs où, après le déjeuner, aux belles saisons, les vieux venaient se réchauffer les os et se raconter leur vie. Notre jeunesse contemplait ces êtres pliés en deux qui nous paraissaient à des années lumière de nos enthousiasmes. Nous ne savions pas combien la vie est courte.

*
*       *

C’est peut-être du directeur de l’école que j’ai le souvenir le plus précis. Il s’appelait Rossignol. Il était grand et portait un bouc blanc, bien droit, taillé en carré. Ses gestes étaient précis, un peu saccadés, comme pour trancher les doutes. Tout, en lui, faisait sérieux. Quand, en blouse blanche, il se penchait pour écouter la petite institutrice, sa femme, Madame Rossignol, qui faisait la petite classe, on soupesait dans la bienveillance de ses yeux et l’attention qu’il lui portait, le poids des choses. Quand je repense à lui, c’est l’ordre que j’entrevois d’abord : la droiture, la foi dans sa mission, le désintéressement.

Du maître qui faisait “la cinquième”, l’équivalente du CE1 actuel, je revois aussi les gestes, son air de s’excuser quand il nous faisait joindre les doigts vers le haut, pour nous donner le petit coup de règle correcteur d’une bêtise, dont nous nous souviendrions. Cette pédagogie simplette n’était pas bien méchante mais était efficace. L’interdiction d’interdire, qui se voulait subtile, l’aura fait disparaître et l’aura remplacée par des disputes sans fin sur la pédagogie, mais qui ne mènent à rien.

Quel maléfice a perverti le respect qu’alors, maîtres et élèves, témoignaient à leurs écoles ? Quelle insolence a torpillé la discipline, l’amour des livres, le goût d’apprendre ? Quelle prétention a troublé l’ordre de ce qui marchait bien ? Je me revois nous mettre en rang, j’entends ces chuchotements qui n’étaient autres que le froufrou de notre silence, la marque de notre obéissance. Quelle présomption, quelle arrogance les narguent de nos jours ?

J’avais dix ans en 1940, quand je fréquentais l’école. J’ai passé le bac après la guerre. Le frère de Jean qui habitait au-dessus de chez nous, de quatre ans notre aîné, un compagnon de jeux, fut tué dans le maquis, près de Sainte Ménehould en 1944. Je l’imaginai longtemps en patriote vengeur, le drapeau dans une main, le fusil dans l’autre, chantant la Marseillaise pour provoquer l’ennemi.

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